M. Ch. Féré, Revue philosophique, juillet 1S
mètre ; au contraire, les périodes de mécontentement et de malveillance s'expliquent par un état de dépression de la volonté accompagné d'une atténuation de la force musculaire, qui tombe parfois de moitié. On peut dire avec M. Féré que les indi^•idus bien portants, « offrant une tension potentielle maxima, » sont sans cesse en mesure d'ajouter une partie d'eux-mêmes à tout ce qu'il s'agit d'apprécier; les dégénérés, au contraire, les affaiblis, soit au point de vue phvsique, soit au point de vue psychique, sont toujours en déficit; « ils ne peuvent qu'emprunter, et apprécient tout au-dessous de sa valeur. » Ajoutons que , étant ainsi impuissants à s'équilibrer avec l'univers, il leur semble, par une naturelle illusion d'optique, que c'est l'univers qui ne peut se mettre en équilibre avec leurs aspirations ; ils croient le dépasser quand c'est lui en réalité qui les dépasse.
Dans toutes les expériences sur le somnambulisme, l'impuissance engendre le dégoût ; le patient chez lecjuel on a provoqué l'impuissance de saisir un objet désiré , s'explique à lui-même cette impuissance en cherchant dans l'objet quelque caractère repoussant et méprisable. Toujours nous donnons des restrictions de notre volonté une explication objective, au lieu d'en chercher une explication subjective. Une fois lancés dans cette voie, les somnambules iraient certainement, s'ils en étaient capables, jusqu'à construire un svstème métaphysique pour rendre raison de leur état subjectif.
Le pessimisme est probablement ainsi, au début, un point de vue individuel dominé par le sentiment subjectif d'impuissance. Toutefois ce sentiment lui-même, on aurait
1. Oq persuade à une femme qu'elle ne peut prendre son fichu de laine posé sur le dossier d'un fauteuil : elle a froid aux épaules, le désire, avance la main, puis, sentant l'obstacle subjectif qu'elle cherche à traduire en un langage objectif, elle déclare que le fichu est sale, d'une vilaine couleur, etc., finit même par en être épouvantée jusqu'à la terreur la plus violente. De même pour un autre sujet d'expériences, une femme à qui on a persuadé qu'elle ne pouvait tirer le bouton d'un tiroir; elle touche le bouton, puis le lâche, en disant que c'est un glaçon et en frissonnant de tout son corps. — Ce n'est pas étonnant, dit-elle pour justifier rationnellement cette émotion répulsive, c'est du fer. — On lui présente alors un compas en fer; elle essaye de le prendre, le lâche aussitôt. — Vous voyez, dit-elle, c'est aussi froid que le bouton: je ne puis pas le tenir. — Ainsi l'explication objective d'un fait subjectif, une fois commencée, tend à se généraliser par la seule force de la logique, à envelopper tout l'ordre des phénomènes similaires, à devenir un système, au besoin un système cosmologique et métaphysique.
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tort de le contester, a quelque chose d'universel ; la conscience des limites de la puissance humaine ne peut manquer de s'accroître , comme la conscience de l'ignorance humaine, par les progrès mêmes de noire science et de notre pouvoir. Le pessimisme n'est donc pas pure folie, pure vanité; ou, s'il est folie, cette folie est naturelle; elle se rencontre parfois transitoirement dans certains efforts aveugles de la nature même. A certaines heures, la nature parait insensée, paraît vouloir des folies, quoique la force de la logique, identique au fond à la force des choses, ait toujours en elle le dernier mot comme elle doit l'avoir aussi, sans doute, dans l'esprit humain.
En résumé, dans ce siècle de crise, de ruine religieuse, morale, sociale, de réflexion et d'analyse dissolvante, les raisons de soulTrir abondent et finissent par sembler des motifs de désespérer. Chaque prog'rès nouveau de l'intelligence ou de la sensibilité, nous l'avons vu, paraît créer des douleurs nouvelles. Le désir de savoir surtout, le plus dangereux peut-être de tous les désirs humains parcs que c'est celui dont l'objet est le plus réellement infini, devient aujourd'hui insaliab'e, s'attache non seulement à des individus isolés, mais à des peuples entiers; c'est lui qui est avant tout le « mal du siècle ». Ce mal du siècle, g-randissant toujours, devient pour le philosophe le mal môme de l'humanilé : c'est dans le cerveau de l'homme qu'il a son siège, c'est de la tête que l'humanité souAVo. Comme nous sommes loin de celte naïveté des peuples primitifs qui, si on leur demande où est le siège de la pensée, montrent au hasard le ventre ou la poitrine! Nous, nous savons bien que c'est avec la tête que nous pensons, car c'est de là que nous souffrons, c'est là que nous hante le tourment de l'inconnu, c'est là que nous portons la blessure sacrée de l'idéal, c'est là que nous nous sentons poursui^4s et sans cesse ressaisis par la pensée ailée et dévorante. Parfois, dans les montagnes de la Tartarie, on voit passer un animal étrange fuyant à perdre haleine sous le brouillard du matin. Il a les grands yeux d'une antilope, des yeux démesurés éperdus d'angoisse, mais, tandis qu'il galope et de son pied frappe le sol tremblant comme son cœur, onvoit s'agiter des deuxcôlés de sa tête deux ailes immenses qui semblent le soulever dans chacun de leurs battements. Il s'enfonce dans les sinuosités des vallées, laissant des traces rouges sur les rochers durs; tout d'un coup il tombe: alors on voit les deux ailes