V. chapitre précédent
de nous, tout se ramène, pour le psychologue, à la sensation et au désir, même les formes inlellecluelles du temps et de l'espace ' ; au dehors de nous, tout se ramène, pour le physicien, à des mouvements; sentir ei se mouvoir, voilà donc les deux formules qui semblent exprimer l'univers intérieur et extérieur, le concave et le convexe des choses ; mais seufir qu'on se niet/t, voilà la formule exprimant la vie consciente de soi, encore si peu fréquente dans le grand Tout, qui pourtant s'y dégage et s'y organise de plus en plus. Le progrès même de la vie consiste dans cette fusion graduelle des deux formules en une seule. Vivre, c'est en fait évoluer vers la sensation et la pensée.
En même temps que la vie tend ainsi à prendre possession de soi par la consci'iicp, elle cherche à se répandre par ïactio)}, par une action toujours plus envahissante. Vie, c'est fécondité. Tandis que la vie la moins consciente n'aboutit qu'à l'épanouissement intérieur de la cellule solitaire, la vie la plus consciente se manifeste par la fécondité intellectuelle et morale L'expansion , loin d'être ainsi contre la nature de la vie, est selon sa nature; elle est même la condition de la vie véritable, de même que, dans la génération, le besoin d'engendrer un autre individu fait que cet «?//re devient comme une condition àeiwns-même. C'est que la vie n'est pas seulement nutrition, elle est production, et l'égoïsme pur, au lieu d'être un agrandissement, serait une diminution et une mutilation de soi. Aussi l'individualité, par son accroissement même, tendelle à devenir sociabilité et moralité '*. C'est cette sociabilité qui, après avoir fait le fond de l'instinct moral, crée l'instinct religieux ou métaphysique, en ce qu'il a de plus profond et de plus durable. La spéculation métaphysique, comme l'action morale, se rattache ainsi à la source même de la vie. Vivre, c'est devenir un être conscient, moral, et, finalement, un être philosophique. La vie se traduit naturellement par l'action sous ses deux formes, qui se ramènent plus ou moins l'une à l'autre : l'action morale, et ce qu'on pourrait appeler l'action métaphysique, c'est-à-dire l'acte de la pensée reliant l'individu à l'univers
Jusqu'à présent, nous n'avons fait appel à aucune idée de finalité. La moralité, selon nous, pas plus que l'instinct
1. Voir noire étude sur Vidée de temps [Revue philosophique, avril 1885). 8. Voir notre Esquisse d'une momie, p. v!47 et suiv.
LE NATURALISME MOXISTE. 439
(lit roliorieux, n'a son principe primordial dans la finalité; elle est simplement à l'orig-ine une fécondité plus ou moins aveug^le, inconsciente ou mieux subconscienle. Celle fécondité , en prenant mieux conscience de soi, se rè<^le, se rapporte à des objets de plus en plus rationnel* : le devoir est un pouvoir qui arrive à la pleine consc' --nce de soi et s'organise. De même que l'idée d'une fin préconçue n'a pas besoin de régler, dès le début, la marche de l'humanité, elle n'a pas besoin non plus de régler celle de k nature.
Avec ces données positives, il s'agit de savoir quel aspect prendra pour nous l'homme et le monde. Le naturalisme rnoniste laisse-l-il une place aux espérances sur lesquelles s'est toujours appuyé le sentiment moral et métaphysique^ dans ses elTorts pour faire de la pensée et de la bonne volonté autre chose que « vanité? »
Si on peut concevoir l'évolution comme ayant un but dès le commencement et étant providentielle en son ensemble — hypothèse métaphysique qui. malheureusement, ne s'appuie sur aucune induction scientifique — , on peut aussi la concevoir comme aboutissant à des êtres capables de se donner à eux-mêmes un but et d'aller vers ce but en entraînant après eux la nature. La sélection naturelle se changerait ainsi finalement eu une sélection morale et, en quelque sorte, divine. C'est là sans doute une hypothèse encore bien haidie, mais (jui est pourtant dans la direction des hypothèses scientifiques. Rien ne la contredit formellement dans l'état actuel des connaissances humaines. L'évolution, enelTet, a pu et dû produire des espèces, des types supérieurs à notre humanité : il n'est pas probable que nous soyons le dernier échelon de la vie, de la pensée et de l'amour. Oui sait même si l'évolution ne pourra ou n'a pu déjà faire ce que les anciens appelaient des « dieux? »
De celte manière peut se trouver conservé le fond le plus pur du sentiment religieux : sociabilité non seulement avec tous les êtres vivants et connus par l'expérience, mais encore avec des êtres de pensée et des puissances supérieures dont nous peuplons l'univers. Pourvu que ces êtres n'aient rien pour ainsi dire d'antiréel, pourvu qu'ils puissent se trouver réalisés quelque part, sinon dans le présent, du moins dans l'avenir, le sentiment religieux n'offre plus rien lui-même d'incompatible avecle soutimenl
%A0 l'irréligion de l'avenir.
scientifique. En même temps, il se confond tout à fait avec l'élan métaphysique et poétique. Le croyant se transforme en philosophe ou en poète, mais en poète qui vit son poème €t qui rêve l'extension de sa bonne volonté propre à la 'société universelle des êtres réels ou possibles. La formule du sentiment moral et religieux que Feuerbach avait proposée : — réaction du désir humain sur l'univers, — peut alors se prendre en un sens supérieur : — Double désir et double espérance, 1° que la volonté sociable dont nous nous sentons animés personnellement se retrouve aussi, comme le fait supposer la biologie, dans tous les êtres placés au sommet de l'évolution universelle; 2° que ces êtres, après avoir été ainsi portés en avant par l'évolution, réussissent un jour à la fixer, à arrêter en partie la dissolution, et qu'ils fixent par là même dans l'univers l'amour du bien social 'ou, pour mieux dire, l'amour même de l'universel.
Ainsi formulé, le sentiment religieux demeure ultraiscientifique , mais il n'est plus antiscientifique. Il suppose beaucoup, sans doute, en admettant une direction possible de l'évolution par les êtres arrivés au degré supérieur ; mais, après tout, comme nous ne pouvons affirmer a,vec certitude que cette direction n'existe pas ou ne pourra jamais exister, le sentiment moral et social nous excite à agir, dans notre sphère, de manière à produire, autant qu'il est en nous, cette direction supérieure de l'évolution universelle. Si, comme nous l'avons dit, la moralité est un phénomène de fécondité morale, on comprendra que tout être moral ait nécessairement les yeux tournés vers l'avenir, espère ne pas voir mourir son œuvre, veille au salut de ce quelque chose de soi qu'il a livré à autrui — son amour, — par lequel non seulement il s'est voué aux autres, mais a fait aussi les autres siens dans une certaine mesure, a pris des droits sur eux, les a conquis pour ainsi dire en se donnant à eux. En travaillant pour l'humanité, pour l'univers à qui elle est liée, j'acquiers des droits sur l'univers : il s'établit entre nous un rapport de dépendance réciproque. La plus haute conception de la morale et de la métaphysique est celle d'une sorte de ligue sacrée, en vue du bien, de tous les êtres supérieurs de la terre et même du monde.
IL — Maintenant, quels sont les faits scientifiques qui pourraient s'opposer à ces espérances sur la destinée des inondes et de l'humanité ?
LE XATUUALIISME MODISTE. DKSIIXÉE DES MONDES. 441
L'idée décourag'eante par excellence dans la théorie de l'évolution, c'est celle de la dissolution, qui y semble d'abord invinciblement liée. Depuis Heraclite jusqu'à M. Spencer, les philosophes n'ont jamais séparé ces deux idées. Toute évolution n'aboutit-elle pas nécessairementà la dissolution? — L'expérience que nous avons des individus et des mondes semble en elFet, jusqu'à présent, répondre par l'aflirmative. Nous ne connaissons que des mondes qui ont fait ou feront naufrage. Quand le cadavre d'un marin a été jeté à la mer, les compagnons qui l'ont aimé relèvent le point exact de latitude et de long-ituds 011 son corps a disparu dans l'uniforme Océan : deux chiffres sur un feuillet de papier sont le seul vestige qui subsiste alors d'une vie humaine. On peut croire qu'un sort analogue est réservé au globe terrestre et à l'humanité entière : ils peuvent un jour sombrer dans l'espace et se dissoudre sous les ondes mouvantes de l'éther; à ce moment, si de quelque astre voisin et ami on nous a observés, on marquera le point de l'abîme céleste où notre globe a disparu, on relèvera l'ouverture de l'angle que formaient pour des yeux étrangers les rayons partis de notre terre, et cette mesure de l'angle de deux rayons éteints sera l'unique trace laissée par tous les efforts humains dans le monde de la pensée.
Néanmoins, le devoir de la science étant de ne jamais dépasser, pas plus dans ses négations que dans ses affirmations, ce qu'elle peut constater ou démontrer, il importe de ne pas étendre sans preuve à tout l'avenir ce que le passé seul a vérifié.
Jusqu'à présent il n'est pas d'individu, pas de groupe d'individus, pas de monde qui soit arrivé à une pleine conscience de soi, à une connaissance complète de sa vie et des lois de cette \de. Nous ne pouvons donc pas affirmer ni démontrer que la dissolution soit essentiellement et éternellement liée à l'évolution par la loi même de l'être : la loi des lois nous demeurer:. Pour la saisir un jour, il faudrait un état de la pensée assez élevé pour se confondre avec cette loi même. On peut d'ailleurs rêver un pareil état : s'il est impossible de prouver son existence, il est encore plus impossible de prouver sa non-existence. Peut-être qu'un jour, si la pleine connaissance de soi, la pleine conscience était réalisée, elle produirait une puissance correspo»dan te assez grande pour arrêter désormais le travail de dissolution à partir du point où elle serait arrivée à l'existence.
442 l'iuréliqion de l'avenir
Les êtres qui sauraient, dans l'infinie complication dos mouvements du monde, distinguerceux qui favorisent son évolution de ceux qui tendent à le dissoudre, de tels êtres seraient peut-être capables de s'opposer aux mouvements de dissolution, et le salât définitif de certaines combinaisons supérieures serait assuré. Pour franchir la mer, il faut que l'aile d'un oiseau ait une certaine envergure; c'est une question de quelques brins de plume, son sort se joue sur ces plumes légères. Jusqu'à ce que leur aile ait été assez forte, les oiseaux de mer qui s'écartaient du rivage ont sombré l'un après l'autre. Un jour leur aile a grandi, et ils ont pu traverser l'Océan, Il faudrait aussi que grandit pour ainsi dire l'envergure des mondes, que s'élargît en eux la part de la conscience : peut-être alors se produirait-il des êtres capables de traverser l'éteinité sans sombrer, peut-être l'évolution pourrait-elle être mise à l'abri d'un recul : pour la première fois dans la marche de l'univers un résultat définitif aurait été obtenu. Selon les symboles souvent profonds de la religion grecque, le Temps est le père des mondes. La force de l'évolution, que les modernes placent au-dessus de toute chose, c'est toujours l'antique Saturne, qui crée et dévore : lofjuel de ses enfants le trompera et le vaincra? quel Jupiter sera un jour assez fort pour enchaîner la force divine et terrible qui l'aura engendré lui-même? Pour ce nouveau-né de l'univers, pour ce dieu de lumière et d'intelligence, le problème serait de limiter l'éternelle et aveugle destruction sans arrêter la fécondité éternelle. Rien, après tout, ne peut nous faire affirmer scientifiquement qu'un tel problème soit, sur tous les points, à jamais insoluble.
La grande ressource de la nature, c'est le nombre, dont les combinaisons possibles sont elles-mêmes innombrables et constituent la mécanique éternelle. Les hasards de la mécanique et de la sélection, qui ont déjà produit tant de merveilles, peuvent en produire de su[)éricures encore. C'est là-dessus que les Heraclite, les Empédocle, les Démocrite, comme plus tard les Laplace, les Lamarck, les Darwin, ont fondé leur conception du jeu qui se joue dans la nature, et de tous les sorts divers qui sont en même temps des destinées. Il est sans doute dans la marche des mondes et dans leur histoire, — conmie dans l'histoire dos peuples, des croyances, des sciences, — un certain nombre de points où les voies se bifurquent, où la moindre poussée d'un côté ou de l'autre suffit à perdie ou à sauver l'effort