II. — NATUILA.LISME MATERIALISTE
Pour bien juger l'idéalisme, il faut lui opposer son contraire, le matérialisme.
Nous ne dirons que quelques mots du matérialisme pur, parce qu'il est le système le plus éloigné de la pensée même qui a produit les religions et les métaphysiques. Le matérialisme absolu n'est du reste pas facile à définir, parce que le mot même de matière est un des plus vagues qui existent. Si on veut se représenter les derniers éléments de la matière indépendamment de toute pensée, de toute conscience, de toute vie plus ou moins parente de la nôtre, on poursuit évidemment une chimère; on aboutit à l'indétermination pure de la matière platonicienne, aristotélique, hégélienne, dyade indéfinie, virlualilé, identité de Vêtre et du non-être. Aussi les matériahstes sont-ils obligés de donner un nom déterminé et matériel à la force
432 l'irkéligion r>E l'avenir.
simple et primitive dont le monde entier n'est pour eux qu'une évolution. Si toute matière, par exemple, suivant les théories les plus récentes, se réduit k l'hydrog-î-ne, le matérialisme posera l'hydrogène comme constiluanl une sorte d'unité matérielle ou substantielle du monde. La variété n'aurait lieu que dans les formes de l'élément primitif, hydrogène ou, si l'on préfère, préhydi'ugène.
Il faut bien avouer que cette conception est quelque peu naïve et luiDibialc : le nom matériel ou chimique n'exprimera jamais que le dehors, les propriétés extérieures de l'élément primordial. L'atome d'hydrogène est probablement déjà un composé d'une complexité extrême, un monde formé de mondes en gravitalion. L'idée même de l'atome indivisible et insécable est philosophiquement enfantine. Thomson et Ilelmholtz ont montré que nos atomes sont des tourbillons, et ils ont réalisé expérimentalement des tourbillons analogues formés de fumée (par exemple, la fumée de chlorhydiate d'ammoniaque). Chaque « anneau-tourbillon » est toujours composé des mrmcs particules; on ne peut en séparer une seule des autres : il a ainsi une individualité fixe. Qu'on essaie de couper les anneaux-tourbillons, ils fuiront devant la lame ou s'infléchiront autour d'elle, sans se laisser entamer : ils sont insécables. Ils peuvent se contracter, se dilater, se pénétrer en partie l'un l'autre, se déformer, mais jamais se dissoudre. Et de là certains savants ont conclu : « Nous avons donc une preuve matérielle de l'existence des atomes. » Oui, à condition d'entendre par atome quelque chose d'aussi peu simple, d'aussi peu primordial, d'aussi énorme relativement qu'une nébuleuse. Les atomes sont « insécables » comme une nébuleuse est insécable pour un couleau, et l'atome d'hydrogène offre à peu près la mrme « simplicité » que notre système solaire. Expliquer tout par l'hydrogène, c'est un peu comme si on expliquait l'origine du monde en supposant donnés le soleil et ses planètes. On ne peut faire sortir de l'hydrogène le monde actuel qu'à la condition de mettre dans les prétendus atomes d'hydrogène autre chose que ce que les physiciens et les chimistes en connaissent, du point de vue extérieui où ils se placent. Le matérialisme a donc besoin d'élargir son principe pour le rendre fécond : « Elargis.sez, » comme dirait Diderot, voir»' athéisme et votre matérialisme.
Une fois élargi, le matérialisme devra tout d'abord attri-
LE NATUEALISME MATÉRIALISTE. 433
buer au moins la vie à l'élément universel, au lieu d'ea faire ce qu'on nomme une matière brute. « Chaque génération de physiciens, écrit M. Spencer, découvre, dans la matière appelée brute, des forces à l'existence desquelles les plus savants physiciens n'auraient pas cru quehjues années auparavant. » Quand nous voyons des corps solides^ malgré leur apparente inertie, sensibles à l'action de forces dont le nombre esi infini; quand le spectroscope nous prouve que des molécules terrestres se meuvent en harr monie avec des molécules placées dans les étoiles ; quan4 nous nous voyons forcés d'inférer que des vibrations innombrables traversent l'espace dans toutes les directions et l'agitent, la conception qui s'impose à nous, « ce n'est point celle d'un univers composé de matière morte, c'est plutôt celle d'un univers partout vivant : vivant dans le sens général du mot, si ce n'est dans le sens restreint'. » La vie est une notion plus humaine peut-être, plus subjective, mais, après tout, plus complète et plus concrète que celles de mouvement et de force ; car nous ne pouT vons espérer trouver le vrai trop loin du subjectif, puisque le subjectif est la forme nécessaire que doit prendre ei^ nous la vérité.
La seconde amélioration dont le matérialisme a besoin pour pouvoir satisfaire le sentiment métaphysique, c'est, avec la vie, de placer dans l'élément primordial au moin^ un germe du « psychique. » Seulement, cette matière pri7 mitive étant une force capable et de vivre et finalement de penser, ce n'est plus Ik ce qu'on entend vulgairement et même scientifiquement par matière, encore bien moins par hydrogène. Le pur matérialiste, palpant la sphère du monde et s'en tenant à l'impression la plus grossière, celle du tact, s'écrie : tout est matière ; mais la matière même se résout bientôt, pour lui, dans la force, et la force n'est qu'une forme primitive de la vie. Le matérialisme devient donc en quelque sorte animiste et, devant la sphère roulante du monde, il est obHgé de dire : elle vit. Alors intervient un troisième personnage, qui, comme Galilée, la frappe du pied à son tour : — Oui, elle est force, elle est action, elle est vie ; et pourtant elle est encore autre chose, puisqu'elle pense en moi et se pense par moi. Epur si pensa .
Nous voilà donc obligés à faire de nouveau sa part au naturalisme idéaliste. Le matérialisme, d'ailleurs, rentre
1. M. Spencer a lui-même un peu oublié la chose dans plusieurs de *es construclions trop exclusivement mécanistes,
assez facilement dans l'idéalisme ; c'est ce qu'ont bien montré Lange et, chez nous, M. Taine. Le matérialisme pur, en elîet, aboutit à un mécanisme tout abstrait, qui luimême vient se fondre dans les lois de la logique et de la pensée. Quant au fond de ce mécanisme, — atomes et mouvements, — il se résout en un ensemble de sensations tactiles et visuelles affaiblies, subtilisées, raréfiées, et prises ensuite comme expression de la réalité ultime. Ce prétendu fond de la réalité objective n'est que le dernier résidu de uos sensations les plus essentielles. Le matérialiste croit faire de la science positive; il fait, lui aussi, tout comme l'idéaliste, de la poésie métaphysique; seulement ses poèmes, avec leurs constructions Imaginatives, sont écrits en langue d'atomes et de mouvements, au lieu d'être écrits en langue d'idées. Les symboles qu'il choisit sont plus voisins du terre-à-terre et de la réalité visible, ils ont plus de portée et plus de généralité ; mais ce sont toujours des symboles. Ce sont, en quelque sorte, des métaphores où les termes scientifiques perdent leur sens positif pour prendre un sens métaphysique, transportés qu'ils sont dans un domaine que n'atteint pas l'expérience. Ceux de nos savants qui spéculent ainsi sur la nature des choses sont des Lucrèce qui s'ignorent.
Une dernière notion qui finit par envahir le matérialisme même, c'est celle qui fut toujours particulièrement propre à satisfaire les aspirations métaphysiques et religieuses de l'homme: la notion d'infinité, soit en petitesse, soit en grandeur. Nos savants s'ingénient à compter les molécules d'une goutte d'eau; ils nous disent qu'un cube d'eau d'un millième de millimètre contient 228 millions de molécules: ils nous disent qu'une tête d'épingle renferme un nombre d'atomes représenté par le cube de 20 millions, et que, si on en détachait chaque seconde un milliard à la fois, il faudrait, pour compter les millions, continuer l'opération pendant 253 G78 ans. Mais toutes ces évaluations sont des jeux d'arithmétique qui font illusion sur la réalité : ces nombres si gros en apparence ne sont rien, et c'est à l'infini, sans doute, qu'un grain de poussière nous fournirait des particules à compter.
L'argument contre la notion d'infini en petitesse ou en Grandeur, tiré de l'impossibilité logique d'un nombre infini, n'est pas décisif; car il repose sur cette pétition de
1. Voir les arguments de M. Renouvier et les réponses de M. Lolzeetda II. Fouillée dans la Revue philosophique.
LE NATUBALISME MATÊRIALISTK. 435
principe que tout est nomhnihle dans l'univers, c'est-à-dire saisissable d'une manière précise et pouvant s'enfermer dans les cadres d'une intelligence comme la nôtre. La logique veut, au contraire, que la division ou la multiplication restent toujours possibles dans un milieu toujours homogène, comme l'espace, le temps et la quantité, et que, par conséquent, elles aillent toujours plus loin que /e/ nombre donné. Si le matérialisme, qui se dit « purement scientifique ». n'admet pas que la nature fountisse autant que la pensée conçoit, s'il nie le parallélisme de la pensée et de la nature, il nie par cela même la rationalité de la nature, qui est précisément le principe sur lequel repose toute philosophie ayant la prétention d'être « purement scientifique. » Ceux qui rejettent l'infini aboutissent, en effet, à supposer une sorte de contradiction entre l'activité de la pensée humaine, qui ne peut s'arrêter à aucun point déterminé, et la nature, qui s'arrêterait sans raison à un point déterminé du temps et de l'espace. On peut dire que la notion d'infini s'impose au matériahsme; or elle est une de ces antinomies nécessaires devant lesquelles aboutit l'intelligence par son exercice même : c'est précisément en nombrant que l'intelligence arrive à se représenter l'innombrable, c'est en épuisant toute quantité donnée qu'elle arrive à se représenter l'inexhaustible, c'est en connaissant toujours davantage qu'elle arrive devant l'inconnaissable : toutes ces idées expriment le point où nous sentons que notre intelligence commence à faiblir, et au delà duquel la vision s'obscurcit, se trahit elle-même. Sous la matière que la pensée conçoit et sous la pensée qui se conçoit, il y a un infini qui les déborde toutes les deux et qui semble le plus profond de la matière même. Ce n'est pas sans raison que les anciens appelaient précisément la matière, conçue en soi et indépendamment de ses formes, l'infini, àzE'.p;v. Le matérialisme nous laisse ainsi, comme les autres systèmes, en présence de ce «mystère dernier» que toutes les religions ont symbolisé dans leurs mythes, que la métaphysique sera toujours obligée de reconnaître et la poésie d'exprimer par des images. Sur le bord de la mer est une grande montagne toute droite, lancée en l'air comme une flèche : les flots viennent blanchir à ses pieds. Le matin, quand le premier rayon de soleil tombe sur les vieux rochers, ils tressaillent, une voix s'échappe des pierres grises, qui se mêle à celle des vagues bleues : la montagne et la mer causent
ensemble. La mer dit : «Depuis un million d'années que je le reflète en vain dans mes vag-ues mouvantes, le ciel est toujours aussi loin de moi, aussi immobile. » Et !a montagne dit : — « Depuis un million d'années que je suis montée vers lui, il est toujours aussi haut. » Un jour, un rayon de soleil tomba si souriant sur le front de la montagne, que celle-ci voulut l'interroger sur ce ciel lointain d'où il venait. Le rayon allait répondre; mais le front de la montagne le réfléchit brusquement vers la mer, et un flot qui scintillait le renvoya vers le ciel, d'où il venait. Le rayon est encore en route à travers l'infini, vers cette nébuleuse de Maïa, dans les Pléiades, qui est restée si longtemps invisible, — ou plus loin encore; — et il n'a pas répondu.
in. — LE NATURALISME MONISTE — LA DESTINEE DES MONDES
Ce nom d'infini, à-Ksipov, donné par les anciens à la matière, les modernes l'ont donné à l'esprit. C'est que les deux aspects, matériel et spirituel, recouvrent sans doute la même unité. La synthèse des deux aspects est le naturalisme moniste.
L — Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation théorique du monisme comme système métaphysique. Constatons seulement que toutes les doctrines tendent aujourd'hui vers ce système. Le matérialisme n'est plus autre chose qu'un monisme mécaniste, où la loi fondamentale est conçue comme épuisée et traduite tout entière par les termes mathématiques. L'idéalisme est également un monisme oii la loi essentielle est conçue comme mentale, soit qu'on la cherche plutôt dans le domaine de l'intelligence, soit qu'on la cherche dans celui de la volonté. Sous cette dernière forme, le monisme a de nombreux représentants en Allemagne eten Angleterre. En France, il a été soutenu par M. Taine. Nous venons de voir qu'il est aussi soutenu actuellement, sous une autre forme, par M. Fouillée, qui y voit la conciliation du naturalisme et de l'idéalisme, et qui y verrait aussi, sans doute, une conciliation possible
LE ^^ATURALTSME MOXISTE. 437
entre l'essentiel du panthéisme et l'essentiel du théisme ^ Selon nous, il faut maintenir la balance, plus que ne le font les philosophes précédemment cités, entre les aspects matériel et mental de l'existence, entre la science objective et le savoir subjectif de la conscience. Le monisme ne désigne donc pour nous qu'une hypothèse unifiant les données les plus positives de la science, qui sont inséparables de celles de la conscience même. L'unité fondamentale que désig-ne le terme de monisme n'est pas pour nous la substance une de Spinoza, V unité absolue des Alexandrins, m la force inconnaissable de Spencer, encore moins une cause finale préalablement existante comme dans Aristote. Nous n'affirmons pas non plus une unité de figure et de forme qu'offrirait l'univers. Nous nous contentons d'admettre, par une hypothèse d'un caractère scientifique en même temps que métaphysique, l'homogénéité de tous les êtres, l'identité de nature, la parenté constitutive. Le vTai monisme, selon nous, n'est m transcendant ni mystique, il est immanent et naturaliste. Le monde est un seul et même devenir ; il n'y a pas deux natures d'existence ni deux évolutions, mais une seule, dont l'histoire est l'histoire même de l'univers.
Au lieu de chercher à fondre la matière dans l'esprit ou l'esprit dans la matière , nous prenons les deux réunis en cette synthèse que la science même , étrangère à tout parti pris moral ou religieux, est forcée de reconnaître : la vie. La science étend chaque jour davantage le domaine de la vie, et il n'existe plus de point de démarcation fixe entre le monde organique et le monde inorganique. Nous ne savons pas si le fond de la vie est « volonté », s'il est « idée », s'il est « pensée », s'il est M sensation », quoique avec la sensation nous approchions sans doute davantage du point central ; il nous semble seulement probable que la conscience, qui est tout pour nous, doit être encore quelque chose dans le dernier des êtres, et qu'il n'y a pas dans l'univers d'êtro pour ainsi dire entièrement abstrait de soi. Mais, si on laisse les hypothèses, ce que nous pouvons affirmer en toute sûreté de cause, c'est que la vie, par son évolution même, tend à engendrer la conscience ; le progrès de la vie se confond avec le progrès même de la conscience, oii le mouvement se saisit comme sensation. Au dedans