ÉTUDE DE JEUNE FILLE
...€ij février 1880. — Bonne journée, de celles à marquer avec un caillou blanc, comme dit le poète ancien. Travail at home jusqu'à trois heures. Puis visite à M. Adrien Sixte. Conversation philosophique sur la complexité de la personne himiaine. Le soir, chez Mme de Tillières. Appris le détail de l'histoire de Mlle Hurtrel. Transcnption presque exacte de la même idée dans la vie réelle. Plaisir aigu d'intelligence à ces deux visions successives, l'une abstraite, l'autre concrète, d'un fait imique...» Feuilletant le mémorandum de mes heures mortes, dans la solitude d'un hôtel gothique d'Oxford, j'y retrouve ces lignes mystérieuses et je me souviens du moindre détail de cet après-midi. J'entends encore la voix de M. Sixte. Je revois son beau regard errant de métaphysicien, le cabinet encombré de livres et, par la fenêtre, les squelettes des arbres du Jardin des Plantes, dans le voisinage duquel habite le célèbre professeur. Au-
tour de lui gisaient, sur le tapis mal raccommodé, les épreuves de son grand ouvrage : De la dissociation des idées, où il a étudié les maladies de la volonté consécutives à celles de l'intelligence. Trois gravures, accrochées à la partie de la muraille que les rayons noircis de la bibliothèque n'ont pas envahie, représentent Aristote, Léonard de Vina et Çondillac... « Non, » disait le savant, ses deux mains croisées sur sa mince poitrine, ses deux pieds allongés contre le feu et sa tête fine secouée par un tic qui lui est habituel, — « non, la personne humaine, 3a f)ersonne morale, celle dont nous disons moi, n'est pas plus simple que le corps lui-même. Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience, et dont oous endossons la responsabilité, peut-être illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est celui de notre vie inconsciente. Il se cache en nous une créature que nous ne connaissons pas, et dont nous ne savons jamais si elle n'est pas précisément le contraire de la créature que nous croyons être. De là dérivent ces volte-face singulières de conduite qui ont fourni prétexte à tant de déclamations des moralistes... Nous dépensons toute notre activité à poursuivre un but dont nous imaginons que dépend notre bonheur, et, ce but atteint, nous nous apercevons que nous avons mé-
connu les véritables, les secrètes exigences de notre sensibilité. Que d'exemples de ces erreurs intimes fournirait l'histoire des conversions religieuses, si elle était étudiée par un psychologue!... Mais pourquoi remonter à ces témoignages de l'ordre mystique, lorsque l'expérience quotidienne nous permet d'observer sur place la dualité de notre être ? Cette demi-métamorphose de caractère, provoquée chez la plupart des femmes par la révélation des réalités physiologiques dont s'accompagne la première possession, qu'est-elle donc, sinon la mise en lumière, soudaine et parfois si douloureuse, d'un être inconnu à lui-même et qui sommeillait dans la vierge ? Nous tenons id la formule de presque tous les drames secrets du mariage. La jeune fille se croit douée d'un certain caractère. Elle organise à l'avance sa félicité d'après ce caractère. Elle se marie ou elle se laisse marier. Puis, cinq fois sur six, dans l'année qui suit, parfois dans la semaine, parfois dans les vingt-quatre heures, elle découvre qu'elle s'est trompée sur sa propre personne. Elle s'imaginait qu'elle aimerait son mari, elle le hait; qu'elle le haïrait, elle l'adore; — et ainsi du reste. Elle s'est réveillée comme d'un songe et transformée. Ou plutôt non, aucune magie n'a opéré sur elle. Tout simplement elle a découvert un moi, mystérieux jusqu'alor8> qui jwnsait et qui
sentait en elle, — à son insu. . . Ah ! mon cher enfant, quelle artiste en mystification que cette nature, si plaisamment qualifiée de bonne par l'ironique Montaigne!... » Quelques heures plus tard, — il n'y a que Paris pour fournir à de pareils contrastes, — je regardais Mme de Tillières s'accouder sur les innombrables petits coussins brodés qui s'amoncellent dans le coin de sa chaise longue. Tout en blanc et si fine, elle jouait, en me parlant, avec un éventail garni de plumes d'autruche blanches et frisées, et ses pieds, chaussés de bas de soie et de mules de couleur noire, faisaient une charmante opposition à la blancheur vaporeuse du reste de sa toilette. Avec sa voix musicaile elle me racontait la tragique aventure d'tme de ses amies de jeunesse, bien cruellement punie de la faute de n'avoir pas vu clair dans son cœur, — commentaire mondain et mélancolique de la doctrine de mon maître en psychologie sur la multiplicité du moi. C'est le détail de cette aventure que je m'amuse à transcrire, d'après mes notes d'alors, en complétant ces notes par quelques inductions personnelles, — mais à peine, — et sans dramatiser une histoire dont les grands événements furent des pensées : «Nous sommes faits,» a dit Shakespeare, « de la même étoffe que nos rêves. . . »
C'est en 1877, au mois de mai, que Mlle Hurtrel devint, d'un jour à l'autre, célèbre pour sa beauté dans ce que les journaux plus particulièrement parisiens appellent le Monde. Entendez par là cette société à demi européenne, à demi française, qui peuple la plus grande partie des hôtels situés autour du parc Monceau et de l'Arc-de-Triomphe, ainsi qu'un petit nombre des vieux hôtels de la rive gauche. Cette société a ses revenus bien établis, son étiquette stricte, ses galeries de tableaux authentiques, ses équipages soigneusement tenus, ses loges à l'Opéra, ses réceptions retentissantes, bref, tout vn opulent décor de haute vie, — et c'est im Monde, mais plus du tout au sens où les chroniqueurs de l'élégance auraient pris ce mot voici cinquante ans. Ce Monde moderne représente bien l'époque dont il forme l'aristocratie luxueuse, en regard de ce qui reste de l'ancienne aristocratie, toujours debout dans sa défaite, parfois aigrie de cette défaite, mais si fière, si haute encore, si réellement noble et rare. Il est, ce Monde du chic et de
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l'argent, comme cette époque, mouvant et improvisé, contradictoire et dépourvu de traditions. La grande fortune, poiirvu qu'elle ait été acquise sans trop de scandale, en force la porte, comme le talent, pourvu qu'il ne se montre pas dans son natif égoïsme. La ruine, en revanche, met à cette porte une barrière qui ne se lève guère. Précisément parce qu'il est ain^, tout incertain et momentané, ce Monde nouveau ne saurait pratiquer dans ses mœurs la logique de la vraie Société. Il a ses exclusions cruelles et inexplicables, comme û a ses surprenantes indulgences. La mère de Noémie bénéficia d'une de ces indulgences. Elle arrivait de Bruxelles, où son mari, le comte Hurtrel, un israélite d'origine, devenu comte comme il était devenu catholique, par ambition sociale, avait plus que décuplé dans de hardies entreprises une fortune déjà considérable, et elle parut d'abord dans le salon de la princesse Wierschownia, une très grande dame russe et très à la mode. Les deux femmes s'étaient connues aux eaux avant leur mariage. C'avait été entre elles une de ces amitiés de la dix-huitième année qui précipitent deux jeunes filles aux bras l'une de l'autre et les font se tutoyer dès le premier jour, quitte à s'oublier dès la première absence. Mais il reste convenu, de part et d'autre, qu'on est demeuré amies intimes, e^ lorsqu'on
se retrouve après de longs intervalles, on s*accable des preuves de cette amitié, plus sincère peut-être que bien des liaisons d'une intimité apparente; car deux amis ou deux amies qui ne vivent jamais ensemble n'ont à se reprocher aucun des cruels abus de la familiarité, rançon trop fréquente de tant d'affections menteuses. Et puis, ceux qui nous ont été chers tout jeunœ et que nooxs avons perdus de vue, c'est le moment idéal de notre jeunesse que nous continuons de chérir en eux. La princesse Wierschownia fit donc pour sa chère Sylvie — comme elle avait continué d'appeler cette amie de passage — tout ce qu'elle aurait fait pour une sœur, quand la comtesse Hurtrel manifesta le désir de s'établir à Paris, sous le prétexte de mieux marier Noémie Elle donna en son honneur une fête choisie, qui révéla du même coup, à tous et à toutes, le magnifique coucher de soleil de la beauté de la mère et la délicieuse aurore de celle de la fille. Mais à qui cette dernière avait-elle pris cette beauté-là ? Car le comte Hurtrel était épais et court, avec un visage où se trahissait sa race, tout en nez et en menton, et la comtesse avait une splendeur un peu massive, un visage pâle et mat, des cheveux presque trop noirs, des sourdls qui faisaient barre sous un front bas, et une ombre de duvet dans le coin des lèvres. — Oui, de qui donc
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Noémie tenait-elle cet or fluide de sa chevdure, cet ovale si finement allongé, cette transpcirence de son teint, cet éclat si clair de deux yeux bleus qui, dans la même minute pétillaient d'esprit ou se noyaient de rêve et s'alanguissaient, cette souveraine aristocratie de ses gestes et de ses sourires? Beaucoup de femmes, qui ne connaissaient ia physiologie que par leur expérience d'alcôve, — mais cette expérience-là possède les meilleures certitudes, — durent penser, en considérant la grâce aisée des attitudes de Noémie, le je ne sais quoi de merveilleusement souple répandu sur toute sa personne, les attaches menues de ses mains un peu longues et de ses jolis pieds, qu'il y avait derrière ce charme suprême quelque mystère d'amour clandestin. Et plusieurs hommes, de ceux auxquels les médisances de cet ordre sont si habituelles qu'ils n'en sentent plus la férocité, — et qui peut aller beaucoup dans une société comme celle-là sans risquer d'y devenir à la fois féroce et insouciant? — racontèrent qu'en ejffet un jeune lord anglais, et ils le nommèrent, mort depuis des années, et ils dirent la date et comment, avait été l'ami intime de Mme Hurtrel aux environs de la naissance de Noémie. Et c'était vrai. Seulement, quoique personne ne mît en doute une minute la vérité de cette anecdote, personne non plus n'y
crut tout à fait, la prodigalité des médisanœs et des calomnies qui se débitent à Paris ayant du moins ce bon résultat d'établir à leur endroit tme sorte de scepticisme fondamental qui se résume dans la formule banale : «On dit tant de choses!...» Et nul ne se soucia de vérifier plus exactement l'origine de l'adorable figure de Mlle Hurtrel, qui appciraissait plus adorable encore dans le cadre que lui faisaient les salons de la princesse, — si joliment disposés et qui mélangent avec un goût habile le large luxe des grands seigneurs de son pays à la minutieuse opulence de notre mode française contemporaine.
Dès le premier soir où elle fit cette entrée triomphale dans l'admiration des hommes et des femmes qui composaient le cercle de l'hôtel Wierschownia, Mlle Hurtrel fut jugée d'une façon sévère peir l'opinion, — invisible arbitre aux arrêts duquel nous nous soumettons d'autant plus volontiers, lorsqu'ils frappent sur autrui, que nous y trouvons d'ordinaire de quoi satisfaire nos secrètes rancunes, et cela sans responsabilité. Ce fut, de la part des femmes, la revanche de l'envie que leur inspira aussitôt l'indiscutable supériorité de cette créature, parée, comme d'im triple collier de perles sans prix, de jeimesse, de richesse et de séduction. Ce fut, de la part des hommes, la malveillance innée qui les porte à flétrir
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les femmes dont ils admirent le plus la beauté, comme si, en avilissant d'abord par la pensée une oréature charmante, ils se vengeaient d'avance de celui qu'elle aimera et qui ne sera pas eux <( Cette fille-là est née adultère,» avait dit d'elle le plus judicieux des viveurs, ce cynique et profond baron Desforges. Il avait la faiblesse de garder rancune à Hurtrel pour un mauvais tour que celui-ci lui avait joué dans une spéculation commune. Et, de fait, Noémie adopta aussitôt vis-à-vis des hommes un ton hardi et libre, qui le parut davantage, tant il contrastait avec l'aspect romanesque de sa personne physique. Très décolletée, et montrant de ses jetmes épaules délicatement modelées dans leur maigreur tout ce que la coutume, alors déjà si complaisante, permettait d'en montrer, elle avait une manière de regarder les gens bien en face qui ressemblait à de la provocation. Mais son rire surtout pouvait, au jugement des observateurs vicieux qui l'entouraient, corroborer le mot méchant du baron et pronostiquer le plus dangereux avenir. C'était, aux minutes où elle se laissait aller à sa gaieté, un de ces rires très hauts et très éclatants que connaissent bien les hommes qui ont beaucoup fréquenté les filles, — rire énervé comme il en retentit dans les cabinets particuliers, — rire de femme insolente, qu'eUe lançait
en montrant ses jeunes dents blanches. Et tout csAa. faisait un ensemble qui n'était pas loin d'être de mauvais goût, d'autant qu'aussitôt installée dans le monde, elle affecta les longs tfcte-à-<tête dans les coins de canapé, les appels adressés à un homme de l'un à l'autre bout d'un salon et d'une voix claire, bref, toutes les habitudes de la coquetterie la plus abandonnée. Mais, si c'était là de quoi la distinguer un peu des autres jeunes filles de sa société, ce n'était pas de quoi la distinguer beaucoup de la plupart des J€imes fenmies; et puis, la princesse et sa puissante coterie avaient adopté les dames Hurtrel; leurs millions étaient bien et dûment avérés; l'hôtel qu'elles avaient loué dans l'avenue du Bois-de-Boulogne parfaitement situé; leurs réceptions, quand elles en donnèrent, furent d'une élégance irréprochable. Le comte, qui avait continué d'habiter Bruxelles à cause de ses affaires, se montrait à Paris assez souvent pour que la mère et la fille ne pussent prendre une vilaine et douteuse tournure d'aventurières. D'ailleurs, elles s'acquittèrent de leurs devoirs sociaux avec une ponctualité scrupuleuse. On ne connaissait pas d'amant actuel à la comtesse, et quant à Noémie, si son allure demeurait à peine dans les ilimites des bienséances convenues, du moins cette hardiesse avait-elle, au regard de tous lej?
hommes, l'avantage de rompre l'affreuse monotonie de certaines réimions mondaines : grands dîners, grands bals et jours de visite officiels. Une fois de plus on excusa l'excentrique attitude de Noémie, en prononçant à propos d'elle une de ces formules qui sont des pensées à l'usage de ceux qui ne pensent pas. On répéta : « Ces étrangères... » Et on s'amusa de l'esprit et de l'audace de la jeune fille, — en attendant qu'on s'en servît potu: la déshonorer.
Les observateurs de salon, n'étant jamais désintéressés, ne remontent guère des faits, qu'ils savent si utilement et si justement constater, aux causes, qu'ils n'auraient aucun profit à connaître. Aussi pas un d'eux ne reconnut qu'il y avait un mystère dans cette jeune fille. Mais n'y en a-t-il pas un dans toutes les jeimes filles qu'on mène dans le monde, — pourvu qu'elles réfléchissent? Et si cela est moins fréquent que ne le feraient croire leurs beaux yeux profonds, c'est aussi moins rare qu'on ne l'imag^erait à entendre leurs conversations. Trop intelligentes pour ne pas pressentir que le décor de la so-
ciété dissimule des coulisses où elles ne peuvent pas entrer, obligées de se former des idées sur ces arrière-plans de la vie avec les éléments incomplets que leur fournit une phrase ambiguë, im regard échangé, un silence, leur imagination est toujours en travail. Il en résulte parfois un curieux mélange de réelle innocence et de dépravation factice, de virginité ignorante et de coupable divination. Cela fait des têtes singulières, dans l'intimité desquelles personne ne pénètre. Leurs mères, qui vivent chaque jour avec elles, ne s'aperçoivent pas de leurs insensibles évolutions d'esprit Avec leurs amies, même les plus ingénues pratiquent toujours un peu le précepte du prudent proverbe : elles les traitent d'instinct sinon comme des ennemies, au moins comme des rivales du lendemain. Et leurs fiancés, dans leur égoïsme naïf d'amovireux, s'efforcent de les voir non pas telles qu'elles sont, mais telles qu'ils les désirent. Aussi l'existence intime d'une jeune fille riche est-elle, le plus souvent, quelque chose d'étrangement solitaire, et celle de Noémie Hurtrel plus qu'aucune autre, à cause de sa situation de famille. Elle était réellement, comme le racontait la chronique, la fille d'un pair d'Angleterre, pour qui la comtesse Hurtrel avait éprouvé une des dix passions étemelles de sa vie. SemMable sur ce point à beau-
coup de femmes qui valent mieux que leurs actes, la comtesse, qui avait été très galante, pouvait se croire très romanesque, car elle s'était donnée à chaque amant nouveau avec l'idée qu'elle n'avait jamais aimé auparavant et qu'elle n'aimerait plus jamais dans la suite, — et, chaque fois, elle avait été sincère. Mais son sentiment pour ce malheureux marquis de Banbury — lequel fut plus tard assassiné au coin d'une des routes du comté de Clare, en Irlande, et d'une façon si atroce — avait duré plus que tous les autres. C'était le seul qui l'eût rendue mère, et, par un de ces miracles de ressemblance transfigurée, comme les fortes passions en produisent quelquefois, les traits déjà charmants du jeune lord se retrouvaient dans ceux de son enfant, mais plus charmants encore, et comme auréolés du souvenir de l'extase où s'était accompli ce prodige d'une incarnation presque idéale. Personne n'avait pu savoir si le comte Hurtrel, fort détaché de la comtesse dès les premières années de son mariage, avait soupçonné ou non le secret de la naissance de Noémie C'était un homme positif jusqu'au cynisme, qui pratiquait dans toute sa rigueur cette philosophie die l'acceptation des faits, propre aux financiers comme aux politiciens. Il avait épousé sa femme pour sa fortune et ses relations de famille, et pris tout do
suite des habitudes d'un libertinage méthodique, qui lui rendaient l'inconduite de la comtesse plutôt commode, pourvu qu'aucun scandale ne vînt le forcer d'ouvrir les yeux. En quoi d'ailleurs l'existence de cette fille l'eût-elle gêné, qu'elle fût ou non la sienne? Il la voyait ime fois par jour, lorsque la comtesse habitait Bruxelles et que lui-même déjeunait ou dînait à la maison, juste le temps de recevoir d'elle, dans le coin de ses favoris grisonnants et coupés très courts, un baiser qu'il ne lui rendait pas. L'absolue indifférence avec laquelle il avait traité cette enfant, l'unique rejeton de son mariage cependant, provenait-elle d'une conviction raisonnée sur sa naissance, ou bien d'une insensibilité naturelle pour tout ce qui n'était point succès de vanité ou satisfaction des sens? Il est probable qu'il y entrait un peu d'une de ces causes et un peu de l'autre, et que le comte ne s'était jamais donné la peine de résoudre une énigme qui lui était indifférente. L'instinct de la paternité n'existait guère chez cet homme. Existe-t-il chez beaucoup de ses contemporains? Il est permis d'en douter, à voir le nombre des enfants naturels non reconnus et la prospérité de ces usines à éducation, aménagées pour l'abandon légal des fils et des filles, qu'on appelle les internats : collèges et couvents. Noémie
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Hurtrdi n'avait donc, à la lettre, pas eu de père. D'autre part la comtesse, en avançant en âge, n'avait fait que s'abîmer davantage dans le gouffre de frivolité que la vie mondaine couvre de ses fleurs. Elle avait tromf>é de son mieux, et à force d'étourdissement, le morne, le tragique ennui qui est, aux environs de la quarantième année, l'expiation des galanteries de la trentième. Elle ne pouvait plus s'intéresser qu'à l'amour, et elle sentait l'amour lui échapper. C'est ainsi qu'entre ces deux abandons, l'un presque systématique, l'autre involontaire, Noémie avait grandi seule, — livrée, jusqu'à l'âge où elle devint la compagne forcée des sorties de sa mèr^ à des gouvernantes qui se succédaient hâtivement La comtesse, comme toutes les maîtresses de maison qui ne suivent pas le détail de la conduite des personnes qu'elles emploient, faisait, atix minutes de ses surveillances subites, des découvertes qui la mettaient hors d'elle-même. Elle corrigeait alors sa négligence par des colères et des ruptures. Et ce désordre s'accompagnait de déplacements continuels. Pendzmt son enfance et sa jeunesse, Noémie avait erré à travers toutes les villes d'eaux et toutes les villes de plaisir, à la suite de cette mère, qui, sous un prétexte ou bien sous un autre, était toujours loin de sa maison et de son man. Elle
menait cette vie spirituellement surnommée « de table d'hôte » par un himioriste de ce temps. C'est aussi la vie de tout un clan de personnes très riches, en Europe, lesquelles, sans trop s'en douter, révèlent ainsi, par leur besoin continuel de mouvement, l'inoccupation foncière de leur esprit et de leur cœur. C'avait donc été des hivers passés tout entiers en Italie, de longs séjours d'été installés dans les stations les plus différentes, de Trou vil le à Saint- Moritz, et de l'île de Wight à Biarritz. Tantôt ces dames occupaient un appartement dans im hôtel, tantôt elles louaient ime villa ou un chaJet. Parfois elles emmenaient avec elles une partie de leurs chevaux et de leurs gens. D'autres fois elles se contentaient du personnel strictement nécessaire et s'improvisaient, pour un séjour de quelques semaines, une écurie et une domesticité de rencontre. Le comte donnait sans discussion, avec la générosité d'un homme entre les mains duquel le roulement des plus grandes affaires industrielles et politiques d'un pays fait passer des sommes considérables, et aussi d'un mari qui gouverne à son gré la dot de sa femme, les cent cinquante mille francs par année qui soldaient les dépenses de ce vagabondage luxueux. Ce cosmopolitisme très moderne, inauguré par les juifs puis les Américains, et auquel les Anglais et
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les Russes se sont donnés plus que les Français, fait un vagabondage presque contre nature, — à moins qu'il ne faille y voir, chez les israélites notamment, ces descendants des errants des grandes tentes, un cas d'atavisme inconscient, — et il aboutit, d'une façon presque fatale, ou bien à la singularité psychologique la plus inattendue, ou bien à l'effacement complet de l'âme et de la physionomie.
Noémie Hurtrel avait échappé à cet effacement, mais pour devenir une créature d'exception, — ce qu'il est si dangereux d'être, surtout lorsque la grande fortune, en vous affranchissant des menues servitudes, vous permet de pousser jusqu'au bout l'originalité de votre personne. Le premier effet de cette existence de voyages et de luxe effréné avait été d'atrophier dans cette âme la puissance de l'attachement aux choses réelles. Elle s'était trouvée si comblée que rien ne lui était devenu précieux. Et puis elle n'avait pas grandi, comme il faut grandir pour que le cœur se développe tout entier, parmi les mêmes objets et les mêmes êtres, que nous aimons alors, pour peu que nous soyons capables d'aimer, parce que nos moindres souvenirs se rattachent à eux et qu'une partie de nous y demeure unie nécessairement Les appartements somptueux, les décors des villes, les lignes des paysages, les figures
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des personnes avaient défilé devant ses yeux calmes d'enfant trop riche, à la manière d'une figuration d'opéra. Aucune impression directe et concrète n'avait donc été assez forte pour s'opposer en elle au développement de la faculté d'imaginer, et cette faculté avait surtout grandi par l'influence des livres. Comme elle connaissait très bien plusieurs langues et plusieurs pays, les occasions de connaître plusieurs littératures s'étaient offertes à elle, et elle les avait saisies avec l'avidité de lecture propre à la jeunesse lorsqu'il n'y a pas un complet rapport entre les aliments d'émotion fournis par l'expérience quotidieime et les appétits de la sensibilité grandissante. Noémie s'était de la sorte habituée à substituer les excitations de la vie rêvée aux excitations de la vie vécue. C'est ainsi qu'elle avait tour à tour été l'héroïne de tous les romans qui tombaient dans ses mains spirituelles et à demi masculines. Et quels romans ! Accoudée sur l'oreiller de son lit de jeune fille et ses beaux cheveux blonds tressés en une grosse natte, elle avait feuilleté toux à tour les oeuvres de Balzac et de Spielhagen, Monsieur de Camors et Coineih uf as a -flower, confusément, sans jamais se placer au point de vue impersonnel, qui seul établit la perspective des œuvres de cette espèce et permet de les dominer en les comprenant. Elle
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avait agi de même avec les poètes et, comme elle avait eu tout un printemps pour gouvernante la fille d'im professeur de Bonn, avec quelques philosophes. Elle avait souligné, de la pointe du crayon d'or qu'elle portait à l'extrémité d'une chaîne qui fadsait bracelet autour de son poignet, un certain nombre des phrases de Schopenhauer et de Darwin, d'Herbert Spencer et de Hartmann. Il lui était arrivé d'aller chez sa couturière avec les Pensées de Pascal dans sa voiture et d'ouvrir au retour du bal \ Autobiographie de Stuart Mill, sans trop se douter qu'elle faisait là une action prodigieusement excentrique, tant l'habitude d'une vie arbitraire et improvisée justifiait l'étrangeté de tous ses caprices. Grâce à cette improvisation et à cette incohérence, il s'était accompli en elle un phénomène plus commun qu'on ne pense cihez les personnes que les hasctrds de l'éducation conduisent trop tôt à un éveil cérébral qui n'est pas proportionné à l'éveil sentimental. Elle avait cessé de distinguer entre la créature qu'elle était réellement et la créature qu'elle s'imaginait ou qu'elle voulait être. Ajoutez à cela qu'elle avait fréquenté beaucoup d'hommes de plaisir. Ils affluaient chez la comtesse et dans toutes ses installations, attirés, un peu par la gr✠de son accueil, un peu par ses facilités de maîtresse de mai-
son. Cette femme avait trop aimé l'amour depuis sa jeunesse pour ne pas fermer les yeux sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle. C'est à l'école de ces hommes, qui s'amusaient de son parler d'enfant spirituelle, que Noémie avait achevé de se former ses idées sur elle-même Quand elle parut chez la princesse Wierschownia, ces idées étaient définitives. Elle se considérait comme blasée et croyait tout connaître du monde, alors qu'elle était d'une innocence physique aussi entière que celle de la vierge élevée dans le couvent le plus fermé. Les libertins qu'elle avait vus chez sa mère avaient causé avec elle sans l'instruire : les uns parce que, la croyant déniaisée, ils lui disaient des phrases trop fortes et dont elle ne saisissait pas bien le sens; les autres parce qu'ils professaient le respect des jeunes filles, dernier scrupule de beaucoup de viveurs. Enfant unique, elle n'avait jamais eu, à défaut d'une sœur ou d'im frère, quelque amie intime de son âge avec laquelle entretenir de ces conversations dangereuses où deux demi-naïvetés s'éclairent l'une l'autre. Dès l'âge de seize ans elle avait obtenu de sa mère, qui, en sa qualité de femme sentimentale, s'était d'abord insurgée là contre, puis avait cédé par faiblesse, de ne plus pratiquer ses devoirs religieux, sous le prétexte, sincère d'ailleuisi, de douta» pMo-
sophiques; de manière que les questions profondes du confessional n'avaient pu la faire réfléchir sur toutes sortes de sujets. Elle se croyait insensible parce que ses coquetteries avec un musicien célèbre rencontré à Carlsbad, et qui s'était marié richement six mois après cette amitié de hasard, l'avaient laissée froide; et cependant sa physionomie d'enfant de l'amour ne mentait pas. Si elle s'était intéressée jusqu'à la passion aux sentiments de ses lectures, c'est qu'elle était tendre et romanesque au plus haut point. Elle se croyait misanthrope parce qu'elle avait pris l'habitude, par affectation de supériorité, de toujours mêler une ironie moqueuse à ses jugements siur les caractères et sur les actions, et il n'y avait pas de plus généreuse nature, de plus étrangère à l'utile et déshonorante habitude de la défiance. Elle s'était persuadée qu'elle aimait le luxe et les succès de vanité, bien qu'avec le sang paternel elle eût hérité ce profond pouvoir de bonheur ou de malheur solitaire qui est le propre de la race anglaise. Mais c'était la vie, cette vie qui nous révèle à tous ce que nous aurions pu être, alors qu'il n'est plus temps de le redevenir, qui devait lui apprendre combien elle se trompait sur son propre cœur, et non pas cette société de femmes à demi hostiles et d'hommes à demi méprisants qu'elle côtoyait
presque sans les voir, dans la grâce de sa beauté blonde, — toute pareille à une somnambule que la sécurité de son ignorance fait marcher, légère et droite, sur le bord d'un abîme...
Au mois d'octobre de cette même année 1877, la comtesse et sa fille quittèrent Paris afin de passer trois semaines au château des Oseraies, chez leurs amis les TaravaL Ces dames disaient « leurs amis » attendu qu'elles avaient le même cercle de relations que Mme Taraval et que, dans la saison, elles l'avaient rencontrée deux ou trois fois la semaine aux visites et aux dîners, aux soirées et à l'Opéia. Et puis, on était si vite des amies de Mme Taraval... Si peu que l'on fût à la mode, à un titre quelconque, il fallait un bien adroit effort pour esquiver cette amitié, qui se présentait d'ime façon si sincère et si confortable. Le confortable I C'était la manie et c'était l'art de cette femme, qui, à trente-deux ans, auradt été délicieuse comme à vingt, sans un embonpoint commençant, et qui possédait précisément l'intelligence nécessaire poxur organiser d'une manière
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aocompKe les menus détails de la vie matérielle. Son hôtel de la rue Muirillo était tenu avec une entente incomparable du luxe le plus utilitaire. Tout y était parfaitement aménagé en vue du plus grand bienêtre possible, depuis les chaises de la salle à manger jusqu'aux fauteuils du boudoir, et depuis la salle de bains jusqu'à la table. Ce qui achevait de donner un air d'intallation plus définitif encore à ce luxe habile, c'était la physionomie de la maîtresse de maison, si heureusement installée elle-même dans sa taille un peu courte, avec se^ grands yeux bruns et calmes, avec son visage d'une fraîcheur inaltérée, avec cette sorte d'atmosphère de sécurité oii elle se mouvait, — sécurité fondée sur la réunion de toutes les chances. Elle avait ime santé qui ne soupçonnait même pas la migraine, ime grosse forttme, deux enfants dont la joliesse faisait se retourner les passants lorsque leur gouvernante anglaise Us promenait dans les allées du parc Monceau, im mari qu'elle aimait et une absence entière d'Idéal d'aucune espèce. « Elle pense objets... » disait Noémie, et, pour une fois, cette jeune fille sans observation y voyait très juste. Quant au msiri de cette belle personne, c'était assurément, de tous les hommes que Mlle Hurtrel avait rencontrés dans son séjour de six mois à Paris, celui qu'elle avait reizuuraué avec le plus de complai-
sanoe. Hugues Taraval avait alora tiente-six ans. C'était un homme d'une taille moyenne, demeuré mince grâce à tm entraînement de vie physique bien compris et ininterrompu. Tous ses mouvements disaient la force. Il avait un visage un peu long, d'une pâleur ambrée, comme pris dans un casque de cheveux très noirs. Une moustache blonde et fine éclairait joliment ce profil que son nez busqué achevait de rendre hardi et presque militaire. Tout dans ses manières révélait la certitude que donne le succès des entreprises, et cette certitude était si profonde chez lui, qu'elle s'imposait même à ses ennemis. Il semblait impossible qu'on le surprît jamais en faute, et il devait évidemment réaliser chacune de ses prétentions. Il avait hérité de son père, un des plus solides agents de change de Paris, ime richesse loyalement acquise, que la dot de sa femme avait doublée, — et il ne vivait, en apparence du moins, que pour les choses du sport, dans lesquelles il excellait Montant à cheval comme im homme qui a été mis en selle à six ans, tirant le pistolet chez Gastine avec ime supériorité qui lui avait épargné toute affaire, capable d'enlever comme im cocher de la Grande- Bretagne rattelage à quatre de son mail de promenade et de diriger sans une erreur le détail compliqué d'un cotillon, il avait passé à bon droit, depuis
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des années, pour tin des maîtres de la haute vie. Les jeunes gens de ses deux clubs prenaient son tailleur, copiaient ses toilettes, citaient ses jugements. Et sa correction morale valait sa correction extérieure. Il avait la réputation d'être un gentleman dans la pleine force de ce terme par lequel la société élégante, qui emprunte tout à l'Angleterre, — depuis des coupes d'habit jusqu'à des valets de chambre, et depuis son argot de courses jusqu'à ses formules de convenance, — résume volontiers les strictes exigences de sa morale particulière Taraval s'était, dès sa première jeunesse, conformé avec le soin le plus scrupuleirx aux préceptes de ce code. Des esprits chagrins pouvaient remarquer qu'une telle perfection d'attitude ne va pas sans calcul, et aussi que la sur\'eillance trop soutenue de soi-même procède d'un amour-propre poussé à son dernier excès. Ce sont là des subtilités de raisonnement bonnes pour des moralistes en chambre. Ces moralistes n'auraient eu garde non plus de ne pas remarquer le contraste de nuance entre ses cheveux et sa moustache, ou la couleur de ses yeux d'un jaune brouillé, — autre indice d'une race ambiguë. Mais les moralistes ne vont ni aux courses ni au cercle. Ils ne dînent pas en ville et ne fréquentent pas les chasses élégantes. Si donc Taraval vivait dans un impéné-;
trablc quant à soi, personne parmi les amis qui menaient la même existence que lui ne songeait à lui en demander compte. Car, précisément, cette surveillance infaillible qu'il exerçait sur sa personne, et qui faisait de lui l'esclave des convenances, constituait une flatterie constante pour toutes les idées reçues dans sa Société. Une tenue minutieuse et quotidienne n'est-elle pas un implicite aveu qu'on a pour but de plaire au monde, lequel a cette équité d'aimer qui l'aime? N'est-ce pas là aussi une sorte d'hommage muet envers tous ceux qui composent ce monde? Cette infaillibilité souveraine de tenue, jointe à une auréole de royauté d'élégance, avait séduit Noémie par-dessus toutes choses, et, quoiqu'elle se piquât d'une prématurée connaissance du cœur humain, elle était bien incapable de déchiffrer un personnage de cette per\^ersion et de de\aner ce qu'il y avait derrière cette tenue.
Ce qu'il y avait derrière cette tenue ? Uniquement, en effet, un amour-propre, mais porté à la suprême puissance et développé aux dépens de toutes les autres forces de l'âme par irae éducation de luxe qui s'était résumée en cette formule : paraître. Dans cet homme encore jeune s'épanouissait pleinement le vice habituel à la bourgeoisie parisienne : cette vanité, bafouée déjà par Molière, flétrie par Stendhal,
et qui pousse tous ses membres à passer grands seigneurs, dans le mauvais sens de ce terme, sitôt la fortune faite. Faut-il attribuer à une autre cause l'incapacité politique de notre classe moyenne, chez laquelle les larges situations d'argent devierment un terreau pour la frivolité dépravée ou inutile, au lieu d'en devenir un pour le talent? Le talent, et c'est là sa noblesse foncière, suppose toujours une part de désintéressement L'hcMnme qui le possède, fût-il affamé de succès, éprouve à de certaines minutes un plaisir tout idéal à exercer les facultés par lesquelles il excelle, sans souci de l'effet à produire. Taraval était incapable d'aucune espèce de désintéressement, comme il était d'ailleurs incapable d'aucune espèce de talent, du moins dans un quelconque des domaines de l'esprit Mais si son intelligence était très médiocre, elle était très juste. Il se connaissait jusque dans ses insuffisances, et il se les avouait à lui-même, ce qui sera toujours un principe de succès dans la conduite de la vie. Il s'était donc interdit, se souciant peu des dixièmes rangs, les diverses carrières que la fortune ouvrait devant lui, depuis la finance jusqu'à la diplomatie, et il avait concentré son énergie sur les succès mondains, où du moins son mérite trouvait son plein emploi. Il s'était vite blasé sur la jouissance d'ap-
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parât que procure à un oisif la constante supériorité dans l'accomplissement des rites de la mode, et, peu à peu, il était arrivé à reporter toutes les énergies de son être intime sur les choses de la galanterie. Adolescent, il avait eu des aventures avec des personnes de la Société qui lui avaient fait trouver banales et insipides les excursions dans le demi-monde. Il avait d'abord accepté ces bonnes fortunes, puis il les avait choisies, et c'était maintenant l'unique afiaire de sa vie de les provoquer. Il était ainsi devenu un séducteur de profession, et sa médiocrité d'intelligence l'avait singulièrement servi dans ce genre d'existence, en lui évitant les écarts d'imagination auxquels beaucoup d'hommes supérieurs doivent d'échouer auprès des femmes, faute de les voir telles qu'elles sont En se mariant vers la trentaine, Taraval n'avait pas renoncé à l'occupation favorite de sa première jeunesse. Il avait choisi sa femme avec une rare entente de ses propres besoins. Il lui fallait une maison montée pour que son existence d'homme du monde eût sa pleine surface, et il avait eu assez de sens pour comprendre que cette position de mari, volontiers plaisantée par les jeunes gens, est une des plus fortes qui soient pour réussir dans certaines intrigues amoureuses. D'abord elle fournit une occasion de faire vibrer d'une ma-
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nière plus intense la corde de la vanité au cœur de celles qu'il s'agît de conquérir. Où rencontrer une femme qui ne soit flattée de se voir sacrifier une autre femme, surtout quand cette femme est éprise de son mari et qu'elle possède la perfection de beauté de Mme Taraval ? Puis, un homme marié offre à sa; maîtresse des garanties d'une discrétion supérieure, en même temps qu'avec un peu de diplomatie conjugale il possède mille moyens de voir cette maîtresse sans la compromettre, qui ne sont pas à la portée d'un célibataire. Ainsi armé pour l'attaque de la femme, cet homme marié ne l'est pas moins pour sa propre défense. N*a-t-il pas là, tout près de lui, dans son ménage même, dans ses enfants, dans ses devoirs de famille, cet immanquable prétexte d'une rupture digne, auquel commencent par songer, cinq fois sur dix avant trente ans, et dix fois après trente, les libertins qui s'embarquent dans une soi-disant grande passion ? Grâce à sa connaissance approfondie de la stratégie amoureuse et à l'adroit maniement de ces divers avantages, Hugues Taraval pouvait se dire que peu d'hommes de son âge avaient eu plus de succès que lui auprès des femmes de son monde. Mais il se le disait à lui-même et à lui seul, car justement son maladif amour-propre l'avait conduit à cacher ses triomphes, par im de ces étranges
détours an ccèur qtii' seront une énigme étemelle pour îe psychologue. Eïi se taisant sur ses bonnes fortunes, il savourait la sensation de deux victoires : — victoire sur les femmes qui avaient été à lui, et qui demeiuraient, dans les profondeurs de leur conscience, les témoins forcés de sa réussite; victoire sur le monde, qu'il trompait si parfaitement. La perfection de cette hypocrisie lui était d'ailleurs nécessaire poiir prévenir la défiance de ses futures victimes. Car elles étaient bien des victimes, celles qui, cherchant une tendresse, coupable mais vraie, s'engluaient aux pièges de cette âme sèche et endurcie encore par l'habitude de l'assouvissement. Comme tous ceux qui ont beaucoup pratiqué l'adultère, Taraval professait pour les femmes un mépris digne d'un Oriental. Il en avait trop fait mentrr pour croire jamais à la sincérité complète d'aucune. Mais par instinct il- suivait la maxime du sage qui a dit que le 'mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments. Son égoïsme se dissimulait sous un vernis de respect chevaleresque de l'amour auquel de plus expérimentées que Noémie s'étaient laissé prendre. C'est bien aussi cette faculté des femmes de croire aux protestations généreuses des hommes qui les excuse de beaucoup de leurs choix. Il leur est difficile de se défier tout à fait des étalages de senti-
ments auxquels répugnent les êtres tendres, axi lieu que c'est le procédé infaillible des personnages pour qui tout moyen est bon, et qui veulent seulement avoir des femmes. Ce verbe brutal d'autrefois est toujours celui qui décèle le mieux la secrète brutalité de ces sortes de rapports cruels entre les sexes, qu'on appelle pourtant du beau nom d'amour.
Donc Taravaî s'était dit, du premier soir où il avait été présenté à Noémie Hurtrel, qu'il aurait cette jeune fille ou avant ou après son mariage. La date lui importait peu, n'étant pas de ces insensés qui souffrent du mal des jalousies rétrospectives, et pour qui le partage est une sensation insupportable, même dans le passé. Au contraire, cela était doux à l'orgueilleux que sa maîtresse immolât devant lui et des réalités présentes et des souvenirs. Mais, avant ou après, il s'était promis de faire tous ses efforts pour que Noémie se donnât à lui, d'abord parce qu'elle avait eu un succès éclatant dans le monde; puis il jugeait, sur sa familiarité comme svir la réputation de sa mère, qu'elle aurait des amants, et il voulait être
un de ceux-là. D'ailleurs, en sa qualité de Kbeitin, comment n'eût-il pas apprécié, au premier coup d'oeil, les attraits physiques de cette enfant : sa taille ronde, l'aisance de ses mouvements, les lignes harmonieuses de sa toilette qui disaient la perfection de toute sa personne, la tendresse de ses prunelles qui promettait un complet abandon d'elle-même le jour oti elle croirait aimer? Cependant, si exact observateur qu'il fût du menu détail des choses, et justement parce qu'il était pratique au plus triste sens de ce terme qui sert à justifier tant de bassesses, il était loin d'avoir compris tout le caractère de la jeune fille. Il n'en avait vu que ce qui pouvait lui servir à s'emparer d'elle. Certes, il ne la prenait pas pour ce qu'elle s'imaginait être, et il avait vite reconnu la part de naïveté qui se trouvait en elle, quoique enveloppée d'un si mauvais ton ! Il la jugeait comme une enfant encore, très mal élevée, très imprudente, ingénument dépravée, douée à la fois des défauts et des qualités qui devaient en faire un jour ime des reines de Paris; et cela lui plaisait, à lui, le petit-fils d'un paysan vendeur, de biens nationaux, — la forttme de leni famille avait commencé ainsi, — d'avoir tenu entre ses bras, abandonnées et vaincues, et d'avoir soumis aux caprices de ses sens quelques-unes des fenmies de cet ordre.
C'était le gibier dont ce chasseur d'adultères était friand. Ses roinutes les meilleures étaient celles qu'il passait debout contre la portière d'un salon, — il ne dansait plus guère maintenéint, — à regarder l'éblouissement d'un bal; et il se dénombrait celles des femmes à la mode qui étaient là, parées, étincelantes, altières, entourées du respect de tous, et dont il avait été le possesseur. Il y avait eu des soirées où il avait pu compter ainsi jusqu'à sept ou huit de ses anciennes maîtresses parmi les plus adulées de la fête, et cette pensée lui chatouillait délicieusement la conscience. Tant il est vrai que le sentiment du devoir accompli revêt les formes les plus inattendues!
Tous ces projets, qui étaient demeurés vagues et incertains dans cette tête lucide, devinrent précis lorsque la comtesse et sa fille s'installèrent aux Oseraies, — oti on leur réserva un petit appartement composé de deux chambres que séparait un salon. Et Taraval commença le siège de Noémie avec la méthode qu'il apportait à de teUes entreprises. S'il donnait beaucoup au hasard, d'après cette idée que le caractère des femmes se compose surtout de moments et de passages, il avait toujours soin de rendre ce hasard probable. Son premier souci avait été d'éloigner la surveillance de la comt^se, qui, malgré
sa légèreté imprudente, aurait défendu sa fille héroïquement si elle l'avait vue menacée. Elle aimait Noémie à sa manière, qui, pour être inégale et néglig'ente, n'en était pas moins tendre. Comime elle attribuait ses propres égarements à la misère de son mariage, elle voulait que sa fille se mariât bien, c'està-dire selon son cœur, et pure. Seulement elle avait été galante, et c'est la punition des femmes qui ont trop vécu par l'amour qu'elles ne puisent pas y renoncer, même quand leur beauté les abandonne, et avec elle, le pouvoir d'inspirer cet amour auprès duquel aucune des sensations d'ici-bas n'a de prix pour leurs nerfs. Elles vont alors, affolées et douloureuses, le demandant à ceux qui peuvent leur en donner du moins l'illusion et la chaleur, aux tout jeunes gens, au regard de qui elles apparaissent transfigurées, à travers l'intensité d'un désir sans comparaisons. Taraval, qui avait bien jugé la situation morale de la comtesse, avait prié à son château, en même temps que Noémie et que sa mère, le marquis de Haën, un débutant de vingt et un ans, qui aurait, comme tous les enfants de cet âge, traversé le feu pour réaliser cet étrange Idéal : être l'amant d'une femme mariée, et qui s'était montré des plus assidus auprès de Mme Hurtrel pendant tout le printemps. En outre, et pour avoir ime occasion quotidienne d'étaler à
Noémie la dépravante présence d'un exemple de bonheur dans la faute, — quitte à souligner cet exemple par un commentaire soutenu de tous ses discours, — il avait eu soin de faire coïncider le séjour de la jeune fille dans le château avec celui du ménage à trois le plus avéré qu'il eût dans son intimité Ce ménage se composait d'une madame Donvé, toute brune, toute mince et toute charmante, de son mari et d'un ami d'enfance à lui Taraval, un beau et solide gaillard, nommé Jacques Seldron. Dès la seconde année du ménage des Donvé, ce Jacques Seldron s'était installé auprès d'eux dans une intimité que les mauvaises langues expliquaient par la confusion des affaires d'argent du jeime couple, tendis que les revenus de Seldron étaient nets et considérables. C'était là une moitié de calomnie, mais une moitié seulement Car si Mme Donvé était la maîtresse de Seldron, c'est tout simplement qu'elle l'aimait. Contrainte par ses parents à un mariage de convenance avec un jeune vieillard pour qui elle éprouvait une répulsion physique, elle s'était presque aussitôt consolée en s'abandonnant à des sensations sincères. Mais c'était ce presque aussitôt que ne lui pardonnaient guère les femmes : les unes parce qu'étant foncièrement pudiques, elles trouvaient cette facilité de mœurs xme chose abominable; les
autres parce qu'ayant commis la folie de se défendre contre l'amour toute leur jeimesse, pour lui demander de cuisantes consolations quand il était trop tard, elles jalousaient jusqu'à la rage cette insolente béatitude d'une adultère de vingt-deux ans. En revanche, la bonne Mme Taraval s'insurgeait contre ce qu'elle appelait une indignité, car elle ne pouvait croire à de telles vilenies, et elle avait pris la petite Mme Donvé sous sa protection. C'était, comme on pense, à une sorte de franc-maçonnerie tacite entre Seldron et Taraval que cette protection était due. Elle suffisait pour que beaucoup d'hostilités fussent paralysées. Elle était sincère, et si la médisance est encouragée par les demi-démentis qui semblent défendre les gens afin de les faire mieux attaquer, sa lâcheté natmrelle la rend timide devant les démentis catégoriques. Aussi n'est-ce pas seulement la politesse qui veut que ces derniers soient rares dans les conversations parisiennes.
Dès la première semaine de l'arrivée aux Oseraies, les prévisions du maître du logis se réalisèrent II avait été convenu qu'on ferait de longues promenades, le matin, à cheval, dans les bois qui jouxtent le parc, et ils sont magnifiques. Les Oserai», situées à quelques heures seulement de Compiègne, confinent à des débris de chasse royale de la plus rare
beauté. Il arriva qu'à la troisième promenade la cavalcade fut réduite à quatre personnes : Noémie et Mme Donvé, Taraval et Seldron. A ce moment de la journée, Mme Taraval s'occupait de l'économie intérieure du château, Mme Hurtred ne montait pas à chevaL Le petit Donvé, de qui la calvitie, les yeux plombés, les dents douteuses disaient l'épuisement précoce, était, pax^iessus le marché, malade imaginaire, et il demeurait au lit jusqu'aux dernières limites de la matinée. Le marquis de Haën inventait un prétexte ou un autre pour s'excuser. La comtesse et lui avaient commencé déjà de prendre l'habitude d'ime causerie solitaire, par ces beaux débuts des derniers beaux jours, dans le vaste et profond jajrdin du château. Les teintes dorées de ce mois d'octobre à peine entamé frémissaient dans les arbres. C'était la floraison des suprêmes roses, qui, toutes rouges et toutes blanches, s'ouvraient largement et s'effeuillaient, au pied de leur rosier, pétale à pétale; et la femme de quarante-six ans qui ne voulait pas vieillir et que ce tête-à-tête trouvait déjà parée se laissait enivrer par les paroles que prononçait dans lies allées de ce jardin d'automne un jeune homme qui aurait pu être son fils. Elle ne songeait plus à sa fiUe, qui, à la même minute, galopait sous les branches, seule avec Taraval... Les
montures de Seldron et de Mme Donvé prenaient toujours 1 avance. Leur couple apparaissait au tournaût des allées, chevauchant botte à botte : elle, charmante de coquetterie tendre et d'une expression de félicité contagieuse; lui, moins élégant cavalier que son grand ami Taraval, mais athlétique et superbe de carrure sur sa forte bête. Puis ils disparaissaient de nouveau, vivant symbole des idées qui tout de suite avaient formé l'objet des conversations entre Taraval et sa compagne. Cet homme pensait, comme un observateur connu, que parler de l'amour avec une femme, c'est un peu faire l'amour, et il ne s'agissait jamais d'un autre thème entre la jeune fille et lui.
Au cours de ces chevauchées du matin, parmi l'enivrement du grand air et dans ce paysage d'une langueur enveloppante où les bouleaux blancs mêlaient le frisson de leurs feuilles jaunies à la vapeur des brumes, Noémie racontait toutes les idées qu'elle s'était façonnées à travers ses lectures et ses réflexions personnelles. Elle concluait qu'elle n'aimerait jamais, d'abord parce qu'aucun homme n'était digne des sacrifices qu'elle voudrait accomplir, si elle aimait, et puis, disait-elle, parce que l'esprit d'analyse avait tari dans son cœur les sources de la passion. Elle parlait avec cette attitude de dé-
sabusement prématuré dont elle était coutumière, laissant tomber de ses lèvres délicatement sinueuses des axiomes d'un pessimisme qu'elle croyait sincère... Ses blonds cheveux, massés sous le chapeau d'homme, brillaient dans la lumière avec les tons d'une soie vivante. Le clair azur de ses yeux se fonçait jusqu'au saphir dans le rose tendre et transparent de son visage, que fouettait le vent de la course, et le drap noir de son amazone moulait délicieusement son corsage. La grâce animale, en même temps que spirituelle, qui était dans cette hlle née de la rencontre de deux passions brûlantes se décelait tout entière par sa jolie manière de s'asseoir sur son cheval et de ne faire qu'un avec le rythme de la bête. Et de charme de cet ensemble parlait aux sens de Taraval pour le moins autant que la perspective de dompter cette élégante créature parlait à son amour-propre. Après quelques matinées de ce genre, cet homme fut monté au plus haut degré du désir moral et physique, et si la chaleur d'âme excitée par le désir ne ressemble à celle que produit l'amour ni par la noblesse ni par la durée, ces deux exaltations ont ceci de <x>mmun qu'elles rendent également éloquents ceux qu'elles dominent, et aussi qu'elles sont également irrésistibles, — lorsqu'elles ne sont pas répugnantes. Or, la belle mine de Taraval jointe à
son allure de supériorité constante, n'était point pour produire un effet de répulsion. Et lui, de son côté, parlait à Noémie et développait des théories. Il avait tout de suite, et de parti pris, choisi la thèse contraire à celle de la jeune fille, en sorte qu'en face de cette enfant au cœur jeune et tendre, qui défendait la cause de la sécheresse de l'âme, c'était ce libertin, égoïste et féroce, qui soutenait le principe de da divinité de l'amour. Il le faisait avec le plus grand sérieux, ayant éprouvé que le badinage est une erreur de conduite avec les femmes, même très légères, à plus forte raison avec une personne qui n'a pas vécu. La gravité, au contraire, voire la déclamation traf^ique, projettent un magnétisme fasdnateur. Les protestations les plus exorbitantes trouvent crédules presque toutes les oreilles, féminines ou masculines. Il nous est a difficile de ne pas croire à la sincérité d'une passion dont nous sommes l'objet! Des hommes, jeunes ou vieux, beaux ou laids, innocents ou roués, se croient bien aimés par des drôlesses dont ils savent qu'elles ont appartenu à cinquante amants et qu'ils payent. Jamais l'adorateur n'a paru mentir tout à fait au regard de l'idole. Aussi Tara val, après avoir, dans les premières de ces causeries du matin, formulé avec conviction la théorie du Grand Sentiment, passa bientôt du général au particulier.
Il déclara tout simplement à Noémie qu'il éprouvait pour elle une passion désespérée, et qu'il était le plus malhetu-eux des hommes depuis le bal de la princesse Wierschownia II dit cela sans une parole qui pût effaroucher la pudeur physique de la vierge, d'un accent profond, avec un regard ardent de ses yeux jaunes, et l'exagération de ses phrases paraissait d'autant plus sincère qu'elle contrastait davantage avec la froideur habituelik de sa manière d'être. Mais cette sincérité n'était-elle pas réelle, et ne brûlait-il pas de toutes les flammes sensuelles, tandis qu'il voyait la silhouette de celle qui serait un jour la frofessional beauty de traite salons s'enlever sur ites feuillages roussissants d^ arbres, avec la grâce svelte de son buste jeune? Il parlait, et ce buste était agité d'un souffle involontairement plus rapide, pendant que la main qui tenait les rênes de la ponette alezane tremblait un peu.
Pour une très honnête fenune, il y a une insulte cachée au fond de toutes les déclarations d'amour. Traduites en clair et franc langage elles signifient : je vous désire, et si je vous le dis, c'est que j'espère. Mais la plupart des femmes, même celles qui sont sincèrement vertueuses, affectent de ne voir ni ce désir, ni cette espérance, afin de se donner la sensation enivrante du danger moral Noémie, ^e, ne
voyait réellesment pas le désir qui montait vers elle, et l'espérance de Taraval ne lui représentait rien de défini. En revanche, le terrain nouveau sur lequel son compagnon l'entraînait lui fournissait une occasion trop précieuse de jouer son rôle de femme forte pour qu'elle agît comme le hii commandaient et la prudence et l'honneur. Elle laissa parler Taraval et lui répendit par des discours de scepticisme d'abord, puis de consolation, auxquels il se prêta de bonne grâce parce qu'ils lui paraissaient offrir l'avantage de la familiariser avec l'idée de ce grand amour qu'elle avait inspiré. Dès le second jour, elle y croyait, et elle commençait de se mettre en règle avec sa conscience, — car, malgré tout, quelques scrupules remuaient dans son cœur, principalement à la vue de sa mère et de la femme de Taraval, — > en se disant tout bas à elle-même, et en lui disant tout haut à hù, que de cet âmour malheureux naîtrait une heureuse et durable amitié. Comme une personne qui a mesuré sa vie par avance, et tout l'avenir, elle promettait qu'elle n'aurait jamais pour aucun autre des sentiments plus tendres que ceux qu'elle lui portait : «Mais vous vous marierez...» disait-iL Et avec un sourire fin, elle répondait : « On se marie comme on va au bal Cela rentre dans notre métier de femme du monde. Est-ce que vous
êtes jaloux, lorsque à Paris je danse avec le vieux M. d'Avançon ou avec le jeune M. de Haën?...» Il ne répliquait rien, et l'étudiait de toute la force de son attention, cax il finissait par se demander si elle n'était pas une déterminée coquette, à certaines complaisances de ses yeux et die son langage, tandis qu'à d'autres minutes elle s'exprimait comme une ingénue de comédie... Et l'heure du retour arrivait parmi ces dangereuses causeries. Les deux couples se rejoignaient et reprenaient ensemble le chemin du château. Les vastes bâtiments de style composite se profilaient dans l'air bleu avec leurs tourelles en poivrière, et la vie officielle commençait, pareille à celle qui se mène dans les intimités de cette sorte. — C'était, après ime première toilette, un déjeuner tardif, puis ime séance dans le salon ou dans les chambres à écrire des lettres, une seconde toilette pour quelque promenade en voiture ou à pied, enfin une troisième toilette pour le dîner, qui était reculé jusqu'à huit heures. La soirée se passait à de menus ouvrages poursuivis tout en causant, dans le grand salon, que la flambée du premier feu rendait comme plus familier. Ou bien on écoutait de la musique exécutée par de Haën, qui déchiffrait au piano, avec un talent de second ordre mais assez sûr, de longs morceaux d'opéra. Il jouait aussi des fragments de
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Chopin, tandis que la comtesse Hurtrel laissait retomber sa broderie pour mieux sentir la voluptuevise et maladive mélodie lui caresser l'âme à sa place endolorie. En leur qualité d'hommes de cercle, Donvé, Sel'dron et Taraval se relayaient à une table de bésigue. Quand c'était à ce dernier d'être libre, il venait s'asseoir auprès de sa femme et de Noémie, lesquelles se trouvaient, le plus souvent, l'une à côté de l'autre La jeune fille était attirée vers la femme de celui dont elle se croyait aimée, par une de ces inexplicables sympathies qui, dans l'adultère, poussent si souvent un amant à rechercher, en toute sincérité de cœur, l'amitié du mari Le contraste était complet entre les propos du matin et l'attitude très réservée de Taraval durant ces soirées calmes,' qu'éclairaient les hautes lampes coiffées d'abat-joiude soie souple. Noémie savait gré de cette extrême réserve à son compa/gnon de promenade, comme d'un triomphe sur lui-même et comme d'un respect pour elle; et puis, ce contraste lui faisait ressentir un peu de ces délices du mensonge, qui seront toujours la poésie tentatrice des liaisons défendues... Vers minuit, elle et sa mère remontaient chez elles. Quelques instants elles s'arrêtaient à causer dans leur salon commun, puis le silence envahissait le château et un sommeil profond enveloppait la
jeune fille, toute lasse de ses chevauchas dans l'air des bois. Elle dormait, ses beaux yeux clos, sa fraîche bouche à peine ouverte, son doux esprit noyé dans les rêves. Elle ne se doutait pas qu'à ce moment une forme s'échappait de la chambre la plus voisine de la sienne, et c'était la comtesse elle-même qui se glissait jusqu'à la porte d'une autre chambre qu'elle trouvait entre-bâillée. Elle allait ainsi, à travers la nuit, s'abattre sxir le cœur tremblant du marquis de Haën ; car ce jeune homme était devenu son amant, — presqiie aussitôt II faut bien le dire, ce n'est point par les mauvais côtés de sa nattore qu'elle avait cédé si vite; mais, par une instinctive hcareur de toute coquetterie, aimer, pour elle, c'était se donner, et elle aimait Seulement un reste de pudeur maternelle et un de ces compromis de conscience qui sont les sophismes des passions lui avaient fait paraître horrible de se donner à côté de la chambre de sa fille. Noémie dormait toujours. Elle ne voyait pas Taraval se promener de long en large au lieu de se coucher et se demander quand il- profiterait de l'absence de la mère, dont il avait eu soin de s'assurer, pour pénétrer dans la chambre de la fille. Non, elle dormait avec sa natte blonde enroulée autour de son adorable visage, en ce moment rendu par le sommeil à son véritable caractère de tendresse innocente.
Elle rêvait PtMH-quoi son rêve ne lui montrait-fl pas son Destin qui venait vers elle?,..
Un événement non prévu brusqua les choses. La seconde semaine s'achevait à peine qu'une dépêche arriva, disajnt que le comte Hurtrel avait été frappé d'une attaque dans sa maison de Bruxelles, et qu'il était malade assez gravement. Cette nouvelle tomba comme tm coup de foudre sur rintimité de cette vie de château, laquelle, par un hasard peu fréquent dans cet ordîç de rapports sociaux, était heiureuse, sans doute parce que les égoïsmes et les vices des uns et des autres se trouvaient, depuis ces deux semaines, s'enti'aider au lieu de se combattre, — problème fondamental de toute société. H fut décidé que ces dames partiraiait le lendemain dès la meilleure heure, juste le temps de laisser les femmes de chambre préparer celles de ileurs malles qu'elles emporteraient tout de suite. Et les regrets exprimés par les divers hôtes des Oseraies étaient sincères. Mme Taxaval avait arrêté que la comtesse passerait .jHft oacRs plein au château; eon aA^temne ét£Ût osr^-
nisé ainsi, d'après un plan qu'il lui fallait changer. Mme Donvé et Seldron songeaient que c'en était fini de leurs tête-à-tête du matin. Si discret que fût Taraval, il ne pouvait, ni à leurs yeux, ni aux siens propres, devenir le complice avéré de leur adultère. Ce sont des confidences qu'on ne reçoit pas plus qu'on ne les fait, à un certain âge; elles lient d'im lien trop étroit et celui qui raconte et celui qui écoute. Mme Hurtrel avait le cœur déchiré à la perspective de quitter son amant de ces huit jours, qu'elle chérissait en ce moment d'une de ces passions propres à l'âge mûr des femmes, où la jouissance des voluptés données et reçues s'avive de l'implacable perception de leur brièveté. De Haën, qui se croyait follement amoureux, bien qu'il ne fût qu'enivré, voyait s'en aller sa maîtresse avec un cuisant regret Mais surtout pour Noémie, cette soirée d'adieux fut énervante. EUe avait pleuré à la nouvelle de la maladie du comte, tout émue du danger de celui qu'elle croyait son père, et à cette émotion s'était ajouté le trouble causé par les discours qu'elle avait entendus. Tandis que le petit Donvé, devant qui l'on ne pouvait prononcer le nom d'ime maladie sans le faire penser à lui-même, entretenait le salon de sa santé, Taraval l'avait entraînée, elle, sur un coin de canapé, et il lui avait murmuré des phrases de la
plius folle exaltatioa II se réjouissait, dans son for intérieur, de la nouvelle qm affligeait tout le petit cercle, car c'était l'occasion offerte de provoquer une scène décisive entre la jeune fille et lui II l'avait amenée au point où les audaces physiques ^peuvent être mises sur le compte des égarements de la passion, et son système avait toujours été de créer, fût-ce par la violence, quelque chose d'irréparable dons ses rappKxrts avec les personnes qu'il courtisait Cet irréparable une fois établi, sa conviction profonde était que les femmes aiment mieux en profiter que s'en venger. Il ne s'était pas encore trompé en spéculant sur cette triste idée, qui le décida, lorsque la compagnie se fut séparée, qu'il fut environ une heure et qu'il eut entendu la comtesse glisser dans le couloir, à entrer tout simplement chez Noémie, — comme si elle lui eût donné un rendez-vous. La jeune fille était assise de côté sur le rebord de la fenêtre, qui faisait saillie à l'intérieur, et à travers les carreaux, ayant sans doute demandé qu'on ne fermât point les volets par cette belle nuit, elle regardait le paysage de bois et d'eaux qu'un mélancolique et solennel rayonnement de lune enveloppait d'une vapeur bleuâtre. Tout alanguie encore des émotions de la soirée, elle était vêtue d'une robe de chambre en mousseline de soie blanche, que des
dentelles garnissaient du haut jusqu'en bas, et cette toiletté frissonnante, d'une légèreté impondérable, seyait merveilleusement au caractère de sa beauté, quasi diaphane à force de délicatesse et de transparence. Comme elle entendit qu'on ouvrait la porte du salon, elle crut que c'était sa mère, et, s'attendant à une tendre gronderie pour être demeurée éveillée si tard, elle se retourna dans un sourire. C'est alors qu'elle aperçut Taraval, qui se tenait debout à deux pas d'elle. Il avait son costume du soir, avec le mince bouquet de fleurs qu'il portait, à l'anglaise, dans la boutonnière du revers de son habit; — ce petit détail révélait l'honame qui n'a même pas eœayé de se dévêtir pour dormir. Cette apparition saisit la jeune fille d'une façon si vive qu'elle se sentit trembler tout entière. Elle posa ses pieds sur le plancher et se redressa, mais sans avoir la force de bouger. Ses deux mains se crispèrent contre île rebord de la fenêtre, ses yeux s'ouvrirent démesurément, et, dans cette minute de surprise toute déconcertée, elle ne put que balbutier une phrase dont l'insignifiance même était, à cette minute, la plus dangereuse des faiblesses : « Vous ici, monsieur, vous ici, que se passe-t-il?... »>
Cela suffit pour soulager d'un grand poids la poitrine d© Taraval. Son visage, d'<srdin«.ire si ferme,
était en ce moment couvert d'une pâleur mortelle, et cette pâleur n'était pas une feinte. Il avait craint que, dans le saisissement des trente premières secondes, Noémie ne se précipitât sur la sonnette. Ce péril, le seul qu'û eût à redouter dans son entreprise très bien étudiée, était évité. <( Ah ! » répondit- il, sans s'avancer, — car ava.nt tout il s'agissait de ne pas l'effarouchex, — « quelle folie n'aurais- je pas faite pour vous parka: «icore ime fois, la dernière peut-être, car vous partez demain, et jamais plus vous ne serez pour anoi ce qt« vous avez été !... J'ai voulu entendre encore le son de votre voix, vous regarder encore... Ne me grondez pas... Qu'avezvous à craindre d'un homme qui vous aime jusqu'à l'idolâtrie, et qui s'en ira tout de suite si vous le lui ordonnez?... Mais vous ne ferez pas cela... » Ces derniers mots furent prononcés d'une manière câline, et avec les mêmes inflexions intimes qu'il avait dans leurs causeries du matin, — «Il faut vous en aller,» répliqua-t-elle sans faire un geste. « C'est déjà trop que vous soyez ici depuis deux minutes... » — « Hé bien, )> fit-il, « je m'en irai, mais laissez-moi seulement tenir votre main une seconde, et vous voir ainsi... » Et réellement Noémie était admirable à contempler, tandis que les bougies posées sur la cheminée l'éclairaient par devant, et que^ par dex-
rière la fenêtre dont les rideaiix étaient levés, le clair de lune faisait comme un fond infini et mystérieux Il marcha jusqu'à elle, et son accent avait été si touchant qu'elle n'avait plus peur. Elle croyait à la sincérité de son sentiment et à son respect Son innocence était si entière qu'elle n'avait pas la notion vraie du péril qui la menaçait II lui prit la main. Elle ne la retira pas. Il eut alors le tact de ne pas prononcer im seul mot, comptant sur la puissance communicative de l'émotion, et il s'assit sur le rebord de la fenêtre, contre laquelle Noémie continuait de se tenir droite. Elle ne savait plus que dire à cet homme qui venait de lui parler avec tant de douceur, et comme, dans ces minutes d'un silence presque électrique, elle crut l'entendre qui pleurait, une étrange pitié s'empara d'elle qui lui fit, ainsi que dans un songe, serrer la main qui avait continué de tenir la sienne, c Vous m'aimez donc?... » dit-il en réponse à cette caresse qui lui fut comme un signal d'agir,et, commençant de lui parler avec l'éloquence du désir, il lui décrivit le vide de ses jours quand elle ne serait plus là, les mélancolies de son intérieur sans amour, et qu'il avait, à des heures noires, l'idée de quitter sa femme et ses enfants, de fuir avec elle, pour vivre tous les deux ensemble, à jamais et bien loin- Silencieuse, elle l'écoutait, tout son être envahi
par une langueur mortelle. Il la prit tout à coup dans ses bras, et il sentit son corps souple et tiède sous la molle étoffe. Cette impression lui fit perdre la tête. Brusquement, il la souleva de terre et la porta jusque sur le lit, dont la blancheur virginale transparaissait sous les rideaux. Un éclair farouche passait sur son visage, qui ne se composait plus. Avec des mots d'une supplication éperdue, elle la repoussait maintenajit. Elle détournait la tête pour éviter cette bouche qui cherchait sa bouche et lui donnait la sensation d'une brûlure. La lutte devint presque silencieuse. Car l'affolement de la jeune fille était tel que les cris s'étranglaient dans sa gorge serrée. Des muscles de fer la pressaient jusqu'à la meurtrir. Son énergie nerveuse diminuait... Elle eut un instant de prostration, et l'Homme fut le plus fort Elle jeta un cri cette fois, qu'il étouffa violemment et qui se perdit dans la solitude de cette aile du château, — et elle lui appartint à travers toutes les révoltes de son âme et de sa chair, blessée, vaincue, abandonnée, comme un cadavre, à cette brutalité soudain révélée
Lorsqu'elle se rendit compte de ce qui venait de se passer, qu'elle vit le désordre de leurs vêtements à tous deux, cet homme entre ses bras et qu'il voulut l'embrasser avec un tutoiement tendra toutes ses
forces lui revinrent, décuplées par une colère aveugle. Elle le repoussa rudement et s'élança du lit, les yeux hagards, le visage bouleversé : oMais allezvous-en! » lui cria-t-elle, «mais allez-vous-en!... » L'accent furieux dont elle prononça ces simples mots ne surprit point Taraval. Il était accoutumé à des récriminations pires. Il savait que ces ragies tombent presque aussitôt. Ce sont -les repventirs momentanés par lesquels les femnaes rachètent leurs faiblesses à leurs propres yeux, surtout lorsqu'elles n'ont pas l'habitude du libertinage, et il venait d'avoir la preuve que l'innocence physique de Noémie était, jusqu'à ces dernières miniïtes, aussi entière qu'il est possible. Il pensa donc que c'était là tine exaltation nerveuse qui s'«i trait dans une crise de larmes et s'achèverait dans un nouvel abandon, cette fois volontaire et tendre. Il demeura sans réponse derrière le rideau du lit, tandis qu'il l'écoutaik, au fond de la chambre, marcher de long en laig'e, comme si elle attendait qu'il fût prêt à partir. Elle trouva sans doute qu'il tardait trop longtemps, car elle vint elle-même jusqu'à ce lit, souleva le rideau, et, avec cette même voix d'un mépris frémissant, elle répéta, sans le regarder : « Allez- vous-en!... » Il fit mine de s'approcher d'elle avec la douceur de gestes d'avant son accès de délire sensuel; le visage dô
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Noémic exprima une horreur indicible. Elle parut chercher autour d'elle une arme, puis elle s'élança jusqu'à la fenêtre. Elle l'ouvrit, monta sur le rebord : «Si vous ne partez pas d'ici à une minute, je ma jette en bas,» lui dit-elle, a Vous m'avez déshonorée. Vous m'aurez tuée. Décidez...» Son beau visage exprimait en ce moment la démence de la fierté révoltée. Taraval, qui n'avait pas peux de beaucoup de choses, eut peur de ce visage-là. Un souvenir tenrihic hii traversa k. pensée, celui d'un de ses amis auquel imc maîtresse avait proféré une menace analogue en maniant un revolver et qui avait répondu : « Faites donc, ma chère, » par ironie, — et elle s'était frappée. Subitement il vit le corps de Noémie dans la oour du château, ses membres brisés, sa tête iiierte, et, quoique cet homme fût très capable d'aller jusqu'au crime pour satisfaire ses passions, cette image lui fut intolérai>le. Il se dit à lui-même qu'il fallait obéir, et qu'elle lui en saurait gré plus tard. Mais comment sortir, sans être odieux ni ridicule? «Dieu veuille, mademoiselle,» fit-il avec une tristesse dans son regard et dans sa voix, « que vous ne sachiez jamais le mal que vous me faites en ce moment... h — Et il s'en alla sans se retourner. — Il y avait trois quarts d'heure peut-être qu'il était entré.
« Oh! le lâche! le lâche! le lâche!... » s'écria Noémie aussitôt qu'elle fut seule. Et tous les détails de l'odieuse scène lui revenant à la fois dans une nausée physique et morale, elle ressentit une douleur si aiguë qu'elle erra éperdue dans la chambre, en tordant ses mains. Puis une idée surgit en elle, qui redoubla son épouvante. . . Si sa mère avait tout entendu?... Et le cœur étouffé comme dans im étau, retenant son souffle, faisant tourner la porte du salon, dont le petit grincement l'angoisscL, elle marcha sur la pointe de ses pieds jusqu'à la chambre de Mme Hurtrel... Aucun bruit... Sa mère dormait sans doute, et en ce moment où la jeune fille venait de voir avec un tel frisson de dégoût et d'horreur ce que cachait en son fond la passion d'un homme en qui elle avait cru, im besoin irrésistible s'empara d'elle de pleurer auprès d'un cœur dont elle fût bien sûre, d'embrasser xm être qui fût tout à elle. Et doucement, pour ne pas réveiller la comtesse, elle ouvrit la porte. D'un coup d'œil elle vit le lit préparé, mais vide, et qui ne portait l'empreinte d'aucun corps. Les bougies allumées sur la cheminée brûlaient silencieusement Où était sa mère?... A cette question une torture plus forte que la mort s'empara de Noémie. Un soupçon la traversa, et, comme dans un éclair, tme vision lui apparut, qu'elle chassa de toute
la force de sa volonté, — vision atroce où le souvenir des réalités révoltantes qu'elle venait de subir elle-même avec une si soudaine épouvante s'unissciit à la pensée de Mme Hurtrel. En même temps, la sorte d'induction involontaire que nos associations d'idées nous infligent parfois si cruellement évoquait devant ses yeux la figure du marquis de Haën. Mille détails de son intimité avec la comtesse lui remontaient à la fois dans la mémoire. . . Elle luttait contre ce raisonnement spontané, puis les minutes passaient, puis les quarts d'heure, et le bruit de l'horloge dans la chambre vide résonnait tragiquement aux oreillœ de la pauvre fille, qui, vaincue par ime évidence affreuse, finit par se jeter sur le lit de sa mère en pleurant, comme eût pu faire une enfant abandonnée, a Ah! maman! maman!... Elle sanglotait, le front dans l'oreiller, ne sachant pas si elle souffrait davantage du malheur qui l'avait frappée elle-même, ou bien de ce qu'elle venait de découvrir et qu'elle n'osait pas, qu'elle ne pouvait pas nommer. Elle était là, depuis combien de temps? Elle ne se le demandait point, lorsque la porte s'ouvrit et la comtesse entra... Ce fut une de ces minutes où le sang, comme dit l'énergique langage des gens du peuple, ne fait qu'un tour. Noémie s'était retournée et avait regardé sa mère. Il n'y eut pas d'explica-
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tion entre les deux femmes. L'suigoisse de leurs deux visages était plus éloquente que toutes les paroles. Heureusement pour ht comtesse, l'émotion fut si forte qu'elle défaillit Tous les objets tournèrent autour d'elle, qui s'affaissa. La fille, à qui la peur de voir mourir sa mère devant elle rendit son énergie, la porta siît -le lit et s'agenouiUa à son côté, le front sur sa main. Elle resta aina, pleurant toujours, et les heures de cette nuit s'achevèrent — car tout s'achève, même ces heures-là — sans qu'un mot fût prononcé.
Ce n'est pas d'hier que les philosophes chagrins ont remarqué la facilité avec laquelle les femmes se soumettent à la loi, en apparence si dure, de la vie sociale, qtâ les force à revoir ceux qu'elles ont aimés, quand elles ne les aiment pilns, avec le même sourire, la même poignée de main et la même intimité. Leur sang-froid est merveilleux pour retrouver, au cours d'une soirée, les folies de leur passé incamées quelquefois dans plusieurs des personnages corrects qui les saluent avec la banale amabilité de
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r^eur, et pour a'avoir pas l'aD: de s'en ressouvenir. Elles savent bien qu'elles ont appartenu à ces hommes; elles le savent, comme nous savons que nous avons été de petits enfants, et cela est si vague, si lointain, qu'il leur semble qu'une autre a reçu et donné les caresses de ces anciennes amours. Il n'est pas certain, cependant, que quelques-unes d'entre les plus calmes de front et de sourire n'aient point im couteau dans le cœur à rencontrer des yeux connus, où elles (lisent la certitude d'tme faute qu'elles voudraient effacer au prix de leur vie. A coup sûr, Noémie Hurtrel pouvait bien se dire qu'elle avait le droit de lancer à Taràval tout son mépris dans un regard, et cependant, au matin de cette nuit de douleur, ce lui fuft ua comble de peine de songer qu'il lui faudrait se retj-ouvcr dans la présence de cet homme, — de lui et de l'autre. Elle associait dans une même horreur, qui, jointe à l'énervement de l'insomnie, allait jusqu'à la haine, la réalité physique de ces deux êtres, à côté desquels elle allait pourtant s'asseoir dans quelques heures. On avait arrêté, la veille au soir, qu'on attellerait le grand break et qu'on reconduirait les deux voyageuses jusqu'à Compiègne. La comtesse attendit cette minute du départ dans une angoisse toute pareille. EUe ne se faisait pas d'illusion sur lat dairvoyanc^ éç N^éaaie,
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et elle tremblait qu'un mot, qu'un regard, qu'un geste du marquis de Haën ne fît de nouveau saigner le cœur de l'enfant Comme elle ignorait absolument l'épouvantable scèoe qui avait livré la jeune fille à la violence de Taraval, elle attribuait à la découverte subite de son intrigue, à elle, la crise de larmes et de désespoir dont elle avait été le témoiiL Et une révolution étrange s'accomplissait en elle, qui, à ce moment, lui eût fait tout sacrifier pour épargner une nouvelle émotion à Noémie. Elle se trouvait, pour combien de jours ou combien d'heures? n'aimer plus au monde que sa fille Comme toutes les personnes atteintes d'ime maladie de la volonté, — une existence immorale est toujours le signe d'une de ces maladies-là, — elle laissait les sensations présentes s'exagérer chez elle jusqu'à lui supprimer la vision nette du passé et de l'avenir. C'est le phénomène que les savants modernes appellent dans leur langage technique : l'excès d'impulsion. Ainsi, à tine demi-nuit de distance, l'amant sur la poitrine de qui elle avait, toute au désespoir de le quitter, appuyé longuement sa tête éperdue n'était plus pour elle qu'un objet de cauchemar, et le supplice intime des deux femmes était égal lorsqu'elles descendirent l'escaher du château dans leur costume de voyage en drap sombre, — la mère avec le masque de la
vieillesse qui transparaissait à travers la décomposition de SCS traits, — la fille, au contraire, avec cette beauté souveraine des douleurs de la vin^ième année qui pâlissent et spiritualisent le visa^je sans le déformer.
Ce lut pourtant le sourire sur les lèvres qu'elles tendirent la main aux soi-disant amis qui devaient les accompagner. L'étreinte de Taraval glaça Noémie à travers son gant, mais quoique cet homme ne se rendît pas un compte très exact des dessous du caractère de la jeune fille, le flair qu'il avait des sensations féminines lui fit comprendre que la moindre faute de tact commise en ce moment compromettrait à jamais un avenir sur lequel il tablait avec certitude, — il ne savait pas pour quelle date, — et le côté calculateur de son caractère eut du moins cet avantage que, ce matin-là, il fut parfait de tenue. Pas la moindre nuance dans sa façon d'agir ne rappela ni leurs intimités de ces dernières semaines, ni l'aventure de la dernière nuit. Hélas! Tout le tact du monde ne pouvait empêcher qu'il ne fût vivant, et qu'avec ces mêmes bras qui tiraient sur les guides des quatre chevaux attelés à la voiture, tandis qu'on gagnait la station, U n'eût serré le corps de la jeune fille et que son souffle ne se fût promené sur son visage. U lui semblait qu'elle sentait cet embrasse-
ment et cette chaleur. Ramassée sur elle-même dans ua coin du break, les jambes enveloppées d'un plaid, silencieuse, sous le prétexte d'une migraine commençante, elle l'entendait qui, de temps à autre, donnait d'un pull up à ses chevaux, ou bien, le buste retourné, le fouet tendu, montrait et nommait quelque maison de campagne perdue à travers les brouillards grisâtres de ce beau matin d'automne. En même temps, elle regardait ses compagnons. Elle voyait les yeux du jeune marquis chercher avec une expression d'inquiétude les yeux de la comtesse, qu'ils ne rencontraient jajnais. Puis elle surprenait des sourires heureux de Mme Donvé à Seldron, car le petit Donvé s'était fait excuser sur sa santé de ne pouvoir sortir le matin, et une nouvelle évidence s'imposait à l'observation de Noénùe. Puis elle regardait avec un indéfini^able remords, mêlé d'une étrange pitié, le visage confiant de Mme Taraval. Elle apercevait le profil tourmenté de sa mère, dont la seule vue la bouleversait. Les conversations banales qui se poursuivaient, en dehors des secrètes pensées de chacun, lui parvenaient à travers un rêve, et la vie lui apparaissait comme quelque chose d'obscurément infâme et tragique dans cette voiture opulente, parée sur le siège de ses deux valets en grande livr^* et att dedana chargée!, d«^ qu9i?
Elle le comprenait maintenant : de mensonge et de luxure, de luxure et de mensonge. Comme elle aurait voulu mourir alors!... Car, dans ce premier frisson devant la réalité enfin aperçue, elle avait perdu la force de raisonner. Elle ne se disait pas qu'elle ne voyait qu'un coin particulier de moeurs et d'événements, et un coin disposé pour un piège par un scélérat. Quand il faut de tels efforts à un esprit d'homme pour briser le cercle de l'expérience personnelle et considérer le monde d'un point de vue général et désintéressé, comment supposer qu'une enfant puisse juger des choses autrement que par le mirage de ses bonheurs ou de ses malheurs ?
Ce fut avec ces sentiments de désespoir et de honte qu'elle quitta les hôtes de ce château, dont, si souvent depuis, elle devait revoir, à travers ses songes, la longue aile gauche, une construction sans caractère original, mais pour elle à jamais unique et redoutable. Ce fut dans ces sentiments qu'elle voyïtgea, presque incapable de parler à sa mère, dont les cheveux noirs laissaient voir, depuis la scène tragique de la veille, une petite place blanche à côté de la tempe. Ce fut avec ces sentiments qu'elle s'installa dans sa chambre de la vieille maison de Bruxelles. Cette bâtisse d'un autre âge avait appartenu à une
des plus vieilles familles belges, et le nouveau riche s'obstinait à ne pas la quitter, malgré son inconfort et les doléances de la comtesse. Par derrière, un immense jardin se développait, dont les arbres montaient jusqu'aux fenêtres du premier étage, et Noémie, en se penchant par-dessus le balcon de pierre sur lequel donnait sa chambre, aurait aisément cueilH une des feuilles, maintenant jaunies, de ces arbres. Elle pouvait s'enfermer devant ce paysage d'automne jyendaiit des heures. Le comte, qui s'était presque aussitôt rétabli, ne voyait ces dames qu'aux repas. Mme Hurtrel, désespérée de la tristesse persistéinte de sa fille, mais incapable d'une action de détail pour modifier cette tristesse, se rôtirait, elle aussi, dans son appartement; elle se tourmentait, elle priait, elle se repentait; puis, comme les tempéraments ne subissent pas de révolutions définitives, même sous l'influence des causes les plus violentes, lorsque ces causes sont des faits qui passent, elle se souvenait du marquis, et elle lui écrivait d'interminables lettres, dans lesquelles les plus héroïques résolutions de rupture se mélangeaient à des caresses de langage qui contredisaient tout le reste. Et cependant, la jeime fille regardait son feu, ou bien le ciel bas, ou bien le jaidin secoué par le ruae vent des plaines flamandes. Elle regardait ces
choses, mais sans les voir, tandis qu'elle sentait s'ouvrir et saigner en elle une plaie.
Oui, une plaie. C'est ainsi qu'involontairement, dans les jours oii elle retrouvait assez de lucidité pour réfléchir sur elle-même, elle appelait le mal singulier dont elle se sentait atteinte. Ce n'était pas une souffrance tout à fait continue comme celle qui résulte de la mort d'une personne aimée. Non, mais cette lancinante, et sourde, et périodique douleur, que connaissent bien ceux qui ont eu, comme elle, à souffrir d'une image tour à tour absente ou présente, suivant les hasards de la penséa yous allez et venez, en tout semblable aux autres hommes, et aucun des événements matériels qui constituent votre vie habituelle n'est en effet changé... Mais voici qu'une analogie s'impose à vous subitement, à propos d'un petit fait quelconque, et ressuscite cette image. Amant trompé, vous apercevez la bouche de votre maîtresse sur celle de votre rival Ambitieux tombé, vous voyez les regards de vos ennemis triomphants. Coupable d'une faute que vous effaceriez de tout votre sang, votre action honteuse vous apparaît dans son plus extrême détail C'est alors une angoisse physique et morale à croire que vous allez défaillir. Juste à la pointe du cœur une aiguille pénètre dans votre poitrine qui vous transperce, lentement. Toutes
les puissances heureuses de votre nature sont à la fois paralysées. C'est une crise de chagrin dont vous comprenez que, si elle durait, vous mourriez. Quelquefois c'est pendant votre sommeil que l'image revient, et, si ce retour a lieu plusieurs fois de suite, c'est à souhaiter de ne se rendormir jamais. Vous êtes alors l'esclave de l'idée fixe et vous n'essayez plus de lutter contre elle, car au bout d'un certain nombre d'accès vous avez éprouvé que la chasser c'est la rappeler. Vous attendez maintenant son retour de demi -heure en demi -heure, comme un ataxique attend le retour de la douleur térébrante. Et l'obsédante image revient en effet, poignante et meurtrière. De là dérivent ces profondes révolutions d'habitudes et d'humeur dont les chagrins de cet ordre s'accompagnent. Comment la présence périodique de l'idée fixe ne modifierait-elle pas notre caractère, puisque ce caractère n'est, en définitive, qu'une façon accoutumée d'associer nos idées ?
Tout d'abord, sur cette blessure du cœur dé Noémie, une crainte atroce répandit son poison pour la rendre plus cuisante et plus douloureuse. La jeune fille eut peur de devenir mère. Comme beaucoup de femmes, même de celles qui ont traversé le mariage, elle entrevoyait dans le phénomène de la conception un je ne sais quoi d'infiniment obscur et mystérieux.
Un journal regardé par hasard durant les premières journées de sa vie à Bruxelles précisa ses idées d'une manière terrible. Elle y rencontra, sous la rubrique banale de a Gazette des tribunaux », le détail d'un procès d'infanticide, et les révélations de l'accusée, une pauvre servante de la campagne à laquelle son maître avait fait violence, offraient une si frappante analogie avec ses propres souvenirs, qu'elle faillit se trouver mal. . . Oh ! un enfant qu'elle aurait eu de cet homme, et conçu dans cette étreinte, elle sentait qu'elle le haïrait de toute la haine qu'elle portait à TaravaL Chaque fois que cette possibilité détestable s'offrait à elle, sa main se posait sur son côté. En proie à un effroi d'autant plus invincible qu'il était plus vague et plus ignorant, il lui semblait qu'tme chair issue de la chair de cet être maudit remuait dans son sein. Cette crainte, qui tourna tout de suite à l'obsession, eût certainement abouti à la folie si elle n'avait eu l'idée de rechercher dans la bibliothèque du comte quelques livres capables de la renseigner sur son état. EUe découvrit ainsi deux ouvrages de physiologie sommaire dont elle dévora toutes les pages, et, cormne dans une âme malade tout se transforme en maladie, les connaissances inattendues que cette lecture lui donna eurent seulement pour conséquence immédiate d'aviver la fa-
fo L'IRRÉPARABLE
taie image: En même temps, ces livres de science lui révélaient que jusqu'ici elle avait vécu dans un songe. C'était la vérité qu'elle goûtait maintenant avec toute son amère saveur. Cela lui procurait un malaise intellectuel comparable à celui d'un homme qui perd la foi après avoir cru et pratiqué durant des années. Tout le plan de son esprit se déplaçait d'un même coup. Les idées qu'elle s'était formées sur son propre caractère tombaient morceau par morceaa Elle apercevait qu'elle était une faible, une ignorante enfant; elle posait le livre sur ses genoux, ses coudes sur le livre, son front dans ses mains, et elle demeiurait ainsi de longs moments du jour ou de la nuit, et quand arrivait une certaine heure, — celle où s'était accompli l'acte infâme, — elle en écoutait le tintement passer dans l'horloge d'une église voisine, puis dans une petite pendule de voyage qui ne quittait pas sa table, et l'image était là de nouveau. Elle sanglotait alors, ayant sur elle comme l'hallucination de la violence dont elle s'était sentie souillée, — si profondément souillée qu'il lui aurait fallu, lui semblait-il, qu'on lui lavât tout son sang pour abolir cette souillure ?
Cette impression de faiblesse tua toutes les autres et ne fit que grandir. oAh! que je suis un pauvre être!... » se disait-elle à voix haute et toute seule.
L'IRRÉPARABLE Ji
comme une sorte de refrain qui berçait sa peinei, indéfiniment La foi orgueilleuse en elle-même qui avait été le vice naïf de sa jeimesse avait cédé la place à im abandon complet de toute prétention, et, comme il arrive, elle n'avait cessé de s'estimer trop que pour ne pas s'estimer assez. Sous l'empire de cette dépression morale, elle découvrit qu'aucun des plaisirs qui avaient été les siens jusqu'à cette épKDque ne la tentait plus. Il lui fallut après l'entier rétablissement du comte, assister avec sa mère à quelques grands dîners, faire quelques visites, paraître dans quelques soirées. Elle demeura étonnée de ne rencontrer que l'ennui morne, là où elle était accoutumée de trouver une excitation de tout son esprit, et surtout elle haïssait dans ces sorties la cause certaine d'une crise nouvelle de son mal. Elle revoyait dans les salons plusieurs des hommes avec lesquels elle avait flirté autrefois. Ils s'approchaient d'elle avec cette expression du visage qui traduit l'amabilité presque trop familière, et cela poignait Noémie de rencontrer ce signe évident de ses anciennes complaisances. Elle s'exagérait, en ce moment-Jà, les corruptions du monde, au point de deviner im désir, qui la brûlait comme une insulte, dans ces amabilités. Tout en forçant, du mieux qu'elle pouvait, son visage à des sourires et sa bouche à des compli-
ments, ©Ile repassait en souvenir ses relations de jadis avec ses interlocuteurs, et, dans la perspective de sa mémoire, ses gestes les plus innocents lui paraissaient des manques de réserve déshonorants, ses paroles légères, de haïssables avances. Elle se disait qu'elle s'était conduite ainsi avec Taraval, et elle voyait le résultat de ce qu'elle appelait, dans son accès d'injustice expiatrice, ses égarements. La seule existence de œs hommes à côté d'elle lui faisait courir par tout le corps ce frisson d'effroi que les chevaux éprouvent lorsqu'on leur tasse leur litière avec du fourrage sur lequel a couché un lion. L'image surgissait, évoquée soudain en pleine fête, de cette chambre lointaine des Oseraies, et de l'Homme, tout pareil à ceux-ci, transformé en bête féroce. Et dire que cela avait commencé dans des réunions semblables, et qu'elle avait aimé ces réunions, et qu'elle s'était complu dans ces frôlements et ces intimités! Alors, brusquement, elle se jugeait coupable. EUe se rappelait, dans une même minute, ses premières coquetteries avec Taraval, ses promenades à cheval, l'infamie — c'est ainsi qu'elle se parlait à elle-même — de leurs conversations, la lâcheté de lui avoir permis des phrases "d'amour, la complicité de leurs tête-à-tête, son entrée chez elle, • — et elle ne l'avait pas forcé de partir. . . — ses pre-
miers discours, le serrement de main qu'elle lui avait donné... — puis la vision devenait exacte jusqu'à la torture. Ah ! comment la chasser jamais?
Sur ces entrefaites, après six semaines de ces crises de plus en plus rapprochées, l'anniversaire du jour de naissance de Noémie arriva, et une scène de larmes se produisit entre elle et sa mère, qui finit de lui empoisonner l'âme. La pauvre conitessse ne savait à la lettre que faire pour dissiper la mélancolie grandissante de son enfant, d'autant plus que la jeune bWc oe lui manifestait d'autre sentiment que celui d'une tendresse plus dévouée. Et cette tendresse était sincère. Dans cette noble créature les souffrances personnelles se transformaient en pitié pour les autres, et elle plaignait sa mère aussi ingénument qu'elle se condamnait Avoir une explication avec cette fille si caressante et si triste, la comtesse se disait que cela n'était pas possible. Comment faire comprendre à une enfant pure, et qui ne savait rien de la vie, — elle le croyait ! — les besoins d'un cœur de femme qui a roulé de déceptions en déceptions? C'est ainsi que Mme Hurtrel interprétait et justifiait à ses propres yeux la variété de ses expériences amoureuses. Cependant elle finit par vouloir à tout prix rompre le silence, pour elle insupportable, dans lequel Noémie enveloppait sa
langueur. La tenant embrassée, le jour de sa fête, et parmi les fleurs qui paraient la chambre de la jeune fille, elle lui dit tout bas : «M'aimes-tu encore?...» Il y avait quelque chose de si tendre dans l'accent dont cette simple phrase fut prononcée, c'était un si touchant mouvement du cœur, que Noémie en fut pénétrée et que ses larmes jaillirent. «Ah! maman,» répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de la comtesse par un geste d'une câlinerie enfantine, a tu sais bien que je n'ai personne au monde que toi...i Cette minute, dont la douceur fut suprême, devint le principe d'une nouvelle série d'heures douloureuses. C'est alors que Noémie découvrit ce qui formait le fond même de son être et que l'entassement de tant d'idées fausses lui avait caché, — un infini besoin d'aimer complètement, d'avoir une autre âme à qui suffire et qui lui suffît, une épaule où reposer sa tête comme elle venait de le faire, et, quoi qu'elle eût dit, quoi qu'elle eût cru, cette épaule-là ne pouvait plus être celle de la comtesse Certes, son affection pour cette mère, si coupable et si repentante, était singulièrement profonde. Mais à toutes les manifestations de cette tendresse correspondait maintenant un renouveau de la torture intérieure. Aussitôt qu'elle songeait à cette mère pourtcint adorée, l'image, la hideuse
image, apparaissait, invinciblement liée même à cette adoratioa Cette épaule, où goûter le repos dans l'abandon du cœur, ce n'était pas non plus celle de l'homme qu'elle croyait son père. Toutes les effusions seraient venues se briser contre l'insensibilité de ce manieur d'argent qui lui faisait froid dans les veines rien qu'à le regarder à table, — une grande table carrée qui rendait comme perceptible la séparation de ceux qui s'asseyaient autour dans la vaste salle à manger garnie de tapisseries. Cet inconscient besoin d'aimer achevait de tuer la jeune fille, dont les traits changeaient de jour en jour, si bien que le comte lui-même s'en aperçut et fit venir un médecin. Avait-il été touché de la pâleur navrante de Noémie? Ou bien trouvait-il que le long séjour des deux femmes auprès de lui se prolongeait outre mesure? Car dans leur désorientement d'esprit, ni la mère ni la fille n'avaient formé de nouveaux projets, et, depuis sa demi-attaque, il était devenu, lui, d'une humeur à ne plus supporter personne dans sa maison. Toujours est-il que le docteur ausculta la malade, et sans trop rien dire de précis devant un état de consomption réellement effrayant par sa rapidité, il ordonna un départ immédiat pour le Midi. Huit jours plus tard, la comtesse et Noémie arrivaient à Cannes^
VU
Les journées qui suivirent rinstallation dans cet asile d'hiver furent pour Noémie d'une douceur toute physique, et par suite ifrésistible, qui la reposa, comme malgré elle, des semaines qu'elle venait de subir. Toutes les villes possèdent une sorte d'atmosphère morale qui flotte autour d'elles et que l'on respire sans bien en pouvoir analyser les éléments, de même qu'elles possèdent leur atmosphère matérielle où se combinent tant d'influences, soit bienfaisantes, soit dangereuses. Cannes est une ville de malades, et de malades anglais, c'est-à-dire qui veulent autour de leur agonie ou de leur convalescence cette solitude du home qui fait le premier besoin de tout AnglaK. C'est pour correspondre à ce désir que les villas s'espacent le long de la côte, depuis la vieille cité qui masse sur la colline ses maisons serrées, d'une physionomie presque italienne, jusqu'à la pointe de la Croisette, où les grands pins ondoient au bord de la mer bleue, en face des îles... La plupart de ces villas sont entourées de jardins qui masquent au promeneur la vue de leur intimité. A de
certaines hetires, comme au moment où h. fraîcheur du oouclier du soleil rend l'air meurtrier pour les poitrines délicates, les passants se font rares dans les rues encore toutes claires. Et nul bruit n'arrive aux demeures closes, sinon, lorsqu'elles sont voisines de la mer, ce roulement des flots dont même la monotonie inarticulée semble destinée à endormir mieux celui qui va s'assoupir pour toujours. A d'autres heures, c'est dans cette ville, silencieuse parfois corome le tombeau, des réveils heureux comme une espérance. Par les beaux matins, le del revêt les molles transparences d'un horizon italien ou grec. La ligne des montagnes neigeuses qui ferment le golfe se dessine toute blanche sur cet azur. DaDS les creux des collines plus basses qui dévalent vers la mer en pente gracieuse, il semble que de la lumière violette traîne, emprisonnée. Sur ime mer couleur de saphir, des voiles éblouissantes passent. Une douceur de vivre flotte dans l'air, qui nuance de rose des joues d'ordinaire trop pâles, et c'est ime illusion de printemps qu'un nuage va dissiper. Mais justement ces passages de caressante lumière et da frissonnante mélancolie, ce silence et cette solitude, cette gaieté du soleil et cette froideur de l'ombre, avec leurs alternances soudaines, font la poésie originale de ce coin de monde. — une oasis d'étemelle
verdttre profondément apaisante pour un cœur qui saigne; et Mlle Hurtrel ressentait, sans le savoir, cet apaisement, au fond du petit salon qu'elle s'était approprié, asile que garnissait une moisson de fleurs aux parfums enveloppants : narcisses blancs et jaunes, roses blondes et roses, mimosas dorés, pâles violettes de Parme et sombres violettes russes. Elle commençait à connaître ce qui est le seul bienfait des douleurs à lancinations périodiques. Elle apprenait à savourer, comme une jouissance, les insensibilités de l'intervalle des crises, ces anéantissements de l'âme épuisée qui n'a plus assez de force vive pour suffire à des attaques nouvelles de son mal Comme ces dames étaient arrivées très téird dans la saison, elles n'avaient pu louer qu'une villa d'assez médiocre apparence, qui se trouvait tout à fait la dernière sur la pointe de la Croisette, — au delà de cette romanesque et mystérieuse villa des Dunes, laquelle avait, cette année-là, pour hôtesse une malade impériale. Mais cette villa solitaire de la comtesse Hurtrel et de sa fille portait au fronton de son entrée tm nom délicieux, qui avait, dès le premier jour, enchanté Noémie. Dans ce pays béni de ]a Provence, qui est véritablement un jardin d'hiver aux portes de l'Italie, la prodigalité des belles fleurs séduit d'abord les malades, et il en résulte, ou bien
qu'ils choisissent eux-mêmes pour désigner leur dernier g^te l'emblème de ces dernières fleurs qu'ils respireront, ou encore que les spéculateurs de terrains, devenus idylliques par calcul, se conforment à ce goût en parant, eux aussi, du souvenir de ces charmantes fleurs les maisons qu'ils veulent louer. Aussi toutes les demeures de Cannes s'appellent-elles, qui la villa des Bambous, qui des IMimosas, qui des Bruyères, qui des Anthémys, qui des Roses, qui des Muguets. Celle où la comtesse habitait avait nom villa des Cytises, à cause de la présence, dans le jardin, et par exception à Cannes, de deux de ces frêles arbustes que le peuple a si joliment baptisés : des pluies d'or. Et malgré la distance, comme Noémie, grâce à ses forces revenues, paraissait moins sombre, et que Mme Hurtrel avait retrouvé beaucoup de ses amis, le salon de cette villa au nom sauvage fut bientôt peuplé de visiteurs. Les cinq heures de la comtesse devinrent une occasion de rendez-vous pour beaucoup d'oisifs de cette plage, qui faisaient, eux aussi, partie de la vaste table européenne : véritables grands seigneurs en quête de distractions, demi-aventuriers de la haute vie en quête de hasards, diplomates en disponibilité, vieillards millionnaires qui finissaient de mourir au soleil. Tous ces personnages se rencontraient
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aux Cytises, deux ou trois fois par semaine, à la fin des après-midi, et la comtesse échangeait avec chacun d'eux les petites nouvelles de l'aristocratie d'élégance de tous les pays, et Noémie offrait les tasses de thé, souriante et sans trop d'efforts. Les retours de la crise se faisaient moins fréquents, un rien de couleur reparaissait sur la pâleur blonde de son visage, et, comme l'hiver fut, cette année-là, d'une douceur exceptionnelle, peut-être la convalescence de cette âme se serait-elle achevée par la convalescence complète de ce corps délicat, si un des habitués de la villa n'avait présenté à ces dames un jeune noble anglais d'une singularité d'aspect et d'esprit tout à fait exceptionnelle, qui exerça, au bout de quelques visites, sur la pensée de la jeune fille une influence extraordinaire, — influence qui se comprendra mieux par une simple esquisse du personnage.
Cet homme, dont le nom est aujourd'hui célèbre parmi une élite d'initiés, s'appelait Sir Richard Wadham. Sa seule physionomie offrait, au premier comme au second regard, un je ne sais quoi de si étrangement différent de toutes les autres que, même à des années de distance, et ne l'ayant vu qu'une fois, la personne la moins observatrice l'aurait reconnu. Il était d'une taille im peu au-dessus
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de la moyenne et d'une sveltesse de formes qùî eût été déplaisante, si une souplesse piresque sinueuse de ses mouvements n'eût donné à ce corps très mince une grâce un peu maniérée et serpentine, mais qui séduisait. Ce qu'il y avait de frappant en lui jusqu'au fantastique, c'était, sur ce corps frêle, une tête presque trop f otte, avec un visage d'une fraîcheur d'adolescent, un tout jeune visage aux traits menus et qui semblait aussi lisse que celui d'ime femme, où des yeux d'un gris pâle s'ouvraient rêveusement. La bouche charmante montrait, dans son sourire, des dents toutes fines et bien rangées, et cet ensemble s'encadrait dans la masse d'une chevelure jadis châtaine, mais qui avait grisonné prématurément jusqu'à devenir presque blanche. Le contraste de cette extrême jeunesse de traits avec ce signe d'ime sorte de vieillesse précoce marquait cette physionomie d'un caractère sans analogue. On éprouvait devant cet être énigmatique, ainsi qUe devant certains portraits de saints et de saintes, — celui, par exemple, de la religieuse de Port-Royal par Philippe de Champagne, au Louvre, — l'impression que la Vie Spitittielle était là, portée à son degré le plus intense. Mais l'air de quiétude comme répémdu sur toute la personne de Sir Richard attestait que cette spirituaUté n'était pas obtenue à force
de mortificatioiis. Aussi naturellement que les autres hommes se meuvent dans le monde de la matière, celui4à semblait aller et venir, respirer et agir, dans une sorte d'éther raréfié. Il tenait d'ordinaire sa tête un peu penchée sur son épaule gauche; tout en parlant, il appuyait son index allongé sur sa tempe du même côté, — et l'on pouvait voir sa main toute en doigts, où brillaient plusieurs pierres précieuses, dont ime large émeraude. Car il avait la passion des bijoux, et sa toilette offrait le petit ridicule d'une recherche un peu trop spéciale, où se révélait le souci de marquer d'une empreinte rare les moindres objets auxquels sa personnalité se trouvait mêlée. Il causait, et sa voix achevait d'en faire une créature unique, tant elle était musicale et pure, et si bien adaptée à cette délicieuse langue anglaise, la seule qu'il parlât ou qu'il voulût parler, comme s'il s'était imposé la règle de ne faire jamais rien de ce qu'il ne faisait pas à la perfection.
Il se rencontre rarement que la physionomie soit en accord complet avec la personne intérieure, — car la première, surtout dans les années de la jeunesse, est presque uniquement l'œuvre de l'hérédité, tandis que les mille égarements de l'éducation et du milieu concourent à déformer l'autre. Ce qui assurait à Sir Richard Wadham une place tout à fait à
part dans le souvenir de ceux qui l'avaient fréquenté, c'était l'harmonie de son être visible et de son être invisible. Celui-ci était simplement la traduction de celui-là. Ceux qui ont voyagé en Angleterre ont pu constater que la race s'y distribue en deux types très distincts : l'un prodigieusement robuste et positiviste, le second, tout au contraire, d'un idéalisme incomparable. C'est d'après des exemplaires de ce dernier type que Shakespeare, le grand connaisseur de l'âme de sa contrée, a dessiné certains visages de ses femmes, d'une suavité pourtant si vivante. A ce même groupe se rattachent plusieurs artistes singuliers, tels que le pauvre Cowper, qui mourut fou; le noble Shelley, pour lequel ce monde fut toujours un songe; tel encore l'incohérent Edgar Poë, dont les lettres intimes attestent qu'il conserva jusqu'à la fin, à travers ses charlatanismes et ses folies, le culte d'un amour véritablement angélique, au sens exact de ce terme. Sir Richard Wadham était im homme de cette traditioa Les principes essentiels de son activité n'étaient ni des sensations ni des sentiments. C'étaient des idées. Toute sa nature s'expliquait par une adoration religieuse de la Beauté, mais d'une beauté souverainement rare et pure. Né au moyen âge, il eût vieilli et il fût mort dans un cloître. Mais élevé par
un père que sa noblesse n'empêchait pas d'être radical en politique, et positiviste dans sa philosophie, Richard avait été détourné tout jeïine d'un emploi pratique de sa dévotion native. Il avait connu à l'Université les lettres païennes, et c'est sur les choses de l'art que toute sa pensée avait reporté sa ferveur. Alors commençait de se développer dans sa patrie ce mouvement intellectuel, aujourd'hui achevé dans l'anarchie et parfois le ridicule, dont les peintres dits préraphaélites furent les initiateurs vraiment convaincus. Les tendances mythiques de ces artistes, leur souci de doubler de rêve toutes leurs créations, leur effort pour demeurer à la fois très symboliques et très réels, là complication de leur esthétique à demi païenne et à demi dantesque, leur sincérité enfin et leurs vertus de cénacle devaient attirer particulièrement un esprit possédé comme celui de Sir Richard Wadham par des exigences d'un ordre analogue. Il commença de peiri'dre sous la direction du chef du choeur, de ce Gabriel Rossetti qu'il était si difficile d'approcher sans subir soù influence et qui avait posé d'une manière neuve le grand problème dés artistes iinodemes : la question du passage dé l'idée à l'image^ de l'analyse à là poésie, de l'esprit critique à l'esprit créateur. A partir du jour où ces préoccupations d'art furent en-
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trées dans la pensée de Richard, elles n'en sortirent plus. Elles devinrent l'unique raison d'être de sa vie, et sa fortune considérable lui servit seulement à éta-^ blir une solitude autour de ses songes. Depuis un an les médecins l'avaient envoyé à Cannes, redoutant pour lui la grande maladie anglaise, la consomption, fille du climat et de l'excessif travail de la race. Il avait acheté une villa sur la hauteur et aménagé dans cet asile un atelier duquel il ne sortait guère, absorbé par des essais d'une peinture toute d'idées, que ses amis disaient extraordinaire, — peu d'amis, car Sir Richard, par im scrupule imité de son mahre Rossetti, et pour ne pas sentir peser sur sa fantaisie le jugement d'autres esprits, ne montrait ses œuvres quasi à personne. Lorsque de pareils procédés ne sont pas le résultat d'un maladif amour-propre, ils témoignent d'une énergique puissance d'Idéal et d'une ardente adoration de la Beauté. N'est-ce pas le propre de toutes les grandes passions, et d'elles seules, de n'avoir pas besoin de la présence d'autrui pour contrôler leurs bonheurs et encourager leur exaltation ?
La spiritualité de cet homme, cette spiritualité dont faisaient foi la coupe si noble de son front, la délicatesse de ses narines, la finesse de ses lèvres et la fierté de son regard, était si entière, qu'à trente-
deux ans il était aussi chaste qu'une vierge. Comme le grand besoin de sa personne avait été — par une sorte de moralité esthétique — de mettre en accord son existence intérieure et son existence extérieure, il avait pris en dégoût, dès ses premières années, tous les compromis de conscience, même ceux que les hommes les plus délicats ne se font guère scrupule d'accepter. Il lui eût été parfaitement impossible de s'abandonner sans remords aux curiosités ou aux accommodements de la volupté facile. Comme il n'avait jamais rencontré de femme qu'il aimât d'un amour profond, il s'était emprisonné dans une piureté de mœurs absolue; et cela, sans beaucoup d'efforts. Car, au reboiurs d'un préjugé universel, c'est un phénomène bien connu des confesseurs et des médecins, qu'une telle pureté peut être assez facile à conserver, pourvu qu'elle ait été absolue et qu'il n'y ait jamais eu dé\ eloppement des sens par le plaisir. Il est presque impossible de redevenir chaste. Il est possible de rester vierge, surtout lorsqu'il y a, si l'on peut dire, substitution de facultés, et que le démesuré fonctionnement du cerveau absorbe toute la sève vitale. C'était le cas pour Sir Richard. H devait sans doute à cetite exceptionnelle abstinence la candeur de visage et d'âme qui était le charme le plus séduisant de sa personne. Le raffi-
nement extrême de la pensée demeurait, chez lui, innocent et piur, au lieu de tourner à la comiptioa douloureuse comme chez la plupart des grands artistes de ce temps, qui ont tous, plus ou moins, connu la disproportion entre leurs délicatesses d'intelligence et la grossièreté forcée de leurs débauches. Seulement, car tous les états exceptionnels se payent tôt ou tard, cette façon de vivre avait conduit Sir Richard à une diminution, presque à un anéantissement, de ce que le langage commun appelle la sensibilité. Les personnes le laissaient presque indifférent. Il ne connaissait pas cette sorte de battement, charnel si l'on veut, mais si profond, de tout le cœur en présence d'un Etre. Par un inconscient égoïsme, il rapportait toutes ses impressions à son œuvre. Par suite les créatures humaines qu'ils rencontrait sur son chemin n'avaient pour lui qu'une valeur d'utilité intellectuelle. C'est dans un but de cet ordre qu'il s'était fait présenter à la villa des Cytises. Il avait vu Noémie passer en voiture, et la rencontre de ce visage d'ime idéalité de contours rendue plus séraphique encore par la torture intime, ce teint délicieux, comme d'ime rose malade, ces yeux qui disaient une âme digne de ce visage, cet or fluide de ces cheveux qui se dorait encore au soleil, tous ces détails d'une beauté si
touchante Jui étaient apparus comme des motifs d'étude, Le désir de regarder de plus près cette forme toute voisine de son rêve d'art l'avait conduit à quelques démarches en dehors de ses habitudes. C'est ainsi qu'il entrait dans la vie de la jeune fille^ à l'heure même où son genre de supériorité devait le rendre si dangereux pour ce cœur convalescent dont il allait, sans même s'en douter, faire à nouveau s'çuvrir la blessure.
Quelles mystérieuses métamorphoses de l'âme traverse un être humain qui s'éprend d'un autre? Quelles influences, impossibles à décomposer dans leur menu détail, déterminent cette invasion de notre vie entière par un sentiment qui se glisse en nous minute à minute, et que nous reconnaissons alors seulement que nous sommes incapables de le chasser ? Ils ne sont pas perceptibles, les faits, pourtant à jamais ineffaçables, qui nous contraignent de placer tooiit notre bonheur sur ime seule tête, et de ne plus vibrer que dans un seul cœur. Non, mais un son «Je voix, mais un regard, mais la ligne d'une
bouche, mais, imoins que ç^sla, un air de \Fisage, voilà les causes infiniment petites de ce grand effet. A la distance de plusieurs aimées et quand l'inexorable nature nous a une fois de plus démontré le mensonga^de cette illusion en faisant avorter dans la douleur le roman nouveau de notre rêve, commencé sur la plus sublime espérance, notre souvenir retourne en arrière. Nous remontons avec angoisse le chemin que nous avons descendu dans la joie, et, revenus à la place où nous avons fait les premiers pas, nous demeurons étonnés de voir quelle enfantine sorcellerie nous enchanta. C'est qu'aussi bien l'amour ne considère pas ce que les événements valent en eux-mêimes. Ils sont pour lui des signes, et rien davantage. Ce n'est pas telle ou telle circonstance qui nous touche, c'est l'idée que noi^s nous formons d'une âme d'après ces circonstances, et, comme les pKis mdnces sont les plus significatives, nou^ nous attachons à celles-là. Oui, un son de voix suffit à nous rendre amoureux, parce qu'il en dit plus sur l'existence intime d'un être que toutes les paroles. Un geste nous séduit; mais qui n'a éprouvé qu'une créature humaine tient tout entière dans un geste, et qu'ime sensibilité, ou fine ou brutale, se révèle par la seule physionomie d'un mouvement? La couleur d'un regard nous a bouleversés; mais c'est que
nous avons vu par delà ces yeux bleus ou noirs, et qu'à travers leurs prunelles l'univers d'une personne nous est apparu. Or, la personne est tout pour l'amour, et les faits ne sont rien; il a cette clairvoyance de comprendre que la félicité ou le malheur ont pour condition première et dernière cette essence indéfinissable qui est comme l'arrière-fond des êtres. Aussi, l'amour sera-t-il à jamais en conflit avec la société, qui procède par im raisonnement tout opp>osé. Pour cette dernière, un homme et une femme sont deux collections de faits précis : deux âges, deux fortunes, deux santés, deux passés, deux familles. L'amour dit simplement : le monde n'a plus de prix pour moi sans cette créature. . . Et comment avez-vous acquis cette certitude? Et l'amour pourrait répondre : en la voyant sourire.
Il n'y eut donc pas d'autres événements entre Noémie et Sir Richard Wadham que la présence, et cependant, après quelques conversations, la jeune fille aimait éperdument le jeune homme. Il n'avait pas attendu beaucoup de jours pour renouveler sa première visite. La troisième suivit de pr^, puis la quatrième. Il vint d'abord à l'heure où le salon était traversé par le passage des amis et des amies de Mme Hurtrel, et ce fut tout de suite une douceur pour Noémie que de causer avec lui parmi la vanité
des propos échangés autour d'eux. Même dans l'accalmie momentanée de ses crises de remords et d'épouvante, les petits détails de la vie mondaine continuaient de la trouver indifférente. Elle avait été remuée trop profondément par sa tragique aventure pour que les chagrins et les jouissances superficielles de la malignité ou de l'amour-propre pussent de longtemps l'intéresser. La conversation du jeune Anglais était, au contraire, de nature à la captiver ^gulièrement, car l'état de son cœur endolori la rendait apte à mieux ressentir le charme apaisant des choses intellectuelles, qui nous soulagent de nos peines en nous transportant hors de nous-mêmes, dans le cercle des spéculations générales et désintéressées. Malgré sa très réelle instruction, Noémie n'avait jamais connu la jouissance pure qui résulte du maniement des idées. Jusqu'ici, elle avait rapporté tout ce qu'elle avait lu et compris à des effets d'attitude. Son intelhgence lui avait servi de parure. Elle en avait fait un luxe de plus, précieux et inutile, comme tous les Itixes. Il ne lui fallut pas beaucoup d'entretiens avec Sir Richard pour reconnaître et pour subir l'ascendant de la pensée de cet artiste, qui exerça aussitôt sur elle la dictature de ses certitudes et qui lui révéla comme une manière nouvelle d'exister. Elle aperçut, ce qu'elle n'avait jamais soup-
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çonné, un homm^ pour qui les réalité^ (le la vie spirituelle avaient seules une véritable importance et au regard duquel aucune des petitesses du monde social ne trouvait place. Elle l'interrogea sur ses travaux, et les quelques phrases qu'il prononça lui^iurent entrevoir l'amplitude de la réflexion de ce peintre, qui, pareil à tous ceux de son groupe, est plutôt guidé par l'analyse que par l'instinct, et dont la causerie, par suite, dépasse de beaucoup les œuvres. En même temps, l'ardeur de conviction passionnée qu'il mettait à énoncer ses théories à la jeune fille démontrait l'intensité ^es sentiments de ,ce solitaire dont toutes les actions étaient interprétées pax un Idéal Et avec quel incorruptible sérieux il avait conçu cet Idéal, cette solitude même en faisait foi. Il était difficile d'imaginer un plus parfait contraste que celui de la société fébrile, dévorante et vide où avait grandi Noémie et dont elle venait de tant souffrir, avec le caractère de ce laborieux et sincère jeune homme, — si les apparences ne mentaient point.
Et les apparences disaient vrai Noémie, qui avait eu quelques instants d'un doute anxieux sur ce sujet, se convainquit à entendre causer Sir Richard, à le voir aller et venir, à interroger l'ami qui l'avait présenté aux Cytises, qu'elle avait rencontré un être tout à fait exceptionnel, et, sans même qu'elle s'en
aperçût, cet être devint pour son imagination une sorte de juge à qui elle rapportait secrètement toutes ses pensées. « Qu'en dirait-il?... » Cette interrogation se posait devant elle à propos des moindres détails de sa rêverie, jusqu'au moment, et c'est celui de la naissance définitive de l'aniour, où les défauts du jeune homme firent qualité à ses yeux. Il n'avait aucune sorte d'esprit, le charme de la repartie vive et àkrte et de la fantaisie légère lui manquait absolument, et, pour tout dire, une nuance de pédantismè déparait sa conversation. Noémie lui savait gré de cette absence de facilité heureuse dans la causerie, comme d'une preuve du sérieux pwofond de sa nature. Il était malade d'un excès de critique, toujours à la recherche de la nuance rare, et, quoique supérieurement intelligent, il ne devait jamais atteindre à cette large et franche conception de l'art qui produit les œuvres géniales. Cette subtilité inquiète et cette rareté lui semblaient, à elle, les vertus suprêmes d'un talent exquis, chez lequel le tourment intime attestait un insatiable désir de la perfection. Il y avait dans Sir Richard un dédain volontaire et spontané à la fois — mais en définitive puéril — pour toutes les formes inférieures de la vie, et cela plaisait à Noémie, comme la juste conscience d'un esprit hors de pair, auquel il fallait son cercle d'initiés. Il n'était
pas jusqu'aux singularités de toilette de cet homme; qui ne trouvassent grâce à ses yeux parce qu'elle y retrouvait quelque chose de sa personne. Et le caractère de sa passion se modelant sur le caractère de celui qu'elle aimait, ainsi qu'il arrive dans les sentiments sincères, elle devint pour Richard comme un disciple agenouillé devant le maître. Elle commença de ne plus lire que les livres qui pouvaient lui servir à le mieux comprendre, elle répétait ingénument ses théories, ses tours de phrase, ses intonations même et ses gestes. Quand il lui développait ses doctrines d'esthétique, elle le regardait, immobile, le menton sur sa main le plus souvent, et buvait ses paroles. Elle fut bientôt presque aussi au courant que Richard lui-même des différentes étapes parcourues par le mouvement de la renaissance préraphaélitique. Elle apprit ce qu'avait été le Brothcrhood, ce premier cénacle formé autour de Rossetti. Elle se mit à chercher dans les vers qu'elle rencontrait parmi ses lectures cet au-delà suave et subtil qui est l'objet de l'effort des artistes de cette école. Le phénomène qui s'accomplissait chez elle était complexe. Il y avait d'abord une réapparition de l'hérédité paternelle qui lui faisait trouver un étrange plaisir à se mouvoir dans une atmosphère d'idées uniquement anglaises, et surtout, à travers ces idées, elle croyait
sentir battre le cœur du jeune homme. Elle se rapprochait de lui, elle se donnait à lui, purement mais si profondément, et sans le savoir, à chaque émotion nouvelle de sa pensée. Et puis, elle comprenait qu'agir ainsi, c'était lui plaire, et par suite augmenter les chances de ces visites. Elle les attendait avec une si cruelle et si enivrante impatience ! . . . Il venait maintenant de préférence après le déjeuner, car c'était l'heure oti il était le plus facile de trouver Mlle Hurtrel seule avec sa mère. La comtesse, qui travaillait à quelque ouvrage de femme dans un coin du salon, laissait les jeunes gens causer ensemble autant qu'ils le voulaient, trop heureuse qu'un peu de gaieté revînt aux yeux de son enfant. Et ces entretiens-là étaient si vivement désirés par Noémie, qu'elle ne pouvait pas demeurer assise lorsqu'elle prévoyait que Richard allait arriver. En proie aux affres de l'incertitude, elle appuyait son front contre les carreaux d'une des deux fenêtres du salon qui donnaient sur ila mer. Les larges ondes bleues frémissaient sous le clair soleil, — moins que son cœur à elle. Ou bien c'était une crispation de l'eau verte, sous un ciel couleur de plomb que des oiseaux aux grandes ailes blanches traversaient lugubrement. Quel présage de mélancolie pour le pauvre être qui les regardait passer!... A travers un étage,
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elle reconnaissait le coup de sonnette du jeune homme II entrait, et tous les frémissements, toutes les mélancolies se fondaient pour Noémie en un infini bonheur, — xm humble bonheur pourtant, et qui aurait paru bien enfantin si on l'eût noté dans son détail. Mais y a-^t-il d'autre bonheur, quand on aime, que de voir ce que l'on aime, de l'entenditi et de trouver à chaque regard, à chaque parole, une raison de l'aimer davantage?
Ce fut pour Richard un délicat et précieux plaisir d'artiste que celui de ces premières semaines d'intimité, plaisir si intense qu'il faisait accomplir au jeune homme des actions d'amoureux. Et cependant il n'aimait pas Noémie. Peut-être était-il incapable d'aimer. Peut-être l'existence cérébrale avait-elle tari en lui les sources vives de la passion, et, chérissant ses idées avec cette idolâtrie, peut-être lui était-il interdit de chérir une personne au même degré. A coup sûr, aucune femme n'avait été pour lui la créature nécessaire, celle en l'absence de laquelle on se répète le mot divin de la légende : « Plus ne m'est rien, et rien ne m'est plus. » Mais précisément ce qui le ravissait dans Noémie, c'était une incarnation féminine de ses idées. Cela l'enchantait de retrouver chez cette gracieuse enfant comme tme transposition, un peu mince et diminuée, mais si
jolie, de la mélodie intérieure qui était sa pensée. Cet attrait fut si vif pour lui qu'il permit à la jeune fille de visiter son atelier, et ce lui fut une jouissance exquise de ne pas entendre tomber de cette bouche fine un seul jugement sur s^ œuvres qui ne traduisît une vibration fine comme elle. La comtesse Hurtrel regardait, elle aussi, avec un soulagement pH-ofond, Noémie aller et venir parmi les toiles sous le grand jour clair de cet atelier, sérieuse, mais heureuse, mais revenue à la vie et à la jeunesse. La soie d'or de ses cheveux luisait dans la lumière. Une robe d'un vert myrte serrait sa taille mince, un mantelet de la même étoffe lui prenait les épaules. Son chapeau un peu avancé jetait une ombre sur le haut de son languissant visage, et, comme il y avait en elle le genre de beauté qui avait toujours particulièrement séduit l'artiste, elle semblait la sœiir animée des femmes dont l'miage s'évoquait dans les tableaux posés sur les dievalets ou suspendus aux murs. Elle était, transportée dans un cadre moderne d'élégance, la Vierge d'un Ecce ancilla domini, l'Eve avant la chute d'un Jardin d'Eden, la Madeleine d'une Marie-Madeleine à la porte de Simon le pharisien, la Psyché d'une Vallée de lumière, la Psyché encore d'une Barrière du souvenir. Tels étaient les titres d€s principales études que Sir Richard avait
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le plus complaisamment terminées, et par ces titres seuls on jugera du caractère de cette peinture de songe. Il y avait encore, éparses sur les tables, des eaux-fortes composées sur les vers de quelques écrivains aimés de Richard. Il avait commenté ainsi les lignes suivantes, de Rossetti : aAk! dear one, youve been dead so long!. . . Ah ! chère aimée, vous avez été morte si longtemps; » — d'Edgar Poë : aBy the side of the pale faced moon... Tout à côté de la face pâle de la lune;» de Shelley .• 9.The hopes whick thou and I beguiled to death on lifés dark river. . . Les espérances que toi et moi avons laissées mourir sur la sombre rivière de la vie. » Après une contemplation multipliée de ces œuvres d'une idéalité surprenante, une sorte de vapeur d'opium vous forçait d'apercevoir les choses du monde sous un angle inexprimablement singulier, — et la jeune iille s'abandonnait à cette ivresse avec une volupté intense. Cette heure-là fut sans doute celle otj son être s'épanouit dans l'extase la plus complète. Que ne pouvait-elle durer toujours?
Ce fut justement au sortir de cette visite, — car nos minutes les plus douces confinent bien souvent à nos minutes les plus tristes, conmie par ime loi de la destinée, ou plutôt c'est que notre âme se trouve d'autant plus sensible aux émotions meurtrières
qu'elle vient de s'exalter davantage par des émotions délicieuses, — oe fut donc au sortir de cette visite que la comtesse, par une seule phrase, brisa d'un coup le cercle d'enchantement où Noémie se mouvait depuis le jour où elle avait vu Sir Richard. La mère et la fille avaient quitté l'atelier pour faire une promenade en voiture découverte, par un des plus radieux après-midi de cette radieuse fin de février. Comme la Victoria passait devant une villa plus romanesquement posée que les autres, Noémie ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah ! si nous avions cette villa l'an prochain! Jure-moi que tu feras tout pour la louer. . . » Et elle embrassa enfantinement sa mère. Celle-ci, qui cherchait ime occasion pour interroger sa fille sur les sentiments qu'elle lui soupçonnait, répondit : « L'an prochain, ce n'est peut-être plus à moi que tu demanderas de te choisir im coin pour y vivre. Et puis est-ce que lady Wadham aurait envie de cette villa-ci?... » La jeune fille rougit violemment : « Ce n'est pas bien, » fit-elle, (( de me taquiner sur mon admiration pour le talent de Sir Richard... » — <( Mais est-ce seulement de l'admiration?... » reprit la comtesse en serrant les doigts fins de sa fille, qu'elle sentait trembler. — «Oui, seulement de l'admiration...» répliqua celle-ci en retirant sa main, d'un air si visiblement
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peiné que sa mère la laissa s'envelopper dans uo silence qui dura jusqu'au retour. Le genre des rapports qui s'étaient établis entre les deux femmes depuis la terrible scène des Oseraies avait enlevé à la pauvre comtesse toute force à l'égard de son enfant. Comme au matin de leur àépait du sinistre château, elle se sentait incapable de supporter le cûoindre passage de chagrin sur le visage de cette fille oii elle avait vu couler des larmes, pour elle inoubliables. Il résultait de cette disposition une obéissance passive aux plus vagues caprices de Noémie, ou mieux, car ces caprices n'existaient point, à ce que la comtesse imaginait devoir être sa fantaisie de la minute. Elle la regarda donc avec une tendresse infinie, lui reprit la main, mais n'essaya même pas de troubler sa rêverie, par une déHcatesse de sollicitude qui aurait été bien touchante si le principe n'en avait pas été trop triste.
Lady Wadham, — ces quatre syllabes avaient suffi pour que le coeur de Noémie se contractât brusquement et recommençât de saigner. Comme il arrive dans l'enivrement du début d'un grand amour, elle n'avait jusqu'ici jamais songé à l'avenir de son sentiment pour Richard. Chaque minute avait absorbé toutes les forces de son être, sans lui laisser le pouvoir de regarder au delà. Elle n'avait pas ré-
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fléchi que celui qu'elle aimait était libre, qu'ellemême était une jeune fille, enfin qu'un mariage était possible entre eux. Lady Wadham, — elle se répéta ces deux mots tout bas, et elle aperçut le bonheur, cet infini d'émotions divines qui apparaît parfois à l'horizon de nos songes, mais si lointain ! Elle le vit, elle, tout rapproché, tout voisin, avec l'absolue certitude d'un être qui aime. Puis, à la même seconde, voici que surgit, avec une clarté de vision non moins complète, entre elle et ce bonheur, son inexpiable, son ineffaçable souillure. Même, si elle vivait avec Richard, et pour toujours, est-ce qu'dle pourrait détruire le souvenir de la nuit horrible où im autre l'avait possédée? Ah! l'image ressuscita cette fois avec l'intolérable évidence des plus mauvais instants de Bruxelles, et elle comprit que, la tête posée sur ce cœur de jeune homme, cette image reviendrait la faire mourir de douleur. Maintenant que, rendue à sa •véritable nature, elle savait d'instinct ce que c'est qu'un profond, qu'un entier amour, elle devinait que garder un secret de cette sorte au milieu d'une intimité de tous les jours serait un supplice à ne pas le supporter. Et dire ce secret, avouer sa honte à Richard ? Quand elle eût été certaine de son pardon, est-ce que, devant la n>oindre trace de mélancolie dans son regard, après cette confidence, elle
n'agoniserait pas de désespoir ? Et si jamais sous tin de ses baisers elle allait se souvenir des baisers qu'elle avait subis?... Oui, subis; mais alors elle n'était pas coupable ? Et Richard n'aurait pas même à lui pardonner?... Elle eut le courage de repasser par le menu le détail du drame dont elle avait été la victime, et elle se jugea responsable de toutes les paroles qu'elle aurait pu dire et qu'elle n'avait pas dites, des gestes qu'elle aurait pu faire et qu'elle n'avait pas faits. En proie à ce malaise tragique du scrupule que connaissent si bien les créatures trop délicates pour la vie, ^e n'accusait même plus Taraval. C'était elle seule qui, par ses coquetteries, par ses imprudences, par le serrement de main au bord de la fenêtre, avait tout mérité. Cet examen de conscience aboutissait à une condamnation sans appel. C'en était fini de son bonheur. Elle ne l'avait vu que pour savoir qu'elle l'avait à jamais perdu.
La nuit qui suivit ce funeste examen de conscience s'é«oula dans la fièvre, et les journées suivantes furent pires. Noémie connut dans toute son intensité la plus cruelle des douleurs : la présence de l'être qu'elle aimait le mieux au monde ne lui était qu'une occasion de torture. Car il ramenait maintenant l'image avec lui, et la malheureuse enfant avait à subir les nouveaux assaut» de sa peine, à l'instant
même où son cœur était le plus tendre, La maladie morale fit alors d'effrayants progrès, et bientôt cette âme ingénieuse à se torturer s'inventa un autre supplice. Puisqu'elle ne pouvait pas épouser Richard, se faire armer par lui était tm crime. Aussitôt que cette idée fut entrée en elle, les moindres marques d'intérêt que lui donnait le jeune homme lui devinrent insoutenables. Il ne prononçait plus ime phrase empreinte d'une sollicitude affectueuse sans que la pauvre enfant éprouvât un atroce remords. Ces visites qu'elle désirait avec tant de secrètes délices autrefois, elle les redoutait maintenant comme ime torture, et le pas du jeune homme dans la pièce voisine lui piétinait le cœur. . . Après deux semaines de cette intime agonie, toutes les forces vives de son être se condensèrent STir cette idée : mettre un événement irréparable entre elle et Richard S'il avait demandé une explication, elle se sentait en effet impuissante à ne pas se laisser aller à son amoiu*, et c'était cette faiblesse criminelle qu'il fallait empêcher, fût-ce au prix de sa vie. Elle songea d'abord au suicide, première tentation qu'elle repoussa avec épouvante; elle comprit que si elle se tuait, sa mère attribuerait cette action désespérée aux conséquences du secret surpris aux Oseraies. Elle médita d'entrer en religion, elle ne croyait pas; — de s'en-
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fuir de chez elle, mais si Richard ik. suivait ? — de tout avouer à la comtesse, mais c'était lui infliger une part de responsabilité dans le crime de Taraval... Ce fut sur elle, pendant huit autres jours, une de ces tempêtes morales qui démâtent ime âme de toute sa réflexion et la livrent en proie, douloureuse épave, au plus léger reflux des événements. C'est par des orages semblables que s'expliquent certaines résolutions déraisonnables, qui ont pour eMes cette raison suprême d'être des résolutions et de mettre fin au tourment odieux de l'incertitude. Au vingt et unième jour de la crise que subissait Noémie, son mauvais destin voulut qu'elle fût demandée en mariage par M. de la Roche d'Ayrac, un très galant homme, parfaitement édevé et parfaitement insignifiant, que sa grande taille et ses belles manières n'empêchaient pas d'être timide comme vxi enfant et qui aimait Mlle Hurtrel depuis deux années. Si elle avait possédé encore assez d'énergie pour délibérer, c'est-à-'dire pour voir sur un même plan les choses de l'avenir et celles du présent, Noémie aurait compris que ce mariage était une folie, puisqu'il devait la replacer, sous peu de mois, dans l'obligation de se donner à quelqu'un qu'elle n'aimait pas, et cela, avec une passion profonde pour un autre dans son cœur. Si elle avait conservé assez de lucidité pour
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apprécier la valeur morale de ses actes, elle aurait senti qu'en accordant sa main à M. de la Roche d'Ayrac elle manquait à la plus simple probité, puisqu'elle savait ne pouvoir pas le rendre heureux. Elle répondit : Oui, cependant, à cette demande parce qu'elle aperçut aussitôt, avec une évidence qui la décida du coup, que ce mariage était la rupture définitive avec Richard, et la rupture sans discussion. Les faits positifs auxquels l'engageait cette réponse étaient loin. Ceux auxquels cette réponse l'arrachait, présents. Comme beaucoup de jeunes filles qui ont consenti à des unions de ce genre pour s'affranchir des chagrins actuels de leur vie, elle connut enfin, quand la nouvelle de son mariage fut officielle, quelques jours d'un anéantissement d'âme, infini comme la mort Pourtant, la tristesse qui passa dans les yeux de Richard, lorsque la comtesse lui annonça cet étrange mariage, fut pour Noémie une de ces tortlir» auxquelles on s'étonne de survivre. Mais cette tristesse provenait-elle d'un amour blessé, ou bien était-ce la pitié qui saisit un homme généreux lorsqu'il voit la vie exercer une fois de plus son habituel travail de dégradation sur une créature charmante et qui vaut mieux que sa destinée?...
«... C'est à ce moment,» continua Mme de Tillières après m'avoir raconté, ou indiqué, — car les femmes ont un art de tout dire sans rien articuler, qui leur permet de parler des plus vilaines choses de ce vilain monde sans y salir la pudeur de leur conversation, — «c'est à ce moment que je devins l'amie intime de Noémie et que je reçus ses confidences, non pas toutes, et j'ignorerais encore la cruelle scène entre la mère et la fille, si le marquis de Haën n'avait pas été, comme tous les jeunes gens de son âge, un étourdi et im vaniteux. Il ne put se retenir d'expliquer à une demi-douzaine de ses amis du club son aventure avec la comtesse, qu'il ne nomma point, — mais eux la nommèrent, — et comment cette aventure avait pris fin. Car la pauvre insensée avait bien eu le courage de rompre avec lui, mais non pas de lui cacher la cause de cette résolution. Elle avait eu la générosité, ou la naïveté, comme vous voudrez, de croire au désespoir de ce jeune homme... — A quoi j'ai dû ces confidences de Noémie? Vous savez comme ces choses arrivent
presque toujours. Je me suis trouvée là dans un moment où son secret l'étouffait. Je me suis montrée caressante pour elle à la seconde où elle avait besoin qu'on la plaignît... Je me rappelle maintenant tous les détails. C'était par un après-midi de septembre. Elle était fiancée alors depuis cinq mois. Elle ne se décidait ni à fixer le jour de son mariage, ni à quitter Paris, où elle demeurait sous le prétexte d'emplettes, tandis que j'y étais revenue de meilleure heure à cause de réparations à faire dans cet appartement même où nous sommes. Dans lindigence de toute société, nous nous voyions beaucoup. J'étais allée la prendre en voiture et nous avions poussé jusqu'au Bois. Noémie était si pâle, que je ne pus m'empêcher de lui parler avec plus d'affection qu'à l'ordinaire. Elle fondit en larmes. Je l'interrogeai, et elle commença de me raconter son histoire. Ce ne fut pas, comme vous pensez, un récit suivi, mais des souvenirs qui s'appelaient les uns les autres, et dont chacun était encore sanglant, comme la trace d'une blessure. Nous rentrâmes, et c'est dans cette pièce, devêint ce petit jardin, parmi ces mêmes objets, assise à côté de moi sur ce même divan, qu'elle me découvrit la misère de sa vie. Je vous laisse à deviner quels sentiments m'assaillirent durant cette confession, qui, visiblement, lui coûtait
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itn terrible effort. Mais il n'est pas dans la nature htimaine de taire tout à fait le fond de sofi cœur, et puis elle avait besoin d'un conseil... Elle voulait savoir, et elle me demanda si elle avait bien agi en rompant comme elle avait fait avec Sir Richard. Par une sorte d'hallucination que je n'ai pas rencontrée depuis, son amour des belles journées de Cannes était devenu pour elle quelque chose de vivant comme un être, et elle se reprochait d'avoir tué cet amour comme une mère se reprocherait d'avoir tué son enfant Je ne pus lui répondre qu'en lui jurant que j'aurais agi comme elle. Je la comprenais si bien... Une femme qui aime véritablement éprouve le désir passionné de montrer tout son cœur à celui qu'elle aime, et ne pas pouvoir satisfaire ce désir est un des plus cruels supplices qui soient ici-bas; c'est surtout, pour un être aussi noble que Noémie, un crime de lèse-amour et comme un sacrilège. Mais quand elle me parla de ce mariage, qu'elle ne pouvait se décider à accomplir, je fus bien obligée de lui déclarer que je ne la comprenais plus. J'étais plus jeune alors, quoiqu'il y ait si peu de temps écoulé depuis. Je n'avais pas acquis cette indulgence que donne le sentiment de l'inachevé de la vie; et puis, je ne pouvais pas soupçonner que la volonté de tromper les angoisses de sa mère avait
dominé Noémie quand elle avait promâs sa main à M. de la Roche d'Ayrac Je voyais seulement qu'elle allait se marier, avec un autre amour dans l'âme, et s'engager pour toujours à wa. honnête homme qui croyait en elle, quand elle était incapable de raimer jamais. Pour elle et pour lui, ce mariage était un malheur, et pour elle, par surcroît, une mauvaise action. Les paroles où je lui exprimai ces idées la remuèrent intimement et réveillèrent sans doute en elle de secrets remords. Je n'obtins pourtant d'autre réponse que celle-ci : « Vous avez raison. Mais tout est irréparable. » Elle répéta ce mot plusieurs fois, avec une voix qui me fait encore mal lorsque j'y songe après des jours : « Irréparable, irréparable!» A l'accent dont elle disait cela, il semblait qu'elle sentît comme une fatalité peser sur elle II n'est pas impossible qu'elle ne se crût la victime expiatoire des fautes d'une autre. Et cela était-il si loin de la vérité ? Ce n'e^ pas vous, en tout cas, qui me contredirez!... A la suite de cette conversation, vous devinez que nous nous vîmes presque chaque jour. Elle me marquait une sorte de tendresse qui me touchait beaucoup. Car je sais trop que le mouvement d'âme qui suit une confidence est souvent un regret, si bien que notre abandon de cœur nous détache de nos amis au lieu de nous les rendre pdus
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chers. Il n'en fut pas ainsi avec Noémie. Lorsqu'elle ne me voyait pas chez elle dans la matinée et que nous n'avions pas de rendez-vous fixé pour l'après-midi, que de fois il lui est arrivé de s'arrêter avec sa gouvernante à ma porte, et de monter chez moi poxir cinq minutes. Elle me prenait dans ses bras, posait sa tête sur ma p>oitrine, et elle me disait : « Il me semble qu'il n'y a que cette place au monde «où je ne souffre plus.» Je lui parlais de sa mère, alors elle répondait : « Ma mère est si bonne, elle «m'aime tant, mais elle ne peut pas tout savoir. » Je .'ne contentais de cette explication, et, flattant de la main ses beaux cheveux, je lui demandais : « Est-ce « que vous continuez à ne pas vous rendre à mes raiosons?» — a Ne parlons plus de cela,» faisait-elle en m'embrassant, et nous n'en parlions plus, en effet. Mais plus j'apprenais à connaître le cœur de cette adorable enfant, plus la pvensée de ce mariage sans amour me paraissait abominable. J'essayai de faire partager, sinon mes craintes, au moins quelques-uns de mes scrupules à la comtesse Hurtrel, qui me répondit que sa fille était absolument libre. J'allai jusqu'à poser à M. de la Roche d'Ayrac la plus étrange question, en lui demandant s'il se croyait aimé de Noémie. Il me dit, comme un amoureux aveuglé, qu'il l'aimait tellement qu'elle finirait ipar en être
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touchée. Axissi bien, elle se montrait parfaite à son endroit et d'une douceur qui n'était pas de l'hypocrisie, car elle en était venue à considérer que si ce mariage n'était ipas le bonheur, c'était le calme, <( et « tout est pour le mieux ainsi, » ajoutait-elle en fixant dans l'espace im point invisible. — Je ne fus donc pas trop étonnée lorsque j'appris qu'elle avait enfin fixé une date, et que le I3 novembre était le jour marqué pour la cérémonie Je ne vous raconterai pas quels événements précédèrent ce fatal 12 novembre Tous les mariages du monde se célèbrent d'une manière identique, avec le même cortège de dîners et de réceptions. Il n'y a guère de différence, d'habitude, que dans la valeur de l'idéal sacrifié sur l'autel des convenances par la fiancée Je continuai de voir Noémie presque tous les jours, je faisais avec elle la plupart de ses courses, et, bien que je l'étudiasse avec l'attention la plus passionnée, je ne pouvais rien saisir en elle, sinon la morne accalmie dont s'accompagnent les suprêmes renonciations. Elle avait dans toute sa persotme un je ne sais quoi de si vaincu tout ensemble et de si doux que cette vue me brisait le cœur. Je me taisais cependant, bien que j'eusse conçu pour elle une de ces amitiés si partiales qu'elles n'ont plus l'énergie du blâme. Et je l'écoutais arranger d'avance des plans de vie auxquels je
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me trouvais mêlée. Son hôtel ne devait pas être loin de ma rue Matignon, Comme M. de la Roche n'avait point de maison de campagne, elle le déciderait à chercher une terre dans le voisinage de Nançay, le cliâteau de ma mère. Quelquefois elle me questionnait subitement sur ce que j'avais pensé d'elle avant de la connaître; et quand je lui disais que, dès le premier jour où je l'avais rencontrée chez Mme d'Arcole, je l'avais aimée, quoique ses manières ne fussent pas tout à fait de mon goût, elle me regardait avec une indéfinissable reconnaissance, comme si mes paroles l'eussent soulagée d'un grand poids. C'^t qu'il était impossible, dans ces derniers moments de fiançailles qui étaient les derniers moments de sa vie, d'approcher d'elle sans l'aimer en effet, tant son véritable caractère, enfin délivré de toute attitude, la parait de candeur et de grâce tendre. Il n'y avait qu'un personnage — fautil vous le nommer? — pour qui cette douceur se démentît Ce personnage ayant osé lui parler de ses sentiments persistants pour elle, la réponse de Noémie avait été si insultante que cet homme, tout aiu*. dacieux et orgueilleux qu'il fût, n'avait pas recommencé, a Vous vous êtes fait un ennemi mortel...» lui dis-je quand elle me raconta cette scène. « Il ne «peut plus me faire du mal...» avait-elle répliqué.
Tooit semblait donc s'arranger pour le mieux dans ime situation qui n'avait pas d'issue, et cependant je ne crois pas que j'aie jamais éprouvé de tristesse comparable à celle qui s'empaja de moi lors de la m;esse de ce mariage. Lorsque Noémie passa en tête du cortège, toute pâle dans sa toilette blanche, avec ce visage où transpairaissait la plus belle âme et la plus faite poiir inspirer et pour ressentir de profonds sentiments; lorsque je me rappelai, en présence de cette apparition céleste, l'épouvantable malheur dont cet être délicat avait été frappé par son imprudence et par la scélératesse d'un monstre; lorsque je me redis qu'elle marchait à l'autel avec un amour sublime auquel cette heure insensée la faisait renoncer pour toujours, non, je ne pus retenir mes larmes. Il me sembla que ce monde frivole et féroce était venu dans cette église assister à une immoilation. Ces hommes corrects et ces femmes parées me donnèrent l'impression de bourreaux qui regardent mourir leur victime. N'était-ce pas cette vie menteuse de la richesse qui avait, jour par jour et depuis son enfance, conduit la fille de la comtesse Hurtrel à cette irrévocable minute ? Les mélodies que l'orgue répandait à travers l'église résonnaient à mes oreilles comme autant de marches funèbres. C'étaient des chants de fête, qui disaient l'amour heureux, la joie
camblée, — et cependant!... A la sortie de réglise et quand, après l'odieux déâlé dans la sacristie que j'ai toujours détesté, je me trouvai dans l'hôtel de la comtesse, cette impression de tristesse s'accrut encore, à cause de la pâleur de Noémie et de sa visible émotion. Mais ce pouvait être l'effet de cette journée, si tragique lorsqu'elle n'est pas divine, pour les âmes d'une certaine qualité. Elle présida cependant à toute la réception avec cette grâce mélancolique dont le charme était si puissant sur mol Lorsque l'après-midi s'avança et qu'elle dut aller dans sa chambre ,ix>ur se préparer à partir, — les jeunes gens quittaient Paris le soir même, — elle me pria, en m'embrassant tendrement, de rester encore un peu avec sa mère. Elle embrassa aussi la comtesse et le comte, venu de Bruxelles pour la circonstance avec beaucoup d'effusion. Puis elle sortit en nous envoyant un dernier baiser avec la main, et, avec ses yeux, un regard dont je compris l'expression singulière trois quarts d'heure plus tard seulement, — lorsque la femme de chambre, entrant comme affolée, nous dit que mademoiselle venait de se tirer trn coup de pistolet dans le cœur. . . Nous nous précipitâmes... Noémie était étendue par terre, vêtue de sa robe de mariage, son corsage défait, car elle avait cherché la place de son pauvre cœur devant
tme grande glace au pied de laquelle elle était tombée. Sa tête n'avait heurté aucun meuble en s' affaissant, et nulle trace de sang ne se trouvait sur son visage Ses yeux bleus étaient tout grands ouverts et comme noyés de pleurs. Elle avait demandé à la femme de chambre de la laisser seule et d'attendre qu'dle la sonnât. Cette ûlle était dans la pièce voisine quand la détonation de l'arme, vm petit revolver de poche, et le bruit de la chute du corps l'avaient fait accourir. Il y avait sur la table trois lettres, dont ime adressée à la comtesse, une à M. de la Roche d'Ayrac et la troisième à mon nom. Noémie avait écrit ces trois lettres avant de se tuer, avec la fébrilité de main de ceux dont les minutes sont comptées...» — Après un silence, Mme de Tillières ajouta simplement : « Je vais vous montrer ma lettre, à moi.» Elle sonna, et demanda un petit coffret de maroquin noir, qu'elle ouvrit avec une clef d'or pendue à l'un de ses bracelets. Elle me tendit une enveloppe déjà un peu jaunie et je lus »
tj'ai voulu que vous fussiez dans le salon, mon unique amie, quand maman apprendra la nouvelle.
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Je sais si bien la peine qu!elle va avoir. Je sais aussi la vôtre et celle de ce pauvre M. de la Roche, envers lequel je me sens plus coupable encore. J'avais trop présumé de mes forces. Je ne peux pas être sa femme, je ne le peux pas. Jusqu'à ce matin et tant que foi eu devant moi quelques journées, pitis qiielques heures, fat cru que te sacrifice serait possible.- Mais voici que depuis ce matin V image, ï atroce image est revenue, et que la plaie s'est rouverte trop fortement. Ah! ma Juliette, il faut que je m'en aille de ce dur monde.
• Et puis, il y a une autre raison pour que je parte; c'est que mon sentiment pom celui que vous savez me fait trop souffrir. Songez, mon cnnie, que fai vu le bonheur, que je le vois encore, que cela aurait pu être, — aurait pu être, — que de tristesse dans ces mots! A cet instant où je vous écris et qui est un des derniers de ma vie, je revois cette plage enchantée de là-bas, cette mer bleue, ce beau ciel et lui! Ah! pourquoi l'ai- je connu si tard? De T avoir perdu, voyez-vous, je ne me serais jamais consolée. Toujours, toujours ces heures de notre villa des Cytises me seraient revenues, et je serais morte de ce regret, minute par minute. La seule différence, c'est que je ni! en vais tout cTun coup. Quand vous y penserez après votre premier chagrin vous vous direz
que fcà eu raison. C était irréparable. Vous me fardonnerez, parce que vous m'ahmes et que vous me comprenieSy et vous ferez pour celle qià ne pourra plus vous parler jamais ce qu'elle vous demande avant de mourir.
tCest un comble de douleur pour moi, à cette minute, de songer que, si Richard m'aime, ma mort redoublera la peine que lui a causée mon mariage. Je vous conjure de le voir, de lui parler; il faut qu'il sache que je suis partie pour n'être pas à un autre qu'à lui; il faut que vous le remercHez des jours célestes que je lui ai dus et qui furent ma part heureuse sur la terre. Que ce souvenir le décide à vivre et à devenir tout ce qu'il serait devenu auprès de moi, si la destinée avait été tout ce qu'elle n'a pas été!
9. Adieu, mon amie, gardez un souvenir à V enfant qui mettait sa tête sur votre épaule et qui va s'endormir pour toujours. Laissez-moi vous prendre dans mes bras comme le jour où je vous ai tout dit. Vous ne saicrez jamais ce que votre cœur a été pour le mien, ce jour-là. Et adieu encore, car cela me fait trop de mal de penser à vous.ii.
eVous savez le reste,» dit Mme de Tillières, «la pauvre comtesse vit en Belgique depuis cette fatale
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journée, perdue de dévotion et de remords. M. de la Roche d'Ayrac s'est remarié après une éinnée de désespoir. Il a épousé la cousine de la petite Donvé. Quelle ironie! Le comte Hurtrel et Taraval sont plus âgés de quelques années, et c'est tout Quant à moi, je ne me suis pas consolée. »
— « Et Sir Richard a-t-il vu la lettre de Noémie? M
— «Non,» ht-elle. a Sir Richard n'aimait pais Noémie, et je n'ai rien eu à lui dire lorsque je suis arrivée jusqu'à lui. Sir Richard n'a jamais aimé que ses tableaux...»
— « Alors, » repris-je en regardant de nouveau l'écriture tremblée de la lettre, <( Noémie Hurtrel est morte pour rien ? »
Et Mme de Tillières répondit d'une voix altérée: — a Pour rien...»
Oxford, mai-juin l88j