ÉTUDE DE FEMME
A. Gaston Pari»,
(ÉTUDE DE femme)
Vers le milieu du mois de juillet i88., il arriva que M. Elie Laurence, deuxième secrétaire d'amr bassade auprès d'une des cours du Nord, se prit de querelle avec im des gentilshommes du pays. L'altercation s'engagea devant une table de whist, mois le prétexte du jeu Co-chait mal une rivalité connue de ga:lanterie. Bien que le jeune Français n'eût pas touché un fleuret depuis trois ans, il blessa gravement son adversaire. Cette victoire d'amour-propre fut un désastre pour ses intérêts. Le gentilhomme blessé se trouvait être le fils aîné du premier ministre, et, d'autre part, Elie avait accepté la rencontre sans consulter son chef. Le trop adroit diplomate, qui déjà n'était pas en faveur au ministère à cause de ses opinions politiques, fut mis en disipcmibilité, — disgrâce momentanée dont ses amis le félicitèrent, puisqu'elle lui permettait de revenir à Paris. II s'en applaudit lui-même, car le romanesque de la
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cause lui tachait les inconvénients de l'effet. Pourtant oe petit malheur offrait un danger réel Laurence était rendu au loisir dans une difficile période de sa vie morale. Il subissait une crise que l'action extérieure, si fciible fût-eïïe dans le poste qu'il quittait, lui avait dissimulée depuis plusieurs mois. Cette action cessant, la maladie d'âme dont le jeune homme était atteint se révéla par d'immédiats symptômes.
Elie Laurence avait alors trente-trois ans. Il était assez grand et mince, avec un je ne sais quoi dans la fragilité de sa personne d'un peu plus jeime que ne l'aurait voulu son âge. Cet air d'extrême jeunesse, comme répandu sur la construction et sur les mouvements de tout son corps, s'augmentait par la délicatesse des traits de son visage, demeurés presque enfantins. Mais le plissement profond des paupières qui se fronçaient au coin dans le sourire, mais la fatigue de la coloration du teint qui disait la fatigue du sang, mais une sorte de torpeur lassée qui sommeillait dans l'arrière-plan des yeux très bleus, mais vingt autres indices encore révélaient au second regard l'usure précoce et secrète chez cet homme à gracieux asf>ect d'adolescent Les caractères complexes de cette physionomie donnaient l'impression singulière d'im être trop jeune et à demi fané. Les
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passions seanbîaient l'avoir gâté sans l'avoir mûri, et cette apparence d'enfant blasé n'était qu'une transcription visible de l'obscur travail accompli par les drconstances sur cette créature nativement trop fine et trop frêle. Orphelin à quinze ans, maître à dixhuit d'une petite fortune, Elie Laurence avait laissé aller sa vie sans la gouverner. Comme il possédait le sentimentalisme à fleur d'âme qui permet de se jouer à soi-même, sans trop de mauvaise foi, la comédie de l'amour à propos des plus légers caprices; — comme son joli profi.1, à peine virilisé par une fine moustache brunisscinte, s'harmonisait coquettement avec la câlincrie un peu féline de ses manières; — comme, en outre, son unique occupation durant ses années de stage au quai d'Orsay avait été de courtiser toutes les femmes et d'aller dans tous les mondes, il avait rencontré l'occasion de beaucoup d'aventures, et il s'y était abandonné, sans réfléchir qu'un homme flétrit le meilleur de lui-même dans des plaisirs de passage La facilité de ces liaisons, plutôt acceptées que choisies, jointe à l'étourdissement quotidien des sorties mondaines, avait empêché l'éclosion de tout sentiment puissant dans ce cœur, plutôt voluptueux que passionné. Laurence était donc parvenu à la fin de sa première jeunesse sans avoir aimé, bien qu'il eût pu, avec
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moins de modestie, se considérer comme une façon d'homme à bonnes fortunes. Il avait un certain nombre de souvenirs, — mais de regrets, pas un. L'étrange anomalie de cette destinée devait aboutir, sur lia fin de la trentième année, à un douloureux état de langueur morale. L'obscure aperception de l'avortement de son cœur accompagna dans ce jeune homme la sorte de mélancolie physique, duré rançon dfe l'abtas du plaisir, que occmaissent trop bien ceux qui ont touché ime fois le fond de leur énergie vitale; et Laurence, fils d'un Parisien et d'une Parisienne, n'avait pas eu au service de son libertinage un de ces tempérciments rudes et entiers où se trouve ramassé le trésor d'une inépuisable hérédité rustique. Il avait usé sa vie, et il n'avait pas véca Depuis deux ans qu'il avait quitté Paris, l'intérêt d'esprit provoqué en lui paj les détails de sa carrière hm avait permis de ne pas trop songer à cette triste vérité dont l'évidence s'imposa, aussitôt que l'oisiveté forcée le livra en pâtm^e aux longues réflexions. Lorsque, durant le mois de novembre qui suivit sa disgrâce, il se fut installé à nouveau dans le petit appartement qu'il avait gardé rue Barbetde-Jouy, sur le devant d'un hôtel rarement habité par les maîtres; lorsqu'il eut déposé les cartes cornées dans les maisons dont il était jadis le fidèle, rc-
nouvelé une partie de son mobilier, assisté aux pièces en vogue, repris langue au cercle et tout disposé pour inaugurer un train de dissipation correcte, il commença de sentir les atteintes du plus intime, du plus invincible ennui. Les premières fumées des sens s'étant dissipées, et aussi la vapeur d'illusion qui nous fait tout voir en beau dans nos heures de début, son existence se découvrit à sa rêverie dans son insipide et vaine médiocrité. Il jugea que se lever à neuf heures, écrire des lettres, lire les journaux, déjeuner chez soi, s'habillier, faire des visites, s'habiller derechef, dîner au dehors et finir sa soirée dans le monde, au théâtre ou au club, constituait le régime le plus intolérablement monotone qui se pût imaginer. Il s'étudia, et il reconnut, avec une lucidité cruelle, qu'il était devenu, non pas égoïste, — car il ne s'aimait pas beaucoup lui-même, — mais très indifférent aux autres, et il dut s'avouer qu'il en avait été ainsi toujours. Il avait eu d'aimables amis, mais ils étaient ou éloignés ou mariés. D'ailleurs, passé trente ans, nos amis ne nous suffisent pas plus que nous ne leur suffisons. Ils vivent die leur côté, nous du nôtre. Il retrouva d'anciennes maîtresses sans émotion, il fut présenté à des femmes nouvelles sans curiosité. N'ayant entrepris aucune étude spéciale,
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il connaissait toto les livres âe sa bibliothèque et ne les rouvrait que distraitement. Les quatre pièœs qui formaient son intérieur étaient tenues d'une manière convenable par un ancien valet de chambre de ses jKixents, demeuré à son service, en sorte que ses journées s'écoulaient sans les contrariétés matérielles, supplice et 'distraction de la plupart des célibataires. Et il s'ennuyait... Un de ses oncles, auquel il avoua ing-énument son obscur malaise, lui conseilla de se marier. Deux jeunes filles, auprès desquelles on le fit dîner, lui déplurent par l'involontaire comparaison qu'il fit d'elles à ses amies d'autrefois. Comme la marque distinctive de son caractère était l'abandon de ses actes aux influences ambiantes, il ne lutta point et il attendit... quoi? Lui-même n'en savait rien, — et c'était simplement l'occasion de donner ime pâture aux puissances d'amour sincère qui étaient demeurées intactes et inutiles dans les profondeurs inconscientes de sa personne. Notre être moral subit les mêmes lois que notre être physique. Toute faculté inoccupée y devient un principe de malaise. Mais ce malaise nous avertit quelquefois trop tard, quand nous avons manqué ■pour toujours l'occasion de vivre notre véritabie vie. Cette courte monographie — dans laquelle plus d'un jeune Parisien reconnaîtra sans doute l'histoire
d^ ses propres sensations, car 'les causes ou spleen de Laurence n'étaient guère exceptionnelles — fera mieux comprendre la place que le hasard très simple d'une rencontre occupa dans cette âme atone, et par suite plus soumise qu'une autre aux surprises de l'imprévu. La valeur des événements dans notre sensibilité ressemble à la valeur des tons dans un tableau : c'est la juxtaposition qui produit le degré de saillie, et, sur un fond gris d'existence, la plus légère impression fait couleur. Par im des soirs de ce mortel hiver, où l'es heures se déroulaient pour lui si lentes, Elie se trouva sur le quai qui longe l'esplanade des Invalides, face à face avec un de ses anciens compagnons du ministère, qui avait été, six ans aupéuravant, le héros d'une histoire retentissante. Coup sur coup, en efifet, sans qu'aucim indice eut fait prévoir un pareil scandale, la chronique parlée des salons avait annoncé la disparition, d'abord de M. Gérard Lairesse, — c'était le nom du jeune homme, — puis celle de Mme Claire Audry, une jeune femme de vingt-huit ans, dont la conduite avait été, jusque-là, piire de tout soupçon ; et, presque aussitôt, car le cosmopolitisme contemporain transforme l'Europe en une façon de petite ville, des personnes bien informées révélèrent que M. Gérard Lairesse et Mme Claire Audry vivaient ensemble en An-
gleterre. Ce fut alors à qui chercherait dans le passé de la fugitive de quoi flétrir ce que l'on appela son abominable hypocrisie, et le monde se vengea paiJ d'atroces calomnies de la félicité enviée de cet adultère lointain. Cette malveillance furieuse s'étendit bientôt jusqu'au mari, lequel eut le cynisme de prendre son infortune avec une philosophie singulière. C'était un homme de quarante ans, haut en couleur, grisonnant déjà, célèbre par sa gourmandise, et qui passait pour posséder tme capacité financière de premier ordre. Il était président du conseil d'administration d'une grande banque, don^t toute la fortune était due à son entente magistrale des affaires. Y avait-il eu entre Au dry et sa femme quelqu'un de ces drames cachés qui donnent à l'épouse un droit de supériorité si écrasant qu'un procès déshonorerait le mari? Plusieurs le pensèrent, au silence que g^arda cet homme, et à la facilité avec laquelle il se prêta au règlement définitif des comptes entre l'absente et lui D'autres accusèrent le positivisme du personnage, qui n'en perdit, en effet, ni un coup de fourchette ni im coup de Bourse, et qui en fut quitte pour s'installer davantage encore chez une actrice galante du nom de Léona d'Asti, sa protégée depuis plusieurs années. Vainement le monda s'épuisa en conjectures sur les sentiments respectifs
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des acteurs de ce roman réel; puis le silence s'établit à l'endroit d'tine situation qui demeura tout ensemble inexpliquée et typique. La phrase : « Vous savez, c'est comime cette petite madame Audry... » revint de temps à autre dans la conversation. Quelques femtmes romanesques admirèrent secrètement la délivrée. Quelques hommes sages plaignirent secrètement Gérard L'histoire de cette fuite mystérieuse revint sur l'eau à l'occasion d'un procès de finance dont Audiy se tira, comme il put, sa fortime indemine, mais l'hanneur perdu, — et ce fut tout (( Il n'y avait pas d'enfants... » dirent de loin en loin ceux qui mentionnaient encore cette aventure pour en prendre texte à 'l'appui de leurs théories, dans les discussions quotidiennes sur les diverses sortes d'adultères.
Elie Laurence connaissait d'autant mieux cette anecdote de la légende mondaine qu'il avait été lié avec Gérard, pendant une partie de sa jeunesse^ d'une de ces demi-amitiés qui tiennent à des convenances d'humeur et à des identités d'habitudes. Ils étaient rédacteurs au même bureau, et ils fréquentaient les mêmes salons. Mais, depuis l'enlèvement de Mme Audiy, Lairesse n'avait donné signe de vie à son collègue du quai d'Orsay, et Laurence n'avait même pas songé, lors de son retour, à s'in-
foraïer du caimarade dispani. Atissi demeura-t-il comme frappé die stupeur en voyant sur ce trottoir parisien son compagnon d'autrefois s'avancer vers lui, la main tendue, un bon sourire aux lèvres, et dans les yeux cette joie du revoir qui supprime du coup la distance des années. Cette stupeiu: fut même marquée si nettement, que Gérard sourit davantage : « J'étais bien la dernière persorme que vous pussiez vous attendre à rencontrer...» fit-il sans embarras, et, comme pour prévenir toute question : « Oui, mon cher ami, » continua-t-il, « voilà plus d'un an que nous sommes revenus... Que voulez- vous? Paris vaut bien une messe, disait l'autre; et moi, jq dirais : Paris vaut bien un coup d'épée... Mais tranquiUisez-vous, je n'en ai donné ni reçu... Et vousmême?...» Et, par un geste affectueux, il avait passé son bras sous le bras d'Elie, il marchait avec lui, l'accompagnant, changeant sa route, et l'allégresse de cette reconnaissance gagnait Laurence. Comme s'iils ne s'étaient quittés que de la veille, les jeimes gens allaient au pas l'un de l'autre, sautant de sujets en sujets avec la rapidité d'association d'idées de deux amis qui pensent tout haut, et, tandis que la causerie vagabondait parmi les souvenirs communs, Elie étudiait son camarade, qu'il retrouvait tout pareil à celui qu'il avait connu autrefois^ Grand de
taille, le yîsï^ ouvert, regardant bien dioit avec deux yeux bruns qui disaient la hardiesse, Gérard avait, dans scm profil un peu busqué, grâce à la coupe dfe sa barbe et aussi à la martiale beauté de ses traits, quelque chose de la célèbre physionomie d'Henri Quatre, La carrure de ses épaules, la souplesse de ses mouvements, dénonçaient toutes les énergies d'un homme évidemment destiné par la nature à la lutte. Par cette soirée noire de janvier, où Elie Laurence avait souffert plus qu'à l'ordinaire de sa dépression morale, la rencontre de Gérard devait lui imposer de douloureuses comparaisons : «Celui-là vit, du moins,» songeait-il. «Ah! que nâ suis- je lui!... M et, par ime invincible suggestion d'images, la présence de son ancien ami fit ressusciter dans son souvenir cette Mme Claire Audry, telle qu'il l'avait vue un certain soir, dans un grand dîner où il était assis à côté d'elle... Elégante et grande, elle avait uiiie manière lente de tourner la tête qui éveillait l'idée d'un être parfaitement calme. Ses cheveux, d'un châtain cendré, se partageaient simplement des deux côtés de cette tête au front noble, par une raie tracée sur le côté. Dans le regard de ses yeux très noirs et très tendres, un peu noyés même, flottait une pensée sérieuse jusqu'à la gravité; mais en même temps tme extrême facilité à rougir
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et commsi iiae gaucherie charmante de certains gestes corrigeaient la gravité du regard et faisaient çonger à quelque créature doucement farouche, comme l'est une antilope. Sa bouche s'ouvrait comme une fleur et montrait des dents irrégulières, mais d'une blancheur délicieuse; et quand elle caressait ses épais bandeaux par une habitude de rêverie, elle laissait voir une main plutôt forte, avec des doigts \m peu carrés, — signe de volonté, disent les observateOTs. Elle portait, ce soir-là, vme. robe de dentelle noire, qui dégageait son cou, .presque robuste, mais sans lourdeur aucune. Poux toute parure, elle avait mis dans ses cheveux et à son corsage quelques diamants d'un feu changeant. Et cette vision se précisait 'davantage. La vaste salle à manger s'évoquait devant Elie, avec les tapisseries de ses murs, avec les domestiques en culottes courtes, avec l'étinoellement des cristaux sur la table garnie de fruits et de fleurs, avec la guirlande des femmes décolletées et des homjMfô en frac de soirée. Ce décor de luxe était le symbole de la royauté mondaine que Mme Audry avait abdiquée pour suivre Gérard. Quelles étranges tempêtes de sentiments cette créature si flère avaitelle dû traverser pour consentir à cette abdication? Et, de souvenirs en souvenirs, Elie en arrivait à subir de nouveau l'impression d'étonnement attristé qui
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lui avait serîrè le cœur à l'annonce de la fuite de la jeune femme. Il se rappelait avoir souffert, bien qu'il la connût à peine, du soudain revireinierit d'opinioin qu'il avait vii S'accomplir à son endroit, revirement qui s'était fait en lui âUssL Dû moiris ce n'avait pas été sans qu'un intérêt suprême demeurât atitacHé à la vivcuite énigme de ce caractère de femme... — Ces images diverses traversèrent la tête d'Elie avec la rapidité du. Songe tandis cju'il répondait de son mieux à Gérard, qui l'interrogeait maintenant sur leurs camarades de la carrièrfe. Ils arrivaient au coin des rues de Vareime iet Barbet-de-Jouy. é Vous êtes fidèle à votre ancien logement,» lui dit Gérard, tj'ai cherché aussi un petit hôtel dans ce quartier. Mais j'ai trouvé juste ce qu'il nous fallait, rue de Balzac... Viendrez-voUs nous y voir?» ajouta-t-il en prenant dans son portefeuille une carte tju'il tendit à Elie, «Mme de Velde sera, j'en suis sûr, tout à fait charmée de vous retrouver, et moi, je suis votre âmi comme jadis, n'est-ce pas ?... » Il serrait la main d'Elie, en disant cela, de cette étreinte tin peu rude que l'autre connaissait bien. Laurence répondit \m « oui » aussi ai JBjrmatif et aussi cordial qu'avaiJt été la demanda. Ils se séparèrent... « Mme de Velde?... » songeait Elie, tout en cotomiençant, un quart d*heure plus tard, sa toilette de
la soirée... « C'était bien son nom de jexrne fille t Claire de Vélde. Gérard était sincère en mmvitant à venir chez eux. . . Mais comment peut-il supporter ridée d'introduire un étranger dans la solitude de leur bonheur ? Quel accueil me fera-t-elle ? Pourquoi m'a-t-il abordé avec cette physionomie d'un ami heureux de reprendre tme relation d'autrefois, quand cet autrefois devrait être mort pour lui ?... Comment ont-ils pu revenir à Paris, au risque de rencontrer tant d'anciens regards ? Cette femme que j'ai connue si pudiquement réservée est-elle décoturonnée de toute sa délicatesse ? . . . Sont-ils heureux ? . . . » Toutes ces questions se formulaient devant le jeune homme ainsi que les données obscures d'un problème d'âme qu'il pressentait plutôt qu'il ne le formulait bien nettement. Puis il se disait : « Oui, certes, ils sont heureux, car ils vivent... Ils vivent Mais comment?...» Et ce <( comment ? » l'accompagna, dans la maison où il allait dîner, avec une obsesskm qu'il ne put vaincre ce soir-là, malgré les épaules de ses voisines et les anecdotes piquantes d'un causeur à la mode. Il avait tant de fois assisté à des réunions pareilles, tant de fois entendu des propos de ce genre. La société l'ennuyait, comme un mauvais joiunal lu et relu depuis le titre jusqu'aux annonces ennuie tm voyageiu: emprisonné dans un coupé de chemin de
fer. « Vraimenit, » se disait-il en rentrant à mintdt, fatigué jusqu'à l'écœurement par la monotonie des conversations, « si c'est pour ne plus jamais ailler dans ce monde que Mme Audry a tout quitté, la blâme qui voudra. Moi, je l'envie...» Et, tout en souriant de sa boutade, îl retournait involontairement les diverses hypothèses qu'il avait hasardées en lui-jmiême sur le mystère des relations de Clajie et de Gérard...
Les moralistes l'ont souvent remarqué, sans en rendre bien compte : de toutes nos passions, la curiosité demeure la dernière à mourir. Même elle grandit, semble-4-il, de ce que perdent les autres, au: où recrute-t-elle le plus grand nombre de ses fidèles ? Pairmi les vieilles gens et les âmes sèches. Ceux dont la vie personnelle est très intense ne gardent pas le loisir de se mettre à l'affût des actions d'un indifférent N'eût été l'indigence momentanée de son propre cœm", Elie Laiurence eût moins continûment pensé à Mme de Velde durant la semaine qui suivit sa rencontre avec Gérard Toutefois, détail qui prouvera combien cet homme était resté jeime en dépit de sa vie, aucune vilaine, aucune obscure espérance de bonne fortime ne se mélangeait à ceitte préoccupation. Dans la curiosité que lui inspirait celle
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qu'il avait connue Mme Audiy, il n'entradt point cet abominable (( pourquoi pas moi?... » — secret murmure' de la plupart de ceux qui abordent une femme dont ils savent, de science certaine, qu'elle a commis ime faute. Et cependant, — mais une ârnse encore sensible abonde en contradictions de cet ordre, — s'il ne se fût pas rappelé les beaux yeux noirs, l'attirant sourire, la fierté gracieuse de Claire, Laurence n'eût sans doute pas sonné aussi tôt à la porte de l'hôtel qu'occupait son ami rue de Balzac. Lairesse avait dit : «Vous me trouverez toujours le matin...» Il était à peine onze heures. Elie, venu à pied le long de l'avenue des Champs-Elysées, se trouvait disposé à interpréter la moindre remarque dans le sens de ses réflexions sur te problème qui le préoccupait La physionomie assez singuHèxe de !a rue choisie par Gérard lui fut un premier prétexte à hypothèses. Cette rue de Balzac, jadis noananée rue du Moulin-Beaujon, à cause de l'ancien jardin des Folies-Beaujon, sur lequel elle fut ouverte en 1825, transformée ensuite en avenue Fortunée, du prénom d'une dame Hamelio, femme d'tm propriétaire de cette avenue, doit sa désignation actuelle à ce fait que l'auteur du Pire Goriot y mourut au mois de juillet 1850. L'inégalité du terrain la trend d'un passage difûole du coté qui ze-
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garde les Champs-Elysées. Dans cette portion se dressent plusieurs maisons meublées, tenues, ainsi que l'atteste leur écriteau, par des hôteliers anglais et réservées à des familles anglaises. C'est dire que les locataires en sont absents tout le jour, car un Anglais qui vient à Paris quitte sa chambre à huit heures pour n'y rentrer qu'à la nuit Est-ce à la roideur de la pente, est-ce à la présence de ces pensions désertes qu'il faut attribuer le calme du tronçon qui monte ainsi jusqu'aux mornes rues Lord-Byron et Chateaubriand? Toujours est-il que les promeneurs s'y font rares comme but tune place perdue de province. Elie Laurence voulut voir, dans la préférence donnée par son ami à ce coin paisible en plein Paris luxueux, l'indice d'un compromis entre un besoin de retraite et un désix de retour à la vie mondaine. Uhôtel lui-même, situé à mi-chemin de la montée, était séparé de la rue par une cour. Lorsque Elie poussa le baitant de la porte cochère, un timbre résonna, et le concierge parut sur le pas de sa loge, qui occupait un des côtés de cette cour, tandis que l'autre était réservé aux écuries. En ce moment, un palefrenier commençait de panser un cheval, dont l'écume indiquait qu'il venait de fournir une longue course. « Gérard est sorti ce matin et seul?... » songea Elie, qui dévi-
sag'ea aussitôt la maison avec une curiosité suraigaië. C'était une construction à deux étages précédée d'un perron droit qui régnait dans toute la largeur. Une marquise, droite et longue comme ce perron, en faisait une sorte de promenoir. Aux deux extrémités, deux portes ouvraient : celle de gauche, par laquelle un valet de chambre introduisit EHe après qu'il eut fait passer une carte à Gérard, transformait le rez-de-chaussée en xm appartement indépendant; tandis que la porte de droite, accrochée à l'intérieur, laissait voir un escalier garni d'un tapis, qui desservait les deux étages d'en haut. Ce signe évident d'une séparation d'existences donna pour le visiteur un intérêt plus puissant encore au visage de la pièce oii il entrait après avoir traversé im vestibule tout sombre. C'était la chambre à coucher de Gérard : « Vous m'excusez, » dit ce dernier, « de vous recevoir ici... Je sors de mon tub... Vous savez, après la promenade à cheval, Feau froide... C'est ma vieille hygiène. . . Sans exercice violent, je crois que je mourrais... Comme vous êtes gentil d'être venul... » Et, ce disant, il achevait de revêtir un costume de matin en flanelle rayée Elie, installé déjà au coin du feu, le regardait, souple et fort, avec son teint éclairé par le coup de fouet du grand air et du bain, et les moindres gestes de ce
corps robuste révélaient l'îiomme énergique, aussi certainement taillé pour les grandes dépenses de l'activité qu'il était fait, lui, Elie, avec ses membres frêles et son être énervé, pour le rêve et la passion : «Après cela, jugez donc des destinées par les tempéraments, » se répétait-il en examinant la chambre. — «Vous me permettez de m'habiller devant vous ?. . . avait repris Gérard après quelques minutes. . . Un domestique allait et venait, et Laurence raisonnait en lui-même sur les observations qui lui sautaient aux yeux, tout en s'enveloppant des bouffées d'une cigarette de tabac russe que son ami venait de lui tendre. Les deux fenêtres entre lesquelles avançait le lit donnaient sur un petit jardin dont les arbres, maintenant dépouillés, dessinaient leur squelette par delà les vitres. Le soleil du clair matin d'hiver entrait gaiement, et sa lumière emplissait cette chambre à coucher qui était bien celle d'un garçon riche. — Les plus légers détails indiquaient aussi l'absence complète d'un esprit de femme dans cet intérieur. Tout y était viril, presque sévère, depuis la solidité massive des meubles jusqu'aux faisceaux d'armes groupés sur les murs tendus de vert sombre. D'autre part, il suffisait d'un coup d'œil pour constater que le maître de cette garçonnière vivait beaucoup chez lui. La pièce n'avait pas cette face
muette et rangée des logis cpii sont seulement la fausse fenêtre d'une vie de célibataire et masquent de décorum une existence en partie double. Le lit de milieu, tout bas et mince, avec son unique oreiller, étail défait. Le livre placé sur la table de nuit et retourné, les pages ouvertes, avait été lu avant le sommeil, comme les journaux épars et les lettrés décachetées avaient été parcourus au réveil. Sur un guéridon, le déjeuner montrait une seule tasse auprès de la théière en argent ; et tous les autres objets nécessaires aux habitudes de confort d'im jeune homme élégant avaient cet air manié qui ne s'imite pas, cat il réside dans une évidente mais involontaire et indéfinissable harmonie. Notre pyersonne ne s'empreintelle pas sur le milieu dans lequel ses fonctions habituelles s'accomplissent, avec une exactitude presque photographique? Gérard, qui surprit les regarda errants de son visiteur, répondit à la muette interrogation qu'il crut y lire : tVous ti'excuserez. L'appartement devrait être fait Mais mon valet de chambre a eu des courses pour moL Un sot règlement de dette de jeu. J'ai perdu hier dans tin tripot deux cents louis. A notre âge!... Vous voyez, je ne suis pas trop mal... J'cii encore un cabinet de travail et au besoin une petite salle à manger... Ce n'est pas très grand, mais j'ai du soleil et de l'air...» et il
respirait à pldiis poumons. «A propos,» àjOUta-t-.il, quand le domestique se fut retiré, « vous nous restez à déjeuner?...» Le coup d'oeil dont s'accompagna! cette demande traduisit ime inquiétude que la réponse à demi affirmative d'Elie dissipa aussitôt : a Je vais écriie un mot à Mme de Velde,» fit Gérard; «je lui ai parlé de voas, elle sera heureuse de vous voir... » Il précéda son ami dans un cabinet de travail, assez étroit en effet, mais dont les livres et les papiers témsoignaient qu'on y séjournait souvent. Tandis que Lairesse déchirait ime feuille de son block-notes et griffonnait un billet qu'xm domestiqua vmt pr«idre et porter sans autre instruction, Elie avait bien envie de regarder un portrait posé sur la large table et qui était celui de Claire. Il n'osa point, et se contenta de discuter intérieurement le degré de signification que pouvaient avoir et l'appartement et les façons de Gérard — Etait-ce une hypocrisie de tenue ? Gérard ne présentait aucun des symptômes d'un amant heureux et qui vit avec une maîtresse conquise par un coup d'audace sur tous les préjugés du monde. Sa sortie solitaire du matin, sa séance au jeu la veille, — et oii? — indiquaient un de ces divorces tacites et pourtant ménagers d'une situation irrévocable. Comme au soir de» la rencontre le long de l'Esplanade, la conversation
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portait presque uniquement sur d'anciens collègues. Gérard en parlait comme un offider mis à la retraite parle de l'armée. Il était au courant die toutes les mutations. Ses yeux brillaient.,. Ils s'assombrirent quand l'heure avança, et ils étaient devenus presque ternes au moment d'entrer dans l'appartement du premier étage, qu'ouvrit un domestique en livrée dont les boutons portaient les deux lettres C et V. Si la curiosité d'Elie était déjà vive lors de son arrivée devant l'hôtel, à cet instant elle se trouvait porttée à son comible par la quantité de |>etits faits qu'il venait de surprendre. Mais au premier regard jeté sur la jeune femme, c'est à peine s'il put continuer d'observer, enveloppé qu'iil fut aussitôt par un charme d'attendrissement dont il aurait eu peine à définir la nature. Il la reconnut aussitôt. Elle lisait, assise au coin du feu dans un petit salon d'une tonalité bleu pâle, vêtue d'un déshabillé blanc du matin que garnissaient d'innombrables volants de dentelle. Ses dheveux châtains avaient gardé Iciur nuance fine ■et cendrée d'autrefois, et, comme autrefois, une raie les divisait simplement sur le côte. Le caractère de profond sérieux qui faisait jadis la beauté morale de son visage résidait encore dams ses yeux doucement noirs et dans les lignes reposées de ses joues et de son front. Seulement ce se-
rieux paraissait s'être ejcagéré. C'était maintenaiït une gravité voisine de la mélancolie, qui devait donner une sensation douloureuse à quiconque savait son histoire. Ne s'était-elle point placée dans de telles circonstances qu'il n'y avait plus de moyen terme pour elle entre la félicité suprême et le pire malheur? Ce viséige était un peu amaigri, ces yeux un peu creusés, cette bouche charmante, qui appelait invindblem'ent la comparaison avec une fleur, se fermait dans un pli tout près d'être triste. Non, cet ensemble n'avait rien de commun avec l'image de la félicité dans la faute. Mais il écartait aussi toute idée de faute. Elie n'eût pas connu les faits comme il les connaissait, et on lui eût montré Mme de Velde en lui racontant qu'elle avait été ^héroïne d'un des fameux scandales de la société parisienne, qu'il eût crié hardiment à la calomnie, tant il rayonnait de fierté calme, de noblesse franche, de sérénité résignée autour de cette femme de trentequatre ans, qui s'inclina d'un mouvement de princesse lorsque Gérard présenta le visiteur. Le geste par lequel sa main fit signe à Elie de prendre place était empreint de cette g^ce chaste où les hommes qui ont un peu vécu recoimaissent l'instinctif noli me tangere de l'honnête femme, cette sorte de pudeur absolue, irraisonoée, comme physique, et qui
décourage jusqu'au pîus timide désir. « Votre ami, monsieur, » dit-elle, <( m'avait trop souvent entretenue de vous pour que ce ne fût pas im réel plaisir de vous recevoir... » Cette simple phrase, qui plaçait pourtant Gérard entre elle et Laurence, fut prononcée d'une voix un peu basse et voilée, mais sans que rien, ni dans l'intonation ni dans la physionomie, révélât l'embarras qu'une femme du monde doit éprouver en se retrouvant proscrite et déchue devant un homme qui l'a connue honorée et souveraine. Ce n'était pas non plus l'impudence avec laquelle une créatiue vaincue marche aiu- devant de l'affront possible. Non; cela ressemblait à la sécurité hardie d'une personne qui s'est jugée dans le for de sa conscience, qui s'est donné raison et qui n'admet pas qu'on la discute. Et dans la conversation qui précéda le déjeuner, comme dans celle qui se soutint à table, pas une seconde Claire ne se départit de cette attitude. — « Mais est-ce ime attitude? » se demandait EHe, indéfiniment. Il se trouvait assis à l'un des côtés de la table carrée, sur la droite de Claire, en face de laquelle était Gérard. Deux buffets de la Renaissance ornaient cette salle à manger. Un seul tableau était appendu aux murs boisés, qui représentait la fuite d'un steam-botu dsms la brume Dès le commence-
ment du déjeuner, les mots se firent plus rares. Une gêne, vainement dissimulée peu: la cordialité des avances, pesait sur les trois convives. Elie Laurence, qui continuait de se commenter tout bas les plus menus détails, sentait cette gêne comme palpable à travers les inflexions de la voix de Gérard, ses gestes surveillés, l'inexprimable contrainte de son regard. Il observait que son ami, affamé sans doute par son exercice du matin, mangeait et buvait de grand appétit, tandis que Mme de Velde, après avoir touché du bout des dents au morceau placé dans son assiette, posait sa fourchette et son couteau sur ce qu'elle laissait, comme les petites filles qui veuleiït éviter xme réprimande. Jusque dans la façon dont ces deux êtres se tenaient à table, il y avait pour ainsi dire des différences de physiologie et de circulation du sang. Et l'atmosphère de gêne s'épaississait toujours, d'autant plus que Claire semblait maintenant absente de la chambre, avec son visage immobile, ses réponses brèves, son indifférence songeuse... Elie, à bout de ressources, crut trouver un sujet de conversation dans le tableau qui lui faisait précisément vis-à-vis, et tout de suite il s'aperçut qu'il fournissait à ses hôtes une occasion de manifester leur divorce d'intelligence après leur divorce d'habitudes et de tempérament. . . « C'est une
toile du peintre anglais Tumer,» fit Mme de Velde; «l'aimez- vous?...» Et sur la réponse affirmative d'Elie, elle se tourna vers Gérard avec un sourire : « Vous voyez, » reprit-elle, « que je ne suis pas seule de mon sentiment...» — «Mais j'ai toujours cru que vous deviez avoir raison,» répliqua-t-il ; oies beaux-arts et moi, nous étions déjà brouillés au quai d'Orsay... Vous en sou venez- vous, Laurence?...» Elie se rappeUait en effet le mépris que Grérard, hommie d'ambition et d'énergie pratique, professait dès cette époque pour ce qu'il appelait dédaigneusement le côté littéraire de la vie; et il écoutait la jeune femme discuter sur la peinture anglaise avec la fine justesse de sensations qu'elle paraissait devoir apporter à toutes choses, instruite et simple, sans coquetterie d'esprit, mais comme une personne qui a beaucoup réfléchi et comparé. Très évidemment, depuis des années, elle avait vécu parmi des livres et des idées. Quelques minutes plus tard, la causerie avait tourné. Gérard parlait de l'Angleterre à son tour et du peuple anglais, mais il avait porté la question sur le terrain de la politique. Il critiquait les dernières mesures prises à l'égard de l'Irlande. Il comparait les colonies anglaises aux colonies françaises. Claire se taisait maintenant, et sa main sans bagues lissait ses cheveux par un geste qui re-
portait Elie S plusieurs années en arrière. Il écoutait Gérard cependant, et il admirait la précision directe de ses phrases; puis il concluait que son ami et sa maîtresse étaient séparés par leurs qualités mêmes. Elle ne semblait pas plus apprécier la valeur de ce qu'il ■disait, qu'il n'avait paru goûter le charme de ses paroles à elle, tout à rheure. Une mélancolie l'envahissait qui redoubla encore à un moment où, revenus dans le p>etit salon pour prendre le café, il vit Gérard mettre un baiser sur la main de Claire, en réponse à une taquinerie gracieuse,.. Le soleil d'hiver glissait à travers le store baissé, qui était d'un bleu plus pâle que le bleu des tentures et coupé d'une bande de guipure ancienne. Pour un étranger, certainement, cette jeune femme auprès de ce jeime homme, tous les deux libres de s'aimer, tous les deux rapprochés l'un de l'autre par le sacrifice hardi de leur avenir, tous les deux riches et placés dans ce décor d'élégance tendre, — c'était le bonheur. Mais pourquoi une vapeur de gêne avaitelle enveloppé cette causerie du déjeimer, dont cependant tout rappel de la vie mondaine avait été soigneusement omis? Pourquoi, même à cette minute du baiser, une étrange nuance de contrainte se lisait-elle sur le visage de l'amant, et, dans les yeux de la maîtresse, une nuance de renoncement sans
espérance? Ou bien Elic se trompait-il et tous ces indices d'une mystérieuse et irréductible séparation entre ces deux êtres n'existaient-ils que dans son imagination, que dans son désir peut-être? Etaitil bien sûr que le subit accroissement de sa tristesse ne dérivât point d'une subite et indistincte jalousie ?
Malgré ce malaise du premier jour, — à cause de lui peut-être, •— Laurence fit ime seconde visite à la rue die Balzac, piiis une troisième, puis tme quatrième, et, si la curiosité de comprendre îe caractère de Mme de Veldc dans ses rapports avec Gérard était toujours aussi forte en lui, maintenant il s'y mélangeait beaucoup de cette vague tendresse qui marque la naissance des sentiments durables. Ces sentiments eux-mêmes furent bientôt caractérisés d'une telle manière que, s'il fût descendu au fond de sa conscience, Elie n'eût guère pu s'empêcher de se les avouer. Mais dans la seconde période de la vie, quand l'homme ne se trace plus des programmes de passion qu'il réalise ensuite par devoir, il n'est pas rare que l'on se fasse illusion à rebours sur les attachements auxquels on s'abandonne. De même qu'à l'époque de l'adolescence nous croyions immortelles des émotions d'une heure, sur le déclin de la première jeunesse nous nous imaginons
tenir moins à nos amours que nous n'y tenons réellement. Elle était d'ailleurs trop scrupuleux en matière d'amitié pour ne point se juger incapable d'aimer d'amour la maltresse d'vtn ami qui l'avait introduit dans sa maison et qui lui marquait une infinie confiance. Hélas! elle est si insensible et si fleurie de bonheurs délicats, la |>ente qui nous mène de la sympathie pour un joli esprit de femme à la passion pour toute sa personne! C'est plus tard seulement, c'est trop tard, lorsque le sortilège nous a enlacé tout entier, que nous reconnaissons dans notre commencement de familiarité avec celle que nous n'eussions jamais dû aimer le principe de notre coupable enivrement Au bout de huit semaines Elie Laurence, qui s'était laissé entr«dner à vchj: Mme de Velde toiis les, joxrrs, ne se rendait pas compte encore de la place que cette femme avait prise dans son cœur jusque-là si vide. Il savait bien qu'il ne s'enrnuyait plus, et il savait aussi qu'au lieu d'étudier en observateur la situation de Claire et de Gérard, il ea acceptait pêle-mêle les avantages et les inconvénients. Mais dans quel recoin de son âme lassée eûtil trouvé la force de résister à l'attirance qu'exerçait sur lui la respiration de ces atomes presque impondérables qui font l'atmosphère et comme le parfum physique et moral d'une femme, — atomes subtils
qui, flottant autour de Claire, l'enveloppaient, lui, le songeur, d'une sorte d'engourdissement délicieux?... Dès ses premières visites, il la trouva presque toujours seule, et il ne s'en étonna pas trop, la devinant assez déjà pour comprendre de quelle grande difficulté devait être, à une femme aussi fière, mais dédlassée, le recrutement de ses relations présenites. Plus tard, il apprit qu'elle recevait secrètement, et le matin, quelques-unes de ses amies du monde, restées fidèles malgré les préjugés que professe l'hypocrisie des salons pour les fautes déclarées. Elie apprit encore que Gérard avait déjà essayé d'introduire dcins cet intérieur abandonné deux de ses anciens camarades. Mais ils avaient déplu à Claire par quelques-unes de ces imperceptibles fautes de tact, auxquelles les femmes sont rendues d'autant plus sensibles par les délicatesses d'une situation moins officielle. Elle en était donc arrivée à vivre dans le silence luxueux du petit hôtel, presque sans aucune sorte de société, car on pouvait à peine donner ce nom à trois personnes âgées, apparentées à elle de loin et pauvres, — imc dame veuve et deux vieux garçons, — qui surgissaient ime fois par semaine, vers l'heure du dîner. Quant à Gérard, il n'était pas besoin d'un grand effort d'observation pour constater qu'il appréhendait les monotonies
du tête-à-tête. Sous im prétexte ou bien sous un autre, il sortait le plus souvent pour l'après-midi. Et Claire passait des journées entières enfermée dans le petit salon bleu, qui devint bien vite le centre du monde pour Laurence. Avec l'espèce d'égoïsme naïf qui est celui de beaucoup de maris, — égoïsme qui relevait dans la circonstance une estime justifiée pour la loyauté de Claire, — Géxard prit bientôt l'habitude d'utiliser les assiduités de son ami au profit de ses désirs d'indépendance : « Elie vous tiendra compagnie, » disait-il à Mme de Velde; « vous êtes tous les deux de la race des chats. . . Vous vivriez immobiles dans un coin de la chambre... Moi, je suis comme les lévriers, il faut que j'aille et que je vienne... » Claire inclinait la tête sans répondre. Elie s'excusait, puis il restait. Sa volonté n'avait pas de force contre la séduction de la présence de cette femme. Ce qu'il y avait de particulièrement irrésistible en elle, c'était une magie d'influence intianement douce qui captivait plus qu'elle ne troublait, xme suavité continue et enveloppante des attitudes et des gestes. Elle ne faisait pas un mouvement qui fût plus vif qu'tm autre, et cette lenteur de tout son être produisait im effet d'harmonie qui se reflétait dans toute la physionomie du petit salon. Depuis les fleurs sans cesse re-
nouvelées qui garnissaient les menus vases posés de-ci de-là, jusqu'au rangement des livres dans la bibliothèque basse, jusqu'à la disposition de quelques boîtes de laque sur les tablettes de la mince vitrine, tout, dans cet asile qu'une lumière atténuée par le store baissé colorait tendrement, s'accordait au caractère de la douce recluse. Sur le piano posé de façon transversale, les cahiers de musique étaient ouverts. Le feu brûlait dans la cheminée d'ime flamme égale, et presque toujours Claire était assise à la même place, auprès de ce feu, sur une chaise longue garnie d'une soie ancienne d'un rose mort et glacé d'argent. Ses pieds un peu longs posaient sur un coussin. Des coussins encore soutenaient par derrière ses épaules, qu'elle avait plutôt hautes et carrées qu'effacées et tombantes, — mais ces jolis défauts donnaient à sa personne ce rien de gaucherie, cette grâce spéciale qui plaisait en elle plus que la perfection de formes d'une autre. Elle travaillait à quelque ouvrage de broderie ou elle lisait. Mais qu'elle piquât du bout de son dé en or l'aiguille à tapisserie dans le canevas monté sur son métier, ou qu'elle fît glisser la lame du couteau d'écaillé noire entre les pages de son livre, toujours ce même rythme lent et doux de ses moindres mouvements révélait une créature de silence et de rêve-
rie, qu'une méditation ininterrompue semblait devoir préserver de tout contact trop vif. Tout d'abord, entre Elie Laurence et elle, cette solitaire tendit comme un voile de réserve que le jeune honmae n'essaya pas de soulever. Elle ne lui donnait la main ni à son arrivée ni à son départ, et, s'il laissait tomber la conversation, elle ne la relevait jamais. Elie Laurence lui sut gré d'être ainsi, comme il lui sut gré plus tard de se départir de cette réserve. Ce n'était pas seulement l'illusion de l'homme qui trouve dans chaque détail une raison nouvelle d'aimer davantage ce qu'il a commencé d'aimer. Dans la situation si délicate où Claire se trouvait engagée n'était-ce pas un signe de distinction d'âme qu'elle redoutât une intimité improvisée et qu'elle en pût admettre une éprouvée ? Les êtres vraiment sensibles et qui ne vivent pas pour l'opinion sont ainsi. Notant toujours avec un soin jaloux les plus infimes indices, Elie put observer que, durant les semaines de début de cette intimité, Claire le recevait en toilette de ville et comme prête à sortir, même lorsqu'elle devait passer la journée au logis. Plus tard, au contraire, et quoique par tme convention tacite elle attendît sa visite, il la trouvait dans une robe faite pour la chambre et ses pieds chaussés de petits souliers. Et il ne savait dans quel costume elle lui plaisait da-
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vantage; car, avec sa robe de ville un peu courte, ses minces bottines vernies à talons bas et faites pour la marche, elle avait ce qu'il appelait assez bizarrement dans sa pensée la «totalité», — cette charmante et vivante allure d'une femme qui ne fait qu'un avec ce qu'elle porte, et, par moments, c'étaient des jeunesses de tournure et de visage qui donnaient à cette Parisienne de plus de trente ans comme un air charmant de pensionnaire en liberté; au lieu que dans la robe de chambre plus longue, surtout si elle en enroulait la traîne autour de ses pieds, elle apparaissait grandie, ayant un je ne sais quoi de serpentin, d'inquiétant et d'alangui dans l'interminable ligne de son corps. Mais, dans l'une ou dans l'autre de ces toilettes, elle demeurait la femme si simple, si chaste, qu'il .paraissait impossible qu'elle n'eût pas traversé de monde en hermine, — irréprochablement blanche et pure. L'idée qu'elle se trouvât dans une situation irrégulière s'en allait de l'esprit lorsqu'on aipprochait d'elle, comme aussi l'idée, lorsqu'on la voyait aux cotés de Gérard, qu'un lien coupable pût les unir.
Et c'était bien îà l'insoluble et passionnante énigme qui s'imposait à la réflexion d'EJie, surtout dans Je trajet de la rue Barbet-dc-Jouy à la rue de '
Balzac, — trajet qu'à prit l'habitude, après un certain temps, de faire jiisqu'à six fois par semaine et toujours aux environs de cinq heures du soir. Ce ne fut point de sa part un calcul, bien que Gérard Lairesse, lorsqu'il rentrait lui-même et trouvait là son ami, ne manquât jamais de le poier à dîner et à passer la soirée. Non. Mais avec l'intuition poétique, familière aux délicats blasés, Elie Laurence avait senti, plus qu'il ne l'avait observé, que Mme de Velde était une personne de fin d'après-midi. Pour toutes les femmes, en effet, ne se rencontre-t-il pas une heure de la journée, instant fugitif où leur beauté s'harmonise avec la couleur et, pour ainsi diie, l'âme des choses? Il en est de rieuses et de gaies dont la mutinerie folâtre est plus délicieuse le matin. Il f^.\^t vivre avec celles-là dans la familiarité de la vie de campagne ou au bord de la mer, et c'est dans quelque chevauchée sous le soleil encore montant qu'im homme qui les aiuie goûte davauntage leur charme heureux. Il en est d'autres, d'impériales et de triomphantes, auxquelles convient l'édat des fêtes de nuit, et dont la royauté éclate plus entière dans la magnificence des grandes toilettes, parmi les lustres et les fleurs, les diamants et les épaales noea. La grâce de Claire, si délicate, si grave et pourtant si touchante, séduisait plus en-
core dans la demi-clarté du crépuscule commençant. Elle appuyait son front sur sa main, s'abandonnait un peu en arrière parmi les coussins de la chaise longue, et avant que le domestique n'apportât les petites lampes angolaises à globes rosés et bleuâtres, elle parlait d'une voix adoucie et profonde. Il lui arrivait sàors de prononcer de ces phrases singuiiè-il rement vagues et tristes, où l'imagination de Tinter- ' locuteur pouvait deviner quelque confidence dissi- ; mulée sur des souffrances dont elle ne se plaignait jamais. . , Oui, c'était ainsi, les yeux perdus, la bouche rêveuse, moins sûre d'elle-même et plus languissante, avec tme agonie de la lumière autour d'elle, que Laurence la revoyait lorsque, par l«s temps secs, il venait à pied le long de cette esplanade des Invalides où il avait rcncootré Grérard, Elle était si voisine et si lointaine déjà, cette rencontre ! Et, comme il arrive aux amoureux, machinalement il associait l'image de Claire à chaque détail de son chemin. Cette esplanade obscure, qu'il l'avait traversée de fois à une époque où Mme Audry était encore libre! Quelle mystérieuse destinée l'avait • d'abord éloigné, puis rapproché de cette femme?... Une minute, il s'arrêtait sur le pyont, il regardait la Seine couler verte et froide, et sur le fleuve laborieux les remorqueurs tirer à grand renfort de va-
peur, !e long de la chaîne de touage, les énormes bateatix pleins de charb(m. Au loin, à gauche, 1^ deux tours du Trocadéro montaient, grêles, dans le ciel clair; les arbres des Tuileries, à droite, se fondaient daiis îe ciel plus somibre. Il éprouvait une volupté, à Ja fois sentimentale et sensuelle, à se ressouvenir, devant le travail glacé de la vie en plein air, de l'étroite et tiède retraite où la jeune femme l'attendait. Il prenait par la rue François- 1" maintenant, large et longue, et il pouvait, dans la demi-solitude de cette ailée paisible, faire et défaire en toute liberté le plan de sa conversation avec Mme de Velde. Il aimait aussi l'avenue des Champs- Elysées, fourmillante de voitures, à cause de son ccmtraste avec le provincial silence de la montée de la rue de Balzaxi C'est la félicité des secrètes, des inconscientes tendresses, que cette expansion de la rêverie sur tous les objets. On n'aime jamais mieux qu'aux heures où Tan ignore qu'on aime. Triste vérité, qui nous montre une erreur de notre âme impuissante darfâ tout effort vers la passion complète! Mais il en est de l'amour comme des petits enfants. Vainement voudrait-on les garder dans l'innocente mignonnerie de leurs premiers sourire». Il faut qu'ils grandissait. Il faut qu'ils nou.s fassent souffrir. Il faut qu'ils nous quittent..
Un jour qu'il était arrivé ainsi rue de Balzac à cette heure incertaine qu'il aianait entre toutes^ Laurence ne trouva pas de domestique pour l'irutroduire, quoique la cloche du concierge eût annoncé sa venue. La porte de l'appartement de Mme de Velde était ouverte. Il entra II frappa doucement avant de pénétrer dans le petit salon; aucune voix ne lui répondit II ouvrit cette seconde porte, et il aperçut Claire, qui ne l'avait pas entendu. EUe était assise dans la pyénombre, au coin du feu, les mains croisées sur ses genoux, dans une attitude qui exprimait un abattement sans mesure. Il y avait dans la pose de cette femme, qui n'était plus toute jeune, et qui, vêtue de blanc comme on imagine les fantômes, regardait devant elle, par cet après-midi finissant d'hiver, les flammes de la cheminée où elle semblait suivre l'écrouilement d'une chère, d'une andenne espérance, — il y avait, dis- je, quelque chose de cruellement, d'irrémédiablement Jaimentable et navré. C'était comme la totale abdication d'un pauvre être vaincu. Et cette expression de désastre intime contrastait si fort avec l'ordinaire maîtrise de soi de cette figure fière, que le jeune homme en fut ému jusqu'à la douleur. Il marcha vers elle d'instinct, et il lui prit la main : — « Vous souffrez?... » fit-iL Elle releva 'la tête et lui montra im
visage dé<x>mposé. H en fut si touché, qu'involontairement son cœur se serra et que deux grosses larmes vinrent à ses yeux, — de ces larmes d'homme que îes femmes aimantes ne voient jannais couler sans avoir le désir de les boire en un baiser. Elle le regardait, et, comme elle ne se dominait plus, elle se laissait voir jusqu'à l'âme. Une ineffable reconnaissance émana d'elle, et redevenue calme : — « Javais une mauvaise heure, » dit-elle; « qui n'en a pas ? Mais vous voici, et tout cela va se dissiper... Je vous garde, » ajouta-t-eUe, lorsque le domestique entra, portant les lamp>es. « Gérard ne sera pas là pour dîner, et c'est ime chéirité de ne pas me laisser seule...» Elie acœpta, et, soit que la pitié dont il avait donné une preuve si évidente eût profondément remué Claire, soit qu'elle fût, ce soir-là, sous tme de ces influences nerveuses où l'angoisse soudain se résout en délices, comme une femme nouvelle apparut au jeime homme. Par une subite métamorphose, elle se laissait aller à redevenir la rieuse, Texpansive, l'enfantine personne qu'elle avait dû être en des époques plus heureuses. Elle causait, et ses regards brillaient EUe se levait, et une grâce souple révélait que, derrière son habituelle froideur, une créature de caressante tendresse était dissimulée. Elle regardait, et comme un fluide
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nageait dans ses prunelles d'ordinaire muettes. Pour la première fois elle aborda dans la conversation cet étemel sujet de l'amour, auquel il semble que l'entretien doive nécessairement aboutir même entre l'homme le plus scrupuleux et la femme la plus pudique, pour peu qu'ils soient en confiance... Le dîner était fini. Au dehors le vent soufflait. Ils étaient seuls, et, après avoir parlé des déceptions inévitables de ce douloureux et perfide amour, Claire disait que l'amitié du moins ne mentait pas. Elle disait que sa chimère avait toujours été de rencontrer, non pas une amie, maûs un ami, parce qu'il y a trop souvent dans la nature de la femme de l'indécis ©t de l'incertain, tandis qu'une âme d'homme i>eut si bien réunir une loyauté de frère à ime délicatesse de sœur. Avec un regard d'une sincérité si émue que toute nuance de coquetterie en était absente, elle demandait à Elie s'il ne croyait pas à la possibilité d'ime telle amitié, pourvu que la femme fût entièrement vraie dt l'homme supérieur à ce faux amour-propre qui transforme en im combat les rapports entre les deux sexes. Elle ajoutait, revenant sur elle-même et comme hantée par de tristes images, que c'était une grande misère de voir conmie on se méconnaissait les uns les autres dans cette existence si courte, et qu'on se fît tant souf-
DEUXIÈME AMOUR i6i
ixir avec des malentendus. Puis, ingémwnent, et avec la caaidexir d'une jeune fille qui i>arle comme elle pense, elle interrogeait Elie : « Est-ce que vous ne voulez pas être mon ami?... » disait-elle. Et il répondait : — « Il y a si longtemps que je le suis à votre insu... » Il dui racontait le souvenir qu'il avait gardé d'elle, — et les heures de cette soirée fuyaient légères. Ils étaient tous les deux dans cette divine minute où deux êtres, faits .pour se rendre heureux, se découvrent soudain, et ne voient l'un de l'autre que leur manière de sentir, sans se rendre compte de 3a conséquence de cette découverte. Pas une seconde, durant cette soirée de songe, Elie n'eut l'impression qu'il avait devant lui une femme qui pût en effet lui être autre chose qu'une soeiur. Ce qu'il y avait dans sa nature de féminin, d'un peu alangui et blasé, le rendait merveilleusement iparopre à jouir de ces demi-teintes qui sont l'aube de l'amour partagé, — et c'est seulement à la rentrée de Gérard qu'il s'aperçut du terrible chemin que Claire et kii venaient de parcourir. Lairesse arrivait, lui aussi, avec un reflet de gaieté dans les yeiix. Il avait dîné en compagnie de quelques amis et passé deux heures au théâtre. Tandis qu'il racontait sa soirée, Elie regardait Claire, dont le visage s'était de nouveau éteint et altéré: — Quant à lui, une
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douleur aiguë venait die le saisir, dans laquelle il reconnut avec épouvante toute la jalousie de l'amour.
Le voilà donc, le résultat de cette curiosité désintéressée? Il aimait la maîtresse de son ami! — Mais elle? Ce qu'il avait reconnu dès le premier jour d'inexplicable dans le caractère de Mme de Velde lui rendait sa conduite plus inintelligible. Dix hypothèses obsédaient son esprit, tandis qu'il revenait chez lui au sortir de cette étrange soirée, commencée dans le plus noble attendrissement, continuée dans l'effusion du cœur et terminée maintenant dans l'agonie de l'inquiétude. Elie avait été trop corrompu par ses précoces amusements pour qu'un fonds d'amertume et de défiance ne se fût pas amassé en lui, qui devait remonter vers la surface de son âme à la première secousse violente. Aussi quelques-unes de ces hypothèses étaient atroces. Il se prit à se demander s'il n'avait pas affaire à une femme profondément perverse et habile, qui se préparait une seconde liaison à la veille de rompre avec la première. Mais tout démentait cet odieux soupçon, qu'il repoussa en se méprisant lui-même. Il se disait alors que si elle était sincère, ^lle ne l'aimait que d'amitié; et cette idée lui procurait à
la fois tm apaisement et une douletir, car s*3 mettait ainsi en rep>os ses scnipoiles d'ami de Gérard, il mutilait lies plus impérieuses exigences de sa passion. Un homme qui aime a faim d'être aimé, comme un homme qui n'a pas mangé depuis cinq jours a faim d'un morceau de pain. Claire n'avait pas menti; mais Laurence n'était pas capable en ce moment de comprendre le compromis de conscience, si subtil et pourtant si loyal, par lequel beaucoup d'honnêtes femoBes essayent de garder auprès d'elles celui qu'elles aiment, et dont elles se savent aimées, sans qu'il puisse leur parler d'amour. — « Non, elle m'aime,. eEe m'aime, » se disait Elie en se rappelant la transfig^uration du visage de Claire lorsqu'elle l'avait vu pleurer sur sa peine à elle... A chacune de ces volte-face de sa pensée une résolution différente correspondait. Tour à tour il décidait de ne plus retourner rue de Balzac, d'avoir une explication avec Gérard, de posar une question définitive à Qaire,.. Il finit par s'en tenir au parti qui ménageait à la fois ses remords à l'endroit de son ancien camarade, son besoin de la présence de Mme de Velde et ses incertitudes sur les sentiments de cette femme énigmatique. Il se dit qu'il se conformerait de point en point au programme d'amitié — sans autre nuance — qu'il avait accepté
T«4 DEUXIÈME Amour
avec tant d'émotion; et, pendant plusiettre aiouvelles semaines, il se tint parole, non sans d'indicibles et profonds bonheurs, car le changement marqué des façons de dake à son égard lui fut d'abord une douceur qui lui suffit presque entièrenaent Puis, cette douceur diminua par degrés pour céder la place à des troubles profonds. Ce fut d'abord la jalousie qui le mordit de nouveau à la place malade de son imagination, — jalousie causée par la seule présence de Gérard. Ce n'était pas que ce dernier eût jamais usé de ses droits pour naanifester le moindre mécontentement de l'intimité d'Elie et de Claire. Il était plutôt à cet endroit d'une indifférence qu'un obscrvatetur misanthropique eût attribuée à une secrète complicité. Elie Laurence sentait, hii, le contraire. Il avait maintenant assez complètement étudié ^es étranges relations qui unissaient ces deux êtres, pour connaître les véritables sentiments de son ami Dans sa liaison avec Mme de Velde, Gérard se trouvait à ce point où un homme qui tient à sa propre estime demeure attaché par devoir à la femme qu'il a compromise irréparablement. Tandis que dans des crises de ce genre les amants irrésolus et faibles, comme FAdolphe de Benjamin Constant, se vengent sur leur maîtresse, en la torturant, de la fidé-
DEUXIÈMB AMOUR t6s
lité qu'ils lui gardent, les côtés virils du caractère de Gérard se manifestaient par une attitude chevaleresque. Il mettait un point d'honneur à environner Claire de tout son respect, et il s'en fût voulu d'un soupçon envers ©lie comme d'une flétrissure personnelle. Elie, qui n'aurait point pardonné à Gérard i»ie mtrusion dans ses sentioBents pour Claire, o£ lui pardomnait pas cette générosité. Avec l'étrange logique propre aux amoureux, il haïssait TindiÉFérence de son ami, comme il eût haï sa défiance. C'est que, dans les deux cas, la certitude s'imposait à lui, toujoua:« douloureuse, du pouvoir de Gérard sur Claire. Mais surtout c'était îa grâce adorable de cette femme qui lui infligeait une souffraïKe constante. Sans se rendre compte de l'imprudence de cet abandon, et confiante dans le pacte de délicatesse qu'ils avaient conclu, tantôt elle laissait Elie prendre sa main et la baiser longuement. Tantôt, avec un geste de scieur, elle flattait les cheveux du jeune homme. Sans paroles, elle lui souriait d'un sourire ému lorsque leurs yeux se rencoaitraient. EUc le baignait, elle le noyait des effluves de sa personne, et quand il la voyait avançant vers le fem son pied diaussé d'un bas de soie noire brodé de dentelles à jour, ou que, penchant sa tête en arrière, elle montrait mieux la grâce de son buste, des
frissons couraient en lui. L'amour qu'il avait dans le coeur passait maintenant dans tout son être. L'homme physique et l'homme moral sont tellement unis et mêlés en nous, qu'en dépit de toutes les conventions et de tous les fermes propos, celui qui aime une femme, et qui la sent présente et vivante, en arrive à la fièvre du désir. Et un éclair farouche passe dans les yeux de celui qui avait juré de n'être qu'un ami, tandis que dans les yeux de l'amie tremble ime lueuj de pitié triste et de crainte...
Une crainte? Quelle crainte? Ah! c'est de Laurence, c'est d'elle-même, c'est de son passé, de son avenir, c'est de tout que Claire avait peur. Un nouveau changement s'était fait dans ses manières, que le pauvre Eilie, en proie aux imaginations désordoimées de l'amour sans c«titudes, attribuait injustement, aujourd'hui à une fatigue du coeur, le lendemain aux ordres de Gérard, un troisième jour à une passion combattue. Quand le malheureux jeune homme se présentait maintenant au silencieux hôtel de la rue de Balzac, il portait sur son visage ces stigmates des luttes intérieures, si cruellement visibles aux regards de la femme tendre et qui reconnaît son oeuvre. D 'entre\axe en entrevue,
ces deux êtres sentaient davantage qu'une explication était nécessaire entre eux, et cependant l'un et l'autre semblaient la fuir. On eût dit que, pour des raisons différentes, ils redoutaient tous deux la âa de cette angoisse. Plusieurs fois, pourtant, Elie voulut parler; la supplication muette des yeux de Claire l'arrêtait toujours. Plusieurs fois aussi, — surcroît de tourment à son tourment accoutumé, — il lui arriva de venir à l'heure habituelle et de trouver la porte close. Mme de Velde sortait maintenant l'après-midi. Mais où allait-elle? Après chacune de ces absences, le jeune "liomme remarquait dans son abord une sorte de fermeté mélancolique et douce qui lui faisait mal, car il se sentait comme tenu à distance par des yeux et un visage où il lisait une pensée qui n'était pas pour lui. Quelle pensée? Il n'aurait pas su le dire. Ce fut précisément au soir d'un jour où il était venu à cinq heures déjà, sans trouver Claire, qu'il ne put se retenir de s'écrier, après les premiers mots de conversation : « Comme vous m'avez rendu malheureux aujourd'hui 1 . . , » Ils étaient seuls encore, et dans ce même petit salon Dieu dont la fenêtre était entr'ouverte. Le scintillement des étoiles d'une nuit de printemps palpitait au ciel, et l'arôme des lilas en fleur dont le jardin était rttixpli montait dans la chambre par douces
lÔfi DEUXIÈME AMOUR
bouffées. Il y a des minutes de félicité tendre de toute la nature, oii la plainte vient au bord du cœur comme les larmœ au bord des yeux. Tandis que Laurence iprononçait cette phrase de demi-reproche, Claire se tenait debout auprès de la fenêtre. Elle ne répondit pas. Ce silence blessa Elie, qui continua : « Si ce n'était qu'aujourd'hui!... Mais c'est tous des jours, toutes les heures, que je souffre pour vous... Et l'on croirait que vous ne vous en doutez loêsme point... Est-ce que vous ne voyez pas que je stiis au bout de mes forces?... Est-ce que vraiment vous ne le voyez pas?...» Il parlait avec l'âpre égoïsme de la douleur irritée, et sa voix était devenue dure, et de toute sa personne montait cette colère agressive qui pousse un homme, quand il aime trop, à torturer la femme qu'il aime, pour que, du moins, il ne soit pas seul à souffrir. Claire le regardait avec im atxablement infini sur son visage, et elle dit, comme se parlant à elle-même : <( Il fallait bien que cette heiure aussi arrivât... »
— « Ah ! vous me faites trop de mal en me parlant comme si vous étiez ma victime,» continuait Elie tout à fait hors de lui-même, € quand c'est moi qui souffre tant ! Répondez-moi, êtes-vous juste de m'infliger ce supplice? Vous savez que je vous aime, cependant Ne niez pas> vous le savez... Hé
bien ! si vous ne m'aimez pas, du moins dites-le-moi, que j'aie le courage de vous fuir... Ne me laissez pas dans le tourment de cette agonie d'incertitude... Poiurquoi m'avez-vous retenu auprès de vous, pourquoi ces marques de votre sympathie, si réellement je ne vous suis rien?... Que voulez-vous de moi, enfin?...»
— M Vous m'aviez promis d'être mon ami » fit-elle simplement; et elle pâlissait de seconde en seconde. Son souffle se faisait plus court. Ses paupières battaient sur ses yeux, dont l'iris s'agrandissait démesurément. Elk était ^mortellement troublée, et si belle! Et Laurence continuait :« Oui, j'ai promis, mais je ne connaissais pas mon cœur... Ah ! ... Si vous avez pour moi en vous quelque chose de tendre, dites-^le... Non, n'ayez pas peur... Laissez-vous aller comme je fais maintenant, regardezmoi, vous voyez que je vous parle avec tout ce qu'il y a de sincère en moi... Faites de même... » — Et il l'attirait vers ki par un geste passionné, et elle ne se défendait pas. Sa tête, comme appesantie par une émotion trop forte, se baissait un peu. Elle était si près de lui qu'il respirait le fin parfum dont sa toilette était imprégnée. Il prit à deux mains cette tête tremblante, et sur 'le bord de ses cheveux, à la place douce de sa tempe, il mit un bai-
ser. . . Ce fut un effleurement des lèvres, une caresse à peine appuyée, mais qui fit jeter à Claire un léger cri. Elle s'échappa comime si une blessure venait de s'ouvrir en elle, et, le repoussant de ses bras étendus, avec un geste d'horreur, elle disait : « Mais vous ne sentez donc rien, vous ne comprenez donc rien, que vous me traitez ainsi?... » Les mots s'arrêtèrent sur sa bouche; et il y put lire, conmie sur une page écrite, la révolte de la créature fière pour qui le désir de sa personne est un affront insoutenable, et, par une volte-face soudaine de son cœur, il n'éprouva plus que l'immense regret de l'évidente douleur qu'il venait de lui causer, en même temps qu'il aperçut la possibilité de la perdre à jamais... «Pardon! Pardon!...» s'écria-t-il comme un. enfant ; et il tomba sur un fauteuil où il fut pris d'une de ces crises de .sanglots que connaissent seuls les hommes que leur organisation nerveuse rend presque pareils aux femmes par les soudainetés maladives de leiurs impressions. Mais elle, doucement cette fois, et revenue auprès de hii : « Ce n'est pas votre faute, Elle, » reprit-elle ; « j'avais fait un rêve impossible. . . » Elle était là, debout devant lui, plus blanche que les dentelles de sa robe du soir qu'il aimait tant, et, de ses yeux sombres, dont la noirceur était presque effrayante dans ce visage si pâle,
elle le contemplait. Un apaisement s'échappait d'elle. De ses mains elle tenait les deux mains du jeune homme, et im magnétisme inexplicable de tendresse et de douceur sans trouble le pénétrait. Il eut la force de lui sourire... Combien de temps demeurèrent-ils ainsi tous les deux, dans cette attitude qui les rendait semblables au groupe d'une sœur aînée consolant un frère plus jeimc? Ils n'auraient su le dire. Ce fut elle qm la première rompit le charme, en lui disant d'une voix tout à fait altérée : « Je ne me sens pas bien... Je suis brisée... Il faut que vous me laissiez seule, Elie... Obéissez-moi, si vous voulez me plaire...» Et il obéit. Il se leva, il prit congé d'elle comme les autres soirs... « A demain, » dit-il sur le pas de là porte Elle baissa la tête et fit un geste de la main droite. — Qu'il devait la voir souvent ainsi dans ses songes!
Si étrange qu'eût été l'expression du visage de Claire à cette minute où le jeune homme se retournait avant de passer la pKMte, ce dernier emportait dans son cœur une évidence qui lui rendit presque douces les heures de la nuit suivante et de la matinée. Il aimait et il se savait aimé. Avec une force infinie d'espérance, et malgré tant de raisons de s'inquiéter, il allait en idée jusqu'au bout de ces deux certitudes. Il disait à Gérard les secarets senti-
ments du cœur de Claire, et, par délicatesse, Gérajrd s'effaçait Claire devenait libre. Ils partaient ensemble pour le pays du soleil. Des horizons apparaissaient à l'imagination d'Elie, tout composés do ciels clairs, de flots bleus et de villas fraîches parmi des palmes et des fleurs; et ces ciels étaient lumineux comme un bonheur de toujours, cette mer infinie comme la tendresse d'une femme au grand cœur, ces fleurs et ces palmes gracieuses et parfumées comme les pensées d un amant comblé. Puis le jeime homme rêvait encore d'un intérieur que Claire ornerait de sa douce présence, où elle passerait avec la grâce lente de ses gestes, avec le sourire ému de sa bouche, avec le regard caressant et noyé de ses grands yeux. Pas une seule appréhension des difficultés à vaincre ne troublait le charme de ce mirage, et cette griserie de l'attente s'augmentait encore à mesure que se rapprochait l'instant de la visite à la rue de Balzac... Deux heurœ venaient de sonner. Elie Laurence était à sa table, trompant sa fiévreuse impatience par la lecture des quelques billets qu'il avait reçus de Claire, quand son domestique entra, portant une enveloppe dont la suscription le frappa aussitôt droit au cœur. C'était bien récriture de celle qu'il aimait. «Qui a remb cette lettre?... » demanda-t-il aussitôt, car il ne voyait sur cette
lai^c enveloppe ni timbre ni cachet de la poste ; « Un commissionnaire qui est parti aussitôt, » lui répondit-on. Ses mains tremblaient. Il posa cette enveloppe — qui, à en juger par le j>oids et l'épaisseur, devait contenir plusieurs feuillets — sur sa table et à côté des autres. Oui, c'était bien l'écriture de Claire, ferme, un peu masculine et pleine, avec sa régularité droite et comme son air de loyauté. Elie comprenait que sa destinée tenait tout entière dans ce paquet de papiers que des doigts de lui bien connus avaient manié. Un cachet de cire sur lequel était empreinte l'image d'une hirondelle fermait la lettre. C'était lui qui avait donné cette pierre gravée à son amie, à la suite d'une causerie dœit il se rappela tous les détails. Enfantinement et par une superstition d'amourexix, il baisa ce cachet, puis il ouvrit la lettre. Il y avait en effet plusieurs feuillets, — et à la tête du premier un mot qui fit tressaillir Laurence