AUTRE ÉTUDE DE JEUNE FILLE
A Georges Hérell*.
(autre étudb db jeunb fille)
— « Tu ne t'es pas trompé, » dit le docteur Salvan après l'auscultation,
— ((Ainsi?.., » reprit anxieusement le malade.
— (( Touche toi-même. Pas un symptôme ne manque; tu as une hypertrophie du cœur, et très avancée. »
En disant ces mots, le docteur Salvan fixait les yeux sur son ami. Ce dernier nô frissonna pas ; il se rajusta en silence, puis ces deux hommes s'assirent et se regardèrent longuement Ils se revoyaient après de nombreuses aimées. Médecins tous les deux, ils avaient étudié ensemble, mais la vie les avait séparés. Jean Lacoste s'était établi en province, Henri Salvan était resté à Paris; il y avait conquis assez vite une célébrité que son fils, le spécialiste en maladies nerveuses, a fait oublier depuis. Il habitait, rue
de l'Université, le premier étage d'un hôtel du dernier siècle avec de hautes fenêtres ouvrant sur des jardins, en sorte que la paix profonde de la pièce rendait plus sinistre ce diagnostic de mort prononcé devant la verdure naissante des beaux arbres. On était au mois de mars de l'année 1868 et la journée était admirablement douce et calme. Salvan était alors un homme de cinquante-six ans, grand et maigre, toujours rasé. Sa tête fine, ses lèvres minces et ses yeux durs contrastaient singulièrement avec la bonhomie un peu rustique empreinte sur le visage du médecin de campagne, son ancien camarade. Ce- Im-d s'était affaissé sur sa chaise et ne cachait rien de son désespoir.
— (( Je le savais, » dit-il tristonei^ « depuis ma maladie de l'année dernière, et pourtant je n'y voulais pas croire. Que deviendront ma femme et ma fille?»
— M Je te croyais à ton aise ? » mterrogea l'autre.
— « Ah ! ce n'est pas la question d'argent qui m'inquiète : mais notre bonne vie, notre vie si douce de quinze années!... »
C'était pitié de voir cet homme, vigoureux d'apparence, brisé ainsi par une douleur sans égoïsme, Bien | qu'endurci par une expérience continuelle des maladies et des angoisses, Salvan supporta ce spectacle
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avec peine. Lorsque l'homme retrouve les compagnons de sa jeunesse après une longue absence, il semble qu'il rajeimisse un moment à leur contact, et qu'il sente renaître en lui cette âme d'autrefois, avec laquelle il les a aimés? Le grand médecin n'échappait pas à cette émotion; aussi tremblait-il un peu quand il se leva pour congédier son ami. — «Mon pauvre Lacoste,» dit-il, «je ne suis pas libre, j'ai une consultation oti je dois retrouver mon fils. Il n'y a pas de dimanche pour nous. Disons-nous adieu... Tiens, » continua-t-il brusquement, « embrasse-moi. » L'un et l'autre pleuraient en se quittant. Le docteur Salvan accompagna son ami de province jusque dans la cour, puis il monta lestement dans son coupé, qui partit à grand bruit Le docteur Lacoste regarda l'équipage disparaître au coin de la rue du Bac et s'éloigna seul, à pied. C'était xm dimanche en effet, et quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, devant laquelle il passait II n'est pas à Paris d'instant plus propice à la rêverie, lorsque l'après-midi a été beau et que le ciel reste longtemps clair. Une foule joyeuse emplit les rues. Les petits bourgeois et les ouvriers, en habits de fête, reviennent de la campagne, satisfaits et fatigués. 11 se fait là ime sorte de rejx)s entre le travail de la veille, qui assourdissait la ville de son tumulte,
et le travail du lendemain, qui jettera de nouveau sur le pavé la cohue inquiète des gens d'affaires. C'est alors qu'au milieu des passants oisifs et des boutiques fermées le promeneur qui suit ses ipensées aperçoit mieux l'inanité finale et suprême de ses propres efforts. Que d'existences étrangères à I9 nôtre et sans doute pareilles s'agitent dans ces maisons à sept étages! Sommes-nous assez inconnus à cette multitude de nos semblables ! Ces idées assiégeaient le docteur Lacoste pendant qu'il parcourait les trottoirs, s'enfonçant machinalement du côté du quartier Latin. Une impression surtout lui fit mal. Dans une des rues qui avoisinent le LiDcembourg, une porte ouverte lui permit d'entrevoir l'intérieur d'un pensionnat religieux : le jardin était petit, mais déjà vert, des oiseaux chantaient, des bordures de buis couraient le long des plates-bandes, un essaim de jeunes filles s'était échappé sur les pelouses. Au milieu d'elles apparaissaient quelques sœurs dans le costume de la communauté, bleu et noir avec la coiffe noire et blanche. La porte se referma. Cette vision d'une existence heureuse et reposée rappela trop vivement au malade sa femme et sa fille, qui le croyaient à Paris pour des affaires d'argent. C'était l'heure où chaque dimanche, après les vêpres, qui finissent tard, elles allaient par les temps secs le
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long de là route plantée de peupliers. Il les voyait là-bas, dans ce coin isolé de l'Auvergne. Elles marchaient sans doute maintenant, calmes, contentes, et parlaient de lui. Le soleil couchant projetait devant elles l'ombre démesurément allongée des arbres, et leur promenade à pas lents, sur ce chemin silencievix, semblait au père le symbole de la vie heureuse qu'il lui faudrait quitter bientôt. Alors sa solitude au milieu de ce désert peuplé lui fit horreur; il se souvint de son fiJs, qui achevait, à Paris, ses études de médecine, lui aussi, comme le fils de son ami Salvan. Hélas ! avec une autre nature et sans aucune promesse de talent! Bien que le père eût, par des raisons particulières, résolu de cacheir au jeune homme son voyage et sa maladie, il remonta, pour essayer de le trouver, là-haut, près de l'avenue de l'Observatoire. L'étudiant était sorti. — « Il est avec quelque maîtresse,» — pensa le docteur, qui à d'autres moments aurait souri avec indulgence, malgré tout, à cette idée. Elle lui fit horreur à cette seconde et il ne laissa pas son nom. Il avisa une voiture Deux heures après il prenait le train pour Clermont
La nuit s'écouîa sans qu'il fermât les yeux. Il n'avait pas mangé depuis le dimanche matin. Une
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légère fièvre le tenait éveillé, et le bîmit monotone des roues approfondit tellement la rêverie que cet homme, déjà ému par la certitude de sa fin prochaine, attendri outre mesure par l'attente de ce qu'il aimait le mieux au monde, sa femme et sa fille, se prit à revenir, pour la première fois peut-être, sur toute sa vie, qu'il passa en revue d'un coup, avec la lucidité extraordinaire de mémoire qui se remarque chez les malades et chez les voyageurs.
Onphelia de père et de mère, il avait grandi sans famille, peu aimé, peu heureux, aitre les quatre murs d'un collège de province. A vingt ans, il s'était réveillé de ces dix années de prison, maître d'une petite fortune qui assurait son indépendance, et sans parents pour le diriger. Une certaine facilité à écrire, qu'il prit pour une vocation, l'avait fait rêver de la gloire littéraire. Il partit aussitôt pour Paris avec un recueil de vers dans sa valise. On était en 1836. Pour avoir pleuré sur les Méditations, derrière ses dictionnaires, durant les longues études du soir, et défendu les Orientales à coups de poing dans la cour du lycée, Lacoste se croyait poète. Il l'était au sens habituel et dangereux du mot, qui pour la plupart désigne simplement une créature nerveuse et fine, facile à la douleur comme à la joie, et sans ctSBG remuée par les nobles sympathies. Il manquait
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de la puissance d'expression qui ne s'acquiert pas, et il n'eût jamais consenti à cette analyse continuelle de son propre cœur qui jette l'écrivain hors de la vie et l'introduit dans l'art. Aussi sa ferveiw littéraire dura-t-elle peu. — « Les poètes m'ont guéri de la poésie,» — disait-il en plaisantant, car il avait connu de près quelques-uns des jeunes maîtres les plus célèbres; et sa simplicité de provincial s'était révoltée contre la double existence de ces Parisiens, gens de plaisir autant que de pensée, assez élégants et assez discrets pour ne s'exalter qu'une plume à la main et dans la solitude de leur cabinet de travail. Il avait rencontré un étudiant pauvre et sérieux, ce même Salvan qui devait lui signifier son arrêt de mort. A sa suite, il s'était lancé dans la Science. Il n'était pas assez fort fwur ces études : elles lui furent funestes. Elevé par le vieil aumônier de son lycée, resté chrétien jusqu'à l'âge d'homme, il abjura ses croyances une à une sous la parole de son ami. Il appartenait à cette époque et à cette famille d'esprits dont le délicat et malheureux Jouffroy a écrit la confessioiL Un sentiment trop sérieux de la vie lui interdisait comme un crime le doute et l'indifférence. La foi déracinée entraînait et arrachait avec elle les parties les plus nobles et les plus vives de son cœur. Il connut les révoltes aussitôt réprimées,
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!es retours désolés vers un passé à jamais évanoui, les regrets si voisins des remords, et toute cette lamentation dont l'écho magnifique remplit encore les chants des grands poètes de cette époque. Lui aussi, comme Henri Heine, il tendit les mains vers les étoiles indifférentes; lui aussi, il étouffa dans cet univers géométrique où l'emprisonnait la Science, ou plutôt la philosophie assez courte que certains savants de cet âge appelaient de ce nom. Lui aussi il cria : — a Est-ce là ime réponse?» — La lueur mystique s'était éteinte pour ne plus se rallumer.
Ces idées dévorantes le préservèrent presque absolument de la passion et de la débauche. Cinq années durant, il apprit et il travailla sans relâche; puis son cœur se détendit, la tendresse domina, et, las de cette science pure qui le glaçait, il quitta Paris. On était à un moment du siècle oii les résolutions extrêmes et les généreuses utopies n'étonnaient pas les jeunes gens : celui-ci retourna dans son pays et se lit médecin de campagne à Aydat.
Aydat est un petit village d'Auvergne, situé à six lieues environ de Clermont, parmi les montagnes et les bois, au bord d'un lac. Ce lac d' Aydat n'est pas très grand, mais l'eau en est d'une pureté admirable. Ce n'est pas l'azur sombre du lapis. La turquoise est plus pâle. Un beau saphir trempé de
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soleil donnerait seul l'idée de cette nappe d'eau transparente. Des ajoncs en garnissent les bords, et trois vieilles barques de pêcheurs s'y promènent en toute saison. Le docteur Lacoste fit bâtir au bord de ce lac, qu'un drame romanesque devait plus tard rendre tristement fameux (voir le Disciple), une maison entourée d'un verger. I) desservait quelques bourgs de la plaine et plusieurs hameaux perdus dans les montagnes. Comme sa fortune personnelle lui permettait de ne pas exiger beaucoup de ses malades, il fut vite connu dans tout le pays. L'action utile et la contemplation des champs apaisèrent par degrés SCS tristesses philosophiques, dont toute l'amertume s'amassa au fond de son âme sans plus remonter à la surface. Longtemps cette vie lui suffit Puis, ver» la trente-cinquième année, l'austérité de son âme se détendit Le rêve d'ime famille vint tenter sa solitude. Et il se maria. Il choisit ime fille bourgeoise. Il la voulut très simple, par haine des poètes et des romanciers, qu'il avait trop aimés autrefois. Il fut, non pas heureux, mais content, et la seule douleur un peu vive de cette époque lui vint de son fils. Ce garçon, comme il arrive souvent ressemblait à sa mère. Seulement les qualités de la femme du ménage aboutissaiezkt chez l'enfant à l'^cnsme étimt, commun et intéressé. Son père avait d'abord youitii
l'élever, puis il reconnut vite chez Pierre une irréparable médiocrité, avec un fonds de méchanceté froide. Il se dégoûta de cette éducation, que ses occupations forcées rendaient difficile et peu efficace. Il mit son fils au lycée, comme interne, puis l'envoya à Paris, étudier la médecine. Le jeune homme y travailla peu. Il y fit des dettes, malgré la pension assez forte que lui servait son père. Des dissentiments éclatèrent, si aigus que l'étudiant venait de rester, à la date où commence ce récit, plus de quinze mois sans rentrer à Aydat
Quelques années après ce fils, une fille était venue, que Mme Lacoste avait appelée Céline. Et dans cette route de Qermont à Paris, qu'il savait bien accomplir pour la dernière fois, ce n'étaient pas les souvenira de sa triste jeunesse ou de son mariage sans flamme, ce n'était pas non plus ses rapports avec son fils qui s'offraient volontiers à la mémoire du docteur Lacoste : il les évoquait par contraste, pour que la figure de sa fille se détachât au milieu d'une plus pure lumière. L'amour d'un père ou d'une mère a cela de précieux et de rare que, n'étant point né d'attraits présents et passagers, il embrasse les enfants tout entiers depuis la première heure de leur vie. Aussi M. Lacoste retrouvait-il sous toutes ses formes l'image de cette fille qu'il avait aimée
à tous les instants, et il revoyait les diverses toilettes qui avaient le mieux convenu aux divers âges de sa gracieuse beauté. Comme ses souvenirs affluaient en lui avec une abondance extraordinaire, il ressentit un bonheur amer à les rappeler par ordre, pour mieux approfondir sa douleur, et de crainte que la confusion des temps ne lui dérobât un des chers détails de ce passé... Comme il s'ennuyait de nouveau lorsqu'elle lui était née! Il aimait sa femme, sans doute, mais il gardait tant de choses sans les jamais dire, qu'il la considérait malgré lui comme un être un peu inférieur. Il s'était répété si souvent qu'il aurait un second fils, mais que ce fils ressemblerait au premier, dont la petite personnalité se devinait déjà avec d« traits si détestables. Il y eut donc pour lui dans la venue de Céline quelque chose de doux et d'inespéré, et cette âme d'athée, habituée à toujours attendre le pire, jouit délicieusement de ce bonheur auquel elle avait renoncé par avance. Dans les premières années cependant, Céline grandissait sans qu'il l'aimât autant qu'il devait faire plus tard. Elle n'était guère à ses yeux qu'une gentille poupée. Ce fut par un soir d'autonme, quand elle avait cinq ans, qu'il compwit pour la première fois l'exquise sensibilité de son enfant Ce soir-là, ii rentrait de ses visites profondément at-
triste : une jeune paysanne qu'il avait soignée et saujvée de la mort le mois d'auparavant s'était enfuie à Paris avec le fils d'un riche notaire. Le médecin se repentait presque d'avoir rendu cette malheureuse à la vie. Il se demandait si nous faisons du bien ou du mal aux hommes en altérant l'ordre marqué par la nature. Pendant que sa femme surveillait les derniers apprêts du repas, et que le domestique pansait le chevall en sifflant, il s'était assis sur un banc de pierre devant le rez-de-chaussée. La croisée était ouverte derrière lui, en sorte qu'il dépassait des épaules l'appui de la fenêtre. Le soleil se couchait sur le lac, et le del, que l'eau réfléchissait tout entier, avait revêtu ces teintes étranges dont les grands artistes lombards ont seuls rendu l'incomparable délicatesse. L'horizon était vert et rose. Les rainettes criaient doucement, et leurs murmures singuliers montaient vers les premières étoiles avec une suavité triste qui accompagnait bien ce paysage d'octobre. Une larme coulait le long de la joue du médecin, quand il entendit un gémissement. Il se retourna : sa fille était montée sur ime chaise de la chambre, derrière lui, pour le surprendre et l'embrasser. Elle l'avait vu pleurer, et elle sanglotait Elle ne voulut jamais expliquer ces sanglots. La pudeur des enfants est infinie; aussi souvent ignore-
t-on oomiÂen 3s souffrent, sans se plaindre, d'une parole dure ou d'une indifférence. A partir de cette soirée le docteor considéra sa fille avec plus d'attention, il l'étudia, et découvrit en elle une nature choisie, si fine, qu'il l'admira comme une fleur imique dont il écartait tout souffle trop froid, toute émotion trop violente. Il reconnaissait chez elle, transformées en regards, en g€stes, en intentions natives, les pen-j sées délicates qui avaient visité sa jeunesse. Elle était, visible et présente, l'âme qu'il avait rêvée 'pour lui-même et qu'il n'avait jamais eue, toute de piu^é et de beauté. Il savait déjà qu'une hérédité matérielle compose le sang des enfants du sang des parents. Il apprit que les idées aussi passent dcins la famille, et que la g^âce innée dont nous noiis étonnons est faite des vertus des aïeux qui composent le coeur des générations nouvelles.
Comme il vieillissait alors, et qu'un jeime médecin de valeur s'était établi à Saint- Amand-Tallende, ' petite ville voisine d'Aydat, il était plus Ebre et vivait davantage avec sa fiHe. Ils entreprenaient de longues promenades. Dès les premiers temps, elle marchait bien. Ils parcouraient les volccins d*Auvetgne, dont les cratères, aujourd'hui éteints, affectent les formes bizarres des paysages lunaires. Ils partaient, par les matinées d'aval surtout, pour dé-
jetincr hors de la maiscm. Au printemps, après les premières pluies, les pelouses fletiries des montagnes sont d'une merveilleuse fraîcheur : les bestiaux, lâchés en pleins pâturages, apparaissent sur les pentes; les cJochettes des vaches s'entendent de loin, et l'eau des lacs est aussi bleue que le cieL Sur les hauteurs où poussent les pensées sauvages, ils allaient, son enfant et lui, et causaient, car c'était entre eux une conversation continue. Céline, sérieuse déjà, posait à son père des questions qui affermissaient encore chez ce dernier certaines convictions acceptées d'avance. Les enfants bien nés pensent si droit que leurs impressions renouvellent en ceux qui les aiment l'évidence diminuée de la justice. Aussi parfois arrivait-il à cet homme longtemps éprouvé de se sentir pénétré par l'immense bonté de la nature, au point qu'il prenait son enfant entre ses bras et l'étreignait avec emportement II ne pouvait se rassasier de la possession de cette âme, dont les moindres moments lui appartenaient. Est-il un sentiment plus exquis et plus humain en effet que celui d'un père pour sa fille, alors qu'il y pressent la femme encore à venir, et qu'il voit sous ses yeux, sous ses pensées, éclore cet esprit qui emprunte seulement aux choses leur charme et leur fleur de beauté ? Le père de Céline avadt connu l'anxiété et le
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malaise de nos poètes modernes, il s'en reposait au spectacle des naïves émotions de sa fille. Il respectai pieusement cette naïveté. Sceptique, il la voulut catholique. Rêveur, il défendit qu'on lui apprît la. musique II pensait que les distractions de l'art affinent et exaspèrent encore les sensations. Peutêtre se trompait-il; les sensations inexprimées ne torturent-elles pas davantage, et l'art ne nous guéritil pas de nos misères en nous habituant à les contempler daifâ notre imagination, comme si elles nous étaient étrangères?
Maintenant que ces joies de chaque jour allaient finir, et pour toujours, le médecin en goûtait mieux la poignante douceur. Il se reprochait de n'avoir pas encore aimé assez cette fille qu'il devait quitter si vite. Il demeura seul toute la nuit dans le wagon oii il était monté, et parfois, fou de douleur, il s'étendait sur les coussins, la tête dans les mains, pour sangloter comme un enfant. Au petit jour, il arrivait à Clermont. Des courses forcées pour ses paysans, des visites, quelques emplettes le retinrent à la ville la matinée et une partie de l'après-midi. Il n'entra dans Aydat qu'à la nuit tombante. Les lanternes de la voiture étaient déjà allumées, et c'est dans uae clarté tremblotante et presque
sinistre que lui apparut le visage de Céline, lorsque le cheval s'arrêta devant la porte de la maison
Céline avait alors dix-neuf ans; elle était petite, les épaules et la poitrine un peu étroites. Il semblait qu'elle eût juste assez de corps pour porter sa tête, qui était charmante. Ses traits n'étaient pas réguliers. Ils plaisaient par l'expression d'une bonté vraiment céleste. Son soTirire surtout était particulier; il ne s'arrêtait pas sur les coins des lèvres, il animait et il éclairait à la fois les joues, le front, les grands yeux bruns, tout le visage. Ses cheveux châtains étaient simplement relevés et tordus au-dessus de la tête. Ces beaux cheveux faisaient la seule coquetterie de la jeune fille.
Elle accueillit son père avec une gaieté attendrie et contenue; mais, par une divination réelle de son amour, à peine l'eut-elle embrassé : — « Tu souffres ? » dit-elle vivement
— «Moi?» fit le docteur en tressaillant, «ce n'est rien. Ce long voyage m'a fatigué; j'ai si peu dormi ! . . . Où est ta mère i »
— < Chez le père Antoine, tu sais. Il va plus mal.
H ne passera :p)as la nuit » — Puis, en secouant la tête, Céline ajouta : — « Sa fille était ma camarade de première communion; elle n'avait plus que lui au monde. Que deviendra-t-elle maintenant? Elle l'a fédt administrer ce matin. »
M. Lacoste ne répondit pas, cette rencontre d'un malheur semblable au sien dans la maison d'un pauvre laboureur le toucha vivement. On débarrassait la voiture. Ce désordre et l'obscurité qui gagnait lui permirent de dissimuler l'altération subite de ses traits. Ils dînèrent et s'établirent ensuite, comme del coutume, dans la grande chambre du premier étage. Le docteur Lacoste s'assit, et il regarda longtemps, sans rien dire, ce tableau d'intérieur, tout disposé pour un peintre : la table rapprochée de la cheminée, l'éclat du feu mêlé à la lumière plus douce de la lampe, les vieux meubles perdus dans ce demi- jour, sa femme et sa fille assises à leur ouvrage. Au dehors, la nuit avait enseveli la campagne dans un silence infini, que troublait à peine par instants le gémissement d'un char attardé. Céline et sa mère causaient seules; elles projetaient ensemble un grand voyage. Un oncle de Mme Lacoste, qui se faisait vieux, demandait sans cesse Céline pour orne saison. La liedson des idées amena l'entretien sur les misères d'une
vieillesse isolée. De là les dciix femmes aventurèrent leur pensée sur l'avenir obscur de leur propre famille. Mme Lacoste voyait d'avance Céline mariée auprès de la maison natale, fière et heureuse à la fois comme fille, comme femme et comme mère. — L'illusion de cette causerie était trop légitime et trop menteuse pour que le père pût y assister sans désespoir. Il se savait condamné, et, pendant que la voix attendrie de Céline ou de sa mère s'arrêtait complaisamment sur quelque détail de bonheur intime, le médecin se représentait exactement, par une ironie douloureuse, la fin de ceux qu'il avait soig^iés pour le mal dont il mourrait lui-même. L'angoisse physique l'effrayait peu; mais il comprenait qu'il est difficile de mourir lorsqu'on meurt seul et qu'on est aimé. Convenait-il de laisser leur sécurité à œs deux femmes? Une lutte pénible le déchirait. S'il se taisait, il reculerait seulement l'explication. Ses manières et son régime allaient changer. Ignorantes, les deux femmes s'en inquiéteraient davantage. L'incertitude de leur crainte entretiendrait leur espérance. Elles souffriraient plus. S'il parlait, elles seraient bouleversées dès l'abord; mais ne s'accoutumeraient-ellcs pas à l'idée de le perdre, durant les longs mois de sa maladie ? Il y a aussi un invincible désir qui pousse l'homme à raconter ses angoisse?,
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Extraordinaires déjà par eux-mêmes, l'isolemenl ?ét le silence deviennent horribles s'ils sont compliques de désespoir. M. Lacoste voulut en finir; il parla, il avoua d'un coup toute l'histoire de sa maladie, et ses craintes, et le motif de son voyage à Paris, et l'arrêt du docteur Salvein. Il disait ces choses d'une voix presque calme. Sa résolution et son aveu l'avaient soudain apaisé. Il lui semblait qu'il donnait une consultation pour un autre; le métier l'emportait sur la douleur.
Il fut effrayé des effets de sa parole : Mme Lacoste pleurait, la tête dans les mains; Céline avait laissé tomber à terre sa broderie, elle n'avait pas bougé durant tout le récit de son père, elle le regardait, et de grosses larmes coulaient abondamment le long de sa figure. Il lui tendit les bras, elle s'y jeta, et l'explosion de son chagrin fut si violente que tout ce corps frêle de jeime fille était agité par les sanglots. Il crut un moment qu'elle étoufferait, et il lui ordonna presque sévèrement d'aller reposer.
Lorsque la jeune fiUe eut dit ses prières du soir et se fut couchée, elle ne put dormir. Elle se représenta la mort prochaine de son père avec une pré^ cision incroyable; elle pleura, elle gémit comme auparavant, et elle goûta mie sorte de plaisir à écouter^
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le bruit de sa souffrance. Enfin le trouble la jeta hors de son lit; elle courut à la croisée, qu'elle ouvrit Sa chambre était en vue de l'église et du lac à la fois. La lune, à peine levée, donnait à cet horizon nocturne un aspect mystique et désolé. Des parfums de printemps venaient de la plaine et se mêlaient aux senteurs des bois, des ravines, que les vents entraînaient du fond des gorges des montagnes. Céline n'y prit pas garde. Elle regardait sur la blancheiur de la route se détacher fortement les croix du petit cimetière, éclairées en arrière par la lune. Les tombes du village étaient dans l'enclos même de l'église, au bord du chemin. Céline fut épouvantée. Cette image funèbre et religieuse éveilla en elle des craintes singulières. Elle pensa que bientôt son père dormirait là. La croix lui rappela le Christ, et, l'incurable souci de se rassurer contre l'éternelle séparation la transportant, elle sourit douloureusement au paradis qu'elle apercevait dans son rêve, lorsque tout à coup ces images évoquèrent en elle le souvenir de l'irréligion de son père. Il ne communiait jamais, il ne mettait jamais les pieds à l'église. Céline n'avait pas osé le juger jusqu'alors, elle le vénérait trop ; mais à cet instant, par un sacrilège passionné de sa douleur, elle songea qu'il serait damné. Il mourrait sans les derniers sacrements. —
« Damné !» — La profondeur de ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, se révéla à elle si brusquement qu'elle ferma la fenêtre avec effroi; elle courut à son lit, toute glacée. — «Ah!» murmurait-elle en s'endormant enfin, brisée de fatigue, « je le sauverai ! »
Le lendemain, lorsque à son lever elle ouvrit toute grande la croisée de sa chambre pour respirer l'air frais qui venait du lac, la matinée était charmante, les premiers gazons et les premières feuilles luisaient au soleil, trempés de rosée. De légères vapeurs transparentes flottaient sur l'eau; à l'horizon, des bandes roses s'effaçaient dans l'azur fin, presque gris perle, du ciel. La jeune fille était d'ordinaire heureuse pour la journée quand ses premiers regards rencontraient un paysage riant et reposé. Elevée en pleins champs, elle vivait réellement de soleil : aussi sa douleur violente s'évanouit-elle à demi sous cette influence bienfaisante de la lumière et du printemps. Dans toute situation de la vie, même triste, même désespérée, il y a un côté moins sombre que notre âme recherche ou évite selon qu'elle veut s'affliger davantage ou se consoler un peiL Le principe de l'extrême tristesse réside en nous-mêmes plus que dans les choses. CéHne réfléchit aux paroles de M. Lacoste sans cette inquiétude terrible qui la
veille l'avait précipitée hors de son lit, épuisée et sanglotante. Il faut tout dire : ce n'était plus la maladie de son père dont le souvenir l'obsédait. Cette crainte humaine était comme emportée et noyée dans la crainte surnaturelle de la damnation. Chez cette jeune fille d'une dévotion si profonde, allait se développer unie exaltation religieuse semblable à celle dont étaient animées ces mères du moyen âge, qui tuaient leurs enfants pour leur assurer le paradis. Ce fut donc avec un soulagement délicieux que Céline se dit : — « Suis-je folle ! » — Elle regardait une barque de pêcheur s'avancer sur le lac d'un mouvement doux et balancé. — « Mon père m'auraitil élevée pieusement, s'il n'était religieux lui-même ? Comme beaucoup d'hommes du monde, il ne pratique pas ; mais il sera facile de le ramener à Dieu. » Au fond de sa pensée, d'ailleurs, Céline était d'une foi trop entière pour admettre une seule minute que son père ne crût pas à la vérité de la religion. La tolérance est une vertu de sceptiques, elle s'établit dans les sociétés délicates, mais amoindries. Lorsque le principe de la certitude n'est encore ni atteint ni déconcerté, l'esprit ne comprend pas qu'un être humain, intelligent et sincère, doute en présence de l'évidence. Le docteur Lacoste n'était pour sa fille ni un imposteur ni un fou : donc il croyait La tris-
tesse de Céline fut ainsi adoucie par l'espérance, et les premières semaines qui suivirent le retour de M. Lacoste s'écoulèrent presque heureuses pour le père et pour l'enfant. Mars et avril furent magnifiques cette année-là, et la beauté de la saison, en même temps qu'elle retardait chez le père les progrès du mal, entretenait chez la fille ime invincible confiance. Leur vie n'avait guère changé. Ils se promenaient comme autrefois; mais les montées étaient interdites à M. Lacoste. Aussi avait-il annoncé qu'il se retirait et qu'il ne visiterait plus ses malades. II réglait des affaires d'argent, et il consacrait ses dernières forces à rédiger un ouvrage sur la flore d'Auvergne, pour lequel il avait composé avec sa fille bien des herbiers. Comme elle l'aidait dans cette occupation, ils se quittaient peu. Cependant, persuadée qu'un mot d'elle suffirait à décider la conversion du médecin, elle ne prononçait pas ce mot. Dès le premier jour, le docteur avait défendu qu'on lui parlât jamais de sa maladie. Mais pouvait-il empêcher les deux femmes de se confier leurs craintes l'une à l'autre, alors qu'il n'était plus là ? Durant les après-midi, tandis qu'il recevait ses débiteurs ou son notaire, elles demeuraient seules au rez-de-chaussée^ elles travaillaient, elles rangeaient dans les hauts et profonds bahuts le linge et les vêtements, elles les
réparaient, ft la conversation allait comme l'aigtiille. Mme Lacoste avait toujours été la confidente des pensées de sa fille, et cette dernière voulut un jour la questionner sur le point obscur et douloureux de sa pensée.
— 0 Maman,» lui dit-elle subitement et sans préparation parce que le sentiment était trop fort, « crois-tu que tous ceux qui meurent sans confession soient damnés?»
— « Pourquoi me demandes-tu cela ? »
— « Potu: rien, pour savoir, » fit Céline en rougissant. «Ma mère ne me comprend pas,» se dit-elle tout bas en même temps.
— « Ah ! Jésus Dieu ! » reprit la mère, « c'est pour ton père que tu fais cette question. Vois-tu, Dieu est si bon! Quand on a toujours été charitable et honnête, que l'on se confesse ou non, qu'importe ? »
Il y eut un silence, interrompu seulement par le bruit monotone de la vieille horloge placée dans un coin de la chambre. C'était dans la salle à manger que les deux femmes causaient ainsL La mère, qui depuis un an portait des lunettes pour travailler, les avait ôtées et les essuyait avec son mouchoir. Céline cousait en tremblant... Elle était toute révoltée. Mme Lacoste avait parlé comme une excellente femme, mais incafMible de pousser une idée à ses
dernières conséquences. Céline sentit que ces paroles avaient creusé entre elles \m abîme. Elle n'essaya pas une seconde tentative. Elle n'implora pas non plus les conseils de son confesseur. Ce prêtre, qui l'avait vue enfant, la traitait un peu comme une petite fille bien sage. Il était très honnête et très convaincu, mais peu intelligent des troubles du cœur. Les paysans et les bourgeois de campagne qu'il dirigeait ne l'avaient guère habitué aux complications que la pensée introduit dans la sensibilité. Céline donc, réduite à ses propres ressotirces, inventa une ruse qui lui sembla infaillible.
C'était l'habitude que le dimanche elles allassent à la grand'messe, sa mère et elle. La domestique assistait à la messe basse. Quelquefois Mme Lacoste, pressée par les soins du ménage, s'était rendue à cette première messe, et Céline, trop pieuse pour manquer la grand'messe, y avait été accompagnée par la domestique. Pour rien au monde, M. Lacoste n'aurait souffert que sa fille sortît seule, même dans ce petit village d'Aydat II conservait à cet endroit une crainte puérile, insurmontable, depuis qu'une bête échappée avait blessé Céline encore petite. Par la même raison, il s'était interdit de posséder une barque sur le lac Sa sollicitude était inquiète, irréfléchie et passionnée comme celle d'une mère. Ce-
line le savait et comptait sur cet amour exagéré. Depuis longtemps, la domestique, villageoise des montagnes, demandait quelques jours de liberté pour revoir sa mère et son pays; Céline fit en sorte que ce congé tombât un samedi et un dimanche.
— « Alors j'irai à la messe basse, » dit Mme Lacoste; «mais toi, qui te conduira à l'église?»
— «Eh bien! Mme Doucet, par exemple.» — C'était le nom d'une vieille dame dont la petite-fille, morte depuis deux ans, avait joué longtemps avec Céline. La bonne dame, en souvenir de cette liaison, aimait beaucoup la fiHe du médecin et s'asseyait près d'elle à la chapelle; souvent elles faisaient routa ensemble.
Le dimanche matin, quand le premier coup de li grand'messe sonna, Céline était seule dans la chambre d© son père, habillée, son livre d'heures à la main.
— <( Ah! quel malheur!» s'écria-t-elle.
— «Qu'y a-t-il, mon enfant?» demanda le père. — ■■ « Il y a que je suis une étourdie. Nous avons
laissé Suzette partir hier, maman a ent«idu ce matin la messe basse. . . »
— « Et tu n'as persoime pour te conduire à l'église; tu ne peux pas aller seule cependant. Eh bien?...»
— « Quoi, papa ? » demanda-t-elle en rougissant <le cette question, qui était un vrai mensonge
— (( Apporte-moi ma camie, mon habit et mon chapeau. Je te conduirai »
— « Que tu es bon! » répondit-elle en l'embrassant vivement — Jamais elle ne l'avait tant aimé.
— « Tu n'es qu'une rusée, » — lui dit tout bas sa mère sur le pas de la porte, et Céline rougit encore. Elle était trop heureuse. Elle se représentait par avance l'étonnement des paroissiens. Elle en jouit aussitôt, car l'arrivée de M. Lacoste à l'église sembla si extraordinaire que toutes les têtes se retournèrent
— - « Il faut qu'il soit bien malade, » murmtirait-' on. — Le secret de son voyage à Paris n'avait pas été si bien gardé que les voisins n'eussent deviné ou appris la vérité par les domestiques. Quelques paysans libres penseurs qui jouaient au bouchon sur la place pendant le service se moquaient t « Ah ! ah! le curé veut que Mlle Céline prenne le voile. C'est un bon héritage pour eux, » ajoutaient-ils avec mépris. cAh! les brigands!...»
La pauvre petite était bien loin de soupçonner ces ignobles propos. Abîmée dans cette pensée unique qu'elle sauvait l'âme de son père, elle connut plus que jamais les effusions du cœur et les tendresse?
exaltées de la prière. Si elle était descendue en ellemême, elle aurait frémi de contempler l'étendue et l'ardeur de la passion mystique dont elle jouissait alors avec folie. Le mauvais orgue touché par le maître d'école la transportait Elle ne savait pas apprécier les nuances des phrases, il lui suffisait qu'un peu d'harmonie enveloppât et caressât son rêve. Sans image distincte des choses, sans raisonnement, elle se perdait dans une délicieuse extase qui lui tirait des larmes. M. Lacoste, lui, ne devinait pas les émotions de sa fille. Tout le temps que dura la messe, il resta debout, les bras croisés. Il n'apercevait dès longtemps dans cette cérémonie qu'im frein pour le peuple. Aussi, le dimanche suivant, ne fut-il pas médiocrement surpris quand sa fille lui fît la même demande. Céline en effet fut imprudente. Elle voyait déjà son père tel qu'elle le souhaitait Son désir avait été trop aisément réalisé une première fois; elle était d'ailleurs de ces créatures trop violentes pour qui la distance entre le rêve et la vie est toujours un étonnement Sa mère l'avertit en vain. A la même heure que le dimanche précédent, la fille était devant le père.
— «Es-tu prêt pour la messe ce matin?» lui demanda-t-eîle en souriant
Il ïa regarda d'un air indifférent qui la troubla.
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— « Tu n'as donc pas ta imère? »
— « Si, mais... » — Elle était confondue et n'acheva pas. Elle s'enfuit en pleurant. Il n'en fallut pas davantage au père pour comprendre une partie de la vérité. Pourtant cet honame, si intelligent et si habile d'ordinaire, fut trompé par le souvenir des sottes plaisanteries à la Voltaire entendues dans sal jeunesse. Il eut la naïveté de croire sa fille victime d'un complot de prêtres et de sœurs qui la poussaient à le convertir. Il ne vit ni la vraie place ni la vraie profondeur du mal. Il laissa ainsi passer le moment on il aurait g^éri peut-être cette t folie de la croix» qui grandissait chaque jour.
Céline cepjendant partait désolée. Elle comprenait que la victoire était difficile et que le cœur de son père n'était pas chrétien. Comme il arrive quand on a trop espéré, elle craignait trop, et, incapable de contenir le flot de ses impressions, elle voulut enfin consulter son confesseur. La chapelle était déserte quand elle y entra, par un jour orageux d'été, vers cinq heures de raprès-midi. Quelques vieilles femmes étaient agenouillées sur la pierre et priaient silencieusement Céline tremblait quand la grille du confessionnal s'ouvrit Elle avoua tout au prêtre, et ses premières espérances, et son succès, et son découragement Cet aveu ne sortit pas simplement et ua.-
turellement de son cœur, elle n'avait pas la conscience exacte et complète de ses propres sentiments. L'abbé Barthomeuf — c'était le nom du prêtre — y vit plutôt un enfantillage respectable qu'une passion, mais il comprit que ce zèle insensé irriterait le père, et il eut la franchise de répondre à Céline par une gronderie. Il lui cita le précepte du Décalogue : tTu honoreras ton père et ta mère.» Il lui raj>pela le dogme de l'Eglise : «Nul ne doit penser de l'âme d'un autre qu'elle est damnée;» enfin il la blâma d'avoir jugé celui qu'elle devait respecter, et fl lui dit que si elle ccmtinuait il devrait lui refuser l'absolution.
En d'autres temps, la jeune fiîle aurait plié soua cette menace, terrible pour elle ; mais l'idée fixe l'envahissait, l'obsédait Elle osa penser par elle-même. Elle consulta les livres imprimés, auxquels elle portait un naïf respect. Elle se sentait isolée, et toujours elle se heurtait à ce texte qui dit qu'un péché mortel sans contrition parfaite mène à l'enfer; — et comment son père aurait-il la contrition parfaite, puisqu'il ne croyait pas en Dieu? L'angoisse fut telle qu'un jour, à une question de M. Lacoste, elle répondit en avouant toute la vérité.
Le moment était mal choisi Le médecin avait, le matin même, constaté uae aggravation de son état
— « Quoi î » 6'écria-t-41, « cm ne me ilaisscra pas mourir tranquille! » — La scène fut presque viol^Eite. Il traita Céline avec une sévérité qu'elle ne lui connaissait pas. Elle en demeura anéantie Le lendemain, il se repentait déjà de sa colère, et les jours qui suivirent une singulière évolution commença de s'accomplir dans les pensées de cet homme Lai désolation de Céline répandait une teinte de tris^ tesse sur toutes ses idées; puis il se considérait comme la catise du malheur de son enfant, et il ne se pardonnait pas d'avoir favorisé chez elle la piété excessive qui la dévorait. Ce mépris qu'il conçut pour lui-même le portant à s'exagérer son insufjÈsance en toutes choses, il se prit à douter de ses convictions philosophiques. Ne les avait-il pas adoptées par faiblesse, sous l'influence de Salvan, par exemple ? Ces réflexions le déchiraient en tous sens, sans qu'une seule dominât et fît taire les autres. Céline en outre pâlissait et maigrissait chaque jour, et sa tendresse pour elle le portait à désirer, sans se l'avouer, ce qu'il savait devoir la rétablir. Il arrivait d'ailleurs que chacun d'eux se croyait coupable et, par amour pour l'autre, affaiblissait tous les jours ses prétentions. Cela les rapprochait beaucoup, et Mme Lacoste les aurait réunis, si elle eût été plus iateHigente; elle restait neutre et avait peur. Il était
donc nécessaire que l'occasion s'offrît d'eUe-^même. Il vint un moment, à la suite de ces contrariétés, où la maladie fit de rapides progrès. Les jambes du docteur enflèrent II garda la chambre. Comme il était devenu presbyte, il ne pouvait lire lui-même qu'avec peine, et les lunettes lui alourdissaient bien vite la tête. La lecture était cependant sa seule distraction. Il s'ennuya. Céline était trop faible pour lire tout haut, son père craignait de la fatiguer. Mme Lacoste ne savait ni mettre le ton, ni suivre bien de la voix le sens des phrases; un jour donc, Céline dit au docteur : — «Est-ce que tes yeux t'empêcheraient de voir une carte à jouer?»
— « Non, ce sont les petites lettres qui m'échappent. »
— 0 Alors, je t'ai trouvé une distraction, car tu t'ennuies. Voyons, dis la vérité, tu t'ennuies? Ce n'est pas ma faute, je ae suis qu'une petite fille. »
— 0 Petite fille, dites-moi donc vite le jeu que vous avez découvert pour amuser votre père malade?»
— « Ce n'est pas si facile que cela. D'abord il faut que tu te confesses à moi.» — Le mot confesser la fit rougir; elle l'avait dit sans intention cependant «Tu as joué aux cartes quand tu étais jeune ? »
— <( Oui; mais, ma pauvre petite, ton jeu n'est
pas possible. Tu ne veux pas apprendre le piquet, n'est-ce pas ? »
— « Aussi n'est-ce pas de moi qu'il s'agit »
— « Bon ! et quel est le mystérieux personnage ? »
— (( C'est mon secret; demain il sera là. Par exemple, tu le recevras bien, n'est-ce pas ? »
Le malade en était venu à ce point qu'il avait besoin de ces câlineries de langage. L'enfant les lui prodiguait avec une coquetterie filiale. H s'y laissait toujours gagner ; aussi ne fut-il pas affecté trop péniblement lorsque Céline lui amena le curé, car c'était là le joueur dont elle avait parlé à son père. Le médecin fut même heureux de réparer ainsi ses torts envers elle, et dans l'accueil bienveillant qu'il fit au prêtre peut-être y avait-il la joie secrète de reprendre les habitudes les plus anciermes de ses soirées d'étudiant? Il semble, lorsqu'un homme va quitter la vie, que tout son être s'en aille peu à peu, et que ses plus lointaines années remontent en quelque sorte vers lui. C'est ainsi qu'il retrouve un peu d'agrément à des plaisirs médiocres et dès longtemps abandonnés.
L'abbé Barthomeuf n'avait jamais été reçu dans la maison sur un pied d'intimité. Aussi les parties de piquet furent d'abord silencieuses. La familiarité du jeu conduit vite aux conversations^ si bien que le
médecin dit un soir, — il avait en main quinte et quatorze et gagnait ? — <( Vous serait-il égal, monsieur le curé, de dire la prière id, le soir, avant votre départ ? »
L'abbé en perdit la suite du jeu — « Pourquoi cela, docteur ? » demanda-t-iL
— « C'est bien simple : ces dames vont chaque soir, à six heures, après le dîner, prier à l'église. L'automne s'avance, une fliixion de poitrine œt vite prise. »
Le prêtre regardait la jeune fille. Il lut tant de joie dans ses yeux qu'il accepta aussitôt, et à partir de cette époque, tous les soirs, vers neuf heures, les domestiques entraient. On s'agenouillait, et l'abbé Barthomeuf disait les prières du soir. Céline et œ, mère répondaient les priez pont nous des litanies, et l'impression de ces voix pieuses, dans cette salle à demi éclairée, durant les mélancoliques soirées d'automne, pénétrait M. Lacoste lui-même. Il demeurait assis dans son fauteuil à cause de ses jambes, mais bientôt il fit le signe de la croix. Alors Céline fut heureuse; avec quelle ferveur elle poussait au ciel ses oraisons pour que son père achevât de se convertir !
Or, un matin du mois de novembre, le docteur Lacoste lisait silendeusement au coin du feu. Ce-
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line mettait le couvert pour k déjeuner. La neige était prématurément tombée cette année. Le lac, qu'on apercevait par la fenêtre, semblait tout noir au Dfiilieu de la blancheur extraordinaire de la plaine. Tout à coup îe livre du docteur glisse à terre. Céline se retourne. M. Lacoste ne remuait plus. L'enfant épouvantée courut à lui. Il était mort
Pierre Lacoste arriva de Paris assez vite pour épargner aux deux pauvres femmes la douleur des derniers devoirs. La cérémonie funèbre fut très touchante. Tous les pauvres paysans que M. Lacoste avait si souvent consolés tinrent à honneur d'y assister. Céline était au lit avec la fièvre. Elle fut malade longtemps» puis la jeunesse la sauva, etj bien qu'une légère toux sèche lui fût demeurée, elle put, sans trop de malaise, reprendre son aocienne vie. On n'a en soi, a dit un sage, ni de quoi toujours souffrir, ni de quoi toujours aimer. Pendant toute une aimée, les ressources de sa douleur s'étaient comme épuisées, et l'idée religieuse n'aurait peut-être pas reconqtiis son emipire exdusif sur cette âme pioîoadém&aX
atteinte, si la jeune fille avait pu voir ses espérances refleurir à l'ombre d'une affection aussi dévouée et aussi délicate que l'avait été celle de son père. Elle était triste encore, bien triste, mais elle se répétait souvent que la miséricorde divine est infinie, et elle vivait, s'abandonnait à ime sorte de regret vague, au fond duquel sommeillait cependant un souvenir de douleur qu'un rien devait suf&re à réveiller.
Pierre Lacoste avait commencé à dépouiller la succession de son père. Il se trouva que le docteur laissait environ vingt-cinq mille francs de rente à ses héritiers; mais, par un testament daté de l'année précédente, il assurait à sa veuve et à sa fille une situation qui réduisait pour plusieurs années la part du fils à sept mille francs. Ce n'était pas le compte du jeune homme; son père l'avait trop bien jugé. Apre au gain, décidé à faire fortune par tous les moyens, il arrivait à Aydat avec l'intention de se lancer dans la politique A Paris, il s'était nourri de journaux, et il comprenait qu'au milieu des paysans, riche, fils d'un père vénéré, et pour p>eu qu'il étalât des opinions hardiment démocratiques, dans la crise d'illusion républicaine qui commençait de ressaisir la pauvre France, en peu de temps il ferait partie du conseil général. Le passage à la députation serait
facile, et voici que tout son espoir était déçu. — «Sept mille francs!» se répétait-il; «mais c'est à peine de quoi vivre!» — et sa pensée se perdait en d'inquiètes méditations où se mêlaient confusément des rêves d'orgueil, des souvenirs de jouissance, des rancunes contre sa mère et sa sœur, des projets pour trouver de l'argent
Le docteur Lacoste ne soignait sans rétribution que les malades indigents; aux autres, il demandait peu, mais il demandait quelque chose, et il tenait soigneusement son registre de créances. Un soir, Pierre en vint à songer à ce livre, dont son père n'avait pas voulu parler dans son testament. Le médecin avait désiré qu'on ne pressât pas trop vivement ses derniers débiteurs, et en conséquence il avait négligé de mentionner cette somme dans ce document si précis d'autre part. Pierre prit la lampe et descendit dans le cabinet du mort.
La pièce était encore telle que le docteur Lacoste avait coutume de la disposer, La pieuse sollicitude de Céline n'avait ni déplacé im, meuble, ni écarté un livre Pierre alla droit au secrétaire La clé était sur la serrure, il ouvrit, et il eut bientôt trouvé le cahier, D le feuilleta silencieusement, debout, et reconnaissant que la somme était ronde, — il s'agissait de quinze mille francs environ : — « Cet argent-
là sera rentré dans trois mois, » murmtira-t-i! entre ses dents. Puis il poussa soigneusement le tiroir du meuble et sortit, comme il était entré, sur la pointe du pied, le cahier d'une main, la lampe de l'autre. S'il avait retourné la tête, il aurait vu Céline, épouvantée, à genoux, le suivre des yeux avec l'expression de visage d'un prêtre dont on profanerait l'autel au moment même du sacrifice. La pauvre fille était venue cette nuit même prier dans l'appartement de celui qu'elle pleurait. Elle ne comprenait pas ce que son frère avait fait, elle ignorait le prix et peut-être l'existence du livre dérobé; mais ce mystère, cette visite nocturne, ce pas silencieux, tout cet appareil du vol la troubla si profondément qu'elle en parla dès le lendemain à sa mère.
Mme Lacoste s'entendait, elle^ aux affaires d'argent Elle comprit du coup au récit de sa fille lai cause et l'objet de l'action de Pierre. Elle s'en assura et ne craignit pas d'affronter son fils. Une scène terrible eut lieu, et Pierre sortit de la maison en jurant qu'il n'y remettrait pzis les pieds. Sa sœur voulut le retenir sur le seuil, il la repoussa rudement en lui criant : — «Toi, tais-toi, tu n'es qu'une hypocrite. Après avoir torturé les derniers jours de mon père, je le sais, tu me voles mon héritage ! » — Est-il nécessaire d'ajouter gue le livre de créances resta dans
les mains du jeune homme, qui se fit payer en quelques mois la somme presque entière?
Certes ce n'était pas l'argent que regrettait Céline; mais les dernières paroles de son frère, ce «je le sais» surtout, prononcé avec cet accent, l'épouvantaient, et les émotions de ces derniers jours avaient trop ébranlé sa raison pour qu'elle pût, sans faiblir, supporter cette nouvelle secousse. Alors commença pour elle une arise de scrupules provoqués par cette accusation, et elle se mit à se demander, avec une angoisse grandissante, si elle n'avait pas, en effet, vraiment torturé les derniers jours de celui pour lequel elle aurait avec tant de joie donné sa vie et versé son sang. Elle s'efforça de se représenter jour par jour les dernières semaines de son père, avec l'espérance de s'y retrouver innocente de ce qui lui semblait le plus grand des crimes; et voici que par une opération d'esprit naturelle, une sorte de lutte commença de s'établir entre ce nouveau scrupule et celui qui tenait au fond même de son cœur. Non. Elle n'avait pas torturé les derniers jours de son père. Au contraire, ce fut le remords de n'avoir pas pressé sur lui davantage qui se mit soudain à grandir en elle. Il avait été près de la foi. Elle le voyait faisant la prière, ébauchant le signe de la croix. Qu'elle eût insisté, et il se confessait! Au lieu qu'elle l'avait
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laissé s'en aller ainsi, sans repentir, — pour tomber, où? Où?... A cette idée tout son être se rejetait en arrière, et elle se prenait à se reprocher son silence comme une criminelle faiblesse, sa douceur comme une certaine lâcheté. Dès lors entre le regret désespéré d'avoir fait souffrir son père et celui de n'avoir pas assez fermement agi, une période d'horrible anxiété commença pour elle, qui ne devait plus cesser. Dans la solitude absolue où elle vivait, les seuls événements de son existence étaient ces deux pensées contraires, et, que l'une où l'autre fût vraie, à ses yeux elle n'en était pas moins coupable. Elle se sentait enveloppée de je ne sais quel malheur; il lui semblait que, marquée au front d'un signe de réprobation, elle effrayait et repoussait les êtres qui l'entouraient Comme on la croyait poitrinaire, pas un jeune homme en effet ne pensait à la pauvre isolée, qui dépérissait chaque jour.
Ce fut ime douloureuse agonie et bien longue. Au bord de ce lac délicieux, Céline ne cherchait dans les cuisants souvenirs de ses anciennes promenades qu'un aliment à ses remords. L'esprit dévora le corps en sept mois. Elle y aida tant qu'elle put. Elle jeûnait, se macérait, se blessait même, s'interdisait le sommeil De la dévotion la plus outrée, elle passait
à une sorte de révolte sacrilège. Le fanatisme la précipitait dans rimpiété. Elle en voulait à Dieu quelquefois comme à im ennemi, et elle imaginait, pour échapper aux consolations de sa mère, des comédies de gaieté qui trompaient la vieille dame. Enfin le terme fatal arriva. — « Elle était toute consumée de fièvre, » me disait la vieille montagnarde qui m'a raconté le dénouement de cette folie tragique, « et si maigrie, si pâlie, qu'elle fctisait peur à voir. Un matin, sa mère envoya en toute hâte chercher M. le curé. Il n'a pas raconté comment elle a fini Elle était seule avec sa mère et lui; mais, croyez-moi, monsieur,» ajouta-t-elle plus bas et presque avec effroi... «elle est morte comme son père...»
— « Comme son père ?. . . » m'écriai- je tout étonné.
— « Oui, monsieur, à preuve qu'on lui a dit seulement une messe basse, et qu'il a fallu tme permission pour la mettre en terre sainte. Vous comprenez, elle n'a pas voulu aller là oti M. Lacoste n'était pas. . . Je sais l'horrible chose qu'elle a faite. . . mais je ne la dirai pas...»
Il est certain que cette mort mystérieuse a laissé dans ces contrées ignorantes une sorte de légende triste et terrible autour de la mémoire de Céline. Je suis arrivé, à force de recherches, à découvrir la nature de cette action dont la paysanne ne voulait
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même pas parler. A sa dernière minute, la fille du docteur Lacoste a eu comme un accès de frénésie." Elle a repoussé la communion que lui donnait le prêtre d'un geste si violent que l'hostie est tombée à) terre, en criant ces mots, énigmatiques pour tous,| mais d'une signification trop claire pour ceux qui ont deviné son secret : a Ah! sans toi, non...» Quoi! qu'il en soit de ce dernier et singulier épisode, elle repose maintenant, et pour toujours, sur les bords de œ lac où elle a vécu, auprès de ce père qu'elle a tant regretté, et sans lequel elle semble bien n'avoir pas voulu du Paradis. Mais si ce Paradis, qu'elle a blasphémé ainsi en y croyant, existe vraiment, s'il se rencontre quelque part ce lieu de lumière, de rafraîchissement et de paix dont parle la plus touchante des prières, ce geste de refus ne le lui a-t-il pas ouvert tout au contraire, et avec elle à celui pour qui elle a tant souffert, tant expié, à qui elle a voulu sacrifier même son salut étemel? Que signifierait sans cela le mot de la grande promesse : « Qui amat animant suant ferdet eam, et qui odit animant suam in hoc mundoy in viiam œternam custodit eam?^
Paris, février 1873.