ÉTUDE DE PAYSAN
Gabriel Vicaire.
(ÉTUDK DB paysan)
Il était neuf heiires du soir, et depuis sept heures on daaisaitLe bal battait son plein, disaient les marins, qui s'essuyaient le front entre deux contredanses. Surchauffée par l'acre fumée du tabac et la forte exhalaison des liqueurs, l'atmosphère suait l'ivresse, mais non l'ivresse parisienne si aiguë, si intelligente, qu'elle donne l'idée d'une dégradation douloureuse. C'était une bonne joie énergique et rude, la franche gaieté des jeunes pêcheurs qui ont travaillé cinq nuits sur six dans leur semaine, humé le vent, ramé, peiné, risqué leur peau, et oui, avant de reprendre la mer à la marée haute, se rigolent tout leur saoul en compagnie des belles filles du pays. Et ils s'en donnaient à cœur joie, cette nuit-là, les solides garçons du Tréport, dans la salle de ce bal situé awj portes de la ville, et ils dan-
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saient, en costume de pêche, dans leurs épaâs tricota de laine brune, la pipe à la bouche, la casquette ou le béret sur le derrière de la tête, sautant, tapant leurs larges pieds contre le plancher, sans chahut, sans dégingandage du corps, les deux mains ouvertes et carrément campées sur la croupe de leurs danseuses, hardies luronnes qu'ils empoignaient comme ils empoigneraient leurs avirons dans quelques heures. Et allez-y! Les violons grinçaient, les cuivres ronflaient, les jupes tournaient, les rires partaient, — un brouhaha du tonnerre de Dieu, à couvrir le beuglement d'une mer montante.
Lorsque Jean Maquenem entra, dans son tmiforme de sergent de l'infanterie de marine, personne ne se retourna, tant les danseurs absorbaient profondément l'attention. Lui non plus ne salua personne, il chercha des yeux une place libre à une des tables dressées sur l'estrade qui surplombait la salle. Cette sorte de tribune regorgeait de monde : vieux matelots, vieilles femmes, laiderons, gamins, — les invalides du plaisir, — accoudés devant des verres et des bouteilles qu'une servante enlevait dans un panier, aussitôt vides; et ils se penchaient trop curieusement sur le bal pour prendre garde au nouveau venu. Entre cette haie vivante et le mur, un garçon grisonnant, haibillé de noir, transfuge de quelque e»-
taminet de Paris, allait et venait et criait d'une voix enrouée : a Du café, de la limonade, de la bonne bière de la grande barrière. » Il désigna au soldat un coin masqué par un pilier et dédaigné sans doute comme incommode. Jean Maquenem s'y assit en homme qui s'installe pour une longue attente et regarda. > Durant ces cinq années qu'il avait passées hors du pays, d'abord à Toulon, puis au Tonkin, la salle n'avait pas changé. Elle se creusait, enfumée, étroite, longue, éclairée par les mêmes becs de gaz qu'autrefois, tapissée du même papier jaune à bandes brunes. Les quatre lamentables musiciens qui embouchaient le piston ou maniaient l'archet n'avaient pas changé non plus, et non plus le balcon de bois découpé à jours où ils siégeaient, mince balcon gris au centre duquel rayonnait symboliquement une lyre peinte en jaune d'ocre. Le soldat écoutait avec délices les rauques accords de leur musique, et avec délices il retrouvait ces témoins de ses anciennes gaietés : la fenêtre dont les carreaux volaient en éclats à la fin de chaque bal, l'escalier sans garde-fou qui montétit à l'orchestre des musiciens, le banc de bois qui courait au bas des murs dégradés, et ovi, de quart d'heure en quart d'heure, les danseurs s'asseyaient, comme il s'y était assis jadis, dans l'intervalle des quadrilles et des polkas.
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Qu'il les connaissait bien, ces danseurs, et qu'il mettait vite un nom sur chacune de leurs faces taunées! Bien que son visage, à lui, se fût comme assombri d'un autre hâPe au soleil fiévreux de l'Extrême-Orient, sans la colonne qui le masquait, ils ne l'auraient pas méconnu non plus. Revenu au pays à la tombée du jour, après une longue absence, orphelin et sans parents avec qui causer du passé dans la bonne odeur de la soupe de famille, comment tuer les interminables heures de cette soirée de dimanche? Il s'était acheminé vers le bal pour y rencontrer des camarades. — Tout son caractère tenait dans ce trait — C'était un homme de vingt-cinq ans, avec des yeux bleus un peu enfoncés qui révélaient qu'il avait dû autrefois être frais et rose, le sourire franc, taillé en force. Rien qui trahît des passions vives ou qui le distinguât du bamal troupeau des troupiers. Et de fait, c'était un honnête garçon avec une pointe de romanesque et quelque timidité, malgré les aventures de sa vie. Il avait cherché une place écartée. Il désirait être reconnu à rimproviste. Il se réjouissait naïvement des embrassades qu'il allait donner et recevoir, et il se rappelait toute sa jeunesse. Tous ces gaillards-là, ce n'étaient pas des compagnons de la veille. Avec eux, il avait traîné ses guêtres sur le port durant des années, — avec
eux, remorqué les bateaux à la corde le long du chenal, — avec eux, joué aux dominos dans le petit caté derrière l'église, où la 0 jeune marine» dépensait en verres de genièvre et de trois-six les quelques sous donnés par les baigneurs à la belle saison, — avec eux, passé des nuits en mer, affalé le chalut dans l'eau, fait la manœuvre, reçu la pluie, le vent, la lame, et aussi sauté comme un fou dans cette salle de bal dont rien n'avait bougé que lui-même. Ah! Il aurait encore de beaux jours. Il allait être libre. On l'avait renvoyé au pays, un peu avant le temps, à cause d'une mauvaise fièvre. Elle était déjà passée. Il quitterait sa livrée de servitude, cette tunique et ce pantalon bleus revêtus jadis bien à contre-cœur. Mais quoi? La vieille tante qui l'avait élevé vivait alors. Elle pleurait déjà ses deux fils morts à la mer. Sans les supplications de la pauvre femme, il n'aurait ni porté le coupe-choux, ni coiffé le shéiko. Il lui avait obéi et elle était morte plus tranquille, mort aussi son oncle, et maintenant, malgré le chagrin de retrouver vide la maison, dont il avait hérité pendant son absence, quelle félicité d'en finir avec l'exil et la corvée. Et plus que le reste, c'était sa bonne amie Marguerite Couplet qu'il se réjouissait de revoir. Si loin que remontât son souvenir, il l'apercevait mêlée à sa vie. Quoiqu'elle fût simplement la
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fille d'une aubergiste et d'un pêcheur, tout enfant elle avait en elle quelque chose de menu, de délicat. Elle aimait se parer, rester chez elle, jouer à des jeux plus calmes que ceux de ses camarades qui cavalcadaient sur le quai avec les garçons. Plus tard elle était devenue une des belles filles du pays, mais avec je ne sais quoi de plus futé, de plus moqueur et de plus coquet à la fois que ses grandes niaises d'amies aux yeux stupides. Lorsqu'elle se promenait avec sa jupe rouge, qui découvrait ses chevilles minces, ses jambes fines, et au bout de ses pieds ses mules de cuir sans quartiers, doublées de velours noir, dont les semelles de bois claquaient sur les dalles, sa taille cambrée et serrée dans un corsage bleu, son bonnet aux larges bandes violettes nouées à même le menton, et ses longues boucles d'oreilles en or de façon normande, — pas une femme ne remuait comme elle le cœur de Jean Maquenem; et lui aussi, il lui plaisait plus que les autres, semblait-il, si bien qu'il était resté son amoureux dixhuit mois durant, et qu'ils s'étaient, en se quittant l'un et l'autre, juré de s'attendre. Et il lui était demeuré fidèle, à travers les tentations brutales des garnisons lointaines, malgré les moqueries des camarades, tout naïvement et tout bravement C'était invraisemblable et c'était ainsi
Il la vit bientôt descendre pour une contredanse les marches de l'escalier. Il la trouva brunie et grandie, mais toujours bien belle : un fichu rouge à fleiu-s bleues lui prenait les épaules jusqu'à la taille, et, noué par derrière, laissait voir un corsage brun, de la même nuance que la jupe. Ses manches étaient rouges, les bandes de son bonnet lilas foncé. Ce tapage de couleurs n'éteignait pas son teint de brune hâlé au vent de mer, oii brûlaient deux yeux noirs avivés par le plaisir, et, quand elle souriait, elle découvrait — beauté singulière dans ce pays de buveurs de cidre oti les femmes ont la bouche perdue à dix-huit ans — une rangée de blanches dents, comme un jeune loup. Le soldat contempla tous ces détails avec un vif plaisir, il sourit d'aise en pensant à l'effet que produirait sur sa promise son harnachement militaire, avec ses galons. Pour la surprendre, il n'avait pas écrit son retour. D'ailleurs il ne doutait pas d'elle, quoique depuis plus d'un an elle ne lui eût pas donné de ses nouvelles. Cependant sa joie eût été plus vive si Marguerite n'avait pas dansé avec un grand beau garçon, un pêcheiu: du nom de Pierre-Dominique Malâtre, dont Maquenem reconnut aussitôt le nez en bec d'aigle, le large front, la superbe carrure, et qui parlait très familièrement à la jexme femme. Le hasard d'une
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polka amena ce groupe sous la tribune, à l'endroit même oii l'amoureux s'accoudait rêveusement contre le pilier. Son impatience vainquit sa timidité, et d'une voix assez haute pour que la jeune fille l'entendît, il l'appela par deux fois : «Marguerite! Marguerite!» Elle tourna les yeux, reconnut son ancien galant, rougit extrêmement sous son haie de brugnon mûr, et continua de danser sans répondre. Elle dit seulement quelques mots à Pierre-Dorninique, qui regarda aussi Maquenem, le salua de la tête et entraîna sa danseuse dans la foule.
Il n'y avait rien que de très natxu-el dans cet accueil. Pourtant le sergent en demeura stupide en face de son verre vide. D'instinct, il avait senti la froideur de l'éloignement, comme les animaux sentent au regard la bienveillance ou la colère de ceux qui les approchent. Il se rcissura en pensant que la surprise, la honte de le trouver devant trois cents personnes, l'émotion, avaient interloqué la jeune fille, et il attendit la fin de la contredanse, comptant aller vers elle et lui parler. Il n'eut pas le temps de se lever. A peine l'orchestre eut-il éparpillé les dernières mesures qu'il vit s'avancer, la main tendue, Pierre-Dominique, qui lui donna une chaleureuse accolade et s'assit à côté de lui en lui disant : ((Hé! comment ça va-t-il, la Grise ? » C'était le surnom de
Maquenem tout enfant. Depuis des années on ne l'avait plus appelé ainsi. Ce fut pour lui une impression singulière, indéfinie, mêlée de plaisir et de peine. Pierre-Dominique reprit en regardant son camarade très en face, avec ses yeux jaunes, de ces yeux couleur de sable que les marins ont quelquefois : «Tu arrives à temps pour assister à ma noce. Encore quinze jours, et tu serais venu trop tard»
— «Tant mieux...» dit le soldat... «la mienne ne tardera guère non plus, j'ai mon congé dans quelques mois. Et qui épouses-tu ? »
— (( Finaud! tu le sais aussi bien que moi? »
— « Parole d'honneur!... »
— «Une ancienne à toi : la petite Couplet. Tu voulais me le faire dire. C'est dit. »
— « Marguerite ? »
— « Le père Couplet n'a pas deux filles, je suppose. Ça t'étonne? Croyais-tu donc que, pour tes beaux yeux, elle allait rester là cinq ans à bâiller sur place après toi comme un poisson après l'eau, sur unie table. Cinq ans à espérer ! Sais-tu que c'est dur à lever? Mon fieu! tu ne voudrais pas!... Je me suis présenté, je lui ai plu et nous voilà. Les filles ne sont pas comme vous autres soldats; elles ne peuvent pas s'aider en se mariant tous les mois. As-
tu dû en faire des farces, chez les jaunes!... Tu nous conteras ça...»
— « Et si je lui étais resté fidèle? » interrompit Maquenem, que cette révélation inattendue foudroyait.
— (( Et si Paris était de beurre, il y a longtemips qu'il serait fondu, » répliqua Pierre-Dominique en éclatant de rire. Il continua de plaisanter avec un entrain, une verve, une confiance en lui, qui accablèrent son rival. Ce dernier se sentait gêné par son uniforme devant ce solide pêcheur, cet hercule aux yeux clairs, dont un tricot moulait la poitrine. Il avait honte de son masque rasé et de ses cheveux courts devant les boucles frisées et la barbe épaisse, noire et lustrée du marin, qui agitait en parlant deux boucles d'oreilles, deux cercles d'or oii roulait une petite boule en pierre bleue d^ Alpes. Aussi se laissa-t-il machinalement traîner jusqu'à la table où Marguerite buvait avec ses parents. Il l'embrassa sur les deux joues, d'un baiser de sonmambule, sans même sentir si elle avait la figure brûlante ou fraîche. Le /père et la mère Couplet le questionnèrent si naturellement sur sa vie passée, ses projets d'avenir; la fille elle-même parut si peu embarrassée, elle partit d'un rire si franc, si gai, lorsque son prétendu lui lança à brûle-pourpoint cette excellente
plaisanterie : «Hein! Margot, si tu me trompes avec la Grise! Gare à vous! Je cogne...» que le pauvre sergent ne retrouva un peu sa pensée qu'à dix heures, lorsqu'il arriva seul devant la porte de l'auberge où il avait retenu son lit pour la nuit; et dire qu'il n'était pas descendu chez les Couplet afin de surprendre sa fiancée 1
Ce fut en lui un écroulement. Plus de vie calme maintenant, de cette vie d'intérieur, que son imagination de fils de marin avait souhaitée ardemment dans son exil. Que de fois il s'était rêvé tenant une boutique sur le port, un petit commerce d'engins de pêche, par exemple, qui lui permettrait de ne pas quitter sa femme et ses enfants! Sou à sou, il amassait une modique aisance, de quoi établir ses fils, ses filles, et vieillir en paix. Du seuil de sa porte il voyait la mer. C'était le parfait bonheur. — Va té promener, mon pauvre gars, elle en épouse un autre! — Et il pleura. Il pleura comme il avait pleuré en apprenant la mort de sa tante. Il montra îe poing aux parents de Marguerite et à Marguerite,
à Malâtre surtout. Il mangea son cœur dans l'agonie de son espérance. Il ne se dit pas que ces gens avaient dû continuer de vivre durant son absence, — ce qui est l'excuse de tous les oublis, — que son éloignement l'avait rendu étranger à leurs besoins, à leurs désirs, par suite à leur affection. 11 le sentit sans le comprendre. C'était un destin, un sort comme cela. Son père disait autrefois : «Ceux qui meurent en mer, c'est qu'ils sont pour y mourir,» et ceux qui souffrent d'amour aussi, c'est qu'ils sont pour en souffrir. Toutefois, il ne se résigna pas si facilement à la fatalité. Il réfléchit beaucoup, et prit le seul parti qui lui parut raisonnable : parler à Marguerite elle-même.
Il s'habilla de son mieux le lendemain au matin, mais avec dégoût et sans grand espoir : il devinait que son costume de « militaire » ne plairait pas à la jeune Normande. L'amour de la mer aussi, pas de cet Océan bleu d'Asie d'où il venait, mais de cette mer du Nord, verte et froide, l'avait repris, plus instinctif, plus fort que jamais. Pour aller chez les Couplet, il tourna par le port et traversa la poissonnerie. Cette promenade lui fut fatale C'était l'heure du marché. Une activité prodigieuse bouillonnait sur le petit quai. La foule grouillait, criait, gesticulait Le cliquetis des sabots lestement relevés
accompagnait le tumulte des voix. De barque à barque, d'acheteur à vendeur des appels volaient. Les têtes se pressaient : un fourmillement mêlé de bonnets blancs, de bérets sombres, de foulards clairs, bleus, blancs ou rouges. Un joli soldl d'hiver colorait les teints, scintillait dans l'or des boucles d'oreilles, émerillonnait les écailles des poissons, courait sur l'eau, éclairait les vitres, l'ardoise des toits, le clocher de l'église juchée sur la côte, et donnait à toute cette scène im air d'éveil, un charme de vie extraordinaire. Mais quelle part y avait Maquenem, sinon de subir comme un affront la curiosité des enfants qui suivaient l'étranger des yeux étonnés? Ceux qui comptaient plus de dix ans, et dont quelques-uns l'auraient reconnu, étaient en mer, déjà mousses. Il cheminait lentement, considérant les moindres détails avec amertume, le long du bassin oii déjà s'amarraient les grands bateaux de pêche, pressant leurs coques les uns contre les autres, emmêlant leurs vergues, dressant la forêt de leurs mâts et de leurs cordages sur le bleu clair du ciel. Et deux par deux, les pêcheurs accouraient, apportant les poissons dans des mandes, sortes de paniers ouverts que chaque homme tient par ime oreille. Quelquefois cinq ou six mandes arrivaient à la fois, enlevées par six ou sept matelots qui for-
maient chaîne et fendaient la foule en criant. Les énormes bottes en cuir noir, roides et ternies par l'eau de mer, leur emboîtaient la jambe jusqu'audessus du genou, et ils raclaient leurs semelles ferrées sur les pierres. Les femmes prenaient les poissons alors. Les unes les maniaient pour les compter, d'autres empoignaient la mande par ses deux oreilles et, se pencJiant en arrière, la secouaient par petits coups répétés, comme un homme qui vanne le blé, pour trier les bêtes, qu'elles versaient ensuite dans de nouveaux paniers. D'autres en emportaient des cargaisons dans des hottes, et repartaient pour l'intérieur des terres, pliées, cassées en deux par leur charge. Beaucoup reconnaissaient Maquenem et le saluaient d'un mot en passant. Elles n'avaient pas le temps de lambiner. C'était la mer, la grande mer qui les faisait aller; elle rappelait ses barques, elle les avait lâchées pleines, il les lui fallait tout de suite et vides, pour qu'elle y jetât son trop-plein de monstres. Elle hurlait là-bas, au bout du port, elle leur criait à tous de se hâter, que l'heure de sa marée n'attendrait pas, et Maquenem écoutait cette voix lui demander ce qu'il faisait là, inutile, sur ce petit port vivant et laborieux.
Il traversa le marché, regardant curieusement tous les poissons dont il recormaissait les formes bizarres.
Qu'il les avait saisis de fois par leurs ouïes, étant enfant ! Ils s'entassaient dans des paniers d'osier brun : les petits rougets, posés à plat, montraient leur ventre blanc et leur dos d'un rose vif ; les plus gros, dans des paniers voisins, plantés la queue en bas, la tête en haut, comme les fleurs de quelque monstrueux bouquet, ouvraient stupidement la gueule et ks yeux. Maquenem n'en omit pas un : ni les carrelets à plat, tachetés de rouge sur leur robe sombre, ni les soles grises comme une mer brumeuse, ni les iînes limandes, ni les raies énormes avec leur lividité de spectres, ni les merlans, clairs comme l'argent, ni les morues colossales avec leurs bâillements à y fourrer le poing. C'était une bagarre autour d'eux et dans l'arôme amer qui s'en dégageait. Le crieur enflait sa voix. L'acheteur soupesait les bêtes. Celles qui vivaient encore se crispaient sous la main et battaient de la queue. Quelques bourgeoises promenaient çà et là leurs cabas et leur air placide qui contrastait grotesquement avec la mine rude et aventureuse des marins et de leurs femmes. Il semblait au sergent qu'il était pareil à ces ménagères. Il pressa le pas et marcha jusqu'à la jetée. La grzinde mer apparut. La marée achevait de monter. Il ventait dru. Le ciel était tout bleu. Les lames arrivaient du large, énormes, se gonflaient encore en appro-
chant, et se brisaient avec un fracas de tonnerre. Lg vent enlevait un nuage d'écume qui tournoyait, puis s'éparpillait en flocons de poussière blanche où le soleil allumait un arc-en-ciel. Au loin, obscure, opaque, éclairée par places de moussons, la formidable masse liquide se soulevait, et à l'extrême horizon c'était sur elle comme une bande glauque extrêmement tendre. Des oiseaux gigantesques planaient. Un groupe de curieux stationnaient au pied de la tour du phare, et Maquenem avec eux épia anxieusement l'approche des bateaux. L'accès du port était difficile, à cause d'un banc de pierres très dangereux, marqué sur l'eau, par une ligne d'écume. Les bateaux arrivaient de côté. On les voyait venir, secoués par la lame, leurs voiles noires, blanches ou rouges pleines de vent et comme découpées sur la transparence de Tair. Hors des flots, un mouvement alterné couvrait ou découvrait tour à tour leur nef peinte de couleurs blanches, vertes, jaunes, rongées par la mer. Les hommes étaient à l'avant, courant parmi les cordages et occupés à la manoeuvre, vêtus de ce qu'ils appellent leur gréement ciré, un costume de toile empesé et tout jaune, le «surouet» en tête. Arrivé au bout de la jetée, le bateau virait Un moment il penchait sous le vent. Son ombre s'allongeait démesurément sur l'eau pâle. Il contournait la pointe
de la jetée, enfilait le chenal et se redressait. Un matelot, debout à l'avant, empoignait au vol ou péchait à la pointe d'une gaffe une corde que le maître du port lui lançait du haut de la jetée. A l'autre extrémité de cette corde s'attelaient des femmes qui, penchées en avant, s'arc-boutant sur leurs galoches, tiraient le navire jusque dans le bassin dont l'eau calme battait tranquillement dans sa vaste ceinture de pierre, et sur lequel, de bateaux en bateaux, allaient et venaient des canots conduits par un seul homme debout à l'arrière et agitant une seule rame. Ah! Comme la nostalgie de ces travaux de sa jeunesse étreignit le soldat! La vie en mer a cela d'absolument imique qu'elle donne à tous ceux qui la mènent, et tous les jours, les inoubliables émotions de la guerre et du jeu : les seuls vices non méprisables parce qu'ils sont mêlés d'héroïsme. Aussi l'âme des marins est-elle comme les coquillages de grèves. La voix de l'Océan y chante éternellement un rappel du passé, que Maquenem, cet ignorant, ce sauvage, entendit ce matin-là, mais avec désespoir. Il était de trop dans son pays, lui, le seul inutile parmi cette laborieuse levée de bras, tous aittachés à une rude besogne; lui, l'homme en tunique de drap parmi ces garçons en maillot de laine, découplés et lestej, comme des bêtes; lui, l'homme aux
mains amaigries, à la peau hâve, parmi ces poignées calleuses et ces faces tannées; lui, l'homme des casernes coloniales, parmi ces libres gens de mer. Et cependant cinq ans n'avaient pas changé son cœur. Il aimait la mer autant qu'autrefois, mais elle ne voulait pas plus de lui que Marguerite, à la porte de laquelle il était arrivé d'un pas machinal et abîmé dans ses réflexions.
La taverne de matelots tenue par la mère Couplet ouvrait sur une ruelle étroite, perpendiculair^e au port, pavée de cailloux pointus et, à cette heure, déserte. Le marché vide la ville et les maisons. Le plus souvent Marguerite laissait à sa mère la besogne des achats, et Maquenem comptait la trouver seule. Ce fut avec un battement de coeur qu'il reconnut l'écriteau : deux planches en bois qui saillissaient en angle aigu, et des deux côtés elles présentaient au passant altéré ce mot alléchant : «Café,» peint en lettres bleues sur un fond blanc. Le soldat s'arrêta une minute. Il avait tant laissé de sa vie dans cette maison que ce fut, ce souvenir par-dessus les autres, le dernier coup de houle qui noie la barque. Il entra pourtant, et d'un coup d'œil reconnut la salle, basse de plafond, sombre en plein jour, un vrai coupe-gorge de port. De petites tables en bois, garnies d'une toile cirée brune, d'un côté s'appuyaient au
mur, de l'autre posaient sur un mince pied de bois jauni. Deux glaces poussiéreuses, entourées d'un cadre décoré à demi et piqué de points noirs, reflétaient, dans leur profondeur tremble, le comptoir en bois chargé de tasses, de verres grands ou petits, de bouteilles, de carafons. Çà et là, devant les tables, des chaises de paille sans dossiers. Au milieu, un poêle rond. Sur les murs, crépis à la chaux et détrempés par l'humidité, quatre lithographies coloriées représentaient des paysages préférés aux autres, sans doute à cause des bateaux qui les décoraient : on y voyait une Venise chimérique où des gondoles violettes rasaient des palais roses, un golfe do Naples d'un bleu indigo sous un Vésuve brun crachant un feu rouge, les bords du Rhin symbolisés par des châteaux démolis, le Tibre vert au pied du Colisée. La jeune Marguerite, agenouillée devant le poêle, dont elle avait retiré le couvercle, fourrageait furieusement le charbon avec un croc de fer, et de sa voix de fausset, cette voix des paysannes qui semblent toujours chanter pour endormir un enfant, elle fredonnait une romance dont le refrain était ;
J'ai fait la cour à une brune, Je ne sais pas si je l'aurai 1...
Elle se retourna au bruit de la porte ouverte, salua
Maquenem d'un cordial bonjour et lui demanda ce qu'il voulait boire, en s'interrompant pour apostropher son poêle, a Voilà qu'il craque, ce garçon-là, il va prendre, » dit-elle enfin; et se relevant prestement d'un coup de jarrets, elle secoua la poussière de ses jupes, servit le visiteur et revint auprès de la croisée, où elle s'assit pour tricoter un bas, le tout, tranquillement, bonnement, sans affectation de froideur. Le sergent ne se doutait guère que le hasard de sa nature, sa solitude morale de ces années, son sincère amour, peut-être aussi l'énervement d'un climat étranger, avaient développé en lui une délicatesse de sensibilité que ne soupçonnait pas cette grande fille brune, coquette et robuste, vaguement dépravée par le scandale des faux ménages parisiens qui, chaque année, importent au Tréport leur tapage et leur frivolité. Cependant l'émotion ressemble aux orages. Autour de celui qui la ressent flotte une atmosphère spéciale, électrique et contagieuse. Maquenem se taisait. Instinctivement Marguerite se tut Le cartel appendu sur la cheminée coupait seul le silence de son régulier tic tac Le soldat songea qu'il ne lui sonnerait plus d'heures joyeuses; enfin, avec le courage surhumain du joueur qui jette ses derniers louis sur un numéro de la table de roulette quand la bille va partir, brusquentent.
il dit : «Marguerite, pourquoi m'as-tu trompé?»
— « Je ne t'ai mie trompé, » répondit-elle, <( tu es parti terrien. J'ai pensé que tu ferais comme ils font tous. Leurs promises les attendent, et eux n'en veulent plus parce qu'elles ont pris de l'âge, que ce n'est plus leur idée, quoi! Mieux vaut quitter que d'être quittée, f>as vrai? Va, celles qui attendent leurs amoureux, c'est qu'elles n'en trouvent pas d'autres. » Et elle éclata d'un rire faux, ce rire commun à toutes les coquettes, grandes dames, bourgeoises ou femmes du peuple, lorsqu'elles se moquent du sentiment et que les faits leur donnent cruellement raison.
— <( Chacun son caractère, » reprit le soldat, (( je t'ai bien gardé ma promesse. Maintenant que je suis revenu, tu dois me tenir la tienne, ou tu es une sans-cœur...»
— «Une sans-cœur?» s'écria-t-elle. «C'est un peu trop fort ! Et si je m'étais amusée, comme tant d'autres, avec les messieurs de Paris, l'été, qu'ils me l'ont proposé plus souvent qu'il n'y a de jours dans la semaine, encore, et puis que je t'aurais épousé après? Une sans-cœur? Tu voudrais que je me fusse embêtée ici, sans un garçon pour me conduire au bal. Non, tu n'es pas un peu jaloux, toi ! tu feras un joli mari...»
— «Je t'aime tant,» interrompit-il, lui jetant à la tête cette irritante et sotte raison, et il lui expliquait les espérances qu'il avait caressées, et qu'ils auraient du bien à eux, et vivraient tranquilles, tan dis que la femme d'un pêcheur n'est jamais sûie au matin que la mer ne lui mangera pas son homme le soir.
— (( Je suis sortie d'un marm, je suis pour un marin, » fit Marguerite.
Alors il la suppha, il lui dit combien il avait pensé à elle; il lui rappela leur amitié d'autrefois, et comme il serait malheureux si elle épousait l'autre, et toutes les paroles les plus touchantes.
— (( Je suis passioimée de lui, n répliqua-t-elle tout simplement... a Je l'étais de toi, c'est âni, voilà tout»
Il n'en put arracher une autre réponse; elle s'était remise à travailler, son peloton de laine blanche traînant à terre, ne laissant voir d'elle que son profil perdu, massif et droit comme la ligne d'une tête grecque. Sous sa cornette, son front bombait et ses cheveux y plaquaient une sorte de visière si profondément noire qu'elle absorbait la lumière iftu lieu de la renvoyer. Ses longues boucles d'oreilles pendaient jusque sur son menton, qu'elle avait dur, énergique et carré. Un fichu blanc dessinait sa
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ferme poitrine. Comme la veille, elle avait aux bras son tricot de laine d'un rouge vif. Le rideau de la fenêtre, qu'elle avait soulevé pour se donner du jour, découvrait derrière elle l'intérieur d'une autre maison où jouaient des enfants. C'était presque le tableau de son bonheur que l'ironie du hasard évoquait devant Maquenem. Il dit à la perûde d'une voix sourde ;
— « Alors, c'est bien fini ? »
— « Que tu es dur de m'interroger ainsi, » répondit-elle; (( est-ce que je t'ai poursuivi, moi, dans tes casernes?... »
— a Répète-moi que c'est fini,» supplia-t-il, avec cet acharnement des malheureux qu'un sentiment étrange pousse à s'arracher frénétiquement l'espoir du cœur comme si l'incertitude était la plus aiguë des douleurs.
— (( Oui, » dit-elle brusquement, et comme impatientée. « C'est fini. »
— « Allons, adieu, » fit le soldat après un nouveau silence. Il posa sur le comptoir le prix de sa consommation et sortit sans la regarder.
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Ce jour-là et les jours suivants, il vécut comme si de rien n'était. Il organisa sa petite maison, s'acheta des habits de marin et manifesta l'intention de reprendre du service à bord d'un des bateaux du port Il revit Marguerite plusieurs fois sans lui parler de sa peine, non plus qu'au père et à la mère Couplet. Il fraternisait avec Malâtre, et on pensa qu'il ressemblait à tant d'autres, lesquels avaient, tout comme lui, avalé tant bien que mal cette amère tisane de l'abandon. Et lui, le malheureux, il laissait dire, il laissait faire, buvait avec les camarades, plaisantait avec eux, roulant en son cœur d'étranges projets. Il n'était pas pour rien l'héritier du sang de ces Normands aux yeux rusés, les paysans de la mer, à la fois violents et faux comme elle. Il y a en eux du pirate, du joueur, et aussi du pêcheur patient parce qu'il est sûr de son coup de filet. Chaque jour, d'ailleurs, chaque heure renouvelait pour Maquenem la torture de cette matinée où il s'était reconnu étranger dans son pays. Il revenait, inhabile à égalei* en ce moment, ses compagnons d'enfance au terrible
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travail de la mer. Puis il aimait Marguerite, comme les simples seuls savent aimer, dans l'obsession et la fixité d'un désir irréfléchi jusqu'à en être sublim.e. II l'aimait tant qu'il lui pardonnait. Mais il y avait de par le monde ime créature à laquelle il ne pardonnait pas : ce Malâtre qui lui avait pris son bien, sa femme, sa chose, qui avait endossé son bonheur, à lui, et qu'il haïssait d'une féroce haine, la haine d'Othello pour Gassio, dans Shakespeare. Il n'y a de vrais jaloux que les barbares. Leur ima^nation toute physique leur peint en traits de feu les caresses de leur rival, ses bonheurs. Ils le sentent vivre, respirer, posséder leur maitresse... Et ils lui courent sus, comme les taureaux qui voient le rouge.
Donc un matin de janvier, l'avant-veille du jour marqué pour sa noce, Pierre-Dominiquie revenait de Dieppe, où il était allé acheter quelques bijoux d'ivoire. Il suivait le mince ruban du sentier qui contourne la crête de la falaise. C'était une grande solitude; Autour de lui se développaient d'immenses tapis d'ime herbe verte encore, aplatie par le vent, dure et rude conmie la toison d'une bête sauvage : çà et là des taupes avaient soulevé des mottes d'une terre fraîche et bnme. Devant lui, des mamelons verts ondulaient, coupés à pic, et leurs pans crayeux
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tombaient dans la mer, qui, toute ridée et comme palpitante, crispait sa surface grise à trois cents pieds au-dessous, sur la gauche. A droite et à de longues distances une ligne de bois laissait transparaître à travers les branchesi effeuillées, et quoiqu'il fût dix heures déjà, de larges bandes d'une lumière rosâtre qui s'effaçaient dans la vapeur de ce ciel d'hiver, pâle et noyé. La nuit avait trempé l'herbe, qui glissait et craquait sous les pieds. Mais le marin marchait gaillardement. Il voulait rentrer à temps pour prendre la mer : la marée montait, dans dexix heures on partirait Tout fiancé qu'il fût, ce rude travailleur était de ces hommes entêtés au gain, qui ne perdraient pas une journée de profit pour les plus beaux yeux de la terre. Que de femmes du peuple se remettent à la besogne le jour de leurs couches! Malâtre calculait pour la centième fois en lui-même les frais de sa noce et de son établissement, quand il découvrit une masse noire, couchée en travers sur la route : sans doute un garde-côte assommé par les contrebandiers. Il s'avança et reconnut Jean Maquenem, qui, s'étant levé à son approche, lui dit simplement : — a Je t'espérais de^ puis une heure, Pierre-Dominique. »
— « Et pourquoi faire ? » répondit Ma;lâtre, qui s'arrêta court, rendu défiant par le regard de l'autre.
— « Pour me reveng^r. Tu m'as volé ma promise. Je ne veux pas que tu l'épouses. Jure -moi que tu diras non à l'église, après-demain, ou, moi vivant, tu ne passeras pas. »
— « Qui va à la chasse perd sa place, » répliqua gaiement Pierre-Dominique, qui le crut devenu fou, et, sur sa mine piteuse, le jugea peu dangereux. «Si la fille m'aime mieux que toi, prends-t'en à ton museau, et adieu, la mer n'attend pas et le Dauphin part dans deux heures. »
— ({ Tu ne passeras pas, » reprit Maquenem.
— «Ne m'embête pas, » fit l'autre, « ou je te casse la figure. » Comme il était de grand sang-froid et se souciait peu d'une bataille inutile, il s'élança, poussa violemment Maquenem par les deux épaules et se mit à courir dans la direction du Tréport, suivi par son rival, qui l'insultait et l'appelait lâche. Malâtire allait vite, mais on eût dit que la rage doublait les forces de Maquenem. Il faisait des bonds prodigieux, désespérés, et il tomba comme un tigre sur le dos de l'autre, qui dut se (retourner, et qui, sentant la colère lui allumer le sang, répliqua au formidable coup de poing de Maquenem par une taloche à tuer un bœuf, que le forcené reçut sans broncher. En face l'un de l'autre, pied contre pied, ils commencèrent alors une boxe silencieuse : leurs poings re-
tentissaient lourdement sur leurs poitrines, leurs visages se couvraient de plaques sanglantes, leurs vêtements partaient en lambeaux, ils suaient, ils soufflaient, ils râlaient. Maquenem s'e baissa pour éviter un furieux horion qui l'eût mis à bas, et saisit à bras-le-corps Pierre-Dominique, presque tombé par terre de la violence de son coup manqué. Le m^arin était si solide qu'il résista quelques minutes à la cruelle étreinte du sergent. On aurait entendu craquer ses os. Trois fois enlevé de terre, trois fois il retomba sur ses pieds. Maquenem, à bout de forces, les veines de son front gonflées à en crever, le souleva une quatrième fois, et ils roulèrent sur l'herbe tous les deux. D'un coup d'épaules, Pierre-Dominique se rétablit et mit par-dessous Jean Maquenem, qui en fit lui-même autant, et chacun des deux lutteurs retournant l'autre tour à tour, comme le terrain descendait en pente douce, cette sorte de monstre à deux têtes dévala lentement, à la façon d'un tonneau qu'on lancerait du haut d'une montagne.
— <( Malheur! » cria soucfciin Pierre-Dominiquei, « nous allons à la mei. »
Et ils y aillaient. La pente était roide maintenant, l'abîme à dix pieds à peine. Ils roulaient toujours.
— « Au nom de Dieu, lâche-moi, lâche-moi 1 » hurla le marin.
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Maquenem, les narin'es caispées, l'œil cruel, donna' une dernière et frénétique poussée d'épaules. Ils passèrent par-dessus le rebord de la falaise, et tous les deux tombèrent, les reins brisés, et tués du coup, sur les rochers, contre lesquels la marée montante précipitait rageusement l'armée de ses houles, aussi impuissantes, dans leur fureur, à renverser leur enceinte de pierres, que l'est le plus violent amour à vaincre l'indifférence d'un cœur de femme ou l'inexplicable dureté du sort
Paris, janvier l8Tf.