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L'irréparable: Deuxième amour; Profils perdus

... « i^ février i88). — Bonne journée, de celles à marquer avec un caillou blanc, comme dit le poète ancien. Travail at home jusqu'à trois heures. Puis visite à M. R***. Conversation philosophique sur la complexité de la personne humaine. Le soir, chez M^e V***.

Appris le détail de l'histoire de M^e Hurtrel. Transcription presque exacte de la même idée dans la vie réelle. Plaisir aigu d'intelligence à ces deux visions successives, l'une abstraite,

l'autre concrète , d'un fait unique... » Feuilletant le mémorandum de mes heures mortes, dans la solitude d'un hôtel gothique d'Oxford, j'y retrouve ces lignes mystérieuses et je me souviens du moindre détail de cet après-midi. J'entends encore la voix de M. R***. Je revois son beau regard errant de métaphysicien, le cabinet encombré de livres, et, par la fenêtre, les squelettes des arbres du Jardin des Plantes, dans le voisinage duquel habite le célèbre professeur. Autour de lui gisaient sur le tapis mal raccommodé les épreuves de son grand ouvrage : De la dissociation des idées, où il a étudié les maladies de la volonté consécutives à celles de l'intelligence. Trois gravures, accrochées à la partie de la muraille que les rayons noircis dé la bibliothèque n'ont pas envahie, représentent Aristote, Léonard de Vinci et Spinoza... «Non,» disait le savant, ses deux mains croisées sur sa large poitrine, ses deux pieds allongés contre le feu et sa tête énorme secouée par un tic qui lui est habituel, — « non, la personne humaine, la personne morale, celle dont nous disons moi, n'est pas plus simple que le corps lui-même.

Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience, et dont

nous endossons la responsabilité, peut-être illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est celui de notre vie incon* sciente. Il se cache en nous une créature que nous ne connaissons pas, et dont nous ne savons jamais si elle n'est pas précisément le contraire de la créature que nous croyons être. De là dérivent ces volte-face singulières de conduite qui ont fourni prétexte à tant de déclamations des moralistes... Nous dépensons toute notre activité à poursuivre un but dont nous imagi-* nons que dépend notre bonheur, et, ce but atteint, nous nous apercevons que nous avons méconnu les véritables, les secrètes exigences de notre sensibilité. Que d'exemples de ces erreurs intimes fournirait l'histoire des conversions religieuses, si elle était étudiée par un psychologue!... Hél Pourquoi remonter à ces témoignages de l'ordre mystique, lorsque l'expérience quotidienne nous permet d'observer sur place la dualité de notre être ? Cette demi-métamorphose de caractère, provoquée chez la plupart des femmes par la révélation des réalités physiologiques dont s'accompagne la première possession, qu'est-elle donc, sinon la mise en lumière, soudaine et parfois si douloureuse,

d'un être inconnu à lui-même et qui sommeillait dans la vierge ? Nous tenons ici la formule de presque tous les drames secrets du mariage. La jeune fille se croit douée d'un certain caractère. Elle organise à l'avance sa félicité d'après ce caractère. Elle se marie ou elle se laisse marier. Puis, cinq fois sur six, dans l'année qui suit, parfois dans la semaine, parfois dans les vingt-quatre heures, elle découvre qu'elle s'est trompée sur sa propre personne. Elle s'imaginait qu'elle aimerait son mari, elle le hait; qu'elle le haïrait, elle l'adore ; — et ainsi du reste. Elle s'est réveillée comme d'un songe et transformée. Ou plutôt non, aucune magie n'a opéré sur elle. Tout simplement elle a découvert un moi mystérieux jusqu'alors, qui pensait et qui sentait en elle, — à son insu... Ah ! mon cher enfant, quelle artiste en mystification que cette nature, si plaisamment qualifiée de bonne par l'ironique Montaigne!...»

Quelques heures plus tard, — il n'y a que Paris pour fournir à de pareils contrastes, — je regardais M«»e v*** s'accouder sur les innombrables petits coussins brodés qui s'amoncellent dans le coin de son divan familier. Tout en blanc et si fine, elle jouait, en me parlant, avec

un éventail garni de plumes d'autruches blandies et frisées, et ses pieds, chaussés de bas de soie et de mules de couleur noire, faisaient une charmante exposition à la blancheur vaporeuse du reste de sa toilette. Avec sa voix musicale elle me racontait la tragique aventure d'une de ses amies de jeunesse, bien cruellement punie delà faute de n'avoir pas vu clair dans son cœur, — commentaire mondain et mélancolique de la doctrine de mon maître en psychologie sur la multiplicité du fnoi. C'est le détail de cette aventure que je m'amuse à transcrire, d'après mes notes d'alors, en complétant ces notes par quelques inductions personnelles, — mâs à peine, — et sans dramatiser une histoire dont les grands événements furent des pensées : « Nous sommes faits, a dit Shakspeare, de la même étoffe que nos rêves... »

Cest en 1877, au mois de mai, que M^e Hurtrel devint, d'un jour à Tautre, célèbre pour sa beauté dans ce que les journaux plus particulièrement Parisiens appellent le Monde. Entendez par là cette société à demi européenne, à demi française, qui peuple la plus grande partie des hôtels situés autour du parc Monceau et de TArc de Triomphe, ainsi qu*un petit nombre des vieux hôtels de la rive gauche.

Cette société a ses revenus bien établis, son étiquette stricte, ses galeries de tableaux authentiques, ses équipages soigneusement tenus, ses

loges à l'Opéra, ses réceptions retentissantes, bref, tout un opulent décor de haute vie, — et c'est bien un Monde, mais plus du tout au sens où les chroniqueurs de l'élégance auraient pris ce mot voici cinquante ans. Ce Monde moderne représente bien l'époque dont il forme l'aristocratie luxueuse, en regard de ce qui reste de l'ancienne aristocratie, toujours debout dans sa défaite, parfois puérile dans cette défaite, mais si fière, si haute encore, si réellement noble et rare. Il est, ce Monde du chic et de l'argent, comme cette époque, mouvant et improvisé, tout contradictoire et dépourvu de tradition. La grande fortune, pourvu qu'elle ait été aquise sans trop de scandale, en force la porte, comme le talent, pourvu qu'il ne se montre pas dans son natif égoïsme. La ruine, en revanche, met à cette porte une barrière <iui ne se lève guère. Mais, précisément parce qu'il est ainsi, tout incertain et momentané, ce Monde nouveau ne saurait pratiquer dans ses mœurs la logique de la vraie Société, fi a ses exclusions cruelles et inexplicables, comme il a ses surprenantes indulgences. La mère de Noémie bénéficia d'une de ces indulgences. Elle arrivait de Bruxelles où son mari.

le comte Hurtrel, homme de finance et de politique, avait plus que décuplé par des spéculations habiles une fortune déjà considérable, et elle parut d'abord dans le salon de la princesse Wierschownia, une très grande dame russe et très à la mode. Les deux femmes s'étaient connues aux eaux avant leurs mariages. C'avait été entre elles une de ces amitiés de la dix-huitième année qui précipitent deux jeunes filles aux bras l'une de l'autre, et les font se tutoyer dès le premier jour, quitte à s'oublier dès la première absence. Mais il reste convenu, de part et d'autre, qu'on est demeuré amies intimes, et, lorsqu'on se retrouve après de longs intervalles, on s'accable des preuves de cette amitié, plus sincère peut-être que bien des liaisons d'une intimité apparente; car deux amis, ou deux amies, qui ne vivent jamais ensemble, n'ont à se reprocher aucun des cruels abus de la familiarité, cette rançon trop fréquente de tant d'affections menteuses. Et puis, ceux qui nous ont été chers tout jeunes et que nous avons perdus de vue, c'est le moment idéal de notre jeunesse que nous continuons de chérir en eux. La princesse Wierschownia fit donc pour sa chère Sylvie, — comme elle avait

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continué d'appeler cette amie de passage, — tout ce qu'elle aurait fait pour une sœur, quand la comtesse Hurtrel manifesta le désir de s'établir à Paris, sous le prétexte de mieux marier Noémie. Elle donna en son honneur une fête choisie, qui révéla du même coup, à tous et à toutes, le magnifique coucher de soleil de la beauté de la mère et la délicieuse aurore de celle de la fille. Mais à qui cette dernière avait-elle pris cette beauté-là? Car le comte Hurtrel était épais et court, avec un visage d'homme de proie, tout en nez et en menton, et la comtesse avait une splendeur un peu massive, un visage pâle et mat, des cheveux presque trop noirs, des sourcils qui faisaient barre sous un firont bas, et une ombre de duvet dans le coin des lèvres. — Oui, de qui donc Noémie tenait-elle cet or fluide de sa dievelure, cet ovale si finement allongé, cette transparence de son teint, cet éclat si clair de deux yeux bleus qui, dans la même minute, pétillaient d'esprit, ou se noyaient de rêve et s'alanguissaient, cette souveraine aristocratie de ses gestes et de ses sourires? Beaucoup de femmes, qui ne connaissaient la physiologie que par leur expérience d'alcôve, — mais cette expérience possède ses terribles certitudes, —

durent penser, en considérant la grâce aisée des attitudes de Noémie, le je ne sais que» de merveilleusement souple répandu sur toute sa personne, les attaches menues de ses mains un peu longues et de ses jolis pieds, qu'il y avait derrière ce charme suprême quelque mystère d'amour clandestin. Et plusieurs hommes, de ceux auxquels les médisances de cet ordre sont si habituelles qu'ils n'en sentent plus la férocité, — et qui peut aller beaucoup dans le Monde sans risquer d'y devenir à la fois féroce et insouciant?

— racontèrent qu'en effet un jeune lord anglais,

— et ils le nommèrent, — mort depuis des années, — et ils dirent la date et comment, — avait été l'ami très intime de M^e Hurtrel aux environs de la naissance de Noémie. Et c'était vrai. Seulement, quoique personne ne mît en doute une minute la vérité de cette anecdote, personne non plus n'y crut tout à fait, la prodigalité des médisances et des calomnies qui se débitent à Paris ayant du moins ce bon résultat d'établir à leur endroit une sorte de scepticisme fondamental qui se résume dans la formule banale : « on dit tant de choses ! . . . » Et nul ne se soucia de vérifier plus exactement l'origine de l'adorable figure de Mlle Hurtrel

qui apparaissait plus adorable encore dans le cadre que lui faisaient les salons de la princesse, — si joliment disposés et qui mélangent avec un goût habile le large luxe des grands seigneurs d'autrefois à la minutieuse opulence de notre mode contemporaine.

Dès le premier soir où elle fit cette entrée triomphale dans l'admiration des hommes et des femmes qui composaient le cercle de l'hôtel Wierschownia, M"e Hurtrel fut jugée d'une façon sévère par l'opinion, — invisible arbitre aux arrêts duquel nous nous soumettons d'autant plus volontiers, lorsqu'ils frappent sur autrui, que nous y trouvons d'ordinaire de quoi satisfaire qps secrètes rancunes, et cela sans responsabilité. Ce fut, de la part des femmes, la revanche de l'envie que leur inspira aussitôt l'indiscutable supériorité de cette créature, parée^ comme d'un triple collier de perles sans prix, de jeunesse, de richesse et de 3éduction. Ce fut, de la part des hommes, la malveillance innée qui les porte à flétrir les femmes dont ils admirent le plus la beauté, comme si, en avilissant d'abord par la pensée une créature charmante, ils se vengeaient d'avance de celui qu'elle aimera et qui ne sera

pas eux. « Cette fille-là est née adultère..., » avait dit d'elle Taffreux vicomte de Teyde, qui a sur sa conscience de vieux Beau de cinquante ans tous les crimes privés qui peuvent impunément se commettre dans les ténèbres des intrigues galantes. Et, de fait, Noémie adopta tout de suite vis-à-vis des hommes un ton hardi et libre, qui le parut davantage, tant il contrastait avec l'aspect romanesque de sa personne physique. Très décolletée, et montrant de ses jeunes épaules délicatement modelées dans leur maigreur tout ce que la coutume, alors déjà si complaisante, permettait d'en montrer, elle avait une manière de regarder les gens bien en face qui ressemblait à de la provocation. Mais son rire surtout pouvait, au jugement des observateurs vicieux qui l'entouraient, corroborer le mot méchant du vicomte, et pronostiquer le plus dangereux avenir.

C'était, aux minutes où elle se laissait aller à sa gaieté, un de ces rires très hauts et très éclatants que connaissent bien les hommes qui ont beaucoup fréquenté les filles, — rire énervé comme il en retentit dans les cabinets particuliers, — rire de femme insolente, qu'elle lançait en montrant ses jeunes dents blanches.

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Et tout cela faisait un ensemble qui n'était pas loin d'être de mauvais goût, d'autant qu'aussitôt installée dans le monde, elle affecta les longs tête-à-tête dans les coins de canapé, les appels adressés à un homme de l'un à l'autre bout d'un salon et d'une voix claire, bref, toutes les habitudes de la coquetterie la plus abandonnée. Mais, si c'était là de quoi la distinguer un peu des autres jeunes filles de sa société, ce n'était pas de quoi la distinguer beaucoup de la plupart des jeunes femmes; et puis, la princesse et sa puissante coterie avaient adopté les dames Hurtrel; leurs millions étaient bien et dûment avérés; l'hôtel qu'elles avaient loué dans l'avenue du Bois-de- Boulogne parfaitement situé ; leurs réceptions, quand elles en doimèrent, furent d'une élégance irréprochable. Le comte, qui avait continué d'habiter Bruxelles à cause de ses affaires, se montrait à Paris assez souvent pour que la mère et la fille ne pussent prendre une vilaine et douteuse tournure d'aventurières. D'ailleurs, elles s'acquittèrent de leurs devoirs sociaux avec une ponctualité scrupuleuse. On ne coimaissait pas d'amant actuel à la comtesse, et, quant à Koémie, si son allure demeurait à peine dans

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les limites des bie^iséances convenues, du moins cette hardiesse avait-elle, au regard de tous les hommes, l'avantage de rompre l'affreuse monotonie de certaines réunions mondaines : grands dîners, grands bals et jours de visite officiels. Une fois de plus on excusa l'excentrique attitude de Noémie, en prononçant à propos d'elle une de ces formules qui sont des pensées à l'usage de ceux qui ne pensent pas. On répéta : « Ces étrangères » Et

on s'amusa de l'esprit et de l'audace de la jeune fille, — en attendant qu'on s'en servît pour la déshonorer.

Les observateurs de salon, n'étant jamais désintéressés, ne remontent guère des faits, qu'ils savent si utilement et si justement constater, aux causes qu'ils n'auraient aucun profit à connaître. Aussi pas un d'eux ne reconnut qu'il y avait un mystère dans cette jeune fille^ Mais n'y en a-t-il pas un dans toutes les jeunes filles qu'on niène dans le monde, — pourvu qu'elles pensent? Et si cela est moins fréquent que ne le feraient croire leurs beaux yeux profonds, c'est aussi moins rare qu'on ne l'imaginerait à entendre leurs conversations. Trop

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intelligentes pour ne pas pr.essentir que le décor de la société dissimule des coulisses où elles ne peuvent pas entrer, obligées de se former des idées sur ces arrière- plans de la vie avec les éléments incomplets que leur fournit une phrase ambiguë, un regard échangé, un silence, leur imagination est toujours en travail. Il en résulte parfois un curieux mélange de réelle innocence et de dépravation factice, de virginité ignorante et de coupable divination. Cela fait des têtes singulières, dans l'intimité desquelles personne ne pénètre. Leur mère qui vit chaque jour avec elles, ne s'aperçoit pas de leurs insensibles évolutions d'esprit. Avec leurs amies, même les plus ingénues pratiquent toujours un peu le précepte du prudent proverbe ; elles les traitent d'instinct sinon comme des ennemies, au moins comme des rivales du lendemain. Et leurs fiancés, dans leur égoîsme naïf d'amoureux, s'efforcent de les voir, non pas telles qu'elles sont, mais telles qu'ils les désirent. Aussi l'existence intime d'une jeune fille riche est-elle, le plus souvent, quelque chose d'étrangement solitaire, et celle de Noémie Hurtrel plus qu'aucune autre, à cause de sa situation de famille. Elle était réel-

lement, comme le racontait la chronique, la fille d'un lord d'Angleterre, pour qui la comtesse Hurtrel avait éprouvé une des dix passions étemelles de sa vie. Semblable sur ce point à beaucoup de femmes qui valent mieux que leurs actes, la comtesse, qui avait été très galante, pouvait se croire très romanesque, car elle s'était donnée à chaque amant nouveau avec l'idée qu'elle n'avait jamais aimé auparavant et qu'elle n'aimerait plus jamais dans la suite, — et, chaque fois, elle avait été sincère. Mais son sentiment pour ce malheureux marquis de Banbury, — lequel fut plus tard assassiné au coin d'une des routes du comté de Clare, en Irlande, et d'une façon si atroce, — avait duré plus que tous les autres. C'était le seul qui l'eût rendue mère, et, par un de ces miracles de ressemblance transfigurée, comme les fortes passions en produisent quelquefois, les traits déjà charmants du jeune lord se retrouvaient dans ceux de son enfant, mais plus charmants encore, et comme auréolés du souvenir de l'extase où s'était accompli ce prodige d'une incarnation presque idéale. Personne n'avait pu savoir si le comte Hurtrel, fort détaché de la comtesse dès les premières années de

son mariage, avait soupçonné ou non le secret de la naissance de Noémîe. Cétait un homme positif jusqu'au cynisme, qui avait épousé sa femme pour sa fortune et ses relations de famille, avec des habitudes d'un libertina^ méthodique, et trop réfléchi pour se mettre en colère contre un fait accompli, quel qu'il fût, surtout lorsque ce fait le gênait aussi peu que l'existence de cette fille. Il la voyait une fois par jour, lorsque la comtesse habitait Bruxelles et que lui-même déjeunait ou dînait à la maison, juste le temps de recevoir d'elle, dans le coin de ses favoris grisonnants et coupés très courts, un baiser qu'il ne lui rendait pas. L'absolue indifférence avec laquelle il avait traité cette enfant, l'unique rejeton de son mariage cependant, provenait-elle d'une conviction raisonnée ' sur sa naissance, ou bien d'une insensibilité naturelle pour tout ce qui n'était point succès de vanité ou satisfaction des sens? Il est probable qu'il y entrait un peu d'une de ces causes et un peu de l'autre, et que le comte ne s'était jamais donné la peine de résoudre une énigme qui lui était indifférente. L'instinct de la paternité n'existait pas chez cet homme. Existe-t-il chez beaucoup de ses contemporains? Il est

permis d*en douter, à voir le nombre des enfants naturels non reconnus, et la prospérité de ces usines à éducation, aménagées pour l'abandon légal des fUs et des filles, qu'on appelle les internats : collèges et couvents. Noémie Hurtrel n'avait donc, à la lettre, pas eu de père. D'autre part la comtesse, en avançant en âge, n'avait fait que s'abîmer davantage dans le gouffire de frivolité que la vie mondaine couvre de ses fleurs. Elle avait trompé de son mieux, et à force d'étourdissement, le morne, le tragique ennui qui est, aux environs de la quarantième année, l'expiation des galanteries de la trentième. Elle ne pouvait plus s'intéresser qu'aux choses de l'amour, et elle sentait l'amour lui échapper. C'est ainsi qu'entre ces deux abandons, l'un presque systématique, l'autre involontaire, Noémie avait grandi seule, — abandonnée, jusqu'à l'âge où elle devint la compagne forcée des sorties de sa mère, à des gouvernantes qui se succédaient hâtivement.

La comtesse, comme toutes les maîtresses de îoaison qui ne suivent pas le détail de la conduite des personnes qu'elles emploient, faisait, aux minutes de ses surveillances subites, des découvertes qui la mettaient hors d'elle-même.

Elle corrigeait alors sa négligence par des colères et des ruptures. Et ce désordre s'accompagnait de déplacements continuels. Pendant son enfance et sa jeunesse, Noémie avait erré à travers toutes les villes d'eaux et toutes les villes de plaisir, à la suite de sa mère qui, sous un prétexte ou bien sous uti autre, était toujours loin de sa maison et de son mari. Elle menait cette vie spirituellement surnommée « de table d'hôte » par un humoriste de ce temps. C'est aussi la vie de tout un clan de personnes très riches, en Europe, lesquelles, sans trop s'en douter, révèlent ainsi par leur besoin continuel de mouvement, l'inoccupation foncière de leur esprit et de leur cœur. C'avait donc été des hivers passés tout entiers en Italie, de longs séjours d'été installés dans les stations les plus différentes, de Trouville à Saint-Maurice, et de l'île de Wight à Biarritz. Tantôt ces dames occupaient un appartement dans un hôtel, tantôt elles louaient une villa ou un chalet. Parfois elle emmenaient avec elles une partie de leurs chevaux et de leurs gens. D'autres fois elles se contentaient du personnel strictement nécessaire et s'improvisaient, pour un séjour de quelques semaines, une écurie et une domesticité de

rencontre. Le comte donnait sans discussion, avec l'indifférence d'un homme entre les mains duquel le roulement des plus grandes affaires industrielles et politiques d'un pays iait passer des sonmies considérables, les cent cinquante mille francs par année qui soldaient les dépenses de ce cosmopolitisme luxueux, — cosmopolitisme très moderne, dont les Américains, les Anglais et les Russes sont plus coutumiers que les Français; vagabondage presque contre nature, à moins qu'il ne faille y voir un cas d'atavisme inconscient, et qui aboutit, d'une façon presque fatale, ou bien à la singularité psychologique la plus inattendue, ou bien à l'effacement complet de l'âme et de la physionomie.

Koémie Hurtrel avait échappé à cet effacement, mais pour devenir une créature d'exception, — ce qu'il est si dangereux d'être, surtout lorsque la grande fortune, en vous exemp- ^t des menues attaches, vous permet de pousser jusqu'au bout l'originalité de votre personne. Toute différence trop marquée avec ceux qui vivent auprès de nous n'a-t-elle pas pour résultat certain de nous en faire des timetûis naturels?... Le premier effet de cette

existence de voyages et de luxe effréné avait été d'atrophier dans cette âme la puissance de l'attachement aux choses réelles. Elle s'était trouvée si comblée que rien ne lui était devenu précieux. Et puis, elle n'avait pas grandi, comme il faut peut-être grandir pour que le cœur se développe tout entier, parmi les mêmes objets et les mêmes êtres, que nous aimons alors»

pour peu que nous soyons capables d'aimer, parce que nos moindres souvenirs se rattachent à eux, et qu'une partie de nous y demeure unie nécessairement. Les appartements somptueux, les décors des villes, les lignes des paysages, les figures des personnes avaient défilé devant ses yeux calmes d'enfant trop riche, à la manière d'une figuration d'opéra. Aucune impression direae et concrète n'avait donc été assez forte pour s'opposer en elle au développement de la faculté d'imaginer, et cette faculté avait surtout grandi par l'influence des livres. Comme elle connaissait très bien plusieurs langues et plusieurs pays, les occasions de connaître plusieurs littératures s'étaient offertes à elle, et elle les avait saisies, avec l'avidité de lecture propre à la jeunesse lorsqu'il n'y a pas un complet rapport entre les

aliments d'émotion fournis par l'expérience quotidienne et les appétits de la sensibilité grandissante. Noémie s'était donc habituée peu à peu à substituer les excitations de la vie rêvée aux excitations de la vie vécue. C'est ainsi qu'elle avait tour à tour été l'héroïne de tous les romans qui tombaient dans ses mains spirituelles et à demi masculines. Et quels romans ! Accoudée sur l'oreiller de son lit de jeune fille et ses beaux cheveux blonds tressés en une grosse natte, elle avait feuilleté tour à tour les œuvres de Balzac et de Spielhagen, Monsieur de Catnors et Çometh up as ajhwer, confusément, sans jamais se placer au point de vue impersoimel qui seul établit la perspective des œuvres de cette sorte et permet de s'affranchir de leur ivresse en les comprenant. Elle avait agi de même avec les poètes, et, comme elle avait eu tout un printemps pour gouvernante la fille d'un professeur de Bonn, avec quelques philosophes. Elle avait souligné, de la pointe du crayon d'or qu'elle portait à l'extrémité d'une chaîne qui faisait bracelet autour de son poignet, un certain nombre des phrases de Shopenhauer et de Darwin, d'Herbert Spencer et de Hartmann. Il lui était arrivé

d'aller chez sa couturière avec une Éthique dans sa voiture, et d'ouvrir au retour du bal VAt^tohographie de Stuart Mill, sans trop se douter qu'elle faisait là une action prodigieusement excentrique, tant l'habitude d'une vie arbitraire et improvisée l'emprisonnait dans l'étrangeté de ses caprices. Grâce à cette improvisation et à cette incohérence, il s'était accompli en elle un phénomène plus commun qu'on ne pense chez les personnes que les hasards de l'éducation conduisent trop tôt à un éveil cérébral qui n'est pas proportionné à l'éveil sentimental. Elle cessa peu à peu de distinguer entre la créature qu'elle était réellement et la créature qu'elle s'imaginait ou qu'elle voulait être.

Ajoutez à cela qu'elle avait fréquenté beaucoup d'hommes de plaisir. Ils affluaient chez la comtesse et dans toutes ses installations, attirés, un peu par la grâce de son accueil, un peu par ses facilités de maîtresse de maison. Cette femme avait trop aimé l'amour depuis sa jeunesse, pour ne pas fermer les yeux sur les intrigues qui se nouaient autour d'elle. C'est à l'école de ces hommes, qui s'amusaient de son parler d'enfant spirituelle, que Noémie avait achevé de se former ses idées sur elle-même.

Quand elle parut chez la princesse Wierschownia, ces idées étaient définitives. Elle se considérait comme blasée et croyait tout connaître du inonde, alors qu'elle était d'une innocence physique aussi entière que celle de la vierge élevée dans le couvent le plus fermé. Les libertins qu'elle avait vus chez sa mère avaient causé avec elle sans l'instruire : les uns parce que, la croyant déniaisée, ik lui disaient des phrases trop fortes et dont elle ne saisissait pas bien le sens, les autres» parce qu'ils professaient le respect des jeunes filles , dernier scrupule de beaucoup de viveurs. Enfant unique, elle n'avait jamais eu, à défaut d'une sœur ou d'un frère, quelque amie intime de son âge avec laquelle entretenir de ces conversations dangereuses où deux demi-naïvetés s'éclairent l'une l'autre. Dès l'âge de quinze ans elle avait obtenu de sa mère, qui, en sa qualité de femme sentimentale, s'était d'abord insurgée là contre, puis avait cédé par faiblesse, de ne plus pratiquer ses devoirs religieux, sous le prétexte, sincère d'ailleurs, de doutes philosophiques; de manière que les questions profondes du confessionnal n'avaient pu la faire réfléchir sur

toutes sortes de sujets. Elle se croyait insensible, parce que ses coquetteries avec un écrivain célèbre rencontré aux eaux et qui s'était marié richement six mois après cette flirtation de hasard, l'avaient laissée froide; et cependant, sa physionomie d'enfant de Tamour ne mentait pas. Si elle s'était intéressée jusqu'à la passion aux sentiments de ses lectures, c'est qu'elle était tendre et romanesque au plus haut point. Elle se croyait misanthrope, parce qu'elle avait pris l'habitude, par affectation de supériorité, de toujours mêler une ironie moqueuse à ses jugements sur les caractères et sur les actions, et il n'y avait pas de plus généreuse nature, de plus étrangère à l'utile et déshonorante habitude de la défiance. Elle s'était persuadée qu'elle aimait le luxe et les succès de vanité, bien qu'avec le sang paternel elle eût hérité ce profond pouvoir de bonheur ou de malheur solitaire qui est le propre de la race anglaise. Mais c'était la vie, cette vie qui nous révèle à tous ce que nous aurions pu être, alors qu'il n'est plus temps de le redevenir, qui devait lui apprendre combien elle se trompait sur son propre cœur, et non pas cette société de femmes à demi hostiles et d'hommes

à demi méprisants, qu'elle côtoyait sans la voir, dans la grâce de sa beauté blonde, — toute pareille à une somnambule que la sécurité de son ignorance fait marcher, légère et droite, sur le bord d'un abîme...

Au mois d'octobre de cette même année 1877, la comtesse et sa fille quittèrent Paris afin de passer trois semaines au château des Oseraies, chez leurs amis les Taraval. Ces dames disaient « leurs amis » attendu qu'elles avaient le même cercle de relations que Mm« Taraval, et que, dans la saison, elles l'avaient rencontrée deux ou trois fois la semaine aux visites et aux dîners, aux soirées et à l'Opéra. Et puis, on était si vite des amies de M«c Taraval... Pour peu que l'on fût à la mode sous un titre quelconque, il fallait un

bien adroit effort pour esquiver cette amitié, qui se présentait d'une façon si sincère et si confortable. Le confortable ! C'était la manie et c'était l'art de cette femme qui , à trentedeux ans, aurait été délicieuse conmie à vingt, sans un embonpoint conmiençant, et qui possédait précisément l'intelligence nécessaire pour organiser d'une manière accomplie les menus détails de la vie matérielle. Son hôtel de la rue MuriUo était tenu avec une entente incomparable du luxe le plus utilitaire. Tout y était parfaitement aménagé en vue du plus grand bien-être possible, depuis les chaises de *a salle à manger jusqu'aux fauteuils du bou* to, et depuis l'écurie jusqu'à la uble. Ce qui achevait de donner un air d'installation plus définitif encore à ce luxe habile, c'était la physionomie de la maîtresse de maison, si heureusement installée elle-même dans sa taille un peu courte, avec ses grands yeux hnins et calmes, avec son visage d'une fraîcheur inaltérée, avec cette sorte d'atmosphère de sécurité où elle se mouvait, — sécurité fondée ^ la réunion de toutes les chances. Elle avait une santé qui ne soupçonnait même pas la ^graine, une grosse fortune, deux enfants

dont la joliesse £aisait se retourner les passants lorsque leur gouvernante anglaise les promenait dans les allées du parc Monceau, un mari qu'elle aimait, et une absence entière d'Idéal d'aucune espèce : « Elle pense objets..., » disait Noémie, et, pour une fois, cette jeune fille sans observation voyait très juste.

Quant au mari de cette belle personne, c'était assurément, de tous les hommes que Mil* Hurtrel avait rencontrés dans son séjour de six mois à Paris, celui qu'elle avait remarqué avec le plus de complaisance. Hugues Taraval avait alors trente-six ans. C'était un homme d'une taille moyenne, demeuré mince grâce à un entraînement de vie physique bien compris et ininterrompu. Tous ses mouvements disaient la force. Il avait un visage un peu long, d'une pâleur ambrée, comme pris dans un casque de cheveux très noirs. Une moustache blonde et fine éclairait joliment ce profil que son nez busqué achevait de rendre hardi et presque militaire. Tout dans ses manières révélait la certitude que donne le succès des entreprises, et cette certitude était si profonde chez lui, qu'elle s'imposait même à ses ennemis. Il semblait impossible qu'on le surprît jamais en

faute, et il devait évidemment réaliser chacune de ses prétentions. Il avait hérité de son père, un des plus solides agents de change de Paris, une richesse loyalement acquise, que la dot de sa femme avait doublée, — et il ne vivait, en apparence du moins, que pour les choses du sport, dans lesquelles il excellait. Montant à cheval comme un homme qui a été mis en selle à six ans, tirant le pistolet chez Gastine avec une supériorité qui lui avait épargné toute affaire, capable d'enlever comme un cocher de la Grande-Bretagne Tattelage à quatre de son mail de promenade, et de diriger sans une erreur le détail compliqué d'un cotillon, il avait passé à bon droit, depuis des années, pour un des maîtres de la haute vie.

Les jeunes gens de ses deux clubs prenaient son tailleur, copiaient ses toilettes, citaient ses jugements. Et sa correction morale valait sa correction extérieure. Il avait la réputation d'être un gentleman dans la pleine force de ce terme par lequel la société élégante, qui emprunte tout à l'Angleterre, — depuis des coupes d'habit jusqu'à des valets de chambre, et depuis son argot de courses jusqu'à ses formules de convenance,. — résume nettement

les strictes exigences de sa morale particulière. Taraval s'était, dès sa première jeunesse, conformé avec le soin le plus scrupuleux aux préceptes de ce code, et ceux que le contraste de couleur entre ses cheveux et sa moustache, souvent significatif d'une nature double, ainsi que le regard de ses yeux d'un jaune brouillé, autre indice d'une race ambiguë, auraient rendus défiants pour sa bonne foi, n'auraient su articuler un seul fait précis contre lui. Des esprits chagrins pouvaient remarquer qu'une telle perfection d'attitude ne va pas sans calcul, et aussi que la surveillance trop soutenue de soi-même procède d'un amour-propre poussé à son dernier excès. Ce sont là des subtilités de raisonnement bonnes pour des moralistes en chambre, et si Taraval vivait dans un impénétrable quant à soi, personne parmi ses amis ne songeait à lui en demander compte.

Car, précisément, cette surveillance infaillible qu'il exerçait sur sa personne et qui faisait de lui l'esclave des convenances, constituait une flatterie constante pour toutes les idées reçues dans sa Société. Une tenue minutieuse et quotidienne n'est-elle pas un implicite aveu qu'on a pour but de plaire au monde ? N'est-ce pas

là aussi une sorte d'hommage muet envers tous ceux qui composent ce monde? Cette infaillibilité souveraine de tenue, jointe à une auréole de royauté d'élégance, avait séduit Noémie par-dessus toutes choses, et quoiqu'elle se piquât d'une prématurée connaissance du cœur humain, elle était bien incapable de déchiffrer un personnage de cette profondeur de perversion et de deviner ce qu'il y avait — derrière cette tenue...

Ce qu'il y avait derrière cette tenue ? Uniquement, en effet, un amour-propre, mais porté à la suprême puissance et développé aux dépens de toutes les autres forces de l'âme par une éducation de luxe qui s'était résumée en cette formule : paraître. Dans cet homme encore jeune s'épanouissait pleinement le vice habituel à la Bourgeoisie Parisienne : cette Vanité, bafouée déjà par Molière, signalée par Stendhal et qui pousse tous ses membres à passer grands seigneurs, aussitôt la fortune faite. Faut-il attribuer à une autre cause l'incapacité politique de notre classe moyenne, dans laquelle les larges situations d'argent deviennent un terreau pour la frivolité orgueilleuse et inutile, au lieu d'en devenir un pour le talent ?

Le talent, et c'est là sa noblesse foncière, suppose toujours une part de désintéressement.

L'homme qui le possède, fût-il affamé de succès, éprouve à de certaines minutes un plaisir tout idéal à exercer les facultés par lesquelles il excelle, sans souci de l'effet à produire. Taraval était incapable d'aucune espèce de désintéressement, comme il était d'ailleurs incapable d'aucune espèce de talent, du moins dans un quelconque des domaines de l'esprit.

Mais si son intelligence était très médiocre, elle était très juste. Il se connaissait jusque dans ses insuffisances, et il se les avouait à luimême, ce qui sera toujours un principe de succès dans la conduite de la vie. Il s'était donc interdit, se souciant peu des dixièmes rangs, toutes les carrières que la fortune ouvrait devant lui, depuis la finance jusqu'à la diplomatie, et il avait concentré son énergie sur les succès de la vie mondaine, où du moins son mérite trouvait tout son emploi. Il s'était vite blasé sur la jouissance d'apparat que procure à un oisif la constante supériorité dans l'accomplissement des rites de l'élégance, et, peu à peu, il était arrivé à reporter toutes les énergies de son être intime sur les choses de la galanterie.

Adolescent, il avait eu des aventures avec des personnes de la société de sa famille qui lui avaient fiait trouver banales et insipides les excursions dans le demi-monde. Il avait d'abord accepté ces bonnes fortunes, puis il les avait choisies, et c'était maintenant l'unique affaire de sa vie de les provoquer. Il était ainsi devenu un séducteur de profession, si l'on peut dire, et sa médiocrité d'intelligence l'avait singulièrement servi dans ce genre d'existence, en lui évitant les écarts d'imagination auxquels beaucoup d'hommes supérieurs doivent d'échouer auprès des femmes, faute de les voir telles qu'elles sont. En se mariant vers la trentaine, Taraval n'avait pas renoncé à l'occupation favorite de sa première jeunesse. D avait choisi sa femme avec une rare entente de ses propres besdns. Il lui fallait une maison montée pour que son existence d'homme du monde eût sa pleine surface, et il avait eu assez de sens pour comprendre que cette position de mari, si volontiers plaisantée par les jeunes gens, est une des plus fortes qui soient pour réussir dans nombre d'intrigues amoureuses. D'abord elle fournit une occasion de faire vibrer d'une matière plus intense la corde de la vanité dans

le cœur de celles qu'il s'agit de conquérir. Où rencontrer une femme qui ne soit flattée de se voir sacrifier une autre femme, surtout quand cette femme est éprise de son mari et qu'elle possède la perfection de beauté de Mme Taraval ? Puis, un homme marié offre à sa maîtresse des garanties d'une discrétion supérieure, en même temps qu'avec un peu de diplomatie conjugale il possède mille moyens de voir cette maîtresse sans la compromettre, qui ne sont pas à la portée d'un célibataire. Ainsi armé pour l'attaque de la femme, cet homme marié ne l'est pas moins pour sa propre défense. N'a-t-il pas là, tout près de lui, dans son ménage même, dans ses enfants, dans ses devoirs de famille, cet immanquable prétexte d'une rupture digne, auquel commencent par songer, cinq fois sur dix avant trente ans, et dix fois après trente, les libertins qui s'embarquent dans une soi-disant grande passion ? Grâce à la connaissance approfondie qu'il avait acquise de la stratégie amoureuse, et à l'adroit maniement de ses divers avantages, Hugues Taraval pouvait se dire que peu d'hommes de son âge avaient eu plus de succès que lui auprès des femmes de son monde. Mais il se le disait à

lui-même et à lui seul, car justement son maladif amour-propre Tavait conduit à cacher ses triomphes, par un de ces étranges détours du cœur qui seront une énigme étemelle pour le psychologue. En se taisant sur ses bonnes fortunes, il savourait la sensation de deux victoires : — victoire sur les femmes qui avaient été à lui, et qui demeuraient, dans les profondeurs de leur conscience, les témoins forcés de sa réussite ; victoire sur le monde qu'il trompait si parfaitement. La perfection de cette hypocrisie lui était d'ailleurs nécessaire pour prévenir la défiance de ses futures victimes. Car elles étaient bien des victimes, celles qui, cherchant une tendresse, coupable mais profonde, s'engluaient aux pièges de cette âme sèche et dure, rendue plus sèche et plus dure encore par l'habitude de l'assouvissement. Comme tous ceux qui ont beaucoup pratiqué l'adultère, Taraval professait pour les femmes un mépris digne d'un Oriental. Il en avait trop fait mentir pour croire jamais à la sincérité complète d'aucune. Mais par instinct il pratiquait la maxime du sage qui a dit que le mépris doit être le plus mystérieux de nos sentiments, et son égoïsme $e dissimulait sous un vernis de respect cheva-

leresque de l'amour auquel de plus expérimentées que Noémie s'étaiem laissé prendre. C'est bien aussi cette faculté des femmes de croire aux protestations généreuses des hommes, qui les excuse de beaucoup de leurs choix. H leur est difficile de se défier tout à fait des étalages de sentiments auxquels répugnent les êtres les plus tendres , au lieu que c'est le procédé infaillible des personnages pour qui tout moyen est bon, et qui veulent seulement avoir des femmes, verbe brutal, le seul qui décèle la secrète brutalité de ces sortes de rapports cruels entre les sexes, qu'on appelle pourtant du beau nom d'amour.

Donc Taraval s'était dit, du premier soir où il avait été présenté à Noémie Hurtrel, qu'il aurait cette jeune fille ou avant ou après son mariage ; la date lui importait peu, n'étant pas de ces insensés qui souffrent du mal des jalousies rétrospectives, et pour qui le partage est une sensation insupportable, même dans le passé. Au contraire, cela était doux à Taraval que sa maîtresse immolât devant lui et des réalités présentes et des souvenirs. Mais, avant ou après, il s'était promis de faire tous ses

efforts pour que Noémie se donnât à lui, d'abord parce qu'elle avait eu un succès éclatant dans le monde; puis il jugeait, sur sa familiarité comme sur la réputation de sa mère, qu'elle aurait des amants, et il voulait être un de ceux-là. D'ailleurs, en sa qualité de libertin, comment n'eût-il pas apprécié, au premier coup d'œil, les qualités physiques de cette enfant : sa taille ronde, l'aisance de ses mouvements, les lignes harmonieuses de sa toilette qui disaient la perfection de tour de toute sa personne, la tendresse de ses prunelles qui promettait un complet abandon d'elle-même le jour où elle croirait aimer? Cependant, si exact observateur qu'il fût du menu détail des choses, et justement parce qu'il était pratique au plus triste sens de ce terme qui sert à justifier tant de bassesses, il était loin d'avoir compris tout le caractère de la jeune fille. Il n'en avait vu que ce qui pouvait lui servir à s'emparer d'elle. Certes, il ne la prenait pas pour ce qu'elle s'imaginait être, et il avait vite reconnu la part de naïveté qui se trouvait en elle, quoique enveloppée d'un si mauvais ton ! Il la jugeait comme une enfant encore, très mal élevée, très imprudente, ingénument dé-

pravée, douée à la fois des défauts et des qualités qui devaient en faire un jour une des reines de Paris ; et cela lui plaisait, à lui, le petit-fils d'un paysan vendeur de biens nationaux, — la fortune de leur famille avait commencé ainsi, — d'avoir tenu entre ses bras, abandonnées et vaincues, et d'avoir soumis aux caprices de ses sens quelques-unes des femmes de cet ordre. C'était le gibier dont ce chasseur d'adultères était friand. Ses minutes les meilleures étaient celles qu'il passait debout contre la portière d'un salon, — il ne dansait plus guère maintenant, — à regarder l'éblouissement d'un bal ; et il se dénombrait celles des femmes à la mode qui étaient là, parées, étincelantes, divines, entourées du respect de tous, et dont il avait été le possesseur. Il y avait eu des soirées où il avait pu compter ainsi jusqu'à sept ou huit de ses anciennes maîtresses parmi les plus adulées de la fête, et cette pensée lui chatouillait délicieusement la conscience. Tant il est vrai que le sentiment du devoir accompli revêt les formes les plus inattendues !

Tous ces projets, qui étaient demeurés vagues et incertains dans cette tête lucide, devinrent précis lorsque la comtesse et sa fille s'instal-

lèrent aux Oseraies, — où on leur réserva un petit appartement composé de deux chambres que séparait un salon. Et Taraval commença le siège de Noémie avec la méthode qu'il apportait à de telles entreprises. S'il donnait beaucoup au hasard, d'après cette idée que le caractère des femmes se compose surtout de moments et de passages, il avait toujours soin de rendre ce hasard probable. Son premier souci avait été d'éloigner la surveillance de la comtesse, qui, malgré sa légèreté imprudente, aurait défendu sa fille héroïquement si elle l'avait vue menacée ; car elle aimait Noémie à sa manière, qui, pour être inégale et négligente, n'en était pas moins tendre. G>mme elle attribuait ses propres égarements à la misère de son mariage, elle voulait que sa fille se mariât bien, c'està-dire selon son cœur et pure. Seulement elle avait été galante, et c'est la punition des femmes qui ont trop vécu par l'amour qu'elles ne puissent pas y renoncer, même quand leur beauté les abandonne, et avec elle, le pouvoir d'inspirer cet amour auprès duquel aucune des sensations d'ici-bas n'a de prix pour leurs nerfs. Elles vont alors, affolées et douloureuses, le demandant à ceux qui peuvent leur en donner

du moins Tillusion et la chaleur, aux tout jeunes gens, au regard de qui elles apparaissent transfigurées, à travers Tintensité d'un désir sans comparaisons. Taraval, qui avait bien jugé la situation morale de la comtesse, avait prié à son château, en même temps que Noémie et que sa mère, le marquis de Haên, un débutant de vingt et un ans, qui aurait, comme tous les enfiuits de cet âge, traversé le feu pour réaliser cet Idéal; être l'amant d'une femme du monde, — et qui s'était montré des plus assidus auprès de Mme Hurtrel pendant tout le printemps. En outre, et pour avoir une occasion quotidienne d'étaler à Noémie la dépravante présence d'un exemple de bonheur dans la faute, — quitte à souligner cet exemple par un commentaire continu de tous ses discours, — il avait eu soin de to coïncider le séjour de la jeune fille dans le château avec celui du ménage à trois le plus ^larmonieux qu'il eût dans son intimité. Ce ménage se composait d'une madame Donvé, toute brune, toute mince et toute charmante, de son mari, et d'un ami d'enfance à lui Taraval, un beau et solide gaillard, nommé Jacques Seldron. Dès la seconde année du ménage des Ûonvé, ce Jacques Seldron s'étak installé auprès

d'eux dans une intimité que les mauvaises langues expliquaient par la confusion des affaires d'argent du jeune couple, tandis que les revenus de Seldron étaient nets et considérables. C'était là une moitié de calomnie, mais une moitié seulement. Car si M^e Donvé était la maîtresse de Seldron, c'est tout simplement qu'elle l'aimait. Contrainte par ses parents à un mariage de convenance avec un jeune vieillard pour qui elle éprouvait une répulsion physique, elle s'était presque aussitôt consolée en s'abandonnant à des sensations sincères.

Mais c'était ce presque aussitôt que ne lui pardonnaient guère les femmes : les unes, parce qu'étant foncièrement pudiques, elles trouvaient cette facilité de mœurs une chose abominable ; les autres, parce qu'ayant commis la folie de se défendre contre l'amour toute leur jeunesse, pour lui demander de cuisantes consolations quand il était trop tard, elles jalousaient jusqu'à la rage cette insolente béatitude d'une adultère de vingt-deux ans. En revanche, la bonne Mme Taraval s'insurgeait contre ce qu'elle appelait une indignité, car elle ne pouvait croire à de telles vilenies, et elle avait pris la petite M^e Donvé sous sa protection. C'était,

comme on pense, à une sorte de franc-maçonnerie tacite entre Seldron et Taraval que cette protection était due. Elle suffisait pour que beaucoup d'hostilités fussent paralysées, car elle était sincère, et, si la médisance est encouragée par les demi-démentis qui semblent défendre les gens afin de les faire mieux attaquer, sa lâcheté naturelle la rend timide devant les démentis catégoriques. Aussi n'est-ce pas seulement la politesse qui veut que ces derniers soient si rares dans les conversations parisiennes.

Dès la première semaine de l'arrivée aux Oseraies, les prévisions du maître du logis se réalisèrent. Il avait été convenu qu'on ferait de longues promenades, le matin, à cheval, dans les bois qui jouxtent le parc, et ils sont magnifiques. Les Oseraies, situées à quelques heures seulement de Compiègne, confinent à des débris de chasse royale de la plus rare beauté. Il arriva qu'à la troisième promenade, la cavalcade fut réduite à quatre personnes : Noémie et Mme Donvé, Taraval et Seldron. A ce moment de la journée, M«>e Taraval s'occupait de l'économie intérieure du château. Mme Hurtrel ne montait pas à cheval. Le petit Donvé, de qui la

calvitie, les yeux plombés, les dents douteuses disaient Tépuisement précoce, était, par-dessus le marché, malade imaginaire, et il demeurait au lit jusqu'aux dernières limites de la matinée. Le marquis de Haên inventait un prétexte ou un autre pour s'excuser. La comtesse et lui avaient commencé déjà de prendre l'habitude d'une causerie solitaire, par ces beaux débuts des derniers beaux jours, dans le vaste et profond jardin du château. Les teintes dorées de ce mois d'octobre à peine entamé frémissaient dans les arbres. C'était la floraison des suprêmes roses, qui, toutes rouges et toutes blanches, s'ouvraient largement et s'effeuillaient, au pied de leur rosier, pétale à pétale ; et la femme de quarante-six ans qui ne voulait pas vieillir et que ce tête-à-tête trouvait déjà parée, se laissait enivrer par les paroles que prononçait dans les allées de ce jardin d'automne un jeune homme qui aurait pu être son fils. Elle ne songeait plus à sa fille, qui, à la même minute, galopait sous les branches, seule avec Taraval... Les montures de Seldron et de Mine Donvé prenaient toujours l'avance. Leur couple apparaissait au tournant des allées, chevauchant botte à botte, elle, charmante de

coquetterie tendre et d'une expression de félicité contagieuse; lui, moins élégant cavalier que son grand ami Taraval, mais athlétique et superbe de carrure sur sa forte bête. Puis ils disparaissaient de nouveau, vivant symbole des idées qui, tout de suite, avaient formé l'objet des conversations de Taraval et de sa compagne. Car cet homme pensait, comme un observateur connu, que parler de l'amour avec une femme, c'est un peu faire l'amour. Aussi ne s'agissait-il jamais d'un autre thème entre la jeune fille et lui.

Au cours de ces chevauchées du matin, parmi l'enivrement du grand air et dans ce paysage d'une langueur enveloppante où les bouleaux blancs mêlaient le frisson de leurs feuilles jaunissantes à la vapeur des brumes, Noémie racontait toutes les idées qu'elle s'était façonnées à travers ses lectures et ses réflexions personnelles. Elle concluait qu'elle n'aimerait jamais, d'abord parce qu'aucun homme n'était digne des sacrifices qu'elle voudrait accomplir, si elle aimait; et puis, disait-elle, parce que l'esprit d'analyse avait tari dans son cœur les sources de la passion. Elle parlait avec cette attitude de désabusement prématuré dont elle

était coutumière, laissant tomber de ses lèvres délicatement sinueuses des axiomes d'un pessimisme qu'elle croyait sincère... Ses blonds cheveux, massés sous le chapeau d'homme, brillaient dans la lumière avec les tons d'une soie vivante. Le clair azur de ses yeux se fonçait jusqu'au saphir dans le rose tendre et transparent de son visage que fouettait le vent de la course, et le drap noir de son amazone moulait délicieusement son corsage. La grâce animale, en même temps que spirituelle, qui était dans cette fille née de la rencontre de deux passions brûlantes, se décelait tout entière par sa jolie manière de s'asseoir sur son cheval et de ne faire qu'un avec le rythme de la bête.

Et le charme de cet ensemble parlait aux sens de Taraval, pour le moins autant que la perspective de dompter cette élégante créature parlait à son amour-propre. Après quelques matinées de ce genre, cet homme fut monté au plus haut degré du désir moral et physique, et, si la chaleur d'âme excitée par le désir ne ressemble à celle que produit l'amour ni par la noblesse ni par la durée, ces deux exaltations ont ceci de commun qu'elles rendent également éloquents ceux qu'elles dominent, et aussi qu'elles

sont également irrésistibles, — lorsqu'elles ne sont pas répugnantes. Or, la belle mine de Taraval, jointe à son allure de supériorité constante, n'était point pour produire un effet de répulsion. Et lui, de son côté, parlait à Noémie et développait des théories. Il avait tout de suite, et de parti pris, choisi la thèse contraire à celle de la jeune fille, en sorte qu'en face de cette enfant au cœur jeune et tendre, qui défendait la cause de la sécheresse de l'âme, c'était ce libertin, égoïste et féroce, qui soutenait le principe de la divinité de l'amour. Il le faisait avec le plus grand sérieux, ayant éprouvé que le badinage est une erreur de conduite avec les femmes, même très légères, à plus forte raison avec une personne qui n'a pas vécu. La gravité au contraire, voire la déclamation tragique, projettent un magnétisme fascinateur.

Les protestations les plus exorbitantes trouvent crédules presque toutes les oreilles, féminines ou masculines. Il nous est si difficile de ne pas croire à la sincérité d'une passion dont nous sommes l'objet! Des hommes, jeunes ou vieux, beaux ou laids, innocents ou roués, se croient bien aimés par des drôlesses dont ils savent qu'elles ont appartenu à cinquante

amants et qu'ils payent. Jamais Tadorateur n'a paru mentir tout à fait au regard de Tidole.

Aussi Taraval, après avoir, dans les premières de ces causeries du matin, formulé avec conviction la théorie du Grand Sentiment, passa bientôt du général au particulier. Il déclara tout simplement à Noémie qu'il éprouvait pour elle une passion désespérée, et qu'il était le plus malheureux des hommes depuis le bal de la princesse Wierschownia. Il dit cela sans une parole qui pût effaroucher la pudeur physique de la vierge, d'un accent profond, avec un regard ardent de ses yeux jaunes, et l'exagération de ses phrases paraissait d'autant plus sincère qu'elle contrastait davantage avec la froideur habituelle de sa manière d'être. Mais cette sincérité n'était-elle pas réelle, et ne brûlait-il pas de toutes les flammes sensuelles, tandis qu'il voyait la silhouette de celle qui serait un jour la professional heauty de trente salons s'enlever sur les feuillages roussissants des arbres, avec la grâce svelte de son buste jeune? Tandis qu'il parlait, ce buste était agité d'un souffle involontairement plus rapide, et l'habile calculateur voyait la main qui tenait les rênes de la ponette alezane trembler un peu.

Pour une très honnête femme, il y a une insulte cachée au fond de toutes les déclarations d'amour. Traduites en clair et franc langage elles signifient : je vous désire, et si je vous le dis, c'est que j'espère. Mais la plupart des femmes, même celles qui sont sincèrement vertueuses, affectent de ne voir ni ce désir, ni cette espérance, afin de se donner la sensation enivrante du danger moral. Noémie, elle, ne voyait réellement pas le désir qui montait vers elle, et l'espérance de Taraval ne lui représentait rien de défini. En revanche, le terrain nouveau sur lequel son compagnon l'entraînait lui fournissait une occasion trop précieuse de jouer son rôle de femme forte pour qu'elle agît comme le lui commandaient et la prudence et l'honneur. Elle laissa parler Taraval et lui répondit par des discours, de scepticisme d'abord, puis de consolation, auxquels il se prêta de bonne grâce, parce qu'ils lui paraissaient offrir l'avantage de la familiariser avec l'idée de ce grand amour qu'elle avait inspiré. Dès le second jour elle y croyait et elle commençait de se mettre en règle avec sa conscience, — car, malgré tout, quelques scrupules remuaient dans son cœur, principalement à la

vue de sa mère et de la femme de Taraval, — en se disant tout bas à elle-même, et en lui disant tout haut à lui, que de cet amour malheureux naîtrait une heureuse et durable amitié. Comme une personne qui a mesuré sa vie par avance, et tout l'avenir, elle promettait qu'elle n'aurait jamais pour aucun autre des sentiments plus tendres que ceux qu'elle lui portait : « Mais vous vous marierez..., » disait-il. Et avec un sourire fin, elle répondait : « On se marie comme on va au bal. Cela rentre dans notre métier de femme du monde. Est-ce que vous êtes jaloux, lorsque à Paris je danse avec le vieux M. de Teyde, ou avec le jeune M. de Haên?... » Il ne répliquait rien, et l'étudiait de toute la force de son attention, car il finissait par se demander si elle n'était pas une déterminée coquette, à certaines complaisances de ses yeux et de son langage, tandis qu'à d'autres minutes elle parlait comme une ingénue de comédie... Et l'heure du retour arrivait parmi ces dangereuses causeries. Les deux couples se rejoignaient et reprenaient ensemble le chemin du château. Les vastes bâtiments de style composite se profilaient dans l'air bleu avec leurs tourelles en poivrière, et la vie

officielle commençait, pareille à celle qui se mène dans les intimités de cette sorte. — Cétait, après une première toilette, un déjeuner tardif, puis une séance dans le salon ou dans les chambres à écrire des lettres, une seconde toilette pour quelque promenade en voiture ou à pied, enfin une troisième toilette pour le dîner, qui était reculé jusqu'à huit heures. La soirée se passait à de menus ouvrages poursuivis tout en causant, dans le grand salon que la flambée du premier feu rendait comme plus familier. Ou bien on écoutait de la musique exécutée par de Haên, qui déchiffrait au piano, avec un talent de second ordre mais assez sûr, de longs morceaux d'opéra. Il jouait aussi des fragments de Chopin, tandis que la comtesse Hurtrel laissait retomber sa broderie pour mieux sentir la voluptueuse et maladive mélodie lui caresser l'âme à sa place endolorie. En leur qualité d'hommes de cercle, Donvé, Seldron et Taraval se relayaient à une table de besigue. Quand c'était à ce dernier d'être libre, il venait s'asseoir auprès de sa femme et de Noémie, lesquelles se trouvaient, le plus souvent, l'une à côté de l'autre. Gir la jeune fille était attirée vers la femme de celui

dont elle se croyait aimée, par une de ces inexplicables sympathies , qui , dans l'adultère , poussent si souvent un amant à rechercher, en toute sincérité de cœur, l'amitié du mari. Le contraste était complet entre les propos du matin et l'attitude très réservée de Taraval durant ces soirées calmes, qu'éclairaient les hautes lampes coiffées d'abat-jour japonais.

Noémie savait gré de cette extrême réserve à son compagnon de promenade, comme d'un triomphe sur lui-même et comme d'un respect pour elle ; et puis , ce contraste lui faisait ressentir un peu de ces délices du mensonge, qui seront toujours la poésie tentatrice des liaisons défendues... Vers minuit, elle et sa mère remontaient chez elles. Quelques instants elles s'arrêtaient à causer dans leur salon commun, puis le silence envahissait le château et un sommeil profond enveloppait la jeune fille, toute lasse de ses chevauchées dans l'air des bois. Elle dormait, ses beaux yeux clos, sa fraîche bouche à peine ouverte, son doux esprit noyé dans les rêves, et ne se doutait pas qu'à ce moment une forme s'échappait de la chambre la plus voisine de la sienne, et c'était la comtesse elle-même qui se glissait jusqu'à la porte

(i*une autre chambre qu'elle trouvait entrebâillée. Elle allait ainsi, à travers la nuit, s'abatire sur le cœur tremblant du marquis de Haên ; car ce jeune honmie était devenu son amant, — presque aussitôt. Il faut bien le dire, ce n'est point par les mauvais côtés de sa nature qu'elle avait cédé si vite ; mais, par une instinctive horreur de toute coquetterie, aimer, pour elle, c'était se donner, et elle aimait! Seulement un reste de pudeur maternelle et un de ces compromis de conscience qui sont les sophismes des passions lui avaient fait paraître horrible de se donner à côté de la chambre de sa fille. Noémie dormait toujours. Elle ne voyait pas Taraval se promener de long en large au lieu de se coucher et se demander quand il profiterait de l'absence de la mère, dont il avait eu soin de s'assurer, pour pénétrer dans la chambre de la fille. Non, elle dormait avec sa natte blonde enroulée autour de son adorable visage, en ce moment rendu par le sommeil à son véritable caractère de tendresse innocente. Elle rêvait. Pourquoi son rêve ne lui montrait-il pas son Destin qui venait vers elle?...

Un événement non prévu brusqua les choses.

La seconde semaine s'achevait à peine qu'une dépêche arriva, disant que le comte Hurtrel avait été frappé d'une attaque dans sa maison de Bruxelles, et qu'il était malade assez gravement. Cette nouvelle tomba comme un coup de foudre sur l'intimité de cette vie de château, laquelle, par un hasard peu fréquent dans cet ordre de rapports sociaux, était heureuse, sans doute parce que les égoïsmes et les vices des uns et des autres se trouvaient, depuis ces deux

semaines, s'entr'aider au lieu de se combattre, — problème fondamental de toute société. Il fut décidé que ces dames partiraient le lendemain dès la meilleure heure, juste le temps de laisser les femmes de chambre préparer celles de leurs malles qu'elles emporteraient tout de suite. Et les regrets exprimés par les divers hôtes des Oseraies étaient sincères. M»* Taraval avait arrêté que la comtesse passerait un mois plein au château ; son automne était organisé ainsi, d'après un plan qu'il lui fallait changer. M«« Donvé et Seldron songeaient que c'en était fini de leurs tête-à-tète du matin. Si discret que fût Taraval, il ne pouvait, ni à leurs yeux, ni aux siens propres, devenir le complice avéré de leur adultère. Ce sont des confidences qu'on ne reçoit pas plus qu'on ne les fait, à un certain âge ; elles lient d'un lien trop étroit et celui qui raconte et celui qui écoute. Mme Hurtrel eut le cœur déchiré à la perspective de quitter son amant de ces huit jours, qu'elle chérissait en ce moment d'une de ces passions propres à l'âge mûr des femmes, où la jouissance des voluptés doimées et reçues s'avive de l'implacable perception de leur brièveté. De Haën, qui se croyait follement

6o l'irréparable

amoureux, bien qu'il ne fût qu'enivré, voyait s'en aller sa maîtresse avec un cuisant regret. Mais surtout pour Noémie, cette soirée d'adieux fut énervante. Elle avait pleuré à la nouvelle de la maladie du comte, tout émue du danger de celui qu'elle croyait son père, et à cette émotion s'était ajouté le trouble causé pat les discours qu'elle avait entendus. Tandis que le petit Donvé, devant qui l'on ne pouvait prononcer le nom d'une maladie sans le faire penser à lui-même, entretenait tout le salon de sa santé, Taraval l'avait entraînée, elle, sur un coin de canapé, et il lui avait murmuré des phrases de la plus folle exaltation. Il se réjouissait, dans son for intérieur, de la nouvelle qui affligeait tout le petit cercle, car c'était l'occasion offerte de provoquer une scène décisive entre la jeune fille et lui. Il l'avait amenée au point où les audaces physiques peuvent être mises sur le compte des égarements de la passion, et son système avait toujours été de créer, fût-ce par la violence, quelque chose d'irréparable dans ses rapports avec les personnes qu'il courtisait. Cet irréparable une fois établi, sa conviction profonde était que les femmes aiment mieux en profiter que s'en venger. Il ne

l'irréparable 6i

s'était pas encore trompé en spéculant sur cette triste idée, qui le décida lorsque la compagnie se fut séparée, qu'il fut environ une heure et qu'il eut entendu la comtesse glisser dans le couloir, à entrer tout simplement chez Noémie, — comme si elle lui eût donné un rendez-vous. La jeune fille était assise de côté sur le rebord de la fenêtre, qui faisait saillie à l'intérieur, et à travers les carreaux, ayant sans doute demandé qu'on ne fermât point les volets par cette belle nuit, elle regardait le paysage de bois et d'eaux qu'un mélancolique et solennel rayonnement de la pleine lune enveloppait d'une vapeur bleuâtre. Tout alanguie encore des émotions de la soirée, elle était vêtue d'une robe de chambre en mousseline de soie blanche, que des dentelles garnissaient du haut jusqu'en bas, et cette toilette frissonnante, d'une légèreté impondérable, seyait merveilleusement au caractère de sa beauté, quasi diaphane à force de délicatesse et de transparence. Comme elle entendit qu'on ouvrait la porte du salon, elle crut que c'était sa mère, et s'attendant à une tendre gronderie pour être demeurée éveillée si tard, elle se retourna dans un sourire. C'est alors qu'elle aperçut Taraval qui se tenait de-

bout à deux pas d'elle. Il avait son costume du soir, avec le mince bouquet de fleurs qu'il portait, à l'anglaise, dans la boutonnière du revers de son habit ; — ce petit détail révélait l'homme qui n'a même pas essayé de se dévêtir pour dormir. Cette apparition saisit la jeune fille d'une façon si vive qu'elle se sentit trembler tout entière. Elle posa ses pieds sur le plancher, et se redressa, mais sans avoir la force de bouger. Ses deux mains se crispèrent contre le rebord de la fenêtre, ses yeux s'ouvrirent démesurément, et, dans cette minute de surprise toute déconcertée , elle ne put que balbutier une phrase, dont l'insignifiance même était, à cette minute, la plus dangereuse des faiblesses : « Vous ici, monsieur, vous ici, que se passe-t-il ?. . . »

Cela suffit pour soulager d'un grand poids la poitrine de Taraval. Son visage, d'ordinaire si ferme, était en ce moment couvert d'une pâleur mortelle, et cette pâleur n'était pas une feinte. Il avait craint que, dans le saisissement des trente premières secondes, Noémie ne se précipitât sur la sonnette. Ce péril, le seul qu'il eût à redouter dans son entreprise très bien étudiée, était évité. « Ah ! » répondit-il, sans

s'avancer, — car avant tout il s'agissait de ne pas l'efFaroucher, — «quelle folie n'aurais-je pas faite pour vous parler encore une fois, la dernière peut-être, car vous partez demain et jamais plus vous ne serez pour moi ce que vous avez été!... J'ai voulu entendre encore le son de votre, voix, vous regarder encore... Ne me grondez pas... Qu'avez-vous à craindre d'un honrnie qui vous aime jusqu'à l'idolâtrie, et qui s'en ira tout de suite si vous le lui ordonnez?... Mais vous ne ferez pas cela... » Ces derniers mots furent prononcés d'une manière câline, et avec les mêmes inflexions intimes qu'il avait dans leurs causeries du matin. « Il faut vous en aller, » répliqua-t-elle sans faire un geste. « C'est déjà trop que vous soyez ici depuis deux minutes. . . » ^ « Hé bien,» fit-il, « je m'en irai, mais laissez-moi seulement tenir votre main une seconde, et vous voir ainsi...» Et réellement Noémie était admirable à contempler, tandis que les bougies posées sur la cheminée l'éclairaient par devant, et que derrière elle, par delà la fenêtre dont les rideaux étaient levés, le clair de lune faisait comme un fond infini et mystérieux. Il marcha jusqu'à elle, et son accent avait été si touchant

qu'elle n*avait plus peur. Elle croyait à la sincérité de son sentiment pour elle, et à son respect. Son innocence était si entière qu'elle n'avait pas la notion vraie du péril qui la menaçait. Il lui prit la inain. Elle ne la retira pas. Il eut alors le tact de ne pas prononcer un seul mot, comptant sur la puissance communicative de l'émotion, et il s'assit sur le rebord 4e la fenêtre, contre laquelle Noémie continuait de se tenir droite. Elle ne savait plus que dire à ^ cet homme qui venait de lui parler avec tant de douceur, et comme, dans ces minutes d'un silence presque électrique, elle crut l'entendre qui pleurait, une étrange pitié s'empara d'elle qui lui fit, ainsi que dans un songe, serrer la main qui avait continué de tenir la sienne.

« Vous m'aimez donc!... » dit-il en réponse à cette caresse qui lui fut comme un signal d'î^r, et, commençant de lui parler avec l'éloquence du désir, il lui décrivit le vide de ses jours quand elle ne serait plus là, les mélancolies de son intérieur sans amour, et qu'il avait, à des heures noires, l'idée de quitter sa femme et ses enfants, de fuir avec elle, pour vivre tous les deux ensemble, à jamais et bien loin. Silen-. cieuse, elle l'écoutait, tout son être envahi par

une langueur mortelle. Il la prit tout à coup dans ses bras, et il sentit son corps souple et tiède sous la molle étoffe. Cette impression lui fit perdre la tête. Brusquement, il la souleva de ten-e et la porta jusque sur le lit, dont la blancheur virginale transparaissait sous les rideaux. Un éclair farouche passait sur son visage qui ne se composait plus. Avec des mots d*une supphcation éperdue elle le repoussait maintenant. Elle détournait la tête pour éviter cette boudie qui cherchait sa bouche et lui donnait la sensation d'une brûlure. La lutte devint presque silencieuse. Car l'affolement de la jeune fille était tel que les cris s'étranglaient dans sa gorge serrée. Des muscles de fer la pressaient jusqu'à la meurtrir. Son énergie nerveuse diminuait... Elle eut un instant de prostration, et l'Homme fut le plus fort. Elle jeta un cri cette fois, qu'il étouffa violemment et qui se perdit dans la solitude de cette aile du château, — et elle lui appartint à travers toutes les révoltes de son âme et de sa chair, blessée, vaincue, abandonnée, comme un cadavre, à cette brutalité soudain révélée.

Lorsqu'elle se rendit compte de ce qui venait de se passer, qu'elle vit le désordre de leurs

vêtements à tous les deux, cet homme entre ses bras et qu'il voulut Tembrasser avec un tutoiement tendre, toutes ses forces lui revinrent, décuplées par une colère aveugle. Elle le repoussa rudement et s'élança du lit, les yeux hagards, le visage bouleversé : « Mais, allez-vousen! » lui cria-t-elle, « mais allez-vous-en !... » L'accent furieux dont elle prononça ces simples mots ne surprit point Taraval. Il était accoutumé à des récriminations pires. Il savait que ces rages tombent presque aussitôt. Ce sont les repentirs momentanés par lesquels les femmes rachètent à leurs propres yeux leurs faiblesses, surtout lorsqu'elles n'ont pas l'habitude du libertinage, et il venait d'avoir la preuve que l'innocence physique de Noémie était, jusqu'à ces dernières minutes, aussi entière qu'il est possible. Il pensa donc que c'était là une exaltation nerveuse qui s'en irait dans une crise de larmes et s'achèverait dans un nouvel abandon, cette fois volontaire et tendre. Il demeura sans réponse derrière le rideau du lit, tandis qu'il l'écoutait, au fond de la chambre, marcher de long en large, comme si elle attendait qu'il fût prêt à partir. Elle trouva sans doute qu'il tardait trop longtemps, car elle vint elle-même

jusqu'à ce lit, souleva le rideau, et, avec cette même voix d'un mépris frémissant, elle répéta, sans le regarder: « Allez-vous-en!... » 11 fit mine de s'approcher d'elle avec la douceur de gestes d'avant son accès de délire sensuel, le visage de Noémie exprima une horreur indicible. Elle parut chercher autour d'elle une arme, puis elle s'élança jusqu'à la fenêtre. Elle l'oumt, monta sur le rebord : « Si vous ne partez pas, d'ici à une minute, je me jette en bas, » lui dit-elle. « Vous m'avez déshonorée, vous m'aurez tuée. Décidez... » Son beau visage exprimait en ce moment toute la démence de la fierté révoltée. Taraval, qui n'avait pas peur de beaucoup de choses, eut peur de ce visage-là. Un souvenir terrible lui traversa la pensée, celui d'un de ses amis auquel une maîtresse avait proféré une menace analogue en maniant un poignard et qui avait répondu :

« Faites donc, ma chère , » par ironie, — et elle s'était frappée. Subitement il vit le corps de Noémie dans la cour du château, ses membres brisés, sa tête inerte, et, quoique cet homme fût très capable d'aller jusqu'au crime pour satisfaire ses passions, cette image lui fut intolérable. Il se dit à lui-même qu'il fallait

obéir, et qu'elle lui en saurait gré plus tard. Mais comment sortir, sans être ni odieux ni ridicule? « Dieu veuille, mademoiselle, » fit-il avec une tristesse dans son regard et dans sa voix, « que vous ne sachiez jamais le mal que vous me faites en ce moment... » — Et il s'en alla sans se retourner. — Il y avait une heure peut-être qu'il était entré.

«Oh! le lâche! le lâche! le lâche!...»

s'écria Noémie aussitôt qu'elle fut seule. Et tous les détails de l'odieuse scène lui revenant à la fois dans une nausée physique et morale, elle ressentit une douleur si aiguë qu'elle erra éperdue dans la chambre, en tordant ses mains. Puis une idée surgit en ejle, qui redoubla son épouvante... Si sa mère avait tout entendu?... Et le cœur étouffé comme dans un étau, retenant son souffle, faisant tourner la porte du salon dont le petit grincement l'angoissa, elle marcha sur la pointe de ses pieds jusqu'à la chambre de la comtesse... Aucun bruit... Sa mère dormait sans doute, et en ce moment où la jeune fille venait de voir avec un tel frisson de dégoût et d'horreur ce que cachait en son fond la passion d'un homme en qui elle avait cru, un besoin irrésistible s'empara d'elle de

pleurer auprès d'un cœur dont elle fût bien sûre, d'embrasser un être qui fût tout à elle. Et doucement, pour ne pas réveiller la comtesse, elle ouvrit la porte. D'un coup d'oeil elle vit le lit préparé, mais vide, et qui ne portait l'empreinte d'aucun corps. Les bougies allumées sur la cheminée brûlaient silencieusement. Où était sa mère?... A cette question une torture plus forte que la mort s'empara de Noémie. Un soupçon la traversa, et, comme dans un éclair, une vision lui apparut, qu'elle chassa de . toute la force de sa volonté, — vision atroce où le souvenir des réalités révoltantes qu'elle venait de subir elle-même avec une si soudaine épouvante s'unissait à la pensée de Mme Hurtrel. En même temps, la sorte d'induction involontaire que nos associations d'idées nous infligent parfois si cruellement évoquait devant ses yeux la figure du marquis de Haën. Mille détails de son intimité avec la comtesse lui remontaient à la fois dans la métnoire... Elle luttait contre ce raisonnement spontané, puis les minutes passaient, puis les quarts d'heure, et le bruit de l'horloge dans la chambre vide résonnait tragiquement aux oreilles de la pauvre fille, qui, vaincue par une

évidence affreuse, finit par se jeter sur le lit de sa mère, en pleurant, comme eût pu faire une enfant abandonnée. « Ah ! maman ! maman ! ... » Elle sanglotait, le front dans Toreiller, ne sachant pas si elle souffrait davantage du malheur qui l'avait frappée elle-même, ou bien de ce qu'elle venait de découvrir et qu'elle n'osait pas, qu'elle ne pouvait pas nommer. Elle était là, depuis combien de temps? Elle ne se le demandait point, lorsque la porte s'ouvrit et la comtesse entra... Ce fut une de ces minutes où le sang, comme dit l'énergique langage des gens du peuple, ne fait qu'un tour. Noémie s'était retournée et avait regardé sa mère. II n'y eut pas d'explication entre les deux femmes. L'angoisse de leurs deux visages était plus éloquente que toutes les paroles. Heureusement pour la comtesse, l'émotion fut si forte qu'elle défaillit. Tous les objets tournèrent autour d'elle, qui s'affaissa. La fille, à qui la peur de voir mourir sa mère devant elle rendit son énergie, la porta sur le lit et s'agenouilla à son côté, le front sur sa main. Elle resta ainsi, pleurant toujours, et les heures de cette nuit s'achevèrent, — car tout s'achève, même ces heures-là, — sans qu'un mot fût prononcé.

Ce n'est pas d'hier que les philosophes chagrins ont remarqué la facilité avec laquelle les femmes se soumettent à la loi, en apparence si dure, de la vie sociale, qui les force à revoir ceux qu'elles ont aimés, quand elles ne les aiment plus, avec le même sourire, la même poignée de main et la même intimité. Leur sang-froid est merveilleux, pour retrouver, au cours d'une soirée, les folies de leur passé incarnées quelquefois dans plusieurs des personnages corrects qui les saluent avec la banale amabilité de rigueur, et pour n'avoir pas l'air

de s'en ressouvenir. Elles savent bien qu'elles ont appartenu à ces hommes ; elles le savent, comme nous savons que nous avons été de petits enfants, et cela est si vague, si lointain, qu'il leur semble qu'une autre a reçu et donné les caresses de ces anciennes amours.

U n'est pas certain, cependant, que quelquesunes d'entre les plus calmes de front et de sourire n'aient point un couteau dans le cœur à rencontrer des yeux connus, où elles lisent la certitude d'une faute qu'elles voudraient effacer au prix de leur vie. A coup sûr, Noémie Hurtrel pouvait bien se dire qu'elle avait le droit de lancer à Taraval tout son mépris dans un regard, et cependant, au matin de cette nuit de douleur, ce lui fut un comble de peine de songer qu'il lui faudrait se retrouver dans la présence de cet homme, — de lui et de l'autre. Elle associait dans une même horreur, qui, jointe à l'énervement de l'insomnie, allait jusqu'à la haine, la réalité physique de ces deux êtres, à côté desquels elle allait pourtant s'asseoir dans quelques heures. On avait arrêté, la veille au soir, qu'on attellerait le grand break et qu'on reconduirait les deux voyageuses jusqu'à Compiègne. La comtesse attendit cette minute du

départ dans une angoisse toute pareille. Elle ne se faisait pas d'illusion sur la clairvoyance de Noémie, et elle tremblait qu'un mot, qu'un regard, qu'un geste du marquis de Haên ne fit de nouveau saigner le cœur de l'enfant. G>mme elle ignorait absolument l'épouvantable scène qui avait livré la jeune fille à la violence de Taraval, elle attribuait à la découverte subite de son intrigue, à elle, la crise de larmes et de désespoir dont elle avait été le témoin. Et une révolution étrange s'accomplissait en elle, qui, à ce moment, lui eût fait tout sacrifier pour épargner une nouvelle émotion à Noémie. Elle se trouvait, pour combien de jours ou combien d'heures? n'aimer plus au monde que sa fille. Comme toutes les personnes atteintes d'une maladie de la volonté, — une existence immorale est toujours le signe d'une de ces maladies-là, — elle laissait les sensations présentes s'exagérer chez elle jusqu'à lui supprimer la vision nette du passé et de l'avenir. C'est le phénomène que les savants modernes appellent dans leur langage technique : l'excès d'impulsion. Ainsi, à une demi-nuit de distance, l'amant sur la poitrine de qui elle avait, toute au désespoir de le quitter, appuyé longue-

ment sa tête éperdue, n'était plus pour elle qu'un objet de cauchemar, et le supplice intime des deux femmes était égal lorsqu'elles descendirent l'escalier du château dans leur costume de voyage en drap sombre, — la mère avec le masque de la vieillesse qui transparaissait à travers la décomposition de ses traits, — la fille au contraire, avec cette beauté souveraine des douleurs de la vingtième année qui pâlissent et spiritualisent le visage sans le déformer.

Ce fut pourtant le sourire sur les lèvres qu'elles tendirent la main aux soi-disant amis qui devaient les accompagner. L'étreinte de Taraval glaça Noémie à travers son gant, mais quoique cet homme ne se rendît pas un compte très exact des dessous du caractère de la jeune fille, le flair qu'il avait des sensations féminines lui fit comprendre que la moindre faute de tact commise en ce moment compromettrait à jamais un avenir sur lequel il tablait avec certitude, — il ne savait pas pour quelle date, — et le côté calculateur de son caractère eut du moins cet avantage que, ce matin-là, il fut parfait de tenue. Pas la moindre nuance dans sa façon d'agir ne rappela, ni leurs intimités de

ces dernières semaines, ni Taventure de la dernière nuit. Hélas ! Tout le tact du monde ne pouvait empêcher qu'il ne fût vivant, et qu'avec ces mêmes bras qui tiraient sur les guides des quatre chevaux attelés à la voiture, tandis qu'on gagnait la station, il n'eût serré le corps de la jeune fille et que son souffle ne se fût promené sur son visage. Il lui semblait qu'elle sentait cet embrassement et cette chaleur.

Ramassée sur elle-même dans un coin du break, les jambes enveloppées d'un plaid, silencieuse sous le prétexte d'une migraine commençante, elle l'entendait qui, de temps à autre, donnait d'un pull up à ses chevaux, ou bien, le buste retourné, le fouet tendu, montrait et nommait quelque maison de campagne perdue à travers les brouillards grisâtres de ce beau matin d'automne. En même temps, elle regardait ses compagnons. Elle voyait les yeux du jeune marquis chercher avec une expression d'inquiétude les yeux de la comtesse, qu'ils ne rencontraient jamais. Puis elle surprenait des sourires heureux de M^ne Donvé à Seldron, car le petit Donvé s'était fait excuser sur sa santé de ne pouvoir sortir le matin, et une nouvelle évidence s'imposait à l'observation de Noémie.

Puis elle regardait avec un indéfinissable remords, tout mêlé d'une étrange pitié, le visage confiant de M^e Taraval. Elle apercevait le profil tourmenté de sa mère, dont la seule vue la bouleversait. Les conversations banales qui se poursuivaient, en dehors des secrètes pensées de chacun, lui parvenaient à travers un rêve, et la vie lui apparaissait comme quelque chose d'obscurément infâme et tragique dans cette voiture élégante, parée sur le siège de ses deux valets en grande livrée, et au dedans chargée, de quoi? Elle le comprenait maintenant : de mensonge et de luxure, de luxure et de mensonge. Comme elle aurait voulu mourir alors!... Gu-, dans ce premier fiisson devant la réalité enfin aperçue, elle avait perdu la force de raisonner. Elle ne se disait pas qu'elle ne voyait qu'un coin particulier de mœurs et d'événements et un coin disposé pour un piège par un scélérat. Quand il faut de tels efforts à un esprit d'homme pour briser le cercle de l'expérience personnelle et considérer le monde d'un point de vue général et désintéressé, comment supposer qu'une enfant puisse juger des choses autrement que par le mirage de ses bonheurs ou de ses malheurs?

Ce fut avec ces sentiments de désespoir et de honte qu'elle quitta les hôtes de ce château, dont, si souvent depuis, elle devait revoir, à travers ses songes, la longue aile gauche, une construction sans caractère original, mab pour elle à jamais unique et redoutable. Ce fut dans ces sentiments qu'elle voyagea, presque incapable de parler à sa mère dont les cheveux noirs laissaient voir, depuis la scène tragique de la veille, une petite place blanche à côté de la tempe. Ce fut avec ces sentiments qu'elle s'installa dans sa chambre de la vieille maison de Bruxelles. Cette bâtisse d'un autre âge avait vu mourir l'aïeul, le grand-père et le père du comte, qui s'obstinait à ne pas la quitter, malgré les doléances de sa fenmie. Par derrière, un immense jardin se développait, dont les arbres montaient jusqu'aux fenêtres du premier étage, et Noémie, en se penchant par-dessus le balcon de pierre sur lequel donnait sa chambre, aurait aisément cueilli une des feuilles, maintenant jaunies, de ces arbres. Elle pouvait s'enfermer devant ce paysage d'automne pendant des heures. Le comte, qui s'était presque aussitôt rétabli, ne voyait ces dames qu'aux repas. La comtesse, désespérée de la tristesse persistante

de sa fille, mais incapable d'une action de détail pour modifier cette tristesse, se retirait, elle aussi, dans son appartement ; elle se tourmentait, elle priait, elle se repentait ; puis, comme les tempéraments ne subissent pas de révolutions définitives, même sous l'influence des causes les plus violentes, lorsque ces causes sont des faits qui passent, elle se souvenait du marquis et elle lui écrivait d'interminables lettres, dans lesquelles les plus héroïques résolutions de rupture se mélangeaient à des caresses de langage qui contredisaient tout le reste. Et cependant, la jeune fille regardait son feu, ou bien le ciel bas, ou bien le jardin secoué par le rude vent des plaines flamandes. Elle regardait ces choses, mais sans les voir, tandis qu'elle sentait s'ouvrir et saigner en elle une plaie !

Oui, une plaie. C'est ainsi qu'involontairement, dans les jours où elle retrouvait assez de lucidité pour réfléchir sur elle-même, elle appelait le mal singulier dont elle se sentait atteinte. Ce n'était pas une souffrance tout à fait continue comme celle qui résulte de la mort d'une personne aimée. Non, mais cette lancinante et sourde et périodique douleur, que connaissent

bien ceux qui ont eu, comme elle, à soufîirir d'une image tour à tour abseme ou présente, suivant les hasards de la pensée. Vous allez et venez, en tout semblable aux autres hommes, et aucun des événements matériels qui constituent votre vie habituelle n'est en effet changé. . . Mais voici qu'une analogie s'impose à vous subitement, à propos d'un petit fait quelconque, et ressuscite cette image. Amant trompé, vous apercevez la bouche de votre maîtresse sur ceUe de votre rival. Ambitieux tombé, vous voyez les regards de vos ennemis triomphants. Coupable d'une faute que vous effaceriez de tout votre sang, votre action honteuse vous apparaît dans son plus extrême détail. C'est alors une angoisse physique et morale à croire que vous allez défaillir. Juste à la pointe du cœur une aiguille pénètre dans votre poitrine qui vous transperce, lentement. Toutes les puissances heureuses de votre nature sont à la fois paralysées. C'est une crise de chagrin dont vous comprenez que, si elle durait, vous mourriez. Quelquefois c'est pendant votre sommeil que l'image revient ; et, si ce retour a lieu plusieurs fois de suite, c'est à souhaiter de ne se rendormir jamais. Vous êtes alors l'esclave

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de ridée fixe et vous n'essayez plus de lutter contre elle, car au bout d'un certain nombre d'accès vous avez éprouvé que la chasser c'est la rappeler. Vous attendez maintenant son retour de demi-heure en demi-heure, comme on attend le retour de la rage de dents. Et l'obsédante image revient en effet, poignante et meurtrière. De là dérivent ces profondes révolutions d'habitudes et d'humeur dont les chagrins de cet ordre s'accompagnent. Comment la présence périodique de l'idée hxQ ne modifierait-elle pas notre caractère, puisque ce caractère n'est, en définitive, qu'une façon accoutumée d'associer nos idées ?

Tout d'abord, sur cette blessure du cœur de Noémie, une crainte atroce répandit son poison pour la rendre plus cuisante et plus douloureuse. La jeune fille eut peur de devenir mère. Comme beaucoup de femmes, même de celles qui ont traversé le mariage, elle entrevoyait dans le phénomène de la conception un je ne sais quoi d'infiniment obscur et mystérieux. Un joumal regardé par hasard durant les premières joumées de sa vie à Bruxelles précisa ses idées d'une manière terrible. Elle y rencontra, sous la rubrique banale de « Gazette

l'irréparable 8i

des tribunaux, » le détail d'un procès d'infanticide, et les révélations de l'accusée, une pauvre servante de la campagne à laquelle son maître avait fait violence, offraient une si frappante

^''analogie avec ses propres souvenirs, qu'elle fiaillit se trouver mal... Oh! un enfant qu'elle aurait eu de cet homme, et conçu dans cette étreinte, elle sentait qu'elle le haïrait de toute la haine qu'elle portait à Taraval. Chaque fois que cette possibilité détestable s'offrait à elle, sa main se posait sur son côté. En proie à un effroi d'autant plus invincible qu'il était plus vague et plus ignorant, il lui semblait qu'une chair issue de la chair de cet être maudit remuait dans son sein. Cette crainte, qui tourna

' tout de suite à l'obsession, eût certainement abouti à la folie si elle n'avait eu l'idée de rechercher dans la bibliothèque du comte quelques livres capables de la renseigner sur son état. Elle découvrit ainsi deux ouvrages de physiologie du xviiie siècle dont elle dévora toutes les pages, et, comme dans une âme malade tout se transforme en maladie, les connaissances inattendues que cette lecture lui donna eurent seulement pour conséquence immédiate d'aviver la fatale image. En même temps, ces

livres de science lui révélaient que jusqu'ici elle avait vécu dans un songe. C'était la vérité qu'elle goûtait maintenant avec toute son amère saveur. Cela lui procurait un malaise intellectuel comparable à celui d'un homme qui perd la foi après avoir cru et pratiqué durant des années. Tout le plan de son esprit se déplaçait d'un même coup. Les idées qu'elle s'était formées sur son propre caractère tombaient, morceau par morceau. Elle s'apercevait qu'elle était une faible, une ignorante en-' fant; elle posait le livre sur ses genoux, ses coudes sur le livre, son front dans ses mains, et elle demeurait ainsi de longs moments du jour ou de la nuit, et quand arrivait une certaine heure, — celle où s'était accompli l'acte infâme, — elle en écoutait le tintement passer dans l'horloge d'une église voisine, puis dans une petite pendule de voyage qui ne quittait pas sa table, et l'image était là de nouveau. Elle sanglotait alors, ayant sur elle comme l'hallucination de la violence dont elle s'était sentie souillée, — si profondément souillée qu'il lui aurait fallu, lui semblait-il, qu'on lui lavât tout son sang pour abolir cette souillure? Cette impression de faiblesse tua toutes les

autres et ne fit que grandir. « Ah ! que je suis un pauvre être !... » se disait-elle à voix haute et toute seule, comme une sorte de refrain qui berçait sa peine, indéfiniment. La foi orgueilleuse en elle-même qui avait été le vice naïf de sa jeunesse avait cédé la place à un abandon complet de toute prétention, et, comme il arrive, elle n'avait cessé de s'estimer trop que pour ne pas s'estimer assez. Sous l'empire de cette dépression morale, elle découvrit qu'aucun des plaisirs qui avaient été les siens jusqu'à cette époque ne la tentait plus. Il lui fallut, après l'entier rétablissement du comte, assister avec sa mère à quelques grands dîners, faire quelques visites, paraître dans quelques soirées. Elle demeura étonnée de ne rencontrer que l'ennui morne, là où elle était accoutumée de trouver une excitation de tout son esprit, et surtout elle haïssait dans ses sorties la cause certaine d'une crise nouvelle de son mal. Elle revoyait dans les salons plusieurs des hommes avec lesquels elle avait flirté autrefois. Ils s'approchaient d'elle avec cette expression du visage qui traduit l'amabilité presque trop familière, et cela poignait Noémie de rencontrer ce signe évident de ses anciennes complai-

sances. Elle s'exagérait, en ce moment-là, les corruptions du monde, au point de deviner un désir, qui la brûlait comme une insulte, dans ces amabilités. Tout en forçant, du mieux qu'elle pouvait, son visage à des sourires et sa bouche à des compliments, elle repassait en souvenir ses relations de jadis avec ses interlocuteurs, et, dans la perspective de sa mémoire, ses gestes les plus innocents lui paraissaient des manques de réserve déshonorants, ses paroles légères de haïssables avances. Elle se disait qu'elle s'était conduite ainsi avec Taraval, et elle voyait le résultat de ce qu'elle appelait, dans son accès d'injustice expiatrice, ses égarements. La seule existence de ces hommes à côté d'elle lui faisait courir par tout le corps ce frisson d'effroi que les chevaux éprouvent, lorsqu'on leur tasse leur litière avec de la paille sur laquelle ont couché des fauves.

L'image surgissait, évoquée soudain en pleine fête, de cette chambre lointaine des Oseraies, et de l'Homme, tout pareil à ceuxci, transformé en bête féroce. Et dire que cela avait commencé dans des réunions semblables, et qu'elle avait aimé ces réunions, et qu'elle s'était complue dans ces frôlements et ces inti-

mités ! Alors brusquement, elle se jugeait coupable. Elle se rappelait, dans une même minute, ses premières coquetteries avec Taraval, ses promenades à cheval, Tinfamie, — c'est ainsi qu'elle se parlait à elle-même, — de leurs conversations, la lâcheté de lui avoir permis des phrases d'amour,- la complicité de leurs têteà-tête, son entrée chez elle, — et elle ne l'avait pas forcé de partir... — ses premiers discours, le serrement de main qu'elle lui avait donné... — puis la vision devenait exacte jusqu'à la torture, et comment la chasser jamais ?

Sur ces entrefaites, après six semaines de ces crises de plus en plus rapprochées, l'anniversaire du jour de naissance de Noémie arriva, et une scène de larmes se produisit entre elle et sa mère, qui finit de lui empoisonner l'âme. La pauvre comtesse ne savait à la lettre que faire pour dissiper la mélancolie grandissante de son enfant, d'autant plus que la jeune fille ne lui manifestait d'autre sentiment que celui d'une tendresse plus dévouée. Et cette tendresse était sincère. Car dans cette noble créature les souffrances personnelles se transformaient en pitié pour les autres, et elle plaignait sa mère aussi ingénument qu'elle se con-

damnait. Avoir une explication avec cette fille si caressante et si triste, la comtesse se disait que cela n'était pas possible. Gemment faire comprendre à une enfant pure, et qui ne savait rien de la vie, les besoins d'un cœur de femme qui a roulé de déceptions en déceptions ? C'est ainsi que M^e Hurtrel interprétait et justifiait à ses propres yeux la variété de ses expériences amoureuses. Cependant elle voulait à tout prix rompre le silence, pour elle insupportable, dans lequel Noémie enveloppait sa langueur. La tenant embrassée, le jour de sa fête, et parmi les fleurs qui paraient la chambre de la jeune fille, elle lui dit tout bas : « M'aimes-tu encore?... » Il y avait quelque chose de si tendre dans l'accent dont cette simple phrase fut prononcée, c'était un si touchant mouvement en avant du cœur, que Noémie en fut pénétrée et que -ses larmes jaillirent. « Ah ! maman, » répondit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule de la comtesse par un geste d'une câlinerie enfantine, « tu sais bien que je n'ai personne au monde que toi... » Cette minute, dont la douceur fut suprême, devint le principe d'une nouvelle série d'heures douloureuses. C'est alors que Noémie découvrit ce qui

formait le fond même de son être et que l'entassement de tant d'idées fausses lui avait caché, — un infini besoin d'aimer complètement, d'avoir une autre âme à qui suffire et qui lui suffît, une épaule où reposer sa tête comme elle venait de le faire, et, quoi qu'elle eût dit, quoi qu'elle eût cru, cette épaule-là ne t)ouvait plus être celle de la comtesse. Certes, son affection pour cette mère, si coupable et si repentante, était singulièrement profonde. Mais à toutes les manifestations de cette tendresse correspondait maintenant un renouveau de la torture intérieure. Aussitôt qu'elle songeait à cette mère pourtant adorée, l'image, la hideuse image apparaissait, invinciblement liée même à cette adoration. Cette épaule, où goûter le repos dans l'abandon du cœur, ce n'était pas non plus celle de l'homme qu'elfe croyait son père. Toutes les effusions seraient venues se briser contre l'insensibilité de ce manieur d'argent qui lui faisait froid dans les veines rien qu'à le regarder à table, — une grande table carrée qui rendait comme perceptible la séparation de ceux qui s'asseyaient autour dans la vaste salle à manger garnie de tapisseries. Cet inconscient besoin d'aimer achevait de

tuer la jeune fille, dont les traits changeaient de jour en jour, si bien que le comte lui-même s'en aperçut et fit venir un médecin. Avait-il été touché de la pâleur navrante de Noémie ?

Ou bien trouvait-il que le séjour des deux femmes auprès de lui se prolongeait outre mesure? Car dans leur désorientement d'esprit, ni la mère ni la fille n'avaient formé de nouveaux projets, et, depuis sa demi-attaque d'apoplexie, il était devenu, lui, d'une humeur à ne plus supporter personne dans sa maison. Toujours est-il que le docteur ausculta la malade, et sans trop rien dire de précis devant un état de consomption réellement effrayant par sa rapidité, il ordonna un départ immédiat pour le Midi. Huit jours plus tard, la comtesse et Noémie arrivaient à Cannes.

Les journées qui suivirent Tinstallation dans cet asile d'hiver furent pour Noémie d'une douceur toute physique, et par suite irrésistible, qui la reposa, comme malgré elle, des semaines qu'elle venait de subir. Toutes les villes possèdent une sorte d'atmosphère morale qui flotte autour d'elles et qu'on respire sans bien en pouvoir analyser les éléments, de même qu'elles possèdent leur atmosphère matérielle où se combinent tant d'influences, soit bienfaisantes, soit dangereuses. Cannes est une ville de malades et de malades anglais, c'est-à-dire,

qui veulent autour de leur agonie ou de leur convalescence cette solitude du home qui fait le premier besoin de tout Anglais. C'est pour correspondre à ce désir que les villas s'espacent le long de la côte, depuis la vieille cité qui masse sur la colline ses maisons serrées, d'une physionomie presque italienne, jusqu'à la pointe de la Croisette, où les grands pins ondoient au bord de la mer bleue, en face des îles... La plupart de ces villas sont entourées de jardins qui masquent au promeneur la vue de leur intimité. A de certaines heures, conmie au moment où la fraîcheur du coucher du soleil rend l'air meurtrier pour les poitrines délicates, les passants se font rares dans les rues encore toutes claires. Et nul bruit n'arrive aux demeures closes, sinon, lorsqu'elles sont voisines de la mer, ce roulement des flots dont même la monotonie inarticulée semble destinée à endormir mieux celui qui va s'assoupir pour toujours. A d'autres heures, c'est dans cette ville, silencieuse parfois comme le tombeau, des réveils heureux comme une espérance. Par les beaux matins, le ciel revêt les molles transparences d'un horizon italien ou grec. La ligne des montagnes neigeuses qui ferment le golfe

se dessine toute blanche sur cet azur. Dans les creux des collines plus basses qui dévalent vers la mer en pente gracieuse, il semble que de la lumière violette traîne, emprisonnée. Sur une mer couleur de saphir, des voiles éblouissantes passent. Une douceur de vivre flotte dans Tair, qui nuance de rose des joues d*ordinaire trop pâles, et c'est une illusion de printemps qu'un nuage va dissiper. Mais justement, ces passages de caressante lumière et de frissonnante mélancolie, ce silence et cette solitude, cette gaieté du soleil et cette froideur de l'ombre, avec leurs alternances soudaines, font la poésie originale de ce coin de monde, — une oasis d'étemelle verdure profondément apaisante pour un cœur qui saigne ; et M^e Hurtrel ressentait, sans le savoir, cet apaisement, au fond du petit salon qu'elle s'était approprié, asile que gamissait une moisson de fleurs aux parfums enveloppants : narcisses blancs et jaunes, roses blondes et roses, Mimosas dorés, pâles violettes de Parme et sombres violettes russes. Elle commençait à connaître ce qui est le seul bienfait des douleurs à lancinations périodiques. Elle apprenait à savourer, comme une jouissance, les insensibilités de l'intervalle des

crises, ces anéantissements de Tâme épuisée qui n*a plus assez de force vive pour suffire à des attaques nouvelles de son mal.

Comme ces dames étaient arrivées très tard dans la saison, elles n'avaient pu louer qu'une villa d'assez médiocre apparence, qui se trouve tout à £ait la dernière sur la pointe de la Croisette, — au delà de cette romanesque et mystérieuse villa des Dunes, laquelle avait, cette année-là, pour hôtesse, une malade impériale. Mais cette villa solitaire de la comtesse Hurtrel et de sa fille portait au fironton de son entrée un nom délicieux, qui avait, dès le premier jour, enchanté Noémie. Dans ce pays béni de la Provence, qui est véritablement un jardin d'hiver aux portes de l'Italie, la prodigalité des belles fleurs séduit d'abord les malades, et il en résulte, ou bien qu'ils choisissent euxmêmes pour désigner leur dernier gîte l'emblème de ces dernières fleurs qu'ils respireront, ou encore que les spéculateurs de terrains, devenus idylliques par calcul, se conforment à ce goût en parant, eux aussi, du souvenir de ces charmantes fleurs les maisons qu'ils veulent louer. Aussi toutes les demeures de Gmnes s'appellent-elles, qui la villa des Lis, qui des

Mimosas, qui des Bruyères, qui des Anthémys, qui des Roses, et qui des Muguets.

Celle où la comtesse habitait avait nom villa des Cytises, à cause de la présence, dans le jardin, et par exception à Gmnes, de deux de ces frêles arbustes que le peuple a si joliment baptisés : des pluies d'or. Et malgré la distance, comme Noémie, grâce à ses forces revenues, paraissait moins sombre, et que M«>« Hurtrel avait retrouvé beaucoup de ses amis, le salon de cette villa au nom sauvage fut bientôt peuplé de visiteurs. Les cinq heures de la comtesse devinrent une occasion de rendez-vous pour beaucoup d'oisifs de cette plage, qui faisaient, eux 'aussi, partie de la vaste table d'hôte européenne : véritables grands seigneurs en quête de distractions, demi-aventuriers de la haute vie en quête de hasards, diplomates en disponibilité, vieillards millionnaires qui finissaient de mourir au soleil. Tous ces visiteurs se rencontraient aux Cytises, deux ou trois fois par semaine, à la fin des aprèsmidi, et la comtesse échangeait avec chacun d'eux les petites nouvelles de l'aristocratie d'élégance de tout les pays, et Noémie offrait les tasses de thé, souriante et sans trop d'efforts.

Les retours de la crise se disaient moins fréquents, un rien de couleur reparaissait sur la pâleur blonde de son visage, et, comme rhiver fut, cette année-là, d'une douceur exceptionnelle, peut-être la convalescence de cette âme se serait-elle achevée par la convalescence complète de ce corps délicat, si un des habitués de la villa n'avait présenté à ces dames un jeune noble anglais d'une singularité d'aspect et d'esprit tout à fait exceptionnelle, qui exerça, au bout de quelques visites, sur la pensée de la jeune fille une influence extraordinaire, — influence qui se comprendra mieux par une simple esquisse du personnage.

Cet homme, dont le nom tst aujourd'hui célèbre parmi une élite d'initiés, s'apppelait Sir Richard Wadham. Sa seule physionomie offrait, au premier comme au second regard, un je ne sais quoi de si étrangement différent de toutes les autres que, même à des années de distance, et ne l'ayant vu qu'une fois, la personne la moins observatrice l'aurait reconnu. Il était d'une taille un peu au-dessus de la moyenne et d'une sveltesse de formes qui eût été déplaisante, si une souplesse presque

sinueuse de ses mouvements n'eût donné à ce corps tout mince une grâce un peu maniérée et serpentine, mais qui séduisait. Ce qu'il y avait de frappant en lui jusqu'au fantastique, c'était, sur ce corps frêle, une tête presque trop forte avec un visage d'une fraîcheur d'adolescent, un tout jeune visage aux traits menus et qui semblait aussi lisse que celui d'une femme, où des yeux d'un gris pâle s'ouvraient rêveusement. La bouche charmante montrait, dans son sourire, des dents toutes fines et bien rangées, et cet ensemble s'encadrât dans la masse d'une chevelure jadis châtie, mais qui avait grisonné prématurément jusqu'à devenir tout à fait blanche. Le contraste de cette extrême jeunesse de traits avec ce sigue d'une sorte de vieillesse précoce marquait cette physionomie d'un caractère sans analogue. On éprouvait devant cet être énignaatique, ainsi que devant certains portraits de saints et de saintes, — celui par exemple d'une teligieuse de Port-Royal par Philippe de Champaigne, au Louvre, — l'impression que la Vie Spirituelle était là, portée à son degré Je plus intense. Mais l'air de quiétude comme répandu sur toute la personne de Sir Richard

attestait que cette spiritualité n'était pas obtenue à force de mortifications. Aussi naturellement que les autres hommes se meuvent dans le monde de la matière, celui-là semblait aller et venir, respirer et. agir, dans ime sorte d'éther raréfié. Il tenait d'ordinaire sa tête un peu penchée sur son épaule gauche; tout en parlant, il appuyait son index allongé sur sa tempe du môme côté, — et l'on pouvait voir sa main toute en doigts, où brillaient plusieurs pierres précieuses, dont une large émeraude. dr il avait la passion des bijoux, et sa toilette offrait le petit ridicule d'une recherche un peu trop spéciale, où se révélait le souci de marquer d'une empreinte rare les moindres objets auxquels sa personnalité se trouvait mêlée. Il causait, et sa voix achevait d'en Caire une créature unique, tant elle était musicale et pure, et si bien adaptée à cette délicieuse langue anglaise, — la seule qu'il parlât ou qu'il voulût parler, comme s'il s'était imposé la règle de ne faire jamais rien de ce qu'il ne faisait pas à la perfection.

Il se rencontre rarement que la physionomie soit en accord complet avec la personne intérieure, — car la première, surtout dans les

années de là jeunesse, est presque uniquement l'œuvre de l'hérédité, tandis que les mille égarements de l^ducation et du milieu concourent à déformer Tautre. Ce qui assurait à Sir Richard Wadham une place tout à fait à part xians le souvenir de ceux qui l'avaient fréquenté, c'était l'harmonie de son être visible et de son être invisible. Celui-ci était simplement la traduction de celui-là. Ceux qui ont voyagé en Angleterre ont pu constater que la race s'y distribue en deux types très distincts : l'un prodigieusement robuste et positiviste, le second, tout au contraire, d'un idéalisme incomparable. C'est d'après des exemplaires de ce dernier type que Shakspeare, le grand connaisseur de l'âme de sa contrée, a dessiné certains visages de ses femmes, d'une suavité pourtant si vivante. A ce même groupe se rattachent plusieurs artistes singuliers, tels que lé pauvre Cowper qui mourut fou; le noble Shelley, pour lequel ce monde fut toujours un songe ; tels encore que le subtil calculateur Edgar Poe, dont les lettres intimes attestent qu'il conserva jusqu'à la fin, à travers ses charlatanismes et ses folies, le culte d'un amour véritablement angélique, au sens exact de ce

terme. Sir Richard Wadham était un homme de cette tradition. Les principes essentiels de son activité n'étaient ni des sensations ni des sentiments. C'étaient des idées. Toute sa nature s'expliquait par une adoration religieuse de la Beauté , mais d'une beauté souverainement rare et pure. Né au moyen âge, il eût vieilli et il fût mort dans un cloître. Mais élevé par un père que sa noblesse n'empêchait pas d'être radical en politique, et positiviste dans sa philosophie, Richard avait été détourné tout jeune d'un emploi pratique de sa dévotion native. Il avait connu à l'Université les lettres païennes, et c'est sur les choses de l'art que toute sa pensée avait reporté sa ferveur. Alors commençait de se développer dans sa patrie ce mouvement intellectuel, aujourd'hui achevé dans l'anarchie et parfois le ridicule, dont les peintres dits préraphaélites furent les initiateurs vraiment convaincus. Les tendances mythiques de ces artistes, leur souci de doubler de mystère toutes leurs créations, leur effort pour demeurer à la fois très symboliques et très réels, la complication de leur esthétique à demi païenne et à demi dantesque, leur sincérité enfin et leurs vertus de cénacle, devai«it

attirer particulièrement un esprit possédé comme celui de Sir Richard Wadham par des exigences d'un ordre analogue. Il commença de peindre sous la direction du chef du chœur, de ce Gabriel Rossetti qu'il était si difficile d'approcher sans subir son influence et qui avait posé d'une manière neuve le grand problème des artistes modernes : la question du passage de l'idée à l'image, de l'analyse à la poésie, de l'esprit critique à l'esprit créateur. A partir du jour où ces préoccupations d'art furent entrées dans la pensée de Richard, elles n'en sortirent plus. Elles devinrent Tunique raison d'être de sa vie, et sa fortune considérable lui servit seulement à établir une solitude autour de ses songes. Depuis un an les médecins l'avaient envoyé à Ginnes, redoutant pour lui la grande maladie anglaise, la consomption, fille du climat et de l'excessif travail de la race. Il avait acheté une villa sur la hauteur et aménagé dans cet asile un atelier duquel il ne ^sortait guère, absorbé tout entier par des essais d'une peinture toute rêvée, que ses amis disaient extraordinaire, — peu d'amis, car Sir Richard, par un scrupule imité de son maître Rossetti, et pour ne

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pas sentir peser sur sa fentaisie le jugement d'autres esprits, ne monti'ait ses œuvres quasi à personne. Lorsque de pareils procédés ne sont pas le résultat d'un maladif amourpropre, ils témoignent d'une énergique puissance d'Idéal et d'une ardente adoration de la Beauté. N'est-ce pas le propre de toutes les grandes passions;, et d'elles seules, de n'avoir pas besoin de là présence d'autrui pour contrôler leurs bonheurs et encourager leur exaltation?

Et la spiritualité de cet homme, cette spiritualité dont faisaient foi la coupe si noble de son front, la délicatesse de ses narines, la finesse de ses lèvres et la fierté de son regard, était si entière, qu'à vingt-six ans il était aussi chaste qu'une vierge. Comme le grand besoin de sa personne avait été, — par une sorte de moralité esthétique, — de mettre en actord son existence intérieure et son existence extérieure, il avait pris en dégoût, dès ses premières années, tous les compromis de conscience, même ceux que les hommes les plus délicats ne se font guère scrupule d'accepter. Il lui eût été parfaitement impossible de s'abandonner sans remords aux curiosités ou aux accommodements de la

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volupté facile. Comme il n'avait jamais rencontré de femme qu'il aimât d'un amour profond, il s'était emprisonné dans une pureté de mœurs absolue; et cela, sans beaucoup d'efforts. Car, au rebours d'un préjugé universel, c'est un phéilomène bien connu des confesseurs et des médecins, qu'une telle pureté peut être assez facile à conserver, pourvu qu'elle ait été absolue et qu'il n'y ait jamais eu développement des sens par le plaisir. Il est presque impossible de redevenir chaste. Il est possible de rester vierge, surtout lorsqu'il y a, si l'on peut dire , substitution de facultés , et que le démesuré fonctionnement du cerveau absorbe toute la sève vitale. C'était le cas pour Sir Richard. Il devait sans doute à cette exceptionnelle abstinence la candeur de visage et d'âme qui était le charme le plus séduisant de sa personne. Le raffinement extrême de la pensée demeurait, chez lui, innocent et pur, au lieu de tourner à la corruption douloureuse comme chez la plupart des grands artistes de ce temps, qui ont tous, plus ou moins, connu la disproportion entre leurs délicatesses d'intelligence et la grossièreté forcée de leurs débauches. Seulement, car tous les états excep-

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tionnels se payent tôt ou tard, cette façon de vivre avait conduit Sir Richard à une diminution, presque à un anéantissement, de ce que le langage commun appelle la sensibilité. Les personnes le laissaient presque indifférent. Il ne connaissait pas cette sorte de battement, charnel si Ton veut, mais si profond, de tout le cœur en présence d'un Être. Par un inconscient égoïsme, il rapportait toutes ses impressions à son œuvre, et par suite les créatures humaines qu'il rencontrait sur son chemin n'avaient pour lui qu'une valeur d'utilité intellectuelle. C'est dans un but de cet ordre qu'il s'était fait présenter à la villa des Cytises. Il avait vu Noémie passer en voiture, et la rencontre de ce visage d'une idéalité de contours rendue plus séraphique encore par la torture intime, ce teint délicieux, comme d'une rose malade, ces yeux qui disaient une âme digne de ce visage, cet or fluide de ces cheveux qui se dorait encore au soleil, tous ces détails, d'une beauté si touchante, lui étaient apparus comme des motifs d'étude. Le désir de regarder de plus près cette forme toute voisine de son rêve d'art l'avait conduit à quelques démarches en dehors de ses habitudes. C'est ainsi qu'il

entrait dans la vie de la jeune fille, à l'heure même où son genre de supériorité devait le rendre si dangereux pour ce cœur convalescent dont il allait, sans même s'en douter, faire à nouveau s'ouvrir la blessure.

Quelles mystérieuses métamorphoses de l'âme traverse un être humain qui s'éprend d'un autre ? Quelles influences, impossibles à décomposer dans leur menu détail, déterminent cette invasion de notre vie entière par un sentiment qui se glisse en nous minute à minute, et que nous reconnaissons alors seulement que nous sommes incapables de le chasser ? Ils ne sont pas perceptibles, les faits, pourtant à jamais ineffaçables, qui nous contraignent de placer tout notre bonheur sur une seule tête, et de ne plus vibrer que dans un seul cœur. Non, mais un

son de voix, mais un regard, mais la ligne d'une bouche, mais, moins q\ie cela, un air de visage, voilà les causes infiniment petites de ce grand effet. A. la distance de plusieurs années et quand l'inexorable nature pous a une fois déplus démontré le mensonge de cette illusion en faisant avorter dans la \ douleur le roman nouveau de notre rêve, commencé sur la plus sublime espérance, notre souvenir retourne en arrière. Nous remontons avec angoisse le chemin que nous avons descendu dans la joie, et, revenus à la place où nous avons fait les premiers pas, nous demeurons étonnés de voir quelle enfantine sorcellerie nous en* chanta. C'est qu'aussi bien l'amour ne considère pas ce que les événements valent en euxmêmei. Ils sont pour lui des signes, et rien davantage. Ce n'est pas telle ou telle circonstance qui nous touche, c'est l'idée que nous nous formons d'une âme d'après ces circonstances, et, comme les plus minces sont les plus significatives, nous nous attachons à celleslà. Oui, un son de voix suffit à nous rendre amoureux, parce qu'il en dit plus sur l'existence intime d'un être que toutes les paroles. Un geste nous séduit; mais qui n'a éprouvé

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qu'une créature humaine tient tout entière dans un geste, et qu'une sensibilité, ou fine ou brutale, se révtie par la seule physionomie d'un mouvement ? La couleur d'un regard nous a bouleversés; mais c'est que nous avons vu par delà ces yeux bleus ou noirs, et qu'à travers leurs prunelles l'univers d'une personne nous est apparu. Or, la personne est tout pour l'amour, et les faits ne sont rien; il a cette clairvoyance de comprendre que la félicité ou le malheur ont pour condition première et dernière cette essence indéfinissable qui est comme l'arrière-fond des êtres. Aussi, l'amour sera-t-il à jamais en conflit avec la société, qui procède par un raisonnement tout opposé. Pour cette dernière, un homme et une femme sont deux collections de faits précis : deux âges, deux fortunes, deux santés, deux passés, deux familles. L'amour dit simplement : le monde n'a plus de prix pour moi sans cette créature... Et comment avez- vous acquis cette certitude? Et l'amour pourrait répondre : en la voyant sourire.

Il n'y eut donc pas d'autres événements entre Noémie et Sir Richard Wadham que la présence, et cependant, après quelques conversa-

tions, cette jeune fille aimait éperdument ce jeune homme. Il n'avait pas attendu beaucoup de jours pour renouveler sa première visite.

La troisième suivit de près, puis la quatrième. Il vint d'abord à l'heure où le salon était traversé par le passage des amis et des amies de Mme Hurtrel, et ce fut tout de suite une douceur pour Noémie que de causer avec lui parmi la vanité des propos échangés autour d'eux. Même dans l'accalmie momentanée de ses crises de remords et d'épouvante, les petits détails de la vie mondaine continuaient de la trouver indifférente . Elle avait été remuée trop profondément par sa tragique aventure pour que les chagrins et les jouissances superficielles de la malignité ou de l'amour-propre pussent de longtemps l'intéresser. La conversation du jeune Anglais était, au contraire, de nature à la captiver singulièrement, car l'état de son cœur endolori la rendait apte à mieux ressentir le charme apaisant des choses intellectuelles, qui nous soulagent de nos peines en nous transportant hors de nous-mêmes, dans le cercle des spéculations générales et désintéressées. Malgré sa très réelle instruction, Noémie n'avait jamais connu la jouissance pure qui

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résulte du maniement des idées. Jusqu'ici, elle avait rapporté tout ce qu'elle avait lu et compris à des effets d'attitude. Son intelligence lui avait servi de parure. Elle en avait fait un luxe de plus, précieux et inutile, comme tous les luxes. Il ne lui fallut pas beaucoup d'entretiens avec Sir Richard pour reconnaître et pour subir l'ascendant de la pensée de cet artiste, qui exerça aussitôt sur elle la dictature de ses certitudes et qui lui révéla comme une manière nouvelle d'exister. Elle aperçut, ce qu'elle n'avait jamais soupçonné, un homme pour qui les réalités de la Vie Spirituelle avaient seules une véritable importance et au regard duquel aucune des petitesses du monde social ne trouvait place. Elle l'interrogea sur ses travaux, et les quelques phrases qu'il prononça lui firent entrevoir l'amplimde de la réflexion de ce peintre, qui, pareil à tous ceux de son groupe, est plutôt guidé par l'analyse que par l'instinct, et dont la causerie, par suite, dépasse de beaucoup les œuvres. En même temps, l'ardeur de conviction passionnée qu'il mettait à énoncer ses théories révélait à la jeune fille du monde l'intensité des sentiments de ce solitaire dont toutes les actions étaient interprétées par un

Idéal. Et avec quel incorruptible sérieux il avait conçu cet Idéal, cette solitude même en Élisait foi. Il était difficile d'imaginer un plus parfait contraste que celui de la société fébrile, dévorante et vide, où avait grandi Noémie et dont elle venait de tant souffrir, avec le caractère de ce laborieux et sincère jeune homme, ■:- si les apparences ne mentaient point.

Et les apparences disaient vrai. Noémie, qui avait eu quelques instants d*un doute anxieux sur ce sujet, se convainquit à entendre causer Sir Richard, à le voir aller et venir, à interroger l'ami qui l'avait présenté aux Cytises, qu'elle avait rencontré un être tout à fait exceptionnel, et, saas même qu'elle s'en aperçût, cet être devint pour son hnagiiiatioii ime sorte de juge à qui elle rapportait secrètement toutes ses pensées. «Qu'en dirait-il?... » Cette interrogation se posait devant elle à propos des moindres détails de sa rêverie, jusqu'au moment, et c'est celui de la naissance définitive de l*amour, où les défauts du jeune homme firent qualité à ses yeux. Il n'avait aucune sorte d'esprit, le charme de la repartie vive et alerte et de la fantaisie légère lui manquait absolument, et, pour tout dire, une nuance de pédantisme

déparait sa conversation. Noémie lui savait gré de cette absence de facilité heureuse dans la causerie, comme d'une preuve du sérieux profond de sa nature. Il était malade d'un excès de subtilité, toujours à la recherche de la nuance rare, et^ quoique supérieurement intelligent, il ne devait jamais atteindre à cette large et franche conception de l'art qui produit les œuvres géniales. Cette subtilité inquiète et cette rareté lui semblaient, à elle, les vertus suprêmes d'un talent exquis, chez lequel le tourment intime attestait un insatiable désir de la perfection. Il y avait dans Sir Richard un dédain volontaire et spontané à la fois, — mais en définitive puéril — pour toutes les formes inférieures de la vie, et cela plaisait à Noémie comme la juste conscience d'un esprit hors de pair, auquel il fallait son cercle d'initiés. Il n'était pas jusqu'aux singularités de toilette de cet homme, qui ne trouvassent grâce à ses yeux parce qu'elle y retrouvait quelque chose de sa personne. Et le caractère de sa passion se modelant sur le caractère de celui qu'elle aimait, ainsi qu'il arrive dans les sentiments sincères, elle devint pour Richard comme un disciple agenouillé devant le maître. Elle commença de ne

plus lire que les livres qui pouvaient lui servir à le mieux comprendre, elle répétait ingénument ses théories, ses tours de phrase, ses intonations mêmes et ses gestes. Qiiand il lui développait ses doctrines d'esthétique, elle le regardait, immobile, le menton sur sa main le plus souvent, et buvait ses paroles. Elle fut bientôt presque aussi au courant que Richard lui-même des différentes étapes parcourues par le mouvement de la renaissance préraphaélitique. Elle apprit ce qu'avait été le Brotherhood, ce premier cénacle formé autour de Rossetti. Elle se mit à chercher dans les vers qu'elle rencontrait parmi ses lectures cet au-delà suave et subtil, qui est l'objet de l'effort des artistes de cette école. Le phénomène qui s'accomplissait chez elle était complexe. Il y avait d'abord une réapparition de l'hérédité paternelle qui lui faisait trouver un étrange plaisir à se mouvoir dans une atmosphère d'idées uniquement anglaises, et surtout, à travers ces idées, elle sentait battre le cœur du jeune homme. Elle se rapprochait de lui, elle se donnait à lui, purement mais si profondément, et sans le savoir, à chaque émotion nouvelle de sa pensée. Et puis, elle comprenait qu'agir ainsi, c'était lui plaire, et par

suite augmenter les chances de ses visites. Elle les attendait avec une si cruelle et si enivrante impatience!... Il venait maintenant de préférence après le déjeuner, car c'était l'heure où il était le plus facile de trouver M^ie Hurtrel seule avec sa mère. La comtesse, qui travaillait à quelque ouvrage de femme dans un coin du salon, laissait les jeunes gens causer ensemble autant qu'ils le voulaient, trop heureuse qu'un peu de gaieté revînt aux yeux de son enfant.

Et ces entretiens-là étaient si vivement désirés par Noémie, qu'elle ne pouvait pas demeurer assise lorsqu'elle prévoyait que Richard allait arriver. En proie aux affres de l'incertitude, elle appuyait son front contre les carreaux d'une dQS deux fenêtres du salon qui donnaient sur la mer. Les larges ondes bleues frémissaient sous le clair soleil, — moins que son cœur à elle. Ou bien c'était une crispation de l'eau verte sous un ciel couleur de plomb que des oiseaux aux grandes ailes blanches tra-r versaient lugubrement. Quel présage de mélancolie pour le pauvre être qui les regardait passer!... A travers un étage, elle reconnaissait le coup de sonnette du jeune homme. Il entrait, et tous les frémissements, toutes les mér

lancolies se fondaient pour Noémie en un infini bonheur, — un humble bonheur pourtant, et qui aurait paru bien enfantin si on Teût noté dans son détail. Mais y a-t-il d'autre bonheur, quand on aime, que de voir ce qu'on aime, de l'entendre et de trouver à chaque regard, à chaque parole, une raison de l'aimer davantage? Ce fut pour Richard un délicat et précieux plaisir d'artiste que celui de ces premières semaines d'intimité, plaisir si intense qu'il faisait accomplir au jeune homme des actions d'amoureux. Et cependant il n'aimait pas Noémie.

Peut-être était-il incapable d'aimer. Peut-être l'existence cérébrale avait-elle tari en lui les sources vives de la passion, et, chérissant ses idées avec cette idolâtrie, peut-être lui était-il interdit de chérir une personne au même degré. A coup sûr, aucune femme n'avait été pour lui la créature nécessaire, celle en l'absence de laquelle on se répète le mot divin de la légende : « Plus ne m'est rien, et rien ne m'est plus. » Mais précisément ce qui le ravissait dans Noémie, c'était une incarnation féminine de ses idées. Cela l'enchantait de retrouver chez cette gracieuse enfant comme une transposition, un peu mince et diminuée, mais si

jolie, de la mélodie intérieure qui était sa pensée. Cet attrait fut si vif pour lui qu'il pennit à la jeune fille de visiter son atelier, et ce lui fut une jouissance exquise de ne pas entendre tomber de cette bouche fine un seul jugement sur ses œuvres qui ne traduisît une vibration fine comme elle. La comtesse Hurtrel regardait, elle aussi, avec un soulagement profond, Noémie aller et venir parmi les toiles sous le grand jour clair de cet atelier, sérieuse, mais heureuse, mais revenue à la vie et à la jeunesse. La soie d'or de ses cheveux luisait dans la lumière. Une robe d'un vert myrte serrait sa taille mince, un mantelet de la même étoffe lui prenait les épaules. Son chapeau un peu avancé jetait une ombre sur le haut de son languissant visage, et, comme il y avait en elle le genre de beauté qui avait toujours particulièrement séduit l'artiste, elle semblait la sœur animée des femmes dont l'image s'évoquait dans les tableaux posés sur les chevalets ou suspendus aux murs. Elle était, transportée dans un cadre moderne d'élégance, la Vierge d'un Ecce anciïla domini, l'Eve avant la chute d'un Jardin d*Èden, la Madeleine d'une Marie-Madeleine à la porte de Simon le pharisien, la Psyché d'une Vallée de lumière et

la Psyché encore d'une Barrière du souvenir.

Tels étaient les titres des principales études que Sir Richard avait le plus complaisamment terminées, et par ces titres seuls on jugera du caraaère de cette peinture de songe. Il y avait encore, éparses sur les tables, des eaux-fortes composées sur les vers de quelques écrivains aimés de Richard. U avait commenté ainsi les lignes suivantes, de Rossetti : n Ah! dear ont, you've been dead so long ! ah ! chère aimée, vous avez été morte si longtemps, » — d*Edgar Poê : « By the side of the pale faced moon, tout à côté de la face pâle de la lune, » — de Shelley : « The hopes which thon and I heguiîed to death on lif^s dark river, les espérances que toi et moi avons laissées mourir sur la sombre rivière de la vie. » Après une contemplation multipliée de ces œuvres d'une idéalité surprenante, une sorte de vapeur d'opium vous forçait d'apercevoir les choses du monde sous un angle inexprimablement singulier, — et la jeune fille s'abandonnait à cette ivresse avec une volupté profonde. Cette heure-là fut sans doute celle où son être s'épanouit dans l'extase la plus complète. Que ne pouvait-elle durer toujours ?

ii6 l'irréparable

Ce fut justement au sortir dé cette visite, — car nos minutes les plus douces confinent bien souvent à nos minutes les plus tristes, comme par une loi de la destinée, ou plutôt c'est que notre âme. se trouve d'autant plus sensible aux émotions meurtrières qu'elle vient de s'exalter davantage par des émotions délicieuses, — ce fut donc au sortir de cette visite que la comtesse, par une seule phrase, brisa tout d'un coup le cercle d'enchantement où Noémie se mouvait depuis le jour où elle avait vu Sir Richard. La mère et la fille avaient quitté l'atelier pour faire une promenade en voiture découverte, par une des plus radieuses aprèsmidi de cette radieuse fin de février. Comme la Victoria passait devant une villa plus romanesquement posée que les autres, Noémie ne put s'empêcher de s'écrier : « Ah ! si nous avions cette villa l'an prochain ! Jure-moi que tu feras tout pour la louer... » Et elle embrassa enfantinement sa mère. Celle-ci, qui cherchait une occasion pour interroger sa fille sur les sentiments quelle lui soupçonnait , répondit : « L'an prochain, ce n'est peut-être plus à moi que tu demanderas de te choisir un coin pour y vivre ; et puis est-ce que lady Wadham aurait

envie de cette villa-ci?... » La jeune fille rougit Niolemment : « Ce n'est pas bien, » fit-elle, « de me taquiner sur mon admiration pour le talent de Sir Richard... » — « Mais est-ce seulement de l'admiration?... » reprit la comtesse en serrant les doigts fins de sa fille qu'elle sentait trembler. — « Oui, seulement de l'admiration..., » répliqua celle-ci en retirant sa main, d'un air si visiblement peiné que sa mère la laissa s'envelopper dans un silence qui dura jusqu'au retour. Le genre des rapports qui s'étaient établis entre les deux femmes depuis la terrible scène des Oseraies, avait enlevé à la pauvre comtesse toute force à l'égard de son enfant. Gjmme au matin de leur départ du sinistre château, elle se sentait incapable de supporter le moindre passage de chagrin sur le visage de cette fille où elle avait vu couler des larmes, pour elle inoubliables. Il résultait de cette disposition une obéissance passive aux plus vagues caprices de Noémie, ou mieux, car ces caprices n'existaient point, à ce que la comtesse imaginait devoir être sa fantaisie de la minute. Elle la regarda donc avec une tendresse infinie, lui reprit la main, mais n'essaya même pas de troubler sa rêverie, par une

ii8 l'irréparable

délicatesse de sollicitude qui aurait été si touchante si le principe n'en avait pas été si triste. Lady Wadham, — ces quatre syllabes avaient suffi pour que le cœur de Noémie se contractât brusquement et recommençât de saigner.

Comme il arrive dans l'enivrement du début d'un grand amour, elle n'avait jusqu'ici jamais songé à l'avenir de son sentiment pour Richard. Chaque minute avait absorbé toutes les forces de son être, sans lui laisser le pouvoir de regarder au delà. Elle n'avait pas réfléchi que celui qu'elle aimait était libre, qu'elle-même était une jeune fille, enfin qu'un mariage était possible entre eux, Lady Wadham, — elle se répéta ces deux mots tout bas, et elle aperçut le bonheur, cet infini d'émotions divines qui apparaît parfois à l'horizon de nos songes, mais si lointain ! Elle le vit, elle, tout rapproché, tout voisin, avec l'absolue certitude d'un être qui aime. Puis, à la même seconde, voici que surgit, avec une clarté de vision non moins complète, entre elle et ce bonheur, son inexpiable, son ineffaçable souillure. Même, si elle vivait avec Richard, et pour toujours, est-ce qu'elle pourrait détruire le souvenir de la nuit horrible où un autre l'avait possédée ? Ah ! l'image

ressuscita cette fois avec rintolérable évidence des plus mauvais instants de Bruxelles, et elle comprit que, la tête posée sur ce cœur de jeune homme, cette image reviendrait la faire mourir de douleur. Maintenant que, rendue à sa véritable nature, elle savait d'instinct ce que c'est qu'un profond, qu'un entier amour, elle devinait que garder un secret de cette sorte au milieu d'une intimité de tous les jours, serait un supplice à ne pas le supporter. Et dire ce secret, avouer sa honte à Richard ? Quand elle eût été certaine de son pardon, est-ce que, devant la moindre trace de mélancolie dans son regard, après cette confidence, elle n'agoniserait pas de désespoir? Et si jamais sous un de ses baisers elle allait se souvenir des baisers qu'elle avait subis?... Oui, subis; mais alors elle n'était pas coupable ? Et Richard n'aurait pas même à lui pardonner?... Elle eut le courage de repasser par le menu le détail du drame dont elle avait été la victime, et elle se jugea responsable de toutes les paroles qu'elle aurait pu dire et qu'elle n'avait pas dites, des gestes qu'elle aurait pu faire et qu'elle n'avait pas faits. En proie à ce malaise tragique du scrupule que connaissent si bien les créatures trop délicates

pour la vie, elle n'accusait même plus Taraval. C'était elle seule, qui par ses coquetteries, par ses imprudences, par le serrement de main au bord de la fenêtre, avait tout mérité. Cet examen de conscience aboutissait à une condamnation sans appel. C'en était fini de son bonheur. Elle ne l'avait vu que pour savoir qu'elle l'avait à jamais perdu.

La nuit qui suivit ce terrible examen de conscience s'écoula dans la fièvre, et les journées suivames furent pires. Noémie connut dans toute son intensité la plus cruelle des douleurs : la présence de l'être qu'elle aimait le mieux au monde ne lui était qu'une occasion de torture. Car il ramenait maintenant l'image avec lui, et la malheureuse enfant avait à subir de nouveaux assauts de sa peine, à l'instant même où son cœur était le plus tendre. La maladie morale fit alors d'effrayants progrès et bientôt cette âme ingénieuse à se tormrer s'inventa un autre supplice. Puisqu'elle ne pouvait pas épouser Richard, se faire aimer par lui était un crime. Aussitôt que cette idée fut entrée en elle, les moindres marques d'intérêt que lui donnait le jeune homme lui devinrent insoutenables. Il ne prononçait plus une phrase

empreinte d'une sollicitude affectueuse sans que la pauvre enfant éprouvât un atroce remords.

Ces visites qu'elle désirait avec tant de secrètes délices autrefois, elle les redoutait maintenant comme une torture, et le pas du jeune homme dans la pièce voisine lui piétinait le cœur... Après deux semaines de cette intime agonie, toutes les forces vives de son être se condensèrent sur cette idée : mettre un événement irréparable entre elle et Richard. S'il avait demandé une explication, elle se sentait en effet impuissante à ne pas se laisser aller à son amour, et c'était cette faiblesse criminelle qu'il fallait empêcher, fût-ce au prix de sa vie. Elle songea d'abord au suicide, première tentation qu'elle repoussa avec épouvante ; elle comprit que si elle se tuait, sa mère attribuerait cette action désespérée aux coniséquences du secret surpris aux Oser aies. Elle médita d'entrer en religion, elle ne croyait pas; — de s'enfuir de chez elle, mais si Richard la suivait? — de tout avouer à la comtesse, mais c'était lui infliger une part de responsabilité dans le crime 'de Taraval... Ce fut sur elle, pendant huit autres jours, une de ces tempêtes morales qui démâtent une âme de toute sa réflexion et la livrent en proie,

douloureuse épave, au plus léger reflux des événements. Cest par des orages semblables que s'expliquent certaines résolutions déraisonnables, qui ont pour elles cette raison »iprême d'être des résolutions et de mettre fin au:& tourments odieux de l'incertitude. Au vingt et unième jour de la crise que subissait Noémie, son mauvais destin voulut qu'elle fût demandée en mariage par M. de la Roche d'Eyda, un très galant homme, parfaitement élevé et parfaitement insignifiant, que sa grande taille et ses belles manières n'empêchaient pas d'être timide comme un enfant et qui aimait Mlle Hurtrel depuis deux années. Si elle avait possédé encore assez 4'énergie pour délibérer, c'est-à-dire pour voir sur un même plan les choses de l'avenir et celles du présent, Noémie aurait compris que ce mariage était une folie, puisqu'il devait la replacer, sous peu de mois, dans l'obligation de se donner à quelqu'un qu'elle n'aimait pas, et cela, avec une passion profonde pour un autre dans son cœur. Si elle avait conservé assez de lucidité pour apprécier la valeur morale de ses actes, elle aurait senti qu'en accordant sa main à M. de la Roche d'Eyda, elle manquait à la plus simple probité.

puisqu'elle savait ne pouvoir pas le rendre heureux. Elle répondit: Oui, cependant, à cette demande, parce qu'elle aperçut aussitôt, avec une évidence qui la décida du coup, que ce mariage était la rupture définitive avec Richard et la rupture sans discussion. Les faits positifs auxquels l'engageait cette réponse étaient loin. Ceux auxquels cette réponse l'arrachait présents. Comme beaucoup de jeunes filles qui ont consenti à des unions de ce genre pour s'affranchir des chagrins actuels de leur vie, elle connut enfin, quand la nouvelle de son mariage fut officielle, quelques jours d'un anéantissement d'âme, infini comme la mort.

Pourtant, la tristesse qui passa dans les yeux de Richard, lorsque la comtesse lui annonça cet étrange mariage, fut pour Noémie une de ces tortures auxquelles on s'étonne de survivre. Mais cette tristesse provenait-elle d'un amour blessé, ou bien était-ce la pitié qui saisit tout homme généreux lorsqu'il voit la vie exercer un fois de plus son habituel travail de dégradation sur une créature charmante et qui vaut mieux que sa destinée?...

«... Cest à ce moment, » continua M«»e V*** après m*avoir raconté, ou indiqué, — car les femmes ont un art de tout dire sans rien articuler, qui leur permet de parler des plus vilaines choses de ce vilain monde sans y salir la pudeur de leur conversation, — « c'est à ce moment que je devins l'amie intime de Noémie et que je reçus ses confidences, non pas toutes, et j'ignorerais encore la cruelle scène entre la mère et la fille, si le marquis de Haên n'avait pas été, comme tous les jeunes gens de son âge, un étourdi et un vaniteux. Il ne put

se retenir d'expliquer à une demi-douzaine de ses amis du club son aventure avec la comtesse, qu'il ne nomma point, — mais eux la nommèrent, — et comment cette aventure avait pris fin. Car la pauvre insensée avait bien eu le courage de rompre avec lui, mais non pas de lui cacher la cause de cette résolution. Elle avait eu la générosité, où la naïveté, comme vous voudrez, de croire au désespoir de ce jeune homme... — A quoi j'ai dû ces confidences de Noémie? Vous savez comme ces choses arrivent presque toujours. Je me suis trouvée là dans un moment où son secret l'étoufifait. Je me suis montrée caressante pour elle à la seconde où elle avait besoin qu'on la plaignît... Je me rappelle maintenant tous les détails. C'était par une après-midi de septembre. J'étais mariée depuis deux ans alors, elle fiancée depuis six mois. Elle ne se décidait ni à fixer le jour de son mariage, ni à quitter Paris, où elle demeurait sous le prétexte d'emplettes, tandis que j'y étais revenue de meilleure heure à cause de ma nouvelle installation. Dans l'indigence de toute société, nous nous voyions beaucoup. J'étais allée la prendre en voiture et nous aviofts poussé jusqu'au Bois.

Noémie était si pâle, que je ne pus m'empêcher de lui parler avec plus d'affection qu'à l'ordinaire. Elle fondit en larmes. Je l'interrogeai, et elle conunença de me raconter son histoire. Ce ne fut pas, comme vous pensez, un récit suivi, mais des souvenirs qui s'appelaient les uns les autres, et dont chacun était encore sanglant, comme la trace d'une blessure. Nous rentrâmes, et c'est dans cette même pièce, parmi ces mêmes objets, assise à côté de moi sur ce même divan, qu'elle me découvrit la misère de sa vie. Je vous laisse à deviner quels sentiments m'assaillirent durant cette confession qui, visiblement, lui coûtait un terrible effort. Mais il n'est pas dans la nature humaine de taire tout à fait le fond de son cœur, et puis elle avait besoin d'un conseil...

« Elle voulait savoir, et elle me demanda si elle avait bien agi en rompant comme elle avait fait avec Sir Richard. Par une sorte d'hallucination que je n'ai pas rencontrée depuis, son amour des belles journées de Cannes était devenu pour elle quelque chose de vivant comme un être, et elle se reprochait d'avoir tué cet amour comme une mère se reprocherait d'avoir tué son enfant. Je ne pus lui répondre

qu'en lui jurant que j'aurais agi comme eUe.

Je la comprenais si bien... Une femme qui aime véritablement éprouve le désir passionné de montrer tout son cœur à celui qu'elle aime, et ne pas pouvoir satisfaire ce désir est un des plus cruels supplices qui soient ici-bas; c'est surtout, pour un être aussi noble que Noémie, un crime de lèse-amour et comme un sacrilège. Mais quand elle me parla de ce mariage, qu'elle ne pouvait se décider à accomplir, je ius bien obligée de lui déclarer que je ne la comprenais plus. J'étais toute jeune alors. Je n'avais pas acquis cette indulgence que donne le sentiment de l'inachevé de la vie ; et puis, je ne pouvais pas soupçonner que la volonté de tromper les angoisses de sa mère avait dominé Noémie quand elle avait promis sa main à M. de la Roche d'Eyda. Je voyais seulement qu'elle allait se marier, avec un autre amour dans l'âme, et s'engager pour toujours à un honnête homme qui croyait en elle, quand elle était incapable de l'aimer jamais. Pour elle et pour lui, ce mariage était un malheur, et pour elle, par surcroît, une mauvaise action. Les paroles où je lui exprimai ces idées, la remuèrent intimement et réveillèrent

sans doute en elle de secrets remords. Je n'obtins pourunt d'autre réponse que celle-ci :

« Vous avez raison. Mais tout est irréparable. » Elle répéta ce mot plusieurs fois, avec une voix qui me fait encore mal lorsque j'y songe après tant de jours : « Irréparable, irréparable ! » A l'accent dont elle disait cela, il semblait qu'elle sentît comme une fatalité peser sur elle. Il n'est pas impossible qu'elle ne se crût la victime expiatoire des fautes d'une autre, — et cela était-il si loin de la vérité?...

« A la suitie de cette conversation, ai-je besoin de vous dire que nous nous vîmes presque chaque jour? Elle me marquait une sorte de tendresse qui me touchait beaucoup.

Car je savais dès lors que le mouvement d'âme qui suit une confidence est souvent un regret, si bien que notre abandon de cœur nous détache de nos amis au lieu de nous les rendre plus chers. Il n'en fut pas ainsi avec Noémie. Lorsqu'elle ne me voyait pas chez elle dans la matinée et que nous n'avions pas de rendezvous fixé pour l'après-midi, que de fois il lui est arrivé de s'arrêter avec sa gouvernante à ma porte, et de monter chez moi pour cinq minutes. Elle me prenait dans ses bras, posait

sa tête sur ma poitrine, et elle me disait : « Il « me semble qu'il n'y a que cette place au « monde où je ne souffre plus. » Je lui parlais de sa mère, alors elle répondait : « Ma mère « est si bonne, elle m'aime tant, mais elle ne « peut pas tout savoir. » Je me contentais de cette explication, et, flattant de la main ses beaux cheveux, je lui demandais : « Est-ce que « vous continuez à ne pas vous rendre à mes « raisons ?» — « Ne parlons plus de cela, »

faisait-elle en m'embrassant, et nous n'en parlions plus, en effet. Mais plus j'apprenais à connaître le cœur de cette adorable enfant, plus la pensée de ce mariage sans amour me paraissait abominable. J'essayai de faire partager, sinon mes craintes, au moins quelquesuns de mes scrupules à la comtesse Hurtrel, qui me répondit que sa fille était absolument libre. J'allai jusqu'à poser à M. de la Roche d'Eyda la plus étrange question, en lui demandant s'il se croyait aimé de Noémie. Il me dit, comme un amoureux aveuglé, qu'il l'aimait teUement qu'elle finirait par en être touchée. Aussi bien, elle se montrait parfaite à son endroit et d'une douceur qui n'était pas de l'hypocrisie, car elle en était venue à considérer

que si ce mariage n'était pas le bonheur, c'était le calme, « et tout est pour le mieux ainsi, » ajoutait-elle en fixant dans l'espace un point invisible. — Je ne fus donc pas trop étonnée lorsque j'appris qu'elle avait enfin ûxé une date, et que le 12 novembre était le jour marqué pour la cérémonie. ""

« Je ne vous raconterai pas quels événements précédèrent ce fatal 12 novembre. Tous les mariages du monde se célèbrent d'une manière identique, avec le même cortège obligé de dîners et de réceptions. Il n'y a de différence que dans la valeur de l'idéal sacrifié sur l'autel des convenances par la fiancée. Je continuai de voir Noémie presque tous les jours, je faisais avec elle la plupart de ses courses, et, bien que je l'étudiasse avec l'attention la plus passionnée, je ne pouvais rien saisir en elle, sinon la morne accalmie dont s'accompagnent les suprêmes renonciations. Elle avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de si vaincu tout ensemble et de si doux que cette vue me brisait le cœur. Je me taisais cependant, soit que son fatalisme obscur commençât à me gagner, soit que j'eusse conçu pour elle une de ces amitiés si partiales qu'elles n'ont plus l'énergie du

blâme. Et je Técoutais arranger d'avance des plans de vie auxquels je me trouvais mêlée.

Son hôtel ne devait pas être loin du mien.

G)mme M. de la Roche d*Eyda n'avait point de maison de campagne, elle le déciderait à chercher une terre dans le voisinage de mon château de l'Oise. Quelquefois elle me questionnait subitement sur ce que j'avais pensé d'elle avant de la connaître ; et quand je lui disais que, dès le premier jour, je l'avais aimée, quoique ses manières ne fussent pas tout à fait de mon goût, elle me regardait avec une indéfinissable reconnaissance, comme si mes paroles l'eussent soulagée d'un grand poids. C'est qu'il était impossible, dans ces derniers jours de ses fiançailles, d'approcher d'elle sans l'aimer en effet, tant son véritable caractère, enfin délivré de toute attitude, la parait de candeur et de grâce tendre. Il n'y avait qu'un personnage, — faut-il vous le nommer? — pour qui cette douceur se démentît. Ce personnage ayant osé lui parler de ses sentiments persistants pour elle, la réponse de Noémie avait été si insultante que cet homme, tout audacieux et orgueilleux qu'il fût, n'avait pas recommencé. « Vous vous êtes fait « un ennemi mortel. . . , » lui dis-je quand elle me

raconta cette scène. « Il ne peut plus me faire « du mal..., » avait^é répliqué.

« Tout semblait donc s'^anger pour le mieux dans une situation ^qui n'avait pas d'issue, et cependant je ne crois pas que j'aie jamais éprouvé de tristesse comparable à celle qui s'empara de moi lors de la messe de ce' mariage. Lorsque Noémie passa entête du cortège toute pâle dans sa toilette blanche , avec ce visage où transparaissait la plus belle âme et la plus faite pour inspirer et pour ressentir de profonds sentiments ; lorsque je rappelai, eh présence de cette apparition céleste, l'épouvantable malheur dont cet être délicat avait été frappé par son imprudence et par la scélératesse d'un homme; lorsque je me redis qu'elle mardiait à l'autel avec un amour sublime auquel cette heure insensée la faisait renoncer pour toujours, non, je ne pus retenir mes lahnes. Il me sem-' bla que ce monde frivole et féroce était venu dans cette église assister à une immolation.

Ces hommes corrects et ces femmes parées me donnèrent l'impression de bourreaux qui re-' gardent mourir leur victime. N^taitrce pas cette vie menteuse de la richesse qui avait,' jour par jour et depuis son enfance, conduit la*

l'irréparable I3Î

fille de la comtesse Hurtrel à cette irrévocable minute? Les mélodies que Torgue répandait à travers Téglise résonnaiem à mes oreilles comme autam de marches funèbres. C'étaient des chants de fêtes qui disaient l'amour heureux, la joie comblée, — et cependant !...

« A la sortie de l'église et quand, après l'odieux défilé dans la sacristie, je me trouvai dans l'hôtel de la comtesse, cette impression de tristesse s'accrut encore à cause de la pâleur de Koémie et de sa visible émotion. Mais ce pouvait être l'effet de cette journée, si tragique lorsqu'elle n'est pas divine, pour les âmes d'une certaine qualité. Elle présida cependant à toute la réception avec cette grâce mélancolique dont le charme était si puissant sur moi. Lorsque l'après-midi s'avança et qu'elle dut aller dans sa chambre pour se préparer à partir, — les jeunes gens quittaient Paris le soir même, — elle me pria, en m'embrassant tendrement, de rester encore un peu avec sa mère; elle embrassa aussi la comtesse et le comte avec beaucoup d'effusion ; puis elle sortit en i^ous envoyant un dernier baiser avec la main, et, avec ses yeux, un regard dont je compris l'expression singulière trois quarts d'heure

plus tard seulement, — lorsque la femme de chambre, entrant comme affolée, nous dit que Mademoiselle venait de se tirer un coup de pistolet dans le cœur... Nous nous précipitâmes... Noémie était étendue par terre, vêtue de sa robe de mariage, son corsage défait, car elle avait cherché la place de son pauvre coeur devant une grande glace au pied de laquelle elle était tombée. Sa tête n'avait heurté aucun meuble en s'affaissant, et nulle trace de sang ne se trouvait sur son visage. Ses yeux bleus étaient tout grands ouverts et comme noyés de pleurs. Elle avait demandé à la femme de chambre de la laisser seule et d'attendre qu'elle la sonnât. Cette fille était dans la pièce voisine quand la détonation de l'arme, un petit revolver de poche, et le bruit de la chute du corps, l'avaient fait accourir. Il y avait sur la table trois lettres, dont une adressée à la comtesse, une à M. de la Roche d'Eyda et la troisième à mon nom. Noémie avait écrit ces trois lettres avant de se tuer, avec la fébrilité de main de ceux dont les minutes sont comptées... »

— Après un silence, M»e v*** ajouta simplement : « Je vais vous montrer ma lettre à moi. » Elle sonna, et demanda un petit coffret de

maroquin noir, qu'elle ouvrit avec une clef d'or pendue à Tun de ses bracelets. Elle me tendit une enveloppe déjà un peu jaunie et je lus.

« J'ai voulu que vous fussiez dans le salon, moii unique amie, quand maman apprendra la nouvelle. Je sais si bien la peine qu'elle va avoir? je sais aussi la vôtre et celle de ce pauvre M. de la Roche, envers lequel je me sens plus coupable encore. J'avais trop présumé de mes forces. Je ne peux pas être sa femme, je ne le peux pas. Jusqu'à ce matin et tant que j'ai eu ^devant moi quelques journées, puis quelques heures, j'ai cru que le sacrifice serait possible. Mais voici que depuis ce matin l'image, l'atroce image est revenue, et que la plaie s'est rouverte trop fortement. Ah ! mon amie, U faut que je m'en aille de ce dur monde.

« Et puis, il y a une autre raison pour que je parte ; c'est que mon sentiment pour celui que vous savez me fait trop souffrir. Songez, mon amie, que j'ai vu le bonheur, que je le vois encore, que cela aurait pu être, — aurait pu être, — que de tristesse dans ces mots ! A cet

i}6 l'irréparable

instant où je vous écris et qui est un des derniers de ma vie, je revois cette plage enchantée de là-bas, cette mer bleue, ce beau ciel et lui I Ah ! pourquoi Tai-je connu si tard ? De l'avoir perdu, voyez-vous, je ne me serais jamais consolée. Toujours, toujours, ces heures de notre villa des Cytises me seraient revenues, et je serais morte de ce regret, minute par minute. La seule différence, c'est que je m'en vais tout d'un coup. Quand vous y penserez après votre premier chagrin, vous vous direz que j'ai eu raison. C'était irréparable. Vous me pardonnerez, parce que vous m'aimiez et que vous me compreniez, et vous ferez pour celle qui ne pourra plus vous parler jamais ce qu'elle vous demande avant de mourir.

« C'est un comble de douleur pour moi, à cette minute, de songer que, si Richard m'aime, ma mort redoublera la peine que lui a causée mon mariage. Je. vous conjure de le voir, de lui parler; ûùluX qu'il sache que je suis partie pour n'être pas à un autre qu'à lui ; il faut que vous le remerciiez des jours célestes que je lui ai dus et qui furent ma part heureuse sur la terre. Que ce souvenir le décide à vivre et à devenir tout ce qu'il serait devenu auprès de

mot, si la destinée avait été tout ce qu'elle n*a pas été.

«Adieu, mon amie, gardez un souvenir à l'enfant qui mettait sa tête sur votre épaule et qui va s'endormir pour toujours. Laissez-moi vous prendre dans mes bras comme le jour où je vous ai tout dit. Vous ne saurez jamais ce que votre cœur a été pour le mien, ce jour-là. Et adieu encore, car cela me fait trop de mal de penser à vous. »

« Vous savez le reste, » dit M«e V***, « la pauvre comtesse vit en Belgique depuis cette fatale journée, perdue de dévotion et de remords; M. de la Roche d'Eyda s'est remarié après une année de désespoir; le comte Hurtrel et Taraval sont plus âgés de quelques années, et c'est tout. Quant à moi, je ne me suis pas consolée. »

— • «Et Sir Richard a-t-il vu la lettre de Noémie?»

— « Non, » fit-elle, « Sir Richard n'aimait pas Koènie, ^ Je. n'ai rien eu à lui dire lorsque je suis arrivée jusqu'à lui. SnrRidufiLn'a jamais aimé que ses tableaux... »

— «f Alors, » repris-je en regardant de nouveau récriture tremblée de la lettre, « Noémie Hurtrel est morte pour rien?»

Et elle répondit d'une voix altérée : — « Pour rien... »

Oxjofi, méù-juin t88j.

^ Gaston *Pârts.

'ers le milieu du mois de juillet i88..., il arriva que M. Elle Laurence, deuxième secrétaire d'ambassade auprès d'une des cours du Nord, se prit de querelle avec un des gentilshommes du pays. L'altercation s'engagea devant une table de whist, mais le prétexte du jeu cachait mal une rivalité connue de galanterie. Bien que le jeune Français n'eût pas touché un fleuret depuis trois ans, il blessa gravement son adversaire. Cette victoire d'amour-propre fut un désastre pour ses intérêts. Le gentilhomme

blessé se trouvait être le fils aîné du premier ministre, et, d*autre part, Élie avait accepté la rencontre sans consulter son chef. Le trop adrwt diplomate, qvii déjà n'étoit pas en faveur au ministère à cause de ses opinions politiques, fut mis en disponibilité, — disgrâce momentanée dont ses amis le félicitèrent, puisqu'elle lui permettait de revenir à Paris. Il s*en applaudit luimême, car le romanesque de la cause lui cachait les inconvénients de l'effet . Pourtant ce petit malheur offrait un danger réel. Laurence était rendu au loisir dans une difficile période de sa vie morale. Il subissait une crise que l'action extérieure, si faible fût-elle dans le poste qu'il quittait, lui avait dissimulée depuis plusieurs mois. Cette action cessant, la maladie d'âme dont le jeune homme était atteint se révéla par d'immédiats symptômes.

Élie Laurence avait alors trente-trois ans. Il était assez grand et mince, avec un je ne sais quoi dans la fragilité de sa personne d'un peu plus jeune que ne l'aurait voulu son âge* Cet air d'extrême jeunesse, comme répandu sur la construction et sur les mouvements de tout son corps, s'augmentait par la délicatesse des traits de son visage, demeurés presque enfantins.

Mais le plissement profond des paupières qui se fronçaient au coin dans le sourire, mais la fatigue de la coloration du teint qui disait la Êitigue du sang, mais une sorte de torpeur lassée qui sommeillait dans Tarrière-plan des yeux très bleus, mais vingt autres indices encore, révélaient au second regard Tusure précoce et seaète chez cet homme à gracieux aspect d'adolescent. Les caractères complexes de cette I^ysionomie donnaient l'impression singulière d'un être à la fois trop jeune et à demi fané. Les passions semblaient l'avoir gâté sans l'avoir mûri, et cette apparence d'enfant blasé n'était qu'une transcription visible de l'obscur travail accompli par les circonstances sur cette créature Hâtivement trop fine et trop frêle. Orphelin à quinze ans, maître à dix-huit d'une petite fortune, — il comptait juste autant de mille livres de rente que d'années, — Élie Laurence avait laissé aller sa vie sans la gouverner. G)mme il possédait le sentimentalisme à fleur d'âme qui permet de se jouer à soi-même, sans trop de mauvaise foi, la comédie de l'amour à propos des plus légers caprices; — comme son joli profil, à peine virilisé par une fine moustache brunissante, s'harmonisait coquettement avec la

câlinerie un peu féline de ses manières; — comme, en outre, son unique occupation, durant ses années de stage au quai d'Orsay, avait été de courtiser toutes les femmes et d'allpr dans tous les mondes, il avait rencontré Toçcasion de beaucoup d'aventures, et il s*y était abandonné, sans réfléchir qu'un homme flétrit le meilleur de lui-même dans des plaisirs dç passage. La facilité de ces liaisons, plutôt acceptées que choisies, jointe à Tétourdissement quotidien des sorties mondaines, avait empêché Téclo^on de tout sentiment puissant dans ce cœur, plutôt itchxf^Q^rax que passionné. Laurence était donc parvenu à la fin de sa première jeunesse sans avoir aimé, bien qu'il eût pu, avec moins de modestie, se considérer comme une façon d'homme à bonnes fortunes. Il avait beaucoup de souvenirs, — mais de regrets, pas un.

L'étrange anomalie de cette destinée devait aboutir, sur la fin de la trentième année, à un douloureux état de langueur morale. L'obscure aperception de l'avortement de son cœur accompagna dans ce jeune homme la sorte de mélancolie physique, dure rançon de l'abus du plaisir, que connaissent trop bien ceux qui ont touché une fois le fond de leur énergie vitale ; et

Laurence, fils d'un Parisien et d*une Parisienne, n'avait pas eu au service de son libertinage un de ces tempéraments rudes et entiers où se trouve ramassé le trésor d'une inépuisable hérédité rustique. Il avait usé sa vie, et il n'avait pas vécu. Depuis deux ans qu'il avait quitté Paris, l'intérêt d'esprit provoqué en lui par les détails de sa carrière lui avait permis de ne pas trop songer à cette triste vérité dont l'évidence s'imposa, aussitôt que l'oisiveté forcée le livra en pâture aux longues réflexions.

Lorsque, durant lé mois de novembre qui suivit sa disgrâce, il se fut installé à nouveau dans le petit appartement qu'il avait gardé rue Barbet-dé-Jouy, sur le devant d'un hôtel rarement habité par les maîtres ; lorsqu'il eut déposé des cartes cornées dans les maisons dont il était jadis le fidèle, renouvelé une partie de son mobilier, assisté aux pièces en vogue et tout disposé pour reprendre son train de dissipation correcte et régulière, il commença de sentir les atteintes du plus intime, du plus invincible ennui. Les premières fumées des sens s'étant dissipées, et aussi la vapeur d'illusion qui nous fait nous voir en beau dans nos heures de début, son existence se découvrit à sa rêverie

dans son insipide et vaine médiocrité. Il jugea que se lever à neuf heures, écrire des lettres, lire des journaux, déjeuner chez soi, s*habiller, faire des visites, s'habiller de rechef, dîner au dehors et finir sa soirée dans le monde, au théâtre ou au cercle, constituait le régime le plus intolérablement monotone qui se pût imaginer. Il s'analysa et il reconnut, avec une lucidité cruelle, qu'il était devenu, non pas égoïste, — car il ne s'aimait pas beaucoup luimême, — mais très indifférent aux autres, et il dut s'avouer qu'il en avait été ainsi toujours. Il avait eu d'aimables amis, mais ils étaient ou éloignés ou mariés, et d'ailleurs, passé trente ans, nos amis ne nous suffisent pas plus que nous ne leur suffisons. Ils vivent de leur côté, nous du nôtre. Il retrouva d'anciennes maîtresses sans émotion, il fut présenté à des femmes nouvelles sans curiosité. N'ayant entrepris aucune étude spéciale, il connaissait tous les livres de sa bibliothèque et ne les rouvrait que distraitement. Les quatre pièces qui formaient son intérieur étaient tenues d'une manière convenable par un ancien valet de chambre de ses parents, demeuré à son service, en sorte que ses journées s'écoulaient sans les contrariétés

matérielles, supplice et distraction de la plupart des célibataires. Et il s'ennuyait... Un de ses oncles, auquel il avoua ingénument son obscur malaise, lui conseilla de se marier. Deux jeunes filles, auprès desquelles on le fit dîner, lui déplurent par l'involontaire comparaison qu'il fit d'elles à ses amies d'autrefois. G)mme la marque distinctive de son caractère était l'abandon de ses actes aux influences ambiantes, il ne lutta point et il attendit... quoi? Lui-même n'en savait rien, — et c'était tout simplement l'occasion de donner une pâture aux puissances d'amour sincère qui étaient demeurées intactes et inutiles dans les profondeurs inconscientes de sa personne. Notre être moral subit les mêmes lois que notre être physique. Toute faculté inoccupée y devient un principe de malaise.

Mais ce malaise nous avertit quelquefois trop tard, quand nous avons manqué pour toujours l'occasion de vivre notre véritable vie.

Cette courte monographie, — dans laquelle plus d'un jeune Parisien reconnaîtra sans doute l'histoire de ses propres sensations, car les causes du spleen de Laurence n'étaient guère exceptionnelles, — fera mieux comprendre la place que le hasard très simple d'une rencontre occupa

dans cette âme atone, et par suite plus soumise qu'une autre aux surprises de. l'imprévu . La valeur des événements dans notre sensibilité ressemble à la valeur des tons dans un tableau : c'est la juxtaposition qui produit le degré de saillie, et, sur un fond gris d'existence, la plus légère impression fait couleur. Par un des soirs de ce mortel hiver, où les heures se déroulaient pour lui si lentes, Élie se trouva sur le quai qui longe l'Esplanade des Invalides, face à face avec un de ses anciens compagnons du ministère, qui avait été, six ans auparavant, le héros d'une histoire retentissante. G)up sur coup, en effet, sans qu'aucun indice eût fait prévoir un pareil scandale, la chronique parlée des salons avait annoncé la disparition, d'abord de M. Gérard Lairesse, — c'était le hpm du jeune homme, — puis celle de M">« Claire Audry, une jeune femme de vingt-huit ans, dont la conduite avait été, jusque-là, pure de tout soupçon; et, presque aussitôt, car le cosmopolisme contemporain transforme l'Europe en une façon de petite ville, des personnes bien informées révélèrent que M. Gérard. Lairesse et M"« Qaire Audry vivaient ensenible en Angleterre. Ce fut alors à qui chercherait dans

le passé de ia fugitive de quoi flétrir ce que Ton appela son abominable hypocrisie, et le monde se vengea par d'atroces calomnies de la félicité enviée de cet adultère lointain. Cette malveillance furieuse s'étendit bientôt jusqu'au mari, lequel eut le cynisme de prendre son infortune avec une philosophie singulière. C'était un homme de quarante ans, haut en couleur, grisonnant déjà, célèbre par sa gourmandise, et qui passait pour posséder une capacité financière de premier ordre. Il était président du conseil d'admiriistration d'une grande banque, dont toute la, fortune était due à son entente magistrale des affaires. Y avait-il eu entre Audry et sa femme quelqu'un de ces drames cachés qui donnient à l'épouse un droit de supériorité si écrasant qu'un procès déshonorerait le mari? Plusieurs le pensèrent, au silénCe que garda cet homme, et à la f;icilité avec laquelle il se prêu au règlement définitif des comptes entre l'absenté et lui. D'autres accusèrent le positivisme du personnage, qui n'en perdit, en effet, ni un coup de fourchette ni un coup de Bourse, et qui en fut quitte pour s'installer davantage encore chez une actrice du nom de Léona d'Asti, sa protégée depuis plusieurs

années. Vainement le monde s'épuisa en conjectures de tout ordre sur les sentiments respectifs des acteurs de ce roman réel; puis le silence s'établit à l'endroit d'une situation qui demeura tout ensemble inexpliquée et typique. La phrase : « Vous savez , c'est comme cette petite madame Audry... » revint de temps à autre dans la conversation. Quelques femmes romanesques admirèrent secrètement la délivrée. Quelques hommes sages plaignirent secrètement Gérard. L'histoire de cette fuite mystérieuse revint sur l'eau à l'occasion d'un procès de finance dont Audry se tira, comme il put, sa fortune indemne, mais l'honneur perdu, — et ce fut tout. « Il n'y avait pas d'enfants... » dirent de loin en loin ceux qui mentionnaient encore cette aventure pour en prendre texte à l'appui de leurs théories, dans les discussions quotidiennes sur les diverses sortes d'adultères.

Élie Laurence connaissait d'autant mieux cette anecdote de la légende mondaine qu'il avait été lié avec Gérard, pendant toute une partie de sa jeunesse, d'une de ces demi-amitiés qui tiennent à des convenances d'humeur et à des identités d'habitudes. Ils étaient rédac-

teurs au même bureau, et ils fréquentaient les mêmes salons. Mais, depuis Tenlèvement de M»ne Audry, Lairesse n'avait pas donné signe de vie à son collègue du quai d'Orsay, et Laurence n'avait même pas songé, lors de son retour, à s'informer du camarade disparu.

Aussi demeura-t-il comme frappé de stupeur en venant sur ce trottoir parisien son compagnon d'autrefois s'avancer vers lui, la main tendue, un bon sourire aux lèvres, et dans les yeux cette joie du revoir qui supprime du coup la distance des années. Cette stupeur fut même marquée si nettement, que Gérard sourit davantage : « J'étais bien la dernière personne que vous pussiez vous attendre à rencontrer. . . , » fit-il sans embarras, et, comme pour prévenir toute question : « Oui, mon cher ami, » continua-t-il, « voilà plus d'un an que nous sommes revenus... Que voulez- vous? Paris vaut bien une messe , disait l'autre ; et moi je dirais : Paris vaut bien un coup d'épée... Mais tranquillisez-vous, je n'en ai donné ni reçu... Et vous-même?... » et, par un geste affectueux, il avait passé son bras sous le bras d'Élie, il marchait avec lui, l'accompagnant, changeant sa route, et l'allégresse de cette reconnaissance

gagnait Laurence. G>mme s'ils ne s'étaient quittés que de la veille, les deux jeunes gens allaient au pas l'un de l'autre, sautant de sujets en sujets avec la r^idité d'association d'idées de deux amis qui pensent tout haut, et, tandis que la causerie vagabondait parmi les souvenirs communs, Ëiie étudiait son catnarade, qu'il retrouvait tout pareil à celui qu'il avait connu autrefois. Grand de taille, le visage ouvert, regardant bien droit avec deux yeux bruns qui disaient la hardiesse, Gérard avait, dans son profil un peu busqué, grâce à la coupe de sa barbe et aussi à la martiale beauté de ses traits, quelque chose de la célèbre physionomie d'Henri Quatre. La carrure de ses épaules, la souplesse de ses mouvements dénonçaient toutes les énergies d'un homme évidemment destiné par la nature à la lutte. Par cette isoirée noire de janvier^ où Élie Laurence -avait souffert plus qu'à rèrdinaîre de sa dépression morale, la rencontre de Gérard devait lui imposer de douloureuses comparaisons : « Celui-là vit du moins, » songeait-il. « Ah I que ne suis-je lui!... » et> par une invincible suggestion d'images, la présence de son ancieii ami fit ressusciter dans son souvenir cette M"»* Qaire

Audry, telle qu'il l'avait vue un certain soir, dans un grand dîner où il était assis à côté d'elle... Élégante et grande, elle avait une manière lente de tourner la tête qui éveillait l'idée d'un être parfaitement calme. Ses cheveux, d'un châtain cendré, se partageaient sim- I^ement dés deux côtés de cette tète au front noble, par une raie tracée sur le côté. Dans le regard de ses yeux très noirs et très tendres, un peu noyés même, flottait une pensée sérieuse jusqu'à la gravité, mais en même temps une extrême fecilité à rougir et comme une gaucherie charmante de certains gestes corrigeait la gravité du regard et faisait songer à quelque créature doucement farouche, comme l'est une antilope. Sa bouche s'ouvrait comme une fleur et montrait des dents irrégulières, mais d'une blancheur délicieuse; et quand elle caressait ses épais bandeaux par une habitude de rêverie, elle laissait voir une main plutôt forte, avec des doigts un peu carrés, — signe de vdonté, disent les observateurs. Elle portait, ce soir-là, une robe de dentelle noire, qui dégageait son cou, presque robuste, mais sans lourdeur aucune. Pour toute parure, elle avait mis dans ses cheveux et à son corsage quelques

diamants d'un feu changeant. Et cette vision se {xâdsait davantage. La vaste salle à manger s'évoqujùt devant Ëlie, avec les tapisseries de ses murs, avec les domestiques en culottes courtes, avec Tétincellement des cristaux sur la table garnie de fruits et de fleurs» avec la guirlande des femmes décolletées et des hommes en frac de soirée. Ce décor de luxe était le symbole de la royauté mondaine que M^e Audiy avait abdiquée pour suivre Gérard. Quelles étranges tempêtes de passion cette créature si fière avait-elle dû traverser pour consentir à cette abdication? Et, de souvenirs en souvenirs, Élie en arrivait à subir de nouveau l'impression d'étonnement attristé qui lui avait serré le cœur à l'annonce delà fuite de la jeune femme. Il se rappelait avoir souffert, bien qu'il la connût à peine, du soudain revirement d'opinion qu'il avait vu s'accomplir à son endroit, — revirement qui s'était fait en lui aussi; mais du moins ce n'avait pas été sans qu'un intérêt suprême demeurât attaché à la • vivante énigme de ce caractère de femme.,. — Ces images diverses traversèrent la tête d'Élie avec la rapidité du songe tandis qu'il répondait de son mieux à Gérard, qui l'interrogeait main-

tenant sur leurs camarades de la carrière. Ils arrivaient au coin des rues de Varenne et Barbetde-Jouy. « Vous êtes fidèle à votre ancien logement, » lui dit Gérard. « J'ai cherché aussi un petit hôtel dans ce quartier. Mais j*ai trouvé juste ce qu'il nous fallait, rue de Balzac... Viendrez-vous nous y voir? » ajoutat-il en prenant dans son portefeuille une carte qu'il tendit à Élie. « M"»* de Velde sera, j'en suis sûr, tout à fait charmée de vous retrouver, et moi je suis votre ami comme jadis, n'est-ce pas?... » Il serrait la main d'Élie, en disant cela, de cette étreinte un peu rude que l'autre connaissait bien. Laurence répondit un « oui » aussi affirmatif et aussi cordial qu'avait été la demande, lisse séparèrent... « M«e de Velde?... » songeait Élie, tout en commençant, un quart d'heure plus tard, sa toilette de la soirée... «C'était bien son nom de jeune fille : Claire de Velde. Gérard était sincère en m'invitant à venir chez eux... Mais comment peut-il supporter l'idée d'introduire un étranger dans la solitude de leur bonheur? Quel accueil me fera-t-elle? Pourquoi m'a-t-il abordé avec cette physionomie d'un ami heureux de reprendre une relation d'autrefois, quand cet autrefois

devrait être mort pour lui? G>mment ont-ils pu revenir à Paris, au risque de rencontrer tant d'anciens regards? Cette femme que j'ai connue si pudiquement réservée est*^Ue découronnée de toute sa délicatesse?... Sont-ils heureux?... » Toutes ces questions se formulaient devant le jeune homme ainsi que les données obscures d'un problème d'âme qu'il pressentait plutôt qu'il ne le formulait bien nettement. Puis il se disait : « Oui, certes, ils sont heureux, car ils vivent, ils vivent..., mais comment?... » Et ce « comment? » l'accompagna, dans la maison où il allait dîner, avec une obsession qu'il ne put vaincre ce soifTlà, malgré les épaules de ses voisines et les anecdotes piquantes d'un causeur à la mode. Il avait tant de fois assisté à des réunions pareilles, tant de fois entendu des propos de ce genre. La société fennuyait, comme un mauvais journal lu et relu depuis le titre jusqu'aux annonces ennuie un voyageur emprisonné dans un coupé de chemin de fer.

« Vraiment, » se disait-il en rentrant à minuit, fatigué jusqu'à l'écœurement par la monotonie des conversations, « si c'est pour ne plus jamais aller dans ce monde que M"»* Audry a tout quitté, la blâme qui voudrai Moi, je l'envie... »

Et, tout en souriant de sa boutade, il retournait involontairement les diverses hypothèses qu'il avait hasardées en lui-même sur le mystère des relations de Qaire et de Gérard...

Les moralistes Tont souvent remarqué, sans en rendre bien compte : de toutes nos passions, la curiosité demeure la dernière à mourir.

Même elle grandit, semble-t-il, de ce que perdent les autres, car où recrute-t-elle le plus grand nombre de ses fidèles? Parmi les vieilles gens et les âmes sèches. Ceux dont la vie personnelle est très intense ne gardent pas le loisir de se mettre à TafFût des actions d'un indifférent. N'eût été l'indigence momentanée de son propre cœur, Élie Laurence eût moins continûment pensé à M^c de Velde durant la semaine qui suivit sa rencontre avec Gérard.

Toutefois, détail qui prouvera combien cet homme était resté jeune en dépit de sa vie, aucune vilaine, aucune obscure espérance de bonne fortune ne se mélangeait à cette préoccupation. Dans la curiosité que lui inspirait celle qu'il avait connue M»»* Audry, il n'entrait point cet abominable « pourquoi pas moi?... » — secret murmure de la plupart de ceux qui

abordent une femme dont ils savent, de science certaine, qu'elle a commis unefiaute. Et cependant, — mais une âme encore sensible abonde en contradictions de cet ordre, — s'il ne se fût pas rappelé les beaux yeux noirs, le subtil sourire, la fierté gracieuse de Qaire, il n'eût sans doute pas sonné aussi tôt à la porte de l'hôtel qu'occupait son ami, rue de Balzac. Lairesse avait dit : « Vous me trouverez toujours le matin... » Il était à peine onze heures. Élie, venu à pied le long de l'avenue des Champs- Elysées, se trouvait disposé à interpréter la moindre remarque dans le sens de ses réflexions sur le problème qui le préoccupait. La physionomie assez singulière de la rue choisie par Gérard lui fut un premier prétexte à hypothèses. Cette rue de Balzac, jadis nommée me du Moulin-Beaujon, à cause de l'ancien jardin des Folies-Beaujon sur lequel elle fut ouverte en 1825, transformée ensuite en avenue Fortunée, du prénom d'une dame Hamelin, femme d'un propriétaire de cette avenue, doit sa désignation actuelle à ce fait que l'auteur du Père Goriot y mourut au mois de juillet 1850. L'inégalité du terrain la rend d'un passage difficile du côté qui regarde les ChampsrÉlysées. Dans

cette portion se dressent plusieurs maisons meublées, tenues, ainsi que l'atteste leur écriteau, par des hôteliers anglais et réservées à des familles anglaises. Cest dire que les locataires en sont absents tout le jour, car un Anglais qui vient à Paris quitte sa chambre à huit heures pour n'y rentrer qu*à la nuit. Estce à la roideur de la pente, est-ce à la présence de ces pensions désertes qu'il faut attribuer le calme du tronçon de cette rue qui monte ainsi jusqu'aux mornes rues Lord Byron et Chateaubriand? Toujours est-il que les promeneurs s'y font rares comme sur une place abandonnée de province. Élie Laurence voulut voir, dans la préférence donnée par son ami à ce coin paisible en plein Paris luxueux, l'indice d'un compromis entre un besoin de retraite et un désir de retour à la vie mondaine. L'hôtel lui-même, situé à mi-chemin de la montée, était séparé de la rue par une cour. Lorsque Élie poussa le battant de la porte cochère, un timbre résonna, et le concierge parut sur le pas de sa loge qui occupait un des côtés de cette cour, tandis que l'autre était réservé aux écuries. En ce moment, un palefrenier achevait de desseller un cheval, dont l'écume indiquait qu'il venait de fournir

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une longue course. « Gérard est sorti ce matin et seul?... » songea Ëlie, qui dévisagea aussitôt la maison avec une curiosité suraîguê. C'était une construction à deux étages, précédée d*un perron droit qui régnait dans toute la largeur. Une marquise, droite et longue comme ce perron, en faisait une sorte de promenoir. Aux deux extrémités, deux portes ouvraient : celle de gauche, par laquelle un valet de chambre introduisit Élie après qu'il eut fait passer une carte à Gérard, transformait le rez-de-chaussée en un appartement indépendant; tandis que la porte de droite, accrochée à Fintérieur, laissait voir un escalier garni d'un tapis, qui desservait les deux étages d'en haut. Ce sigtie évident d'une séparation d'existences doima pour le visiteur un intérêt plus puissant encore au visage de la pièce où il entrait après avoir traversé un vestibule tout sombré. C'était la chambre à coucher de Gérard : « Vous ni'excusez, » dit ce dernier, «de vous recevoir id... Je sors de mon tub... Vous savez, après la promenade à cheval, l'eau froide... C'est ma vieille hygiène... Sans exercice violent, je crois que je mourrais... Comme vous êtes gentil d'être venu!... » Et, ce disant, il achevait de revêtir

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un costume du matin en flanelle blanche. Élie, installé déjà au coin du feu, le regardait, souple et fort, avec son teint éclairé par le coup de fouet du grand air et du bain, et les moindres gestes de ce corps robuste révélaient Thomme énergique, aussi certainement taillé pour les grandes dépenses de l'activité qu'il était fait, lui, Élie, avec ses membres frêles et son être énervé, pour le rêve et la passion : « Après cela, jugez donc des destinées par les tempéraments, » se répétait-il en examinant la chambre, ce Vous me permettez de m'habiller devant vous?... » avait repris Gérard après quelques minutes... Un domestique allait et venait, et Laurence raisonnait en lui-même sur les observations qui lui sautaient aux yeux, tout en s'enveloppant des bouffées d'une cigarette de tabac russe que son ami venait de lui tendre. Les deux fenêtres entre lesquelles avançait le lit donnaient sur un petit jardin dont les arbres, maintenant dépouillés, dessinaient leur squelette par delà les vitres. Le soleil du clair matin d'hiver entrait gaiement, et sa lumière emplissait cette chambre à coucher qui était bien celle d'un garçon riche. — Mais Gérard n'avait-il pas environ soixante mille francs de rente ? —

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Les plus légers détails indiquaient aussi l'absence complète d'un esprit de femme dans cet intérieur. Tout y était viril, presque sévère, depuis la solidité massive des meubles jusqu'aux faisceaux d'armes groupés sur les murs tendus de vert sombre. D'autre part, il suffisait d'un coup d'œil pour constater que le maître de cette garçonnière vivait beaucoup chez lui. La pièce n'avait pas cette face muette et rangée des logis qui sont seulement la fausse fenêtre d'une vie de célibataire et masquent de décorum une existence en partie double. Le lit de milieu, tout bas et mince, avec son unique oreiller, était défait. Le livre placé sur la table de nuit et retourné, les pages ouvertes, avait été lu avant le sommeil, comme les journaux épars et les lettres décachetées avaient été parcourus au réveil. Sur un guéridon, le déjeuner montrait une seule tasse auprès de la théière en argent ; et tous les autres objets nécessaires aux habitudes de confort d'un jeune homme élégant avaient cet air manié qui ne s'imite pas, car il réside dans une évidente mais involontaire et indéfinissable harmonie. Notre personne ne s'empreint-elle pas sur le milieu dans lequel ses fonctions habituelles s'accomplissent.

avec une exactitude presque photographique ?

Gérard, qui surprit les regards errants de son visiteur, répondit à la muette interrogation qu'il crut y lire : « Vous voyez, je ne suis pas trop mal..., j'ai encore un cabinet de travail et au besoin une petite salle à manger... Ce n'est pas très grand, mais j'ai du soleil et de l'air..., » et il respirait à pleins poumons. « A propos, » ajouta-t-il, quand le valet de chambre se fut retiré, « vous nous restez à déjeuner ?... » Le coup d'œil dont s'accompagna cette demande traduisit une inquiétude que la réponse à demi affirmative d'Élie dissipa aussitôt : « Je vais écrire un mot à M«ne de Velde, » fit Gérard ; « je lui ai parlé de vous, elle sera heureuse de vous voir... » Il précéda son ami dans un cabinet de travail, assez étroit en effet, mais dont les livres et les papiers témoignaient qu'on y séjournait souvent. Tandis que Lairesse déchirait une feuille de son hîock-notes et griffonnait un billet qu'un domestique vint prendre et porter sans autre instruction, Élie avait bien envie de regarder un portrait posé sur la large table et qui était celui de Qaire. Il n'osa point, et se contenta de discuter intérieurement le degré de signification que pouvaient avoir et l'apparte-

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ment et l'attitude de Gérard. — Était-ce une hypocrisie de tenue ? Était-ce le résultat d'une sorte de divorce tacite et cependant ménager d'une situation irrévocable ? Gérard ne présentait aucun des symptômes d'un amant heureux et qui vit avec une maîtresse, conquise, par un coup d'audace, sur tous les préjugés du monde. Gîmme au soir de la rencontre le long de l'Esplanade, la conversation portait presque uniquement sur d'anciens collègues. Gérard en parlait comme un officier mis à la retraite parle de l'armée. D était au courant de toutes les mutations et de tous les avancements. Ses yeux brillaient... Ils s'assombrirent quand l'heure avança, et Laurence put remarquer qu'ils étaient devenus presque ternes au moment d'entrer dans l'appartement du premier étage, que vint ouvrir un domestique en livrée dont les boutons portaient les deux lettres G et V. .

Si la curiosité d'Élie était déjà vive lors de son arrivée devant l'hôtel, à cet instant elle se trouvait portée à son comble par la quantité de petits faits qu'il venait de surprendre. Mais au premier regard jeté sur la jeune femme, c'est à peine s'il put continuer d'observer, enve-

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loppé qu'il fut aussitôt par un channe d'attendrissement dont il aurait eu peine à définir la nature. Il la reconnut aussitôt. Elle lisait, assise au coin du feu dans un petit salon d'une tonalité bleu pâle, vêtue d'un déshabillé blanc du matin que garnissaient d'innombrables volants de dentelle. Ses cheveux châtains avaient gardé leur nuance fine et cendrée d'autrefois, et, comme autrefois, une raie les divisait simplement sur le côté. Le caractère de profond sérieux qui faisait jadis la beauté morale de son visage résidait encore dans ses yeux doucement noirs et dans les lignes reposées de ses joues et de son front. Seulement ce sérieux paraissait s'être exagéré. C'était maintenant une gravité voisine de la mélancolie, qui devait donner une sensation douloureuse à quiconque savait son histoire.

Ne s'était-elle point placée dans de telles circonstances qu'il n'y avait plus de moyen terme pour elle entre la félicité suprême et le pire malheur ? Ce visage était un peu amaigri, ces yeux un peu creusés, cette bouche charmante qui appelait invinciblement la comparaison avec une fleur, se fermait dans un pli tout près d'être triste. Non, cet ensemble n'avait rien de commun avec l'image de la félicité

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dans la £aute. Mais il écartait aussi toute idée de faute. Ëlie n*eût pas connu les faits comme il les connaissait, et on lui eût montré Qaire de Velde en lui racontant qu'elle avait été rhéroïne d'un des plus fameux scandales de la société parisienne, qu'il eût crié hardiment à la calomnie, tant il rayonnait de fierté calme, de noblesse franche, de sérénité résignée autour de cette tête de femme de trente-quatre ans, qui s'inclina d'un mouvement de princesse lorsque Gérard présenta le visiteur. Le geste par lequel sa main fit signe à Ëlie de prendre place était empreint de cette grâce chaste où les hommes qui ont un peu vécu reconnaissent l'instinctif noîi me tangere de l'honnête femme, cette sorte de pudeur absolue, irraisonnée, conrnie ph)rsique, et qui décourage jusqu'au plus timide désir. « Votre ami, monsieur, » ditelle, « m'avait trop sguvent entretenue de vous pour que ce ne me fût pas un réel plaisir de vous recevoir. . . » Cette simple phrase, qui plaçait pourtant Gérard entre elle et Laurence, fut prononcée d'une voix un peu basse et voilée, mais sans que rien, ni dans l'intonation ni dans la physionomie, révélât l'embarras qu'une femme du monde doit éprouver en se retrou-

vant proscrite et déchue devant un homme qui l'a connue honorée et souveraine. Ce n'était pas non plus Timpudence avec laquelle une CTéature vaincue marche au-devant de Taffiront possible. Non; cela ressemblait à la sécurité hardie d'une personne qui s'est jugée dans le for de sa conscience, qui s'est donné raison el qui n'admet pas qu'on la discute. Et dans la conversation qui précéda le déjeuner, comme dans celle qui se soutint à table, pas une seconde Oaire ne se départit de cette attitude. — « Mais est-ce une attitude ? » se demandait Élie, indéfiniment.

D se trouvait donc assis à l'un des côtés de la table carrée, sur la droite de Qaire en face de laquelle était Gérard. Deux buffets de la Renaissance ornaient cette salle à manger. Un seul tableau était appendu aux murs boisés, qui représentait la fuite d'un steam-boat dans la brume. Dès le commencement du déjeuner, les mots se firent plus rares. Une gêne, vainement dissimulée par la cordialité des avances, pesait sur les trois convives. Élie Laurence, qui aontinuait de se commenter tout bas les plus menus détails, sentait cette gêne comme palpable à travers les inflexions de la voix de

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Gérard, ses gestes surveillés, rinexprimable contrainte de son regard. Il observait que son ami, affamé sans doute par son exercice du matin, mangeait et buvait de grand appétit, tandis que M«»e de Velde, après avoir touché du bout des dents au morceau placé dans son assiette, croisait sa fourchette et son couteau sur ce qu'elle laissait, comme les petites filles qui veulent éviter une réprimande. Jusque dans la façon dont ces deux êtres se tenaient à table, il y avait pour ainsi dire des différences de physiologie et de circulation du sang. Et Tatmosphère de gêne s'épaississait toujours, d'autant plus que Qaire semblait maintenant absente de la chambre, avec son visage immobile, ses réponses brèves, son indifférence songeuse... Élie, à bout de ressources, crut trouver un sujet de conversation dans le tableau qui lui faisait précisément vis-à-vis, et tout de suite il s'aperçut qu'il fournissait à ses hôtes une occasion de manifester leur divorce d'intelligence après leur divorce d'habitudes et de tempérament... « C'est une toile du peintre anglais Tumer, » fit Mme de Velde; « l'aimez-vous?... » Et ^r la réponse affirmative d'Élie, elle se tourna vers Gérard avec un sourire : « Vous voyez, » reprit-

elle, « que je ne suis pas seule de mon sentiment... » — a Mais j'ai toujours cru que vous deviez avoir raison, » répliqua-t-il ; « les beauxarts et moi nous étions déjà brouillés au quai d'Orsay... Vous en souvenez -vous, Laurence?... » Élie se rappelait en effet le mépris que Gérard, homme d'ambition et d'énergie pratique, professait dès cette époque pour ce qu'il appelait dédaigneusement le côté littéraire de la vie ; et il écoutait la jeune femme discuter sur la peinture anglaise avec la fine justesse de sensations qu'elle paraissait devoir apporter à toutes choses, instruite et simple, sans coquetterie d'esprit, mais comme une personne qui a beaucoup réfléchi et comparé. Très évidemment, depuis des années, elle avait vécu parmi des livres et des idées. Quelques minutes plus tard, la causerie avait tourné. Gérard parlait de l'Angleterre à son tour et du peuple anglais, mais il avait porté la question sur le terrain de la politique. Il critiquait les dernières mesures prises à l'égard de l'Irlande, il comparait les colonies anglaises aux colonies françaises. Caire se taisait maintenant, et sa main sans bagues lissait ses cheveux par un geste qui reportait Élie à plusieurs années en arrière. Il écoutait

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Gérard cependant, et il admirait la précision directe de ses phrases; puis il concluait que son ami et sa maîtresse étaient séparés par leurs qualités mêmes. Elle ne semblait pas plus apprécier la valeur de ce qu'il disait, qu'il n'avait paru goûter le charme de ses paroles à elle, tout à l'heure. Une mélancolie l'envahissait qui redoubla encore, à un moment où, revenus dans le petit salon pour prendre le café, il vit Gérard mettre un baiser sur la main de Claire, en réponse à une taquinerie gracieuse... Le soleil d'hiver glissait ses rais à travers le store baissé, qui était d'un bleu plus pâle que le bleu des tentures et coupé d'une bande de guipure ancienne. Pour un étranger, certainement, cette jeune femme auprès de ce jeune homme, tous les deux libres de s'aimer, tous les deux rapprochés l'un de l'autre par le sacrifice hardi de leur avenir, tous les deux riches et placés dans ce décor d'élégance tendre, — c'était le bonheur. Mais pourquoi une vapeur de gêne avait-elle enveloppé cette causerie du déjeuner, dont cependant tout rappel de la vie mondaine avait été soigneusement omis ? Pourquoi, même à cette minute du baiser, une étrange nuance de contrainte se lisait-elle sur

le visage de Tamant, et, dans les yeux de la maîtresse, une nuance de renoncement sans espérance ? Ou bien Élie se trompait-il et tous ces indices d'une mystérieuse et inéluctable séparation entre ces deux êtres n'existaient-ils que dans son imagination, — que dans son désir peut-être? Car était-il bien sûr que le subit accroissement de sa tristesse ne dérivât point d'une subite et indistincte jalousie ?

Malgré ce malaise du premier jour, — à cause de lui peut-être, — Laurence fit une seconde visite à la rue de Balzac, puis une troisième, puis une quatrième, et, si la curiosité de comprendre le caractère de Mme de Velde dans ses rapports avec Gérard était toujours aussi forte en lui, maintenant il s'y mélangeait beaucoup de cette vague tendresse qui marque la naissance des sentiments durables. Ces sentiments eux-mêmes furent bientôt caractérisés de manière que, s'il fût descendu au fond de sa conscience, Élie n'eût guère pu s'empêcher de se les avouer. Mais dans la seconde période de la vie, quand l'homme ne se trace plus des programmes de passion qu'il réalise ensuite par devoir, il n'est pas rare que l'on se fasse

illusion à rebours sur les attachements auxquels on s'abandonne. De même qu'à l'époque de l'adolescence nous croyions immortelles des émotions d'une heure, sur le déclin de la première jeunesse nous nous imaginons tenir moins à nos amours que nous n'y tenons réellement. Élie était d'ailleurs trop scrupuleux en matière d'amitié pour ne point se juger incapable d'aimer d'amour la maîtresse d'un ami qui l'avait introduit dans sa maison et qui lui marquait une infinie confiance. Hélas ! elle est si insensible et si fleurie de bonheurs délicats, la pente qui nous mène de la sympathie pour un joli esprit de femme à la passion pour toute sa personne ! C'est plus tard seulement, — c'est trop tard, — lorsque le sortilège nous a enlacé tout entier, que nous reconnaissons dans notre commencement de familiarité avec celle que nous n'eussions jamais dû aimer, le principe de notre coupable enivrement. Au bout de huit semaines Élie Laurence, qui s'était laissé entraîner à voir Mme de Velde tous les jours, ne se rendait pas compte encore de la place que cette femme avait prise dans son cœur jusque-là si vide. Il savait bien qu'il ne s'ennuyait plus, et il savait aussi qu'au lieu d'étu-

dier en observateur la situation de Claire et de Gérard, il en acceptait pêle-mêle les avantages et les inconvénients. Mais dans quel recoin de son âme lassée eût-il trouvé la force de résister à l'attirance qu'exerçait sur lui la respiration de ces atomes presque impondérables qui font l'atmosphère et comme le parfum physique et moral d'une femme, — atomes subtils qui, flottant autour de Qaire, l'enveloppaient, lui, le songeur , d'une sorte d'engourdissement délicieux ?. . .

Dès ses premières visites, il la trouva presque toujours seule, et il ne s'en étonna pas trop, la devinant assez déjà pour comprendre de quelle grande difficulté devait être, à une femme aussi fière, mais déclassée, le recrutement de ses relations présentes. Plus tard, il apprit qu'elle recevait secrètement, et le matin, une de ses amies du monde, restée fidèle malgré les préjugés que professe l'hypocrisie des salons pour les fautes déclarées. Élie apprit encore que Gérard avait déjà essayé d'introduire dans cet intérieur abandonné deux de ses anciens camarades. Mais ils avaient déplu à Claire par quelques-unes de ces imperceptibles fautes de tact, auxquelles les femmes sont

rendues d'autant plus sensibles par les délicatesses d'une situation moins officielle. Elle en était donc arrivée à vivre dans le silence luxueux du petit hôtel, presque sans aucune sorte de société, car on pouvait à peine donner ce nom à trois personnes âgées, apparentées à elle de loin et pauvres, — une dame veuve et deux vieux garçons, — qui surgissaient une fois par semaine, vers l'heure du dîner. Quant à Gérard, il n'était pas besoin d'un grand effort d'observation pour constater qu'il appréhendait les monotonies du tête-à-tête. Sous un prétexte ou bien sous un autre, il sortait le plus souvent pour toute l'après-midi. Et Claire passait des journées entières enfermée dans le petit salon bleu qui devint bien vite le centre du monde pour Laurence. Avec l'espèce d'égoïsme naïf qui est celui de beaucoup de maris, — égoïsme qui relevait dans la circonstance une estime justifiée pour la loyauté de Caire, — Gérard prit bientôt l'habitude d'utiliser les assiduités de son ami au profit de ses désirs d'indépendance : « Élie vous tiendra compagnie, » disait -il à M^e de Velde ; « vous êtes tous les deux de la race des chats... Vous vivriez immobiles dans un coin de la chambre... Moi,

je suis comme les lévriers, il faut que j'aille et que je vienne... » Qaire inclinait la tête sans répondre; Élie s'excusait, puis il restait. Sa volonté n'avait pas de force contre la séduction de la présence de cette femme. Ce qu'il y avait de particulièrement irrésistible en elle, c'était une magie d'influence intimement douce qui captivait plus qu'elle ne troublait, une suavité continue et enveloppante des attitudes et des gestes. Elle ne faisait pas un mouvement qui fût plus vif qu'un autre, et cette lenteur de tout son être produisait un effet d'harmonie qui se reflétait dans toute la physionomie du petit salon. Depuis les fleurs sans cesse renouvelées qui garnissaient les menus vases posés de-ci, de-là, jusqu'au rangement des livres dans la bibliothèque basse, jusqu'à la disposition de quelques boîtes de laque sur les tablettes de la mince vitrine anglaise, tout, dans cet asile qu'une lumière atténuée par le store baissé colorait tendrement, s'accordait au caractère de la douce recluse. Sur le piano posé de façon transversale , les cahiers de musique étaient ouverts. Le feu brûlait dans la cheminée d'une flamme égale, et presque toujours Claire était assise à la même place, auprès de

ce feu, sur une chaise longue garnie d'une soie ancienne d*un rose mort et glacé d'argent. Ses pieds un peu longs posaient sur un coussin.

Des coussins encore soutenaient par derrière ses épaules qu'elle avait plutôt hautes et carrées qu'effacées et tombantes, — mais ces jolis défauts donnaient à sa personne ce rien de gaucherie, cette grâce spéciale qui plaisait en elle plus que la perfection de formes d'une autre. Elle travaillait à quelque ouvrage de broderie, ou elle lisait. Mais qu'elle piquât du bout de son dé en or l'aiguille à tapisserie dans le canevas monté sur son métier, ou qu'elle fît glisser la lame du couteau d'écaillé noire entre les pages de son livre, toujours ce même rythme lent et doux de ses moindres mouvements révélait une créature de silence et de rêverie, qu'une méditation ininterrompue semblait devoir préserver de tout contact avec les brutalités ou les vulgarités de la vie.

Tout d'abord, entre Élie Laurence et elle, cette solitaire tendit comme un voile de réserve que le jeune homme n'essaya pas de soulever. Elle ne lui donnait la main ni à son arrivée ni à son départ, et, s'il laissait tomber la conversation, elle ne la relevait jamais. Élie

Laurence lui sut gré d'être ainsi, comme il lui sut gré plus tard de se départir de cette réserve. Ce n'était pas seulement l'illusion de l'homme qui trouve dans chaque détail une raison nouvelle d'aimer davantage ce qu'il a commencé d'aimer. Mais dans la simation si délicate où Qaire se trouvait engagée, n'était-ce pas un signe de distinction d'âme qu'elle redoutât une intimité improvisée et qu'elle en pût admettre une éprouvée ? C'est ainsi que, notant toujours avec un soin jaloux les plus infimes indices, Élie put observer que, durant les semaines de début de cette intimité, Qaire le recevait en toilette de ville et comme prête à partir, même lorsqu'elle devait passer la journée au logis. Plus tard, au contraire, et quoique par une convention tacite elle attendît sa visite, il la trouvait dans une robe faite pour la chambre et ses pieds chaussés de petits souliers. Et il ne savait dans quel costume elle lui plaisait davantage ; car, avec sa robe de sortie un peu courte, ses minces bottines garnies de drap soihbre et boutonnées de larges boutons de nacre noire, elle avait ce qu'il appelait dans sa pensée la totalité, — cette charmante et vivante allure d'une femme qui ne fait qu'un

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avec ce qu'elle porte, et par moments c'étaient des jeunesses de tournure et de visage qui donnaient à cette Parisienne de plus de trente ans comme un air charmant de pensionnaire en liberté; au lieu que dans la robe de chambre plus longue, surtout si elle en enroulait la traîne autour de ses pieds, elle apparaissait grandie encore, ayant un je ne sais quoi de serpentin, d'inquiétant et d'alangui dans l'interminable ligne de son corps. Mais, dans l'une ou dans l'autre de ces toilettes, elle demeurait la femme si simple, si chaste, qu'il paraissait impossible qu'elle n'eût pas traversé le monde en hermine, — irréprochablement blanche et pure. L'idée qu'elle se trouvât dans une situation irrégulière s'en allait de l'esprit lorsqu'on approchait d'elle, comme aussi l'idée, lorsqu'on la voyait aux côtés de Gérard, qu'un lien coupable pût les unir.

Et c'était bien là l'insoluble et passionnante énigme qui s'imposait à la réflexion d'Élie, surtout dans le trajet de la rue Barbet-de-Jouy à la rue de Balzac, — trajet qu'il prit l'habitude, après un certain temps, de faire jusqu'à six fois par semaine et toujours aux environs de quatre heures du soir. Ce ne fut point de sa

part un calcul, bien que Gérard Lairesse, lorsqu'il rentrait lui-même et trouvait là son ami, ne manquât jamais de le prier à dîner et à passer la soirée. Non ; mais avec l'intuition poétique, familière aux délicats blasés, Élie Laurence avait senti, plus qu'il ne l'avait observé, que Mro« de Velde était une personne de fin d'après-midi. Pour toutes les femmes, en effet, ne se rencontre-t-il pas une heure de la journée, instant fugitif où leur beauté s'harmonise avec la couleur et, pour ainsi dire, l'âme des choses ? Il en est de rieuses et de gaies dont la mutinerie folâtre est plus délicieuse le matin. Il faut vivre avec celles-là dans la familiarité de la vie de campagne ou au bord de la mer, et c'est dans quelque chevauchée sous le soleil encore montant qu'un homme qui les aime goûte davantage leur charme heureux. Il en est d'autres, d'impériales et de triomphantes, auxquelles convient l'éclat des fêtes de nuit, et dont la royauté éclate plus entière dans la magnificence des grandes toilettes, parmi les lustres et les fleurs, les diamants et les épaules nues. La grâce de Claire, si délicate, si grave et pourtant si touchante, séduisait plus encore dans la demi-

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clarté du crépuscule commençant. Elle appuyait son front sur sa main, s'abandonnait un peu en arrière parmi les coussins de la chaise longue, et avant que le domestique n'apportât les petites lampes anglaises à globes rosés et bleuâtres, elle parlait d'une voix adoucie et profonde. U lui arrivait alors de prononcer de ces phrases singulièrement vagues et tristes, où l'imagination de l'interlocuteur pouvait deviner quelque confidence dissimulée sur des souffrances dont elle ne se plaignait jamais... Oui, c'était ainsi, les yeux perdus, la bouche rêveuse, moins sûre d'ellemême et plus languissante, avec une agonie de la lumière autour d'elle, que Laurence la revoyait, lorsque, par les temps secs, il venait de pied le long de cette esplanade des Invalides où il avait rencontré Gérard. Elle était si voisine et si lointaine déjà, cette rencontre I Et, comme il arrive aux amoureux, machinalement il associait l'image de Qaire à chaque détail de son chemin. Cette esplanade obscure, qu'il l'avait traversée de fois à une époque où M«»« Audry était encore libre I Quelle mystérieuse destinée l'avait d'abord éloigné, puis rapproché de cette femme?... Une minute, il

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s*arrêtait sur le pont, il regardait la Seine couler verte et froide, et sur le fleuve laborieux les remorqueurs tirer à grand renfort de vapeur, le long de la chaîne de touage, les énormes bateaux pleins de charbon. Au loin, à gauche, les deux tours du Trocadéro montaient, grêles, dans le ciel clair ; les arbres des Tuileries , à droite , se fondaient dans le ciel plus sombre. Il éprouvait une volupté, à la fois sentimentale et sensuelle, à se ressouvenir, devant le travail glacé de la vie en plein air, de Tétroite et tiède retraite où la jeune femme l'attendait. Il prenait par la rue François I«r maintenant, large et longue, et il pouvait, dans la demi-solitude de cette allée paisible, faire et défaire en toute liberté le plan de sa conversation avec Mme de Velde. Il aimait aussi l'avenue des Champs-Elysées, fourmillante de voitures, à cause de son contraste avec le provincial silence de la montée de la rue de Balzac. C'est la félicité des secrètes, des inconscientes tendresses, que cette expansion de la rêverie sur tous les objets. On n'aime jamais mieux qu'aux heures où l'on ignore qu'on aime. Triste vérité, qui nous montre une erreur de notre âme impuissante dans tout

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effort vers la passion complète 1 Mais il en est de Tamour comme des petits enfants. Vainement voudrait-on les garder dans Tinnocente mignonnerie de leurs premiers sourires. D faut qu'ils grandissent. Il faut qu'ils nous fassent souffrir. Il faut qu'ils nous quittent...

Un jour qu'il était arrivé ainsi rue de Balzac à cette heure incertaine qu'il aimait entre toutes, Laurence ne trouva pas de domestique pour l'introduire, quoique la cloche du concierge eût annoncé sa venue. La porte de l'appartement de Mme de Velde était ouverte. Il entra. Il frappa doucement avant de pénétrer dans le petit salon ; aucune voix ne lui répondit. Il ouvrit cette seconde porte et il aperçut Claire, qui ne l'avait pas entendu. Elle était assise dans la pénombre, au coin du feu, les mains croisées sur ses genoux, dans une attitude qui exprimait un abattement sans mesure. Il y avait dans la pose de cette femme, qui n'était plus toute jeune, et qui, vêtue de blanc comme on imagine les fantômes, regardait devant elle, par cette après-midi finissante d'hiver, les flammes de la cheminée où elle semblait suivre l'écroulement d'une chère, d'une ancienne

espérance, — il y avait, dis-je, quelque chose de cruellement, d'irrémédiablement lamentable et navré. Cétait comme la totale abdication d'un pauvre être vaincu. Et cette expression de désastre intime contrastait si fort avec l'ordinaire maîtrise de soi de cette figure fière, que le jeune homme en fut ému jusqu'à la douleur. Il marcha vers elle d'instinct, et il lui prit la main : — « Vous souffrez?... » fit-il. EUe releva la tête et lui montra un visage décomposé. Il en fut si touché, qu'involontairement son cœur se serra et que deux grosses larmes vinrent à ses yeux, — de ces larmes d'homme que les femmes aimantes ne voient jamais couler sans avoir le désir de les boire en un baiser. Elle le regardait, et, comme elle ne se dominait plus, elle se laissait voir jusqu'à l'âme. Une ineffable recoimaissance émana d'elle, et redevenue calme : — « J'avais une mauvaise heure, » dit-elle ; « qui n'en a pas ? Mais vous voici, et tout cela va se dissiper... Je vous garde, » ajouta-t-elle, lorsque le domestique entra, portant les lampes. « Gérard ne sera pas là pour dîner, et c'est une charité de ne pas me laisser seule ce soir. . . » Élie accepta, et, soit que la pitié dont il avait donné une

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preuve si évidente eût profondément remué Qaire, soit qu'elle fût, ce soir-là, sous une de ces influences nerveuses où l'angoisse soudain se résout en délices, comme une femme nouvelle apparut au jeune homme. Par une subite métamorphose, elle se laissait aller à redevenir la rieuse, l'expansive, l'enfantine personne qu'elle avait dû être en des époques plus heureuses. Elle causait, et ses regards brillaient.- Elle se levait, et une grâce souple révélait que, derrière son habimelle froideur, une créature de caressante tendresse était dissimulée. Elle regardait, et comme un fluide nageait dans ses prunelles d'ordinaire muettes. Pour la première fois elle aborda dans la conversation cet étemel sujet de l'amour, auquel il semble que l'entretien doive nécessairement aboutir même entre l'homme le plus scrupuleux et la femme la plus pudique, pour peu qu'ils soient en confiance... Le dîner était fini. Au dehors le vent soufflait. Ils étaient seuls, et, après avoir parlé des déceptions inévitables de ce douloureux et perfide amour, Oaire disait que l'amitié du moins ne mentait pas.

Elle disait que sa chimère avait toujours été de rencontrer, non pas une amie, mais im

ami, parce qu'il y a trop souvent dans la nature de la femme de Tindécis et de l'incertain, tandis qu'une âme d'homme peut si bien réunir une loyauté de frère à une délicatesse de sœur. Avec un regard d'une sincérité si émue que toute nuance de coquetterie en était absente, elle demandait à Élie s'il ne croyait pas à la possibilité d'une telle amitié, pourvu . que la femme fût entièrement vraie et l'homme supérieur à ce faux amour-propre qui transforme en un combat les rapports entre les deux sexes. Elle ajoutait, revenant sur ellemême et comme hantée par de tristes images, que c'était une grande misère de voir comme on se méconnaissait les uns les autres dans cette existence si courte, et qu'on se fit tant souffrir avec des malentendus. Puis, ingénument, et avec la candeur d'une jeune fille qui parle comme elle pense, elle interrogeait Élie : « Est-ce que vous ne voulez pas être mon ami?... » disait-elle. Et il répondait : — « Il y a si longtemps que je le suis à votre insu... » Il lui racontait le souvenir qu'il avait gardé d'elle, — et les heures de cette soirée fuyaient légères. Ils étaient tous les deux dans cette divine minute où deux êtres, faits pour se rendre

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heureux, se découvrent soudain, et ne voient Fun de l'autre que leur manière de sentir, sans se rendre compte de la conséquence de cette découverte. Pas une seconde, durant cette soirée de songe, Élie n*eut l'impression qu'il avait devant lui une fenmie qui pût en effet lui être autre chose qu'une sœur. Ce qu'il y avait dans sa nature de féminin, d'un peu alangui et blasé, le rendait merveilleusement propre à jouir de ces demi-teintes qui sont l'aube de l'amour partagé, — et c'est seulement à la rentrée de Gérard qu'il s'aperçut du terrible chemin que Claire et lui venaient de parcourir. Lairesse arrivait, lui aussi, avec un reflet de gaîté dans les yeux. Il avait dîné en compagnie de quelques amis et passé deux heures au théâtre. Tandis qu'il racontait sa soirée, Élie regardait Qaire, dont le visage s'était de nouveau éteint et altéré. — Quant à lui, une douleur aiguë venait de le saisir, dans laquelle il reconnut avec épouvante toute la jalousie de l'amour.

Le voilà donc, le résultat de cette curiosité désintéressée? Il aimait la maîtresse de son ami ! — Mais elle ? Ce qu'il avait reconnu dès

le premier jour (Finéxplicable dans le caractère de M«e de Velde lui rendait sa conduite plus inintelligible. Dix h)rpothèses obsédaient son esprit, tandis qu'il revenait chez lui au sortir de cette étrange soirée, commencée dans le plus noble attendrissement, continuée dans Teffusion du cœur et terminée maintenant dans l'agonie de l'inquiétude. Élie avait été trop corrompu par ses précoces amusements pour qu'un fond d'amertume et de défiance ne se fût pas amassé en lui, qui devait remonter sur la surface de son âme à la première secousse violente. Aussi quelques-unes de ces h)rpothèses étaient atroces. Il se prit à se demander s'il n'avait pas affaire à une femme profondément perverse et habile, qui se préparait une seconde liaison à la veille de rompre avec la première. Mais tout démentait cet odieux soupçon, qu'il repoussa en se méprisant luimême. Il se disait alors que si elle était sincère, elle ne l'aimait que d'amitié ; et cette idée lui procurait à la fois un apaisement et une douleur, car s'il mettait ainsi en repos ses scrupules d'ami de Gérard, il mutilait les plus impérieuses exigences de sa passion. Un homme qui aime a faim d'être aimé, comme un homme

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qui n'a pas mangé depuis deux jours a faim d'un morceau de pain. Claire n'avait pas menti ; mais Laurence n'était pas capable en ce moment de comprendre le compromis de conscience, si subtil et pourtant si loyal, par lequel beaucoup d'honnêtes femmes essayent de garder auprès d'elles celui qu'elles aiment, et dont elles se savent aimées, sans qu'il puisse leur parler d'amour. — « Non, elle m'aime, elle m'aime, » se disait Ëlie en se rappelant la transfiguration du visage de Claire lorsqu'elle l'avait vu pleurer sur sa peine à elle... A chacune de ces volte-feice de sa pensée une résolution différente correspondait. Tour à tour il décidait de ne plus retourner rue de Balzac, d'avoir une explication avec Gérard, de poser une question définitive à Qaire... Il finit par s'en tenir au parti qui ménageait à la fois ses remords à l'endroit de son ancien camarade, son besoin de la présence de Mme de Velde, et ses incertitudes sur les sentiments de cette femme énigmatique. Il se dit qu'il se conformerait de point en point au programme d'amitié, — sans autre nuance, — qu'il avait accepté avec tant d'émotion; et, pendant plusieurs nouvelles semaines, il se tint parole, non sans

d'indicibles et profonds bonheurs, car le changement marqué des façons de Claire à son égard lui fut d'abord une douceur qui lui suffit presque entièrement. Puis, cette douceur diminua par degrés pour céder la place à des troubles profonds. Ce fut d'abord la jalousie qui le mordit de nouveau à la place malade de son imagination, — jalousie causée par la seule présence de Gérard. Ce n'était pas que ce dernier eût jamais usé de ses droits pour manifester le moindre mécontentement de l'intimité d'Élie et de Qaire. Il était plutôt à cet endroit d'une indifférence qu'un observateur misanthropique eût attribuée à une secrète complicité. Élie Laurence sentait, lui, le contraire. Il avait maintenant assez complètement étudié les étranges relations qui unissaient ces deux êtres, pour connaître les véritables sentiments de son ami. Dans sa liaison avec M™* de Velde, Gérard se trouvait à ce point où un homme qui tient à sa propre estime demeure attaché par devoir à la femme qu'il a compromise irréparablement. Tandis que dans des crises de ce genre, les hommes irrésolus et faibles, comme l'Adolphe de Benjamin Constant, se vengent sur leur maîtresse, en la

torturant, de la fidélité qu'ils lui gardent, les côtés virils du caractère de Gérard se manifestaient par une attitude chevaleresque. Il mettait un point d'honneur à environner Claire de tout son respect, et il s'en fût voulu d'un soupçon envers elle comme d'une flétrissure personnelle. Élie, qui n'aurait point pardonné à Gérard une intrusion dans ses sentiments pour Qaire, ne lui pardonnait pas cette générosité. Avec l'étrange logique propre aux amoureux, il haïssait l'indifférence de son ami, comme il eût haï sa défiance. C'est que, dans les deux cas, la certitude s'imposait à lui, toujours douloureuse, du pouvoir de Gérard sur Qaire. Mais surtout c'était la grâce adorable de cette fenmie qui lui infligeait une souffrance constante. Sans se rendre compte de l'imprudence de cet abandon, et confiante dans le pacte de délicatesse qu'ils avaient conclu, elle laissait Élie prendre sa main et la baiser longuement. Quelquefois, avec un geste de sœur, elle flattait les cheveux du jeune homme. Sans paroles, elle lui souriait d'un sourire ému lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle le baignait, elle le noyait des effluves de sa personne, et quand il la voyait avançant vers le

feu son pied chaussé d'un bas de soie noire brodé de dentelles à jour, ou que, penchant sa tête en arrière, elle montrait mieux la grâce de son buste, des frissons couraient en lui. Uamour qu'il avait dans le cœur passait maintenant dans tout son être. L'homme physique et l'homme moral sont tellement unis et mêlés en nous, qu'en dépit de toutes les conventions et de tous les fermes propos, celui qui aime une femme, et qui la sent présente et vivante, en arrive à la fièvre du désir. Et un éclair farouche passe dans les yeux de celui qui avait juré de n'être qu'un ami, tandis que dans les yeux de l'amie tremble une lueur de pitié triste et de crainte...

Une crainte? Quelle crainte? Ah! c'est de Laurence, c'est d'elle-même, c'est de son passé, de son avenir, c'est de tout, que Qaire avait peur. Un nouveau changement s'était fait dans ses manières, que le pauvre Élie, en proie aux imaginations désordonnées de l'amour sans certitudes, attribuait injustement, aujourd'hui à une fatigue du cœur, le lendemain aux ordres de Gérard, un troisième jour à une passion combattue. Quand le malheureux

jeune homme se présentait maintenant au silencieux hôtel de la rue de Balzac, il portait sur son visage ces stigmates des luttes intérieures si cruellement visibles aux regards de la femme tendre et qui reconnaît son oeuvre.

D*entrevue en entrevue, ces deux êtres sentaient davantage qu'une explication était nécessaire entre eux, et cependant Tun et Fautre semblait la fuir. On eût dit que, pour des rasons différentes, ils redoutaient tous deux la fin de cette angoisse. Plusieurs fois, pourtant, Élie voulut parler ; la supplication muette des yeux de Qaire l'arrêtait toujours. Plusieurs fois aussi, — surcroît de tourment à son tourment accoutumé, — il lui arriva de venir à l'heure habituelle et de trouver la porte close. M«»e de Velde sortait maintenant l'après-midi. Mais où allait-elle? Après chacune de ces absences, le jeune honmie remarquait dans son abord une sorte de fermeté mélancolique et douce qui hji faisait mal, car il se sentait comme tenu à distance par des yeux et un visage où il lisait une pensée qui n'était pas pour lui. Quelle pensée ? Il n'aurait pas su le dire. Ce fut précisément au soir d'un jour où il était venu à cinq heures déjà, sans trouver Claire, qu'il ne

put se retenir de s'écrier, après les premiers mots de conversation : « Comme vous m'avez rendu malheureux aujourd'hui !... » Ils étaient seuls encore, et dans ce même petit salon bleu dont la fenêtre était entr'ouverte. Le scintillement des étoiles d'une nuit de printemps palpitait au ciel, et l'arôme des lilas en fleur dont le jardin était rempli montait dans la chambre par douces bouffées. Il y a des minutes de félicité tendre de toute la nature, où la plainte vient au bord du cœur comme les larmes au bord des yeux. Tandis que Laurence pronon-, çait cette phrase de demi-reproche, Qaire se tenait debout auprès de la fenêtre. Elle ne répondit pas. Ce silence blessa Élie, qui continua : « Si ce n'était qu'aujourd'hui!... Mais c'est tous les jours, toutes les heures, que je souffre pour vous... Et l'on croirait que vous ne vous en doutez même point... Est-ce que vous ne voyez pas que je suis au bout de mes forces?... Est-ce que vraiment vous ne le voyez pas?... » Il parlait dans tout l'égoïsme de la douleur irritée, et sa voix était devenue dure, et dans toute sa personne montait cette colère agressive qui pousse un homme, quand il aime trop, à torturer la femme qu'il aime, pour

que, du moins, il ne soit pas seul à soufirir. Claire le regardait avec un accablement infini sur son visage, et elle dit, comme se parlant à elle-même : « Il fallait bien que cette heure aussi arrivât... »

— « Et vous allez vous poser en victime !... » continuait Élie tout à fait hors de lui-même... « Mais répondez-moi ! Êtes-vous juste de m'infliger ce supplice? Vous savez que je vous aime, cependant. Ne niez pas, vous le savez... Hé bien ! si vous ne m'aimez pas, du moins dites-le-moi, que j'aie le courage de vous fuir... Ne me laissez pas dans le tourment de cette agonie d'incertitude... Pourquoi m'avez-vous retenu auprès de vous, pourquoi ces marques de votre sympathie, si réellement je ne vous suis rien ?. . . Que voulez-vous de moi, enfin ?. . . »

— « Vous m'aviez promis d'être mon ami, »

fit-elle simplement ; et elle pâlissait de seconde en seconde. Son souffle se faisait plus court. Ses paupières battaient sur ses yeux dont l'iris s'agrandissait démesurément. Elle éêiit mortellement troublée, et si belle! Et Laurence continuait : « Oui, j'ai promis, mais je ne connaissais pas mon cœur..» Ahl... Si vous avez pour moi en vous quelque chose de tendre.

DEUXIÈME AMOUR IÇS

dites-le... Non, n'ayez pas peur... Laissez-vous aller comme je fais maintenant, regardez-moi, vous voyez que je vous parle avec tout ce qu'il y a de sincère en moi... Faites de même... » — Et il l'attirait vers lui par un geste passionné, et elle ne se défendait pas. Sa tête, comme appesantie par une émotion trop forte, se baissait un peu. Elle était si près de lui qu'il respirait le fin parfum dont sa toilette était imprégnée. Il prit à deux mains cette tête tremblante, et sur le bord de ses cheveux, à la place douce de sa tempe, il mit un baiser... Ce fut un effleurement des lèvres, une caresse à peine appuyée, mais qui fit jeter à Qaire un léger cri. Elle s'échappa comme si une blessure venait de s'ouvrir en elle, et, le repoussant de ses bras étendus avec un geste d'horreur, elle disait : « Mais vous ne sentez donc rien, vous ne comprenez donc rien, que vous me traitez ainsi ?. . . » Les mots s'arrêtèrent sur sa bouche ; et il y put lire, comme sur une page écrite, la révolte de la femme fière pour qui le désir de sa personne est un affront insoutenable, et, par une volteface soudaine de son cœur, il n'éprouva plus que l'immense regret de l'évidente douleur qu'il venait de lui causer, en même temps qu'il

aperçut la possibilité de la perdre à jamais... « Pardon! Pardon!... » s*écria-t-il comme un enfant ; et il tomba sur un fauteuil où il fut pris d'une de ces crises de sanglots que connaissent seuls les hommes que leur organisation nerveuse rend presque pareils aux femmes par les soudainetés maladives de leurs impressions. Mais elle, doucement cette fois, et revenue auprès de lui : « Ce n'est pas votre faute, Élie, » reprit-elle; «j'avais fait un rêve impossible...» Elle était là, debout devant lui, plus blanche que les dentelles de sa robe du soir qu'il aimait tant, et, de ses yeux sombres , dont la noirceur était presque effrayante dans ce visage si pâle, elle le contemplait. Un apaisement s'échappait d'elle. De ses mains elle tenait les deux mains du jeune homme, et un magnétisme inexplicable de tendresse et de douceiir sans trouble le pénétrait. Il eut la force de lui sourire... Combien de temps demeurèrent-ils ainsi tous les deux, dans cette attitude qui les rendait semblables au groupe d'une sœur aînée consolant un frère plus jeune? — Ils n'auraient su le dire. Ce fut elle qui la première rompit le charme, en lui disant d'une voix tout à feit altérée : «Je ne me sens pas bien... Je suisbri-

sée... II faut que vous me laissiez seule, Élie... Obéissez-moi, si vous voulez me plaire... » Et il obéit... H se leva, il prit congé d'elle comme les autres soirs... « A demain, » dit-il sur le pas de la porte. Elle baissa la tête et fit un geste de la main droite. — Qu'il devait la voir souvent ainsi dans ses songes !

Si étrange qu'eût été l'expression du visage de Qaire à cette minute où le jeune homme se retournait avant de passer la porte , ce dernier emportait dans son cœur une évidence qui lui rendit presque douces les heures de la nuit suivante et de la matinée. Il aimait et il se savait aimé. Avec une force infinie d'espérance, et malgré tant de raisons de s'inquiéter, il étreignait en idée ces deux certitudes. Des visions de félicité passaient devant lui, dans lesquelles il maîtrisait le temps, l'espace et les circonstances. Il disait à Gérard les secrets sentiments du cœur de Qaire, et, par délicatesse, Gérard s'effaçait. Qaire devenait libre. Ils partaient ensemble vers les pays du soleil. Des horizons apparaissaient à l'imagination d'Élie, tout composés de ciels clairs, de flots bleus et de villas fraîches parmi des palmes et des fleurs ; et ces ciels

étaient lumineux comme un bonheur de toujours, cette mer infinie comme la tendresse d'une femme au grand cœur, ces fleurs et ces palmes gracieuses et parfumées comme les pensées d'im amant comblé. Puis le jeune homme rêvait encore d'un intérieur que Qaire ornerait de sa douce présence, où elle passerait avec la grâce lente de ses gestes, avec le sourire ému de sa bouche, avec le regard caressant et noyé de ses'grands yeux. Pas une seule appréhension des difficultés à vaincre ne troublait le charme de ce mirage, et cette griserie de l'attente s'augmentait encore à mesure que se rapprochait l'instant de la visite à la rue de Balzac... Deux heures venaient de sonner.

Élie Laurence était à sa table, trompant sa délicieuse impatience par la lecture des quelques billets qu'il avait reçus de Qaire, quand son domestique entra, portant une enveloppe dont la suscription le frappa aussitôt droit au cœur. C'était bien l'écriture de celle qu'il aimait. « Qui a remis cette lettre?... » demanda-t-il aussitôt, car il ne voyait sur cette large enveloppe ni timbre ni cachet de la poste : « Un commissionnaire qui est parti aussitôt, » lui répondit-on. Ses mains tremblaient. Il posa

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cette enveloppe — qui, à en juger par le poids ctFépaisseur, devait contenir plusieurs feuillets, — sur sa table et à côté des autres. Oui, c'était bien l'écriture de Qaire, ferme, un peu masculine et pleine, avec sa régularité droite et comme son air de loyauté. Êie comprenait que sa destinée tenait tout entière dans ce carré de papier que des doigts de lui bien connus avaient manié. Un cachet de cire sur lequel était empreinte l'image d'une hirondelle fermait la lettre. C'était lui qui avait donné cette pierre gravée à son amie, à la suite d'une causerie dont il se rappela tous les détails. Enfiantinement et par une superstition d'amoureux, il baisa ce cachet, puis il ouvrit la lettre. U y avait en effet plusieurs feuillets, — et à la tête du picmier un mot qui fit tressaillir Laurence.

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