CONFESSION
On^e heures du soir.
« Quand vous recevrez cette lettre, mon ami, — ah! pardonnez-moi de vous le dire tout de suite, mais il faut qu'il en soit ainsi pour que vous lisiez ces pages comme je vous les écris, avec le sentiment de Tirrévocable, — il y aura entre nous des lieues et des lieues, et il y aura surtout ma volonté de ne plus jamais vous revoir. Vous serez, vous, à Paris, prêt à continuer une vie qui, malgré ce que vous en croirez au premier moment, a son avenir. Et, si vous pleurez à la lecture de ces lignes, ce sera de ces larmes qui soulagent, — larmes de guérison à travers lesquelles la douleur d'aujourd'hui regarde un lendemain d'espérance. Je serai, moi, bien loin de cette ville où je vous ai connu trop tard, cachée sous un
faux nom dans un coin perdu, et j'achèverai une existence qui, du moins, sera délivrée de l'affreuse atteinte des fautes que j'ai pu prévoir, des remords que j'ai pressentis. C'est là une résolution que je vous supplie, que je vous ordonne de respecter. Mais pourquoi parler d'ordres et de supplications? Lisez seulement jusqu'au bout ces feuilles où je veux me confesser à vous tout entière, et vous comprendrez, comme je le comprends, avec une évidence invincible, qu'entre vous et moi ma vie est dressée qui me défend de vous demander le bonheur. Ah ! Ma vie ! un dernier sentiment de femme me pousse à vous la montrer dans sa plus intime essence. J'ai besoin, au moment où je vous quitte pour toujours, de vous laisser de moi une image vraie, et qui me justifie même de vous quitter, — qui me justifie de tout le reste. Je sais que j'ai commis ce que la morale des hommes considère comme la plus coupable des fautes. A l'époque où j'ai fait ce que j'ai fait, ma tranquillité d'âme était absolue. Aujourd'hui je songe au jugement que vous pouvez porter sur moi. Je me dis que je ne vais plus être pour vous que le souvenir d'une absente sans retour-possible, d'une morte
à jamais disparue. Et j'ai peur. U me semble que vous voyez des taches sur ma conscience, et, de ces taches-là, il faut que je me lave. J'ai connu des femmes dont le souhait suprême fut d'être parées avant qu'on ne les couchât au cercueil. Pourquoi l'amie qui meurt à vous n'aurait-elle pas cette coquetterie de sa tombe, — un peu pour elle et peut-être beaucoup pour vous? Je les tromperai ainsi, en pensant à vous plaire, ces dernières heures que je dois passer dans le petit salon où vous veniez, parmi ces meubles qui furent les témoins muets de nos longues conversations de tant de soirs d'hiver. Être ici et vous écrire, c'est vivre avec vous une dernière fois, avec le vous des veillées douces, avec l'ami qui me comprenait et qui m'aimait comme je lui avais demandé de m'aimer. Non, Élie, ne voyez pas un reproche dans cette phrase. C'est la plainte d'une âme endolorie, mais contre la destinée, contre ellemême, et non pas contre vous qui n'avez commis d'autre crime que de croire à la possibilité de me refaire un bonheur à force de tendresse. Vous allez sentir, comme je le sens, que c'était là un rêve insensé. Mais de ce rêve je vous suis reconnaissante jusqu'au fond de l'âme. Hélas!
ce n'est pas pour vous avouer ces choses que j'ai pris la plume. L'idée de votre peine domine à présent ma volonté... — Je viens de m'arrêter quelques minutes, je ne pouvais plus continuer. Me voici tout à fait calme. La lucidité s'est faite dans ma pensée. Mon désir de conquérir votre estime à jamais est si fort en ce moment que, par un étrange pouvoir de volonté, je ne tremble plus. Je le sens, j'aurai l'énergie de vous parler de moi comme d'une autre. Qjn'un peu de cette énergie passe en vous pendant que vous me lisez 1
« Mon ami, je ne vous raconterai ici ni mon enfance, ni ma première jeunesse. Ces deux époques ne furent marquées par aucun de ces événements d'âme qui sont pour une fille de quinze ans le présage d'une destinée romanesque. Cette enfance et cette jeunesse, vous les avez regardées, rendues vivantes et présentes à nouveau, dans le portrait qui me montre assise aux pieds de mon père et cherchant ses yeux avec mes yeux. Oui, c'est bien moi, cette enfant obéissante et douce, — c'est bien moi, telle que je me rappelle avoir été durant des années et des années. Je ne me souviens pas d'avoir eu, durant cette période, un accès de révolte
OU de mécontentement. Gjmme les heures passaient, inaperçues, heureuses et calmes, dans notre appartement de la rue de Varennes, assez pauvrement meublé, car les meubles dataient de longtemps déjà, et je me rappelle avoir mis des années à mTiabituer depuis au luxe moderne! Les hautes fenêtres donnaient sur un jardin aux grands arbres, dans lequel un promenoir avait été aménagé pour une dame âgée qui demeurait au rez-de-chaussée. Un domestique la voiturait, aux minutes de soleil , dans un petit chariot roulant. Je me revois, en ce moment même, par une bizarrerie de mon souvenir, le front appuyé contre le carreau et regardant la vieille dame avec une pitié attendrie. C'est au printemps, par une après-midi de lumière et de verdure ; mon père caresse mes cheveux nattés, et m'appelle sa petite sainte. C'était un nom bien beau pour une si jeune enfant. Il y avait pourtant chez moi une vertu par laquelle je n'étais pas trop indigne de cette gâterie de langage. Une vertu? non, un simple instinct, mais réellement irrésistible, de droiture et de douceur. Agir d'après une règle acceptée et plaire à ceux que j'aimais était mon unique désir, et aussi naturel que celui de jouer et de
songer. J'étais née avec un secret amour de ITiarmonie intérieure, qui me faisait trouver un extrême et spontané bonheur à mettre en accord ce que je devais et ce que je faisais, mes affections et mes actions. Et surtout j'éprouvais une horreur innée du mensonge, qui allait jusqu'à la souffrance. Beaucoup d'enfants ont subi ainsi que moi, une impression d'étonnement à la rencontre des premières tromperies oflScielles, — comme d'entendre leur mère ordonner au domestique de répondre aux visiteurs qu'elle n'y est pas, alors que réellement elle garde la maison. Par une douloureuse spécialité de caractère, ce genre d'étonnement ne s'en alla de mon esprit que tout à fait tard, et même ce ne fut jamais une complète acceptation. Les formules usitées dans le monde pour les discours et les lettres de politesse déconcertaient mes secrètes probités au point de me rendre habituellement silencieuse, et je passais pour un peu fière, quoique je fusse au dedans de moi profondément tendre et timide. Sans doute aussi dès lors les maladives, les solitaires susceptibilités de ma conscience étaient développées plus qu'il n'eût convenu pour mon bonheur, car les yeux de ma mère.
— des yeux noirs et tout pardls aux miens, — me suivaient quelquefois d'un regard facilement inquiet, comme si elle eût eu peur de mes soudaines révoltes contre ce qui n'était pas une entière sincérité. C'était une femme d'une mélancolie singulière et qui demeurait des jours entiers dans sa chambre. Mon père hochait la tête et répondait à mes demandes un : elle a toujours été ainsi. J'avais plus d'abandon avec lui qu'avec elle, et je me le reprochais, tant le scrupule intime était vif en mon cœur. Ah ! mon ami, lorsque, par delà tant d'années écoulées, je revois la jeune fille que je fus alors, avec le beau rêve d'impeccable loyauté qui fut comme le roman moral de ma jeunesse, et lorsque je compare l'enfant de jadis à la femme que je suis devenue par l'exagération même de ce rêve , comment me consoler de n'avoir pas eu aux pieds de qui effeuiller ces lis de mon adolescence, — un ami comme vous à qui prodiguer ces trésors perdus? Trop tard!
Trop tard ! Ce refrain passe pour moi dans la sonnerie plaintive de toutes les heures depuis quelques mois Mais j'ai juré d'être courageuse.
« Mon existence paraissait donc toute tracée,
et je comprends que si mon père et ma mère eussent vécu jusqu'à l'époque de mon mariage, je ne serais pas à vous écrire maintenant la déplorable et banale histoire de mes aspirations trompées. Ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, et avant que je n'eusse atteint ma dix-neuvième année. Je n'avais pas encore achevé de porter mes costumes de deuil, que mon oncle, qui me servait aussi de tuteur, m'avait fiancée à celui dont le nom était le mien au moment où vous m'avez connue. Pour que vous puissiez vous expliquer mon consentement, il faut que je vous avoue, mon ami, un état d'esprit que votre éducation d'homme ne vous permet peut-être pas de soupçonner.
J'étais, à cette époque, aussi complètement ignorante qu'il est possible du vériuble sens de ce mot : le mariage. L'extrême régularité du détail de ma vie de jeune fille, jointe à ce goût de la soumission qui faisait la marque dominante de mon caractère, m'avait même préservée de ces rêveries, innocentes et pourtant passionnées, par lesquelles la plupart des femmes s'élancent vers l'amour avant de le connaître. Je dois ajouter que mes lectures avaient été surveillées par ma n^ère d'une façon excep-
tionnellement sévère, qu'aucun jeune homme n'était admis dans notre intérieur, et que la santé chancelante de mes deux parents avait, pour ainsi dire, supprimé nos relations mondaines. Mon oncle me dit que j'épouserais M. Audry et je répondis que j'obéirais, — comme j'aurais fait pour toute autre injonction. En vérité, quand je pense avec quelle légèreté mon tuteur m'a conseillé, commandé presque l'acte qui devait décider de toute ma vie; quand je me souviens de la naïve inconscience avec laquelle j'envisageais cette union ; et quand je me répète qu'il en est ainsi la plupart du temps, je demeure confondue et désespérée .
Comment des hommes qui, pour tout le reste des choses de l'existence, sont à ce point scrupuleux et délicats, se prêtent-ils de gaieté de cœur à l'infamie que représente quatre-vingtdix-neuf fois sur cent un mariage du monde?
M. Audry m'avait demandée, parce que le million qui constituait ma fortune était, coname on dit, net et liquide. Mon tuteur avait accepté, je dois le dire, parce qu'il était intéressé à l'avenir financier de M. Audry, et, d'ailleurs, célibataire, il se jugeait incapable de veiller sur une fille de vingt ans. Et puis j'avais auprès
de lui la renommée d'être la petite sainte.
Claire sera heureuse partout et toujours, disaitil, — et il le croyait.
« Et j'aurais été, non pas heureuse, mais calme et contente. Malgré les misères du mariage sans amour, le sentiment du devoir formait si bien Farrière-fond de mon âme, que je me serais paisiblement résignée à ma vie, si des circonstances inattendues n'avaient froissé en moi d'une manière inoubliable, et dès la seconde année de ce mariage, cette ferveur de loyauté, — religion mystérieuse de mon cœur d'enfant, de jeune fille et de femme. Je ne vous parlerais point de cet incident comme je vais le faire, librement, si le procès que M. Audry a dû subir, voici trois années, n'avait révélé au public une indélicatesse de conscience que je fus, bien longtemps, seule à connaître. Il faut aussi que je vous fasse comme toucher au doigt la nature de mes idées sur mon mari dans ces débuts de notre union, pour que vous sentiez mieux toute la force du coup dont je me trouvai frappée. Il y a dans M. Audry deux hommes très distincts : celui qu'il montre au monde, facile, communicatif, presque banal, généreux par tempérament et aussi par politique, — et l'autre, celui qui
gagne de l'argent et fait des affaires, implacable, féroce, dénué de scrupule et insoucieux de tout, sinon du succès. Je ne connaissais que le premier de ces deux personnages, et lui, ne connaissait de fnoi que la femme silencieuse et douce qu'il avait prise comme un objet maniable à sa fantaisie. Or, il arriva qu'un matin mon mari entra chez moi, et, tranquillement, mathématiquement, avec des chiffres à l'appui, les yeux aigus, la voix dominatrice, il m'expliqua qu'il lui fallait, et sur l'heure, quatre cent cinquante mille francs. Après des pertes énormes subies à la Bourse coup sur coup, il avait cru pouvoir réparer sa mauvaise chance en exécutant une spéculation frauduleuse sur les titres de la banque dont il était l'administrateur. Je pourrais vous raconter dans son moindre détail cette spéculation, car tous les termes dont M. Audry se servit ce matin-là étaient si précis qu'ils me sont demeurés dans la mémoire.
Bref, il se trouvait menacé d'une réclamation et d'un procès, et une part de l'argent de ma dot pouvait acheter le silence de ses ennemis. Seulement, la teneur de notre contrat de mariage lui rendait ma signature nécessaire. Dans toute cette histoire, je n'aperçus aussitôt qu'un
seul désastre, mais dont l'évidence fut pour moi foudroyante, à savoir que j'étais mariée à un voleur. Je regardai ce visage maintenant débarrassé de son masque de bonhomie, et le bandit m'apparut. Avec sa face rasée et le casque de ses cheveux courts, c'était un forçat que je crus voir devant moi. Les phrases qu'il me prononça pour se justifier, et qui exprimaient ses idées sur la morale de l'argent, son regard et le son de sa voix en les disant, les espérances de compensation prochaine qu'il fit luire devant mes yeux pour achever de déterminer mon consentement, — tout contribua à redoubler en moi le sursaut de ma première révolte. Et, lui aussi, reconnut dans la brusque métamorphose de mon visage une femme qu'il ne soupçonnait pas. Il eut peur, une minute, de la soudaine révélation de mon énergie d'honnêteté. Que lui importait, en définitive? Je donnai ma signature. Il était sauvé; — mais moi, sa femme, j'étais perdue. Peut-être, si j'avais grandi dans un autre milieu et de bonne heure soupçonné les compromis de conscience familiers à la société moderne, j'aurais pardonné à mon mari d'avoir passé à côté du déshonneur. Mais, je vous l'ai dit, je ne savais rien
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du monde. Un déchirement s'était fait dans mon être, à la pensée que j'étais unie pour toujours à un malhonnête homme. J'avais alors cette sensibilité de conscience virginale et pure qui ne pactise pas avec l'infamie. — Je suis la fenmie d'un voleur!... — Voilà ce que je me répétai depuis cette heure-là, et, huit années durant, dans la solitude amère de mon âme.
Pendant huit années, j'ai porté un nom qui me faisait horreur, partagé la maison et le luxe de quelqu'un que je méprisais. Pendant huit années, j'ai été la Madame Audry que vous avez connue, sérieuse et silencieuse, et qui semblait la statue vivante de la paix du cœur. Mais si l'on avait pu lire dans ce cœur, que l'on jugeait si résigné, alors qu'assise à la table de quelque dîner d'apparat je causais avec un voisin des mille objets de la conversation parisienne, certes on aurait eu peur d'y voir la moisson d'idées violentes, d'idées douloureuses, d'idées révoltées, qui s'y levait et y grandissait de jour en jour.
« A la lumière de mon expérience actuelle, je comprends ce que je sentais dès lors par mon instinct, que le plus dangereux malheur qui puisse frapper une créature jeune et pas-
sionnément éprise de sincérité, c'est d'avoir à souffrir de l'injustice. Cette injustice, que l'on subit naturellement, comme une représoille inévitable, quand on a l'habitude de la commettre soi-même, atteint l'âme jeune et qui aurait horreur de faire le mal, au vif et au fond de son être intime. Et si l'injustice dont cette âme est meurtrie a pour complice la société tout entière, c'est une épreuve redoutable et qui peut modifier la conduite de toute la vie. Ce peu de mots contient l'histoire abrégée du drame moral qui se joua en moi, — drame mystérieux dont le monde a connu et condamné le dénouement. Le début de cette crise étrange date du lendemain de ce jour où j'acquis la conviction de l'infamie secrète de M. Audry. Nous avions déjeuné ensemble, comme d'ordinaire, et il sortait, léger, heureux, triomphant, pour retourner à ses affaires. Je ne sais pourquoi je le regardai monter dans son coupé, par une fenêtre de mon salon qui donnait sur la cour de notre hôtel. Le cheval piaffa et la voiture partit. Il me vint à la pensée que tout le décor de la vie de cet homme était un mensonge accepté par le monde, et, par un retour sur moimême, je me dis que ma vie, à moi aussi, était
maintenant et pour toujours un mensonge ; car j'allais vivre à ses côtés, partager son faux honneur, m'acquitter de mon rôle de femme de ce faux honnête homme, sans que rien de ce que je ferais pour remplir cette tâche haïssable fût conforme à mes désirs et à mes rêves. Et ce serait ainsi à jamais ! Et je n'avais pas mérité cela ! Je tournai et retournai cette terrible idée, et je m'aperçus condamnée par avance et sans trêve aux comédies de mes devoirs sociaux. Cette évidence subitement découverte de mon irrémédiable servitude aboutit d'abord à une résolution de renoncement qui était, certes, la sagesse. Je me jurai de traverser le monde et ma destinée, comme une religieuse traverse la cour de son couvent, c'est-àdire repliée sur moi-même, sans rien demander à ce qui m'entourait et sans rien attendre du lendemain. Et, avec de la rêverie, avec des lectures, avec de bonnes œuvres, j'ai pu réaliser longtemps cet étrange Idéal d'abdication. Je m'habillais sans voir ma parure; je parlais sans livrer ma pensée; je souriais sans qu'une ligne de mon visage révélât ma détresse intérieure. J'étais une nonne voilée au milieu du luxe et des fêtes. Mais la nature, qui nous a
donné une âme ardente et remuée, ne nous permet pas plus d'immobiliser les mouvements de cette âme que ceux de notre corps. QueUe que fût Ténergie avec laquelle je m'appliquais à me dominer, il y avait au fond de moi un désir de bonheur que je ne pouvais vaincre tout à fait, et qui éclatait, à de certains moments, en désespoirs intolérables devant les années de ma jeunesse qui passaient, passaient, sans rien m'apporter et pour ne plus revenir. Comme toutes les silencieuses, j'étouffais de sentiments contenus, et la tempête cachée se déchaînait avec une violence d'autant plus forte que je ne lui donnais aucune issue au dehors. J'avais appris, peu à peu, à mieux juger des choses, et je savais, pour les avoir devinées ou pour en avoir reçu la confidence, bien des secrets de bien des personnes. Que de fois, au cours d'une soirée, il m'est arrivé de surprendre dans les yeux ou dans le sourire d'une femme de mon âge, avec laquelle je causais, les traces, pour moi si reconnaissables, de quelque félicité clandestine] Elle a vu celui qu'elle aime, aujourd'hui, pensais-je. Ou bien encore, derrière la tristesse morne de certains regards, derrière des pâleurs douloureuses et mises sur le compte
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de fausses migraines, je devinais une de ces catastrophes intimes, qu*il faut taire et dont on se sent mourir, — crueUe rançon des ivresses coupables. Quelque chose, en moi, protestait invinciblement contre l'hypocrisie de ces femmes, et je ne pouvais pas comprendre que leur cœur ne saignât point à voir leur amant assis auprès de leur mari, à subir le tutoiement officiel de ce mari, tandis que Thomme auquel elles appartenaient dans le mystère de leur conscience, leur disait : Vous. Mais aussi comme, en les plaignant de cette honte, je les enviais parfois de vivre, de dépenser les richesses de leur cœur, d'être malheureuses même, — au lieu que je me comparais, dans ma pensée, à un cadavre habillé par le couturier à la mode. Une mélancolie s'emparait de moi, à la suite de ces crises, indéfinie et inguérissable. Cette société dans laquelle je me trouvais prise se montrait à moi comme une immoralité organisée. N'infligeait-elle pas à tous les êtres, sous une forme ou sous une autre, le martyre dont j'étais victime? Elle leur disait de tromper pour être heureux, ou de renoncer à toute espérance. A la minute où je vous écris, je revois des fins d'après-midi, à
Paris, OÙ je demeurais seule dans ma chambre, couchée sur une chaise longue, tandis que les contours des objets s'effaçaient lentement. C'a toujours été pour moi l'heure amère. Je me surprenais à verser des larmes silencieuses sur moi-même, comme ma mère en avait pleuré dans son agonie. D'autres fois, c'était au bord de l'Océan, aux belles heures des beaux matins du mois de juillet. La mer était bleue, les voiles blanches, la fête de la vie éparse sur l'eau et dans le ciel. Par les fenêtres de ma viUa de Trouville, je regardais cet horizon, -7et j'étais plus seule qu'une veuve !
« Commencez-vous d'entrevoir, mon ami, quelles résolutions singulières pouvaient naître dans cette âme, à la fois simple et romanesque, dans l'intimité de laquelle je viens d'essayer de vous introduire ? J'en étais là de mon malaise intérieur, lorsque je connus Gérard.
Pardonnez-moi la souffrance que je vais vous causer, mon doux et noble Élie ; je touche à cette plaie de la jalousie du passé, et je la sens qui saigne dans votre pauvre cœur. Mais si je n'avais pas à me justifier de ce qui a pu vous rendre jaloux, vous écrirais-je cette confession dans laquelle je mets pour vous toutes les
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tendresses qu'il ne me sera plus pennis de vous prodiguer? Laissez-moi vous dire pourquoi j'ai été faible alors, comme je vous dirai pourquoi je suis forte maintenant. Gérard m'aima, et il me le dit, après des mois et des mois de ces respects infinis qui sont, pour nous autres femmes, la plus éloquente des protestations. Ne nous démontrent-ils pas que nous rencontrerons chez celui qui en est capable un constant souci de ne pas abuser de son empire sur nous, si jamais nous le faisons le maître de notre destinée ? Dans l'état de révolte exaltée et continue où je me trouvais, je fus d'autant plus sensible à la passion de Gérard, que la première vertu de son caractère était justement celle dont j'étais éprise jusqu'au fanatisme. Vous le connaissez, et vous savez, comme moi, qu'il est loyal d'une loyauté qui se fait jour à travers les plus minces détails de la vie. Je voyais ses traits s'altérer chaque fois qu'il lui fallait causer avec mon mari, bien qu'il n'y eût d'autre lien entre nous que son sentiment pour moi, et qu'à ses aveux j'eusse répondu par les phrases les plus décisives. Si exceptionnelle que doive vous paraître l'histoire de mes sentiments, je me suis juré de
VOUS la dire tout entière. L'origine de ma sympathie profonde pour celui qui a joué un rôle si essentiel dans ma vie, remonte à la soirée où je surpris cette douleur sur son visage au contact de main de M. Audry. La similitude secrète de mes plus intimes sensations avec ceUe-là fit de Gérard pour moi une personne à part dans l'univers, Tunique à laquelle il me plût de penser habituellement. J'en vins à le considérer comme le seul être vrai que j'eusse rencontré dans cette société de mensonge. Je m'accoutumai à parler avec lui en lui montrant la femme que j'étais réellement. Il devint l'ami préféré, l'ami intime, celui sur la tête duquel je reportai tout l'attachement d'un cœur qui ne tenait plus au monde que par la souffrance. Il me fut aussi nécessaire que le reste des hommes m'était odieux. Pour la première fois, je sortis du désert moral où j'avais langui si longtemps. Enfin je l'aimai, ou je crus l'aimer, et c'est sous l'influence de cette passion grandissante que j'en arrivai au rêve d'une existence nouvelle. Ah ! si vous trouvez de la pitié en vous pour les sanglots et les efforts de la créature jeune qui ne veut pas mourir, vous n'aurez pas la cruauté de condamner ce qui fut
la suprême tentative d'une âme à l'agonie vers la tendresse et le bonheur.
« Je finis par me demander, dans la longue suite de mes réflexions personnelles, pourquoi je n'essayerais pas de réparer le désastre mystérieux de ma destinée? Je me répétai que j'étais insensée de ne pas saisir une occasion offerte de refaire ma vie par un véritable amour, à un âge où ma jeunesse n'avait pas fini de fleurir. Encore quelques années et il serait trop tard. Entre Gérard et moi, et pour aller à lui, quelles barrières rencontrais-je ? Tous les préjugés ; mais, en mon âme et conscience, pas un devoir, — si ce n'est celui de ne pas mentir. Mais, que mon mari eût des droits réellement justes sur mon être, — lui qui m'avait choisie, je le comprenais maintenant, pour manier au besoin le million de ma dot, lui que le monde respectait et honorait, mais non pas moi, — je n'admettais point cela. Encore aujourd'hui je ne l'admets point. Je ne me trouvais obligée envers personne que Dieu et moi-même, et ma piété première s'en était allée à travers mes tortures intimes. Je me disais qu'il n'était pas possible qu'un Dieu équitable eût mis en moi le désir d'aimer
et d'être aimée, de donner le bonheur et de réprouver, uniquement pour que je ressentisse plus cruellement la mutilation de ce meilleur de moi... Qjue restait-il donc? Le besoin de m'estimer moi-même, et cela seul. Ce que je vous ai dit de mon exaltation de solitaire vous apparaîtra clairement quand je vous aurai avoué que l'opinion du monde ne pesa pas une minute dans la balance, et, pas une minute non plus, le respect de la convention du mariage. A tort ou à raison, je ne reconnaissais d'autre juge que ma conscience. Et ma conscience me commandait de ne pas mentir ; elle ne me commandait pas de tenir un engagement que j'avais contracté sans le comprendre, envers un homme que je n'avais pas vu tel qu'il était. Ah ! plutôt que de trahir celui dont je portais le nom, plutôt que de jouer la triste comédie de l'adultère clandestin et d'en accepter toutes les misères, les horribles compromis, les partages hideux, je fusse morte. Mais, s'il n'y avait plus ni comédie, ni compromis, ni partages? Mais si Gérard et moi nous avions l'énergie de rompre avec cette société hypocrite, de nous donner l'un à l'autre ouvertement, d'unir nos libres volontés
et nos destinées, quitte à subir toutes les conséquences de cet acte, où était la faute?... Je ne la voyais point, et c*est ce que je proposai moi-même à Gérard, lui offrant toute ma vie en échange de la sienne, à la suite d'une de ces luttes intérieures desquelles on sort capable de transformer d*un coup son existence; car on descend alors jusqu'au fond du fond de son être, jusqu'à l'âme de son âme. . . Je dois rendre cette justice à Gérard qu'il accepta ma proposition avec une ivresse qui me fit chaud au cœur. Que serais-je devenue, après une telle démarche, si j'avais vu passer dans ses yeux cet éclair de l'hésitation qui prouve à une femme qu'elle s'est trompée sur le sentiment qu'elle inspire ? Hélas ! il eût mieux valu , peut-être, pour lui et pour moi, que nous fussions pareils, lui, aux coureurs d'aventures qui aiment une femme du monde en hommes du monde, et moi, aux audacieuses qui savent tenir le livre de leur cœur en partie double ! Et pourtant, ce n'est pas d'avoir rompu en visière aux idées reçues que je suis triste, — triste à mourir, tandis que je repasse par le souvenir ces heures d'une lutte qui fut aussi héroïque par certains endroits qu'insensée par
d'autres... Mais ce qui a été une fois est pour toujours.
« Un simple détail vous montrera mieux que toutes les phrases à quel diapason d*énergie intime j*étais montée. Quand notre résolution fut prise, je suppliai Gérard de partir le premier, et de m*attendre en Angleterre. Et savez-vous ce que je méditais? M'en aller de mon hôtel comme une criminelle, et en me cachant, me paraissait odieux. Je voulais, avant mon départ, avoir un entretien avec mon mari et lui anncMicer en face ma résolution. Il me semblait que cela me soulagerait, de lui dire mes douleurs, mon mépris et mes espérances.
Hélas encore ! Il me fallut renoncer à ce projet, rien qu'en étudiant, dans le Code civil, les articles relatifs à mes droits et à ceux de M. Audry. Quelle journée de colère je passai en tête-à-tête avec le petit livre où j'apprenais,
— car mon ignorance était celle d'une enfant,
— que mon mari pouvait me contraindre par la force à vivre sous son toit; — qu'une demande en séparation de corps m'était interdite, puisque je n'aurais à articuler contre lui aucun des griefs mentionnés par la loi. Il n'avait commis sur moi aucuns sévices. Il
n*avait été condamné à aucune peine infamante. Et si, depuis des années, il entretenait une maîtresse, ce n'était pas dans la maison commune. Un animal traqué n'a pas au coeur une rage plus féroce que ne fut la mienne, à mesure que je retrouvai dans ce code d'injustice les traces de l'égoïsme implacable des hommes, qui nous ont liées, nous autres femmes, d'un lien de fer. Mon enfantine indignation eut du moins cet effet, de détruire en moi tout vestige, s'il en restait encore, des préjugés sociaux. Je m'en allai de la maison de M. Audry, frémissante mais fière, en secret, mais avec l'orgueil d'agir ainsi parce que je ne pouvais pas agir autrement. Et lorsque le paquebot qui m'emportait vers Douvres, fendit les lames, que je vis la côte anglaise surgir de la mer, les voiles des bateaux, le vol des goélands, le vaste ciel, l'infini des flots, l'infinî aussi d'une existence inconnue devant moi, pas un remords ne vint gâter l'intense ivresse d'espérance à laquelle je m'abandonnai, — comme un prisonnier miraculeusement délivré.
« Nous nous installâmes, Gérard et moi, dans un des petits villages qui sont sur la côte
de rîle de Wight, verte oasis où tous les voyageurs ont dû rêver d'immorteUe félicité. Notre maison, qui s'appelait Poplar cottage, à cause des sveltes peupliers de son jardin, était située à cinq cents mètres de la mer, à l'extrémité d'un de ces ravins que les habitants du pays nomment des cUne, et dans lesquels la verdure pousse comme en pleine terre, malgré le voisinage de l'Océan. Je ne peux pas vous raconter l'histoire des deux premières années de cet exil volontaire. Dans toute intimité de cet ordre, ce qu'il y a de particulier ne se dessine qu'au moment où les deux créatures qui se sont liées l'une à l'autre, pour le meilleur comme pour le pire, ainsi que disent les Anglais, commencent à regarder leur caractère. Il y a dans les débuts de toute passion, surtout lorsque ces débuts ont été environnés de circonstances romanesques, comme un étourdissement du cœur. C'est à l'instant même où cet étourdissement s'achève, que la question de l'avenir se pose. A cette minute précise, on se juge l'un l'autre. On se pénètre. Les différences de nature, dissimulées dans la première ivresse, se montrent à plein. Et il arrive qu'on se réveille du plus beau des songes, comme nous
fimes, Gérard et moi, avec la tragique évidence d'une erreur, cette fois irréparable. Oui, mon ami, sans secousse aucune, sans une seule de ces scènes atroces où Ton déshonore tout un passé d'illusions par des mots et des regards inoubliables, sans que rien fût changé à nos habitudes quotidiennes, nous en étions venus, vers le commencement de la troisième année de notre séjour, à la conviction fatale qui se résume dans ce mot si simple et si navrant :
nous nous sommes trompés. C'était un fait, lucide pour chacun de nous comme le ciel et le jour, que nous ne nous remplissions pas le cœur l'un par l'autre, que nous ne nous suffisions pas. Il était, lui, ce qu'il est encore, et c'est aussi la cause pour laquelle je le sais consolé à l'avance de mon départ, un homme formé par la nature pour l'action utile et positive. De l'homme d'action, il a toutes les qualités maîtresses : la droiture et la volonté, la netteté des vues et la persévérance. Bien qu'il employât un constant effort à me dissimuler ses secrets sentiments, j'étais trop intéressée à lire dans son cœur l'avenir de notre intimité pour ne pas constater qu'il s'établissait en lui une langueur et une dépression. Il n'était pas
malaisé d'en discerner le motif : Gérard s'ennuyait, tout simplement. La résolution qu'il avait prise, en brisant pour moi sa carrière et sa vie française, avait circonscrit d'une façon singulière le champ de son activité. Toute ambition lui était interdite désormais, et toute lutte. Il sentait cela, mais sans peut-être se l'avouer à lui-même, car je lui dois ce témoignage que je ne surpris jamais sur son visage ces vestiges des débats intérieurs qui font dire à une femme avec tant d'angoisse : il a pensé à moi, mais sans m'aimer. Qu'a-t-il pensé?...
Non, ce fut chez lui une sorte d'abattement, d'autant plus irrémédiable qu'il semblait inconscient. Le pire était que je subissais, moi aussi, une crise analogue. Je ne trouvais pas non plus dans cet amour la nuance de sentiment que réclamait mon cœur. Avec ses mérites de franchise, de noblesse et de bonté, Gérard manque d'imagination et, pour tout dire, de poésie. L'étrange solitude de ma jeunesse avait au contraire affiné maladivement en moi le sens du romanesque et le goût de la rêverie. J'avais besoin d'une tendresse dont l'empreinte se posât sur les moindres détails de l'existence commune. Mon être se crispait à la plus légère
firoideur, et tout m'était froideur qui n'était pas continuelle prévenance, enveloppement de chaque seconde, caresse de Tâme. Je ne me serais épanouie que dans une atmosphère d'affection toujours vibrante. G^mme toutes les personnes qui ont beaucoup vécu en tête-à-tête avec elles-mêmes, c'est par les silences que j'étais heureuse ou malheureuse, et j'en arrivai bientôt à voir dans les silences de Gérard l'affreuse vérité : — je n'étais plus aimée que par devoir. « Vous avec connu notre intérieur, Élie, et vous avez vu le résultat suprême de plusieurs années d'un supplice que je ne saurais exprimer. S'il tient un infini de félicité dans chacune des scènes mystérieuses par lesquelles deux êtres s'éprennent l'un de l'autre, il tient un infini de mélancolie dans chacune des scènes par lesquelles ils se détachent. Nous vivions côte à côte, et chaque jour nous étions plus étrangers. Naturellement et comme instinctivement, Gérard trompait ses besoins d'action par toutes sortes d'amusements violents que je ne lui reprochais pas, mais qui me démontraient combien peu je lui étais nécessaire. Il avait recommencé de monter à cheval, bien que je ne pusse l'accompagner. Il se prit de passion
pour les courses en mer, et devint membre d'un des clubs de yachts qui abondent dans Tîle. Il chassa et fut absent plusieurs jours de suite. Il voulut voyager et j'y consentis. Il se montrait, à travers ces preuves répétées d'intime lassitude, si parfait pour moi, si ménager de celles de mes susceptibilités qu'il devinait, si résolu à tenir jusqu'au bout l'engagement pris, que je n'osais pas provoquer une explication après laquelle j'entrevoyais... quoi ? Oui, j'avais peur. Je n'avais plus en moi aucun sentiment assez vivace pour qu'il me fît agir. La pensée de la solitude désespérée où je me trouverais jetée si je quittais Gérard, la pensée aussi des remords où je le plongerais, tout me retenait auprès de lui. S'il ne m'aimait plus assez pour être heureux par moi, il m'aimait assez encore pour ne me perdre qu'avec d'affreux regrets. Le temps, qui use tout, a usé cela aussi, après le reste. Mais quelles heures plus amères que la mort j'ai connues dans le cottage entouré de peupliers, d'où par les gros temps on entendait la rumeur de la mer comme un immense et lointain sanglot! Lorsque Gérard était là, le soir, lisant auprès du feu, moi travaillant à quelque broderie, et que nous ne disions pas une
parole, je le regardais à la dérobée. Je voyais passer sur sa ùlcc une expression de contrainte d'autant plus aisée à reconnaître que le sourire est naturel à ce noble visage comme l'expansion à ce noble cœur. Le plus souvent, c'étaient les journaux anglais et français qu'il parcourait ainsi, cherchant dans les articles et dans les dépêches les moindres détails de la vie politique, sa chimère secrète. Si quelque nomination nouvelle avait été faite daiis son ancienne carrière, il me la mentionnait comme malgré lui, et je voyais son front et ses yeux se ternir soudainement. Je vous résumerai d'un mot toutes mes angoisses quand je vous aurai dit que je conçus, la première, l'idée du retour à Paris. Lors du règlement de mes affaires d'intérêt, M. Audry, qui se conduisit dans la circonstance comme un gentilhomme, — tant l'égoïsme intelligent a parfois les allures de la générosité, — m'avait fait dire que j'étais morte pour lui, et que, s'il me plaisait de revenir en France, seule ou accompagnée, je n'avais riea à redouter de sa vengeance. Pour une femme aussi fière que je l'avais été, une telle parole équivalait à la plus redoutable interdiction. Mais que m'importait maintenant l'ancienne
DEUXIEME AMOUR 2}l
fierté? En revenant à Paris, je m'exposais aussi à rencontrer ceux et celles qui m'avaient connue autrefois. Ah! que m'importaient les afironts possibles? A mon tour je devais des sacrifices à Gérard. De retour en France, il pourrait du moins chercher à renouer le fil brisé de ses ambitions. L'éclair de joie qui brilla dans son regard au moment où nous mîmes les pieds sur le quai de Boulogne, — ce quai fi-ançais d'où j'étais partie avec une si folle ivresse d'espoir, — fut l'atroce récompense de mon dévouement. J'eus dans le cœur au même moment une émotion de détresse et de triomphe. Et la question se posa de nouveau angoissante : comment allions-nous vivre à Paris ? « Je n'ai plus rien à vous raconter de ma triste aventure, que vous ne sachiez comme moi, Élie ; vous fûtes amené par Gérard dans l'hôtel de la rue de Balzac, et je vous aimai. Oui, je vous aimai. Pourquoi ne vous le dirais-je pas aujourd'hui, avec la sincérité des derniers adieux ? Était-ce le contraste de votre caractère si doucement enfantin et gracieux avec un autre que je subissais depuis si longtemps ? Était-ce simplement que mes malheurs m'avaient rendue trop sensible à certaines marques de sym-
pathie? Toujours est-il que cet amour ne grandit pas en moi d'une manière progressive et raisonnée. A votre troisième visite, vous ne pouvez pas vous souvenir que vous eûtes un regard d'une pitié si délicate qu'il m'entra jusqu'au fond du cœur. A peine étais-je seule que je me pris à fondre en larmes. Toutes les tortures de la situation fausse où je me trouvais, revêtirent à mes yeux un sens nouveau.
Elles se condensèrent dans cette idée unique : il est impossible qu'il m'estime. Les puissances de fierté, abattues en moi, se relevèrent, et cette conquête de votre estime devint le but suprême de mes pensées. C'est à cause de cela que j'ai rêvé d'être votre amie, — de n'être que votre amie. S'il y avait de l'égoïsme dans ce naïf désir, et si je vous ai exposé à souffrir davantage en vous retenant auprès de moi, seulement pour avoir là votre présence, pardonnez-le-moi, Élie. J'ai tant expié cette imprudence ! Hélas 1 je ne tardai pas à me convaincre que cette amitié n'était pas durable entre nous. Vous m'aimiez, vous, tout simplement, dans la jeunesse d'un cœur qui s'était jusqu'ici prêté sans jamais se donner. Je le compris trop vite. Mais par quelles paroles
VOUS peindre la sorte d*émotion, toute mêlée de délice et de douleur, que cette découverte m'infligea? G^nmient aussi vous dire la reconnaissance infinie que je vouai à votre amour? Il m'apparut, cet amour, qui me devinait honnête femme malgré tout, comme une créature vivante que je chéris, moi, de la même tendresse que j'aurais eue pour un enfant adorable. C'est pour goûter, encore un jour, encore une heure, la douceur céleste de ce sentiment , que j'ai remis chaque matin la résolution que je ne peux plus remettre, après notre entretien de ce dernier soir. Oui, il faut que ce soir ait été le dernier. Il faut que nous oe nous revoyions plus. Il le faut.
« O mon aimé , laissez-moi vous donner ce nom à la minute où je vous fais tant de mal, je m'en vais pour ne plus revenir. Si vous saviez dans quel monde étrange de réflexions j'ai passé les moments où je ne vous voyais pas, depuis que j'ai commencé à vous aimer, vous comprendriez, mieux encore que vous ne pouvez le faire par ces pages hâtives, la raison de cette disparition sans retour. Je me suis vue en pensée vivant avec vous, Élie, ayant essayé encore une fois de recommencer ma vie,
et toujours vos yeux m*apparaissaient, et dans ces yeux une idée que vous ne m'auriez jamais dite, mais que j*y aurais lue, — ah ! si cruellement ! Le souvenir de mon premier amour fût demeuré saignant dans votre cœur, et avec lui cette inguérissable jalousie de ce qui a été, de ce qui ne peut pas ne pas avoir été ! EUe est trop juste dans son injustice, cette jalousie. Vous m'eussiez pardonné d'avoir eu un mari, avant vous, parce que mon mariage aurait pu m'avoir été imposé. Laissez-moi, à cet instant suprême, vous parler avec le fond même de mon être.
Vous ne m'auriez jamais pardonné tout à £ût d'avoir eu un amour, parce que cet amour, c'est bien moi qui l'ai choisi. Et je sens si bien que vous auriez eu raison. Quand une femme s'est trompée dans son premier choix, elle ne peut plus espérer de retrouver dans celui qui saura qu'elle a appartenu librement à un autre la nuance de tendresse qui seule peut donner le bonheur à une âme fière. Elle ne peut pas non plus, si elle s'abandonne une seconde fois, espérer qu'elle-même conserve cette estime de soi en dehors de laquelle mon âme à moi ne pourrait pas vivre. Je ne sais pas si c'est là un préjugé contraire à ce que
voudrait la nature, — mais je sens ce préjugé en moi comme un instinct. Ah ! mon ami !
ceci est le plus cruel à vous dire, je vous verrais heureux auprès de moi, dans cette intimité que vous n'avez peut-être pas osé rêver, que, moi qui vous aime, je ne serais pas heureuse. J'aurais perdu à tout jamais cette certimde d'avoir bien agi, qui a été le besoin profond de toute ma vie. C'est afin de garder cette certitude entière que je vous fuis maintenant, et aussi pour conserver à jamais la place que j'ai occupée un jour dans votre cœur. Ce beau rêve de mourir pour être aimée mieux, pour être aimée toujours, qui fut celui de tant de femmes, je l'emporte avec moi en m'en allant ; ne me l'enlevez pas, mon aimé. Dans la misère de ma destinée manquée, c'est la seule félicité qui me soit permise. Si vous m'aimez, laissez-la-moi. Les conditions matérielles de ma fuite et de ma disparition sont d'ailleurs préparées de telle manière que toute recherche pour me retrouver serait vaine. C'est là l'explication de ces sorties qui m'ont privée, hélas ! de beaucoup de nos demières heures.
Mais cette recherche, je ne veux même pas que vous la tentiez. Permettez que j'achève de
vivre avec une douce, avec une enivrante, une unique chimère. Vous vous plaigniez souvent à moi de la mort de votre cœur. S*il est vrai que ce cœur se soit repris à battre auprès de moi, par reconnaissance pour cette vie nouvelle, obéissez au plus profond désir de mon âme. Un jour viendra où vous direz merci à Tamie qui vous aura légué, en se séparant de vous, un sentiment si beau et si pur, et dont rien n*aura flétri la divine fleur. — Et adieu, mon aimé. La lumière du matin commence d*éclairer sinistrement cette chambre. J'ai encore une lettre à écrire, destinée à panser une plaie qui ne sera pas bien profonde. En vous quittant pour jamais, je n*ai plus de paroles que je puisse prononcer. Il y a en moi, pour vous, dans cette seconde, quelque chose d'inexprimable. Adieu, Élie, pensez à la disparue comme à une femme qui n'a jamais menti, comme à une qui, avant de vous connaître, a cruellement souffert pour s'être trompée, comme à une qui vous a connu trop tard, mais qui ne s'en irait pas où elle s'en va, si elle ne vous aimait pas tant.
(( Claire. »
... Qpand Élie Laurence eut lu cette lettre, son premier mouvement fut de s*élancer hors de chez lui pour courir à la maison de Caire. Dans la voiture qui l'entraînait, il relut ces pages. Les larmes lui venaient à cette lecture nouvelle, mais aussi une effroyable évidence que l'absente avait eu raison, et que ce deuxième amour devait demeurer sur une séparation et sur un songe. Il descendit à ce coin de la rue François I«' et des Champs-Elysées qu'il connaissait si bien, et il revint à pied sans avoir poussé jusqu'à l'hôtel de la rue de Balzac, par cette route suivie avec tant d'espérance, hier encore. Il revint, obéissant comme d'instinct aux volontés de Qaire, et toute l'amertume de la destinée lui débordant à la fois du cœur, il comprit, à travers sa souffrance, qu'il entrait pour la première fois dans le monde mystérieux du Grand Amour.
Taris, oetobre-novembre 188 j.
xA Henry Ca^alis
toi que j'eusse aimée, à toi qui le savais!,..
Jf^^^TjJoMME il est tendre, et triste, et 'Û^^-x^ plaintif délicieusement, ce vers des Fleurs du mal, adressé par le poète à une passante qu'il n*a sans doute jamais rencontrée une seconde fois!...
Mais qui n*a ainsi dans son souvenir les profils perdus de quelques femmes entrevues une heure, ou simplement devinées, à travers les
mots d'une confidence, par delà les détails d'une anecdote?... Il arrive qu'à de certaines minutes, ces profils perdus font le meilleur charme des rêves. N'ont-ils pas cet attrait de représenter l'indéfini, c'est-à-dire le possible, c'est-à-dire la réparation de la douloureuse réalité ? Ces passantes du moins ne nous ont pas torturés, comme les autres — les trop connues. Et, dans les minutes de fantaisie tendre et légère, n'y a-t-il pas une douceur apaisante à évoquer ces mystérieuses, ces vagues amies de l'imagination, pour oublier celles du souvenir? Voilà pourquoi je détache du cahier de notes intimes ces pages éparses, dédiées à toi, mon cher Henry, à ceux qui se répètent parfois avec des larmes le vers, pour moi divin : « toi que f eusse aimée /. . . »