SECUM SOLA
Lorsqu*Elle acheta cette maison perdue dans le fond de la Haute-Bretagne, sans même l'avoir visitée, la plume du notaire de campagne qui traitait la vente faillit se briser d'étonnement. Quand Elle s'installa, sans réparations, avec une seule femme de chambre, et qu'il fut connu dans la contrée qu'EUe avait condamné sa porte une fois pour toutes, l'étonnement du notaire se répandit par la campagne, et même les enfants ne l'appelaient que la
Folle. Puis, comme la maison est séparée de tout village par cinq lieues de pays, comme les fermiers anciens trouvèrent à prospérer sous une maîtresse qui ne s'occupait jamais de leurs comptes, et comme aussi personne ne la rencontra errant par les chemins, ni Elle ni la servante qu'elle avait amenée, on cessa vite de s'occuper de cette étrangère venue, on ne savait d'où, ensevelir dans ce coin de province, — quelle misère intime? quel drame secret du cœur? Elle avait donné un nom semblable à tous les noms de la bourgeoisie française. Elle ne devait un centime à qui que ce fût, et ne pouvait plus faire envie. N'était-ce pas de quoi écarter de sa demeure toute hostilité, sinon toute curiosité?.*.
Le charme mélancolique et sauvage de ce logis était d'imposer un sentiment de solitude absolue, mais non pas la solitude d'une place déserte où le passant peut jeter un regard.
C'était autour de ce château, — vieux débris d'un donjon tellement quellement accommodé à la moderne, — un enclos de murs d'abord, puis une barrière d'arbres, et, au pied dé ces
arbres, un cercle d'étangs immobiles. Ils étaient sept, s'éclusant les uns dans les autres, garnis à leur revers de plantes d*eau qui grandissaient à des hauteurs peu communes, et formant une ceinture naturelle de silence triste, de fraîcheur humide, à la maison dont les pierres grises se revêtaient de mousse. De la terrasse, que l'ombre de la tour obscurcissait une moitié de la journée, la vue ne rencontrait que les eaux, bleuissantes à travers les feuillages remués par le grand vent qui vient de la côte, — car à dix lieues de là c'est l'Océan. De noirs sapins, des bouleaux délicats, et de robustes chênes, composaient toute la végétation de ce parc jadis cultivé peut-être, mais dont les feuilles, depuis que la nouvelle habitante était venue, s'amoncelaient en automne jusqu'à faire disparaître toute trace de sentier. Et ces feuilles criaient sous ses pas lorsqu'Elle se promenait dans ce parc, abandonné — comme elle-même, — et qu'elle suivait, le long des mêmes arbres, le même ruban de route, pour s'arrêter à une même place, un banc de pierre d'où elle regardait l'eau de ses étangs d'un regard indéfiniment immobile.
Avec le ciel dont ils reflétaient les changeants aspects, les miroirs de ces étangs superposés se coloraient sans cesse de lumières nouvelles, — parfois tout bleus sous le jour bleu, d'autres fois tout gris et crispés sous un jour de nuages, et parfois aussi, quand le soleil mourait derrière les arbres, c'était sur ces eaux mortes un glacis rose, une pourpre pâle et moirée, où se mélangeaient des lueurs d'un vert attendri ; et la maison alors semblait environnée d'on ne sait quel enchantement de lumière. Les vitres exposées à l'ouest s'illuminaient, à leur tour. La pierre du bâtiment se teignait de rose — et cette heure unique était aussi celle où la solitaire promeneuse paraissait le plus tentée par l'attirance obscure des»
eaux... Car Elle s'approchait jusqu'à l'extrême bord de ces eaux délicieusement nuancées dans le clair-obscur du premier crépuscule.
Elle y plongeait, enfantinement, sa main un peu longue où pas une bague, ni anneau de mariage, ni autre, ne luisait sur la pâleur des doigts. L'eau était toute froide et frissonnante... Elle rentrait dans la maison aussitôt,
OÙ elle vivait emprisonnée ensuite des jours entiers.
Excepté la chambre qu'EUe habitait, tout dans cette maison révélait, non point sa vie à Elle, mais la vie du propriétaire ancien, chasseur passionné. C'était un singulier contraste que celui de cette femme encore jeune, aux cheveux bruns, blanchis par touffes, toute frêle et menue, traversant la salle où un billard usé développait son drap vert devenu presque un rirap grisâtre. Elle montait le large escalier dî bois sans tapis qui s'était affaissé sous les lourdes bottes, si bien que les marches penchaient un peu, et qu'il lui fallait se tenir à la rampe. Elle passait comme une ombre dans les chambres, meublées à peine, qui avaient été des chambres d'amis, compagnons de pêche ou de chasse venus pour une nuit et dormant dur. Elle arrivait ainsi à une pièce tendue d'étoffes de soie précieuse, dernier luxe qu'avec le secours de sa servante elle avait accommodé elle-même autour de la chambre à coucher de la mère du Maître d'autrefois.
Les objets d'or de son nécessaire de voyage
portaient une couronne et disaient qu'EUe avait eu ses belles heures de royauté mondaine. Des minuties d'installation : un porte-bouquet, un flacon de sels, une reliure de livre, révélaient dans la désintéressée de tout, — sinon de sa pensée, — qui soulevait le rideau d*un geste machinal, un souci jadis d'une élégance raffinée et personnelle. Mais qui savait cela, sinon la dévouée et taciturne vieille fille aux yeux impénétrables qui la coiflÈiit pour la nuit ?
Oh ! la nuit ! Que de fois Elle se levait pour voir sur les étangs les féeries de la lune éclore silencieusement. Une vapeur de rêve montait des eaux nacrées, qui noyait les rives, puis les feuillages des arbres, puis le ciel, — et on eût dit que des formes d'une matérialité impalpable, des êtres tissés de brume et de mystère, sylphes cruels, ondines fatales, nixes perfides, passaient dans la brume argentée et traversaient le parc en regardant fixement celle qui les regardait, les regardait encore, et reconnaissait parmi ces démons évoqués hors des profondeurs troubles des étangs un plus morne
que tous les autres, un plus muet, plus implacable et plus réel, — Sa Destinée.
Alors, elle se rejetait en arrière. Alors seulement elle pouvait pleurer, revoyant avec le détail terrible des agonies, la misérable tragédie dont elle expiait aujourd'hui les premières ivresses : son mariage sans amour, son criminel élan vers une nouvelle espérance, l'affreux scandale qui lui avait, en même temps que l'honneur, ôté son enfant, — puis, l'abandon de celui qui l'avait perdue... Tragédie coupable, mais si vulgaire ! Hélas ! Elle n'avait pas l'âme vulgaire qu'il faut pour traverser cela sans en mourir, — et c'est pourquoi, aux heures muettes de la nuit, tandis que la lune dégagée de ses nuages faisait de la surface immobile des étangs un miroir d'argent clair pour son incorruptible beauté, — la femme abandonnée sanglotait, — désespérément.
Paris, i88o-i88i.