SKETCH-BOOK
Le vieux peintre italien Vincenzio Valla, que ses familiers continuent d'appeler le petit Cencio, — quoiqu'il ait soixante ans passés et un longue barbe de fleuve blanche comme le marbre , — raconte volontiers des histoires de sa première jeunesse, écoulée tout entière dans cette Italie de 1840 où Beyle fut consul et dont les « promenades dans Rome » donnent si joliment la physionomie. Quand on surprend le petit Cencio dans le rez-de-chaussée du vaste
hôtel qu'il s'est fait construire sur un plan bizarre aux environs du parc Monceau, il tourne contre le mur le chevalet sur lequel s'évoque déjà une tête plus d'à moitié modelée et palpitante. Il vous entraîne dans son jardinet , un trou de feuillage grand comme la main, et frais comme une cave. Il vous offre un cigare, allume le sien et parle deux heures, avec un fort accent, mais de la couleur. L'autre aprèsmidi, nous étions là plusieurs à déplorer l'aventure d'un de nos camarades, lequel s'est compromis, battu et ruiné pour une femme qui fut longtemps cotée sur la place comme une valeur de bourse. Cencio partit d'un bel élan.
« C'est qu'elles savent si bien oublier et
faire oublier leur passé, » s'écria-t-il ; «elles se fabriqueraient une auréole avec le foulard de leur dernier amant ! J'ai une histoire là-dessus, que je peux vous dire, et dont je suis le héros. Mais vous ne m'accuserez pas de fatuité, puisque j'y joue le rôle le plus enfantin qui se puisse rêver. J'habitais Naples en ces temps-là. . . Que mes débuts avaient été durs ! Jusqu'à douze ans, n'ayant plus ni père ni mère, j'ai
vécu comme vivent les gamins de là-bas, déjeunant et dînant de soleil et de hasard, les jambes nues, le cou nu, le reste couvert de haillons rapiécés. — Ah ! j'étais d'un ton, je vous le jure ! — noir comme un maure, — dans Teau, en été, la moitié du jour, donnant en plein air et parfaitement heureux. Naples n'était point la ville civilisée d'aujourd'hui, non, mais une sorte de colonie africaine où les passions étaient si fort exaltées, et la police si insuffisante, qu'il ne se passait guère de jour sans qu'il y eût mort d'homme. J'ai dans le souvenir un matin d'été où je vis le cocher d'un corricoh en train de disputer sur le prix de la course avec son client en pleine rue de Tolède. Ce client était un garçon superbe : le nez carré, le menton carré, la tête carrée, frisé comme un mouton, un teint de vieux bronze, et il riait avec ses blanches dents de la somme que réclamait le cocher. L'autre, un maigriot, bistré comme ce cigare, saute à bas du siège et frappe le jeune homme d'un coup de couteau. Le beau garçon ouvrit la bouche, roula les yeux, marcha deux pas et tomba raide mort. Le cocher filait au galop de son petit cheval. La foule lui donnait raison, et personne ne l'a
poursuivi. J'ai un peu de ce sang dans les veines : un sang épais comme du vin de Calabre non filtré, et je lui ai dû cette fougue qui m'a valu mes succès.
« Mais voici comme j'ai quitté cette vie de bohémien. Uu artiste anglais, à qui je servais de guide pour courir la campagne, remarqua des figures que j'avais tracées au crayon sur une boîte, pour un de mes petits camarades. Il me donna des leçons, m'encouragea très fort.
J'aperçus confusément une vie nouvelle. J'avais comme un diable dans les doigts. Je travaillai. Mes progrès furent étonnants. J'eus des commandes. J'exécutai des portraits qui furent jugés ressemblants, une décoration qui fut jugée originale ; tant et si bien qu'à vingt ans je gagnais de deux à trois cents lires par mois. Une fortune !...
« J'ai toujours aimé les rez-de-chaussée, sans doute parce qu'ils sont tout près de cette rue dont je suis l'enfant. J'en avais loué un dans une maisonnette sise très haut. De là je dominais un paysage qui est un des plus beaux du monde. Comme les marches d'un escalier de géants, les terrasses s'étageaient au-dessous de mon balcon, tellement foisonnantes de feuil-
lages d'arbres que les maisons y disparaissaient et qu'il semblait qu'il n'y eût entre la mer et moi que cette cascade de verdure. Mais, à droite et à gauche, Naples s'étalait, énorme, retentissante. En bas le port dressait la forêt de ses mâts. Puis la mer luisait, ou trop bleue ou toute blanchâtre, suivant le ciel. Les îles à l'horizon semblaient des améthystes, quand le soleil couchant teintait de violet leur masse noire. En face, le Vésuve fumait indéfiniment, et la ligne sinueuse du golfe groupait et ces maisons et ces villas et ces vaisseaux et ce volcan et ces îles, comme le fil d'un collier groupe toutes les pierreries éparses d'une parure. Ah ! sur ce balcon qui prolongeait en terrasse mon atelier, que j'ai passé d'heures à griser mes yeux de ce magnifique tableau ! Je me couchais sur la pierre tiède, las de travail, quand la nuit montait; un par un je regardais les astres éclater dans le ciel obscur, et il me semblait que mon âme s'échappait de moi, tant je m'unissais à la beauté infinie des choses.
« Ma propriétaire louait aux étrangers le premier étage de ma maisonnette, meublé. Un jour, une dame espagnole s'y installa avec son mari. De ce jour-là, l'entière félicité dont
j'avais joui jusqu'à ce moment fut perdue. Je n'avais jamais aimé. Le temps m'avait manqué, le désir aussi. Un peu de la froideur de la terre des grottes des environs de Naples, où j'avais dormi tant de nuits, semblait m'avoir paralysé le cœur. La jeune femme changea tout cela, rien qu'en s'accoudant à son balcon qui surplombait une partie du mien. Je me rappelle cette apparition, après quarante ans, comme si j'étais encore le jeune barbare aux boucles noires qui leva la tête parce que le bruit d'un pas au-dessus de lui dérangeait sa rêverie. La dame espagnole regardait mon paysage. C'était sous la pleine et dure lumière du midi, cette heure que j'aime, parce qu'elle sculpte les choses à coups d'ombres trop noires et de clartés trop blanches. Je la regardai, moi, sous son ombrelle rouge qui incendiait la pâleur de son teint. Je détaillai sa figure que je voyais de trois quarts et par-dessous. Elle avait une bouche et un nez comme façonnés à la pointe du ciseau le plus délicat, tant ils étaient fins; des yeux bruns d'une douceur spirituelle, et un ovale qui n'eût pas été assez long, si le sourire ne l'eût corrigé, — un sourire qui flottait entre les lèvres et les joues, comme dans
les figures de Léonard. Mes modèles et les Napolitaines que je connaissais m'avaient révélé des beautés de forme. Nulle part je n*avais rencontré cette beauté toute d'esprit, ce je ne sais quoi de mobile et de si vivant. Bref, je devins amoureux, comme un fou que j'étais en ces premières fureurs d'une jeunesse longtemps comprimée, et nécessairement mon amour se doubla d'une jalousie enragée envers le mari. J'espionnai le ménage comme un policier, et je reconnus avec indignation que ce gros homme — il était laid, tout court, tout rouge et représentait une maison de commerce de Barcelone, — que ce gros homme, dis-je, traitait avec une familiarité sans réserve cette personne si menue, au joli sourire. Le mari sortait, dès le matin, pour vaquer à ses affaires, il rentrait à l'heure du déjeuner qu'ils prenaient d'ordinaire à la maison ; alors la sieste ; puis, vers cinq heures, ils partaient ensemble et passaient leur soirée à la promenade, après avoir mangé le plus souvent dans une trattorie près de la mer, au pied du Pausilippe.
a J'avais bien vu, malgré ma naïveté, que la jeune femme me regardait beaucoup, et je devais certes l'étonner. A cette époque, je portais
mes cheveux sur mes yeux, ma barbe longue, des vêtements en forme de sac, et sous mes sourcils trop fournis, mes yeux luisaient, petits et jaunes, comme ceux d'une bête. Mais comment lui parler? Après bien des réflexions, je m'arrêtai à une résolution simple : monter sur le balcon à la force du poignet, une nuit, frapper contre la fenêtre. Si c'était Lui qui venait, je l'aurais tué; si c'était Elle?... Oh ! n'ayez pas peur, » fit-il, en voyant notre sourire, «je ne suis pas monté sur le balcon, pour l'excellente raison qu'un matin, tandis que je roulais ces projets au lieu de finir un tableau commencé, le mari vint frapper à la porte de mon pauvre atelier, et me demander, en mauvais italien, mais avec une politesse parfaite, de vouloir bien faire son portrait. J'acceptai, non sans quelque remords, et je fus reçu au premier étage, et je commençai de pouvoir parler à la jeune femme. Parler ? Dieu ou le diable sait comme, attendu qu'elle ignorait l'italien autant que moi l'espagnol...
« Ah ! l'espagnol ! Je l'appris avec bien de la peine, mais avec acharnement, et à travers la vie la plus délicieuse et la plus folle. J'étais chez la jeune femme toute la journée, et je
VOUS étonnerai beaucoup en vous disant qu'elle ne devint pas ma maîtresse. Ce fut ainsi pourtant. Avec sa petite taille, sa robe courte qui découvrait ses pieds cambrés, sa tournure dont je ne puis rien dire, sinon que tout en elle était comme intelligent, elle m'infligeait une timidité invincible. Elle m'appelait son sauvage, jouait avec moi comme avec un jeune chien, voyait l'instant où j'allais perdre patience, et alors, c'était dans ses yeux couleur de café léger une lueur si fière, si méprisante, que j'étais brisé. J'ai compris dès lors comment les dompteurs entrent dans les cages des tigres. D'ailleurs, aussitôt que nous pûmes causer, elle me fit comprendre qu'étant mariée, elle ne manquerait jamais à ses devoirs; que je pouvais l'aimer, mais comme une sœur, enfin une foule de ces phrases douces comme l'huile, que les femmes excellent à jeter, en effet, comme une huile, sur les feux qu'elles veulent transformer en brasier. Je crus à tout cela comme à saint Janvier, dévotement. J'aurais baisé sa robe comme celle de la Madone, et je ne blasphème pas en disant cela, tant mon sentiment était pieux et pur... quand elle était là. Puis, une fois seul, mon imagination s'affo-
lait. Je possède la mémoire du monde extérieur, au point de voir, lorsque je ferme les yeux, en relief et posés devant moi, à une distance d'un demi-mètre, tous les visages que j'ai rencontrés dans la journée, avec une minutie infinie de détails. J'expiais ce pouvoir qui m'a fait peintre — ah ! cruellement ! — Je la voyais comme je vous vois, et ses yeux malins, et ses lèvres minces, et le fin duvet, indiqué à peine, qui adombrait les coins de cette bouche moqueuse. Alors je prenais un de mes carnets, un sketch-hook, consacré à elle seule, et, de la pointe de mon crayon, je dessinais cette tête aimée, dans toutes sortes d'attitudes et d'expressions : ici sommeillante, et telle que je la rêvais bercée entre mes bras au matin d'une nuit d'amour; là dédaigneuse, et telle que je l'eusse voulue pour tout autre que moi ; ailleurs songeuse, et c'était quand j'avais surpris en elle un passage de mélancolie, et je faisais flotter autour de cette bouche et dans ces yeux des sentiments aussi romanesques que les miens; je la possédais dans ce mirage avec une intensité d'adoration inouïe. Une folie d'artiste, quoi ? toute pareille à celle que Dante ou Cino de Pistoie ont subie à l'occasion de leurs idoles.
puisque l*un et l'autre ne les aimèrent aussi que de tête.
« Cette folie dura un mois, puis la jeune femme partit de Naples, sans m'avoir rien accordé d'elle qu'un baiser sur la joue, avant de monter dans le train qui me l'emportait à jamais. D m'arriva ce qui vous est arrivé à tous, n'est-ce pas ? Je revins avec le mari qui restait pour quelques jours encore, et nous dînâmes ensemble, dans un restaurant qu'elle aimait, — à huit heures du soir, sur le bord de cette mer où j'avais souvent erré en barque avec elle. Nous étions là seuls, après ce dîner, à finir une troisième bouteille de vin du Vésuve. Nous parlions d'elle, et comme je disais : Votre femme... il se prit à sourire et achevant de boire le contenu de son verre : — Ma femme !... Comme la vôtre, mon cher, je puis bien vous dire cela, maintenant qu'elle est partie... Et il continua, m'expliquant qu'elle était sa maîtresse, mais depuis plusieurs années, et que pour le bon renom de sa maison de commerce, il la donnait comme mariée à lui, que d'ailleurs elle aimait cela parce qu'elle était naturellement fière, mais que lui-même au fond s'en moquait; et vingt autres confi-
dences pareilles. Vous comprendrez qu'elles furent foudroyantes, puisque vous savez quel bandeau cette femme m'avait passé sur les yeux. Mon désespoir fut si comique môme que mon compagnon ne put s'empêcher de rire, aux éclats cette fois. Sur quoi, le saisissant à bras-le-corps, et avec une force décuplée par la passion, je le portai jusqu'au bord de la terrasse solitaire, en lui disant : — Un rire de plus, et je te précipite... L'expression de mes yeux était si féroce sans doute qu'elle le dégrisa... Inutile de vous dire que je tombai dans la tristesse la plus noire... Mais croyez-vous que je me serais battu en duel pour celle-là? « Le plus fort, » continua le vieil artiste, « c'est qu'à la réflexion, j'en vins à lui pardonner tout ce mensonge. Il me parut qu'en me mystifiant, elle m'avait procuré les sensations les plus exquises au lieu des plus banales. Cela l'avait divertie d'être aimée comme une honnête femme, une fois dans sa vie, et elle m'avait pris comme instrument; mais n'avaisje pas été payé de cette duperie par les plus délicieuses des heures que j'eusse connues jusque-là, — que j'aie connues depuis?... C'est qu'elle était si séduisante ! ... »
Et, courant à son atelier, il en rapporta le sketch-booik dont il avait parlé. A toutes les pages de ce livre la même figure apparaissait. On comptait là, comme dans Vlnttrmeiio de Heine, les grains dispersés d'un rosaire d'amour. Cencio n'avait pas menti, c'était une tête charmante de coquette romanesque, et dont l'attrait avait dû être irrésistible sur une âme jeune et neuve à la vie. A la dernière page, le caprice de l'artiste avait dessiné une tête de mort, mais dans laquelle il était impossible de ne pas reconnaître les lignes du visage de cette femme, — la femme de ses premiers rêves, et, qui sait? de ses derniers peut-être.