COTES EN PICS ET EN KIRATS
àXn. nLOlcftTBXB
d'ÀMoaan
en 1900
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en 1899
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de Rodah
en 1900
8,30 du Barrage
en 1899
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Qu'on consulte maintenant la figure 63 qui représente le niveau des eaux du Nil à Assouan durant les mois d'août, septembre et octobre 1900, et Ton y verra, sous la forme graphique, la suite immédiate du tableau précédent ; la crue très retardée se manifeste brusquement pour atteindre au milieu d'août une cote très élevée, puis les eaux descendent jusqu'au milieu de septembre ; durant la seconde moitié de septembre une recrudescence passagère de la crue survient qui ajoute à ces faits hydrologiques de 1 900 un nouveau trait singuher ; et cette singularité apparaît nettement sur la figure 63, soit par la comparaison avec les courbes des crues de certaines autres années, soit
^ Il s'agit ici du barrage qui est situé à la Pointe du Delta, un peu en aval du Caire. — L'Ile de Rodah, dont le vieux nilomètre est très célèbre, est située au contraire un peu en amont du Caire. N'ayant pu nous procurer les cotes du Nil à Rodah pour le mois de juillet, nous avons indiqué les cotes du nilomètre le plus voisin, de celui du Barrage.
par la comparaison avec la courbe de la crue moyenne de 20 années (1873-1892)'.
Il nous importe avant tout de constater ici la signification et la portée de cette réglementation exceptionnelle de l'année 1900.
' Los colea des nilomètrcs ranl toujourt indiquéei en pics et en kints. Il ne faut paa confondre le pic emplojé coroniB meiure de longueur par les architectes, et le K omplojé pour les i*cliolles des nilomèires; le second etl plus court que le pro-
ORGANISATIOX DU SEIiVlCE DE L' IRIiiGATION 4i5
Ainsi que Tannonçait la Note du Service de Tirrigation publiée le 24 janvier, Tinlerdiction dee cultures charaki devait tout naturellement prendre fin dès que la nouvelle crue se serait produite. C'est effectivement le 27 juin qu'a paru à VOfficiel un arrêté déclarant que cette interdiction « cesserait le 23 juillet 1900 )). Les mesures exceptionnelles prises par le Service de l'irrigation contre le maïs ont donc duré jusqu'à la fin juillet ; durant toute cette période, le pauvre fellah, qui avait le droit d'arroser sa terre durant trois ou quatre jours par mois, ne pouvait user de l'eau que s'il avait semé du coton ; il ne pouvait absolument pas disposer de cette même quantité d'eau, s'il avait l'intention de la consacrer au maïs.
Il va sans dire d'autre part que même après la suppression de l'interdiction des cultures charaki, le système des rotations a continué à être rigoureusement appliqué. Il est vrai que les programmes successifs, annoncés par le Service de l'irrigation, ont été mis en vigueur un peu plus tard qu'on ne l'avait d'abord prédit ; mais dans Tensemblc le projet élaboré a été exécuté comme il avait été prévu *. Durant les mois de juin et de juillet les plantations de coton elles-mêmes n'ont pu être arrosées qu'une fois tous les 28 jours. Néanmoins les efforts si ingénieux qu'a tentés le Service de l'irrigation pour sauvegarder cette précieuse culture industrielle ont abouti; on doit le reconnaître, à un heureux résultat ; en cette année si défavorable et si dure pour l'Egypte et pour les Egyptiens, la récolte de coton a été malgré tout satisfaisante ^
L'anné 1900, qui est une date dans l'histoire du Nil, marque
* Journal officiel. Supplément du n® a3, 28 février 1900; Supplément du no 24. 4 mars; Supplément du n<» 25, 5 mars; n» 28, 26 mars, p. 4i>i ; n° 87, 5 avril, p. 53o ; n«» 44, 28 avril, p. 656 ; Supplément du n® 45, 3o avril ; Supplément du n" 48, 7 mai ; Supplément du n" 49» 9 mai, elc.
^ Voir Ueportupon tbc Adm. of Ihe Pub. Works Dep. for 1900, Cairo, 1901, p. ij.
/ii6 EGYPTE
une date caractéristique dans l'histoire du Service de l'irrigation.
En fin de compte le besoin s'est fait sentir d'organiser avec précision la distribution des eaux ; on a compris que le régime ancien de la libérale diffusion de l'eau ne pouvait convenir à cette situation nouvelle qu'avaient créée la transformation, l'amélioration et la multiplication des cultures dans toute l'Egypte et surtout dans la Basse-Egypte. L'on a ébauché, puis précisé, puis établi une réglementation générale qui prévoit de plus en plus tous les détails et qui assure de plus en plus l'action et le respect de l'autorité croissante de l'organe central, — grand pourvoyeur et grand distributeur d'eau, — le Service anglais de l'irrigation*. C'est encore l'eau du Nil, bienfaisante, mais inconstante et irrégulière, qui est la cause géographique responsable de l'établissement et des progrès de cette organisation étatiste.
* Il viendra un temps où Ton imposera à chaque propriétaire Tordre des cultures à suivre ; déjà il est interdit de faire produire du coton à une terre plus d*unc fois tous les trois ans.
RESUME ET CONSEQUENCES
Ce que n*a pu cl ne pourra jamais modifier le Service de Tirrigation, ce sont les conditions géographiques initiales de la vallée du Nil et de TEgypte. L'eau des crues pourra être plus habilement distribuée, plus rigoureusement employée, mais il convient de ne jamais oublier que celte eau de la crue ne représente jamais tous les ans le même déhit: c'est un fait périodique, mais irréfjulier, et Firrégularité du phénomène, sa variabilité sont dignes de retenir ici l'attention d'une* façon particulière. Car les très grandes différences entre la crue d'une année et la crue de l'année suivante peuvent créer un véritable danger pour ceux qui auraient disposé de l'eau du Nil d'après le débit moyen. Si le débit annuel du Nil était constant comme celui d'une source, il n'y aurait aucun inconvénient (bien au contraire) à poursuivre jusque dans le détail l'utilisation possible des moindres parcelles de ce volume permanent et constant. Mais, si ce volume est irrégulier, il est à craindre qu'une utilisation trop habile, trop heureuse, trop complète du volume d'eau supérieur ou égal au volume moyen, n'entraîne — le jour où ce volume sera inférieur au volume moyen — une situation économique critique et désastreuse.
On se trouverait dans la situation d'un industriel qui calculerait ses dépenses et son train de vie d'après le maximum de ses recettes. Qu'advient-il de cet industriel l'année où ses recettes se trouvent sensiblement diminuées?
Bruniies. 37
4i8 EGYPTE
L'eau du Nil sufTit à peine aujourd'hui aux besoins des hommes qui sont établis sur ses bords, et ce serait une erreur de croire que cette eau du Nil pourra suflîre dans l'avenir à des besoins indéfiniment croissants.
11 importerait, non pas de vouloir atteindre la plus grande extension de la zone irriguée, ni la production la plus intensive, mais de chercher cette limite, cette mesure dans l'extension des cultures et dans la production qui correspondraient à l'exploitation la plus sage et à la mise en œuvre normale du souverain agent de fertiUlé et de prospérité, le Nil. — Il doit y avoir, pour les terres de l'Egypte, un maximum de récoltes correspondant à un minimum d'épuisement, comme il y a, pour une machine, un maximum de rendement, correspondant à un minimunri d'usure : la vitesse de la machine, qui assure un effet normal de cet ordre, s'appelle la vitesse de régime. Ceux qui président à la transformation économique de l'Egypte par le développement des irrigations ne devraient jamais perdre de vue cette conception fondamentale de la vitesse de régime.
C'est un lieu commun qu'en Egypte toutes choses sont immobiles et immuables. Il nous semble au contraire qu'il est aumonde peu de pays où les modifications économiques, géographiques et historiques soient à l'heure actuelle aussi profondes et aussi rapides. Dans le domaine des irrigations, que de transformations depuis Mehemet-Ah I Et nous pouvons même dire : que de transformations depuis quinze ans ! Le travail précis et clairvoyant de J. Barois date de 1887* ; l'ouvrage capital de Willcocks, — historien et avocat des transformations nouvelles, dont il fut l'un des plus actifs initiateurs, — date de 1889";
* J. Barois, L'Irrigation en Egypte (exiraii du Bulletin de h Direction de l'hydraulique agricole). Paris, imp. Nat., 1887, i vol. (texte) in-8, i43, p., i vol. (planches) in-8, 2a planches ou cartes.
2 VV1M.COCKS, Egyptian Irrigation, cité plus haut. — On peut rappeler encore ici l'intéressante communication faite le aa février 1887 P*** ^- Willcocks luimême à l'Institution of Civil Engineers, de Londres, et les discussions qui l'ont suivie (Voir les Proceedings de cette Société, Paper n° aaig, 69 pages).
RÉSUMÉ ET CONSÉQUE\CES tiiQ
l'utile volume de A. Chélu, riche en renseignements et en documents de toutes sortes, est de 1891 ^ : Touvrage général de Buckley date de iSgS*: et malgré cela la seconde édition de YEgyptian Irrigation de W. Willcocks (1899) ^ ^^ Tinlérôt et la valeur d'un livre nouveau, tant les faits ont marché plus vite que les livres ! Bien mieux voilà qu'on parle à présent de faire coopérer les parties les plus lointaines du bassin du Haut- Nil à l'arrosage méthodique de la terre des Pharaons. — Quel sera cependant l'avenir de ces grandioses transformations ? Il serait téméraire de le prédire dès maintenant avec exactitude.
Quoi qu'il en soit, le Fayoum devrait être considéré, et, si je puis dire, interprété comme un champ d'expériences pour toute l'Egypte, Haute et Basse. Aujourd'hui qu'on tigite la question de multiplier indéfiniment les réservoirs et les barrages, le Fayoum peut représenter l'idéal que poursuivent certains. — Le grand barrage du Delta, celui qui est situé en aval du Caire, à la bifurcation des deux branches de Rosette et de Damiette, rie peut, malgré tous les efforts tentés, retenir qu'une toute petite partie de la crue du Nil : il donne au Delta un bénéfice d'eau, à coup sûr important, mais insignifiant par rapport au volume total apporté annuellement par le Nil: le Fayoum, au contraire, offrant un territoire plus petit, arrosé par un émissaire beaucoup plus faible, s'est prêté plus aisément aux expériences humaines. Les hommes qui rêveraient d'utiliser toute l'eau du Nil en irrigations et de ne plus en laisser parvenir une goutte à la Méditerranée, peuvent contempler leur rêve comme réalisé, ou à peu près, dans le Fayoum. De plus en plus, l'irrigation au Fayoum a été substituée à l'inondation, et un volume d'eau de
* A. GiiBLU, Le Nil, le Soudan, l'Égyplc, cite plus haut.
'•' R.-B. BucKLKY, Irrigation Works in India and Egypt (Indian Public Works Department). London, Spon, 1898 (nombreuses cartes et planches).
Aao EGYPTE
plus en plus petit parvient jusqu'au Birket Karoun. De plus en plus on étend le champ des terres irriguées, et on convertit les terres hautes en terres de culture.
Quel est le résultat? Nous Tavons précédemment indiqué: le Fayoum, tant célébré, n'est plus digne de son antique splendeur. Les terres basses perdues par les infiltrations dues aux irrigations des terres hautes ont été envahies par les sels et perdent tous les ans de leur fertilité. Des hectares de terre près du Birket sont laissés en friche.
Pourtant le Fayoum est merveilleusement doté de limon et d'eau. Les environs de Medinet témoignent par leur fertihté de ce que peut être la terre du Fayoum, l'ancien (( nome d'Arsinoë)). Malgré ces environs immédiats, le Fayoum n'est pas ce qu'il devrait être. — Le sort du Fayoum attend-il toute TEgypte, ou du moins la Basse-Egypte .►^ C'est la la question.
Par ailleurs, rien ne montre aussi bien que l'histoire des irrigations en Egypte au xix' siècle comment l'utilisation de l'eau en vue de l'irrigation proprement dite exige et détermine nécessairement une intervention centrale étatiste et une direction autoritaire, à défaut d'une solide organisation collective.
Le pouvoir absolu et souverain de Mehemet-Ali a été le facteur indispensable de la mise à exécution des grands projets dont cet homme a été l'initiateur. Grands projets qui ont fait l'Egypte moderne, qui ont enrichi TEgypte à coup sûr, qui l'ont merveilleusement transformée, mais grands projets qui ont aussi entraîné de très dures conséquences pour le peuple de l'Egypte. Le grand pacha d'Egypte a usé et abusé de la corvée, et c'est parce qu'il disposait du temps, de la force vive et de la vie même de ses sujets qu'il a pu créer ce nouveau mode d'utilisation de l'eau du Nil.
Ses successeurs ont eu le même pouvoir arbitraire et capricieux, et comme ils l'ont fait servir à lasatisfacHon de fantaisies personnelles et à des labeurs égoïstes, l'obligation de la corvée.
RÉSUMÉ ET CONSÉQUENCES /lai
qui ne pouvait guère être plus lourde que sous Mehemet-Ali, mais qui était moins destinée aux besoins collectifs du pays, a été supportée avec plus de difficulté : et naturellement les fellahs tâchaient de plus en plus de s'y soustraire.
C'est alors que sont arrivés les Anglais en Egypte: leur énergie à poursuivre les desseins grandissants de la Greater Brilain, leur perspicace volonté de tenir l'Egypte par Feau et d'y réorganiser l'irrigation, et leur persévérance à imposer toutes les conditions qu'exigeait l'entreprise, comme à soutenir tous les agents qui en étaient les collaborateurs, ont suppléé, en attendant une réglementation précise et régulière, à l'absence de toute organisation : cette cohérence dans les efforts et cette protection toute-puissante des agents anglais, voilà le pouvoir non officiel mais effectif qui a été le véritable héritier du pouvoir arbitrairede Mehemet-Ali * . Pouvoir central qu'impose d'ailleurs une tâche aussi gigantesque que la prévoyante répartition de ce flot annuel du Nil. Et les vastes projets d'irrigation n'ont retrouvé un regain de vie que lorsque force, cette agissant au nom de la collectivité, a été de nouveau reconstituée.
D'autre part, il faut le reconnaître, les Anglais étaient le seul peuple européen capable d'assez d'audace pour jouer ainsi dans un pays qui n'était pas le leur et qui ne devenait pas leur officiellement, le rôle capital de grands distributeurs d'eau, c'està-dire de souverains dispensateurs de fertilité et de richesse.
Il est bon de rappeler encore une fois l'influence qu'a eue la domination anglaise dans l'Inde sur les affaires d'Egypte. L'Inde a fourni aux Anglais cette expérience première qui fait apprécier la valeur dominatrice de l'eau. Et c'est l'Inde en effet qui a
* Pour connaître les ambitions anglaises dévoilées sans détour, il faut lire le livre si remarquable de Arthur Su. va White. The Expansion of Kgypt under Anglo- Egyptian Condominium, London, 1899 ; nous en avons donné des citations caractéristiques dans notre étude : Do quelques formes spéciales de la pénétration anglaise en Egypte, Questions diplom. et coloniales, i5 avril 1901, voir p. 467-470.
fourni tous les premiers ingénieurs anglais du Service de Tirrigalion.
Nos ingénieurs français ont dépensé et quelques-uns dépen sent encore sur la terre d'Egypte l'inappréciable effort de leur dévouement désintéressé ; ils ont semé à profusion les idées fécondes et les ingénieux desseins : ils ont même fait de grandes œuvres, ils n'ortt pas fait a^e œuvre*. Il leur a toujours manqué d'avoir auparavant vécu dansunpays oùTeau esttout. C'étaient d'industrieux ingénieurs des Ponts et Chaussées, théoriciens calculateurs et praticiens habiles : mais ils n'étaient et ne pouvaient être que les hommes des grands barrages et des gros œuvres de maçonnerie. Ils n'étaient pas, ils ne pouvaient guère devenir des organisateurs despotiques de l'eau.
Les Anglais qui arrivaient de l'Inde se trouvaient, par habitude et par expérience, encore plus que par nature et par tempérament, tout préparés à cette conception d'un Service de l'irrigation tout à fait indépendant et fortement centralisé. A cela ils ont donnéleurs premiers soins, leur premier effort. Avec les idées économiques dites libérales qui ont si longtemps régné sans partage dans nos Ecoles officielles, un Français ne pouvait
* Au cours de cet ouvrage, je parle, ce me semble, avec assez d'indépendance des travaux et des actes des Français en Egypte pour avoir le droit de signaler — avec un très vif regret — les jugements injustes et partiaux qui sont trop souvent portés en certains livres anglais sur l'œuvre de civilisation et sur le fécond labeur scientifique dont rÉgypte du xix<^ siècle est redevable à la France. Ne voulant rien avancer sans preuves à Tappui, nous citerons en exemple deux ouvrages par ailleurs très remarquables : Alfred Mii.ner, England inEgypt, London, Arnold, 1892, in-8, vin-448p. (ce livre a été traduit en français) ; les renvois aux passages les plus significatifs contre la France ou les Français d'Egypte ont été rassemblés par l'auteur lui-même au mol France dans son Index, p. /i'iG ; voir dans le livre notamment p. 71 et 4i5- A28. — W. Fraskr Rae, Egypt To-Day, ïhc First to thc Third Khédive, London, Bentley, 1892, in-8, 33i p. ; voir.p, i64, 175, 176, et surtout p. i44; parlant ici de l'Administration des Domaines qui a dû toute son organisation et la bonne marche de ses afl'aircs à l'activité de M. E. Boutkron (voir plus haut), W. Fraskk Rak dit: « On ne trouverait nulle autre j)art une organisation plus absurde (proprement plus contraire à l'esprit des affaires, unbusinesslike) que celle des Domaines de l'État, si ce n'est dans l'île de Laputa. »
RÉSUMÉ ET COj\SÉQUE.\CES M
concevoir ce rôle futur du Service souverain de Tirrigation que comme une usurpation de pouvoir. L'Angleterre, prétendue patrie des idées libérales, quia toujours eu le talent d'accréditer dans le monde les théories qui pouvaient le mieux servir ses intérêts, ne s'est jamais piquée de libéralisme envers les peuples étrangers, et elle n'avait point de tradition gênante pour s'implanter en Egypte et y devenir la maîtresse du Nil, la maîtresse de l'eau.
Aujourd'hui les capitalistes anglais , les entrepreneurs anglais et les ingénieurs anglais ont associé leurs efforts pour dolcr l'Egypte d'un réservoir d'un milliard de mètres cubes d'eau au-dessus d'Assouan. D'Assouan, on va lancer pour ainsi dire l'eau du Nil dans les provinces que l'on voudra arroser et sur les points précis que l'on voudra fertihser. Ce grand barrageréservoir d'Assouan qui va être incessamment inauguré est a la fois le couronnement de l'œuvre commencée il y a 20 ans, et le symbole le plus expressif de l'influence conquise et exercée par le Service de l'irrigation.
Les eaux du Nil, surabondantes au temps des Pharaons, ne peuvent satisfaire que très difficilement à tous les besoins nouveaux ^ On est passé, par suite de cette transformation de l'emploi que l'homme a fait des eaux, d'un type de région aride où l'eau est abondante à un type de région où l'eau exige une scrupuleuse distribution, où l'eau ne peut être suffisante que si elle est très bien répartie.^ L'Etat, représentant de la collectivité, doit s'occuper et s'occupe en effet avec une précision de plus en plus grande de la répartition de l'eau entre tous et surveille continuellement l'emploi que chacun en fait.
* W. W1LLCOCK8 déclare que « 3 000 millions » de mètres cubes supplémentaires seront d'abord nécessaires rien que pour répondre aux besoins des terres actuellement cultivées,» afin d'assurer effectivement l'irrigation pérenncaux surfaces qui sont aujourd'hui destinées à ce mode d'irrigation » ; voir Egjptian Irrigation, 2. édit., p. XXVI. Et c'est ce véritable besoin d'eau nouvolle qui donne un intérêt si actuel aux projets de grands travaux sur le Haut-Nil.
U^tx EGYPTE
L'Egypte pharaonique répondait au type de Grenade. L'Egypte moderne répond de plus en plus au type de Valence.
Et rinfluence des conditions géographiques est telle que les hommes s'acheminent inconsciemment vers les formes économiques qui peuvent, seules, les protéger contre la misère et la ruine; malgré les dimensions de l'Egypte, malgré les difficultés d'une organisation générale, malgré Tabsence de traditions historiques touchant cette matière, malgré le courant naturel des idées modernes européennes qui inspirent le gouvernement égyptien, malgré la dissemblance du système politique actuel et des systèmes anciens, — nous trouvons, nés d'hier en Egypte,
un régime et une organisation qui sont tout à fait analogues, dans leur objet et dans leur effet, au régime et à l'organisation des eaux dans la vieille huerta de Valence.
L — L'irrigation en pays aride
En celte grande zone de transition qui s'étend depuis l'Espagne jusqu'aux énormes Areg sahariens, — Ibérie sèche et Berbérie sèche — une série complète de termes variés et nuancés nous a permis d'étudier l'insensible gradation de la sécheresse ; et nous avons terminé l'examen critique et raisonné des steppes et déserts de la Péninsule ibérique et de l'Afrique du Nord en nous portant au Nord-Est de l'Afrique, en plein désert libyque et arabique. Domaine immense où l'industrieux labeur des hommes a opéré et accomplit encore aujourd'hui l'une des plus belles œuvres humaines, l'une des plus fécondes : la transformation de parcelles arides en îlots de culture, la conquête partielle du désert par l'irrigation. L'irrigation en pays aride est l'œuvre qui par excellence marque en traits saisissants sur la surface de la terre les résultats de l'activité persévérante de notre espèce : l'observateur le plus superficiel est frappé du contraste entre l'oasis verdoyante et le cadre terne qui l'entoure; et nul ne peut se défendre d'éprouver une impression d'aise et un sentiment d'admiration en pénétrant dans ces jardins, — beaux et soignés comme des jardins de luxe, — que des hommes pauvres, — avec patience et sans orgueil, — disputent incessamment aux agents climatiques tout-puissants qui font les déserts.
Au cours de cette étude, l'eau nous est apparue sous tous ses
aspects géographiques ; et des steppes de la Manche jusqu'aux sables qui bordent le Canal de Suez nous avons pu observer comment Thomme s'ingéniait à l'utiliser sous toutes ses formes : l'eau qui filtre, l'eau qui sourd, l'eau qui jaillit; — l'eau des pluies d'hiver qui ruisselle, l'eau d'averses qui se précipite, l'eau que la fonte des neiges réserve pour le printemps et l'été. Tantôt c'est Teau de crue que Ton arrête, et tantôt c'est l'eau d'orage que l'on recueille : tantôt c'est l'eau profonde que l'on puise, et tantôt l'eau des nappes artésiennes à laquelle on procure une issue vers la surface.
Partout, en ces territoires pauvres en eau, c'est l'eau qui a été l'objet principal de nos investigations géographiques ; l'eau acquiert aux yeux de l'homme une valeur singulière quand elle lui est dispensée avec avarice ; l'eau s'impose à l'homme avec d'autant plus de puissance qu'elle est la richesse, rare, peu abondante et peu répandue. Au désert l'activité humaine, l'activité même des nomades, est liée à l'eau ; à plus forte raison, on l'a vu, la répartition de l'activité des sédentaires est calquée sur la distribution de l'eau. Cette activité est vouée à une répartition sporadique comme l'eau elle-même. Nous devions considérer avec une attention particulière, au point de vue de la géographie humaine, ces cas de répartition sporadique du travail humain qui sont les oasis : les faits humains ont d'autant plus de chance d'être variés que ces oasis sont plus éloignées les unes des autres ; ces grands espaces infertiles, ces grandes zones seulement parcourues par des nomades vivant sous la tente, créent entre les sédentaires de vraies cloisons étanches ; resj)rit d'imitation mêle et uniformise plus difficilement que dans nos pays à nous les modes de culture, les types d'habitation, et toutes ces habitudes qui règlent le travail et la vie *. Le désert en
^ Les populations des oasis résistent à toute innovation. Le commandant Pujat, le grand constructeur du Sud m'a raconte qu'au moment où il a fait construire le bordj d'El Oued (Souf) il avait fait creuser et organiser un ou deux puits du type
isolant les groupes d'hommes leur conserve une originalité puissante ; la tradition a beaucoup moins à redouter les innovations ou du moins cette propagation de proche en proche qui sous d'autres climats est inévitable. Le désert impose à l'homme une sorte de régime insulaire ; et comme dans les îles, les hommes manifestent plus clairement leurs relations directes avec les conditions géographiques locales. Ainsi, sur le littoral méditerranéen de l' Algérie-Tunisie, et surtout dans la Péninsule ibérique, — c'est-à-dire au voisinage des zones humides, — les faits d'irrigation des zones sèches présentent en une même zone des caractères de ressemblance et d'homogénéité qui vont s'atténuantà mesure que s'accentuent vers le Sud les influences désertiques.
Cette variété dans les conditions géographiques générales et cette diversité des cas particuliers nous autorisent donc à dégager brièvement de ces études quelques conclusions générales.
Si les types d'organisation des irrigations sont liés au climat, le climat est lui-même hé au relief. En Espagne comme en Algérie-Tunisie, les massifs saillantà, Sierra Nevada, Djurjura, Aurès, déterminent un accroissement des pluies annuelles ; et, conséquence immédiate, l'irrigation est plus aisée dans les vallées qui sillonnent ces massifs : vega de Grenade et vallées des Alpujarras, vallées de Kabylie, vallées de l'oued Abdi, de Foued el Abiod, etc. : et, conséquence de cette conséquence, les irrigations se développent, mais sans que l'on ait besoin de recourir au régime serré de la réglementation.
Les plaines littorales de la région de Valence restent le type par excellence de la bonne organisation des irrigations en pays
du M'zab ; ces puits sont pourtant très répandus, nous Tavons dit, dans le Sud (en Tunisie, à Djcrba, etc.), mais ils sont inconnus au Souf ; malgré tous les efforts du commandant, ce type de puits a été mal accueilli, et aucun indigène n*a voulu suivre l'exemple donné.
4a8 CONCLUSION GÉNÉRALE
aride ; on a simplement profité de la disposition topographique de ces terres de bordure, en se préoccupant avant tout de resserrer par des liens administratifs la solidarité économique des cultivateurs : peu de grands travaux, mais une ingénieuse distribution et une forte organisation collective : telles sont les causes de la prospérité de ces huertas.
Il convient de ne jamais s'écarter à l'excès des conditions primordiales : mieux vaut multiplier les petits barrages de dérivation que de tenter l'effort dispendieux et souvent imprudent que nécessitent les grands barrages surtout les barrages-réservoirs . Comme on l'a fait à Murcie et à Bel-Abbès, à Biskra et dans la vallée de la Mina, on doit viser à une modification et à une amélioration de la nature qui soient le plus possible une simple adaptation des conditions naturelles aux besoins agricoles de la culture en pays aride. Toute entreprise d'irrigation exige l'esprit de souplesse, le sens de l'extrême diversité des cas géographiques.
La zone Sud-orientale de l'Espagne a fait l'expérience des grands barrages-réservoirs, et la zone deVEhre a fait l'expérience des grands canaux. Cette double expérience, par les vicissitudes souvent désastreuses de ces énormes entreprises, doit nous apprendre avec quelle prudence il convient de forcer les conditions naturelles, et quelle série de comphcations entraine une trop brutale transformation de la circulation naturelle des eaux.
Loin de dispenser d'une forte organisation collective, ces grands travaux imposent une plus rigoureuse répartition et une plus implacable surveillance. Règle sans merci qui a été plus d'une fois négligée dans la province occidentale du Tell algérien : et voilà pourquoi les barrages du type hispanique n'ont causé que surprises et déceptions à ceux qui les ont construits comme à ceux qui espéraient en tirer profit. Si l'Egypte moderne multiplie ces grands travaux, du moins se prépare-t-elle à cette situation nouvelle : le Service de l'irrigation élabore une
CONCLUSION GÉNÉRALE /jag
législation cl une réglementation étatistes qui vont se précisant à mesure que se multiplient les barrages et les réservoirs. Tandis que les blocs de granité s'amoncelaient dans le lit du Nil en amont d'Assouan, les fellahs se sont trouvés de moins en moins libres de disposer à leur gré des eaux du Nil : de plus en plus solidaires les uns des autres en un cycle d'intérêts qui va se resserrant, ils sont de plus en plus étroitement liés à l'organisation autoritaire du Service de l'irrigation. Il y a là une conséquence fatale de l'exploitation de plus en plus exigeante des eaux de la crue. Et si Ton a le droit de tirer de ces faits quelque conclusion pratique, une vérité expérimentale s'en dégage : lorsqu'on entreprend de conquérir à la culture par l'irrigation un territoire des régions arides et désertiques, on doit avoir pour premier soin non pas seulement de faire avec exactitude l'enquête scientifique et de dresser avec scrupule le dossier des ressources en eau, mais de chercher quels sont les modes de répartition, de réglementation et d'administration de l'eau qui seront heureusement adaptés à ces ressources initiales.
L'élaboration et l'exécution de tout grand projet d'irrigation doivent comporter deux parties aussi essentielles l'une que l'autre : l'œuvre technique et l'organisation économique et administrative.
Et tout comme la conception qui préside à la préparation de l'œuvre technique, la conception qui préside à la préparation de l'organisation économique doit reposer sur une étude consciencieuse de géographie critique.