PAR L'HOMME
Les actes essentiels du travail humain s'impriment en caractères matériels et visibles sur la surface de la terre ; et ces caractères d'un mode de l'activité humaine excluent la plupart du temps les caractères d'un autre mode : là où il bâtit une \ usine, l'homme s'interdit à lui-même de faire des plantations ; là où il trace une route, il réduit la superficie des champs ou des jardins. Ainsi les territoires habités ont comme des traits physionomiques qui reflètent la manière dont l'homme se comporte vis-à-vis de la terre. Et tout phénomène économique matériel, route ou voie ferrée, grande ville industrielle ou grande foire annuelle, appartient donc et d'abord à la géographie par le « lieu )), par le « site » où il est installé, où il se produit*.
Il est d'autres faits économiques plus subtils, — tels ces faits d'organisation de l'eau que nous venons de signaler, — qui ne laissent pas une trace aussi visible sur la surface terrestre. Ceux-ci ne doivent intéresser le géographe que dans la mesure où ils se rattachent réellement à des causes naturelles, et où ces causes naturelles les expliquent sinon entièrement du moins en partie.
Telle est la règle qui parmi les faits économiques et sociaux nous permet de faire le départ entre ce qui relève de la géographie humaine et ce qui lui échappe. Cette règle est applicable à toutes les formes du travail humain, depuis les plus élémentaires, pcche, chasse, cueillette, jusqu'aux plus compliquées.
^ J'ai développé plus amplement colle même idée (et en m'appuyant sur plusieurs citations du Prof. F. Ratzel, Tauteur de l'Anthropogéographic) dans Différences psychologiques et pédagogiques entre la conception statistique et la conception géographique de la géographie économique, etc. Études géographiques^ I, fasc. 4> notamment p. 80 et suiv.
Une sage méthode devra nous conduire à chercher les liaisons géographiques entre ces séries coordonnées maïs d'une complexité croissante là où ces liaisons présenteront la plus grande netteté et la plus grande simplicité: c'est dans les steppes herbacées immenses et continues que nous aurons le plus de chance de discerner la connexion entre les conditions géographiques initiales et les diverses formes de l'activité pastorale.
De même l'homme pour cultiver le riz travaille la terre, la nivelle, l'arrose, la submerge ; bref il institue la rizière ; et la rizière, comme expression géographique du travail humain, avec son cortège de conséquences économiques et sociales, méritera surtout d'être étudiée dans les pays, Chine, Japon, Java, etc., qui sont par excellence producteurs de riz.
L'homme, pour exploiter la houille, crée la mine : la mine est un fait qui relève de la géographie non pas seulement par les données géologiques et topographiques auxquelles elle est liée : ce monde spécial où il n'y a plus d'alternance de jour et de nuit, ni de travail et de repos, cette disposition et distribution matérielles de l'activité humaine constituent en outre un fait de géographie humaine, qui a sa suite et comme sa marque à la surface du sol ; un groupement minier ne ressemble pas à un groupement agricole. Bien plus, certains faits économiques et sociaux, se rattachant directement aux conditions matérielles de l'exploitation de la houille, devront être géographiquement observés et étudiés. Mais toutes ces différentes séries de faits géographiques se manifestent avec des caractères saillants et typiques, et leur connexion se présente avec une clarté exceptionnelle là surtout où la mine n'est pas un fait isolé, là où de nombreux faits du même ordre se trouvent rapprochés et agglomérés, en un mot, dans les grands bassins houillers.
Pareillement si Ton veut entreprendre une étude non pas technique, non pas économique, non pas statistique, mais géographique de l'industrie du fer ou de Tor, de l'industrie du
coton OU de l'huile, de l'industrie de la soie ou de la laine et de tous les faits généraux auxquels ces industries se rattachent ou qu'elles entraînent, il conviendra de faire porter principalement et d'abord son étude critique sur les points du globe où ces matières premières sont naturellement abondantes et où elles sont transportées en abondance.
Pour l'eau, nous devons nous plier à une conception toute spéciale. L'eau est le produit le plus précieux, le plus essentiel, mais qui nous est en certaines zones du globe distribué si largement que nous n'avons aucun effort à faire pour en jouir : il se trouve souvent distribué sous la forme de pluie, c'est-à-dire sous la forme qui nous permet de l'utiliser directement, sans que nous ayons aucun travail à fournir.
A l'inverse de ce qui survient pour la plupart des autres produits naturels, l'activité de l'homme qui se propose d'exploiter l'eau, cette richesse souveraine, est exceptionnellement intense, et, disons le mot, Vindustrie de l'eau est particulièrement originale, là où l'eau est rare. Et toutes les manifestations géographiques du travail humain relatif à l'eau se présentent avec une netteté et une singularité d'autant plus expressives que l'eau est plus parcimonieusement fournie par les causes naturelles*. C'est dans les déserts que l'effort de l'homme en vue de l'utiUsation de l'eau est le plus ingénieux et le plus conscient ; c'est dans les régions arides et désertiques que Teau a créé ces formes d'agglomération humaine et ces manifestations concrètes du travail humain qui appartiennent exclusivement et en propre à l'eau comme cause géographique : les Oasis,
Le désert est un terme général qui recouvre des réahtés variées ; on peut en un sens l'appliquer à tous les faits géogra-
^ Le travail humain relatif à l'eau est aussi exlraordinaircmcnt intense dans les territoires où Tcau est surabondante et où toute culture et tout rtablissemcnt humain sont d'abord subordonnés au dcsscchemcnt ; mais il s'agit alors de la lutte contre l'eau, et non plus de la conquête de l'eau.
II^TRODUCTION 7
phiques qui vont de la simple « région aride »* ou de la steppe saline plus ou moins dense jusqu'aux plaques rocheuses des plus infertiles (( hamadas » . Tous ces types de territoires ont un caractère géographique commun, Tinsuffisance plus ou moins complète des ressources en eau douce. Et comme Teau douce est indispensable à la plupart des plantes et des animaux ainsi qu'à riiomme lui-môme, le désert est plus ou moins défavorable au développement de la végétation et de la population animale ou humaine. Lorsque le désert est couvert d'une végétation suffisant à la nourriture de certains animaux, tels le chameau et le mouton, les hommes peuvent y vivre à la condition de se faire nomades et de se transporter d'un pâturage à un autre à la suite de leurs troupeaux, et aussi à la condition supplémentaire et expresse de trouver çà et là, à des distances plus ou moins grandes, soit des sources, soit des puits qui leur procurent l'eau douce dont ils ne peuvent se passer. Ainsi les longs parcours traditionnels des nomades sont dans les déserts Ués à des lignes de puits, à des points d'eau. Mais d'autres groupes d'hommes sont encore plus étroitement et exclusivement liés à l'eau, ce sont les cultivateurs qui ont pu en certaines places du désert faire produire à la terre des plantes déterminées en profitant de ressources en eau plus constantes ou plus considérables : ceux-là ont fixé leurs demeures et leur activité dans le voisinage immédiat de l'eauhienfaisante : ce sont les sédentaires, les habitants des oasis.
Nomades et sédentaires dans les déserts sont « attachés » à l'eau plus manifestement que partout ailleurs ; le point d'eau
* D'une manière générale nous adoptons l'expression de a région aride » dans lo sens où la prennent les Américains du Nord : « Arid Région », région qui est sèche dans son ensemble mais qui ne comporte pas en toutes ses parties l'aridité absolue du désert proprement dit, et qui peut même comprendre des îlots assez considérables de prairies ou de forets. V^oir Jean Bru.mies, Los irrigations daiis la o Région aride » des États-Unis, yi/î/ï. de f(éog., IV, 189/4- 1895, p. 12. « Région aride » est une expression géographique fort commode pour désigner dans tous les continents la zone intermédiaire qui établit le passage entre la « prairie » et le « désert ».
est le centre d'attraction inévitable ; tout gravite autour de Teau.
Le sédentaire qui ne vit que par Teau conçoit toute richesse et toute puissance comme indestructiblement unies à Teau. Même vaincu, asservi, persécuté par le nomade, le sédentaire consent à subir en orge et en dattes les prélèvements les plus ruineux, et il se console vite en regardant Teau de Vain qui jaillit encore ou l'eau qui coule encore dans la seguia de son jardin dévasté ; il a le sentiment que l'avenir lui reste. Et de son côté, le nomade, dominateur du désert, tourne ses ambitions et ses convoitises vers l'oasis verdoyante ; tous ses rêves de conquête, tous ses plans de brigandage assiègent ces centres privilégiés où l'eau permet la culture. Bien plus, sa vie errante est comme enfermée entre les limites précises que l'eau lui impose ; le pasteur-chamelier s'efforce d'atteindre chaque soir un puits où il lui soitpossible de s'abreuver ; l'eau — et non pas la distance, et non pas les heures de marche — fixe les étapes ; et cela explique la disproportion énorme de certaines étapes consécutives. Les nomades ont encore besoin d'échanger la laine ou le sel contre des dattes ou des céréales ; les centres d'échange, les marchés, ce sont les oasis ; et toute la vie de ces nomades, qui paraît au premier abord la vie dans l'aridité sèche du désert, est pour ainsi, dire encadrée par l'eau ; les haltes presque quotidiennes auprès d'une source ou d''un puits, les visites saisonnières aux marchés des oasis, souvent le séjour prolongé dans le voisinage de ces marchés, tels sont les jalons qui marquent fatalement les voyages du nomade et qui en expliquent la fidèle et monotone répétition.
Combien de faits de géographie humaine se trouvent ainsi avoir l'eau pour cause première et condition exclusive 1 Au désert la distribution de l'eau règle plus impérieusement que partout ailleurs l'activité capricieuse de l'homme. Nous n'avons pas l'ambition de traiter de l'ensemble de ces faits multiples ; nous bornerons rigoureusement notre étude pour avoir le droit
de pousser plus loin notre analyse. Nous éliminerons tout ce qui concerne les nomades. Et si nous observons les sédentaires des oasis, ce ne sera point pour étudier Factivité totale de ces petits mondes disséminés — disséminés dans les régions arides et désertiques et séparés les uns des autres à la manière des îles dans la mer — , mais pour chercher en ces points privilégiés de culture, et pour établir si possible d'une manière exacte et bien délimitée dans quelle mesure cerl^iins faits économiques d'organisation et de réglementation de Teau sont plus ou moins dépendants des conditions naturelles \
Ainsi sommes-nous amenés a examiner comment se répartit et comment s'organise l'activité humaine qui aTeau pour objet dans les steppes sèches et dans les déserts, là où Thommc n*a pu subsister et s'établir a demeure que par le moyen de l'irrigation, — et là en conséquence où la vraie richesse n'est pas la terre, mais l'eau.
m. QUELLES SONT LES ZONES ARIDES ET DÉSERTIQUES QUI ONT ÉTÉ CHOISIES POUR CETTE ÉTUDE? QUELS SONT LES RAISONS ET LES AVANTAGES DE CE CHOIX ?
La Méditerranée, nappe d'intense évaporation, aux contours irréguliers, coupée de presqu'îles et d'îles, mais d'une superficie totale d'environ 3 millions de kilomètres carrés, détermine une sorte de département climatique qui mérite d'être regardé comme une région relativement indépendante, la région méditerranéenne. Sans la Méditerranée, les influences désertiques du Sahara se feraient sentir jusqu'à une latitude plus
^ Nous avons ailleurs essavc de monlrer par l'exemple comment pourraient être entendues des études plus complètes de géographie humaine concernant les oasis sahariennes : voir Les Oasis du Souf etdu M'zab comme types d'ctublisscmcnts humains, La Géographie, i5 janvier et i5 mars 1902.
septentrionale et, comme en Asie, le désert s'avancerait davantage vers le Nord * .
Par opposition avec notre climat de TEurope. occidentale et centrale, le climat méditerranéen nous parait surtout marqué par une certaine siccité et par une grande sérénité ; et ces caractères réels du climat méditerranéen se traduisent par des formes de végétation buissonneuse qui se retrouvent sur tout le pourtour continental de cette mer^ Mais en vérité la Méditerranée a cette signification climatique principale d'offrir une grande surface d'évaporation en une zone qui serait naturellement encore bien plus sèche : il convient en effet de ne point oublier que l'atmosphère des pays méditerranéens jouit en général d'une forte humidité relative, et que le climat méditerranéen se trouve caractérisé par des pluies d'hiver qui sont même — nous le verrons — en certains cas et en certains lieux assez abondantes ®.
En somme, les cuvettes disparates qui se suivent de l'Ouest à l'Est entre l'Europe et l'Afrique ont été heureusement reliées et unifiées par les eaux qui les ont envahies et remplies; et cette mer intérieure, modératrice des excès de chaleur et de froid comme toute nappe Hquide, et fournissant à l'atmosphère échauffée une quantité salutaire de vapeur d'eau, joue avant tout le rôle climatique d'atténuer les contrastes et d'adoucir la transition entre l'Europe arrosée et l'Afrique désertique.
Qu'on se libère maintenant de la séparation nominale entre Europe et Afrique qu'une invincible tradition historique impose
^ La Méditerranée joue d'ailleurs ce rôle au détriment de la zone actuellement soumise aux influences désertiques, au détriment des espaces sahariens : Voir ScHiRMBR, Le Sahara, p. 67, 68.
^ Vidal de la Blache, Des rapports entre les populations et le climat sur les bords européens de la Méditerranée, lievue de géographie^ XIX, i88(), p. ^la et suiv.
^ « Le régime des pluies n'est pas tout à fait semblable dans la partie septentrionale et dans la partie méridionale du bassin... Au Nord, les plus fortes quantités de pluie tombent au printemps et surtout en automne ; dans la partie méridionale, c*est en hiver ». Vjdal de la Blache, Des rapports entre les populations, etc., p. 4o3.
INTRODUCTION ii
si fortement à notre esprit, qu'on réagisse contre les conceptions géographiques issues de la continuité ou de la discontinuité continentales et qui ont par ailleurs une si légitime importance, en un mot qu'on envisage surtout les faits climatiques, on verra se dessiner notamment dans la Péninsule ibérique et dans les pays de l'Atlas une double tranche d'Europe et d'Afrique qui manifestera ce passage des zones très arrosées aux zones tout à fait désertiques.
Cette zone intermédiaire est coupée en deux par les eaux de la Méditerranée occidentale : mais de part et d'autre se dressent également de fortes masses continentales, Mcseta ibérique et système de l'Atlas ; de part et d'autre s'étendent des steppes qui couvrent de vastes territoires d'un seul tenant. De part et d'autre, au milieu de ces steppes se rencontrent des enclaves de culture humaine liées à la présence et à l'utilisation raisonnée de l'eau *.
11 ne convient pas d'introduire dans l'étude critique des faits terrestres des « unités » naturelles plus simples et plus nettes qu'elles ne le sont dans la réalité ; mais il est indiscutable qu'il existe, moitié en Espagne, moitié en Berbérie, une zone dont les provinces diverses se trouvent logiquement associées et juxtaposées, et où toute une série de transitions ménagées — simple zone de taches arides, zone de désert discontinu, zone complètement désertique — se trouvent représentées.
^ « L'Andalousie et le Maghreb africain se ressemblent el s'allircnt. Entre ces deux contrées dont les rives se regardent, il y a des relations manifestes de structure, de climat, de végétation. Sur l'un et l'autre bord l'homme rencontre les mêmes conditions naturelles d'existence ; là comme ici, c'est à l'aide des mômes soins, des mêmes procédés d'irrigation qu'il peut lutter contre l'aridité du sol ; il se retrouve en un mot chez lui ». Vidal de la Blache, États et nations de l'Europe, p. 38^i. — Voir aussi Theobatd Fischer, Studien ûber das Klima der Mittelmeerlaender, Pet. Mit. Erg., nr. 58. — Quelques-unes des plantes du Sud de l'Espagne sont aussi fréquentes en Espagne que dans le Nord de l'Afrique, et comme le fait très judicieusement remarquer Moritz VViLLKOMM, on n'est pas plus autorisé h dire qu'elles sont venues d'Afrique en Espagne que d'Espagne en Afrique : voir Grundzuege der Pllanzenverbreitung auf der ibcrischcn IlaLbinsel, p. 3a4.
Ainsi, pour notre dessein qui est de coordonner certains faits économiques par rapport aux conditions naturelles, Vensemble considéré a l'avantage d'allier une réelle unité ou mieux une réelle continuité géographiques à une abondante variété de ca^ géographiques. Ce champ d'observation est en définitive assez homogène et assez nuancé pour que notre travail puisse avoir une réelle portée.
Nous ne prétendons pas énumérer et étudier en détail dans les zones arides et désertiques de l'Espagne et de l'Afrique du Nord toutes les oasis d'irrigation, tous les cas particuliers ; il ne s'agit de dresser ni un catalogue des lieux où l'irrigation est établie, ni une liste des travaux exécutés : nous voulons étudier l'irrigation et non les irrigations, c'est-à-diie que nous avons uniquement recherché comment se pose et comment a été résolu le problème de l'irrigation, quelles étaient les données du problème et de quelle manière, par quels types divers d'organisation l'homme a correspondu aux données géographiques. Nous avons dû choisir, grouper et comparer les cas géographiques les plus typiques, et pareillement nous n'avons dû retenir que les principaux types de distribution, de répartition et de réglementation de l'eau.
Ces problèmes complexes de l'irrigation ont été jusqli'ici étudiés par divers spécialistes légitimement préoccupés, soit du cas hydrologique, soit de l'œuvre technique, soit de la solution législative, et non pas de la connexion géographique entre les causes naturelles, la fin poursuivie par l'homme et les moyens employés. Nous pourrions citer des ouvrages de premier ordre où les faits qui vont nous occuper ont été traités sinon de la manière la plus inexacte, du moins la plus incomplète.
Pour mener à bonne fin cette étude nouvelle, j'ai dû aller moi-même étudier les faits sur place : c'était le seul moyen de pouvoir tirer quelque parti même des meilleurs documents.
Le présent volume résulte des observations faites au cours
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de plusieurs voyages. Je suis allé en Espagne pour la première fois en iSgd-iSgS*; j*ai patiemment étudié toute TAndalousie, depuis Ubeda et Gazorla jusqu'à Càdiz, Tarifa et Algcciras, depuis Huelva et les limites du Portugal jusqu'à Grenade (Granada), Guadix et Motril, piiis les contrées orientales d'Almerîa jusqu'aux Pyrénées, en passant par Huércal-Overa, Lorca, Murcie (Murcia), Carthagène (Cartagena), Elche, Alicante, Albacete, Alcoy, Valence (Valencia), Castellon delà Plana, Tarragone (Tarragona), Barcelone (Barcelona), Saragosse (Zaragoza), etc. ; c'est de ce premier voyage de six mois en Espagne que date l'idée première du travail présent. Je suis revenu une seconde fois en Espagne en 1900, et j'ai tenu à revoir et à examiner spécialement les oasis d'irrigation qui offrent le plus de singularités : Alicante, Elche, Lorca, Almeria, Grenade, etc^
J'ai consacré d'autre part les premiers mois de l'année 1900 à l'étude des irrigations de l'Algérie-Tunisie ; chargé d'une mission scientifique par le Ministère de l'instruction publique, j'ai visité de la fin de décembre 1899 au mois d'avril 1900 les centres les plus importants et les plus caractéristiques du pays de l'Atlas, depuis Tlemcen et Sidi-bel-Abbès dans la province
* J'étais alors pensionnaire de la Fondation Thiers, et c'est grâce aux fonds spécialement destinés avec une intelligente libéralité aux voyages scientiGques que j'ai pu mettre mes projets à exécution ; qu'il me soit permis d'exprimer ici ma gratitude à ceux qui avec tant de dévouement ont créé une institution si généreuse.
^ Je dois des remerciements exceptionnels à un géographe bien informé, M. Rafaël Torres Gampos, qui a été pour moi non seulement un ami très complaisant mais un guide avisé. Grâce à ses recommandations, j'ai pu m'entretenir en 1894- 1895 avec trois hommes, morts aujourd'hui, et auxquels la géographie de l'Espagne est redevable de grands et bons travaux, Goello, Federico de Botella y DE HoR2<os, et Fcmandez de Gastro, le directeur de la carte géologique, ainsi qu'avec divers spécialistes, les géologues Mallada et Macpherson, le botaniste Blas LAzaro é Iviza. Des ordres émanant de divers ministères m'ont permis dans les provinces de poursuivre une enquête détaillée auprès des ingénieurs des mines, des ingénieurs agronomes, ainsi que des gouverneurs civils (préfets) et des alcades (maires). Parmi les nombreux fonctionnaires que j'ai pu ainsi aborder et consulter, je veux mentionner M. José Pérals, ingénieur des ponts et chaussées, à Grenade. A Madrid j'ai encore recueilli de précieuses informations auprès de M. Arcimis, directeur de l'Observatoire, et de M. Sitces, directeur général des douanes.
i4 INTRODUCTION
d'Oran jusqu'à Sfax dans le Sahel tunisien. Je suis même aile par delà le pays de l'Atlas, d'une part jusqu'à Touggourt et jusqu'au Souf et de l'autre jusqu'au M*zab, groupes d'oasis qui marquaient vers le Sud la limite de la tâche que je m'étais assignée ^ .
Tous ces voyages m'ont convaincu encore plus que mes études préalables de la complexité et de la diversité des problèmes géographiques concernant l'irrigation, et de la perplexité où l'on se trouve fréquemment si l'on veut en faire la
^ Ma qualité de « chargé de mission » m*a valu un accueil très précieux soit auprès du Gouvernement général de rAlgcrie, où j'ai vu à diverses reprises M. le capitaine (aujourd'hui commandant) Levé et M. de Peyerimhoff, soit auprès de la Résidence de Tunis, et a grandement facilité mes voyages dans le Sud. Je tiens à noter ici quelle aide inappréciable, au point de vue des informations comme au point de vue de l'organisation pratique do mon voyage, m'a été prêtée par M. A.ugustin Bernard, professeur de géographie à l'École des lettres, et parle capitaine (aujour^ jourd'hui commandant) Lacroix, directeur du service des Affaires indigènes. — Parmi les hommes compétents qui m'ont encore renseigné d'une manière très profitable sur les questions d'irrigation, historiques ou actuelles, je dois au moins nommer : à Alger môme, M. A. Flamant, ingénieur en chef des ponts et chaussées, M. FiciiEUR, professeur de géologie à l'École des sciences, M. G.-B. -M. Flamand avec lequel j'ai eu la bonne fortune de m'entretenir à son retour d'In-Salah, M. GsRLL, professeur à l'École des lettres, M. Boulogne, M. Luciani et M. Martin, M. Maupas, bibliothécaire et M. Sachet, sous- bibliothécaire à la Bibliothèque nationale d'Alger; à (iOnstantine, M. Godard, ingénieur des pont^ et chaussées; à Tunis, M. Serre, attaché à la résidence, M. Boulle, ingénieur directeur du service de l'hydraulique agricole, et M. Charles Vacherot, professeur au lycée et colon; à M'sila, M. Bri'guier-Roure, administrateur de la commune mixte ; à Batna, M. Jus ; à Orl('ans>illc, M. le sous-préfet Rknou ; et à Sidi-bel-Abbès, M. le maire Bastide; puis dans le Sud, à Touggourt, iM . le commandant Pujat et M. le capitaine de Sl'sbielle ; à El Oued, M. le lieutenant Gascuel; et & Ghardaïa, M. le capitaine Gauvet. — M. Georges Rolland m'a procuré le moyen de visiter en détail les belles oasis qu'a créées la Société agricole et industrielle du Sud-Algérien ; j'ai séjourné à Ourir et àSidi-Yaya et sous la direction de M. Bonhoure et de M. Cornu, représentants de la Société, j'ai visité et examiné en détail toutes les cultures et tous les travaux entrepris dans les trois oasis d'Ourir, de Sidi-Yaya et d'Ayata. — Le frère de M. Fernand Foureau que j'ai rencontré à Biskra m'a également facilité mon voyage dans les Ziban, où j'ai visité plusieurs des oasis qui ont été achetées et rénovées par une autre Compagnie française, la Société de l'Oued-Rir'. — En Tunisie, M. Marius Idoux, professeur au lycée de Tunis, m'a dispensé d'un voyage à l'ile de Djerba en me communiquant au mois de mars igoodes renseignements très précis et en voulant bien au cours d'un plus récent voyage recueillir à mon intention de nouvelles informations.
INTBODVCTWS i5
critique géographique d'après de simples documents ; j'en ai conclu résolument qu'il était plus sage, plus conforme à l'esprit scientifique de parler seulement ici des régions que j'ai pu moi-même visiter et étudier. Il va sans dire que j'ai beaucoup profité des travaux d'autrui et que sans ces travaux, quelque quinze mois de voyage n'auraient pu suffire à l'étude actuelle: mais je puis affirmer que j'ai contrôlé par moi-même tous les faits essentiels sur lesquels je m'appuie.
En vertu de cette conviction et de ce scrupule j'ai éliminé la province méditerranéenne du Maroc qui est, on le sait, difficilement abordable et que j'ai à peine abordée; et quant aux renseignements concernant les détails de l'irrigation ils sont assez imprécis pour qu'on m'approuve d'avoir renoncé à m'en servir*.
Si la zone que j'ai observée, — Espagne aride et Berbérie ^ aride, — offrait cet intérêt, pour moi essentiel, de fournir des types très variés, il convient toutefois de ne point oublier que plus on s'avance vers le désert absolu, vers le désert dépourvu de toute végétation spontanée, plus les problèmes de l'eau et de l'irrigation deviennent captivants. Avec les oasis si originales du Souf et du M'zab, nous avons vu des types curieux d'oasis du vrai désert. Nous étions là en plein Sahara. Et puisque nous étions conduits à étudier ces formes de l'industrie de l'eau en des oasis proprement désertiques, nous avons voulu compléter cette étude de géographie comparée en soumettant au
^ D*aillcurs les faite concernant l'irrigalion sont surtout importants et intéres* sants dans la province atlantique du Maroc, du côté de Marakkech et de Demnat au pied de TAtlas, et pourraient surtout le devenir dans cette riche bande des « terres noires » sur laquelle Theobald Fischer nous a si utilement renseignes : Wissenschaflliche Ergebnisse ciner Reise im Atlas- Vorlande von Marokko, Pet. Mit., Ergaenzungsheftt n' i33. — Sur le Maroc méditerranéen, « l'un des pays les plus inconnus du globe », voir quelques pages très expressives de René Pi:«on, Le Maroc et les puissances européennes, Revue des Deux Mondes t i5 février 1902, p. 782, 785, 790, 791.
i6 INTRODUCTION
même examen de critique méthodique la plus fameuse, la plus étendue, la plus importante, la plus riche, et en même temps la plus spéciale de toutes les oasis de l'Afrique du Nord, TEgypte. Puisque nous parlions de l'irrigation dans l'Afrique du Nord, il nous a paru que d'introduire à la suite de ces études l'étude de ce type exceptionnel serait un heureux complément au point de vue de la méthode, et que de montrer la même conception géographique permettant d'expliquer l'évolution récente des faits relatifs à l'irrigation égyptienne serait pour nous la meilleure des conclusions. — Une autre mission scientifique du Ministère français de l'instruction publique et un autre voyage de quatre mois en 1899 m'avaient permis d'aller étudier sur place le problème de l'irrigation dans cette terre classique, fécondée par le flot annuel du Nil*.
^ J'ai choisi le Caire comme centre d'études et de travail ; c'est là que sont les bibliothèques, les Sociétés scientifiques, notamment l'Institut égyptien où j'ai été particulièrement bien accueilli par le bibliothécaire, M. Vidai.. C'est là aussi que sont les ministères : j'ai pu, grâce aux recommandations de M. Cogordan, agent diplomatique et ministre plénipotentiaire de la République française, etde M. Nicouk BEY, directeur des chemins de fer au ministère des Travaux publics, m'cntrctenir avec M. le major Brown, directeur général du Service de l'irrigation, et obtenir par lui communication de divers rapports et documents officiels.
J'ai trouvé un accueil aussi agréable que précieux auprès de M. E. Bouteron, l'un des trois commissaires (le Commissaire français) de l'Administration des domaines. C'est grâce à lui que j'ai pu compléter mes études d'ensemble sur les irrigations en Egypte par des observations très précises ; j'ai pu aller passer plusieurs jours dans des exploitations agricoles rele>ant de l'Administration des domaines: i^ à Korachieh, dans le centre du Delta; 2° à Sakha plus au Nord dans le Delta; 3" dans le Fayoum méridional. De tels séjours, dans des villages, en pleine campagne, m'ont beaucoup appris. Et je tiens à remercier très vivement M. Bouteron ainsi que M. Piot bey, MM. les ingénieurs Colani et Souter et MM. les MoufTélichs qui m'ont fourni de si nombreux et de si précieux renseignements.
Au Caire également, j'ai eu la bonne fortune de rencontrer M. le prince Auguste d'Are.nberg. président de la (Compagnie du canal de Suez, qui m'a présenté à M. QuELLENEC, ingéuicur en chef de la Compagnie à Ismaïlia, et qui devait ainsi me procurer le moyen de poursuivre mes éludes de la façon la jilus instructive et la plus profitable dans toute la zone quiavoisinc le canal.
Du Caire, comme centre, j'ai donc a rayonné », allant successivement faire des excursions ou des séjours : i^ dans le Delta, d'abord à Sakha et à Korachieh, puis à Benha, à Alexandrie (y compris Ramleh, Aboukir, le Meks), à Zagazig, Man-
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Ainsi ce travail comprendra trois parties : Espagne, Algérie-Tunisie, Egypte. — Puisque noire méthode n'était pas de tout dire, et puisque ces trois régions offraient et garantissaient à l'observation une collection aussi riche de territoires irrigués, petits et grands, cet ensemble nous a paru répondre d'une manière très satisfaisante aux exigences d'une véritable étude de géographie comparée.
Nous voulons ajouter que dans ces trois pays l'avenir d'intérêts européens considérables est lié au problème de l'irrigation, que dans ces trois pays l'irrigation est même sans doute le problème économique de la plus pressante actualité. Dans ces trois pays l'irrigation a été l'objet de discussions très sérieuses et de tentatives sinon toujours très heureuses du moins raisonnées ; et dans ces trois pays la question est encore ouverte, la question est pendante : les peuples européens, maîtres de ces terres, ont d'abord le devoir d'observer ce qui est; mais leur tâche ne se borne pas à cette observation : ils doivent encore
sourah et Damiettc, au lac Menzaleh ; 3^ dans la région du canal de Suez (Suez et Port-Tewfik, Ismaîlia et Port-Saïd); 3° dans le Fayoum (j'ai visité à peu près tout le F'ayoum, d*El Lahoun au Birket Karoun et de Sanourès jusqu*au désert vers le Sud, jusqu'aux ruines de Kasr-el- Karoun ; j'ai naturellement plusieurs fois séjourné à Medinet) ; 4° dans toute la Moyenne et la Haute-Egypte (j'ai remonté le Nil jusqu'à la première, puis jusqu'à la seconde cataracte ; je me suis arrêté au seuil même du Soudan égyptien, à Wadi-Halfa, limite dernière que Lord Kitchener permit alors d'atteindre; je suis remonté par le fleuve, en bateau, du Caire à Assouan ; je suis revenu par la ligne ferrée ; j'ai fait divers arrêts et séjours, en particulier à Assiout et à Assouan ; c'est à Assouan que j ai pu observer de près les ilôts granitiques delà première cataracte, observations qui ont fait l'objet d'une communication à rAcadcmie des sciences (voir Sur les marmites des îlots granitiques de la cataracte d'Assouan (Haute-Egypte), C. /?. Acad, Se. y 7 août 1899; ^^ aussi De vorticum opéra, Friburgi Helvetiorum, 1902).
Je no veux pas terminer ce résumé succint de mes courses en Egypte, sans nommer deux hommes bien connus: un Allemand et un Anglais: M. le Prof. Sgiiwei.?hfurtii, l'explorateur africain, et M. l'ingénieur Wii.lcocks qui a été le principal artisan des travaux exécutés par les Anglais depuis i5 ans en matière d'irrigation. J'ai pu m'cntretenir plusieurs fois avec l'un et avec l'autre ; ils m'ont fourni beaucoup de renseignements utiles, et ont donne à plusieurs des idées que j'exprimerai plus loin et que j*ai eu l'occasion de leur exposer une approbation qui a été pour moi une importante confirmation de mes vues personnelles.
Brvmies. a
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continuer l'œuvre commencée, — la sauvegarder, la corriger ou la parfaire — ; et de mon enquête très objective, d'autres pourront tirer, je l'espère, quelques conclusions pratiques et profitables.
Est-il besoin de dire enfin que je n'ai pas songé à répéter ici les excellents travaux spéciaux se rapportant aux irrigations dans ces trois pays et dus à des hommes d'une compétence technique reconnue, tels les Aguas y Riegos de LIauradô, ou VEgyptian Irrigation de W. Willcocks?
Par raison de méthode je me suis également interdit de reprendre dès le principe tous les problèmes géographiques que je rencontrais sur ma route et qui auraient pu jusqu'à un certain point s'introduire en mon sujet : je n'ai eu ni la pensée ni la prétention de recommencer le Sahara de Schirmer, V Hydrologie du Sahara algérien de G. Rolland, ou VIberische Ilalbinsel de Theobald Fischer.
De même par raison de méthode, j'ai rigoureusement subordonné l'illustration au texte ; j'ai exclu tous les clichés usités de villes ou de paysages connus, pour concentrer l'illustration sur quelques vues typiques et représentatives qui fussent en vérité des « notes géographiques » et des démonstrations du texte.
Encore un coup, j'ai eu le ferme dessein de ne pas faire une étude complète des régions dont je parle, mais d'indiquer ce qui dans leur économie générale explique les faits dont je voulais m'occuper. Abordant ainsi, en géographe, d'une manière synthétique et comparée un sujet si considérable et si délicat qui a fourni pour chacun des trois pays considérés le sujet et la matière de traités fort détaillés, j'ai eu l'ambition première de faire court.
Frihourgt le i**»" mars 1902.
DANS LA PÉNINSULE IBÉRIQUE ET DANS l'aFRIQUE DU NORD