‹ L'irrigation, ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans la Péninsule Ibérique et dans l'Afrique du NordChapitre 19 sur 58 · MASSIFS LITTORAUX, PLAINES ET HAUTES PLAINES DU TELL. SAHEL TUNISIEN · texte numérisé non relu

MASSIFS LITTORAUX, PLAINES ET HAUTES PLAINES DU TELL. SAHEL TUNISIEN

L'irrigation en Grande-Kabylie.

La Grande- Kabylic mérite à tous les points de vue d'être examinée à part. C'est un massif saillant, indépendant, qui se distingue nettement de tout ce qui l'entoure, sorte de môle enveloppé par la mer de l'embouchure de l'oued Boudouaou au golfe de Bougie. Il s'élève jusqu'à une altitude (Lella Khcdidja, 2 3o8 mètres) que nous retrouvons seulement au Sud, dansl'Aurès. L'érosion a été, en Kabylie, plus active que partout ailleurs ; la topographie se présente sous des aspects plus accidentés, plus tourmentés, plus raides ; ici les eaux ont été des agents plus puissants qu'ailleurs du modelé.

Ce massif, comme nous l'avons vu, se trouve être la région la plus arrosée de toute l'Algérie ; les eaux sont partout très abondantes. Les neiges couvrent durant l'hiver les cimes du Djurjura que les Kabyles appellent Adrar Bdudfel (la montagne de la neige), et constituent une réserve précieuse pour les mois qui suivent l'hiver. Enfin la topographie qui fait couler les eaux sur des pentes raides en permet une facile et heureuse distribution.

La population est, en Grande-Kabylie, plus dense qu'ailleurs, et elle est, moins qu'ailleurs, mélangée d'éléments euro-

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péens1. On sait que les Kabyles ont été parmi les indigènes de l'Algérie septentrionale les derniers à accepter notre domination ; et ce sera pour nous un précieux avantage en ce qui regarde les irrigations que de pouvoir étudier en Kabylie une province naturelle qui a gardé une réelle originalité ethnique et une réelle indépendance sociale. De toute la zone littorale, c'est le seul point où les eaux aient presque complètement échappé à l'influence dominatrice du vainqueur2.

Comment donc dans cette région à tant d'égards particulière les eaux sont-elles utilisées et distribuées en vue de la culture ?

Et d'abord, remarquons-le, les cultures de la Kabylie sont très soignées ; elles sont poussées avec persévérance jusqu'à la limite supérieure extrême des arbres fruitiers. Les villages sont situés sur les crêtes, sur les dos des collines ; les petites maisons de pierres aux toits couverts de tuiles sont serrées les unes contre les autres et forment des lignes harmonieuses qui suivent et soulignent les ondulations des crêtes. Or, c'est de ces villages haut perchés que descendent tous les jours jusqu'aux fonds des vallées ces populations sédentaires et laborieuses qui ne laissent pas un pouce de terre inutilisé 3 ; partout la terre est retournée

1 D'après le recensement de 1896, l'arrondissement de Tizi-Ouzou avait plus de 100 habitants par kilomètre (io3,6). Voir la carte Densité de la population par arrondissement à 1 : 4 000 000, dans Questions diplomatiques et coloniales, iep septembre 1900, carte 1. — Les Kabyles, on le sait, sont des Berbères: quand on parle des Berbères, il faut toujours renvoyer à l'Histoire des Berbères d'iBN Khaldouk, et il convient de relire le chapitre: « Des talents que la race berbère a déployés, etc., » — pages éloquentes que l'auteur a ajoutées à son ouvrage terminé et qui ont tout à la fois le ton d'un panégyrique et d'une oraison funèbre ; dans la traduction de Slane, voir I, p. 198 et suiv.

2 Les eaux ont d'autant plus échappé aux lois françaises que même la propriété foncière n'a pas été soumise en Kabylie à la loi de 1873, et que les immeubles continuent à être « régis par la loi musulmane et les coutumes locales ». Voir M. Layivaud, Notice sur la propriété foncière en Algérie, p. 128.

3 Sur les inconvénients économiques de cette position des villages kabyles situés loin des sources, et sur la nécessité de déplacer certains villages, voir un très curieux document rédigé par des indigènes (ou du moins présenté par eux à la session de 1901 des Délégations financières algériennes), dans les Procès-verbaux des délibéra-

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et labourée ; dans les fonds, des cultures d'orge ; partout des potagers, et principalement beaucoup d'arbres espaces auxquels sont apportés, on le devine, de multiples soins particuliers et si l'on peut dire individuels1 ; les caroubiers, les chênes à glands doux, les chênes verts, et surtout les oliviers et les figuiers montent jusqu'à 900 et 1 000 mètres d'altitude sur les versants qui environnent Michelet (1 200 mètres). Rien n'est perdu de ce que produit la terre : les grands frênes sont ébran-

tions, p. i377-i38i. — Il importe encore de mentionner que surtout sur le versant Sud du Djurjura, les Kabyles s'éloignent des villages pour plusieurs semaines, afin d'assurer la nourriture des animaux qu'ils élèvent (qu'ils élèvent soit en vue de leurs travaux agricoles, soit pour leur propre alimentation) ; ils quittent donc leurs propriétés durant l'hiver et le printemps lorsque leur présence est moins strictement exigée par la culture. Il y a là un phénomène de migration régulière et générale qui prouve combien est complexe, variée et active la vie de certains Kabyles. Voir art. 83 du Kanoun de la tribu de Sebkha, dans E. Masqueray. Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie (Kabyles du Djurdjura, Chaouïa de l'Aourâs, Béni Mezàb), Paris, E. Leroux, 1886, in-8, xlviii -f- 326 p., p. 288 ; ou encore art. 5 du Kanoun des Achel el Oçar. Id., ibid., p. 3 18.

1 Voir ce qu'il est dit du travail à la pioche dans A. Hanoteau et A. Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, Paris, Imprimerie Nationale, et chez Ghallamel aîné. Alger, Fontana, 1873, 3 vol. in-8, 11 — |— 5i5 p., 56o p. et 464 p. , avec une Carte de la Kabylie du Jurjura, subdivision de Dellys, faite et dessinée par M. Mas, capitaine, sous la direction du général Hanoteau, à 1 : 170000, I, p. /ji3. La lecture des Kanoun reproduits en Appendices, soit dans Hanoteau et Letourneux, soit dans E. Masqueray, Formation des cités, etc., est intéressante à faire rien qu'au point de vue des travaux agricoles et des usages culturaux; on peut juger par exemple indirectement du rôle de la pioche par le nombre de fois où il est question de coups donnés avec cet instrument; art. 101 du Kanoun de la tribu des Béni-Mansour : « Quiconque a frappé avec la pioche dite gadoum paie 5o francs d'amende et quiconque a menacé du même instrument deux douros d'amende. » E. Masqueray, ouvr. cité, p. 272, etc. Les Kanoun révèlent distinctement qu'en Kabylie il y a deux modes très différents de procédés culturaux : la culture à la charrue pour les champs (céréales) et la culture à la petite pioche pour les jardins potagers (« melons, oignons, citrouilles et autres légumes », d'après art. 17 du Kanoun de la tribu des Gheurfa, v. E. Masqueray, p. 277). Pour les cultures arbustives, si développées, on se sert tantôt de la charrue (on laboure par exemple les terres plantées en oliviers) et tantôt de la pioche. Tout cela démontre la coexistence, avec une presque égalité d'importance de ces deux modes d'activité culturale : Ackerbau (culture à la charrue) et Hackbau (culture à la bêche), dont on a souvent à coup sûr faussé les rapports et exagéré l'opposition. Voir ce que nous avons dit nous-mème dans L'homme et la terre cultivée, Bilan d'un siècle, p. 33, 34-

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chés pour fournir le bois nécessaire ; les feuilles des figuiers sont recueillies avec économie pour servir durant l'hiver à la nourriture du bétail1.

Toute la Kabylie située en avant du Djurjura avec ses collines enchevêtrées et riantes, avec ses versants fertiles, avec ses fonds humides et parfois marécageux, est une Galilée, mais une Galilée admirablement travaillée et cultivée.

Les Kabyles ont un vif sentiment des intérêts collectifs ; on doit en revenir toujours à l'ouvrage précieux de Masqueray et au magnifique dossier de Hanoteau et Letourneux pour se rendre compte de la belle et solide organisation de la djemâa Kabyle. Dans la société Kabyle « partout on retrouve, à ses divers degrés, l'association solidaire, aussi bien dans les moindres intérêts de la vie privée que dans les relations de la famille, du village et de la tribu »2. « Il n'est pas d'industrie, si infime qu'elle soit, qui ne donne lieu à une société. Les enfants s'associent pour chasser aux gluaux, les femmes pour élever des canards et des poules. Autrefois des frères achetaient un esclave et le louaient pour se partager son salaire. Les musiciens sont toujours associés ; on voit des sociétés se former entre les marchands d'amulettes, les fabricants de nattes, et, qui le croirait ? entre des médecins » \ « L'association est l'âme et la vie de la Kabylie »4. Et la djemâa (qui correspond d'ordinaire à un village), assemblée « virtuellement composée de tous les adultes capables déporter les armes, mais dirigée le plus sou-

* On a dit spirituellement que les arbres et spécialement les figuiers constituaient les « luzernières kabyles ».

2 Hanoteau et Letourneux, ouvr. cité, II, p. 2. E. Masqueray, dans son ouvrage sur la Formation des cités, etc., donne en Appendice 9 Kanoun des tribus de l'oued Sahel. Dans l'un d'eux, nous lisons un article qui caractérise bien cette solidarité effective des habitants d'un même village : « Tous les habitants d'un village doivent assistance au constructeur d'une maison, en ce qui concerne le toit, les traverses et le mortier. » (Ivanoun de la tribu des Béni-Mansour, dans Masqueray, p. 273).

3 Hanoteau et Letourneux, II, p. /j83.

4 Hanoteau et Letourneux, II, p. 408.

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vent par un groupe de citoyens notables, et comme réduite, dans La pratique, à ce qu'elle a de meilleur » \ est l'expression politique et économique de la communauté de village : la djeinâa se réunit au moins une fois par semaine2. Les kanoun qu'ont publiés Hanoteau et Letourneux et les nombreux documents qu'ils citent nous permettent de juger nous-mêmes à quel degré la communauté surveille les actes des individus3. La principale richesse en Kabylic est l'arbre*. Aussi l'arbre est-il l'objet d'une réglementation extraordinairement sévère ; dans presque toutes les tribus de la montagne, le propriétaire est obligé de planter un certain nombre d'arbres : « Celui qui ne plante pas chaque année au moins dix figuiers paye 10 réaux d'amende » (Kanoun des Cheurfa) \

On devine sans peine que les arbres sont protégés contre les entreprises des voisins mal intentionnés par de fortes amendes. Bien plus le propriétaire est prémuni lui-même contre la tentation qu'il pourrait avoir d'arracher un arbre fruitier lui appartenant. « Un grand nombre de tribus ne permettent pas au maître d'un arbre fruitier de le mutiler, ni de l'abattre : il est sacré pour tous » G.

Parmi des populations ainsi traditionnellement façonnées à la

1 E. Masqueray, ouvr. cité, p. 5o.

2 Hanotf.au et Letourneux, II, p. 20.

3 Est-il besoin de noter que la propriété individuelle est très développée chez les Kabyles, que partout la propriété est divisée en une infinité de parcelles, et qu'il importe de ne pas confondre l'organisation collective et la propriété indivise ?

/( Voici un article de Kanoun qui le prouve péremptoirement : « Si la djemàa a résolu de faire ouvrir un chemin sur la propriété d'un particulier, ce dernier a droit au remboursement de la valeur des arbres fruitiers, mais ne reçoit pas d'indemnité pour la terre. » Art. ^i du Kanoun de la tribu des Cheurfa, dans E. Masqueray, Formation des cités, p. 275.

'6 Cité dans Hanoteau et Letourneux, III, p. 280. La djemàa s'occupe avec détail de tout ce qui se rapporte aux arbres fruitiers : « Au moment de la maturité des olives et des figues, si la djemàa a fait proclamer que nul ne pourra commencer la cueillette avant qu'elle n'en ait donné l'autorisation, quiconque contrevient à cette défense paye 4 francs. » Kanoun de la tribu des Béni Kani, dans E. Masqueray, ouvr. cité, p. 3 1 1 .

6 Voir Hanoteau et Letourneux, III, p. 279 et 280.

compréhension et à la pratique des intérêts collectifs, les eaux seront-elles l'objet d'une réglementation serrée et compliquée ? 11 semblerait tout naturel de le supposer si l'on ne tenait compte que de l'organisation sociale générale et des influences ethniques.

Mais si l'on tient compte des conditions géographiques, l'on se rappellera que les eaux sont ici presque surabondantes et que le ruissellement s'en fait d'une manière si naturelle sur ces versants rapides, qu'il équivaut à une sorte de distribution normale entre tous les propriétaires individuels de la terre. De fait, en Kabylie nous ne trouvons aucune organisation spéciale concernant l'eau ; très souvent les kanoun ne font même pas mention de l'eau ; on en pourrait citer, comme celui des villages de ïaourirt Abdallah et d'Adr'ar'Amellal, qui se préoccupent de l'ordre qui doit être observé par les femmes allant puiser de l'eau à la fontaine (art. 3), et qui sur i38 articles n'en ont pas un seul se rapportant à l'irrigation. En général, les kanoun ne contiennent aucune prescription sur ce sujet. Partout où se rencontre une fontaine l'eau en est heureusement distribuée, et lorsque cette eau doit servir à plusieurs propriétaires, une simple alternance en assure la distribution l". En principe, celui qui a dans son fonds une source a la libre disposition des eaux qui s'y trouvent amassées ou qui en découlent 2. Cette absence de règlements qui est uniquement explicable par les conditions géographiques, loin de constituer une (( lacune », doit être au contraire regardée comme une conséquence logique 3.

1 « Si les eaux retenues par un barrage arrosent deux propriétés, l'eau est partagée également entre les propriétaires inférieur et supérieur (on arrose à tour de rôle). » Kanoun de la tribu des Ait Kani, art. 69, cité dans Hanoteau et Letour-

NEUX, III, p. 425.

2 Hanoteau et Lftourneux, II, p. 2/jQ et suiv.

3 Hanoteau et Letourneux énumèrent en de longues pages cpjelques-uns des très nombreux types de contrats agricoles ou de contrats temporaires en vue de la culture (II, p. 45o-468). Voir aussi les contrats en vue de l'élevage que mentionnent plusieurs des Kanoun publiés par Masqueray, Appendice de la Formation de

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Les Kabyles sont des hommes qui savent apprécier l'eau comme richesse première; ils savent l'utiliser; ils savent habilement la conduire en des rigoles dont la pente est habilement ménagée1. Comment leurs djcmaa vigilantes et prévoyantes auraient-elles négligé de réglementer l'eau si le besoin s'en était fait sentir? Tout au contraire les Kabyles sont si peu préparés à la réglementation pour les eaux qu'ils se montrent rebelles à toute tentative dans cette voie 2. Il faut en conclure que ce sont bien le relief, la topographie, et par-dessus tout l'abondance relative des pluies qui ont rendu cette réglementation superflue et partant inutile.

cités, etc., notamment l'art, /ig du Kanoun de la tribu des Mechcdalah : « Les contrats en vue de l'élevage en commun des moutons, chèvres, bœufs et chevaux, sont limités à trois années » (Ouvr. cité, p. 298). Dans aucun de ces contrats, tels du moins qu'ils sont rapportés ou résumés par ces hommes compétents, nous ne voyons mentionner l'eau.

1 J'ai recueilli de précieuses informations : M. Boissier, colon et agriculteur à Maillot, sur le revers méridional du Djurjura, m'a raconté qu'il avait essayé de conduire sur ses terres des eaux de l'oued Sahel, dont ces terres se trouvaient assez éloignées ; un expert géomètre lui avait proposé un réseau de rigoles très compliqué ; il s'adressa alors à des Kabyles, qui, sans arpentage, sans mesurage précis et sans plan d'ensemble, mais avec un remarquable sens des déclivités et une ingénieuse perception de la manière dont la pente doit être ménagée, exécutèrent promptement un réseau d'arrosage qui au bout de deux ans n'avait eu encore à subir ni modification ni réparation.

2 Voici un fait caractéristique, inédit et authentique : Dans la vallée de l'oued Sahel, à Ighzer-Amokran, dos colons avaient obtenu une réglementation officielle des eaux qui avaient été jusque-là exclusivement utilisées par les Kabyles. Les Kabyles ont refusé de se soumettre à cette réglementation ; ils ont môme pris les armes, et on a dû céder. L'affaire a été étouffée. — D'autre part, nous lisons à propos de la Kabylie dans les Etudes sur l'aménagement et l'utilisation des eaux en Algérie, 1890 : « Les indigènes gaspillent souvent les eaux au lieu de chercher à en tirer le plus grand profit. Diverses tentatives faites pour en réglementer l'usage n'ont pas abouti par suite de l'opposition extrêmement vive des indigènes. » (P. 25). De tels témoignages sont concordants. Il convient d'ajouter, pour être strictement et scrupuleusement exact, que sur le versant méridional du Djurjura l'eau semble pourtant être l'objet de plus de règles (mais non de règlements) que sur le versant septentrional, et cela serait encore conforme aux conditions géographiques, puisque l'eau y est un peu moins abondante. Toutefois, nous n'osons sur ce point être trop affirmatif, car nous n'avons pu faire une enquête personnelle; nous renvoyons aux JVotes et pièces justificatives, E, Extraits de Kanoun Kabyles du versant méridional du Djurjura.

L'irrigation dans les plaines et hautes plaines du Tell.

La Grande-Kabylie est la seule des régions montagneuses voisines delà mer qui réunis se ces trois caractères, de comprendre une population très dense, d'être habitée par des sédentaires agriculteurs, et d'avoir encore échappé dans une grande mesure à l'influence sociale des conquérants.

Les autres régions montagneuses, voisines du littoral, sont couvertes de forêts peu peuplées et surtout de broussailles habitées seulement par des nomades ou des demi-nomades ' ; quant aux anciens nids de pirates de tout le rivage occidental, ils ne sont pas encore devenus d'importants centres d'agriculteurs.

Notre sujet ne comprenant que les centres d'irrigation, c'està-dire de culture soignée, nous devons uniquement étudier dans la région du Tell les plaines et les vallées cultivées qui comprennent d'ordinaire des plateaux plus ou moins accidentés ou des dépressions avec leurs versants : plaines basses comme la Mitidja, les bassins alluviaux de la Medjerda, les Dakhlas, etc. 2, ou plaines élevées comme les « plateaux » de Sétif ; — plaines ouvertes

1 Dans un article sur Les événements de Margueritte (Questions diplomatiques et coloniales, i5 mai 1901, p. 617-621), Augustin Bernard rappelait très heureurement les caractères spéciaux de cette « brousse » des territoires forestiers du Dahra et du Zaccar, et les conditions de vie à demi-nomades des indigènes ; il citait aussi quelques lignes «définitives » de Jules Fkrry sur cette question. — «Nous avons,

cédant à la manie assimilatrice, transporté en Algérie notre Gode forestier de 1827

L'habitation en forets, le labourage en forêt même dans les espaces vides, le pâturage en forêt, souvent indispensables à l'existence du troupeau, sont devenus délits. « (M. Wahl, L'Algérie, 3e édition, p. 371). Aussi a-ton dû dresser de i883 à 1890, en 7 ans, 96000 procès-verbaux. — Sur la question forestière, voir la déposition de M. Bizern et celle de M. Joly de Brésillon, dans : Chambre des députés, n° 18^0. Session de 1900. Procès-verbaux de la sous-commission d'étude de la législation civile en Algérie présentés par Pourqueky de Boisseuin. Paris, 1901, p. 709-712.

2 En Tunisie, le nom de Dakhla est appliqué aux plaines cultivées et fertiles situées soit dans les vallées (Dakhla de Souk-el-Arba, dans la vallée de la Medjerda), soit sur le bord de la mer (Dakhla el Mahouina, ou Dakhla du cap Bon).

vers le Nord et vers la mer comme la plaine du Sig et la plaine de P>onc, ou dépressions fermées comme la vallée du CliélifT et les bassins de Bel- A bues ou de Tlcmcen.

• Aussi bien le Tell n'cst-il pour les Arabes comme pour les" Berbères que la région cultivée; nous, Européens, nous avons prisée motde Tell et nous l'avons appliqué à une sorte de région continue, limitée et d'un seul tenant comme le sont nos divisions administratives . Le Tell, comme nos anciens « pays » de France, est une expression avant tout géographique.

Au cours de mon voyage, j'ai interrogé méthodiquement tous les indigènes avec lesquels je me suis trouvé, leur demandant avec insistance : Qu'appelles- tu le Tell ? Où commence le Tell ? Ce village ou cet autre fait-il partie du Tell ? et l'on peut affirmer que pour eux tous le Tell n'est autre chose que les régions de culture des céréales, par opposition aux terrains de pâture qui sont le Sahara ' .

En général, ces terres, où les céréales poussent en assez

1 Mentionnons ici une note intéressante d'un travail de M. Augustin Bernard, auquel nous recourons plus d'une fois : « Tell signifie la colline (plur. Tilaï). Sahara signifie primitivement blanc mêle de rouge, fauve (fém. d'ashaf), [mis le mot a signifié plaine, pays non cultivé, enfin plaine déserte : nous devons ces indications à l'obligeance de M. René Basset, directeur de l'Ecole des lettres d'Alger. Cf. Parmentier, Vocabulaire arabe-français des termes de géographie. Gongr. de l'Afas, Alger, 1881. » (Hautes plaines et steppes de la Berbérie, p. ig, note 1.) 11 faudrait encore remarquer qu'en certains points de l'Algérie-Tunisie le mot de tell sert à désigner non pas seulement la région cultivée, mais la terre elle-même ; un ingénieur agronome de Tunisie, F. Yerby, parle ainsi de la terre de la Dakhla du cap Bon : « La terre végétale est partout très épaisse ; sa profondeur dépasse toujours 5o à (io centimètres et atteint souvent im,5o, 2 mètres et même davantage Les terres franches sont abondantes, les Arabes les dénomment tell. Ils reconnaissent deux sortes de tell : le tell noir, qui est une terre riche en matières organiques, retenant facilement l'eau, est particulièrement recherché et se trouve toujours dans les lias-fonds ; le tell jaune est plus sablonneux, moins fertile. » (De Hammamel à kélibia, aperçu agricole, dans Régence de Tunis, Bulletin de la Direction de l'Agriculture et du Commer,ce, V, 1900, n° 16, p. Zi6.) Le mot de tell s'appliquerait ainsi tout à la fois à la terre elle-même et d'une manière beaucoup plus générale à la zone recouverte par cette terre — comme ailleurs, par exemple en pays russe, le mot de tchernoziom.

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grande abondance pour dépasser les besoins delà consommation locale, et où se sont installés par tradition des marchés de grains, centres d'approvisionnement pour les nomades, sont les terres qui reçoivent des pluies suffisantes et qui sont par conséquent voisines du littoral. En fait, ce sont aussi les terres qui ont été d'abord et qui sont encore entre toutes le domaine privilégié des colons européens '. De là, de notre part, une extension très naturelle de ce nom de Tell à toute la zone littorale ; de là aussi, de la part des indigènes, une confusion qui parfois se manifeste entre le Tell et cette zone qui est devenue le lieu principal de l'installation des Européens. Ces trois idées se sont ainsi mêlées sous l'étiquette générale de Tell, et non sans quelque raison2. Tout en retenant le sens premier, le sens vrai du Tell, nous verrons dans cette étude que le Tell mérite d'être séparé du reste de l'Algérie à ce triple point de vue : comme zone littorale, plus arrosée dans son ensemble que la zone des steppes, — comme zone des cultures et des marchés de céréales, — et comme

1 Au sujet de la colonisation en Algérie, voir : Gouvernement général de l'Algérie, Coup d'œil sur l'histoire de la colonisation en Algérie. Alger, Bouyer, 1878, et Ici. La colonisation en Algérie. Alger, Giralt, 1889. Nous renvoyons par-dessus tout à l'étude si consciencieuse et entendue d'une manière si géographique: II. Busson, Le développement géographique de la colonisation agricole en Algérie, Annales de Géographie, VII, 1898, p. 34-54 et pi. II. Voir aussi les excellents articles de G. Mandeville et V. Démontes, Etudes de démographie algérienne. Les populations européennes : leur accroissement, leur densité et leurs origines, Questions diplomatiques et coloniales, i5 août 1900, p. 198-211, et Ier septembre. 1900, p. 281-292 ; ces articles sont accompagnés de 11 cartes. « Dans le Tell cultivable, disent ces auteurs, les Européens se trouvent donc à peu près partout. En i856, les régions telliennes où on les rencontrait étaient des îlots épars çà et là, sans étendue, les environs d'Alger et d'Oran exceptés ; en 1896, ce sont les pays où il n'y a pas de population européenne qui sont l'exception. » (P. 210.)

2 Voici un passage extrait d'une étude consciencieuse et où l'on reconnaîtra le mélange trop confus de ces diverses idées : « On donne le nom de Tell à la région tourmentée, montagneuse, accidentée, mais labourable, fertile, arrosée par d'importants cours d'eau et colonisée par l'élément européen ; celle où le colon trouve à différentes altitudes des terres exceptionnellement productives, des richesses nahirelles considérables et des conditions climatériques analogues à celles de son pays natal. » J. Canal, Monographie de l'arrondissement de Tlemcen, dans -Soc. géogr. et arch. Oran, IX, 1889, P- ^2-

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zone ayant subi l'influence européenne d'une manière plus directe et spéciale.

Dans presque toute la région du Tell aucun fait d'organisation et de réglementation n'a échappé à l'influence des conquérants ; les faits économiques se sont trouvés modifiés par des intérêts et par les idées «importées» qui ont envahi l'Algérie en même temps que les armées françaises. Tout ce que nous pouvons étudier dans cette région n'est donc pas un retentissement authentique des causes géographiques. Si l'on avait davantage tenu compte des conditions géographiques, sans doute quelques tâtonnements et quelques erreurs eussent pu être évitées. Mais n'est-ce pas une nécessité de conquérir un pays avant de pouvoir en dresser la carte et l'étudier ?

Il nous faudra suivre ici pas à pas avec une prudence critique les curieux effets de la superposition de causes historiques générales, c'est-à-dire de mesures administratives uniformes à des conditions géographiques diverses.

Les différences entre l'Algérie et la Tunisie considérées au point de vue des irrigations. — Cestici qu'il conviendrait, semble-t-il, d'établir une grande différence entre l'Algérie et la Tunisie. La Tunisie a dû subir notre influence depuis beaucoup moins de temps, depuis moins d'un quart de siècle. Et surtout on a profité en Tunisie de l'expérience acquise sur la terre voisine ; on n'a pas essayé de façonner et de transformer cette partie extrême du Maghreb selon les mêmes conceptions politiques qui ont présidé à la prise de possession de l'Algérie. '

Même au point de vue de la géographie physique, la région tunisienne ne doit-elle pas être légitimement détachée de l'ensemble de l'Algérie ? 11 n'y a pas entre les deux pays une simple distinction arbitraire1. Que l'on consulte par exemple dans

1 « Bien que la frontière entre l'Algérie et la Tunisie soit presque partout incertaine, la séparation politique des deux. Etats, loin d'être le l'ait du hasard, est fondée sur une différence physique très réelle et très profonde. » Toltain, Les

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V Atlas des Colonies françaises de Paul Pelet les belles cartes de l'Algérie (3 cartes) et de la Tunisie ( i carte) à i : i ooo ooo ; les forêts sont figurées en vert; qu'on en considère la répartition. Dans la province d'Oran les forets existent uniquement sur les parties élevées des massifs littoraux et de l'Atlas tellien ; puis, dans la province d'Alger, outre cette première zone boisée, un modeste et unique îlot apparaît isolé vers le Sud, par delà les dépressions des chotts et les liautes steppes, au Djebel Senalba (près de Djelfa) ' ; dans la province de Constantine, grâce à l'altitude de l'Aurès, une seconde zone boisée se développe vers le Sud 2; mais elle est nettement séparée de la bande forestière du

Cités romaines de la Tunisie, p. 22. — La vraie limite entre l'Algérie et la Tunisie, « c'est la bande de territoire, au seuil de laquelle s'arrêtent les voies de pénétration naturelles qui viennent de la côte orientale, et à l'Ouest de laquelle les relations et les grandes routes se dirigent non plus de l'Est à l'Ouest, mais du Nord au Sud. » Id., p. il\-

1 On évalue à 1 /iooooo hectares la superficie dite des Hauts-Plateaux dans le seul cercle de Djelfa, à 33 gio hectares la superficie des cultures et à 1 10 000 hectares celle des forêts. Le pays du mouton, p. 118. — D'ailleurs, il faut tenir compte de la marche rapide du déboisement : sur les effets dévastateurs du grand nombre d'incendies en Algérie, voir : Tghiiiatchef. Espagne, Algérie, Tunisie, p. t\kk et suiv. ; voir surtout l'excellent volume que Henri Lefebvre, inspecteur des eaux et forêts, a consacré aux Forêts de l'Algérie (Alger-Mustapha, 1900) : « Les exploitations désordonnées d'écorces à tan pour l'exportation, de bois pour l'approvisionnement des centres et des services militaires, l'extension des cultures, le pâturage ininterrompu et effréné après les incendies et les coupes ont continué à faire disparaître les forêts. Il ne faut pas se le dissimuler, leur destruction suit une progression effrayante,, même dans le Tell constantinois où la végétation est si puissamment favorisée par le régime des pluies. » (P. io/|.) Tout le chapitre qui suit est à lire : Causes de destruction des forêts (p. 106-116). Et si H. Lefebvre ne s'était pas arrêté aux frontières de l'Algérie, il aurait pu également attirer notre attention sur l'importance du déboisement en Tunisie. Le déboisement a marché si vite « que les endroits signalés comme encore boisés par Bruce il y a un siècle environ, n'offraient plus un seul arbre quand le colonel Playfair les visita récemment. » Tchihatoiief. Espagne, Algérie, Tunisie, p. 553. — L'extension actuelle des forêts en Algérie non plus qu'en Tunisie ne peut donc être regardée comme une expression précise des conditions climatiques ; néanmoins, dans l'ensemble, les forêts subsistantes, soit par leur position, soit par leur étendue, expriment encore très nettement les différences entre le climat de la Berbérie orientale et celui de la Berbérie occidentale.

2 « C'est probablement dans l'Aurès qu'existent les plus belles forêts de cèdres du continent africain. » D1' Henri Malbot et Dr R. Verneau, Les Chaouïas et la trépanation du crâne dans l'Aurès, dans V Anthropologie, vin, 1897, p. 6. — Djebel Aurès ou Aouras, c'est à-dire Montagne des Cèdres.

Nord par la série ininterrompue des dépressions centrales. Ces dépressions, comprises entre l'Atlas saharien et l'Atlas tcllicn \ont se resserrant vers l'Est, et l'on peut dire que la frontière tunisienne en marque le terme : depuis les sources de l'oued Medjerda et de l'oued Mellègue, les eaux de la région centrale se sont assuré un écoulement vers la mer; et c'en est presque fini des eaux stagnantes s 'étalant en chott, en zahrez, ou en (jueraa. Or c'est là que le groupe des forets du Sud vient rejoindre le groupe septentrional. A (îhardirmaou, avant qu'on débouche dans la plaine assez humide d'alluvions récentes que traverse la Medjerda, on aperçoit au Nord comme au Sud des reliefs boisés, et la forêt est en ce point continue du Sud au Nord sur une longueur d'à peu près ioo kilomètres.

Voilà bien la Tunisie du Nord, portant les heureuses conséquences de conditions climatiques plus favorables ; étant arrosée, elle est plus vêtue, parsemée d'arbres jusqu'au 35° de latitude ; son Sahara commence beaucoup plus au Sud du littoral septentrional ; et elle ne comprend pas une zone de steppes continues de haute altitude analogue à la zone des hautes steppes de l'Algérie '.

Mais au point de vue de l'irrigation dans le Tell, nous n'avons aucun intérêt à séparer la Tunisie de l'Algérie ; c'est par des transitions insensibles qu'on passe de la vallée de la Seybouse dans la vallée de la Medjerda, et de la province de Constantine à la Tunisie ; puisque nous étudions l'Algérie-Tunisie en la décomposant en régions naturelles et en groupant ces régions d'après leurs caractères d'ensemble, nous joindrons tout simplement aux vallées arrosées du littoral constantinois les vallées arrosées de la Tunisie, de même que nous rattacherons plus tard au Sahara Sud-algérien le Sahara Sud-tunisien.

Et cette méthode sera d'autant plus légitime que malgré la

1 Voir plus bas : La transition entre la zone cultivée et la zone aride, p. 2i3 et

différence des destinées politiques des deux territoires, le régime économique tunisien, en ce qui touche aux problèmes des eaux et de l'irrigation, est beaucoup moins différent du régime algérien qu'on ne le pourrait d'abord supposer.

L'histoire ne doit intervenir que dans la mesure où elle se traduit encore par des effets actuels ; c'est toujours l'état présent que nous étudions, mais il est des causes agissantes qui remontent à une époque précise et dont l'action dure encore : il convient de les rappeler.

Après avoir indiqué les mesures administratives générales qui dominent la conception théorique de la propriété de l'eau et l'utilisation pratique de l'eau dans toute la zone appelée Tell ou Sahel, nous examinerons les particularités de l'irrigation dans les diverses provinces naturelles de cette zone en commençant par les plus arrosées pour finir par les plus sèches.

Le principe de la loi de 1851 (Algérie). — A l'arrivée des Français en Algérie les eaux des plaines côtières étaient très médiocrement utilisées. L'eau qui était la condition de la colonisation agricole ne paraissait pas être l'objet d'appropriation. Gela tend à expliquer et à rendre même très légitimes les mesures qui furent prises alors et qui eurent plus tard pour conséquence la loi de i85i \

Les travaux considérables, exécutés en Algérie depuis l'occupation française, ont été soumis en général au droit français, régis par le droit français. Il est peu dépeuples ayant au même degré que nous l'esprit de généralisation absolue, et légiférant (( in

i Voir Alfred Picard et C. Golson, Traité des eaux, droit et administration, IV, p. 3o. — On trouvera le texte des articles de la loi du 16 juin i85i se rapportant aux eaux dans le Répertoire utile de H. de Làlande, Législation annotée du régime des eaux. Paris, Rousseau, 189G, p. 10g. Sur la même loi, voirie commentaire qu'en ont donné Dareste et la Jurisprudence, dans LamATRESSe, Du régime légal des eaux en Algérie. Alger, 1882, p. i5 et suiv.

L'IRRIGATION DANS LE TELL i73

absiracto » non pas pour tel ou tel individu, pour tel ou tel peuple, mais pour « l'homme » en soi. C'est ainsi que suivant la pittoresque expression de Bureau on a cru pouvoir, sur la terre algérienne, « franciser la propriété avant de franciser les hommes » '. Il est d'autant plus curieux de constater qu'une modification importante a été apportée aux lois françaises, au droit

* A. Bukdeau. L'Algérie en 1891, p. 17a. — Nous ne pouvons ici traiter la question de la propriété foncière. Tout le mal est venu d'une inintelligence complète de la légitimité et des conditions de la propriété collective : l'individualisme des principes de 1789 a empêché le législateur de comprendre les faits sociaux répondant à d'autres cadres géographiques que les nôtres. On a dépensé 20 millions pour les opérations du sénatus-consulte et des lois qui ont suivi, et cela en pure perte. La loi du 26 juillet 1873 devait rechercher les droits de chaque indigène dans les territoires de sa tribu ! Mais les commissaires enquêteurs trouvèrent tant de copropriétés qu'ils se résolurent à attribuer seulement à chaque indigène une quote-part de la propriété collective de la tribu, un centième, un deux-centième, etc. La propriété collective, avec les obligations qu'elle impose à tous les membres de la communauté, paraissant « contraire à la raison », on voulut tout simplement la supprimer; et le rationalisme juridique aboutit à l'échec que l'on sait. — On trouvera un bon exposé juridique des intentions et des résultats du sénatus-consulte du 22 avril i863 et de la loi du 26 juillet 1873, modifiée plus tard par la loi du 28 avril 1887, dans M. Colin, Quelques questions algériennes, Paris, 1899. Un projet de loi sur la propriété foncière en Algérie. « Transporté en Algérie, dit M. Colin, le régime du Code civil devait nécessairement y constituer une détestable législation foncière. » (1\ 1 94.) — Voir encore Eugène Roui:, Origines, formation et état actuel de la propriété immobilière en Algérie avec la préface de Rodolphe Darkste. Voir enfin comme documents de très haute valeur les dépositions si nombreuses rassemblées dans l'Enquête parlementaire de 1900 (Chambre des députés, n° 18/io, session de 1900. Procès-verbaux de la sous-commission d'étude de la législation civile en Algérie, présentés par Pourquerï de Boisserin, Paris, 1901); voir notammentla déposition de M. Ducroux, premier président de la Cour d'appel d'Alger, p. 3, et le Rapport de M. le Procureur général Haffner, Sur la propriété en Algérie, p. 9-12. — Enfin, une loi du 16 février 1897 a définitivement mis fin à la constitution de la propriété individuelle, selon les prescriptions de la loi de 1873 ; lire, sur ce sujet, l'étude de Robert de Caix de Saint-Aymour, Le régime foncier de l'Algérie et la loi du 16 février 1897, dans Bull, du Comité de l'Afrique française, VII, 1897, Supplément, p. 17-32. — Mais cette loi de 1897, malgré ses tendances louables, ne paraît pas avoir amélioré sensiblement la situation foncière de l'Algérie. — A l'occasion de l'Exposition, sous le patronage du gouvernement général de l'Algérie, une série de brochures et d'études ont été publiées, dont : M. Laynaud, Notice sur la propriété foncière en Algérie, i3x p. ; il ne s'agit là, bien entendu, que, de la propriété foncière et non pas des eaux ; le résumé de cette histoire était à faire ; et avec sobriété, sans bibliographie, sans discussion, il est exactement fait. — V. enfin p. 3o5, note 1.

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français en faveur des irrigations algériennes. En France, la législation protectrice du domaine public ne s'applique pas aux canaux d'irrigation: c'est dans le droit civil que les propriétaires d'un canal d'irrigation peuvent trouver les moyens de faire respecter leur propriété. Le décret qui prescrirait d'office l'élargissement, la modification d'un canal d'irrigation serait entaché d'excès de pouvoir.

Voilà bien l'esprit et la lettre du droit français. Pourtant l'article 2 de la loi du 16 juin i85i a su adapter la loi française à l'Algérie ; et c'était d'ailleurs le seul moyen d'assurer l'avenir de la grande œuvre de transformation qui s'appelle la colonisation.

Aujourd'hui, en Algérie, tous les canaux d'irrigation sont exécutés par l'Etat, et font partie du domaine public Mien résulte que tout empiétement sur ces canaux constitue une contravention de grande voirie : le fait d'avoir arrosé en dehors des époques prescrites constitue un prélèvement illicite d'eau domaniale, et entraîne une contravention.

En conséquence de cette loi dont les effets subsistent encore, on peut dire qu'au point de vue général on doit distinguer en Algérie le régime des eaux dans le Tell et le régime des eaux au Sahara.

Dans le Tell toute l'eau appartient à l'Etat : c'est l'Etat qui la distribue : et l'Etat s'efforce, en la distribuant, d'en faire, avec plus ou moins de succès, une propriété privée et d'attacher l'eau à la terre.

1 Louis Hamel, sous-chef de bureau au Gouvernement général de l'Algérie, résumait ainsi la situation en 1888 : « En Algérie, les eaux, sous quelque forme qu'elles se présentent, sont, en principe, du domaine public. » Et il ajoutait : « On sait qu'en France la question est plus complexe et qu'il faut distinguer entre les cours d'eau navigables et llottables ceux qui ne le sont pas, les sources et les eaux pluviales. » Du régime des eaux en Algérie, p. 8. — Articles du Code civil français sur les eaux : Articles 538, indication des dépendances du domaine public ; 556, 557, 558, alluvions et relais; 55g, déplacement du lit d'un cours d'eau ; 56o, 56i, 5Ô2, 563, atterrissements ;" 64o, libre écoulement des eaux sur les fonds intérieurs ; 64i » 642, 643, sources; 644, 645, eaux courantes; 2226, 2227, prescription.

L'IRRIGATION DANS LE TELL i75

Nous verrons au contraire qu'au Sahara l'Etat ne possède pas l'eau ; il ne possède dans les oasis que les eaux dont il s'est emparé par séquestre (c'est ainsi que l'Etat a séquestre lors de la conquête i/io des eaux de Biskra comme appartenant à des familles hostiles ou révoltées). D'ailleurs l'eau au Sahara est soumise à des régimes différents suivant les oasis. Elle est susceptible d'appropriation privée. Elle est devenue en certain cas une sorte de valeur tout à fait indépendante : on peut vendre l'eau sans la terre et la terre sans l'eau '.

11 ne faudrait pas croire cependant que le régime du Tell et

1 Ce sont ces solutions différentes qui nous occuperont surtout ; elles devront bien plus nous occuper que les principes généraux du droit musulman en matière d'eaux. Toutefois, comme ce sont les principes musulmans qui sont en vigueur dans toutes les régions de l'Algérie-Tunisie qui ne sont pas soumises aux idées françaises, il importe de les rappeler brièvement. — Nous renvoyons spécialement à un article d'une revue (qui a disparu, niais qui était fort utile), E. Mojon, Du régime légal des eaux en Algérie, dans Annales du régime des eaux, Paris, Rousseau, YIII, 189/i, p. 87-93 : « La doctrine Hanefite, telle qu'elle est exposée dans la Multequa, Recueil de jurisprudence, composé en arabe par Ibrahim-el-IIalebry, mort à Gonstantinople en 90G (i5/»9) et commenté en turc par Mehammed-el-mcoqonfati. Edit. de Boulaq, 3 vol. in-fol., ia56 (iSio), révèle pour l'époque antérieure à la promulgation en Turquie du nouveau Code sur la propriété foncière, des données utiles sur l'état de droit de la propriété en pays musulman. On y trouve l'application curieuse aux règles qui régissent le droit de propriété de l'eau d'une situation de fait: En Orient, comme dans le Sahara algérien, sans eau la terre n'a pas de valeur... (p. 88). On retrouve cette idée dans cette règle que toute terre morte dite par assimilation « aadiïè » appartient à celui qui la revivifie par l'eau... (p. 89). [Cf. Journal Asiatique, t. XIX, février-mars 1862, n° 7/4, p. 172, note 2] ... D'où le mot du prophète: « Les hommes sont coassociés à trois choses: l'eau, l'herbe et le feu... » C'est le développement naturel et logique de cette règle de Sidi Khelil : « A droits « égaux, les eaux seront partagées comme celles du Nil. » (Code Seignette, loco citato, n° 1227.) »... (p. 90). — Voir Sidi Kiiki.il, traduction Seignette, tit. \\l, chap. 11, sect. II, Du régime des eaux. — Lamairesse, Du régime légal des eaux en Algérie. Alger, 1882, dit de même : « D'après le Coran, l'eau est comme l'herbe et le feu, elle appartient à la grande communauté humaine... Aux yeux des jurisconsultes de l'Islam [Cf. Journal Asiatique, années 18/48 et i84(), Ducauroy, Propriété en droit musulman], tous les hommes ont un droit égal à la jouissance des eaux. L'eau n'est appropriée que quand elle est renfermée dans des vases ou des outres ; et alors même celui qui en manque peut en exiger, fût-ce à main année, dans la limite de ses besoins. » Lamairesse, p. l\. — Voir enfin une discussion beaucoup plus détaillée, dans Louis IIamel, Du régime des eaux en Algérie, 1888, p. 11 et suiv.

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le régime du Sahara eussent pour limite exacte la limite des territoires militaires et des territoires civils ; plusieurs des véritables oasis, telles par exemple que l'oasis de M'sila dans le Hodna, quoique appartenant au territoire civil, ont conservé le régime général du Sahara.

Cette réserve, une fois faite, si nous voulions étudier les moindres détails de l'administration des eaux en Algérie, nous devrions évidemment attribuer une grande importance à la limite entre territoires civils et territoires militaires ; l'administration militaire conserve à l'élément indigène et aux traditions indigènes bien plus d'indépendance et d'originalité que l'administration civile : et une certaine uniformité administrative s'arrête aux limites de l'administration civile.

Ainsi nous trouverions limitée aux territoires civils cette charge des ayguadiers que nous pourrions appeler des « cantonniers d'eau ». Les ayguadiers ont la mission de faire la police des canaux ; ils sont payés à l'aide des fonds prélevés sur le budget des usagers de l'eau, et en ce sens ils peuvent ressembler aux « gardiens des eaux » dans les oasis ; mais ces fonctionnaires qui sont presque toujours des Européens sont nommés par les préfets, et leurs traitements sont déterminés par l'Administration des Ponts et Chaussées1.

Quels que soient les détails, le grand fait qui domine l'organisation des eaux dans la région soumise depuis la plus ancienne date à la domination européenne, c'est-à-dire la région du Tell, c'est que le législateur semble avoir inconsciemment obéi à une nécessité naturelle en chargeant l'Etat de tous les travaux hydrauliques agricoles qui sont en effet les indispensables et essen-

* En 1875, la surveillance des vannes de bifurcation et des barrages n'était pas encore toujours confiée à des gardes des eaux ; souvent c'était le propriétaire de la parcelle voisine de la vanne de bifurcation qui se chargeait volontairement de la manœuvre, si l'on en juge d'après Léon Pocuet, Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de l'Habra, Paris, 1876, p. q3. — On devine les inconvénients et les abus d'un pareil système.

tiellcs conditions de toute culture. La collectivité est ici représentée par l'Etat ; c'est une forme adaptée à nos lois françaises, mais qui manifeste la tendance économique et sociale que nous avons déjà signalée en des cadres géographiques analogues.

Il convient d'ajouter, pour ne pas exagérer la portée de cette adaptation géographique, que celte décision législative n'est pas tant résultée d'une conception juridique que d'une méthode générale de conquête et d'intervention militaires.

Si la loi de i85i a modifié le régime des eaux en Algérie, ce n'est pas en effet qu'on ait eu une conception très profonde du rôle de l'eau ; mais l'autorité militaire a pourtant senti et compris que l'eau était tout : elle tenait à se réserver la libre disposition de cette richesse, tantôt en faveur des colons, tantôt en faveur des indigènes, toujours comme moyen de domination et de gouvernement.

Pratiques administratives en Algérie. — Un principe avait été modifié, mais les pratiques administratives restèrent les mêmes qu'en France. Jusqu'au commencement de l'année 1898 toutes les questions concernant les eaux et les irrigations étaient traitées dans les ministères à Paris. Or les principes législatifs sont moins importants dans une question d'ordre essentiellement pratique comme les irrigations que les règlements administratifs et que l'état d'esprit de ceux qui sont chargés d'appliquer ces règlements. Malgré la surprenante décision législative de i85i, on peut donc affirmer que jusqu'en 1898 les eaux en Algérie ont été traitées comme les eaux en France : pour citer un seul fait précis mais significatif, les usagers de l'eau étaient obligés de payer en certains cas jusqu'à f\o francs le litre-seconde, tout comme les habitants du Pas-de-Calais. Faut-il s'étonner que tant de colons aient hésité à s'abonner pour L'irrigation, et que d'autres n'aient jamais pu compenser par des bénéfices réels la dépense ruineuse de cet abonnement ? Dans un pays où l'eau est tout et où toutes les cultures sont à

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créer, il est absurde que l'Etat vende l'eau à un prix aussi exorbitant.

Depuis plus de quatre ans les « rattachements » au Ministère de l'agriculture ont été supprimés, et une ère tout à fait nouvelle s'annonce déjà1. Sous l'influence prédominante de M. Flamant, inspecteur général des Ponts et Chaussées2, une tactique nouvelle est en honneur qui repose sur deux principes : l'Etat se charge de faire la plus grande partie de tous les travaux, à ses frais ; d'autre part il n'entreprend ces travaux que lorsque les colons intéressés ont démontré par la constitution d'une Association syndicale qu'ils ont pris conscience de leurs intérêts collectifs et qu'ils s'assureront les moyens de les servir 3.

1 Depuis le 26 avril 1881, les travaux exécutés en Algérie étaient exécutés sous l'autorité immédiate du gouverneur général, mais le gouverneur général ne pouvait agir que sous la direction et le contrôle des différents ministres. Voir : Aucoc, Conférences sur l'Administration et le Droit administratif, 3e édit., 1880, tome I, n° 388, p. G97 ; et par ailleurs tout le chapitre Ier du Livre IV. Organisation des pouvoirs publics, spéciale à l'Algérie et aux colonies. — On doit consulter les Procèsverbaux des délibérations du Conseil supérieur de gouvernement ; nous y renvoyons: Algérie, Conseil supérieur de gouvernement, etc. Session de mars 1898. Alger, Giralt, 1898, p. 3. « Un décret du 3i décembre 1896 a supprimé le système dit des rattachements et a organisé sur de nouvelles bases le gouvernement et la haute administration de l'Algérie. » (P. 4.) « Dans le courant de l'année 1897, il a été rendu, pour l'exécution du décret organique du 3i décembre 1896, plusieurs autres décrets ou arrêtés ministériels » ... dont, « le 3o décembre 1897 : Décret plaçant sous l'autorité du gouverneur général le service de l'hydraulique agricole». Et voici les conséquences effectives immédiates de cette transformation en ce qui concerne l'hydraulique agricole : dès que l'Algérie devient un peu plus maîtresse de ses destinées, elle augmente tout aussitôt le budget de l'eau ; le Conseil supérieur de gouvernement dans sa séance du i(\ janvier 1899 relève le crédit prévu pour les travaux d'hydraulique agricole et le porte de 680000 francs à 1 million. — Nous n'avons pas tort de parler d'une ère nouvelle.

2 M. Jonnart, étant gouverneur de l'Algérie, a développé l'autonomie et l'indépendance des divers services parla création des grandes directions (1901) ; nous avons appris avec une vive satisfaction que M. A. Flamaist, inspecteur général des ponts et chaussées, était chargé du service de l'hydraulique agricole. — Le successeur de M. Jonnart, M. Rkvoil, a cette longue expérience des choses du Maghreb qui assure à l'Algérie une politique sage, elïicace et appropriée.

3 11 ne nous appartient pas d'établir ici une comparaison entre les Associations syndicales françaises et les Associations algériennes ; si l'en veut faire une comparaison des règlements, on trouvera dans Léon Aucoc, Conférences sur l'Administration et le Droit administratif, faites à l'Ecole des ponts et chaussées, tome 11,

L' / fi nui AT 10 \ DANS LE TELL 179

L'état demande à cette Association syndicale de coopérer pour une part, plus ou moins grande suivant les cas, aux premiers (Vais d'installation des barrages, canaux, etc., et il consent à faire Lui-même jusqu'aux 4/5 des dépenses. En revanche il demande toujours aux syndiqués de se charger pour l'avenir des frais d'entretien. — Veut-on un exemple datant d'hier : Les Délégations financières algériennes, dans leur session de juin 1901, ont voté un vœu favorable à la construction du barrage-réservoir des Zardézas, dans la vallée du Saf-Saf, région de Philippe ville, (barrage qui doit avoir une capacité de 22 millions de mètres cubes), « mais sous réserve que les intéressés se syndiqueront de façon à déterminer leur part contributive à la dépense » (Procès-verbaux des délibérations, p. l\[\i). — Cette nouvelle méthode, que nous pourrions appeler la méthode des Associations syndicales, nous fait bien augurer de l'avenir ; car elle repose sur une intelligence raisonnée des conditions géographiques de l'irrigation en Algérie. Elle permettra d'assurer aux travaux techniques déjà effectués et à ceux qui seront plus tard exécutés une efficacité pratique qu'ils n'ont jamais eue. Et des exemples tout récents démontrent en effet cette efficace puissance des Associations syndicales. Plusieurs syndicats ont entrepris depuis trois ans de planter en vigne le cône de déjection de l'oued Djemmaa ; en 1899, on a dépensé

Appendices III et IV, le texte du décret relatif à l'Association syndicale constituée sous le nom de Société du canal d'irrigation du Pont-du-Fossé (7 avril 18G6), et un long Extrait de l'acte d'association syndicale du canal d'irrigation de Gignac (Hérault), approuvé par décision ministérielle du \[\ mars i883. — Sur le rôle des « Syndicats autorisés » regardés comme « des espèces de communes spéciales » et considérés par certains comme « des établissements publics » ayant « pour l'exécution de leurs travaux et le recouvrement de leurs recettes, les mêmes privilèges que l'administration »... privilèges « justifiés, parce que leur œuvre est une œuvre d'utilité collective que l'administration, dans la plupart des cas devrait accomplir silos particuliers intéressés n'en prenaient pas l'initiative », voir Aucoc, ouvr. cité, livre II, titre III, § 1, Des Etablissements publics, tome I, p. 3Go. Voir aussi Alfred Picard et C. Colson, Traité des eaux, t. IV, p. 101 et suiv.

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pour régulariser et endiguer le cours d'eau plus de i oo ooo francs dont la plus grande partie a été payée par les syndiqués. Dans la vallée inférieure de la Seybouse une Association syndicale est en train d'achever d'énormes travaux de canalisation qui constituent à coup sûr l'un des projets les mieux conçus de toute l'Algérie ; cette entreprise, qui est destinée à l'irrigation de près de 3o ooo hectares, coûtera 900000 francs, peut-être un million de francs : les 5/8 de cette somme sont versés par l'Etat, mais les 3/8 sont fournis par les intéressés.

Travaux techniques en Algérie. — On a construit en Algérie de nombreux barrages. Il existe à l'heure qu'il est sept grands barrages-réservoirs, tous construits depuis la conquête: le barrage du Tlélat (oued Tlélat), le barrage de l'oued Magoun, le barrage des Cheurfas (Sig), le barrage de l'oued Fergoug ou barrage de l'Habra, le barrage de la Djidiouïa, le barrage de Meurad et le barrage du Hamiz ' .

On sait que ces barrages-réservoirs n'ont pas donné les résultats qu'on en attendait. Même au point de vue technique plusieurs paraissent ne pas avoir été construits conformément aux exigences spéciales du climat de l'Algérie. Presque tous ont eu à souffrir des crues très brusques, de ces véritables « coups d'eau» qui exigent des fondations sur des roches très dures comme celles sur lesquelles reposent en général les barrages

* Voir aux Notes et pièces justificatives, F, le Tableau récapitulatif des barrages-réservoirs de l'Algérie (barrages actuels et barrages détruits). On trouvera un court résumé de leur histoire et une brève description des travaux dans: Algérie, Exposition universelle de igoo, Notice sur l'hydraulique agricole en Algérie. Alger- Mustapha, 1900, p. 24-38. Voir aussi Giuseppe Zoppi e Giacomo Torricelli, Laghi arlificiali dell' Algeria, délia Francia c del Belgio, Anndli di agricoltura, 1886; et ïrrigazioni a laghi arlificiali délia Spagna, Id., 1888. On en trouvera un remarquable résumé par W. Wjllcocks, dans: Gouvernement égyptien. Ministère des travaux publics. Projet d'irrigation pérenne et de protection contre l'inondation en Egypte, Le Caire, lmp. Nat., 1894, in-4. Voir Appendice I, Description des réservoirs existants, i4 p.

d'Espagne. Les accidents survenus auxbarrages algériens, elles déboires qu'ils ont causés seraient longs à énumérer. — On songeait à construire le barrage de l'IIabra en terre ; ce projet avait été approuvé par le Conseil général des Ponts et Cbaussées, puis par le Gouverneur de l'Algérie (10 sept. 18C2), lorsque se produisirent les catastroplies qui emportèrent les deux barrages en terre établis l'un sur la Mekerra à Tabia, en amont de Sibi-bel-Abbès, et l'autre sur le Tlélat à 3o kilomètres d'Oran1. On décida de construire alors sur l'Habra une digue de maçonnerie. Les travaux furent achevés en août 1871. Survint la crue du 10 mars 1872 qui emporta le déversoir du barrage surplus de 5o mètres2. Ce barrage de l'IIabra sur l'oued Fergoug semble voué à une véritable fatalité ; emporté de nouveau dans la nuit du i4 au i5 décembre 1881, puis reconstruit, il a failli être détruit une fois de plus au mois de novembre 1900. Et il n'est malheureusement pas le seul des grands barrages-réservoirs en maçonnerie qui ait subi d'aussi terribles vicissitudes ; le barrage des Grands Cheurfas a été, lui aussi, emporté le 8 février i8853.

En Algérie il a fallu également se préoccuper de prémunir les grands réservoirs contre l'envasement si rapide ; et l'on a dû tenter de nombreuses et coûteuses expériences4. D'après Lévy-Salvador, le nouveau réservoir du Sig dont la capacité est de 8 millions de mètres cubes reçoit annuellement 100 000 mètres

1 De même, un violent orage d'été avait hrisé 12 ans plus tôt, le 3 septembre i85o, le barrage mobile de l'Oued-el-Kébir. M. Aymard, Etude sur les irrigations de la Métidja, etc., p. 129.

2 Lkon Poohet, Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de l'Habra. Paris, 1875, p. 54.

3 Voir par ailleurs aux Notes et pièces justificatives, F, le Tableau récapitulatif des barrages-réservoirs de l'Algérie (barrages actuels et barrages détruits).

4 Noir en particulier Martin Galmels, Les barrages-réservoirs en Algérie. Le dé\asement. Compte rendu des expériences faites au Sig du 22 au 3i octobre 1879, Alger, 1879 ' — e^ surI°s différents modes adoptés en Algérie pourchasser les vases : Frick (P.), Appareils de chasse des réservoirs, Génie civil, 2 janvier 1897, et Paul Lév y- Salvador, Hydraulique agricole, II, p. 253 et suiv.

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cubes d'apports solides ; et le barrage de la Djidiouïa, qui avait une capacité initiale de 2 millions de mètres cubes, s'envase tous les ans de 260000 mètres cubes1. Aussi bien le dévasement de ce barrage a déjà coûté /iooooo francs2.

En fin de compte, les conditions climatologiques de l'Algérie, et les conditions générales du sol des vallées irrigables qui se composent d'ordinaire de terrains d'apport, de terrains de remplissage, sont-elles propices à la construction de ces grands barrages? Nous ne voulons pas ici discuter plus longuement le problème technique ; on conviendra du moins que la réponse ne saurait être affirmative sans de fortes réserves. Et l'idée se fait jour de plus en plus qu'il vaudrait mieux remplacer ces énormes et coûteux travaux de maçonnerie, toujours susceptibles d'une destruction inattendue, par ces petits « barrages de dérivation », barrages de pierres et de fascines, tels que nous en voyons construire, même par des colons européens, dans certaines vallées comme la vallée de la Mina : ces petits barrages sont simples et peu coûteux ; lorsqu'ils sont détruits on les reconstruit : on les restaure ou on les renouvelle tous les ans ; ils sont semblables, quoique plus solides et plus réguliers, à ceux que construisent les indigènes : n'y a-t-il pas là une garantie expérimentale qu'ils répondent mieux à l'économie géographique de l'Algérie?

Un réel mouvement d'opinion se dessine donc qui tend à modérer la confiance enthousiaste qu'on avait jadis dans l'efficacité des barrages-réservoirs.

Pour le Bas-Chéliff par exemple, on ne parle en ce moment que d'un « barrage-déversoir » (à Inkermann)3. Il ne faudrait

* Hydraulique agricole, II, p. 270.

2 Gouv. gén. de l'Algérie. Délégations financières algériennes. Session de juin 1901. Procès-verbaux des délibérations, p. 290. Sur l'envasement et les différents procédés de dévasement, voir M. Waiil. L'Algérie, 3° édition, p. 3o, 3i.

:! Gouvernement général de l'Algérie. Délégations financières algériennes. Session de juin 1901. Procès-verbaux des délibérations, p. £80.

L'I lime, AT 10 Y DANS LE TELL i83

pas croire pourtant que tout le monde fût conquis à la nouvelle manière de voir1. Le prestige des barrages-réservoirs a été trop grand et a duré trop longtemps pour qu'il ne soit pas encore indispensable de revenir sur cette question et de détourner énergique ment et des barrages-réservoirs, et aussi, nous allons en parler, de l'utopie connexe des irrigations d'été en Algérie. Notre exposé des inconvénients déterminés même en Espagne parles barrages-réservoirs sera de quelque utilité, nous l'espérons, aux Algériens qui pensent comme nous.

En construisant les grands barrages algériens, on a certainement copié les barrages de l'Espagne. Mais comme il est regrettable qu'on ait imité de l'Espagne les travaux techniques sans en étudier aussi et sans en copier les types de réglementation ! Quand les ingénieurs discutent (ou plutôt discutaient autrefois) des conditions favorables à l'établissement d'un barrageréservoir, ils ne s'appuyaient que sur des considérations techniques2. Aussi bien, dans nos pays a nous, on apprend malaisément à connaître les conditions spéciales qui s'imposent pour l'appropriation et l'utilisation de l'eau dans les régions arides et désertiques ; et comment faire un crime de cette ignorance aux premiers organisateurs du service des eaux en Algérie,

* Qu'on consulte un des documents les plus récents, ce même compte rendu de la session de juin iqoi des Délégations financières algériennes; aux pages 2g5 et suiv., on lit le procès-verbal d'une discussion intéressante: tandis que M. Garau combat avec beaucoup de sens la construction des barrages- réservoirs et préconise les barrages de dérivation, certains de ses nombreux contradicteurs prennent la défense des barrages- réservoirs, et ils invoquent même en faveur de ceux-ci cet argument qu'on croyait suranné : « Seuls ils peuvent être utilisés pour les irrigations d'été » (p. 296). ^ oir aussi le rapport sur le barrage-réservoir des Zardézas, p. 117^ et suiv. Il y est dit : « L'Espagne possède plusieurs barrages-réservoirs fonctionnant à merveille depuis dos siècles » (p. 1180)!

- A ce point de vue, l'excellent mémoire qu'a publié Léon Pochet, dans les Annules des ponts et chaussées, et qu'il a ensuite édité à part (Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de l'Habra, Paris, Dunod, 1870), est tout a fait significatif. Voir notamment p. 6.

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lorsque lant d'hommes durant ces dernières aimées et encore aujourd'hui ne songent à se préoccuper que du problème technique ! ?

Cette imitation partielle et incomplète des irrigations espagnoles, je veux dire la construction des barrages, a eu parfois une conséquence que nous considérons comme un avantage, celle d'attirer de plus en plus les Espagnols sur la terre d'Algérie ~ : lorsque le barrage ci' Orléans ville fut achevé, en 1886, a5o Espagnols sont venus s'établir- à Orléansvillc : ils y sont encore aujourd'hui comme locataires des colons ; c'est eux qui cultivent les jardins ; ils constituent un élément excellent pour la culture et qu'il serait bien difficile de remplacer. Loin d'avoir jamais risqué d'être un danger, l'immigration espagnole a été, à notre sens, et d'après les résultats de notre propre enquête, un fait très heureux ; leur influence laborieuse a été bienfai-

1 Pour se rendre compte de la petite importance que les cultivateurs attachaient il y a peu d'années à l'irrigation elle-même, on n'a qu'à consulter un livre peu ancien, consciencieux, qui est dû à un propriétaire d'Aïn n'Sara (Algérie) et qui a été couronné par la Société d'encouragement pour l'industrie nationale et par le Conseil municipal d'Alger-Mustapha : Gh. Millot, Manuel du colon algérien. Traité pratique d'agriculture algérienne. Paris, Augustin Ghallamel, 1891, in-8, 51)2 p. Voir notamment p. 17^- Si nous prenons maintenant une publication officielle de la même époque : Etudes sur l'aménagement et l'utilisation des eaux en Algérie, 1890, nous verrons que l'irrigation est préconisée et étudiée ; mais on ne s'occupe que de la question technique ; on ne parle ni de la distribution ni de la réglementation des eaux. On consacre d'ailleurs 10 lignes seulement à la région du Sahara, p. 85 (et quelques mots à la p. 73) ; et on déclare qu'au Sahara le seul moyen à employer est celui des forages, et qu'un service spécial a été créé à cet effet. L'ingénieur ordinaire de Mostaganem, E. Kerrien, est le seul qui parle un peu de la réglementation des eaux et qui paraisse s'en préoccuper (p. 127 et suiv.). Encore d'autres exemples qui nous prouveront qu'en France on ne songe qu'à l'oeuvre technique : Voir la communication de Jules Maistre, au Congrès de l'Association française pour l'avancement des Sciences, Carthage, a5e année, I, p. i5g ; et de même la communication de Feret, sur la nécessité de l'aménagement des eaux, (juste comme idée, mais incomplète), I, p. 2/10, et surtout II, p. C/^o-G^i (résumé revu par l'auteur).

2 Nous n'oublions pas d'ailleurs que les Andalous ont passé la mer pour s'établir dans le Maghreb depuis de longs siècles. Voir notamment El Bekri, Description de l'Afrique septentrionale, traduction de Slane, p. 162.

L'IRRIGATION l> IV S LE TELL i85

sanlc, cl ils ont apporté en Algérie une tradition de culture patiente et opiniâtre ; avec les insulaires de la Méditerranée, mahonnais ou maltais, ils étaient presque les seuls à connaître pratiquement la culture de jardin, la culture des oasis d'irrigation. Les régions sèches et arides du Tell algérien qui ont été jusqu'ici le plus complètement transformées sont les plaines irriguées de la province d'Oran qui ont bénéficié de la maind'o;uvre espagnole.

Si l'on veut s'en remettre pour cette question au jugement d'un homme compétent, on doit consulter les Procèsverbaux des séances et des délibérations du premier congrès des agriculteurs d'Algérie, en décembre 1897 '; on y trouvera le rapport sur l'utilisation des eaux d'irrigation présenté par M. Roger Mares : il fait l'éloge des Espagnols de la province d'Oran: ce sont des Yalenciens, ajoutc-t-il, qui sont venus s'établir particulièrement dans les villages de Saint-Denis-du- Sig, de Perrégaux, de Relizane (p. 195); il dit même plus loin que ce sont des Maures d'Andalousie qui font en Tunisie les belles cultures d'arbres à laide de l'irrigation (p. 198-199). « Comme ouvriers agricoles, aflirme de son côté V. Démontés, les Espagnols ont été des auxiliaires utiles, nécessaires de la colonisation française » 2.

Les Espagnols, formés traditionnellement à l'intelligence instinctive d'aussi spéciales conditions géographiques, se sont toujours défiés de ces innovations, de ces essais, qui ont en pure perte causé tant de déboires et coûté tant d'argent aux colons, trop pressés ou trop ambitieux, et toujours inexpéri-

1 Algérie. Société d'agriculture d'Alger. Ier Congrès des agriculteurs d'Algérie tenu à Alger les i5, iG, 17 et 18 décembre 1897. Procès-verbaux des séances et des délibérations (Rapports, mémoires, discussions et vœux). Alger, Pierre Fontana, 1898. 1 vol. in-8, XII + G18 p.

- \ . Démontés, La colonie espagnole en Algérie, dans Bull, de la Soc. de gêogr. d' ilger, 1899, p.- 179. Voir aussi Augustin Beknard, En Oranie. Extrait du Bull, de la Soc. de yéocjr. d'Oran, 1901, p. !\o.

mentes : on sait en particulier avec quel entrain les colons se sont adonnés à un moment à la culture du cotonnier. La concession du domaine de l'Habra, avant 1870, avait été faite spécialement en vue de la culture du coton1. Tout le monde au début voulait faire du coton2. On sait aussi qu'après une période assez longue d'expérience et d'espoir on a dû y renoncer complètement, et qu'aujourd'hui cette culture est abandonnée. Or les Espagnols n'ont jamais voulu se mettre aux cultures d'été telles que celle du coton ; ils ont même parfois à cause de leur résistance encouru le déplaisir des colons ; qui oserait aujourd'hui prétendre qu'ils avaient tort?

Les hommes les plus expérimentés préconisent énergiquement les seules cultures d'hiver3. Et dans la province d'Oran

1 Léon Pochet, Mémoire sur la mise en valeur de la plaine de l'Habra. Paris, 1875, p. 87.

2 Id., ibid., p. 97. Sur les nombreuses petites plantations de coton dans le Sahel de 1860 à i865, voir Boyer, Le Sahel d'Alger. L'Algérie nouvelle, V, 1900, p. 6o4, 6o5. — Le 26 novembre 1877, P- de Tchihatchef passe à Saint-Denis-du-Sig ; il signale de nombreuses cultures du tabac, et dit au contraire que les cultures de coton qui ont été autrefois assez développées en cette plaine de Saint-Denis sont presque complètement abandonnées. Espagne, Algérie, Tunisie, p. 68.

3 Par exemple, R. Mares; voir son rapport Des eaux d'irrigation et des eaux de ruissellement, p. 61-66, dans Gouv. général de l'Algérie. Commission d'études des améliorations à apporter dans la situation agricole de la vallée du Chéliff, Alger, 1899. De même, Rivière et Lecq, Manuel pratique de l'agriculteur algérien, condamnent les cultures tropicales et préconisent les cultures méditerranéennes. — Il y a longtemps d'ailleurs que des voix autorisées se sont fait entendre pour prémunir d'une manière tout à fait générale les cultivateurs et les administrations publiques contre les dangers des irrigations d'été. Dans un Rapport sur les divers emplois agricoles des eaux courantes (qui n'a jamais été publié mais que j'ai trouvé lithographie à la Bibliothèque des Ponts et Chaussées), Nadault de Buffon écrivait déjà en 1868 : « L'irrigation d'été est un outil puissant, mais dangereux à mettre dans des mains inhabiles » (p. 2), etc. — Si nous nous occupions des entreprises d'irrigation qui ont été tentées sur le territoire de la France, nous arriverions sans doute à cette conclusion que, dans le Roussillon comme en Provence, on a beaucoup trop compté sur les irrigations d'été, et pas assez pratiqué les irrigations d'hiver et de printemps. — En ce qui regarde l'Algérie, l'ingénieur Dormoy, avec une perspicacité très clairvoyante, manifestait, dès i883, peu de confiance à l'égard des cultures d'été, non plus qu'à l'égard des barrages-réservoirs. Voir Gouv. gén. de l'Algérie, Hydraulique agricole, Etudes sur l'aménagement, etc., i883, p. 20.

qui est comme nous l'avons dit celle où les Espagnols sont le plus nombreux, presque toutes les eaux des barrages-réservoirs ou des barrages de dérivation sont uniquement consacrées aux cultures d'hiver.

Les règles et les pratiques administratives en Tunisie. — En Tunisie comme en Algérie, le domaine public comprend, non seulement les cours d'eau, les sources, les aqueducs, les puits, mais encore les canaux d'irrigation et de dessèchement; en ce qui regarde ces canaux le décret du 2/1 septembre i885 sur le domaine public en Tunisie ajoute pourtant une détermination qui est en principe restrictive : « Les canaux exécutés dans un but d utilité publique » (art. Ier). Mais en fait tous les travaux importants d'aménagement des eaux sont déclarés d'utilité publique. Le domaine public est naturellement (( inaliénable et imprescriptible » (art. 3) \

En second lieu, le Service de l'hydraulique agricole deTunisie paraît avoir adopté et suivre de plus en plus ce que nous avons appelé à propos de l'Algérie la tactique des Associations syndicales. L'Etat veut bien se charger de contribuer pour une part importante aux frais d'adduction d'eaux et de canalisation, mais à la condition que des Associations syndicales régulièrement organisées supportent l'autre partie des frais2.

L'Etat consent même d'après le décret du i5 septembre 1897 à faire tous les frais de premier établissement, mais à la condition que le « syndicat ait souscrit l'engagement cautionné de rembourser le montant des avances par annuités égales dans un délai maximum de 2 5 ans » :{.

1 Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Urgence de Tunis: le décret du 24 septembre i885.

2 Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Régence de Tunis : l'art. Ier du décret du 25 janvier 1897.

3 Voir aux Notes et pièces justificatives, G, Décrets de la Régence de Tunis: l'art, i'1' du décret sur les dépenses de L'hydraulique agricole, du i5 septembre 1897, et la note de M. Boulle qui suit l'extrait de ce décret.

Ainsi les règles et pratiques administratives en Algérie et en Tunisie tendent à s'inspirer de plus en plus des mêmes principes et aboutissent aujourd'hui à des résultats analogues.

Les plaines et vallées de la région du Tell en Algérie-Tunisie ainsi que le Saliel tunisien ont donc à des degrés divers supporté les conséquences de causes historiques, administratives et économiques qui à l'origine n'étaient point adaptées aux conditions géographiques de cette zone. Le temps et l'expérience agissant souvent à l'insu des hommes responsables, il semble qu'une orientation nouvelle se manifeste qui se rapproche de plus en plus d'une conception vraiment rationnelle de ces conditions géographiques. La marche des idées et des faits a été lente, tâtonnante. Mais n'est-il pas curieux que la prédominance des nécessités géographiques finisse tôt ou tard par s'imposer?

Cependant, le groupe des plaines du Tell et le Sahel tunisien comprennent des provinces très différentes ; et suivant les conditions naturelles celles-ci ont souffert ou bénéficié plus ou moins des vicissitudes historiques et administratives.

A. La basse Mitidja, type de plaine surabondamment arrosée. — H y a dans la Mitidja deux parties, deux Mitidja. La haute plaine est située au pied de l'Atlas: les torrents la traversent pour aller porter leurs eaux dans la dépression humide, et le tracé général des cours d'eau nous indique dès le premier coup d'oeil cette disposition topographique : or cette haute plaine de la Mitidja, non seulement n'est pas trop humide, mais elle est soumise à de grandes sécheresses durant l'été : (( D'une part, absence complète de pluies pendant les mois d'été ; d'autre part, un volume de 9 à i 200 litres par seconde fourni par les ravins de l'Atlas ; tel est le bilan des richesses hydrauliques de la plaine de la Mitidja, depuis Souma jusqu'à Marengo » *.

1 Voir les jaugeages faits par Maurice Aymard en 1849» Étude sur les irrigations

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Des centres aujourd'hui florissants, dont le plus important est Blida, se sont échelonnés entre la plaine et les premiers versants de l'Atlas, près du débouché des torrents. Pour cette « Grau » algérienne, le principal problème économique a été et reste la cap ta ti on des eaux nécessaires à l'irrigation par le moyen de barrages, et la distribution de ces eaux sur les terres arides \

Tout autre est la basse plaine de la Mitidja, celle qui longe le Sahcl d'Alger ; les eaux s'y accumulent et s'y étalent ; marécageuse et pestilentielle, la basse Mitidja est ici choisie comme type de ces plaines algériennes, voisines du littoral, et surabondamment arrosées, telles que la plaine de l'IIabra (Oran) ou la plaine de Bône (Constantinc).

La description la meilleure et la plus exacte de la Mitidja a été donnée dans le mémoire déjà ancien, à peu près oublié, et pourtant très précieux que nous venons de citer. Voici comment Maurice Aymard oppose avec justesse les deux parties de la Mitidja : « D'un côté, sécheresse absolue ; de l'autre, marécages non interrompus. Ici, disette d'eau ; là, surabondance : partout excès, tantôt en plus, tantôt en moins... La manière dont s'opère la transition est digne d'être remarquée. Qu'on se figure une ligne passant, à peu près, par Bouffarick, Sidi KlifTa, Oued-el-IIallcg, le camp de la ChifTa, et qui se prolonge sur la rive gauche de la Chiiïa, de manière à rester à peu près

de la Métidja et les cours d'eau de l'Atlas, Annales des ponts et chaussées, i853, 2e sem., p. 4û et suiv. — Certaines gorges par lesquelles les cours d'eau s'échappent des plateaux sont assez humides pour être très boisées. Les gorges de la Chiffa sont occupées par une végétation abondante ; le j^avin des Singes (petit atlluentdela Chi(ïa) a été signale par Tchihatchcf comme particulièrement riche au point de vue végétal. Voir Tchihatchef, Espagne, Algérie, Tunisie, p. 190.

1 N oir H. Busson, Le développement géographique delà colonisation en Algérie, p. 37-43. II. Blsson étudie en même temps la zone montueuse du Sahel et la plaine de la Mitidja; il les réunit sous la dénomination de plaine littorale d'Alger. Voir aussi A. Hankic, Travaux d'hydraulique agricole en Algérie. Irrigations de la partie Est de la plaine de la Mitidja. Barrage-réservoir du Hamiz. Alger, Torrent et Miaux, 180/1, in-8, 271 p.

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concentrique aux pieds de l'Atlas et du Sahel ; cette ligne tonne le point de passage entre l'extrême sécheresse et l'extrême humidité... Je l'appellerai la ligne des sources. En effet, dans la légion située au-dessus de cette ligne on chercherait en vain une source. On n'y rencontre cpie les eaux dérivées de la montagne, et là où ces eaux ne peuvent arriver, des puits profonds et peu abondants... Lorsqu'au contraire on arrive à cette ligne, l'aspect de la plaine change brusquement sans transition. On aperçoit d'abord une source ; il en foisonne immédiatement à côté une infinité d'autres ; toutes ces eaux réunies forment de petits marécages alimentés eux-mêmes par de nouvelles sources qui surgissent et se multiplient plus loin. En un mot, depuis cette ligne jusqu'aux parties les plus basses de la plaine, qui forment cuvette, l'eau est à fleur de sol; on marche sur une terre détrempée. Ce phénomène est général sur toute la longueur de la plaine, etc. »1. Une description aussi précise datant d'un demi-siècle a d'autant plus de valeur que la Mitidja a subi une transformation complète 2.

Ce territoire de la basse Mitidja, couvert jadis d'asphodèles et de palmiers-nains, a été conquis à la culture; c'est aujourd'hui un vrai jardin de culture très soignée, un jardin* de primeurs. La Mitidja est un grand chef-d'œuvre de transformation agricole ; elle constitue l'un des témoignages les plus certains de la bienfaisante influence de la colonisation française en Algérie. Voisine d'Alger, elle a été le théâtre des premiers efforts, et déjà en 1878, un savant étranger bien connu pouvait écrire ces lignes :

(( La plaine de la Mitidja est une de ces nombreuses localités de l'Algérie qui me frappèrent par le contraste entre ce qu'elles

1 Idem, ib'uL, p. 78.

- Au même point de vue, on consultera la carte qui est adjointe au mémoire comme un document fort utile : Carte de la partie occidentale de la plaine de la Métidja, à l'échelle de om,oo6 par kilomètre, planche 5o.

L'Ilih'l<;\'l K>\ l) \ \s LE TELL igi

sont aujourd'hui et ce qu'elles étaient lors de ma première visite à Alger... remontant à trente ans... Quelle métamorphose!.. Aujourd'hui la plaine que je parcourais seul, sans armes, est sillonnée en tous sens par des roules carrossahles ; au lieu de tentes nomades, on voit des villages florissants ; des champs cultivés et des taillis ont remplacé les marais, les déserts déhoisés : les cours d'eau refoulés dans leur lit sont traversés par de solides et élégants ponts en pierre » '.

Pour mettre en culture la Mitidja humide, on a dû l'assécher par des canaux de drainage, et l'assainir par des plantations d'eucalyptus. Des syndicats se sont aussi constitués ; et les cultivateurs de la Mitidja comprennent de mieux en mieux l'utilité du groupement des intérêts en vue de l'assèchement de même que d'autres en comprennent ailleurs et notamment dans la Mitidja sèche l'utilité en vue de l'irrigation.

La basse Mitidja reste le modèle des transformations qui sont

1 Tchihatchef. Espagne, Algérie, Tunisie, lettre IX, datée d'Alger le 20 mars 1878, p. i35. — On ne saurait trop rappeler par des documents précis ce qu'était la Mitidja à l'époque de la conquête : « C'est le a3 juillet i83o, en marchant sur Blida que Katmée française passa pour la première fois à Bou-Farik ; ce lieu, où se tenait le marché du district, n'était alors marqué que par deux puits à dôme grisâtre, une blanche Koubba dédiée à Sidi-Abd-cl-Kader-el-Djilani ; quatre trembles, qui longtemps servirent de gibets sous le régime turc; à l'ouest du second, deux figuiers et un palmier se dressaient sur le point où fut établi plus tard le cimetière. » Dr Barthélémy, Bou-Farik et son marché. Histoire de la colonisation algérienne, par G. -T. de Fallo;x, Bull, de la Société de climatologie algérienne, 1872, p. 55. Puis l'auteur fournit des détails intéressants sur la progression de la population durant cette première période de la transformation. Et voici comment G. de Varigny décrit maintenant les environs d'Alger, Sahcl et Mitidja : « Rien de plus intéressant à visiter que ces champs de primeurs conquis sur les landes ou les sables soigneusement épierrés, aisément et à peu de frais engraissés par les déchets des fabriques avoisinantes ou par les détritus d'Alger, cultivés par un art savant qui règle presque à jour fixe- la maturation et la récolte des produits irrigués au moyen d'écluses qui limitent à une intelligente surveillance le pénible travail de l'arrosage. Toute une population française, mahonnaise, maltaise, espagnole, vit de ces champs dont pas un pied de terre ne demeure improductif, non plus dans les grandes exploitations que dans celles des petits maraîchers cultivant un ou deux hectares. » Le Temps, 20 février 1896, cité dans Vidal de ea Bi.aciie et Gaména d'Aemeida, La France. Paris, Colin, 1900, p. 458 et /ifxj.

commencées et poursuivies en d'autres plaines littorales également trop humides, et parsemées de sebkas.

Pour la plaine de l'Habra (province d'Oran), la question a élé mixte, ou plus exactement elle a été double (à peu près comme pour la haute et la basse Mitidja) ; la partie basse de la plaine de l'Habra était encombrée de marécages, les marais de la Macta, elle était une basse Mitidja qu'il a fallu drainer et assainir. En second lieu on a dû construire le trop fameux barrage-réservoir de 3o millions de mètres cubes pour fournir et assurer les eaux nécessaires à l'irrigation.

Quant à la plaine de Bône, elle est tout entière marécageuse ; et il ne s'y pose qu'un problème capital, celui du dessèchement ! . Elle est très propice au développement des prairies naturelles2.

B. Centres de culture du Tell dans les régions

orientales de l'Algérie. Petites plaines et vallées d'irrigation.

Hautes plaines de Sêtif.

Les deux centres les plus importants sont la vallée de l'oued Sahel-oued Soummam et la vallée de la Seybouse qui aboutit à la grande plaine de Bône, dont il vient d'être question. Ces deux cours d'eau, le Sahel-Soummam et la Seybouse, comme la Medjerda qui traverse de part en part la Tunisie, sont relativement puissants par rapport au Chéliff et aux cours d'eau de l'Ouest-Algérien ; leurs bassins de drainage sont plus arrosés par les pluies ; il pleut en général entre octobre et mars ;

1 ce La plaine de Bône (Hippone), écrivait en 1847 Jaubert de Passa, a i5 lieues de longueur sur 9 lieues de largeur. Les hautes herbes ont envahi, depuis longtemps, les meilleures terres ; mais il y a toujours des champs arrosés sur les rives de la Seybouse et celles de la Boudjemah. Les jardins de Bône sont arrosés par des sources ou par l'eau des norias. » Recherches sur les arrosages chez les peuples anciens, IV, p. 216.

2 Gouvernement général de l'Algérie, Hydraulique agricole, Etudes sur l'aménagement, etc., i883, p. 49.

L • I H n IGÀTIOh l>.\ \ S L /•: T E l L i g3

des pluies se produisant même en mai ont en certaines années sauvé les récoltes. — Dans des régions toutes proches de la côte le relief est élevé et ce relief détermine des précipitations que recueillent tous ces cours d'eau : le Bou-Merzoug roule encore en septembre comme débit moyen d'étiage 5oo litres par seconde, tandis qu'il en roule au printemps 700 et 800 litres, et que le débit n'a jamais été inférieur au minimum de i5o litres. L'oued Sahel qui est le plus occidental contourne le Djurjura et a le bénéfice des neiges abondantes que tous les hivers accumulent sur ces sommets, les plus élevés de la bordure septentrionale de l'Atlas.

L'union de ces conditions topographiques et climatiques a pour conséquence de fournir des eaux en quantité suffisante au moins au printemps, c'est-à-dire suffisantes pour les cultures d'hiver. Et certaines régions topographiquement disposées pour servir de point de convergence aux eaux courantes, et sans pente appréciable pour l'écoulement de ces eaux sont même en partie, nous l'avons vu, occupées par des marécages. Il ne faut donc pas s'étonner que dans cette zone orientale du Tell algérien on n'ait construit jusqu'ici aucun grand barrage, je veux dire aucun barrage-réservoir. Dans cette région les colons ont eu à leur disposition des eaux pour irriguer sans que cela nécessitât comme dans l'Ouest algérien d'énormes ouvrages techniques ' . En vue de l'irrigation le vrai et presque unique

1 II faut cependant mentionner le projet de création d'un barrage-réservoir sur l'oued Àtménia. Mais si l'on connaît les raisons qui ont conduit à l'élaboration de ce projet (qui n'est encore aujourd'hui qu'un projet), on constate que les conditions bvdrologiques n'y sont pour rien, et que ce barrage est un palliatif destiné à atténuer les conséquences ruineuses pour l'Algérie d'une erreur originelle ; en deux mots, il y a un demi-siècle, on a concédé et assuré à un M. Lavic, propriétaire d'un moulin arabe situé dans les gorges du Rummei un volume d'eau de 60o litres par seconde ; or le Rummcl à l'étiage ne roule pas plus de 4oo litres par seconde. Le sieur Lavie a fait un procès ; le Conseil d'Etat lui a donné raison, et a obligé le Gouvernement à lui payer i million et demi à titre d'indemnité, sans déclarer d'ailleurs caduques les prétentions du sieur Lavie, qui peut commencer un nouveau procès. On propose donc la construction d'un barrage, afin d'avoir assez d'eau pour

Brunhes. i3

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