CHAPITRE III
La transition entre la zone cultivée et la zone aride. — Le double exemple de la vallée du ChélifT et du Sahel tunisien nous prouve que même non loin du littoral septentrional ou oriental de la Berbérie des influences désertiques peuvent exercer leur action, si la situation géographique et les conditions topographiques s'y prêtent. Le désert et la steppe s'avancent du Sud vers le Nord jusqu'au point où se fait sentir le dernier bénéfice des pluies. Avec des nuances infinies, et avec une gradation plus ou moins régulière mais réelle, la zone désertique commence immédiatement vers le Sud après la zone des pluies, c'est-à-dire après la zone du Tell. Il n'y a que deux grandes catégories de régions à considérer, nous l'avons déjà laissé entendre lorsque nous avons caractérisé le Tell : les régions littorales septentrionales, plus ou moins arrosées, et les régions qui s'étendent au delà, plus ou moins arides1. Et ce ne sera pas, on le comprend, une ligne facile à déterminer qui limitera les deux zones. Même à supposer qu'on prenne l'expression de Tell dans
1 Dans un ouvrage excellent, Le pays du mouton, auquel nous nous référons plus d'une fois, on exagère beaucoup trop l'opposition entre les Hauts-Plateaux et le Sahara : « Ces pays se composent, dit-on, de deux régions absolument distinctes » (p. 4qi)- Nous sommes très heureux de nous trouver, au contraire, tout à fait d'accord avec M. Augustin Bernard, dont on connaît la spéciale compétence en matière de géographie Nord-africaine. Nous renvoyons à l'excellente étude qu'il a publiée dans le Bulletin de la Société de géographie d'Oran : Hautes-Plaines et steppes de la Berbérie, Contribution à la morphologie de l'Afrique septentrionale. « On lit dans tous les Manuels de géographie, même les plus récents, que l'Algérie et la
a,/, ALGÉRIE-TUNISIE
le sens européen, couramment admis, de zone continue, la limite méridionale du Tell sera loin d'être régulière, et de dépendre uniquement de la latitude : on doit faire intervenir la topographie et l'hydrologie pour en expliquer tous les zigzags.
Parfois le passage du Tell au vrai désert, au désert proprement dit, est très brusque. Voici un exemple tout à fait frappant de la manière dont les deux expressions de Tell et de Sahara peuvent « voisiner» pour ainsi dire et se rejoindre en se juxtaposant : dans l'Annexe de Sidi-Aïssa (au Sud d'Aumale, au Nord- Ouest du cercle de Bou-Saâda, et au Nord-Est du cercle de Boghar), une petite portion du territoire située au Nord appartient au massif montagneux du Djebel-Dirah ; ce massif est arrosé ; et sur tout son pourtour, aussi bien sur le versant Sud dont les eaux vont vers le bassin du Hodna que sur le versant qui est tourné vers Tisser, les sources sont nombreuses et assez abondantes1. Les cultures de céréales et les jardins y couvrent une grande étendue : les indigènes désignent — logiquement— ce territoire sous le nom de Tell, alors qu'ils appellent tout le reste de l'annexe le Sahara de Sidi-Aïssa.
Ce cas particulier de juxtaposition et d'opposition des deux
Tunisie se divisent en trois zones qui sont le Tell, les Hauts-Plateaux et le Sahara, et qui s'étendent Tune derrière l'autre depuis l'Oranie occidentale jusqu'aux Syrtes ; parfois même on cherche à reconstituer ces zones depuis la cote atlantique du Maroc jusqu'à la Tunisie. C'est une idée courante, qui a possession d'état et qui parait approuvée par le consentement universel. » Bull, de la Soc. de géogr. et d'archêol. de la province d'Oran, vingtième anniversaire (Oran, 1898, in-8, i5o p.) p. 18. Augustin Beknakd demande la suppression du terme vague des Hauts-Plateaux. « Les indigènes, dit-il avec raison, ne distinguent que le Tell et le Sahara » p. 19, et il propose de remplacer l'expression de Hauts-Plateaux, suivant les cas, par celle de Haute-Plaine (fait orographique) ou celle de Steppe (fait climatique). Et voici l'une de ses conclusions : « Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'Algérie et la Tunisie sont couvertes d'une série de plissements montagneux dirigés dans le sens de la latitude, et qu'entre ces plissements il est très fréquent de rencontrer des hautes plaines orientées dans le même sens mais ne formant pas une zone ininterrompue et unique d'Ouest en Est à travers toute la Berbérie. » Idem, p. 28.
1 Voir dans Le pays du mouton, après la p. 110, Carte de l'annexe de Sidi-Aïssa où comme sur toutes les autres cartes du volume les sources sont marquées par un petit cercle noir, tandis que les r'dirs sont marqués par un petit rectangle noir.
termes Tell et Sahara en pleine zone dite jadis a des Hauts- Plateaux » démontre combien était factice la division traditionnelle. Et ce doit être là un fait acquis.
Somme toute, l'opposition entre le Tell et le Sahara, c'est l'opposition saisissante entre le pays où dominent les sédentaires et le pays où prédominent les nomades ; et cette opposition a été comprise et exprimée aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de cette partie de l'Afrique '.
Par ailleurs, la limite entre le Tell et la zone désertique doit être considérée en général non pas tant comme une ligne fixe que comme une bande, la bande des espaces discontinus où les cultures de céréales sont encore possibles au printemps quand les conditions climatiques sont favorables, mais où la végétation naturelle est dépourvue d'arbres. En cette bande la limite des cultures subira des fluctuations incessantes ; elle se déplacera suivant les années ; lors des années pluvieuses les cultures de céréales s'étendront vers le Sud : durant les années très sèclies la steppe gagnera vers le Nord2.
Entre les deux zones des céréales et des steppes, cette bande intermédiaire, la bande irrégulière et morcelée où les cultures ne s'avancent que durant les très bonnes années, tend de plus en plus à se distinguer par quelques caractères propres et des régions de vraie culture et des vastes régions de pâturage ; le défriebement au moins partiel que nécessite toute culture de céréales même rudimentaire contribue à faire disparaître la végétation naturelle sous-ligneuse, c'est-à-dire celle qui résiste le plus
1 Voir Charles Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, t. I, 2° partie, chap. 11, Répartition géographique des tribus Libyennes, p. '^-/r/i.
2 Au point de vue spécial de la géographie des établissements humains (Siedelungskunde), il serait pins simple et plus aisé de tracer une limite entre le Tell et la zone aride. Une ligne qui joindrait les forts centres urbains (en général très anciens) qui, situés sur le revers méridional de l'Atlas tcllicn à une altitude toujours élevée, sont pour les nomades les grands marchés d'approvisionnement en céréales — Souk-Ahras, Sétif, Aumale, Boghar-Boghari, Teniet el Haad, Tiaret, Saida — serait une ligne de géographie urbaine très importante et expressive.
vaillamment aux grandes sécheresses, et qui estdans les années très |>;m\ resen pluie la principale et presque l'unique ressource des immenses troupeaux de moutons ; ainsi les terres qui ont été exceptionnellement mises en culture sont pour les années sèches moins favorables à l'élevage du mouton ; et lorsque de telles aimées surviennent, ces territoires où la récolte n'a jamais été duc qu'à un hasard heureux se trouvent encore plus qu'auparavant infertiles et appauvris : ces espaces dépouillés, devenus pendant plusieurs mois presque aussi impropres au pâturage que rebelles à la culture, manifestent d'une manière singulièrement visible par ces taches improductives et délaissées les conflits d'intérêts qui existent et existeront toujours entre les cultivateurs et les bergers1.
Cette manière de concevoir l'Algérie permet de réunir plus facilement en notre étude l'Algérie et la Tunisie. La Tunisie a un système plissé plus étalé et plus morcelé, et à cause de cela même on a été moins tenté de faire de la région montagneuse aride de la Tunisie une zone à part. Elle a pourtant des hauteurs arides, elle aussi : « Les montagnes occupent au moins un tiers de la superficie de la Tunisie centrale, et sont complètement incultes, même dans leurs parties basses ; le plus souvent la terre y manque complètement et il n'y pousse que quelques broussailles, nourriture habituelle des moutons et des chèvres. Certaines montagnes sont même absolument dépourvues de végétation ; c'est le cas des plateaux formés par les calcaires nummuli tiques, quand ils ne sont pas recouverts par les marnes ; c'est à ces plateaux qu'on peut appliquer le mot de Rohlfs, parlant d'autres Hamadas, et disant qu'on ne trouverait pas de quoi se faire un cure-dent » 2.
* Voir Le pays du mouton, p. 46. — Sur les conditions économiques de l'élevage du mouton en Algérie, voir un chapitre fort juste qui porte ce titre dans M. Colin, Quelques questions algériennes, Paris, 1899, p. 81-110.
2 L. Pervinqlièke, La Tunisie centrale, p. 453.
Et la Tunisie au centre de ces montagnes arides a aussi de petites hautes plaines cultivées, comme le bahirat1 Fonçannah, la haute vallée de l'oued Sarràl, etc. Tout paraît donc constitué schématiquement comme en Algérie, mais tout est plus morcelé, plus mêlé, moins continu; il n'y a nulle part ces vastes terres de parcours à la fois planes et stériles de la province d'Oran ou de la province d'Alger. Aussi s'est-on contenté et avec raison de considérer en Tunisie qu'au delà de la région cultivée et séparée d'elle par une ligne difficile à préciser, commençait une autre zone, zone aride, débutant par des steppes et aboutissant progressivement au désert. Au point de vue des irrigations, il n'y a en effet à distinguer en Algérie comme en Tunisie que ces deux types de zones : Tell ou Sahel d'une part, steppes ou désert de l'autre : bien plus un type de Sahel, le Sahel tunisien, étant tout à la fois par place un territoire cultivé et un territoire de steppes, représente lui-même et exprime fort bien la transition insensible entre la zone cultivée et la zone aride.
Les principales provinces naturelles de la zone aride. — Avant d'étudier en détail la zone aride, ses caractères et les caractères distinctifs de ses oasis, nous chercherons d'abord à nous orienter: nous essaierons de discerner, d'un premier coup d'œil très général, quelles sont les principales « provinces naturelles », et nous suivrons cette zone aride du Nord au Sud successivement dans l'Oranie, dans le département d'Alger, dans celui de Constantine et en Tunisie.
Les mornes étendues qui constituent en Algérie les « terres de parcours », le « pays du mouton », se déroulent vers le Sud avec plus de monotonie que d'uniformité ; c'est une suite confuse : de plaines ternes et unies, — de fonds un peu plus irrégu-
1 D'après L. Pervinquière, art. cité, p. 453, le mot de bahirat veut dire jardin potager.
ai8 ALGÉRIE-TUNISIE
liers que compliquent quelques lignes de dunes indécises, — de cuvettes humides recouvertes d'une blanche couche de sel, — de grands territoires coupés et comme lézardés parles sillons abrupts et encaissés qu'y déterminent les moindres ravinements ; — et Ions ces types topographiques qui se ressemblent parla prédominance des lignes horizontales, se succèdent, variés mais monotones, pour aboutir de loin en loin à des reliefs plus ou moins saillants et toujours vaguement alignés du Sud-Ouest au Nord-Est, tantôt simple barre de rochers gris comme celle de Guelt-es-Stel sur la route de Boghari à Laghouat ', tantôt bourrelets et îlots montagneux plus importants comme ce Djebel Antar, près de Mccheria, que contourne la voie ferrée de Saïda à Aïn-Sefra et Duveyrier.
i. C'est naturellement dans le département d'Oran que ces hautes terres se développent le plus largement. Au delà des reliefs jurassiques et crétaciques où prennent naissance de nombreuses sources2, origine de cours d'eau tels que la Mina ou l'oued Ben-Hadja, commencent vers le Sud des territoires peu accidentés que recouvrent des terrains quaternaires d'une puissance énorme, atteignant jusqu'à 3oo mètres de profondeur. Au milieu de cette région misérable s'étalent le chott Ech Chergui et le choit Ech Gharbi ; les chotts, avec leurs bords couverts de plantes halophytes que viennent brouter tous les ans des troupeaux de moutons, interrompent les grandes steppes d'alfa du Nord et du Sud ; la steppe qui reprend au. Sud est la partie par excellence de l'alfa, et elle est tout à fait inhospita-
1 L'apparence topographique de celte barre est figurée d'une manière très expressive sur la planche 111, des Matériaux d'étude topologique pour l'Algérie et la Tunisie, Cahiers du Service géographique de l'Armée, n° 10.
2 Augustin Bernard insiste avec raison sur l'abondance de ces sources, En Qranie, p. ia. — Déjà dans tout le domaine oriental des steppes, les villages s'identifient de plus en plus avec les sources, et leurs noms sont très fréquemment des noms de sources (Aïn) ; plus on va vers le Sud, plus la répartition de la vie sédentaire est calquée sur la répartition des sources.
STEPPES ET DÉSERT aig
lière1. Puis le relief se relève par échelons successifs pour atteindre le Djebel Amour et plus à l'Ouest les monts des Ksour. Le Djebel Amour abonde en sources. Les couloirs compris à diverses altitudes entre Les chaînons parallèles du Djebel Amour s'étalent parfois en vraies petites plaines; et c'est là que sont si I ues les centres habités, bordj d'Allou ([35o mètres), (ïéryville (i «><>7 mètres). \ celte altitude les eaux, semble-t-il, manquent moins que les habitants sédentaires2: et des arbres vigoureux couvrent nn peu plus au Sud les bords des curieuses Gada3. La zone montagneuse des Ksour a un relief plus atténué
1 Sur Jes 5 millions d'hectares du cercle de Géryville, 2 63oooo hectares sont couverts par des peuplements d'alfa plus ou moins dense. Le pays du mouton, p. 286. Un arrêté gouvernemental du il\ décembre 1888 a même interdit l'exploitation de L'alfa dans cette zone ; cette zone est si pauvre que ces toulTcs d'alfa doivent être sauvegardées comme protectrices des herbes infimes qui poussent au milieu d'elles et qui sont la seule nourriture des troupeaux obligés de passer par là en allant vers le Nord. Idem, p. 285. Ces plaines d'alfa représentent un des types de steppes les plus défavorables aux pasteurs (car les moutons ne broutent pas l'alfa). « Il n'existe pas de cours d'eau constant dans l'annexe de Mccheria. Après des sécheresses continues et qui ne sont que trop fréquentes, l'eau fait totalement défaut pour l'alimentation non seulement des troupeaux, mais encore de la population ; en 1888, les animaux de la garnison de Mccheria devaient aller boire à Tonadjer à 16 kilomètres environ, par suite du manque d'eau dans le poste. )) Idem, p. 322 et 323.
2 Voir sur la Carte de l'Annexe d'Allou (Le pays du mouton, face à la p. 27S) le grand nombre de sources qui y sont indiquées.
:i On sait que les Gada sont des plateaux constitués par ces fameux bancs si épais de grès néocomiens qui jouent un si grand rôle dans le relief du Djebel Amour et îles monts des Ksour jusques au Maroc. Voici la meilleure description qu'on ait donnée dés Gada du Djebel Amour (il y a quelques autres gada en Algérie, comme la gada des Tulad-Daoud dans l'annexe de Saida) : «Très particulières sont les Gada enclavées dans le massif même du Djebel-Amour ; constituées par de vastes plateaux formés de couches gréseuses peu inclinées, elles sont découpées brusquement par de nombreux ravins qui les entaillent profondément ; on en compte trois principales : Gada d'Enfous, Gada d'El-Groun, Gada Matena ; sur leurs lianes se montrent ordinairement des forets remarquables, et lorsque les dépressions qui les pénètrent s'élargissent, quelques cultures dans les bas fonds. Les rivières qui sillonnent ce vaste ensemble sont nombreuses et leurs eaux abondantes; elles coulent constamment, même en été. » Le pays du mouton, p. 268 ; voir aussi sur la carte de l'annexe d'Aflou, face à la p. 278, un carton des trois gadas d'après la Carte du Dépôt de la guerre à 1 : ^ooooo. Au reste, ces « forets » dont il est ici parlé sont trop peu importantes pour que Paul Pelet les ait marquées sur les feuilles Algérie, de L'Atlas des colonies françaises.
et plus étalé que le Djebel Amour; vers l'Ouest les plaines se réduisent à d'étroits défdés, tandis que les montagnes tout en gardant des altitudes élevées forment à leur sommet de vastes plateaux, tels les plateaux du Djebel-Mezi(i 920 mètres), du Djebel-Mektcr (1980 mètres) et du Djebel-Tanout (2080 mètres). Les sources sont encore nombreuses comme dans le Djebel Amour ; ce sont des sources qui donnent naissance à
Cliché de M. René Pinon, 1901 6. — ïiout. Les sources.
de petits oueds et arrosent les petites oasis d'Aïn Sefra et de Tiout (voir les sources de Tiout, fig. 16); mais on évalue à 1 7 000 seulement tous les palmiers et à 1 4 ooo les arbres fruitiers à feuilles caduques qui environnent l'ensemble des Ksour \ Il n'y a là, on le voit, que de minuscules oasis, et l'irrigation affecte seulement des parcelles infimes et dispersées de ces immenses territoires. Quelques oasis jalonnent aussi le versant
' Le pays du mouton, p. 3i2
Sud de ces montagnes (El Abiod Sidi Cheikh) : mais il faut aller vers l'W. jusqu'à Figuig, que nos troupes aperçoivent et surveillent sans pouvoir y entrer, pour trouver d'importants groupes de palmiers ' .
Au Sud des reliefs accusés du Djebel Amour et des montagnes des Ksour le relief s'abaisse assez brusquement de quelques centaines de mètres, mais il reste encore à l'altitude de 800 à 900 mètres. M. Georges Rolland constate que cette zone mérite bien de recevoir une dénomination particulière, et il l'appelle le Haut-Sahara algérien ' : notre carte Y fait ressortir l'altitude
1 Nous ne parlerons pas ici des oasis de Figuig, puisqu'elles sont marocaines : la ligne ferrée de pénétration, qui en 1900 a atteint Djenien-bou-Reszg (voir Augustin Bernard, Les chemins de 1er en Algérie, dans Ouestions diplomatiques et coloniales, 1899) a été prolongée depuis lors jusqu'à la minuscule oasis de Zoubia et au camp de Duveyrier, — destinée à contourner Figuig sans toucher à ce centre, qui, selon les termes des traités, doit rester au Maroc. Voir René Pinois, Les marches sahariennes, Autour de Figuig, Igli, le Touat, dans Revue des Deux Mondes, i5 janvier 190:*, p. 3O0-397. — Sur les oasis de Figuig, le meilleur document reste le substantiel article du Gap. de Castiues, publié dans le Bull, de la Soc. de géographie [Paris], 188:^, p. 4oi-4i4> Notes sur Figuig, avec clichés dans le texte. Le Gap. de Gasïries l'ait très justement remarquer que Figuig estimportante par rapport aux misérables Ksour du Sud-Ouest, beaucoup plus que par rapport aux grandes palmeraies d'Ouargla cl des Ziban, p. 4oi. « Tous les Ksour (8), sauf celui des Zenaga, se sont élevés chacun sur l'emplacement d'une des sources de l'oasis, afin de la mieux préserver des entreprises d'autrui », p. 4o/i. « L'eau acquiert, dans ces régions, une valeur que nous ne soupçonnons pas. C'est ainsi que la Kharrouba d'eau, c'est-àdire le droit perpétuel de disposer du tiers de la source 'i fois par mois pendant 1 heure, se vend chez les Zenaga un prix moyeu de Goo francs », p. 4oG. Et c'est ainsi que le Cap. de Castkiks raconte le fameux épisode de la guerre pour l'eau, entre deux des oasis, en l'accompagnant de réflexions très judicieuses. — On trouvera aussi de nombreux renseignements sur Figuig dans de la Martinière et Lacroix, Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest africain, II, p. 457-543 (leur principale source d'information est d'ailleurs Castriks lui-même), mais voir spécialement les cartes et illustrations : face à la p. /j58, planche III, Carte des environs de Figuig à 1 : :joo 000 ; face à la p. 544, planche IV, Vallée de l'oued Zousfana, partie comprise entre Figuig, l'oued Guiretla zaouia Kerzaz ; face à la p. 4^4, Vue de la plaine précédant Figuig (gravure d'après cliché de la Martinière) ; et p. 46o, Petit carton représentant les oasis de Figuig ; bon carton pour montrer ce qu'est une région d'oasis, groupe de centres épars portant un nom d'ensemble : Figuig.
2 D'ailleurs, M. G. Rolland a bien soin de remarquer qu'il ne faut pas la prolonger trop loin vers le Sud, car elle finit par aboutir aux régions relativement
générale de cette province occidentale du Sahara Sud-algérien. Les grands espaces horizontaux constitués par les terrains quaternaires sahariens recommencent avec plus de monotonie que jamais et sur une épaisseur colossale que mettent bien en évidence les goiir géants de Brézina. Ces dépôts gréso-sableux et quelquefois gypseux sont durcis et cimentés et ils s'étendent avec l'apparence d'une plaque de ltamada, loin vers l'Ouest jusqu'au Maroc et loin vers le Sud jusqu'à l'Erg ; ils ne s'arrêtent ainsi que là on les grandes dunes du Sud viennent les recouvrir de leurs sables mobiles ; un autre désert commence alors, le désert de sable, le désert des Areg; et c'est à la limite de cette nouvelle grande zone que nous bornerons nous-même notre étude1.
2. Au Sud d'Alger la zone des steppes est déjà sensiblement moins étendue ; la bande des eaux salées stagnantes est plus proche de l'Atlas saharien (Zahrez Gharbi et Zahrez Chergui). Mais ce sont les mêmes plaines jusque vers le Sud, au pied des chaînons parallèles qui constituent les monts des Oulad Naïl2. Là encore l'alfa s'étend en vastes peuplements et sur les
Lasses et très riches en eau du Gourara, du Touat et du Tidikelt. — Dès 187 1, il est bon de le rappeler, Pomf.l écrivait : « Le relief du Sahara est loin d'être uniformément plat et sa surface n'est rien moins qu'une cuvette. » Voir Le Sahara, Géologie, Géographie et Biologie, Bull. Je la Société Je climalolo<)ic algérienne, 1871, p. i35.
1 Ce n'est pas là une borne factice ; ces sables des Areg ont paru de tout temps constituer une sorte de limite. Voir par exemple Ibx Khaldoun, Histoire des Berbères, traduction de Slane, I, p. 190, 191 et passim.
2 Louis Bertrand, dans Le sang des races, a raconté les longues étapes de la route de Médéa à Laghouat ; il a décrit tour à tour les aspects successifs de ces hautes plaines, si froides durant les mois divers aux jours d'âpre brise, et si brûlantes dînant l'été : « Le désert de Bougzoul apparut dans toute son horreur ; à perte de vue, des terres livides d'où s'élevaient de grands oiseaux en longues files noires, une bise âpre et toujours ce grésillement des cailloux balayés par la rafale... » (p. 108). « Le soleil était déjà brûlant, bien qu'il fût à peine huit heures. L'étendue fauve miroitait d'un éclat douloureux à l'œil. Mais quand on se baissait vers le sol, on sentait une faible humidité sortir des crevasses creusées profondément par les pluies
terres horizontales et sur les versants pierreux des reliefs qui commencenl au Rocher de Sel (voir sur la fig. 17 un versant
Cliché de l'auteur, mars [goo.
Fig. 17. — Sur la route de Bou-Saàda à Ujelfa, près de Dermel, versants parsemés
de touffes d'alfa
couver! d'alfa : thalweg de l'oued Dermel sur la route de Bou- Saâda à Djelfa).
d hiver ou les ondées torrentielles des orages ; et quand on soulevait les pierres, lin air salin se déposait sur les joues et les lèvres, aucune végétation, si ce n'est de loin en loin un peu de blé souffreteux semé par les arabes, et — formant des plaques lépreuses d'un vert malade — de petites piaules grasses pareilles à une moisissure qui, lorsqu'on les arrachait, s'écrasaient dans la main comme du plâtre. Des débris de coquillage craquaient sous 1er souliers. Désirons d'eau recouverts d'une croûte de houe fendillée, s'élargissaient, et soudain la steppe tout entière prenait l'aspect d'un grand lac desséché. ( l'était la désolation et l'aridité d Une mer morte. . . » (p. 202). (( Le vent s'éleva tout à coup connue un souille de colère. Des tourbillons de sable montaient en colonnes verticales, qui, depuis les montagnes de Boghar, s'avançaient d'une course furieuse à travers le désert de Bougzoul. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Eu un instant, la chaîne de l'Atlas disparut sous la tourmente, la terre et le ciel se confondirent dans la poussière et les ténèbres . » (!»• 189).
Au pied des monts des Oulad-Naïl et au Sud-Est du Djebel Amour, la surface des terrains quaternaires sahariens est moins uniforme et moins stérile que dans le Sud-Oranais : tout autour et au delà de l'oasis de Laghouat, elle est parsemée de petites dépressions où se sont accumulées quelques minces couches de terre végétale et que l'on appelle les daïa : dans ces petites cuvettes naturelles les eaux des rares pluies peuvent se recueillir,
Cliché de l'auteur, mars 1900.
Fig. 18. — Région des daïa; les bétoums delà daia de Tilremt.
et elles les transforment parfois d'une manière temporaire en petites nappes d'eau douce. Ces cuvettes disséminées sans ordre sur un immense territoire n'ont souvent pas plus de deux ou trois hectares (exceptionnellement l'une d'entre elles, celle de Tilremt, a io3 hectares): mais elles se détachent vigoureusement dans le paysage avec leurs groupes de bétoums (pistachiers), dont on aperçoit de loin la ramure verdoyante et puissante ; (voir fig. 18 : Les bétoums de la daïa de Tilremt au mois de mars)1. Malgré l'exiguïté de leur étendue totale elles méritent
1 Les daïa sont aussi parsemées de touffes buissonneuses de jujubiers.
.s / EPPES ET DÉSERT 22b
bien dr donner leur nom à cette région : mais elles ne doivent pas faire illusion sur l'infertilité de ces espaces où l'on a lant de peine à découvrir et à creuser quelques simples 'puits d'eau potable. L'oasis de Laghouat est une oasis tout à fait isolée.
La région des daïa esl séparée du grand Erg par une grande carapace calcaire qui constitue la Chebka: celte plate-forme crétacique a été érodée et travaillée par les eaux surtout dans le Nord-Ouest au point de paraître comme découpée en séries confuses et irrégulières de ravins encaissés que les indigènes ont naturellement comparées au réseau enchevêtré d'un filet : le mot Chebka signifie filet. (Test au milieu de ce vrai désert, de ce désert de pierre l, et au fond de quelques-uns de ces ravins que se sont établies les oasis du M'zab. Ces oasis seront comprises dans notre étude et nous nous arrêterons encore ici au Sud de la Chebka au point où les couches crétaciques s'enfoncent et disparaissent sous les sables de l'Erg.
3. A partir du 2° longitude E., la région qu'on a si longtemps appelée les « Hauts Plateaux » présente des étendues planes sur des espaces moins continus, et c'est plutôt une série de dépressions plus ou moins grandes, dont le fond est occupé par des lacs salés, petits ou grands, chott, zahrez ou gueraa.
Ces dépressions se rencontrent surtout entre les deux Atlas, mais il en est aussi de toutes voisines de la bordure terminale de 1 Atlas Saharien, telle la dépression d'El Outaïa à proximité
1 « La Ilamada est le vrai désert, » disait en 1871 Pomel, voir Le Sahara, Bull. de la Société de climatologie algérienne, 1871, |>. i43. De même G. B. M. Flamand écrivait : « Les hammadas constituent dans le désert le vrai désert. » De l'Oranic au Gourara, |>. [5. — Voir aussi Jean Brunhes, Les oasis du Souf et du M'zab comme types d'établissements humains, dans La Géographie, i5 mars 1902, p. 175. — Le mot de hamada ne signifierait-il pas précisément : terre inculte et terre infertile? En certains territoires, même voisins du Tell, le mot de hamada est employé pour désigner les terres absolument rebelles à la cul hue : voir à ce point de vue aux Notes et pièces justificatives, J, Oasis de M'sila. a, les premiers paragraphes de la Notice.
Brunhes. 1 5
2»i; A LGËRIË- TUNISIE
de Biskra. La plus grande el la plus importante de toutes ces dépressions est le Hodna, dont le chott central n'est plus qu'à l'altitude de l\oo mètres (voir carte V). Ce n'est pas un haut plateau, ce n'est même plus une haute plaine. Le Hodna est une cuvette, et des forages artésiens y amènent à la surface les eaux des profondeurs.
A l'Est de Batna, et au Nord du massif de l'Aurès, de petits bassins s'étalent encore accompagnés de chotts : Ang-el-Djemel, Guerah-el-Tharf, Guerah-el-GuelifT ; mais ils sont tous de 4oo à 5oo mètres plus élevés que le Hodna.
L'Aurès dresse ses chaînons à peu près parallèles, toujours orientés du Sud-Ouestau Nord-Est jusqu'à 2 32 9 mètres d'altitude (Djebel Chélia) '. Et ce relief saillant procure à toutes les vallées une eau abondante. Puis après cet effort de concentration les plis de l'Atlas s'infléchissent, se dispersent et se morcellent, en se dirigeant vers la Tunisie et en couvrant la Tunisie centrale 2.
Toute la partie du Sahara qui constitue le Sahara Sud-constantinois et tunisien est très différent d'aspect des plateaux qui bordent l'Atlas dans la province d'Alger, dans celle d'Oran et au delà. Entre la montagne et l'Erg oriental une grande dépression allongée de l'Est à l'Ouest est occupée par de grandes nappes d'eau saumàtre, par d'immenses chotts : c'est « l'immense cuvette des plateaux crétacés » 3 — recouverte d'ailleurs de dépôts variés d'âge plus récent, — el que G. Rolland désigne avec
1 Le n° 10 des Cahiers du Service géographique de l'armée, Matériaux d'étude topologique pour l'Algérie et la Tunisie (Première série), donne de remarquables Vues représentant différents aspects topographiques de l'Aurès.
2 Sur la Tunisie centrale, voir Gh. Monciiicourt, Le massif de Mactar, Tunisie centrale, dans Annales de géographie, X, 1901, p. 346-36q, planches 33-36.
3 G. Rolland, Géologie du Sahara, ire partie, chap. 11, § 1, V. On sait quel développement en surface et en épaisseur présentent les formations crétaciques dans tout le Sahara. G. Rolland l'a fait bien des fois remarquer (notamment dès 1879, C. R. Acad. Se, 1879, LXXVIII, p. 778), et en 1882, P. de Tchihatchkf, devant l'Association anglaise pour l'avancement des Sciences, réunie à Southampton, insistait sur ce fait dans sa Conférence The Déserts of Africa and Asia — Sur la grande cuvette crétacique des chotts algériens et tunisiens, voir aussi V. Gornetz, Le Sahara tunisien, Bull. Soc. géogr. [Paris], 189O, p. Ô2G. — De plus, le grand
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raison sous le terme général de Bas-Sahara algérien et tunisien,', le fond le pins bas correspond au chott Melrir qui est à 3] mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée, et qui est le grand centre de confluence pour les \ allées, aussi bien pour celle de l'oued Djedi qui vient de l'Ouest, que pour l'oued Ighargbar et L'oued M va qui viennent du Sud lointain et se poursuivent au Nord par le grand sillon ou plus exactement par le large bas-fond, très nettement marqué, de l'Oucd-Rir'1.
Des ebotts, séparés les uns des autres par des seuils médiocres, s'alignent de l'Ouest à l'Est, depuis le ebott Melrir jusqu'à la Méditerranée ; ils sont de plus en plus relevés par rapport au niveau de la mer : ebott cl Gbarsa, ebott el Djerid (à i5 mètres au-dessus de la mer) et chott elFcdjedj (à 33 mètres).
Les plus hauts massifs (Aurès) dominent ainsi les territoires les plus déprimés, et l'eau naturellement apparaît sur toute la bordure de la dépression depuis les Ziban jusques à Gafsa, et cela se continue jusqu'à Gabès. Les oasis se répartissent irrégulièrement, mais souvent assez nombreuses et rapprochées : les oasis des Ziban avec Biskra, les oasis du Djerid constituent des groupes imposants et prospères.
Il se rencontre en outre que cette cuvette crétacique possède un bassin artésien qui est « un des plus importants qui existent à la surface du globe » \ Bien entendu, il y a indépendance
golfe saharien de la mer crétacique s'est même probablement étendu beaucoup plus loin vers le Tchad qu'on ne l'avait d'abord supposé ; A. de L\i>i>are;\t a indiqué cette conséquence à la suite de l'ingénieuse découverte qu'il a faite « dans les poches d'un explorateur », le colonel Monteil, d'un oursin auquel on a donné le nom de Noetlingia Monteili. Voir La trouvaille d'un oursin fossile clans le Sahara, dans La Géographie, i5 avril 1901, p. 357-260, et C. R. de l'Âcad. des Sciences, CXXXII, p. 388.
1 Teisserenc de Bort, ayant parcouru lui-même presque tout le Sahara algérien, et s'appuyant sur les observations antérieures aux siennes, a dressé en 1890 une carte hypsométrique du Sahara, qui manifestait très clairement l'opposition entre le Bas-Sahara Sud-constantinois et tunisien et le Haut-Sahara Sud-oranais. Voir A/as, 1890, 2e partie, pi. XIII.
2 G. Rolland, Ihdrologie du Sahara, p. 53.
complète entre la couche superficielle que recouvre la mince épaisseur des eaux saumâtres des chotts, et la couche artésienne qui est à une profondeur moyenne de 76 mètres. « Le gisement artésien figure, pour ainsi dire, un réseau liquide à larges mailles, correspondant aux zones les plus perméables et les mieux alimentées des sables aquiières. Les nœuds de cette sorte de fdet artésien représentent naturellement les parties les mieux dotées en eaux souterraines » '. Et ce serontles points d'élection
Cliché de l'auteur, février 1900.
Fig. 19. — Les grandes dunes du Souf, dans les environs d'Ourmès.
des puits artésiens et des oasis. Du Nord au Sud, à l'Ouest du chott Melrir, une série d'oasis jalonne la dépression. Nous l'étudierons jusqu'à l'extrémité méridionale de l'Oued-Rir', c'est-à-dire jusqu'aux oasis de Touggourt et de Temacin.
Dans cette province orientale, c'est encore au grand Erg, à 1' « Erg oriental », que nous nous arrêterons. Mais avant d'atteindre la région la plus considérable des dunes nous rencontrons un avant-poste de cette région de sables, le Souf (fig. 19).
G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 201.
STEPPES FI DÉSERT a2Q
Au milieu des dunes du Souf se sont établies de curieuses oasis qui représenteront dans la série de nos études un type tout à fait nouveau, un type unique (Voir plus loin Carton d'orientation, fig. 33, p. 277).
De même, près de la côte tunisienne et en face de Gabcs, l'île de Djcrba constitue également une sorte de département indépendant, où l'irrigation est pratiquée selon un mode bien déterminé.
M'zab, Souf et Djerba, — à la limite méridionale du pays que nous avons soumis à notre enquête, — ont des droits exceptionnels à notre observation par les Formes spéciales que revêt en ces territoires naturellement désertiques le travail bumain, le travail qui a pour fin la culture et pour moyens la conquête et l'utilisation de l'eau.
Physionomie végétale de la zone aride. — Quand on descend de Constantine vers Biskra on regarde trop souvent la porte d'El Kantara comme marquant l'entrée du désert. La porte d'El Kantara avec le décor saisissant de la grande falaise fauve indique le passage de la zone montagneuse aux régions planes plus basses ; mais les grandes parois ebauves de la falaise ne prouvent-elles pas que les causes climatiques qui font le désert régnent en souveraines maîtresses sur la montagne? — D'autre part l'oasis d El Kantara est la première grande oasis de'palmiers que le voyageur rencontre sur cette route particulière, en suivant cette voie ferrée qui a été la première à traverser de part en part la zone orograpbique des plateaux : on comprend l'impression très vive produite par ce premier type des oasis sabariennes. Mais l'oasis n'est pas le désert : on doit traverser le désert avant d'atteindre l'oasis. Et tandis que l'on descend pour arriver à El Kantara le long des versants pierreux et instables, à peine mouebetés de quelques toulles misérables, de la vallée de l'oued Fedala, ne croit-on pas que l'on est déjà dans le vrai désert, dans le Sabara ? Ce n'est
pas la limite septentrionale des oasis qui marque la limite septentrionale du Sahara, et ce n'est pas non plus la limite septentrionale du palmier-dattier qui marque la limite septentrionale des oasis.
Le paysage de touffes est le paysage caractéristique du Bas- Sahara Sud-algérien. De Biskra à Ourir, à Sidi-Yaya, à Touggourt, par exemple, le Sahara n'est pas le beau désert nu et pelé que l'on aperçoit en Egypte dès que l'on quitte la vallée du
Cliché de l'auteur, janvier 1900.
Fig. 20. — Bas-Sahara Sud-algérien; touffes de damràn et de grina : vue typique du « Sahara des touffes ». Au fond, à droite, l'oasis d'Ourir.
Nil ; on pourrait appeler ce désert Sud-algérien le Sahara des touffes ; sauf en quelques points où le sable s'amoncelle en grandes dunes, sauf sur le chott même, blanche et mate plage de sel qui s'étend horizontale comme une nappe d'eau, tout ce désert a partout un aspect analogue : c'est une surface à peu près plane, indéfinie, toute parsemée de taches végétales (fig. 20). Les touffes des diverses plantes ont diverses physionomies ; la touffe du tamarix est plus forte et se tient sur un monticule plus haut ; la touffe du belbel élève à peine ses dernières petites tiges gris-vert au-dessus du monticule de sableclair
STEPPES ET DESERT a3i
que le réseau caché de ses branches a déterminé et maintient; les touffes du clrinn sont un peu moins serrées, plus élancées, plus rigides (fig. 21). Mais toutes les plantes ont le caractère commun d'être situées sur des monticules ; puisque leurs racines et leurs tiges associent leur action pour défendre et retenir la terre ou le sable contre l'entraînement du vent, ces monticules sont leur œuvre propre ; non seulement elles retiennent la terre ou le sable qui les portent, mais elles arrêtent encore le sable
Cliché de l'auteur, février
Fig. 21. — Zone plus sablonneuse du Bas-Sahara Sud-algérien; au premier plan, touffes de drinn.
que le vent transporte ; et ce sable, délaissé parle courant transporteur qui s'est affaibli en buttant contre la touffe, tombe à côté et au delà de la touffe ; il crée au monticule de la plante comme une queue de sable clair, plus ou moins allongée, — véritable flèche qui est située du côté opposé à celui d'où vient le vent, et qui en indique approximativement la direction.
Touffes de retem ou touffes de grina, touffes de zeïtaou touffes de damrân font des taches qui attirent l'œil, et qui font perdre au désert sa belle couleur blonde ou fauve ; lorsque le désert est très plat, il arrive môme que ces touffes vues au loin se per-
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dent en une ligne sombre et presque noire qui ferait penser à une steppe bien plus qu'au désert \
Or ce paysage de touffes est déjà celui des bautes plaines et des bauts reliefs ; dès que, s'éloignant des « plateaux » de Sétif (|iii doivent être rattachés au Tell, on descend vers le Hodna, on aperçoit tout autour de soi des croupes arrondies et pelées que parsèment de petites touffes dont la monotonie est coupée çà et là par quelques buissons de thuyas ou de genévriers ; mais ce sont déjà les guetafs, les chieh, les thyms, etc., qui vont nous accompagner jusqu'au Sahara. Chacune des routes ou des pistes qui conduisent vers le Sud aura sa physionomie propre ; dans la province d'Oran les touffes d'alfa apparaîtront plus tôt et en plus grand nombre que dans la province de Constantine; dans cette même province d'Oran et dans la province d'Alger, les touffes de palmier nain expriment par leurs taches basses et noires la parenté entre le Sud de l'Espagne et le Nord de l'Afrique. Mais à l'autre extrémité de l' Algérie-Tunisie, sur la route de Sousse à Kairouan, les dernières cultures de céréales sont encore faites au milieu des touffes respectées, tantôt touffes
1 Pour l'identification des noms de plantes, voir Synonymie arabe-latine des plantes rencontrées, p. 272-278, dans F. Foureau, Rapport sur ma mission au Sahara et chez les Touareg-Azdjer, octobre i8g3-mars 189/i, Paris, 189/1. Dans la plupart des volumes de Foureau, on trouve une semblable Synonymie arabe-latine des plantes rencontrées, de même qu'un Glossaire des termes géographiques arabes. Il faut consulter, en outre, du même auteur : Essai de catalogue des noms arabes et berbères de quelques plantes, arbustes et arbres algériens et sahariens, brochure in- 4, 1896. [L'ensemble des voyages de Fernand Foureau est très clairement résumé dans Aug. Bernard et N. Lacroix. Historique de la pénétration saharienne, p. i3g et suiv. Voir aussi les excellents comptes rendus critiques de II. Schirmer, dans les volumes successifs de la Bibliographie annuelle des Annales de géographie ] — Pour les plantes des déserts du Nord de l'Afrique, on doit en revenir encore à Aschekson dans Rohlfs, Kufra, p. 483, et au chapitre que II. Schirmer a consacré à la flore, Le Sahara, chap. xi. — Voir enfin Battandier et Trabut. L'Algérie, etc., p. i58- 187. — Voici les noms des plantes dont nous parlons ici ou plus loin : Salsolacées : belbel, Anabasis articulata et Caroxylon tetragonum ; damrân, Traganum nudatum ; grina, Halocncmum tetragonum ; guetaf, Atriplex Halimus ;— Graminées : drinn, Arlhratherum pungens ; alfa, Stipa ou Macrochloa tenacissima ; diss, Phragmiles
buissonneuses, larges, étalées, \rais monticules végétaux, tantôt touffes Légères de petites herbes droiteset frêles. Ainsi, quelles que soient les espèces végétales, sur ces grands espaces sans arbres, les plantes forment un lapis de moins en moins continu : elles s'éparpillent. Et c'est par des transitions insensibles que, passé la limite du Tell, la végétation naturelle, se transformant et se clairsemant, se fait de plus en plus saharienne.
La répartition des espèces végétales, liée aux conditions climatiques, esttrès variée ; certaines plantes ont une aire très étendue comme ces jujubiers sauvages dont les buissons clairs se rencontrentpartoût, de la Tunisie jusqu'à Tlemcen, et delà Kroumirie jusqu'aux Ziban, et comme cette armoise blanche (cliicb, Artemisia herbaalba) qui s'étend parfois sur les hautes terres en peuplements si continus ' ; d'autres ont des aires plus restreintes et plus déterminées \ — C'est grâce à quelques plantes de cette végétation naturelle que sont constitués les pâturages. La région aride (la zone dite des Hauts-Plateaux comme la zone du Sahara) est avant tout un territoire de pâture pour le mouton ou pour le chameau; et à ce titre elle appartient d'abord et avant tout aux nomades, pasteurs de moutons et pasteurs chameliers 3.
communis ; — Composées : chieh, Artcmisia herba alha ; — Plombaginées : zeïla, Limoniastrum Guyonianum.
1 L'armoise blanche est une nourriture très recherchée des moutons ; dans certains territoires, elle prend un développement énorme ; dans l'annexe de Mecheria, la steppe limoneuse qui comprend les 4/5 de la région située au Sud des chotts a les 8/io de son peuplement végétal constituées par le chieh ou armoise blanche. Le [>a\s du mouton, p. 3:>.~ .
- Nous avons insisté sur le caractère physionomique général de ces vastes contrées ; nous ne pouvons entrer ici dans plus de détails ; nous renvoyons aux études de J. Massai; t qui a étudié avec tant de précision la localisation géographique des plantes sahariennes au cours de son voyage de [898 : l'n voyage botanique au Sahara, Bail. Soc. rurale botanique de Belgique, \\\\ II, 1898, j). 202-339, 7 pi.
3 On évalue à \o millions d'hectares la superficie <|ui tonne en Algérie le « Pays du mouton ». Le pays du mouton, p. 5oi . D'autre part, il convient de ne pas oublier que toutes les pailles du Sahara, à l'exception de celles qui sont des hamada, sont utilisées comme pâturages par les pasteurs chameliers; la plupart des plantes dont nous avons parlé, driiin, relent, etc., sont mangées par les chameaux ; aussi rencontre-
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Mais en cette grande zone d'inégale aridité, des sédentaires ont en outre fondé quelques centres de culture intensive, établi des oasis : ces oasis, où se trouvent-elles situées, et comment sont-elles distribuées ?
Les ressources en eau des steppes et du désert. — L'eau n'est pas absente au Sahara, mais elle est rare. Il convient de n'exagérer ni les ressources en eau qui sont celles du Sahara ni la disette d'eau de cette grande zone plutôt aride que stérile.
Les précipitations sont au Sahara, nous l'avons vu, très irrégulières, très rapides et très locales l. Mais la pluie tombe souvent en averses et les averses sahariennes apportent à la terre, en quelques minutes, une quantité d'eau d'une hauteur de plusieurs millimètres. Cette eau par malheur se perd souvent très vite sur un sol desséché, fissuré et fendillé. Toutefois, pour peu que l'averse dure, l'écoulement par ces «pores » si nombreux de la terre du désert n'est plus suffisant : les eaux se rejoignent dans les fonds d'oueds, toujours un peu colmatés par les alluvions des crues précédentes; et sur ces routes d'eau naturelles, à sec d'ordinaire, se presse soudain un flot violent et rapide : les oueds se gonflent comme les ruisseaux des rues de nos villes, qui, par une soudaine pluie d'orage et malgré leurs nombreuses bouches d'écoulement, débordent, jusqu'à se rejoindre par dessus la chaussée. L'eau apparaît ainsi par intermittence, mais elle laisse des traces persistantes de son passage : lits desséchés et encombrés de cailloux roulés, berges raides des oueds, etc.
t-on de vrais troupeaux de chameaux broutant ces touffes au milieu des terres, comme des troupeaux de moutons ou de vaches; dans le désert très nu de Libye les chameaux passent et s'ils broutent les plantes plus rares qui poussent dans le fond des oueds c'est qu'il leur faut manger en passant ; le Sahara des touffes est au contraire un véritable pâturage pour les chameaux et ceux-ci ne font pas qu'y passer ; ils y vivent et on les y élève. A voir les chameaux Sud-algériens, on sent qu'ils se trouvent sur une terre nourricière ; ils sont grands, velus, ils ont le pas alerte, surtout ceux qui sont dressés à la course, les méharis. 1 Voir plus haut, p. 1 5y .