‹ L'irrigation, ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans la Péninsule Ibérique et dans l'Afrique du NordChapitre 23 sur 58 · S I E PP E S E T DÉ S E R T · texte numérisé non relu

S I E PP E S E T DÉ S E R T

Outre les oueds, cours d'eau temporaires, les cliotts et les sebkas témoignent au désert de La présence de l'eau. Curieuse; forme hydrographique que celle des cliotts! C'est une formelimite, où pour ainsi dire l'eau est présente sans apparaître. L'eau est toujours pioche de la surface ; au moment des pluies elle peut même s'étaler en une mince couche : mais cette couche disparaît vite : l'infiltration et l'évaporation en ont bientôt

Cliché de l'auteur, février 1900.

Fig. 22. — Dépression de l'Oued-Rir' : le choit de Gamra, un peu au nord de Touggourt.

raison. En réalité, le chott est le résultat de la lutte entre la capillarité et l'évaporation : l'eau, présente à proximité du sol, s'élève sans cesse jusqu'à la surface par capillarité ; mais arrivant ainsi en molécules dispersées elle est incapable de résister à l'insolation : elle disparait en laissant seulement à la surface les sels qu'elle contenait en dissolution : et par ce mécanisme curieux l'eau, qui est en général et surtout au désert l'agent bienfaisant par excellence, a dans ce cas particulier pour seule action effective d'amener à la surface le sel des profondeurs et

de l'étaler en une couche très régulière et parfois assez épaisse: le choit apparaît ainsi avec sa croûte blanche, éclatante sous le soleil, lieu d'élection des mirages (fig. aa) 4. Et sur cette surface unie de sels infertiles les touffes mômes du Sahara, ces touffes de grina ou de damrd/i, si modestes pourtant en leurs exigences, n'arrivent point à s'installer. Ainsi, malgré l'apparence paradoxale du fait, l'eau peut quelquefois déterminer au Sahara les espaces condamnés à la véritable et irrémédiable stérilité2. En d'autres points, des poches naturelles ou de simples petites dépressions, formant cuvettes, suffisent à recueillir et à conserver pendant quelques jours les eaux d'averses : la daïa est une

1 Sur les aspects varies des chotts et sebkas, voir H. Schirmer, Le Sahara, p. n3 et suiv., et J. E. Lahache, Etude hydrologique sur le Sahara français oriental, p. 12 et suiv. Le commandant Monskgur fait justement remarquer que suivant les rayions et les saisons la surface des chotts est bien entendu plus ou moins humide : « Dans les hauts plateaux, les chott sont comme les oued, remplis d'eau pendant six mois de l'année ; ils sont à peu près à sec pendant les six autres mois et ne présentent plus alors que 1 aspect d'une immense plaine salée, plus ou moins marécageuse et dépourvue de toute végétation. Quant à ceux de la région saharienne, ils ont toujours l'air d'être à sec. » Voir Etude sur la province de Constantine, Rev. de (jéoej., juin j8qq, p. /|iQ. — Le vieux géographe El Bekri a donné au xive siècle une très pittoresque description des chotts à propos des chotts Sud-tunisiens : « Celui qui s'écarte de la route, soit à droite, soit à gauche, s'enfonce dans une terre mouvante, qui, par sa molle consistance, ressemble à du savon liquide. » Voir Description de l'Afrique septentrionale, traduction de Slani:, p. 116.

2 Nous trouvons ici vérifiée l'une des lois les plus importantes de la géographie de la vie à la surface du globe : une même cause, par son insuffisance ou par son excès, arrivant à déterminer des conditions contraires à telle ou telle forme de la vie végétale, animale ou humaine. La vie se trouve comprise entre deux limites qu'elle ne peul guère dépasser, ni dans un sens, ni dans l'autre. Et cela en des cadres géographiques de toute nature. C'est ainsi que le manque d'eau rend le développement de l'arbre impossible, et pareillement l'excès d'eau lue l'arbre. Jules Léguas donne un exemple très caractéristique observé dans la taïga sibérienne : « Tout un bois, se trouvant inondé par suite du relèvement des eaux qu'ont produit les écluses, dépérit et meurt. » (En Sibérie, p. 107, et voir aussi la photographie, Eorêt inondée sur le canal, p. 112). — Dans un domaine géographique tout différent, l'excès de pluie nuit pareillement à la végétation arbustive : dans les selvas de l'Amazonie, la forêtvierge de Vit/apo qui appartient aux régions basses, inondées dès les moindres crues du grand fleuve et de ses allluents, est beaucoup moins riche, beaucoup moins dense cl pour ainsi dire phis cliétive et plus maladive que la somptueuse et vigoureuse et exubérante végétation du yuaçu, c'est-à-dire des régions plus élevées qui reçoivent

STEPPES ET ÙÉSEli r ■.:*,;

cuvette d'assez grande étendue1, le r'dir est un simple point d'eau. Daïa comme r'dirs soul en général distribués et alignés par rapporl à des lignes souterraines d'infiltration et ^'écoulement2.

\ insi retrouvons-nous dans cette région aride comme dans tous les déserts, \rabic, Turkestan, etc., Ions les termes de transition entre le chott et le simple point d'eau. Etles indigènes qui ont un si grand nombre de termes pour désigner l'eau sous toutes ses formes ont, ici comme là, multiplié les appellations spéciales.

Une autre forme curieuse de petites cuvettes superficielles remplies d'eau est celle des behour (étangs) et des chria (nids, entonnoirs naturels) : on en observe un grand nombre dans rOued-Rir' : sont-ce les orifices d'anciens puits artésiens, puits indigènes partiellement écroulés ? ou d'évents naturels communiquant avec la nappe artésienne? Nous croyons avec G. Rolland que les deux explications peuvent être valables suivant les cas3. Quoi qu'il en soit, l'eau de ces réservoirs exigus vient souvent des profondeurs.

Car l'eau se rencontre enfin au Sahara emmagasinée en des couches souterraines, et si elle réparait çà et, là à la surface par

autant de pluies mais sont épargnées par les effets affaiblissants de l'inondation. — Ailleurs encore E. de Martonne l'ail .judicieusement une remarque du même ordre (La vie des peuples du Haut-Nil, Explication de trois cartes anthropogéographiques, Ami. de géog., V, 1896, p. 5o8) ; et quelques pages plus loin il dit, en appliquant les mêmes observations à L'activité humaine : « L'extrême richesse de la vie végétale a pour l'homme les mêmes résultats que son extrême pauvreté. » (p. 5i5.)

1 La daïa se vide en général assez complètement par l'infiltration pour que les sels ne s'accumulent pas à la surface; toutefois certaines daïa sont salées, comme la daïa el Ferd dans la province d'Oran, près de la frontière marocaine.

8 II y a par exemple beaucoup de daïa, de r'dirs (et de simples puits) tout autour de Laghouat. On peut voir le manifeste alignement des puits à l'Est de Laghouat sur le cours de l'oued \l/i el des r'dirs partout ailleurs au Sud et à l'Ouest de Laghouat sur la Carte du cercle de Laghouat face à la page 2>'> dans Le pays du mouton.

! Noir la discussion que fait Georges Rolland (Hydrologie du Sahara, p. 209 d suiv.) de l'opinion émise par Jus dans : Étude sur le régime des eaux du Sahara de la province de Constanline, Uni. de V icad. d'Hippone, 188G, n° ai.

a3â ALGEÈÏE-TUNISIË

des sources, elle peut être aussi alteinte dans les couches profondes par le moyen des puits. Les sources sont surtout nombreuses là où le sol subit des dénivellations assez considérables ; toute une ligne de sources jalonne le pied de cette falaise qui termine vers le Sud l'Atlas saharien. Les puits peuvent être creusés partout où il est possible d'atteindre une couche humide, et selon la continuité et la richesse de la couche ils sont plus ou moins nombreux ; selon leur profondeur ils sont plus ou moins utiles : mais en général les puits ordinaires qui exigent toujours de l'homme un travail considérable, l'eau devant être portée, soulevée jusqu'à la surface, sont peu favorables au développement des zones irriguées. Il faut des conditions toutes particulières d'isolement en plein désert, comme au M'zab, pour que lespuits soient utilisés non seulement pour l'alimentation des hommes et des animaux, mais même pour l'irrigation .

La catégorie de puits qui doit rendre les plus grands services à l'homme en vue de la culture, ce sont les puits artésiens. La disposition des couches détermine l'eau à monter toute seule jusqu'au niveau du sol. Et si le travail de forage, sous sa forme ancienne et même sous sa forme nouvelle, est long, difficile et coûteux, l'homme est largement récompensé de ses efforts ; là où l'on peut creuser des puits artésiens, on parvient à créer rien qu'avec l'eau fournie par ces puits de nouvelles et véritables oasis.

Naturellement les puits artésiens se trouvent localisés en des régions bien déterminées, parce qu'ils sont liés à certaines conditions géologiques bien définies : les deux plus grands bassins artésiens sont celui de l'Oued-Rir' et celui du Hodna, correspondant l'un à la partie la plus basse du Bas-Sahara, l'autre à Ja partie la plus basse de la zone des hautes steppes (voir carte V)1.

1 On a aussi tente quelques forages artésiens dans les plaines septentrionales de la

S TÊPPES ET DESERT aSg

Nous avons parlé plus haut de la cuvette artésienne de l'Oucd- Rir'. Quelle esl l'origine des eau y jaillissantes de ce bas-fond? (( C'est par le Nord, a déclaré Georges Rolland, que s'alimentent principalement les eaux souterraines de l'Oued-Rir' : et leur écoulement général a lieu du Nord au Sud, et non pas du Sud au Nord » 2. C'est là un problème qui a soulevé l'une des plus \ i\es discussions d'hydrologie géologique : et nous dépasserions les bornes de notre sujet si nous entrions nous-meme dans ce débat. 11 est du moins certain que c'est par l'élude des nappes jaillissantes ou ascendantes plus méridionales que la question doit être tranchée ; et s'il est permis de se contenter de faire ici une simple allusion aux publications de MM. Lippmann et J. Bergeron, il est impossible de ne pas citer plus amplement le travail minutieux et très original de J.-E. Lahache, Etude hydrologique sur le Sahara français oriental (1900), dontles conclusions sont directement opposées à celles de G. Rolland; par l'analyse des eaux de tout l'immense bassin du chott Melrir, l'auteur s'clibrce de montrer la parenté entre les eaux profondes de l'Oued-Rir* et les eaux dont la sonde artésienne a révélé l'existence plus au Sud, — au delà de notre actuel champ d'étude3.

région du Tell ; mais nous n'avons pas à nous occuper de ces forages, car ils n'étaient pas destinés à procurer des eaux d'irrigation, mais à assurer l'alimentation des centres urbains en eau potable. C'est ainsi qu'en vue de l'alimentation d'Alger on a exécuté divers forages artésiens dans le bassin inférieur de l'Harrach. Voir B. Mans, chef du service des eaux de la ville d'Alger, Notice sur la Nappe artésienne du bassin inférieur de l'Harrach et sur les divers sondages exécutés dans ce bassin, Alger A. Jourdan, 1899, in-8, 18 pages et 4 planches hors texte dont un Plan d'ensemble des principaux sondages exécutés dans le bassin de l'Harrach avec courbes horizontales indiquant le niveau du terrain dans lequel a été rencontrée la nappe jaillissante, à 1 : :^oo 000.

3 G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 200. Voir aussi G. Rolland, A propos de l'alimentation des eaux artésiennes de l'Oued-Rir et du bas Sahara algérien dans Mémoires de la Société des liujcnieurs civils de France, mai 1898.

3 J. E. Lahache avait déjà publié dans la Hevue scientifique du 27 mai 1899 (p. 65i -().") 3) un court mémoire: L'eau dans le Sahara, dont la conclusion était la suivante: « Tougourt, Bardad, N'Goussa, Ouargla, représentent ainsi une vaste

2>,o AlGÊniËTUNÎSÏË

Physionomie générale des oasis. — Des causes très diverses peuvent donc fournir sur les hautes terres et au Sahara de l'eau en quantité parfois assez considérable. — Partout la préoccupation dominante est celle de l'eau. Sur les terrains de parcours, on s'efforce d'améliorer les points d'eau, d'aménager les r'dirs à l'usage des grands troupeaux des indigènes1. A plus forte raison pour toute entreprise de culture l'eau est-elle indispensable. Presque partout où l'on a de l'eau en assez grande abondance on peut cultiver. Si le sol n'est pas toujours de nature excellente, s'il est souvent encombré de sels préjudiciables aux plantes, on possède en revanche comme facteur puissant de la végétation la chaleur solaire. Aux endroits privilégiés où l'homme trouve de l'eau, il peut fonder des oasis.

Le palmier-dattier est l'arbre par excellence des oasis Sud-algériennes et tunisiennes. C'est un arbre exigeant et délicat ; pour qu'on puisse le cultiver avec profit, trois conditions naturelles doivent se trouver associées : eau souterraine, forte chaleur annuelle et sécheresse de l'atmosphère. Ainsi la distribution du palmier-dattier et la distribution des oasis à palmeraies dépendent de la température et de l'état hygrométrique de l'air durant toute l'année. Or les hautes altitudes du gand bourrelet plissé entraînent durant l'hiver des températures rigoureuses, et souventdes phénomènes de précipitation. Avant d'arriver à la zone de faible altitude où la chaleur est assez forte et assez constante pour permettre la croissance du palmier, on doit en conséquence franchir presque partout la zone entière de ce grand bourrelet

gouttière dont l'Oued-R'hir n'est que le prolongement. Le tout forme, au point de vue hydrologique, un ensemble indivisible. »

1 Dès i883, MM. A. Pomel et Pouyanne, dans une note sommaire, avaient donné l'idée excellente et qui a été suivie de profiter des « reddirs » naturels et de les améliorer dans toute la région qu'ils appellent « région des Steppes ou des Hauts- Plateaux » (cette note était datée du 12 septembre i883). Voir aussi Etudes sur l'aménagement et l'utilisation des eaux en Algérie, 1890, p. i83 et suiv.

montagneux dont l'altitude est en général trop élevée pour que la température y soit égale et modérée même durant l'hiver.

Par suite de l'orographie, il s'étend donc, — entre la zone méditerranéenne qu'arrosent les pluies d'hiver et la zone désertique où la température ne descend pas au-dessous de o°, — une zone qui n'a ni le profit des plaies ni le profit de la chalear continue. Et c'est seulement à cinquante, soixante ou quatre-vingts kilomètres de la limite des cultures du Tell qu'apparaissent les premiers palmiers-dattiers, palmiers sauvages, chétifs et rabougris1. Et les oasis de palmiers, les oasis où les palmiers sont productifs, sont situées encore plus au Sud, — généralement à d'assez faibles altitudes : Bou-Saâda (un peu au Nord du 35° Latitude Nord et à 5y8 mètres d'altitude) est de toute l'Algérie et de la Tunisie l'oasis de palmiers la plus septentrionale.

Le superbe Phœnix dactylifera dresse sa haute tige et étale les longues feuilles retombantes de sa palme étoilée ; c'est un arbre incomparable: il protège, fertilise et nourrit2. Les dattes sont

{ C'est par exemple au Hamma, sur la route de Bordj-bou-Arreridj à M'sila, qu'on aperçoit les premiers Phoenix dactylifera.

2 Nous devons à Theob. Fischer une très bonne étude d'ensemble sur les palmiers, Die Dattclpalme, ihre geographische Verbreitung und culturhistorische Bedeutung, Pet. Mit., Erg., n'\ 64, 1881. Sur les qualités des dattiers algériens et notamment des dattiers de la variété Deglel-now, voir un intéressant article du directeur du Jardin d'essai du Hamma : Gn. Rivikbe, Diffusion des dattiers algériens, Australie et Jamaïque, dans Rev. des cultures col., III, 1898, p. i3o-i36. Sur la culture si délicate de cette plante, dans le Sud-algérien, on peut consulter Un homme du Sud, La culture dans le Sud-constantinois, Alger, Imp. P. Fontana, 1898, in-8, 20 p. ; c'est une brochure parue sans nom d'auteur, mais qui a été écrite par un homme qui a lui-même entrepris des cultures dans le Sud-constantinois, le commandant Rose. [Tchihatchef, Espagne, Algérie, Tunisie, p. 282, a consacré une intéressante page à ce colon, M. Rose]. — On trouvera une étude complète et détaillée sur tous les travaux soigneux qu'exige la culture du palmier dans un article récent du Bulletin de la direction de l'agriculture et du commerce, publié par la régence de Tunis, Les Dattiers des oasis du Djerid, par F. Massicot, 6e année, avril 1901, p. ii'i-iGi ; voir surtout p. n4-i36. L'auteur résume ainsi tous les services que rend le palmier à celui qui le cultive (p. ii5-n6) : « Le palmier est l'arbre béni des Arabes. Il sert à tous les usages. Tandis que ses fruits subviennent à la nourriture d'une nombreuse population, ses feuilles, tressées, sont converties en chapeaux, en paniers, en nattes, en zembils d'ànes, en éventails, en plumeaux et même en récipients pour l'eau ; ses palmes, au Djerid, servent à la confection des plafonds, des berceaux, des cages de Pri'mifs. iG

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un aliment de première importance pour le Arabes, sédentaires on nomades ; à l'abri du palmier d'autres plantes ou arbustes sont cultivés, arbres fruitiers ou plantes maraîchères.

Au Nord de cette limite septentrionale des palmiers, dans les sites favorablement orientés, peu élevés, abrités et disposant d'eaux suffisantes, la culture par irrigation ne peut s'appliquer utilement qu'aux arbres fruitiers. C'est ainsi qu'avant d'arriver aux oasis de palmiers, type proprement sabarien, nous trouvons en Algérie quelques oasis, telles que M sila, qui appartiennent au type des oasis de l'Asie Centrale, ou au type de Damas1.

lit, des barrières, des nervures de tentes et, disposées parallèlement, elles constituent un très bon sommier; c'est avec les épines des palmes qu'on fait les peignes pour carder la laine et la tisser ; son stipe, indépendamment du chauffage, est, à l'exclusion de tout autre bois, employé dans la menuiserie ou dans la charpente des maisons, selon la qualité. On a remarqué que les palmiers dont les racines étaient pivotantes donnaient un bois beaucoup plus résistant et à grain plus serré que les autres. La matière textile qui entoure la base des palmes que nous nommons la bourre et les Arabes « liffa » sert à faire d'excellentes cordes, des matelas, des nattes, des zembils, des chouaris (sortes de sacs) pour les dattes. Les pédoncules des régimes sont utilisés pour la confection de certaines cordes grossières ; ceux d'une espèce particulière appelée « gundi » sont employés dans la teinturerie. Les brindilles qui supportent les dattes sont données quelquefois aux chameaux pour leur nourriture, on en fait aussi des balais et des allumettes que l'on enflamme en les frottant l'une contre l'autre. Entaillé d'une certaine façon, le palmier produit selon le procédé d'extraction une boisson douce ou fermentée qu'on nomme « lagmi ». Bref, toutes les parties de cet arbre sont utilisées. Les indigènes disent qu'un chameau pénétrant dans un jardin de palmiers peut en ressortir complètement harnaché de sa bride, de sa haouia, de ses deux chouaris et même, ajoutent-ils naïvement, du bâton pour les faire marcher. Lorsque, trop vieux pour produire encore, le palmier doit céder à un plus jeune la place qu'il occupe dans le jardin, abattu sans pitié par le khammès qu'il a nourri si longtemps, son gigantesque cadavre jonche le sol, il offre encore un dernier don : son cœur, que les indigènes appellent « djoumar » et dont ils sont très friands. » Sur les produits du palmier, voir aussi les détails très précis fournis par Du Paty de Clam dans son Etude sur le Djérid, Bull, de géog. hist. et descriptive, VIII, 1893, p. 289 et suiv. — Enfin le Prof. Schweinfurth, l'explorateur et savant botaniste, a écrit quelques pages substantielles sur la culture du palmier-dattier, Revue des cultures coloniales, 5 février 1902, p. 82-88, 20 mars, p. 175-178, etc.

1 Les oasis du Djebel Amour, situées à des altitudes élevées appartiennent à ce type. Voir par exemple pour Tadjemout, à 895 mètres, P. Soleillet, l'Afrique occidentale, p. 33 : « l'on y cultive des arbres fruitiers, surtout des abricotiers, mais il n'y a pas de palmiers. »

M'sila est une oasis d'abricotiers, de pêchers, etc. (voir hg. 23), et où se dressent aussi ça et là comme «à Samarkandc ou h Damas les troncs élancés des peupliers.

La dépression du Hodna, au milieu des hautes terres, est une région unique au point de vue de l'irrigation : M'sila, sur le

Cliché de l'auteur, mars 1900.

Fig. 23. — Oasis de M'sila, type d'oasis d'arbres fruitiers; arbres en fleurs au premier plan, puis bande cultivée en céréales; à l'horizon, la plaine du chott el. Hodna.

versant Nord, en face de Bou-Saâda, sur le versant Sud, représente les oasis des arbres à feuilles caduques en face de la première oasis à palmiers, de la première oasis proprement saharienne. Dans les vallées méridionales de l'Aurès le passage d'un type à l'autre se produit parfois plus brusquement encore 2.

Tout autour des oasis du type M'sila comme du type Bou-

2 Voir II. Busson, Les vallées de l'Aurès, dans Annales de géographie, T\, igoo, j). 43-55.

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Saada s'étendent des surfaces cultivées en céréales ; ces étendues sont plus ou moins grandes selon l'abondance des pluies. Après les arbres on trouve ainsi des champs d'orge (voir fig. 23) dans les endroits les plus favorisés pour l'irrigation ; ce sont de véritables banlieues de céréales qui peuvent être comparées à ces banlieues de cultures maraîchères qui entourent plus ou moins régulièrement quelques-unes de nos grandes villes.

Ainsi dès que l'on a passé la région du Tell, on peut dire qu'en s'acheminant vers le Sud on entre dans le Sahara : il n'est pas besoin d'avoir franchi la dernière chaîne méridionale de l'Atlas pour se trouver déjà en plein désert. L'on doit se rappeler par quelle série de formes variées bien qu'analogues, le paysage naturel passe des steppes voisines de la Méditerranée telles que la vallée du Chéliff au Sahara proprement dit : et l'on constate la même variation, avec une gamme correspondante de types intermédiaires, pour les « oasis » d'irrigation .

Le territoire cultivé et cultivable varie beaucoup d'étendue ; il se réduit le plus souvent à quelques points d'élection, plus ou moins éloignés les uns des autres.

Or en tous ces petits centres épars d'irrigation et de culture, l'homme n'est parvenu à s'assurer les moyens de subsistance qu'à force de persévérance, et grâce aussi à une habile utilisation et à une sage répartition des faibles et précieuses quantités d'eau disponible.

Comment classer les centres d'irrigation ? — On a essayé de classer les oasis d'après les faits géographiques qui procurent à l'homme l'eau nécessaire ; on a distingué par exemple, les oasis d'oueds, les oasis de puits, les oasis de sources, etc. f.

1 George Hoehnel a tenté un intéressant essai de classification générale des oasis : Die Morphologie und Hydrographie der Oasen, Bunzlau, i8o,5, 23 p. Il distingue : A. les oasis de dépression (Depressionsoasen) ; clans ces bas-fonds naturels, les eaux

Mais cette division, qui parait simple en principe, l'est beaucoup moins lorsqu'on observe la réalité. En fait, l'homme est trop avide de cette richesse souveraine au désert, pour ne pas recueillir l'eau sous toutes ses formes : telle oasis dont l'eau est surtout fournie par des sources, recueillera précieusement grâce à des barrages l'eau des crues de l'oued, et sera en même temps une oasis de source et une oasis d'oued. Telle autre utilisera également des sources et des puits, des eaux de puits et des eaux de crue, etc.

Une chose importe par-dessus tout au point de vue qui domine toute notre étude, au point de vue de l'utilisation de l'eau: l'eau est-elle fournie à l'homme sous un volume constant ou à peu près constant? ou bien l'eau lui est-elle irrégulièrement fournie? Voilà ce qui changera en vérité l'attitude de l'homme vis-à-vis de l'eau, quant à la répartition et quant à la réglementation. Et c'est le seul principe qui doive présider à une classification des oasis Sud-algériennes et tunisiennes : oasis à débit d'eau constant, oasis à eaux irrégulières.

Il va sans dire qu'encore ici la nature mêle les types et procède par combinaisons multiples : si nous trouvons des cas extrêmes représentant les deux types avec netteté et d'une manière parfaite, très souvent par ailleurs les deux types se trouvent mêlés ou mieux superposés : une oasis à débit d'eau constant utilise en outre d'une manière secondaire les eaux d'oued et les eaux de pluie, ou inversement.

Toutefois, nous sommes par là en possession d'un principe

se rassemblent et apparaissent sous la forme de sources. B. les oasis de montagnes (Gebirgsoasen), qui doivent l'eau aux pluies provoquées par le relief, Tibesti, Ahaggar, Air. G. les oasis de fleuves (Flussoascn), arrosées par les eaux de fleuves tels que l'Amou-Daria ou le Nil. 1). enfin les oasis que l'auteur appelle spécialement oasis artificielles (Kunstoasen) (toutes les oasis sont pourtant par définition artificielles), et qui correspondent à ces oasis où le travail de l'homme est exceptionnellement industrieux : puits artésiens, feggaguir, etc. — Classification ingénieuse mais trop exclusivement fondée sur des caractères extérieurs, et partant insuffisante.

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vraiment différentiel, car en ces cas de superposition d'une oasis d'un type à une oasis de l'autre, les deux ne se confondent jamais. Au point de vue qui nous intéresse nous trouverons toujours un système de réglementation et de répartition cpii sera double si l'oasis est double. «

A. Lorsque les eaux sont irrégulières, lorsqu'une oasis n'est alimentée que par des eaux de crue, les cultivateurs risquent de se trouver tous les ans dans la même situation que les Valcnciens à l'époque critique des grandes sécheresses, et le régime des eaux devra être aussi complet et compliqué qu'à Valence même. — Aucune oasis ne représente ce type aussi parfaitement que M'sila, dans le Hodna.

B. Lorsque les eaux d'une oasis ont au contraire un débit constant ou à peu près constant, il y a moins à craindre que les surfaces irriguées et les cultures ne s'étendent démesurément. Tous les problèmes de répartition et de réglementation doivent se réduire en somme à une juste répartition. Si la distribution des eaux est assurée d'une manière équitable et normale, fûUelle même très compliquée, elle doit naturellement rester la même durant toute l'année. Ce cas géographique réduit la réglementation au minimum, et supprime pour ainsi dire toute administration et toute jurisprudence contentieuse. Il suffira que la communauté ait un fonctionnaire pour surveiller la distribution, et une autorité assez forte pour faire respecter les décisions de ce surveillant des eaux. — L'oasis de Laghouat et les oasis du Djcrid correspondent à ce type.

C. Enfin, lorsque les eaux sont abondantes et surabondantes, — au moment où l'homme veut les utiliser et par rapport aux cultures qui exigent l'arrosage, — comme elles le sont à Grenade par exemple, — non seulement la réglementation proprement dite n'existe plus ou tombe en désuétude, mais la distribution même n'est plus très rigoureuse : — et c'est le cas de la plupart des oasis de l'Aurès.

Après avoir résume les traits essentiels de la physionomie géographique et économique de ces trois types extrêmes, réalisés avec une singulière netteté et simplicité, dans les oasis de M'sila, de Laghouat et de l'Aurès, nous passerons en revue des types plus complexes, cherchant toujours, par une analyse critique des conditions naturelles à expliquer au moins partiellement le caractère soit plus ou moins collectif soit strictement individualiste de la conception pratique que se font de l'eau les cultivateurs de ces oasis.

Trois cas relativement simples et choisis comme types.

A. L'oasis de M'sila dans le Hodna (oasis à débit très variable). — Les eaux de l'oued Ksob peuvent irriguer G /m8 hectares, dont 71 hectares de jardins (le reste de la superficie est consacré aux céréales). On s'est heureusement contenté de transformer en règlement officiel les usages traditionnel s des indigènes , et on a ainsi obtenu un type de réglementation qui peut sans doute être regardé comme le plus parfait de toute l'Algérie1. La répartition paraît au premier abord très compliquée, mais comme elle résulte des conditions naturelles elle a été longtemps observée sans qu'aucune infraction fût commise. On trouvera aux Notes et pièces justificatives, J, 1, le texte complet de ce règlement qui mériterait d'être choisi comme règlement- type.

Ce sont les 71 hectares de jardins qui sont toujours favorisés ; dès que le débit ne dépasse pas io3 litres par seconde au barrage de Bou-Djeniline, toute l'eau est distribuée entre les jardins proportionnellement à la surface qui doit être arrosée. Lorsque le débit est plus considérable, c'est le moulin Petit qui bénéficie de l'eau jusqu'à concurrence de G 7 litres par

' A. Flamant déclare : « Les eaux du bassin de l'oued Ksob peuvent être classées parmi les mieux utilisées de toute l'Algérie. » Notice sur l'hydraulique agricole en Algérie, p. 52.

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seconde. Puis si le débit dépasse 170 litres par seconde, c'est-àdire en fait si le débit est un débit de crue, l'eau est consacrée à la culture des céréales, et distribuée entre les différents barrages proportionnellement à la surface qui peut être cultivée et arrosée. — Par contre, en cas d'extrême sécheresse, l'Administration, représentant la collectivité, dispose d'un pouvoir discrétionnaire (art. i3) : et cela rappelle les mesures prises à Valence lorsqu'est proclamé « l'état de sécheresse ».

Les usagers coopèrent aux frais généraux et aux frais d'entretien selon l'emploi qu'ils font de l'eau : le propriétaire d'un hectare de jardin, ayant des avantages et môme des privilèges par le fait seul qu'il possède un jardin, paie autant que le propriétaire de 4 hectares cultivés en céréales; pour un moulin, on doit payer par paire de meules autant que pour [\ hectares de jardins ou 16 hectares cultivés en céréales (art. 21). Il est difficile d'imaginer une répartition des charges plus conforme à la véritable équité.

Malheureusement ce régime a été troublé par la destruction du « barrage de l'Occident », Sba el Gharbi, en 1(887 ! ^e Dar~ rage n'a pas été reconstruit ; et les arrosages de la rive droite de l'oued Ksob sont assurés tant bien que mal par le barrage du moulin. C'est une situation anormale et défectueuse : on peut en juger par le second document, datant de 1897 et que nous publions aux Notes et pièces justificatives, J, 2.

Enfin les conditions hydrologiques de l'irrigation à M'sila sont menacées par un nouveau projet, par la construction d'un autre barrage sur l'oued Ksob, en amont de M'sila; le point choisi sera peut-être le Hamma1. Le plan le plus sage et qui devait être suivi serait de se rapprocher le plus possible de l'état antérieur, qu'avait sanctionné avec succès l'arrêté provisoire du i5 juin 1880.

' Voir Gouv. gén. de l'Algérie, Délégations financières algériennes, session de juin 1901, Procès-verbaux des délibérations, p. 789.

STEPPES ET DÉSERT a/ig

B. L'oasis de Laghouat et les oasis Sud-tunisiennes du Djerid (oasis à débit relativement constant). — A Laghouat, les eaux sortent des sables ; il est certain que le lit de l'oued M'zi dans cette passe qui se trouve à t\ ou 5 kilomètres en amont de Laghouat a oit réapparaître à la surface les eaux qui disparaissent i5 ou 16 kilomètres plus haut ; ainsi se trouve assuré le débit assez régulier des eaux qui arrosent les jardins de Laghouat1. Et l'eau ne manque jamais à Laghouat même en plein été 2. S'il n'y avait que les crues de l'oued, les scguias d'amenée seraient souvent à sec; les crues donnent un complément très précieux, mais qui est souvent utilisé pour arroser les daïa voisines de Laghouat vers le Sud et pour y faire des céréales. Ces crues ainsi que les eaux constantes sont retenues par un misérable petit barrage qu'il faut sans cesse réparer et refaire au moins en partie (fig. 2/4) ; si l'on songe aux pertes qui se produisent par infiltration sur les 5 kilomètres de parcours où l'eau de l'oued comme leau des seguias coule uniquement sur des sables très meubles, on suppose avec raison que la quantité d'eau qui serait mise à la disposition de Laghouat par la construction d'un barrage 3 et par l'amélioration des canaux d'adduction serait vraiment considérable.

1 Laghouat est situé à l'altitude de 793 mètres : les jardins comptent beaucoup de palmiers mais aussi beaucoup d'arbres fruitiers et bon nombre de peupliers.

2 « Des reliefs du sous-sol formant seuil dans la vallée de l'oued M'zi ont fait affleurer sur plusieurs points, comme à Tadjemout, au Recheg, à Laghouat, les eaux souterraines de cette rivière, qui remontent alors à la surface et coulent en véritables ruisseaux. » Le pays du mouton, p. ifi-y. Le débit constant par 2/1 heures dont peut disposer Laghouat est d'environ i5 000 mètres cubes d'après le tableau de la p. 172 du même ouvrage. Si l'on consulte d'autre part le Tableau des entreprises d'irrigations de A. Flamant (Alger, 1900), on y voit que le débit d'étiage n'est jamais inférieur à 7 000 mètres cubes par jour. — Il faut encore noter que les habitants de Laghouat ont creusé un certain nombre de puits (71 d'après Le pays du mouton). G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 3<j, écrit de son coté : « Laghouat, ville et oasis, est abondamment pourvue d'eau. »

3 II ne s'agirait pas d'un grand barrage, mais d'un petit barrage moins rudimentaire que les digues actuelles. L'exécution de ce barrage est sans cesse retardée, parce que les Ponts et Chaussées veulent faire d'un seul coup un barrage maçonné qui

■i 5o A LGÉRIE- il NISIE

En principe Laghouat semble une oasis d'oued; en réalité elle est comme une oasis de source, et le débit d'eau nécessaire pour les jardins peut être regardé comme constant (avec les réserves que nous avons laites par ailleurs sur cette expression :

Cliché de l'auteur, mars 1900.

Fxg. 24- — Oasis de Laghouat : le barrage, à 5 kilomètres en amont de l'oasis.

constant). Aussi ne trouve-t-on à Laghouat qu'une organisation rudimen taire, se réduisant à une simple distribution. L'eau

serve de chaussée à la route : c'est peut-être trop ambitieux ; en attendant qu'on améliore l'accès de Laghouat pour les voitures, accès qui est à l'heure actuelle si pénible à cause des dunes, on pourrait avec de petits travaux augmenter les réserves d'eaux de crues et en faire profiter plusieurs des daïa environnantes en vue de la culture des céréales. L'armée a besoin de i5ooo quintaux d'orge par an; cet orge lui coûte jusqu'à Laghouat G francs de transport par quintal. Ce serait une économie très simple «pie d'essayer de produire plus d'orge à Laghouat même par une meilleure utilisation des eaux.

STEPPES ET DÉSERT a5i

dans les jardins est distribuée proportionnellement à la surface. Les cultivateurs paient un impôt pour l'eau, proportionnellement à la quantité d'eau utilisée. Mais on n'achète pas et on ne peut

pas acheter l'eau d'arrosage. Toute la distribution se fait par heures (heures et minutes) et non pas par fractions variables ou proportionnelles du volume total : c'est là encore un témoignage que les eaux ne manquent jamais au point de compromettre la prospérité des jardins. Deux amin-el-ma* sont charges de surveiller la distribution de l'eau, et jouissent de l'autorité et de la considération nécessaires. Deux hommes leur sont adjoints qui les aident. Enfin huit des propriétaires de jardins coopèrent à cette œuvre générale de surveillance; mais ils sont des mandataires de la collectivilé sans en être des fonctionnaires rétribués : leur travail leur vaut seulement un supplément d'eau d'arrosage.

Les belles oasis du Djerid sont situées entre le chott Gharsa et le chott el Djerid". L'oasis de Ncfta se présente avec une

1 Voir ce qu'a écrit Fromentin de l'amin-el-ma de Laghouat, Un été dans le Sahara, p. i52-i54- Voir ce que dit Schirmer, dans Le Sahara, p 28G, de l'aminel-ma de Ghadamès. — De même, pour le Kiel-el-ma, mesureur d'eau, au Tonal, voir de la Martinière et Lacroix, Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest Africain, III, p. 220-221.

2 Sur le Djerid, voir Doumet-Adamson, Sur le régime des eaux qui alimentent les oasis du Sud de la Tunisie, dans A/as, i884 ; E. Br.Aisc. Le Sud de la Tunisie, dans Bulletin de la Société de géographie commerciale, 1888-89; ^u PATY DE Clam. Étude sur le Djerid, dans Bull, géogr. historique et descriptive, 1893, p. 283-338 ; et deux articles plus récents où l'on se demande pourquoi les auteurs ne citent même pas l'excellent article précédent de Du Paty de Clam: Danovitz, Le Djerid, dans Bull, de la Société de géog. comm., et E. Dollin du Fresnel, Le Djerid tunisien, dans Idem, 1900. — Le nom du Djerid est une réduction de Belad-el-Djerid, les villes à dattiers ; voir Ibn Kiiai.doun, Histoire des Berbères, traduction de Si. aine, I. p. 192. — Le Djerid paraît avoir été un des plus vieux centres habités du Nord de I' Afrique : toute la région abonde en stations préhistoriques ; voir Dr Collignon, Etude sur l'ethnographie générale de la Tunisie;, dans Bull, de géogr. hisl. et descriptive, I, [886, [>. 3^3. — Le Djerid a été, surtout autrefois, très célèbre par sa grande fertilité. Au xie siècle, El Bekri écrivait : Autour de Touzer (Tozeur), « les dattiers forment un grand et sombre massif. Il n'y a point d'autre endroit en Ifrîkiya qui produise autant de dattes... On ne trouve nulle part des oranges aussi belles

1 LGER1E-TUNISIE

physionomie bien caractéristique : les premiers palmiers sont groupés dans un creux au Nord près des sources, et, ce sont les plus vigoureux ; puis le village s'étend de part et d'autre du chenal un peu encaissé par lequel s'échappent les eaux ; puis l'oasis s'épanouit en éventail sur un versant en légère déclivité : les palmiers sont séparés en deux parts par une petite éminence et ils sont plus nombreux vers l'Ouest que vers l'Est.

Dans les oasis du Djerid les eaux sont fournies par des sources et des sources chaudes1. A Tozeur, on compte environ i/Jo sources qui se réunissent pour former un cours d'eau débitant environ i o5o litres par seconde, et la température générale de ces sources est de 3o°. A Nefta, le débit des sources réunies est de i ioo litres par seconde.

Ces sources ont un volume à peu près constant ; de petits barrages en troncs de palmiers (lig. 2 5) assurent la distribution des eaux, lesquelles sont réparties entre les indigènes suivant des usages traditionnels. Une simple distribution est suffisante, distribution garantie par la surveillance de fonctionnaires de la collectivité, les gardiens des eaux. Le régime est tout à fait analogue à celui de Laghouat.

Nous donnons aux Notes et pièces justifie atives,K, un exposé très complet et très clair du système de distribution des eaux dans l'oasis de Tozeur. L'auteur, M. F. Masselot, y parle seulement de l'oued ; il convient de ne pas oublier que cet oued

et aussi douces que celles de Touzer. » Voir Description de l'Afrique septentrionale, traduction de Slane, p. 117 et 118. — Aujourd'hui encore, les palmiers et les arbres fruitiers du Djerid donnent des produits de choix. Les oliviers sont nombreux aussi: 25 000 pieds d'oliviers à El Oudiane produisant 5 000 hectolitres d'huile d'olive: voir E. Dollin du Fkesnei,, art. cité, Bail. Soc. géogr. corn., 1900, p. [\o. — Il faut noter que Gafsa, qui est regardée depuis peu comme la capitale du Djerid, n'en fait pas réellement et proprement partie ; Gafsa est clans de tout autres conditions naturelles que les oasis du Djerid : elle est beaucoup moins chaude ; elle est située à une altitude sensiblement plus élevée ; tandis que l'oasis de Tozeur est à 5o mètres à peu près au-dessus du niveau de la mer, Gafsa est à 345 mètres.

1 Quant aux essais de sondages artésiens, ils n'ont donné jusqu'ici aucun résultat.

est constitue parla réunion de sources et qu'il n'a pas du tout les caractères du simple oued saharien. C'est en vertu de" ce caractère même de l'oued (pie s'expliquent les faits que l'auteur nous expose.

Cliché de M. Solcv, photographe à Tunis, 1900. Fig. 26. — Un des barrages de Tozeur (Djcrid).

C. Les oasis de l'Aui^ès (oasis a débit variable mais surabondant). — Dans le massif de l'Aurès toutes les cultures sont associées à l'irrigation. Les oasis de ces vallées sont, dans les régions les plus élevées, des oasis d'arbres fruitiers : peu de figuiers, mais beaucoup de noyers et aussi beaucoup de vigne. Les habitants cultivent aussi les céréales dont ils ont besoin.

En général, et surtout sur les versants septentrionaux, les eaux dans l'Aurès ne manquent point. Les sources nombreuses

,;,', ALGÉRIE^TUNISÎE

même sur le versant Sud fournissent des quantités d'eau souvent surabondantes1 ; et de plus, au printemps, on bénéficie de la fonte des neiges qui se sont accumulées durant l'hiver sur les hauts sommets. Bref, les cours d'eau ne sont jamais à sec2.

L'Aurès ressemble ainsi à la Grande-Kabylie. Et] comme dans la Kabylie nous ne trouvons pour ainsi dire pas dans les oasis de l'Aurès de cas difficiles et compliqués ; les indigènes s'entendent entre eux sans peine pour la distribution de l'eau : ils ont l'habitude de la distribution de l'eau comme ils ont par tradition l'habitude de tracer habilement les rigoles d'arrosage. Ils se servent de mesures proportionnelles, la main, le pouce; (ils prennent parfois la main et le pouce d'un individu déterminé comme étalons fixes).

Le sénatus-consulte a reconnu aux habitants de l'Aurès la propriété de l'eau qui peut devenir propriété melk c'est-à-dire propriété privée3. Souvent l'eau appartient à la djemâa (à la commune). D'ailleurs s'il ne s'élève pas de conflit pour la distribution de l'eau dans les oasis. L'eau cependant est de plus en

1 La seule oasis de Djemora (oued Abdi) est arrosée par les eaux de 18 sources. Tout le versant méridional de l'Aurès est jalonné pour ainsi dire de sources : ce sont ces sources qui servent à l'arrosage de ces territoires arables, larges de 200 à 2 000 mètres, et qui portent le nom de Samer.

2 L'oued el Abiod roule « un flot variable avec les saisons, mais toujours largement suffisant pour les besoins des indigènes et de leurs troupeaux. » Le pays du mouton, p. 3q4- A 1 200 mètres d'altitude, la plaine d'Arris est très suffisamment arrosée : « La terre est bonne, la culture des céréales aisée et productive. » M. Besnier, Notes sur l'Aurès : La plaine d'Arris, Ann. de géogr., i5 juillet 1899, p. 367. A fortiori sur le versant Nord, « l'eau est en quantité suffisante sur presque tous les points » dans le cercle de Khenchela. Le pays du mouton, p. 44a.

;t Dans les oasis qui sont situées à l'extrémité des grandes vallées de l'oued Abdi ou de l'oued el Abiod, oasis de palmiers, qui se rapprochent tout à fait du type Biskra, il n'est pas étonnant que nous voyons se modifier le régime des oasis de la montagne. II. Bu.sson a très vivement rendu les changements de physionomie des oasis de ces vallées à mesure qu'on s'avance de l'aval à l'amont ou inversement, voir Les vallées de l'Aurès, Ann. de géographie, i5 janvier 1900, p. 43-55. Et c'est ainsi qu'à M'chounech « l'eau suit les palmiers », c'est-à-dire que les palmiers se vendent avec le droit à l'arrosage. Féliu, ouvr. cité, p. 55.

STEPPES irr DÉ S EPI

plus jalousement employée par suite de l'accroissement de la population et de l'extension des cultures.

En certains cas les eaux des oueds sont accaparées d'une manière si complète par les habitants de la montagne qu'il ne reste et surtout qu'il ne restera plus d'eau pour les habitants de la plaine. Telle est une des catégories de complications prochaines auxquelles il s'agira d'aviser.

Une autre complication semble résulter plus directement encore de l'augmentation delà population: les indigènes ont l'habitude de moudre leur grain à l'aide de petits moulins à eau qui exigent à peu près chacun une force équivalente à un cheval-vapeur. Ces petits moulins sont très nombreux, et l'on a dû se préoccuper d'en limiter le nombre pour réserver l'eau aux cultures.

A l'heure actuelle les indigènes ne peuvent plus établir un moulin sans qu'on ait fait une enquête et qu'on leur ait délivré une autorisation officielle qui les soumet à une redevance.

Le désert Sud-algérien et Sud- tunisien est le domaine de la diversité et de la complexité.

Même dans les oasis où le débit des eaux est relativement constant et que nous avons choisies comme types de ce cas hydrologique (Laghouat et Tozeur), il va sans dire qu'il ne s'agit pas là d'une invariabilité mathématique ; le débit varie malgré tout, quoique entre des limites relativement rapprochées ; et c'est même en vertu de ces variations accidentelles que la simple distribution en usage dans ces oasis est quelquefois insuffisante ; elle tend en tout cas à être de moins en moins suffisante à mesure qu'augmente le nombre des cultivateurs établis dans une même oasis, et l'étude de M. F. Masselot, reproduite aux Notes et pièces justificatives, K, laisse très bien deviner cette cause de décadence du simple régime de distribution.

D'autre part, l'eau, nous l'avons déjà dit, est chose trop

rare et trop précieuse pour qu'on ne cherche pas à l'exploiter par tous les moyens et sous toutes les formes. Aussi, parmi les principaux groupes d'oasis, presque tous les autres se présentent-ils avec encore moins de simplicité, et manifestent-ils des particularités plus ou moins curieuses sur lesquelles nous nous proposons précisément d'insister.

Cas divers.

L'oasis de Bou-Saâda. — Bou-Saâda est un bon type d'oasis d'oued au sortir des montagnes (comme El Kantara). Le village est bâti sur les bords de l'oued, dont le lit est assez profond, et dont il faut toujours redouter les crues terribles. Les maisons apparaissent ainsi souvent au-dessus de la tête des palmiers qui sont plantés en contre-bas dans le lit même.

Bou-Saâda est composée de deux oasis accolées : l'oasis d'arbres fruitiers1 est juxtaposée à l'oasis de palmiers. Au delà s'étendent les champs de céréales qui sont fertilisés par les eaux des crues. On s'est beaucoup occupé d'étendre la zone arrosée par les crues : ainsi les eaux peuvent aller maintenant jusqu'à Mader, grâce à un barrage complémentaire de type indigène, simple barrage de fascines et de terre, que l'autorité militaire a fait établir en 1899 (fig. 26).

Au reste les principales crues de l'oued se produisent en automne et en été, car elles sont surtout déterminées par des orages. En réalité ce sont les sources, qui se rencontrent dans le lit de l'oued à 7 ou 8 kilomètres en amont et au delà, qui fournissent le débit ordinaire et qui permettent l'irrigation des jardins2. Mais ces eaux ne sont presque plus assez abondantes

1 L'oasis de Bou-Sàada produit des raisins, des grenades, des abricots, qu'on exporte jusqu'à Djelfa. On fait sécher les abricots comme on fait sécher les figues.

2 « Le régime hydraulique des Hauts-Plateaux de Bou-Saâda se manifeste par l'existence de nappes souterraines de dhrers genres. Les nappes les plus précieuses sont les nappes superficielles connues sous le nom iïoglal et de mcguelal ; elles se

pour la surface aujourd'hui cultivée, et la plupart des terres ne son I arrosées que Ions les i 2 jours.

La distribution de l'eau a été artificiellement fixée ; et autant

Cliché de L'auteur, mars 1900.

Fn;. 26. — Oasis de Bou-Saàda ; barragede fascines et de pierres à l'aval de l'oasis.

Au fond, sur la rive droite, les derniers palmiers de l'oasis.

le régime est — et surtout était — compliqué et souple à M'sila, autant il est simple, dune rigueur toute administrative, à Bou- Saada. Heureusement le débit peut être regardé comme à peu près constant pour les jardins, et l'inconvénient est moindre

trouvent près du niveau du sol, à côté ou dans les cours d'eau ; les premières, toujours peu profondes, permettent de constituer des groupes de puits et rendent d'excellents services aux nomades pasteurs ; les secondes se rencontrent dans les cours d'eau ; elles sont également peu profondes et très souvent émergent dans le lit de la rivière, qui, alors, coule réellement ; elles doivent généralement leur existence à la présence, comme substratum des alluvions de l'oued, de couches rocheuses appartenant à des formations géologiques antérieures, et qui, redressées, font office de barrage naturel et forcent le cours souterrain à réapparaître au grand jour. » (Le pays du mouton, p. 08.)

Bruxhes. 17

a58 ALGÉRIE-TUNISIE

que si les eaux avaient un débit quotidiennement variable. Les tableaux de répartition, que j'ai pu consulter grâce à l'obligeance du Commandant supérieur Marignac, datent d'octobre i883 ; ils sont précédés d'une note dont on peut extraire le passage suivant s appliquant aux eaux de la rive droite, mais d'une signification très générale : « L'eau a été partagée proportionnellement aux jardins arrosés par chaque saguiet ' et dans chacune d'elles les heures ont été réparties par le même principe. Il est absolument impossible de faire la répartition d'une manière plus juste. »

Sur 288 heures ou 12 jours voici comment la répartition est faite entre 10 seguiets :

Louladj et Haouata, 54 heures (moitié chacune).

Guebli, Saïd el Guehli et Daraoui, 58 heures (un tiers chacune).

Medamena et Chaïbia, 71 heures (moitié chacune).

Assas, Gaada et Gueblia, io5 heures (Assas i/4, les a autres se partageant 3/4).

Il est à noter que cette répartition purement théorique et géométrique qui ne tient pas compte des conditions spéciales de chaque territoire a dû pourtant céder devant certaines nécessités géographiques ; c'est ainsi, par exemple, que « la seguiet Sdid est laissée à part à cause de son terrain particulier, composé presque partout de sable et de gravier » ; elle a l'eau tous les jours.

Déplus, la commune s'est réservée un jour d'arrosage par semaine, le vendredi : ces eaux sont consacrées à la Pépinière. Gomme la commune avait plus d'eau qu'il ne lui en fallait, elle s'est avisée de concéder à titre gracieux quelques-unes de ces (( heures de la Pépinière » ; ces concessions ont abouti à des abus, les concessionnaires ayant eux-mêmes vendu ces heures d'arrosage.

{ Les documents de Bou-Saàda portent « seguiet » au lieu de seguia, orthographe plus couramment employée.

Enfin il s'est produit sur le territoire de la commune dcBou- Saâda un l'ai I qui montre bien les inconvénients d'un régime ne reposant pas sur une exacte conception géographique. En amont de Bou-Saada se trouve un petit centre de culture, El \inel. qui a été laissé à un marabout très vénéré, de marabout a si bien développé ces cultures qu'il a créé une petite oasis liés florissanle. mais aux dépens de Bou-Saada, située en aval. Bou-Saàda a perdu ce que gagnait El Amel. Et le cas est si manifeste qu'à la date du i!\ avril 1899 les habitants de Bou- Saada ont déposé auprès du Commandant supérieur la pétition suivante ' :

« Les gens de Bou-Saàda constatent depuis plusieurs années une diminution considérable de l'eau d'irrigation amenée par l'oued Bou-Saàda. La quantité est si faible celle année qu'ils craignent de ne pouvoir irriguer leurs jardins dans le courant de l'été. Ils attribuent celte diminution aux nouvelles cultures qui se Ionien amont de Bou-Saada. Ils ont constaté qu'elles allaient en augmentant chaque aimée. En eonséquence ils prient M. le Commandant supérieur de vouloir bien prescrire une enquête à ce sujet et de faire détruire tous Les canaux de dérivation situés en deçà de Bou-Saàda et dont le creusement n'aura pas été autorisé par lui. Ils prient M. le Commandant supérieur de vouloir bien accueillir favorablement leurs doléances ».

Aucune suite n'a pu être donnée à la pétition en question ; dans l'état actuel des règlements, l'autorité se considère comme désarmée.

L'oasis de Bou-Saada nous représente un type soumis à une organisation trop exclusivement tbéorique, et qui, à cause de son défaut d'organisation, est certainement en voie de décadence.

Les oasis des Ziban. — Les oasis des Ziban sont divisées en trois groupes : les oasis qui sont à l'Est de Biskra et auxquelles

1 La pétition était en arabe : la traduction que je donne ici est la traduction officielle i|iii ;i été laite dans les bureaux militaires, et qui se trouve écrite sur la pièce versée aux arebives, en face du document original.

aGo . . ALGE1UE-TUN1SIE

on peut rattacher les oasis mêmes de Biskra, portent le nom général de Zab Chergui. Les oasis qui sont à l'Ouest sont divisées par les conditions naturelles en deux séries : Zab Daharaoui et Zab Guebli : un premier plateau s'appuie aux contreforts de l'Atlas ; il est pierreux et légèrement incliné vers le Sud; quelques sources donnent la vie aux oasis. Au delà, un marécage, couvert par le diss et le semar, sépare le Zab Daharaoui d'un second plateau moins élevé, également incliné vers le Sud, et qui présente une seconde ligne d'oasis, Zab Guebli.

Les oasis de Biskra sont arrosées par l'oued Biskra, lequel résulte de la jonction de l'oued el Outaïa ou oued el Kantara et de l'oued Abdi. En réalité les eaux des oueds n'arrivent à Biskra qu'au moment des crues ! ; en temps normal toute l'eau est utilisée par les oasis d'amont. Il est indiscutable cependantque l'oued Biskra n'est jamais à sec ; il y a presque toujours au bief de Biskra au moins 200 litres à la seconde ; en 1881, après une période de très grande sécheresse on a fait un jaugeage des eaux : le débit était égal à 120 litres par seconde ; le Tableau des entreprises td 'irrigation de A. Flamant indique comme débit d'étiage : 170 litres 2. En réalité d'assez nombreuses sources affleurent dans le lit de l'oued, et c'est elles qui le constituent ou le reconstituent.

Pour les oasis de Biskra, on a la bonne fortune — exceptionnelle — de pouvoir renvoyer à une très précise publication documentaire, celle de l'interprète judiciaire E. Féliu s. L'auteur a noté avec une grande patience tous les faits et règlements divers concernant les eaux.

A Biskra et dans les oasis environnantes, les eaux sont le plus

1 Ces crues, plus ou moins fortes, sont fréquentes, à cause de la proximité de l'Aurès ; G. Rolland en compte i5 à 20 par an, Hydrologie du Sahara, p. 23.

3 Le régime des eaux dans le Sahara Constantinois. Blida, 1896.

souvent soumises à deux régimes : un régime d'été (du i 7 mai au 17 oetobre) et un régime d'hiver (du 17 octobre au 17 mai) correspondant à la période des fortes eaux '.

Les eaux des différents canaux se trouvent en général distribuées selon des mesures analogues aux filas ou aux hilas espagnoles. E. Féliu les énumère a ; les plus importantes sont la loukza et la seboua ; « la loukza, mot arabe qui signifie poing fermé, est un regard de la largeur du poing fermé (le pouce non compris) par lecpiel passe l'eau pendant 2 4 heures, soit continuellement soit à des intervalles déterminés » : la sehoua est un regard de la largeur d'un doigt qui équivaut à i/4 de la loukza.

Le principe essentiel c'est que le volume d'eau est divisé non pas en parts de volume fixe, mais en quantièmes, en fractions du débit disponible : c'est le même principe de distribution que nous avons constaté dans les oasis espagnoles. Cette division par fractions du volume est complétée par une division du temps ; c'est le dour ou la nouba suivant les oasis, correspondant à une durée donnée de l'arrosage ; à Biskra, on emploie l'expression de dour qui représente l'usage de toute une seguia pendant i!\ heures3. Ailleurs comme à Filiache, l'unité est la nouba, représentant l'usage d'une seguia pendant 6 heures4. Le temps se mesure généralement à l'aide de la meclikouda \

Enfin les eaux des crues sont l'objet d'une sorte de distribution et de réglementation spéciales superposées à la distribution normale. Ainsi la seguia Bechechia sert en hiver à irriguer les

1 Pour certaines seguias, les dates qui limitent le régime d'hiver et le régime d'été sont le i4 mai et le i4 octobre : Seguias Loustania et Khialia. Féliu, p. 34 ; voir encore p. 43.

2 Fkliu, ouv. cité, p. 29.

:i Féliu, p. 29 ; ailleurs encore on dit dar comme à El Outaïa (= 12 heures d'eau), ouv. cité, p. 20.

* Fkliu, ouv. cité, p. 45.

5 Noir la description de la meclikouda, dans Féliu, p. 19.

terres de labour situées entre l'oasis de Beni-Mora et la ville de Biskra ; en été, cette seguia est réunie à la seguia de Ras el Gueria ; et le débit total est regardé comme pratiquement équivalent à , une seule loukza du régime d'hiver 1. En d'autres oasis, les crues sont consacrées à des cultures de céréales, un peu au hasard de l'inondation, sans qu'il y ait de répartition prévue (oasis Droh) 2.

Dans l'ensemble les oasis de Biskra, El Alia,Filiache, Chetma, Droh, Sidi Khelil ornent des types analogues de distributions traditionnelles très compliquées ; et les prélèvements d'eau imposés par les conquérants en ont encore accru la complication. Dans l'ensemble aussi, les eaux qui assurent la prospérité des jardins ont toujours un débit minimum suffisant pour que les principes qui dominent soient des principes de distribution ; on voit cependant des modifications à ces espèces de tableaux de simple distribution subvenir au moment et en conséquence des crues.

Les oasis du Zab Dahraoui : BouChagroun, Zaatcha, Lichana, Farfar, Tolga, ElBordj, El Amri et Foughala, sont toutes alimentées par des sources 3. Ces sources se trouvent au-dessous d'une couche de gypse dont l'épaisseur varie de i à 2 mètres. Quand on se dirige de Biskra vers ces oasis, entre le 7e et le 8e kilomètre, on monte un petit raidillon qui vous amène sur la couche de gypse ; on ne la quitte plus qu'aux points où quelque oued l'a partiellement emportée. — Cette couche de gypse fait aux oasis du Zab Dahraoui une véritable originalité : les cultivateurs doivent percer cette couche pour toutes leurs

i Féliu, ouv. cité, p. 3i.

2 Féliu, ouv. cité, p. 5o.

3 Bou-Chagroun, l\ sources ; Zaatcha, i seule source fournissant 5 mètres cubes d'eau par jour ; Lichana, 4 sources; Farfar, 3 sources; Tolga, 12 sources; fournissant 270 mètres cubes d'eau par jour ; El Bordj, i4 sources avec i5o mètres cubes par i!\ heures ; El Amri, 3 sources ; Foughala, 1 seule source, insuffisante.

S T EPPE S /•; T I > Ê s /•: 1; I 26 3

plantations; chaque palmier est ainsi planté au fond d'un trou, dont la profondeur varie (2 mètres à Tolga, i',5o ou 2 mètres à Foughala): (%. 27).

Cliché de l'auteur, février 1900.

Fie. 27. — Près de l'oasis de Tolga (Ziban) : de jeunes palmiers-dattiers plantés dans des creux au-dessous de la couche dure de gypse..

Sous cette couche gypseuse infertile, les eaux doucement coulent ou suintent : voir les sources de Zaatcha, fig. 28. Et les indigènes, dans les jardins, sont ohligés de creuser des trous de 3, 4 ou 5 mètres, au fond desquels ils puisent l'eau à l'aide de khotaras \ On ne peut guère arroser plus de deux heures de suite avec la khotara, car le puits au bout de 2 heures est épuisé ; et il faut attendre quelques heures (parfois 7 à 8) pour que l'eau se soit de nouveau accumulée dans le trou \ Sur le

{ La khotara est l'équivalent du chadouf égyptien. Voir J. Brunhks, Les oasis du Souf et du M'zab, dans La Géographie, i5 janvier 1902, p. 10, note 1.

-' Oïl peut rapprocher de ces faits fréquents un fait que j'ai observé flans l'oasis de Foughala : il y a là une marc qui sert à l'arrosage ; on la vide ; puis il faut attendre 2 jours pour qu'elle se remplisse de nouveau et qu'elle puisse être encore une fois vidée,

pourtour de l'oasis d'El Amri, les Bou-Azid, anciens propriélai ies de l'oasis, mais dont les biens avaient été séquestrés à la suite de la révolte de 1876, ont obtenu l'autorisation de ren cuir s'installer, et ils cultivent des céréales à l'aide de khotaras : c'esl là que les khotaras sont le plus nombreuses (environ 80).

Cliché de l'auteur, février 1900.

Fig. 28. — Les sources de Zaatcha (Ziban) vues vers l'aval : l'eau sourd au-dessous de la couche dure de gypse.

Enfin depuis quelques années on a inauguré quelques puits artésiens dans les Ziban. El Amri et Foughala, séquestrés après l'insurrection de 1876, ont été vendus en 1879, la première à MM. Treille, Forcioli et Sarradet, la seconde à MM. Fau- Foureau. Ce sont ces derniers qui ont tenté des sondages à de grandes profondeurs : le premier puits qui a réussi a atteint à 97 mètres la nappe jaillissante (Foughala). Foughala appartient maintenant à la Société de l'Oued-Rir' ; la compagnie possède 6 puits. De plus on a récemment creusé dans la banlieue de

l'oasis deux puits pour La commune indigène des Bou-Azid, le puils Laierrière et le puits Friedel.

Les oasis du Zab Guebli sont éparscs au Sud et à l'Est du Zab Dahraoui : Megloub, Oumache, Mlili, Ourlai, Menahla, Zaouïet Mlili, Bigo, Zaouïet Oulad Mhammed, Mekhadma, Bentious, Sahira et Lioua : elles sont aussi alimentées par des sources dont certaines sont très puissantes, comme celle de l'oued Mlili et dont aucune ne tarit jamais l. Le problème de la distribution se présente là sous la même forme et avec la même simplicité que dans le Zab Dahraoui.

Dans les oasis qui appartiennent à un seul propriétaire, le problème de la distribution de l'eau dépend de l'intelligence du gérant. Dans les autres oasis l'eau est fournie principalement par des sources : aussi toute l'organisation se réduit-elle à une distribution : chaque partie de l'oasis a droit à une nouba (arrosage de a/j heures) au bout d'un certain nombre fixe de jours (exemples: pour l'oasis de Zaatcha, le tour d'arrosage de i!\ heures revient tous les 17 jours: pour la source d Aïn-el- Akhradj de Farfar, le tour d'arrosage revient tous les 98 jours ; etc.). Il n'y a pas lieu de prévoir d'autres complications. Il est par ailleurs manifeste que l'acquisition de l'eau par le puits individuel, par la khôtara, supprime toute question de répartition.

1 Les cau\ des Ziban (Oumache, Chetma, etc.) sont souvent à une température assez élevée, de 20° à 3o°, et un jeune ingénieur agronome, L. Marcassin, qui a donné une très bonne monographie agronomique sur le Sahara de Gonstantinc déclare que « cette chaleur des eaux d'irrigation semble produire très bon effet sur la végétation, en particulier sur celle du palmier ». Voir L'agriculture dans le Sahara de Constantinc, p. 35; voir aussi p. 5i : « V Chetma où l'eau est utilisée presque à sa source. 35°, les palmiers mûrissent leurs fruits avant tous les autres » — Sur l'oasis plus orientale de Ferkane, où l'eau sort de terre à iG" ou i8°, voir quelques pages de P. Vuillot, Des Zibans au Djerid par les chotts algériens, i8(j3, p. 52 et suiv.

Le seul problème délicat qui pourra et qui devra se poser concernera la multiplication des puits artésiens. Tant qu'une seule Société propriétaire fait des forages sur un territoire qui lui appartient tout entier, elle est seule responsable de ses actes. Mais dans quelle mesure peut-elle multiplier les forages artésiens dans les parages des anciennes oasis ? Ne risquera-t-on pas de diminuer ainsi le débit des puits existants ? Le forage des puits Laferrière et Friedel a posé une question que nous allons retrouver à propos de Touggourt, et dont l'étude doit s'imposer.

Les oasis de VOued-Rir' (puits artésiens, débit constant). — On groupe sous le nom d'oasis de l'Oued-Rir' les oasis qui commencent, avec l'oasis d'Ourir, à ioo kilomètres au Sud deBiskra, et qui s'étendent sur i3o kilomètres jusqu'à Touggourt et Temacin l. G. Rolland évalueà 43 le nombre de ces oasisen 1898, et il déclare qu'elles comptent en tout 5 20 000 palmiers en plein rapport, \[\o 000 palmiers de 1 à 7 ans, et 1 00000 arbres fruitiers 2.

Ces oasis jalonnent pour ainsi dire à la surface l'abondante nappe artésienne qui se trouve à une profondeur de 70 à 75 mètres, et c'est par des communications avec cette nappe jaillissante que l'on a créé et développé ces centres de culture. Georges Rolland, qui a décrit avec précision l'allure de cette nappe artésienne \ a très heureusement comparé l'Oued-Rir' (( à une petite Egypte avec un Nil souterrain » *.

Les oasis de l'Oued-Rir' sont alimentées en eau au moyen de

1 On trouvera un Aperçu historique sur les puits artésiens des régions de l'Oued- Rir' et d'Ouargla dans l'Hydrologie du Sahara, de G. Rolland, p. 54 et suiv.; et à la p. 56 un Tableau graphique de la progression de l'irrigation des oasis de l'Oued Rir'.

2 G. Rolland, La colonisation française au Sahara, L'Oued Rir'. Le chemin de fer de Biskra-Touggourt-Ouargla. Afas, 17e session. Oran, 1898, ire partie, p. 52.

:i G. Rolland, Hydrographie et orographie du Sahara algérien, Bull, de la Soc. de géographie, 2 e trimestre 1886, et Hydrologie du Sahara.

4 G. Rolland, La colonisation française au Sahara, etc. Afas, 17e session. Oran, 1898, ire partie, p. 5i .

puits artésiens. Depuis une époque déjà ancienne, les indigènes savaient forer de tels puits ; les rtass, constituant une vraie corporation, se consacraient spécialement à ce travail *. Les Français se sont occupés activement de multiplier et d'améliorer les puits. Deux ans après la pacification de la région, en i856, commença la campagne de forage. On sait quelle part y a prise un ingénieur II. Jus2 : tous les habitants de l'Oued-Rir' le connaissent et le vénèrent : il jouit de l'autorité et du prestige cpii sont bien dus à celui qui a su faire jaillir l'eau vive en plein désert.

Les forages artésiens ont eu un plein succès dans la cuvette du Hodna et dans celle de l'Oued-Rir' : et ce sont là les deux centres principaux de puits artésiens3.

Au Ier janvier 1890, dans l'Oued- Rir', on comptait i3G puits jaillissants français et 617 puits jaillissants indigènes '. En 1900,

' Les puits artésiens sont de très ancienne date dans l'Oued-Rir'. Voiries curieux textes anciens, notamment des citations de Diodore (ive siècle) et d'Olympiodore (ve ou vie siècle), rassemblés par Jules Duval, Les puits artésiens du Sahara, Bull, de la Soc. de géographie, 5e série, XIII, 1867, p. i5G et suiv. — Duval donne des détails sur le forage des puits par les indigènes. Idem, p. 1 20-1 23. — Sur la « corporation des puisatiers de Touggourt » (i4 membres), voir Lahgeau, Le Sahara algérien, 2e édit., 1881, p. 85 et suiv.

2 Jusqu'en 1886, H. Jus a appartenu au Service officiel des sondages. Il a pris un congé jusqu'en 1890. En 1890, il a repris le service officiel. Le Service des sondages relève de l'autorité militaire et n'a aucun rapport avec le Service des Ponts et Chaussées.

3 A Ouargla et à El Goléa, on a creusé également des puits artésiens ; pour Ouargla qui possède le plus beau groupe continu de palmiers de tout le Sud algérien, voir Paul Blanciiet, Le pays de Ouargla. Ann. de géographie, 1900. — A El Goléa, on dispose de plus d'eau qu'il n'y a d'habitants pour en profiter. De plus, parce que théoriquement il est bon que la pente soit assez considérable, on a fait jaillir le puits artésien à 2 mètres au-dessus du sol. H y a une très forte déperdition d'eau par infiltration, l'infiltration étant grande tout autour du puits par suite de la pression ; en outre, l'on a dû faire des séries de seguias en remblai, lesquelles se démolissent ou sont démolies constamment : un chameau qui passe fait crever le canal, et c'est un vrai travail de Pénélope que celui de la réparation des seguias.

1 \ oir le Tableau graphique de la progression de l'irrigation des oasis de l'Oued- Rir', du 1e1' juin i856 au ier janvier 1890, dans G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 50.

U. Jus lui-même m'a dit qu'il évaluait à 352 le nombre des puits français jaillissants, ce qui ferait une augmentation de 216 en 10 ans.

Cette province de l'Oucd-Fur' s'enrichit tous les ans de nouvelles plantations : tous les ans la culture gagne sur le désert, grâce à cet instrument de civilisation par excellence, la sonde artésienne.

Cliché de l'auteur, février 1900.

Fig. 29. — Forage d'un puits artésien près de Touggourt : l'atelier militaire de sondage dirigé par le lieutenant Jost.

L'atelier de forage est dirigé par des officiers (fig. 29) ; mais cet atelier travaille tantôt pour l'autorité militaire, tantôt pour les particuliers. Rien n'est plus admirable que de voir en plein désert jaillir et retomber les eaux vives d'un puits artésien (fig. 3o). Et il n'y a pas, dans les pays récemment occupés et exploités par les Européens, de territoire où la colonisation se soit plus nettement traduite par ces différents faits connexes : conquête de nouvelles ressources naturelles, et

extension des cultures ; — augmentation du nombre des habitants et accroissement de leur bien-être.

Certaines oasis de l'Oued-Rir", comme Ourir, Ayata, Sidi- Yaya, ont été complètement reconstituées ou créées grâceà l'initiative privée de Sociétés Françaises : ces trois oasis par exemple appartiennent à la Société agricole et industrielle du

Cliché Je l'auteur, janvier 1900.

Fig. 3o. — Oasis d'Ourir : puits artésien n° 5. Le puits a une profondeur de 72 à 75 mètres, et l'eau jaillit jusqu'à 2m,iO au-dessus du sol.

Sud- Algérien, dont le promoteur et le directeur est le savant ingénieur des mines, M. G. Rolland1. J'ai visité l'oasis d'Ourir que dirige M. Bonhoure, et les oasis d' Ayata et de Sidi-Yaya,

* Voir dans G. Rolland. La conquête du désert, Biskra, Touggourt, L'Oued Rir'. Paris, Challamcl, 1889, p. 21, une petite carte: L'Oued Kir' et ses nouvelles oasis de création française. 11 ne faut pas oublier que la première oasis, créée de toutes pièces en plein désert, a été celle de Tala-em-Mouïdi, créée en 1879 l)ar ^e f&meux Ben Driss, l'ancien aglia de Touggourt et du Souf (Idem., p. 59).

à la tele desquelles est place M. Cornu. J ai constaté que ces exploitations sont à tous les points de vue des exploitations modèles ; non seulement l'arbre traditionnel, le palmier-dattier, est entouré de tous les soins qui lui sont nécessaires : la terre des

Cliché de l'auteur, janvier iyoo.

Fig. 3i. — Oasis d'Ourir : la disposition soignée du terrain pour la culture et l'irrigation

des palmiers-dattiers.

jardins plantés en palmiers est travaillée, labourée puis méthodiquement disposée pour l'irrigation (fig. 3i); mais on s'ingénie par toutes sortes de procédés nouveaux à tirer un meilleur parti des conditions naturelles : ainsi combat-on avec succès l'infiltration en revêtant les rigoles d'arrosage de caniveaux en terre, fabriqués et cuits sur place (fig. 32) J ; on

[ Nous avions eu l'occasion de remarquer dans ces oasis de l'Oued-Rir' cette innovation si intéressante, lorsque nous avons visité les oasis du M'zab, et nous avons noté que de très ancienne date ces cultivateurs éminents que sont les Mozabites se sont également efforcés d'éviter le plus possible toute déperdition par infiltration en chaulant l'intérieur de leurs rigoles d'arrosage (voir p. 282).

s'efforce pareillement de tenter dans ces oasis des cultures nouvelles, notamment des cultures de primeurs1.

Des oasis nouvelles, créées de toutes pièces comme celles dont nous venons de parler, sont dirigées à L'instar des grandes

Cliché de l'auteur, janvier 1900.

Fig. 32. — Oasis d'Ourir : une petite seguia à la lisière de l'oasis. On aperçoit à côté de la seguia quelques spécimens des caniveaux de terre cuite qui ont servi

à la plafonner.

propriétés de nos pays, et la distribution de l'eau dépend uniquement des intentions de leurs créateurs et des programmes adoptés par les agents qui en ont la charge.

Dans les oasis telles qu 'Ou rlana , Touggourt , où les eaux des puits artésiens sont utilisées par de nombreux cultivateurs indigènes, elles sont soumises à une simple distribution, laquelle est aisée puisque le débit des puits est tout à fait constant. En général la nouba correspond à une demi-journée d'irrigation. L'eau de

1 M. Cornu par exemple a tenté avec succès la culture des asperges, et il est parvenu à les expédier dans de bonnes conditions sur le marché de Paris.

chaque puits est divisée en un nombre plus ou moins grand de noubas : c'est dire que le tour d'arrosage pour chaque propriétaire revient plus ou moins fréquemment. La nouba est alternativement utilisée le jour, puis la nuit. La nouba peut être fractionnée : on peut posséder par exemple une nouba entière et le quart d'une autre nouba.

Le puits artésien représente le débit constant par excellence. (( Le fait est, dit Georges Rolland, que la plupart des puits français de l'Oued-Rir' dont certains datent aujourd'hui de plus de trente ans, n'ont pas varié de débit depuis leur exécution »1. Cette affirmation est sans doute un peu trop générale et absolue; le débit de certains puits a diminué soit par suite d'accidents, soit par suite du jaillissement de nouveaux puits ; mais ce qui est rigoureusement vrai et qui nous importe ici, c'est que le nombre de litres fournis par un puits artésien ne varie pas avec les saisons, et reste le même tous les jours de l'année. Ainsi faut-il expliquer comme naturel le fait qui étonnait M. Féliu : « Depuis bientôt dix ans que nous habitons Biskra, nous n'avons jamais vu surgir le moindre procès concernant une question dleau dans l'Oued-Righ » 2.

Cependant, de plus en plus, des problèmes délicats d'un ordre particulier se posent dans l'Oued-Rir', et si l'on ne cherche pas aies résoudre, ils pourront aboutira des conflits. Des complications nombreuses naissent en effet de la multiplication indéfinie des puits. Une région comme celle de Touggourt est devenue comme une sorte d' « écumoire », percée en tous points par des puits indigènes et par des puits français. Or, on continue à creuser encore des puits ; tous les ans 5 ou 6 puits indigènes nouveaux sont ajoutés aux anciens. Bien mieux, on l'a dit, l'atelier militaire de forage est mis à la disposition de

1 G. Rolland, La Conquête du désert, p. 45. - Féliu, ouv. cité, p. 101.

STEPPES ET DÉSERT a73

particuliers pour le creusement de nouveaux puits, alors même que ces nom eaux puits contribuent à diminuer le volume des anciens, et par conséquent à réduire la quantité d'eau dont dispose et dont a besoin l'autorité militaire. Les puits situés dans le liant de la ville près du bordj sont aujourd'hui beaucoup moins abondants qu'il y a 5 ans \ Tandis que des plantations nouvelles s'étendent chaque année, en particulier dans les régions voisines de la route de Biskra, d'autres plantations plus centrales disparaissent. Déjà Georges Rolland a fait entendre à ce sujet quelques réflexions judicieuses et alarmées2. Un examen de la situation actuelle ne peut conduire qu'aux mêmes conclusions. Il importe de réglementer cette multiplication des puits. Il faudrait concevoir et inaugurer un régime approprié à ces conditions spéciales.

De même beaucoup de cultivateurs de Touggourt, manquant d'eau, utilisent les eaux de drainage, c'est-à-dire les eaux qui ont déjà servi à l'arrosage de terres plus élevées. Le commandant Pujat a beaucoup poussé ses administrés — et non sans raison — à profiter de ces eaux, lorsqu'ils ne peuvent pas disposer d'eau des puits. Mais voilà qu'encore ici surgissent des difficultés inattendues. Pour profiter de ces eaux de drainage, on barre les canaux d'écoulement ; parla même on refoule les eaux qui devraient s'écouler, et dans une certaine mesure on gêne ou

1 Dans d'autres oasis, on a observé des faits du même ordre. Dans l'oasis d'Ourir les puits ne sont pas situés à moins de 7 ou 800 mètres de distance les uns des autres; malgré cela, lorsqu'on a foré le puits n° 2 à 700 mètres du puits n° 1, et un peu en contre-bas de celui-ci, on a en réalité tari le puits n° i.

2 Dans son Hydrologie du Sahara, G. Rolland avait résumé sa discussion avec E. Blanc devant la Sociélé de géog. de Paris, C.-R. des séances du Ier et du i5 mars, du 5 avril et du 7 juin 1889 ; tout en admettant qu'en certaines parties de l'Oued-Rir' la limite du nombre des sondages paraissait être atteinte, et que « l'absence actuelle de contrôle » était regrettable, il se déclarait beaucoup moins fervent partisan d'une organisation et d'une surveillance rigoureuses que cinq ans plus tard dans une de ses communications à l'Académie des sciences, le 3i mai 1898, Régime du bassin artésien de l'Oued Rir' (Sud algérien) et moyens de mieux utiliser ses eaux d'irrigation.

Brunhes. 18

a74 ALGÉRIE-TUNISIE

même on interrompt l'écoulement, au grand détriment des terres situées en amont '. Il faudrait encore prévenir et réglementer de pareils conflits d'intérêts. Il serait déplorable de laisser dégénérer Touggourt en un bas-fond pestilentiel comme Ouargla ; il serait également absurde de laisser les prospères oasis indigènes de l'Oued-Rir' en proie au désordre et a l'anarchie tomber au rang de Figuig ou de Ghadamès 2.

Les oasis tunisiennes de Gafsa, du Nefzaoua, de VAarad et de Gabès. — L'oasis de Gafsa est située au pied de l'Atlas tunisien comme les oasis des Ziban au pied de l'Atlas algérien ; elle est alimentée par des sources, et des sources chaudes ; le débit des sources est d'environ 600 litres par seconde: les 1 100 hectares de l'oasis sont arrosés selon un ordre de distribution régulier et constant \

Quant aux oasis du Nefzaoua, si nombreuses (ioo3 d'après E. Blanc), mais en général très petites, elles doivent leur existence et leur valeur à des sources artésiennes qui débouchent an sommet ou sur le flanc de petits mamelons sableux. Ici la topographie se prête encore mieux qu'ailleurs à une facile distribution des eaux. Et pas plus à Douz qu'à Gafsa il n'existe de véritable réglementation.

^ G. Rolland indique bien l'importance du drainage dans son Hydrologie du Sahara algérien, p. 10 ; et en effet si les eaux ne sont pas évacuées, si les eaux croupissent sur place comme à Ouargla, le désert devient presque aussi contraire aux plantes cultivées qu'à l'homme lui-même.

2 Voir dans Schirmer, Le Sahara, p. 256, la figure représentant Le bas-fond d'Ouargla, d'après la carte de la mission Giioisy ; et p. 3o4, la figure représentant L'oasis de Ghadamès, avec sa vaste étendue couverte de ruines.

3 La région de Gafsa aurait été beaucoup plus prospère autrefois, s'il faut en croire El Bekri qui écrivait au xie siècle, Description de l'Afrique septentrionale, trad. de Si.ani-, p. n5 ; mais il ne faut point confondre, comme on l'a fait souvent, l'oasis de Gafsa avec les oasis du Djerid (voir plus haut) ; de Gafsa au Djerid sur une étendue de 80 kilomètres, s'étend le désert désolé et vide; et il devait en être ainsi même au temps des Romains, voir Dr Carton, Oasis disparues, Revue tunisienne, II, i8cj5, p. 208.

.s TBPPES II' DÉSERT 17S

On peut grouper sous le nom d'oasis de l'Aarad toutes les oasis comprises entre le chott el Fedjcdj et la mer et depuis l'oued Melah au Nord jusqu'à Marc il 1 au Sud. Il y a là un bassin ou plusieurs bassins artésiens. Dans un des bassins partiels de cet ensemble, dans le bassin de l'oued Melah, on a exécuté beaucoup de forages artésiens et qui ont réussi1. Mais on a fait de décisives et regrettables expériences démontrant les inconvénients de la multiplication arbitraire des puits artésiens ; on a vu plusieurs puits perdre 1 IL\ ou même i/3 de leur débit à la suite du forage de nouveaux puits à 2 ou 3 kilomètres de distance2.

L'oasis de Gabès, à une quinzaine de kilomètres au Sud de ces puits artésiens, comprend quelques jardins médiocres et malsains. Les indigènes, depuis très longtemps, se sont efforcés en ce point de tirer parti des eaux d'oueds. Le plus important des travaux exécutés a consisté à relier l'oued Abouba à l'oued Gabès qui lui est parallèle au moyen d'un tunnel creusé dans le tuf: les deux oueds ainsi reliés sont coupés à la tête de l'oasis par un fort barrage construit avec des matériaux antiques. Et les eaux sont réparties dans l'oasis au moyen de deux bras principaux. La fraction principale de ces eaux d'oueds provient na-

1 Le premier puits artésien a été foré en 1 885 sur la rive gauche de l'oued Melah par la Société de la « Mer intérieure » ; creusé agi mètres, il a donné un débit évalué à i3o litres par seconde ; mais le tubage était mauvais, et le puits s'est prescpje complètement bouché. Les puits sont actuellement au nombre de 5. Dr Bfrtholon, Etude géographique et économique sur la provinvc de l'Arad,. dans Revue tunisienne, I, i8ç)4, p. 171, et Direction des travaux publics de la Régence, Les puits artésiens de la régence,, dans Revue tunisienne, II, 1895, p. i3 et suiv.

2 G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 18G. — Peut-être est-ce pour cette raison que la Tunisie semble jouir au point de vue des puits artésiens d'une législation un peu plus avancée que celle de l'Algérie. En Tunisie, le forage des puits jaillissants est soumis et subordonué à l'autorisation officielle.

« Décret sur les aménagements d'eau, iG août 1897.

« Art. Ier

« Pourront être exécutés sans autorisation les forages de puits sur les propriétés particulières, si ces puits ne sont pas jaillissants

« Art. 3. — Aucun barrage, aucune plantation, aucun ouvrage permanent ou temporaire de nature à modifier le régime des eaux ne peut être établi ou réparé sur un cours d'eau sans l'autorisation du directeur général des travaux publics. »

2?G ALGÉRIE-TL XISIE

turcllement de sources ; les indigènes sont liés entre eux par une réglementation assez compliquée ; et des amins sont chargés de la surveillance. — Ces oasis ont été enrichies par la découverte de nappes artésiennes et le forage de puits. L'Administration n'a pas osé se mêler de distribuer ces eaux supplémentaires fournies par les puits artésiens, et elle a sagement agi. Ce sont les indigènes eux-mêmes qui ont réglé cette distribution en la combinant avec la réglementation antérieure et encore en vigueur.

Toutefois l'oasis de Gabès est en pleine décadence ; les jardins étaient autrefois plus étendus qu'aujourd'hui1. Et de même toutes les oasis de l'Aarad paraissent bien déchues". La petite oasis de Ketena, où les eaux d'une source sont réunies dans un antique bassin circulaire, est aujourd'hui misérable. La petite oasis d'El Hamma,à 3o kilomètres à l'Ouest de Gabès, possède des eaux abondantes ; elle possède même une source dont les eaux jaillissent à ^7° ; mais il n'y a plus la moindre organisation; et les jardins très rares y sont mal cultivés.

Voilà bien l'une des régions qui ont le plus souffert de l'invasion des nomades, et de la domination turque3; située entre le golfe de Gabès et les chotts, elle a été exposée à tous les brigandages ; c'est une mauvaise fortune pour les jardins des oasis que d'être sur une route trop fréquentée ; l'irrigation est une entreprise de longue haleine, qui implique l'effort persévérant, et qui exige la paix ; durant la période turque, qui peut être justement appelée la période de grande anarchie, les palmiers se sont toujours mal trouvés d'être voisins d'un important marché ou d'un lieu de passage. Et les jardins qui ont le plus échappé aux fâcheuses conditions de toutes les vicissitudes his-

* Dr Bertholon, Étude géographique, etc., dans Revue tunisienne, I, 1894, p.

2 Dr Carton, Oasis disparues, Revue tunisienne, II, 1895, p. 202.

3 Voir les excellentes pages, dans lesquelles H. Schirmer a su résumer tant de faits probants sur la Décadence des oasis, Le Sahara, p. 3o3-3io.

toriques des dix derniers siècles, ce sont les jardins que (1rs hérétiques, persécutés et chassés, — tels les Mozabitcs — , ont vaillamment implantés, loin des routes traditionnelles des caravanes, en pleines dunes ou en pleine hamada.

Trois cas exceptionnels à la limite

méridionale de la zone étudiée : M'zab, Souf et Djerba.

(Ni eaux courantes, ni eaux jaillissantes).

Les oasis du M'zab et du Souf. (fig. 33). — De part et

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Fig. 3:

Oasis du M'zab et du Souf. Carton d'orientation, i : 5 ooo ooo.

d'autre de cette grande dépression de l'Oued-Rir' qui va du chott Melrir à Touggourt et qui se continue en s 'infléchissant vers le Sud-Ouest jusqu'à Ouargla et El Goléa, de part et d'autre de cette région où l'eau parfois toute voisine de la surface se manifeste par des chotts et où les forages artésiens font jaillir l'eau des nappes plus profondes, — s'étendent deux masses bien différentes d'aspect et de nature, mais toutes deux infertiles et inhospitalières; ici, vers l'Ouest, la Chebka calcaire, rocheuse, aux surfaces de hamada, là, vers l'Est, les grandes dunes qui scvnt le prolongement septentrional et le terme de l'Erg oriental ; ici le désert de pierre, et là le désert de sable.

Au milieu de ces deux zones, des populations différentes, mais également originales sinon également indépendantes, ont su s'établir, créer et entretenir des oasis : au milieu de la Chebka, les oasis du M'zab : au milieu des dunes, les oasis du Souf. Ici comme là près de 200000 palmiers-dattiers nourrissent plus de 20000 habitants — nombres considérables pour des plantations et des populations enracinées en plein désert. Ce sont de véritables- chefs- d'oeuvres de l'art de la culture et au premier abord de véritables paradoxes que ces oasis ainsi constituées au Sahara par des hommes qui n'ont pu disposer ni d'eaux courantes, ni d' eaux jaillissantes . — Ici et là, le résultat est obtenu, grâce à un travail extraordinairement acharné : au M'zab, il faut peiner sans cesse pour atteindre l'eau indispensable ; au Souf, il faut reprendre et poursuivre perpétuellement la lutte contre le vent qui ensable.

Ces deux groupes d'oasis si dissemblables m'ont paru marquer l'un et l'autre deux types extrêmes de la culture soignée et féconde en des conditions exceptionnellement défavorables. J'ai essayé d'indiquer brièvement ailleurs quels sont les caractères qui distinguent ces formes extrêmes et anormales d'établissements humains ' .

11 nous importe uniquement ici de voir sous quelle forme les Mozabites et les Soafas se procurent ou s'assurent le bénéfice de l'eau qui leur est nécessaire, puis de chercher s'il existe au M'zab et au Souf quelque organisation originale concernant l'usage et la répartition de l'eau.

Trouver des oasis au milieu de la Chebka paraît plus étonnant encore que de trouver des oasis au milieu des dunes du Souf. Il convient de ne pas oublier que la Chebka est à Goo et

1 Voir : Les oasis du Souf et du M'zab comme types d'établissements humains dans La Géographie, i5 janvier 1902 et i5 mars 1902 ; nous ferons ici quelques emprunts à la seule partie de cette étude qui concerne les jardins. Xous reproduisons aussi 9 des clichés qui illustraient cette étude : nous remercions MM. Masson et C1'- d'avoir bien voulu les mettre à notre disposition.

700 mètres au-dessus du niveau de la mer tandis qu'aucun point du Souf ne dépasse l'altitude <lc 100 mètres. La Chebka esl très en contre-haut par rapport à la dépression de l'Oued-Rir' etaux nappes profondes qui jalonnent celle dépression. 11 faut parcourirà pied la surface rugueusedes mamelons de la Chebka ' , ou considérer les versants raides cl slériles des moindres pentes pour se rendre compte de ces conditions désertiques. Entre Berryan et Ghardaïa, sur une distance de 44 kilomètres, on n'a même pas pu découvrir un seul point d'eau permettant d'établir un relai pour le service des diligences 2.

Heureusement dans le plateau du M'zab, quelques réserves d'eau sont retenues en profondeur au contact des calcaires turo-

1 « Le sol constitué par des dolomies d'un jaune brun au dehors, blanches au dedans, à structure cristalline, et bien stratifiées, présente à sa surface des fragments de grès quartzeux, noirs grisâtres, souvent assez multipliés pour former de grandes taches, qui, de loin, fixent le regard. La roche raboteuse, âpre, mordante, est tantôt remarquablement polie, tantôt singulièrement burinée, sculptée, fouillée, transformée par places en une véritable dentelle. Les divers agents météorologiques président à de telles modifications. Il faut signaler l'usure par les sables que les vents transportent ; les dilatations et les contractions résultant d'écarts si brusques de la température qu'ils peuvent atteindre QO", ioo" et même davantage (?) ; l'action de certaines pluies, très chargées en acide carbonique. » Dr Charles Amat. Le M'zab et les M'zabites, p. 70. Voir dans La Géographie, i5 mars 1902,. p. 177, la fig. 28, Aspect typique du pays environnant : la surface de la Chebka ; d'après une de mes photographies.

2 11 faut avant tout renvoyer pour le M'zab à la belle thèse de Masoueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l'Algérie, Paris, 188G ; ce volume débute par une bibliographie critique : bibliographie spéciale de l'Ouad Mczab, p. xi.m-xi.viu ; à signaler particulièrement parmi les articles et ouvrages dont rend compte Masquerai : les articles de Duveyrier, Tour du Monde, 1861 ; Petermanns Mitteilungen, i85g el 1860 ; (auxquels Masquerai: aurait bien du ajouter le premier de tous, qui a paru dans le Bulletin de la Soc. de Géographie de Paris, 4e série, XVIII, l85g, (loup d'oeil sur le pays des Beni-Mezab et sur celui des Chaanbâ occidentaux) ; le livre de Ville (1872), et la brochure de Coyne, Le Mzab (1879). — À noter parmi les ouvrages plus récents : E. Zeys, Législation mozabite, son origine, ses sources, son présent, sou avenir. Alger, 188G (abondante bibliographie infrapaginalc) ; Dr Ch. Amat, Le M'zab et les M'zabites, Paris, 1888 : A. Kxenig, Keisen und Forschungen in Algérien, s. 1. n. d. (imp. Dornblûth à Bernburg, 1896) (l'auteur a passé f\2 jours au M'zab); D'.I. Huguet, Dans le Sud algérien. Bull. Soc. géog., 7e série, \\. i8()<) ; et quelques articles divers que nous aurons l'occasion de citer,

28o ALGÉRIE-TUNISIE

niens et des marnes cénomaniennes sous-jacentes \. Cependant ces nappes sont partout assez profondes. C'est naturellement dans le lit des oueds qu'il sera le plus aisé de creuser des puits pour les atteindre. Des sept oasis du M'zab, cinq se trouvent rapprochées et comme égrenées le long des talwegs d'un même oued et de ses affluents : ce sont Ghardaïa , Melika , Beni-Isguen, Bou-Noura et El Ateuf2. Les deux autres oasis, celle de Berryan et celle de Guerrara sont également situées dans des dépressions : et de même l'oasis plus méridionale de Metlili, que ses caractères rapprochent des oasis du M'zab proprement dit. Mais même dans les dépressions des oueds on est souvent très loin de l'eau souterraine ; les puits du M'zab ont des profondeurs qui varient entre 8 et 55 mètres8.

Les eaux souterraines du M'zab ne sont pas jaillissantes ; il faut donc aller puiser l'eau jusqu'à ces profondeurs de 3o, 4o, 5o mètres et plus". Comment pourra-t-on entretenir de vastes jardins dans des conditions pareilles, en étant obligé d'aller puiser si bas toute l'eau d'arrosage? Des hommes auront-ils le courage et la persévérance d'exécuter sans aucune trêve un semblable travail? Les Beni-M'zab, musulmans hérétiques, battus et chassés, se sont installés en pleine Chebka, et ont eu la ténacité et

1 Voir G. Rolland. Hydrologie du Sahara, p. 34- D'ailleu-s, d'après les recherches récentes de J.-E. Lahache, l'eau des puits du M'zah serait une des meilleures de tout le Sahara (Etude hydrologique sur le Sahara français oriental, Paris, 1900, p. 4.i).

2 Nous rappelons que pour l'orthographe des noms, nous suivons l'orthographe du Tableau général des communes de F. Accardo.

3 D'après Ville (dont il convient toujours de relire et de consulter l'Exploration géologique du Béni Mzab, du Sahara et de la région des steppes de la province d'Alger, 1872), un puits de Melika — qui est d'ailleurs le plus profond de tout le M'zab — a une profondeur de 71 mètres et contient 37™, 25 de hauteur d'eau (p. 5o)

4 Les Mozabites appellent un grand nombre des points d'eau de la Chebka : Aïn (exemple : Aïn Massine, Aïn Goufafa, etc.), ayant le sentiment que l'eau est fournie par des sortes de sources profondes. — Il en est de même d'ailleurs dans d'autres oasis sahariennes, par exemple dans les oasis de Dakhleh et de Khargueh, où l'on donne le nom d'ain à des puits artésiens.

ont encore aujourd'hui l'énergie d'aller puiser l'eau jusqu'à ces profondeurs.

Les moyens de puiser sont bien adaptés aux conditions du milieu ; la profondeur trop considérable a fait rejeter le principe de la bascule appliqué dans la Khotara et clans le Chadouf égyptien. Au lieu d'une perche basculant sur un levier, on a recours à une corde glissant sur une poulie. A l'extrémité de la corde est attaché le récipient, constitué par une outre de peau qui peut contenir jusqu'à io et 5o litres ; la partie la plus ingénieuse de ce récipient est une manche de cuir, longue de 5o ou 60 centimètres et qui lui sert d'ouverture : cette manche est manœuvrée par une petite corde secondaire, indépendante de la grosse corde par laquelle l'outre est supportée, et la petite corde glisse également sur une poulie indépendante ; de la sorte on peut abaisser la manche de l'outre dans l'eau, lorsque l'outre a été descendue jusqu'au fond du puits, puis la relever durant toute la montée, et l'abaisser enfin de nouveau une fois l'ascension de loutre achevée, pour permettre à l'eau de s'écouler aisément dans un petit bassin situé en avant du puits.

Au lieu de faire remonter l'outre en enroulant la corde de la poulie sur un treuil, ce qui ne pourrait être fait que par un homme et ce qui serait très fatigant, on tire la corde en s'éloignant du puits : et de cette manière la corde peut être tirée indistinctement par un homme ou par un animal, nègre, âne ou chameau. Plus les puits (hassi) sont profonds, plus sont longues les pistes que doit parcourir l'homme ou l'animal qui tire ; et la longueur de la piste mesure en projection horizontale la profondeur du puits (voir la fig. 34). Les Mozabites ont disposé la piste en plan légèrement incliné, et ainsi l'effort dépensé est un peu moindre puisque l'agent qui tire doit descendre légèrement tandis qu'il fait remonter l'outre '.

1 Ce type de puils est vraiment très pratique pour puiser l'eau à de grandes profondeurs, et on le trouve aujourd'hui répandu et vulgarisé bien au delà du M'zab.

En certains points, les poches profondes, riches en eau, sont particulièrement rares : à Beni-Isguen par exemple les points d eau sont beaucoup plus rares qu'à Ghardaïa : il n'y a que trois ou quatre puits qui puissent avoir de l'eau toujours, même en temps de sécheresse ; ces puits appartiennent à plusieurs propriétaires, et qui vendent encore des heures d'arrosage à d'autres propriétaires-cultivateurs: ces puits sont utilisés constamment, même la nuit, et on lire l'eau avec deux hêtes qui vont au trot ainsi que leur conducteur.

Il ne faut oublier ni le poids de loutre contenant 4o ou 5o litres d'eau, ni la durée minima dune pareille manœuvre, si l'on veut se rendre compte de la somme de travail que représente, malgré l'ingéniosité du procédé adopté, l'acquisition de l'eau fécondante. Il est indispensable au M'zab de puiser et de puiser sans cesse pour arroser une terre assoiffée et qui boit si vite toute l'eau qu'on lui donne ' .

Aussi les plus minutieuses précautions sont-elles prises pour sauvegarder avec la plus grande parcimonie une richesse qu'il est si pénible de conquérir ; les Mozabites combattent le plus qu'ils peuvent l'infiltration en chaulant les petits canaux, les petites « seguia » qui transportent l'eau de leurs puits jusqu'à leurs palmiers. C'est le seul point du Sahara où nous ayons vu prendre par les indigènes une pareille précaution: c'est là où l'eau est le plus rare qu'elle est entourée de la sollicitude la plus jalouse.

Les rigoles sont ainsi, non pas seulement tracées, mais en un sens construites . 11 importe de remarquer quelles habitudes de construction sérieuse imposent aux habitants du M'zab le

notamment dans tout le Sahel tunisien. C'est aussi, nous le verrons, le type courant de puits construit dans l'île de Djerha. Il est encore connu dans l'Inde, où la corde de la poulie est souvent manœuvrée par des bœufs accouples.

1 On devine quelle est aussi l'intensité de l'évaporation durant la journée ; sur ce sujet voir Ch. Amat, Le M'zab et les M'zabites, p. voir tout le ebapitre qui est consacré à la Météorologie (chap. iv).

Cliché de L'auteur, mai-6 iyoo.

Fk;. 34. — Un puits du M'zab.

Au moment où l'outre se ^ ide, l'homme et l'âne arrivés au liout de leur course reviennent sur leurs pa».

Cliché de l'auteur, mars inoo.

Fig. 35. — Grand barrage maçonné dans l'oasis de lieni-Isguen.

STEPPES Et DÉSERT 285

creusement de puits aussi profonds que les leurs et dont la partie supérieure est en général murailléc sur une hauteur de plusieurs mètres, ainsi que l'établissement des deux montants de maçonnerie sur lesquels doit reposer la poutre qui porte les poulies \ Or on compte au M'zab, d'après les chiffres que j'ai recueillis au Bureau arabe de Ghardaïa en 1900, au moins 3 3oo puits de cette espèce.

De plus, les Mozabites bâtissent ainsi en vue de l'acquisition et de la distribution de l'eau non seulement des puits, mais d'admirables barrages maçonnés.

Les Mozabites estiment trop en effet la valeur de l'eau pour négliger un seul moyen de la posséder ; les averses, les orages sont bien peu fréquents au M'zab ; lors des années qui sont pluvieuses on en compte deux ou trois, et des années entières se passent sans que l'atmosphère apporte une seule goutte d'eau. « Pour les Beni-M'zab, dit très justement A. Coyne, l'année se caractérise en deux mots : la rivière a coulé on n'a pas coulé » 2. Cependant en prévision des crues exceptionnelles produites par les averses les Mozabites ont exécuté des travaux considérables, finis et soignés comme tout ce qu'ils font. C'est ainsi que dans la seule oasis de Ghardaïa, six grands barrages de retenue dont plusieurs sont maçonnés traversent le thalweg de part en part et sont disposés pour recueillir le trésor extraordinaire d'une chute d'eau abondante 3. (Voir sur la fig. 35 un barrage de Beni- Isguen comme type de grand barrage maçonné).

1 Les Mozabites sont venus d'Ouargla dont ils ont été chassés ; et à Ouargla ils avaient pris l'habitude de forer des puits artésiens dont les parois devaient être maçonnées (vu les conditions défectueuses des couches du terrain, cf. Paul Blamchet, L'Oasis et le Pays d'Ouargla, Annales de géoy., i5 mars 1900, p. i/j2). Et cela n'est pas inutile a rappeler ici.

2 « Les documents statistiques et chronologiques conservés par les tolba de Ghardaïa n'accusent, pour la période écoulée de 1728 à 1872, que 12 grandes crues de TOued M'zab, soit une crue tous les treize ans » (Gh. Amat, Le M'zab et les M'/abites, p. 217).

3 Pour des renseignements détaillés sur ces barrages et sur les autres barrages du

En amont de l'oasis de Ghardaïa un grand barrage, le barrage de Bouclien, est destiné à mettre les eaux en réserve et à former une espèce de grand lac pour le cas inusité où une crue vient à se produire. Lorsque j'ai visité le barrage de Bouclien, le réservoir était complètement à sec et cela n'est pas rare ; mais tout est construit comme si le réservoir devait continuellement servir : une galerie souterraine avec des regards, dans le genre des feggaguirdu Tidikelt conduit les eaux de Bouchen lorsqu'il y en a jusque dans l'oasis et permet un écoulement modéré et méthodique de cette aubaine exceptionnelle (fig. 36) \

Bien mieux, l'eau a un tel prix que même sur les flancs de l'aride et inhospitalière Ghebka on aperçoit çà et là de petits barrages maçonnés construits à mi-coteau sur des roches âpres, qui n'ont jamais connu, semble-t-il, le bienfaisant passage de

M'zab, voir Ch. Amat, Le M zab et les M'zabites, p. 54 et suiv. ; et reprendre surtout les descriptions techniques, exactes et minutieuses, qu'en a données Ville dans son Exploration géologique du Béni Mzab, etc.

1 On trouve encore quelques feggaguir à El Goléa, et dans quelques oasis diverses comme la petite oasis de Bou Kaïs à l'W. de Sfisiffa (De la Martinière et N. Lacroix, Documents pour servir à l'étude du Nord-Ouest africain, II, p. 4û2) ; on en trouve aussi dans l'oasis de Menchia dans le Nefzaoua (Sud-tunisien) ; on peut rapprocher de la foggara la chegga de Ed-dis, petite oasis située près de Bou-Saâda (la chegga est une tranchée dans le roc qui conduit les eaux, en les faisant parfois passer en tunnel sous les maisons). Mais la province saharienne où la foggara est le procédé par excellence d'adduction des eaux, c'est le Tidikelt. Ce sont là des oasis qui doivent compter parmi les plus importantes aux points de vue soit politique, soit économique. Les feggaguir permettent d'amener l'eau souterraine en rivières dans les jardins. Une première foggara peut devenir, si la nappe est abondante, la branche centrale d'une infinité de feggaguir. La foggara-mère appartient à la collectivité, et tous ceux qui ont travaillé à en accroître le rendement y participent dans la mesure de leur travail. (Voir La colonne Servièrc au Tidikelt, au Touat et au Gourara, Le carnet de route du commandant Laquière, dans Renseignements coloniaux et documents du Comité de l'Afrique française, janvier 1902, p. 1 -35). — C'est encore une canalisation souterraine du type des feggaguir qui est usitée au pied de l'Atlas marocain, sur le versant de l'Atlantique, notamment dans la grande oasis de Marakkecli ; là on appelle ces conduites souterraines chatlara, au pluriel chatatir ; Theobald Fischer en a longuement décrit l'ingénieuse économie (voir Wissenschaftliche Ergebnisse einer Reise im Atlas-Vorlande von Marokko, Pet. Mit. Erg., nr. i33, p. 86-89). — Et c'est d'ailleurs un procédé connu et pratiqué dans tous les déserts de l'Ancien-Monde : kanat de l'Iran, sahrîg de l'Yémen, etc.

l'eau ruisselante (fig. 37). Ces petits barrages de retenue ont pour but de ramasser les moindres averses Locales qui pourraient amener en une petite dépression du versani quelques mètres eubcs d'eau, et ils constituent une des plus admirables singularités du M'zab.

Cliché de l'auteur, mars 1900.

Fig. 30. — Oasis de Ghardaïa : le barrage de Bouchen en amont de l'oasis; en avant, « regards » d'un canal souterrain du type « foggara ».

Quel opiniâtre labeur représentent de semblables entreprises! et nous devons ajouter : à quelle coûteuse culture elles doivent aboutir ! Le Mozabitc est un ouvrier habile qui ne marchande à ses cultures ni soins, ni temps, ni peine1. LcMozabite (comme d'ailleurs le Soafa) connaît la valeur de l'engrais, et il utilise

1 C'est un Mozabitc qui a le premier introduit le palmier à Orléansville en y apportant une espèce hàli\e du M'zab, laquelle a pu mûrir sous un ciel septentrional.

Les Mozabites fécondent leurs palmiers avec du pollen de régimes mâles conservés depuis l'année précédente. Il est très naturel qu'ils aient eu l'idée de faire la fécondation à Orléansville avec des régimes apportés du Sud.

avec méthode tous les rares engrais qu'il peut recueillir. Les jardins au M'zab sont des jardins plus soignés, plus riches et aussi plus dispendieux que partout ailleurs. Ce ne sont pas des jardins de rapport, mais de vrais jardins de luxe1. Le Mozabite

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Fig. 37. — Oasis du M'zab: type de petit barrage de montagne maçonné. Vue prise du haut d'un versant en face de Beni-Isguen.

non seulement les exploite, mais il les aime et il aime à y vivre ; il possède une maison d'été bâtie en pleins jardins, et dans laquelle il passe jusqu'à 8 mois de l'année (fig. 38) 2.

Aussi quelle magnificence de végétation représentent ces

1 Voici des calculs dont je dois la communication au capitaine Cauvet: un jardin de 5o palmiers coûte d'entretien i 080 francs par an et ne peut rapporter au maximum que 970 francs, soit 5oo francs de dattes, 200 francs de fruits, i5o francs de légumes d'été, 100 francs de légumes d'hiver et de céréales et 20 francs de produits divers, herbe, bois, etc.

2 Nous avons parlé avec détails de la maison des Ksour du M'zab ainsi que des maisons d'été dans l'article cité, voir La Géographie, i5 mars 1902.

jardins du^M'zab : ce sont de véritables fourrés qui font songer à des climats où la chaleur humide donne à la végétation une exubérance spontanée : entre les troncs élancés des palmiers sont plantés d'énormes figuiers aux troncs multiples, aux branches étalées et dont le feuillage cache les troncs : les grenadiers, les abricotiers, les pêchers forment au-dessous des palmes de

Cliché de l'auteur, mars 1900.

Fig. 38. — Jardins de l'oasis de Gkardaïa : arbres et maisons enchevêtrés; au premier plan,

grenadier en fleurs.

véritables sous-bois ; enfin d'énormes ceps de vignes envoient leurs rameaux dans tous les sens, et leurs sarments vont s'accrocher aux troncs des palmiers comme des lianes. Le soleil ne peut plus pénétrer qu'avec peine à travers ces treillis de branches et de feuilles superposées ; et tandis que dans d'autres oasis sahariennes l'orge ou les fèves sont cultivés aux pieds des palmiers, ils sont ici rejelés sur le bord de la palmeraie, sur la lisière de la forêt, et forment autour des jardins une frange de vert plus

► RUNHES.

2go ALGÉRIE-TUNISIE

clair1. — Les oasis les plus prospères du pied de l'Atlas, les plus belles des oasis des Ziban ou du Djerid, Tolga, Zaatcha, ou Tozeur, où l'eau est fournie à l'homme par des sources, et où les palmiers comme les arbres fruitiers profitent d'une eau relativement très chaude, méritent seules d'être comparées, pour la variété et la densité des productions végétales, à ces oasis du M'zab, perdues au milieu des plaques pierreuses de la Chebka et alimentées seulement par des puits très profonds.

La propriété au M'zab est très divisée, et chacun possède un puits sur sa propriété : il résulte de cette situation qu'il ne se pose pour l'eau des puits aucun problème de distribution et de répartition. Lorsque le puits est commun comme à Beni-Isguen, chacun profite de l'eau qu'il puise lui-même durant les heures qui lui sont assignées.

Quant à l'eau exceptionnelle des crues, la distribution en est assurée par un réseau de rigoles ; au moment où la crue se produit le flot se précipite à travers l'oasis, et tous participent avec une allégresse démonstrative à l'aubaine inattendue, brusque et passagère.

Le Souf est un type original et unique de groupe d'oasis2.

* II y a bien entendu quelques différences entre les diverses oasis du M'zab. Par exemple à Beni-Isguen, l'oued est plus resserré entre les deux versants rocheux et arides ; il y a moins de place entre l'oued et la montagne, de là diverses conséquences : l'orge, les fèves, les carottes, les radis, le felfel (piment rouge très aimé des Arabes) ne pouvant être semés sur les bords sont semés sous les palmiers ; et dès lors les arbres fruitiers sont moins nombreux et forment beaucoup moins souvent qu'à Ghardaïa taillis touffus.

2 L'un des meilleurs articles publiés sur le Souf est un article déjà un peu ancien de H. Jus, Les oasis du Souf du département de Constantine (Sahara oriental), daté du i5 octobre i883, et publié dans le Bulletin de l'Académie d'Hippone (Bône), 1886, n° 22, p. 67-79. On rencontre encore quelques indications, assez superficielles, dans certains ouvrages comme Largeau, Le Sahara algérien, Les déserts de l'Erg (2* édit., Paris, Hachette, 1881), p. 325-338, etc.

Perdues au milieu des sables, séparées de tous les autres groupes d'oasis par des dunes longues à franchir, les oasis du Souf constituent un petit monde à part \

La principale oasis est El Oued ; un peu au Nord et à l'Ouest d'El Oued, on rencontre les deux centres de Kouinin et d'Ouimès (plus exactement Bou-Ourmès). Enfin, vers le Nord, l'ancien village fortifié de Guemar qui est encore aujourd'hui un centre important termine la bande des petits centres de l'Ouest. Du côté de l'Est s'échelonnent les agglomérations de maisons de Z'goum, d'El Behima et de Debila. Une petite agglomération plus récente que les autres ne date que d'un demi-siècle : Sidi- Aoun.

Toutes les oasis occupent une bande relativement déprimée au milieu des dunes. Cette légère dépression de la zone des oasis lui donne la réelle apparence de la vallée très large d'un oued quaternaire, et explique la légende que répètent encore les anciens du pays: autrefois un large fleuve y coulait, Y Oued Souf; mais il a depuis disparus et il n'a plus qu'un cours souterrain2. Que les chrétiens, prédécesseurs des Soafas, aient pu voir couler jadis à la surface Y Oued Souf, cela est purement légendaire ; mais il n'en est pas moins vrai que les oasis sont situées au-dessus sinon d'un cours souterrain, du moins d'une nappe ou d'une série de poches souterraines dans lesquelles l'eau se trouve emmaganisée en assez grande abondance. (( L'Oued Souf, dit Georges Rolland, doit à mon sens, répondre à une gouttière plus ou moins nette — ou, du moins, à une zone de dépressions successives — qui aurait son origine bien en amont des oasis actuelles, et serait dirigée du sud-est au nord-ouest vers le Ghott Melrir, mais dont le cours se trou-

1 Pour aller des oasis du Souf à Touggourt il faut deux fortes journées de marche ; pour aller au Djerid, trois jours ; et jusqu'aux Ziban, cinq jours.

2 Noir pour cette légende 11. Jus, art. cité, et G. Rollaind, Hydrologie du Sahara, p. 224.

verait aujourd'hui presqu 'entièrement masqué par les grandes dunes de sable de l'Erg oriental »\ Au reste les grandes dunes jouent dans tout le Sahara le rôle de véritables réservoirs d'eau : Georges Rolland a établi ce fait dans sa Géologie du Sahara2 comme dans son Hydrologie du Sahara*. Et tous les explorateurs et savants qui ont étudié les dunes insistent sur ce fait qu'elles sont souvent comme des réservoirs4.

Les Soafas se sont réfugiés au milieu des sables, et ont patiemment constitué leurs jardins de palmiers-dattiers en creusant sur plusieurs mètres d'épaisseur ces masses de sables. Pour planter leurs arbres ils ont déblayé le sable jusqu'au voisinage des nappes humides ' ; et ce sont les racines des palmiers qui, plongeant dans les couches aquifères, vont elles-mêmes chercher l'eau souterraine.

De là cet aspect singulier des jardins du Souf; ils sont fortement encaissés et ils sont disséminés ; au fond de ces entonnoirs épars, les palmiers-dattiers sont groupés au nombre de quelques dizaines, parfois seulement de 7 ou 8. Des bouquets plus ou moins denses formés par les panaches des palmes apparaissent ainsi au ras de l'horizon surgissant à peine à la hauteur des pistes sablonneuses que suivent les chameaux et les hommes

Mais ces fosses plus ou moins grandes ainsi creusées dans le sable risquent toujours d'être ensablées à nouveau. Le sable sec du désert est si mobile qu'au moindre souffle de vent les grains

* Hydrologie du Sahara, p. 2J5. M. G. Rolland regarde ailleurs la nappe du Souf comme légèrement ascendante, voir Idem, p. 223-22/i.

2 Ille partie, § 7.

3 P. i3 et suivantes.

4 Voir notamment G.-B.-M. Flamand, La traversée de l'Erg occidental, dans Annales de géograpfde, VIII, 1899, P* 2^4- ^oir auss* H. Schirmer, Le Sahara p. 173 et suiv.

4 Voir pour les détails de ces travaux d'excavation G. Rolland, Hydrologie du Sahara, p. 222-223.

de sable sont entraînés dans les fonds ; et malgré de petits murs ou de petites palissades en tiges de palmes, le jardin serait bientôt enfoui, les palmiers élancés seraient bientôt enterrés jusqu'à leurs cimes si les Soafas ne travaillaient sans cesse à remonter le sable jusqu'au haut des talus raides. Ils remplissent

Cliché de l'auteur, février 1900.

Fig. 3g. — Oasis du Souf; les jardins encaissés d'El Oued, disséminés comme des îlots

au milieu des sables.

leurs couffins, les mettent sur leurs têtes, gravissent péniblement le talus et vont renverser les petits paniers sur le haut de ces berges trop mobiles : puis ils recommencent indéfiniment ; les plus riches ont de petits ânes qui, chargés d'un double couffin, peuvent en un seul voyage transporter une quantité de sable un peu plus grande.

Le palmier-dattier est au Souf plus exclusivement que partout ailleurs la culture principale, la culture par excellence. Le M'zab et le Souf, qui nous ont paru tout naturellement dignes d'une étude comparée au point de vue de la géographie humaine, sont

très dissemblables au point de vue de la géographie culturale et de l'aspect général; au Souf les arbres sont seuls, rien à leur pied; aucune culture, aucun canal, ni même aucune rigole. Le sol est plat. Au M'zab au contraire le sol est travaillé, retourné, disposé, et au pied des palmiers s'aperçoivent des fourrés touffus d'arbres divers. — Nulle part, dans le Sahara, le palmier n'est plus mêlé à d'autres arbres qu'au M'zab ; nulle part il ne vit plus isolé qu'au Souf.

Mais ni dans l'un ni dans l'autre cas, l'utilisation de l'eau proprement dite n'engendre de complication ; au Souf l'arrosage n'existe même pas : les arbres vont chercher eux-mêmes dans le sous-sol l'eau qui leur est nécessaire. En ce qui regarde l'objet même de ce travail, le Souf, si curieux à tant de points de vue, représente un cas très simple, tout à fait analogue à ceux des pays humides; l'eau souterraine est distribuée aux arbres du Souf sans l'intervention de l'homme comme l'eau des pluies est distribuée à nos cultures sous d'autres latitudes.

Les Soafas ne produisent pour ainsi dire ni blé ni orge ; il faut que leur blé et leur orge leur soient apportés du Tell. Toutefois ils font quelques légumes, quelques petites cultures accessoires à l'aide de puits, de khotaras, soit dans le fond de leurs jardins, soit plus souvent à mi-versant ; quelques puits ne portent même pas de khotaras, et on tire l'eau à la chaîne. Ces puits ne peuvent non plus entraîner aucune complication en vue de l'utilisation de l'eau.

Cependant il est une autre manière d'envisager le problème de l'eau au M'zab et au Souf. Au lieu de considérer les seuls intérêts d'un jardin, d'un groupe de jardins, d'une oasis, on peut considérer les intérêts généraux de toute une zone et l'ensemble des faits hydrologiques généraux qui permettent la culture en des régions aussi inhospitalières.

Nous avons dit que cinq des oasis du M'zab se trouvaient jalonner un même thalweg. Tout se passe en effet comme si un

fleuve souterrain suivait en profondeur ce thalweg: il n'y a pas la simplement une nappe stagnante, il semble bien qu'il y ait une nappe d'écoulement et on a le droit de parler d'amont et d'aval.

On n'a malheureusement pas tenu compte de ces conditions hydrologiques et on a d'abord multiplié les puits inconsidérément, compromettant le débit des anciens par le creusement des nouveaux. Le tableau suivant est révélateur ; il indique quel nombre considérable de puits sont taris définitivement :

Tableau des puits du M'zab.

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