TRAVAUX D'ART EN VUE DE L'IRRIGATION
plus contradictoires et les plus vagues étaient quotidiennement énoncées.
Pourtant les travaux préparatoires avaient commencé dès le milieu de l'année 1898, et les travaux proprement dits depuis plusieurs mois déjà : c était le 12 février 1899 cme la première pierre du réservoir d'Assouan avait été posée (voir fig. 57) ; et le 19 février les huit pompes d'Àssiout avaient commencé à vider la partie du cours du Nil, où devait s'élever l'écluse du barrage (voir fig. 58) ; c'est alors qu'au cours de mon voyage d'études dans la vallée du Nil, j'ai pu visiter Assouan et Assiout ; et à l'aide des renseignements que j'ai recueillis sur les chantiers mêmes, j'ai fait connaître dans un article des Annales de Géographie 1 les données d'ensemble de ces grandes entreprises, qui sont destinées à modifier dans une mesure si sensible les conditions économiques d'une partie notable de l'Egypte.
Réservoir d'Assouan. — Ce réservoir est établi à la première cataracte du Nil ; on profite du resserrement de la vallée et des obstacles naturels qui barrent le lit pour construire une grande digue et créer en amont un immense bassin. Le nom de réservoir de Chellâl indiquerait mieux que celui de réservoir d'Assouan la situation exacte de l'ouvrage, car ce n'est pas à l'aval de la cataracte que les travaux sont projetés et commencés, mais bien dans la partie d'amont, près de Chellâl, un peu au-dessous de l'île de Philé (Voir fig. 59 et 60) 2.
1 Les grands travaux en cours d'exécution dans la vallée du Nil, réservoir d'Assouan et barrage d'Assiout, Annales de Géographie, i5 mai 1899, p. 242-25i, avec six reproductions de photographies.
2 On trouve une carte de la première cataracte à 1 : 80000 dans A. Ghélu, Le Nil, le Soudan, l'Egypte (Paris, Ghaix et Garnier, 1891), planche n° 3i, p. 66, et une autre à 1 : 100 000 dans le guide Baedekeb (Egypte) (édit. française, 1898, p. 333). Mais elles ne sont point concordantes et j'ai relevé des erreurs sur l'une et sur l'autre. L'Atlas du Rapport de Willcocks (189^) contient un plan de la partie méridionale de la cataracte à 1 : 10 000 (Plate n° 8, Plan of the Assuàn Gataract), et sur ce plan est tracé le projet Willcocks ; mais il n'avait pas été publié de levé rigoureusement exact de la cataracte jusqu'en 1900 : en 1900 le Public Works Mi-
Le projet qu'on exécute n'est pas le projet Willcocks proprement dit ; mais il serait pourtant injuste d'enlever à cet ingénieur le mérite de la conception et des études préalables du réservoir actuel. W. Willcocks en est indirectement l'auteur, mais sans avoir le bénéfice de la paternité officielle. On a gardé son projet en le transformant légèrement et, surtout, en le réduisant. Au cours de ce bref exposé, nous indiquerons les principales différences entre le projet Willcocks du rapport de 189 r\ et le. barrage-réservoir en construction.
Le projet de Willcocks prévoyait une retenue d'eau d'environ ,') milliards et demi de mètres cubes ; mais il avait provoqué les protestations de tous les archéologues, car avec un pareil barrage la délicieuse île de Philé devait être submergée durant cinq mois tous les ans ; il est vrai que Willcocks proposait d'en transporter tous les monuments et toutes les ruines sur l'île voisine de Bigeh, morceau par morceau et pierre par pierre; à voir ainsi démolir et rebâtir l'incomparable kiosque et le Temple d'Isis, les archéologues ne pouvaient consentir \ Le réservoir actuellement en construction refoulera les eaux beaucoup moins haut et retiendra seulement 1 milliard de mètres cubes.
La digue en maçonnerie s'élèvera jusqu'à la cote 109 mètres. Tandis que les basses eaux sont en général à Ghellâl à 86 mètres et les hautes eaux à 98 mètres, on a calculé que la digue permettrait d'élever le plan d'eau jusqu'à 106 mètres. La digue,
nistry a publié une carte remarquable à i : 10 ooo en 7 feuilles, First or Assuan Cataract, sheet A.-F ; c'est d'après cette carte que nous avons dressé le carton de la fig. 60.
1 W. Willcocks avait même primitivement proposé une autre solution pour « éviter » la disparition complète des ruines de Philé : « L'aspect général du temple est pauvre, bien que les détails en soient magnifiques. On peut tirer profit de ce fait en tournant la perte de l'Egypte en gain et en vendant le temple de Philoe en détail aux musées européens et en obtenant ainsi une somme de L. E. 100 000 qui rembourserait l'indemnité d'expropriation des terrains à prendre dans la vallée du IN il et réduirait d'autant le coût du travail, » Rapport W. Willcocks, Réservoirs en Egypte dans Min. des Trav. publics, Rapports sur les Réservoirs du Nil (Le Caire, Impr. Nationale, 1891, in-8, 83 p.), p. (\i.
Cliché de l'auteur, février 1899.
l'Hi. ou. — L'entrée de la première cataracte, aperçue de l'île de Philé.
Le dernier plan visible sur La figure correspond d'une manière approximative à l'emplacement
du barrage.
Fie 60. — La cataracte d'Asaouan dans sa partie d'amont.
\ I), Emplacement de la grande digue du réservoir.
G D, Canal destiné à la navigation, i : 20 000.
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à sa partie supérieure, aura 7 mètres de largeur (dont 1 mètre pour chacun des parapets 1 , 1 mètre pour les appareils destines au fonctionnement des vannes mobiles, et t\ mètres pour une voie de circulation).
La digue qui s'appuiera à la rive droite n'atteindra pas directement la rive gauche du rapide. C'est entre la rive gauche et la digue qu'on doit ménager un canal pourvu de quatre écluses et qui permettra la circulation d'aval en amont aussi bien que d'amont en aval (Voir le canal de navigation CD sur la fig, 60).
Les travaux ont commencé sur la rive droite, complètement émergée aux basses eaux ; on a ensuite détourné le Nil successivement et toujours aux basses eaux de chacun des quatre chenaux principaux qui séparent les rives et les îlots granitiques ; on a eu l'avantage capital de pouvoir presque partout travailler à sec.
Le projet de W. Willcocks prévoyait une digue composée de divers tronçons curvilignes qui se rejoignaient aux points où l'on était sûr de trouver la roche dure. Le nouveau projet comporte une digue rectiligne de 2 000 mètres ; il semble se présenter avec plus de simplicité et d'élégance, mais à l'exécuter, on a éprouvé quelque surprise. On espérait, par exemple, trouver en profondeur le beau granité rouge d'Assouan en masse compacte et homogène ; on l'a bien trouvé à l'extrémité Est, là où l'on avait posé la première pierre, mais en beaucoup d'autres points, on a trouvé au-dessous du granité, d'abord une roche beaucoup plus dure et plus sombre, qui a retardé le travail de creusement, puis des couches de schistes altérés, friables, et très humifères 2. Bref, on a été contraint d'approfondir,
1 Volontairement nous négligeons ici la largeur des corniches extérieures des deux parapets.
2 J'avais noté ces observations dans mon article déjà cité des Annales de Géographie, dès le mois de mai 1899 ; le fait avait été alors contesté. Aujourd'hui il est confirmé parles rapports officiels, voir notamment le Rapport de sir W. E. Garstin, dans Report upon the Adm. of the Pub. Works l)ep. for 1900, p. 38.
38a EGYPTE
plus qu'on n'avait supposé, la tranchée destinée à l'établissement de la maçonnerie ; et, l'approfondissant, on a dû naturellement en élargir l'ouverture, double travail supplémentaire qui s'est poursuivi jusqu'à ce qu'on atteignît une assise étanche et solide.
Le barrage est insubmersible et mobile : la digue (voir fig. 61) comprend 180 arches, toutes munies de portes en fer : ces vannes mobiles resteront levées durant toute la crue du Nil ; tant que s'écouleront les eaux chargées de limon, appelées « l'eau rouge », les vannes ne fonctionneront pas; on n'abaissera les portes que progressivement h partir du commencement de décembre. Et l'on attendra le moment où les eaux deviennent insuffisantes, la fin de février ou de mars, pour distribuer avec une sage économie l'eau emmagasinée en amont de la digue.
Tel est le projet colossal qui s'achève en ce moment même, en cette année même, 1902. — A l'époque où j'ai visité les chantiers (février 1899) 6 000 ouvriers environ y travaillaient (5oo ouvriers italiens et 5 5oo indigènes). Depuis lors, les travaux ont été poursuivis encore plus rapidement qu'on ne l'espérait, à cause des deux très faibles crues successives du Nil, en 1900 et en 1901 1.
Barrage d'Assiout. — C'est un projet modeste à côté du précédent ; mais ce barrage a encore 65o mètres de longueur; en outre, du côté delà rive gauche, il se termine par une écluse de 16 mètres de largeur. C'est par la construction de l'écluse que l'on a commencé les travaux. A Assiout, on n'a pas eu l'avantage de pouvoir travailler à sec comme à Assouan
1 Au mois de juin 1900, par exemple, 9 3o8 ouvriers travaillaient sur les chantiers d' Assouan ; voir Rep. upon the Adm. of the Public Works Dep. for 1900, p. 39. — Le Report, etc., for 1899, contient aussi de nombreux renseignements et de belles planches concernant les travaux d'Assouan, Report on the Nile Réservoir Works 1899 by W. J. Wilson, p. 2i3 et suiv.
r RAI L UX D' I R T B V I ( fî D E L I R R TG A TION 583
et, par un système de batardeaux, on a dû créer des bassins artificiels ; c'est dans un bassin établi sur le côté gauebe du fleuve, et épuisé par un jeu de buit pompes, crue l'on a commencé par jeter les fondements de la maçonnerie de l'écluse \ Les fondations du reste du barrage ont été faites au moyen de pieux jointifs sur lesquels on a posé 2 mètres de béton et ciment ; et le radier en briques de 1 mètre d'épaisseur atteind la cote
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Fig. 6a. — Barrage d'Assiout : aspect schématique du barrage achevé.
43m,3o, alors que les plus hautes eaux atteignent 53"\3o. Audessus du radier, s'élève une maçonnerie à arches, chaque arche ayant 5 mètres d'ouverture, et chaque pile 2 mètres d'épaisseur (voir le schéma, fig. 62).
Gomme on le voit, le barrage d'Assiout produira un simple refoulement des eaux ; mais ce refoulement est d'une importance considérable, car c'est entre la ville d'Assiout et le barrage que se détache du Nil, sur la gauche, le grand canal Ibrahi-
^ ' Le calcaire de la falaise du plateau de Libye est assez éloigné des chantiers d'Assiout; sur place on ne trouvait que l'argile du Nil ; aussi a-t-on cherché à utiliser cette terre limoneuse autant qu'il était possible ; c'est au moyen de sacs remplis de terre, par exemple, qu'on a construit les batardeaux (voir plus haut, fig. 58). On a fabriqué aussi, sur les lieux mêmes, un nombre très considérable de briques, soit chaque jour 20000 à la machine et 3ûOOO à la main; un grand four était installerons la direction de M. Grech, d'où l'on retirait toutes les vingt-quatre heures 3o 000 briques cuites; 20000 autres étaient cuites a l'extérieur selon les procédés anciens utilisés dans toute l'Egypte.
Brunhes. 25
mieh, cet émissaire, ce bras du Nil, qui prend plus loin le nom de BahrYousef, et qui, après avoir donné de l'eau à une longue bande de terre de la Haute-Egypte, pénètre dans le Fayoum par les régulateurs d'El Lahoun, et apporte à cette oasis voisine de la vallée du Nil toute l'eau dont elle bénéficie.
Au reste le barrage d'Assiout comporte comme œuvre annexe et complémentaire un régulateur et une écluse à la tête du canal Ibrahimieh, travaux qui sont aussi très avancés.
Les travaux d'Assiout vont être également achevés au milieu de cette année, 1902 !.
Telles sont les grandes lignes de ces œuvres, dont la première surtout a une importance exceptionnelle. Le réservoir d'Assouan constitue l'ouvrage le plus considérable en ce genre qui ait été jamais construit. Et ce sera une entreprise colossale que de régler avec sagesse la distribution d'un milliard de mètres cubes d'eau sur une contrée qui s'étend en aval jusqu'à plus de 1000 kilomètres du barrage! — Dans l'intéressante et brève monographie de W. Willcocks : The Nile Réservoir Dam at Assucîn and After2, c'est à juste titre que l'auteur s'exprime
' Les Anglais ont, en outre, entrepris et exécuté, dans la Haute et dans la Basse - Egypte, un nombre considérable de travaux de second ordre, tel que par exemple ce Régulateur de Nazlet El Abid (province de Minia) qui vient d'être construit en 1899 et 1900. La simple énumération de ces travaux serait beaucoup trop longue, et ce n'est pas ici le lieu de les mentionner : nous renvoyons à la collection des Rapports sur l'irrigation ; on y trouvera de précieuses monographies techniques. On nous permettra du moins de signaler parmi les ouvrages exécutés un des plus importants, le barrage de décharge de Kochechah, c'est-à-dire le grand travail en maçonnerie pour l'échappement des eaux du bassin de Kochechah (entre Beni-Souef et Ouasta, Moyenne-Egypte). Voir Major R. H. Browx, Kosheshah Basin Escape, Middle Egypt, and the Basins between Assiout and Kosheshah which discharge their contents through it, (Professional Papers of the Corps of Royal Engineers, Occasional Paper Séries, 189a, vol. XVIII, paper II, in-8, 22 p. et planches I-X). Voir aussi Gouvernement égyptien, Ministère des travaux publics, Projet d'irrigation pérenne et de protection contre l'inondation en Egypte. Le Caire, Impr. nat., 189/i, in-4, Appendice II, p. 19-20.
2 London, Spon, 1901, avec i3 planches hors texte, dont plusieurs figuraient déjà d'ailleurs dans la 2e édition de l'Egyptian Irrigation. Pour tous les détails techniques, nous renvoyons bien entendu à cet ouvrage, écrit par un homme si compétent.
TRAVAl \ h' i/.'V BI\ l / E DE I. I K l: 1 GATIOK 887
ainsi : « La digue d' Assouan est un travail d'un type qui est sans précédent sur notre terre. Si ce travail réussit, il marquera une date dans la construction des digues. 11 doit y avoir des sites sur les rivières torrentielles des régions arides ou semi-arides de l'Afrique du Sud, de l'Australie et de l'Amérique du Nord où des digues de ce type, dont Assouan offre le spécimen unique, répondraient à des besoins depuis longtemps reconnus » 1 .