‹ L'irrigation, ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans la Péninsule Ibérique et dans l'Afrique du NordChapitre 40 sur 58 · I. — L'irrigation en pays aride · texte numérisé non relu

I. — L'irrigation en pays aride

En cette grande zone de transition qui s'étend depuis l'Espagne jusqu'aux énormes Areg sahariens, — Ibérie sèche et Bcrbérie sèche — une série complète de termes variés et nuancés nous a permis d'étudier l'insensible gradation de la sécheresse ; et nous avons terminé l'examen critique et raisonné des steppes et déserts de la Péninsule ibérique et de l'Afrique du Nord en nous portant au Nord-Est de l'Afrique, en plein désert libyque et arabique. Domaine immense où l'industrieux labeur des hommes a opéré et accomplit encore aujourd'hui l'une des plus belles œuvres humaines, l'une des plus fécondes : la transformation de parcelles arides en îlots de culture, la conquête partielle du désert par l'irrigation. L'irrigation en pays aride est l'œuvre qui par excellence marque en traits saisissants sur la surface de la terre les résultats de l'activité persévérante de notre espèce : l'observateur le plus superficiel est frappé du contraste entre l'oasis verdoyante et le cadre terne qui l'entoure: et nul ne peut se défendre d'éprouver une impression d'aise et un sentiment d'admiration en pénétrant dans ces jardins, — beaux et soignés comme des jardins de luxe, — que des hommes pauvres, — avec patience et sans orgueil, — disputent incessamment aux agents climatiques tout-puissants qui font les déserts.

Au cours de cette étude, l'eau nous est apparue sous tous ses

aspects géographiques ; et des steppes de la Manche jusqu'aux sables qui bordent le Canal de Suez nous avons pu observer" comment l'homme s'ingéniait à l'utiliser sous toutes ses formes : l'eau qui filtre, l'eau qui sourd, l'eau qui jaillit; — l'eau des pluies d'hiver qui ruisselle, l'eau d'averses qui se précipite, l'eau que la fonte des neiges réserve pour le printemps et 1 été. Tantôt c'est l'eau de crue que l'on arrête, et tantôt c'est l'eau d'orage que l'on recueille : tantôt c'est l'eau profonde que l'on puise, et tantôt l'eau desnappes artésiennes a laquelle on procure une issue vers la surface.

Partout, en ces territoires pauvres en eau, c'est l'eau qui a été l'objet principal de nos investigations géographiques ; l'eau acquiert aux yeux de l'homme une valeur singulière quand elle lui est dispensée avec avarice ; l'eau s'impose à l'homme avec d'autant plus de puissance qu'elle est la richesse rare, peu abondante et peu répandue. Au désert l'activité humaine, l'activité même des nomades, est liée à l'eau ; à plus forte raison, on l'a vu, la répartition de l'activité des sédentaires est calquée sur la distribution de l'eau. Cette activité est vouée à une répartition sporadique comme l'eau elle-même. Nous devions considérer avec une attention particulière, au point de vue de la géographie humaine, ces cas de répartition sporadique du travail humainqui sontles oasis : les faits humains ont d'autant plus de chance d'être variés que ces oasis sont plus éloignées les unes des autres: ces grands espaces infertiles, ces grandes zones seulement parcourues par des nomades vivant sous la tente, créent entre les sédentaires de vraies cloisons étanches ; l'esprit d imitation mêle et uniformise plus difficilement que dans nos pays à nous les modes de culture, les types d'habitation, et toutes ces habitudes qui x^èglent le travail et la vie \ Le désert en

J Les populations des oasis résistent à toute innovation. Le commandant Pljat, le grand constructeur du Sud m'a raconté qu'au moment où il a fait construire le bordj d'El Oued (Souf) il avait fait creuser et organiser un ou deux puits du type

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isolant les groupes d'hommes leur conserve une originalité puissante; la tradition a beaucoup moins à redouter les innovalions ou du moins cette propagation de pioche en proche qui

sous d'autres climats est inévitable. Le désert impose à l'homme une sorte de régime insulaire; et comme dans les îles, les hommes manifestent plus clairement leurs relations directes avec les conditions géographiques locales. Ainsi, sur le littoral méditerranéen^ de l' Algérie-Tunisie, et surtout dans la Péninsule ibérique, — c'est-à-dire au voisinage des zones humides, — les faits d'irrigation des zones sèches présentent en une même zone des caractères de ressemblance et d'homogénéité qui vont s'atténuanl à mesure que s'accentuent vers le Sud les influences désertiques.

Cette variété dans les conditions géographiques générales et cette diversité des cas particuliers nous autorisent donc à dégager brièvement de ces études quelques conclusions générales.

Si les types d'organisation des irrigations sont liés au climat, le climat est lui-même lié au relief. En Espagne comme en Algérie-Tunisie, les massifs saillants, Sierra Nevada, Djurjura, Aurès, déterminent un accroissement des pluies annuelles ; et, conséquence immédiate, l'irrigation est plus aisée dans les vallées qui sillonnent ces massifs : vega de Grenade et vallées des Alpujarras, vallées de Kabylie, vallées de l'oued Abdi, de l'oued el Abiod, etc. ; et, conséquence de cette conséquence, les irrigations se développent, mais sans que l'on ait besoin de recourir au régime serré de la réglementation.

Les plaines littorales de la région de Valence restent le type par excellence de la bonne organisation des irrigations en pays

du M'zab; ces puits sont pourtant très répandus, nous l'avons dit, dans le Sud (Vu Tunisie, à Djerba, etc.), mais iU -mil inconnus au Sont'; malgré tous les efforts du commandant, co type de puits a été mal accueilli, el aucun indigène n'a voulu suivre l'exemple donné.

ki% CONCLUSION GÉNÉRALE

aride ; on a simplement profité de la disposition topographique de ces terres de bordure, en se préoccupant avant tout de resserrer par des liens administratifs la solidarité économique des cultivateurs : peu de grands travaux, mais une ingénieuse distribution et une forte organisation collective : telles sont les causes de la prospérité de ces huertas.

Il convient de ne jamais s'écarter à l'excès des conditions primordiales : mieux vaut multiplier les petits barrages de dérivation que de tenter l'effort dispendieux et souvent imprudent que nécessitent les grands barrages surtout les barrages-réservoirs. Gomme on l'a fait à Murcie et à Bel-Abbèsy à Biskra et dans la vallée de la Mina, on doit viser à une modification et à une amélioration de la nature qui soient le plus possible une simple adaptation des conditions naturelles aux besoins agricoles de la culture en pays aride. Toute entreprise d'irrigation exige l'esprit de souplesse, le sens de l'extrême diversité des cas géographiques.

La zone Sud- orientale de l'Espagne a fait l'expérience des grands barrages-réservoirs, et la zone de l'Ebre a fait l'expérience des grands canaux. Cette double expérience, par les vicissitudes souvent désastreuses de ces énormes entreprises, doit nous apprendre avec quelle prudence il convient de forcer les conditions naturelles, et quelle série de complications entraîne une trop brutale transformation de la circulation naturelle des eaux.

Loin de dispenser d'une forte organisation collective, ces grands travaux imposent une plus rigoureuse répartition et une plus implacable surveillance. Règle sans merci qui a été plus d'une fois négligée dans la province occidentale du Tell algérien : et voilà pourquoi les barrages du type hispanique n'ont causé que surprises et déceptions à ceux qui les ont construits comme à ceux qui espéraient en tirer profit. Si l'Egypte moderne multiplie ces grands travaux, du moins se prépare-t-elle à cette situation nouvelle : le Service de l'irrigation élabore une

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législation et une réglementation étatistes qui \<>nl se précisant à mesure que se multiplient les barrages et les réservoirs. Tandis que les blocs de granité s 'amoncelaient dans le lil du Nil en amont d'Assouan, les fellahs se sont trouves de moins en moins libres de disposer à leur gré des eaux du Nil : de plus en plus solidaires les uns des autres en un cycle d'intérêts qui va se resserrant, ils sont de plus en plus étroitement liés à l'organisation autoritaire du Service de l'irrigation. Il y a là une conséquence fatale de l'exploitation de plus en plus exigeante des eaux de la crue. Et si l'on a le droit de tirer de ces faits quelque conclusion pratique, une vérité expérimentale s'en dégage : lorsqu'on entreprend de conquérir' à la culture par l'irrigation un territoire des régions arides et désertiques, on doit avoir pour premier soin non pas seulement de faire avec exactitude l'enquête scientifique et de dresser avec scrupule le dossier des ressources en eau, mais de chercher quels sont les modes de répartition, de réglementation et d'administration de l'eau qui seront heureusement adaptés à ces ressources initiales.

L'élaboration et l'exécution de tout grand projet d'irrigation doivent comporter deux parties aussi essentielles l'une que l'autre : l'œuvre technique et l'organisation économique et administrative.

Et tout comme la conception qui préside à la préparation de l'œuvre technique, la conception qui préside à la préparation de 1 organisation économique doit reposer sur une étude consciencieuse de géographie critique.

II. — Relations réelles entre la nature et l'homme, conditions NATURELLES RESTRICTIVES ET CONDITIONS NATURELLES INFLUENTES.

Je me suis résolument borné à étudier un seul ordre de faits et le même ordre de faits en des zones analogues . — Une étude de géo-

.',3o CONCLUSION GENERALE

graphie critique doit-elle et peut-elle dès 1 abord affronter et tenter un exposé encyclopédique de tous les faits naturels et humains dont une contrée est le théâtre Pet n'est-il pas plus sage de commencer, tout comme dans les autres sciences d'observation, par « sérier » les faits et par comparer ceux qui sont vraiment comparables ? Dans le domaine de la géographie humaine qui est si complexe, cette méthode s'impose encore davantage en raison de cette complexité même. Par l'étude comparative des faits qui se produisent dans les zones naturelles de même type et par cette étude seule, on peut espérer faire le départ exact entre les faits humains qui sont en connexion réelle avec les conditions naturelles et ceux qui en sont indépendants.

Les forces de la nature physique sont liées les unes aux autres dans leurs conséquences, dans leurs rapports, et dans les conséquences de ces rapports1. L'homme n'échappe pas à la loi commune ; son activité est comprise dans le réseau des phénomènes terrestres ; mais si l'activité humaine y est ainsi englobée, ilnes'ensuitpas qu'elle soitfatalementdéterminée. L'homme reste toujours lié à l'ensemble des phénomènes physiques, mais il n'est pas lié à tous par des liens également nécessaires ; il ne subit pas fatalement toutes les actions qui s'exercent sur lui ; il peut réagir contre elles : il peut même à son tour les accélérer, les arrêter ou les transformer. Tandis qu'un monticule rocheux subit fatalement l'effet destructeur de l'érosion, l'homme peut à son gré travailler à la protection ou hâter la destruction de ce monticule. Il doit cependant déployer une activité d'autant plus grande et user de moyens d'autant plus puissants que le but à atteindre s'éloigne davantage des faits qui seraient la résultante naturelle du jeu des forces physiques laissées à elles-mêmes.

Tous s'accordent à reconnaître cette connexion entre l'activité

{ « L'idée que la terre est un tout dont les parties sont coordonnées fournit à la géographie un principe de méthode dont la fécondité apparaît mieux à mesure que s'étend son application ». Vidal de la Blache, Le principe de la géographie générale, Annales de géog., i5 janvier 1896, p. 129.

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humaine et La nature, ainsi que celle réaction personnelle de l'homme1. Mais quels sont les véritables caractères de ces liaisons et partant quelle est La véritable mesure <le ce pouvoir humain d'action et de réaction ? Question précise, dont la solution exige des études de détail el à Laquelle on a trop souvent répondu par des généralisations hâtives, qui étaient exagérées ou pour le moins inexactes ~.

La puissance et les moyens dont l'homme dispose sont limités, et l'homme en premier lieu se heurte dans La nature à des bornes infranchissables. Notre œil et notre oreille ont aussi des pouvoirs restreints ; ils ne perçoivent l'un et l'autre que les mouvements vibratoires compris entre certaines limites ; nous pouvons, dans ces limites, varier les sensations que nous procurons à nos sens : nous pou\ons même quelquefois, par suite d'un nouveau progrès accompli, reculer une de ces limites, et accroître ainsi la. richesse de nos perceptions auditives ou visuelles ; il n'en est pas moins vrai cependant que le pouvoir de nos sens est et restera toujours borné. De même, notre acti-

1 Le Prof. Woeikof a repris récemment ce thème et a su le rénover par le grand nombre d'aperçus et de faits précis qu'il a introduits dans son exposé : De l'influence de l'homme sur la terre, Annales de géog., X, 1901, p. 97-114, et p. i93-2i5; voir Jean Brunhes, Les résultats géographiques de l'action de l'homme sur la nature, d'après une étude récente du P'- Woeikof, dans Bulletin de la Société fribourgeoise des sciences naturelles, IX, 1901, p. 43-/»7-

2 « Des historiens, frappés de cette solidarité entre l'homme et la nature, se sont ellbrcés d'expliquer les faits historiques par des causes naturelles ; c'est une tendance dont le principe est légitime, mais qui est très périlleuse ; trop souvent ces historiens ont exagéré la valeur ou faussé le caractère de cette solidarité ; ils ont failli transformer l'histoire en une sorte de déterminisme fataliste. Ce danger était d'autant plus difficile à éviter qu'ils ont commencé par introduire cette conception dans l'histoire proprement politique; or l'histoire politique tient de beaucoup moins près à la terre que l'histoire économique et l'histoire sociale. Aussi cette conception « physique », « naturaliste » de l'histoire, après le succès éclatant de Michblet, a fortement risqué d'être à tout jamais compromise : ce n'était pas sans raison. » — À la suite de ces lignes (Les principes de la géographie moderne, Quinzaine, t6 -'-ptembre 1897, p. a5o), j'étudiais, à l'aide d'exemples précis, les « analogies » que Michelet a voulu reconnaître entre l'aspect extérieur de la terre et quelques traits saillants de tels ou tels groupes humains; voir aussi mon étude: Michelet, Paris, 1898, p. 12 et suiv.

43a CONCLUSION GÉNÉRALE

vite, à la surface de la terre, se trouvc-t-elle restreinte par ce que je me suis permis d'appeler le cadre géographique. Elle peut, entre certaines limites, varier son jeu et ses mouvements ; mais elle ne peut pas faire que ce cadre n'existe pas : le modifier lui est souvent permis, le supprimer, jamais.

Il est des régions naturellement arides, où l'homme introduit la culture grâce à l'irrigation. L'homme peut ainsi modifier les conditions naturelles qui lui sont imposées. Mais il ne le pourra faire que dans celles de ces régions où l'eau, sous une forme ou sous une autre, sera en quantité suffisante pour lui permettre d'organiser l'irrigation. 11 ne crée pas l'eau, il utilise l'eau qu'il découvre ou qu'il recueille. Il ne peut donc pas irriguer partout où il le voudrait : il est des régions arides condamnées à une irrémédiable aridité. Nous l'avons dit et redit, les entreprises d'irrigation ne sont possibles que dans certaines conditions naturelles. Le principe est évident, mais la conséquence qui en doit être déduite a été si fréquemment méconnue ! Il faut en effet perdre cette illusion qu'une oasis de culture en une zone aride est susceptible d'une amélioration indéfinie, qu'on peut à son gré par exemple multiplier en une oasis les plantations de palmiers. Qui tente trop et dépasse la mesure correspondant aux conditions naturelles empire la situation au lieu de l'améliorer. — Les exemple de Lorca, de Bou-Saàda, de Ghardaïa, du Fayoum, l'exemple que telles ou telles provinces du Delta et de la vallée du Nil nous offriront peut-être demain sont ou seront là pour en témoigner.

Ainsi, quoique nous paraissions dans un grand nombre de cas dominer la nature, elle garde pourtant ses droits de prééminence, car sur tous les points de la terre elle impose à notre activité des conditions restrictives.

IN otre activité, restreinte dans ses modes et dans ses effets, subit encore l'influence des conditions naturelles dans les limites où elle a la possibilité de s'exercer.

Les hommes gardent la liberté d'user ou de ne pas user de

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