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CHAPITRE III

AVENIR DE L’ISLAM SOUDANIEN

En considérant dans le passé l’Islam au Soudan, on voit qu’il y a une existence fort ancienne. Sur la frontière du Sahara, dans la zone, encore accessible comme habitat permanent aux tribus de race blanche, où se sont massés les Berbères et les Arabes, il est devenu la loi.suprême, presqu’au début de l’Hégire, pour se fortifier cinq siècles plus tard, au moment de la seconde invasion. Quand les tribus arabes vinrent se mêler aux tribus berbères, déjà entamées par la propagation de la foi nouvelle, les peuplades nègres des pays limitrophes du Sahara s’islamisèrent alors plus complètement. Mais par réaction politique, les populations fétichistes refoulèrent à plusieurs reprises les conquérants musulmans, déterminant chez leurs alliés soudaniens des mouvements de dispersion, d’émigration, qui répandirent l’Islam plus loin que ses conquêtes. De nouveaux succès lui permirent de fortifier ses positions, et par une succession de remous, musulmans et fétichistes se trouvèrent mélangés dans toute l’Afrique occidentale, comme les races, les peuplades et les tribus.

Puis avant que l’Europe eût pris le contact définitif de ces régions, alors que ses comptoirs restaient confinés sur le littoral une nouvelle race entre en scène, musulmane et conquérante, victorieuse d’abord, puis disséminée à son tour.

Aux causes politiques de la diffusion de l’Islam, s’ajoutèrent les causes commerciales; en présence de peuplades d’une civi-

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lisation rudimentaire, sans langue écrite, les musulmans, supérieurs par le reflet des notions de morale qu'ils empruntent au Koran, par le sentiment d’une solidarité humaine dépassant pour eux les limites de leur habitat, sachant écrire et compter, deviennent les marchands attitrés de l’Afrique occidentale. Là où ils n'ont pas droit de cité comme adeptes d’une foi étrangère ils sont reçus comme négociants et se groupent ainsi, en dehors des pays où ils dominent, dans les centres où s’effectuent les échanges, suivant la loi géographique du commerce. Ils en sont les maîtres par droit de conquête économique, respectés d’ailleurs, parce que nécessaires, en dehors des pays où le souci des anciennes traditions l’emporte encore sur les besoins de l’existence matérielle.

Au moment où commence la pénétration européenne, l’Islam est ainsi la seule inspiration des tribus nomades, guerrières et turbulentes, qui s’étendent dans le Nord, sur la bordure du Soudan. Dans l’intérieur il s’est infiltré partout, sauf en quelques cantons: souverain dans un petit nombre, qu'occupent des races soudaniennes islamisées, toléré ailleurs, à de rares exceptions près. Il domine les grandes artères commerciales, le Niger, le Sénégal, la Haute Volta, où s’effectue le transit des produits locaux, de même que les grands marchés et les routes qui y aboutissent.

Cette situation générale ne semble pas sensiblement modifiée en apparence, lorsque s'achève la conquête européenne. Au nord du Sénégal, du Sahel, sur les deux rives du Niger, dans son parcours hors du Soudan même, s’échelonnent les Brakna, les Trarza, les Oulad Allouch, Mechdouf, Berabich, Kountah et autres tribus arabes, nombreuses, divisées en fractions rivales, âpres aux pillages isolés; et les Touareg : Tademekket, Kêl Immiden, Irregenaten, mieux groupés, en clans plus compacts, non moins désunis par l’anarchie de leur race : c’est là le

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domaine propre et exclusif de l’Islam, d’un Islam batailleur et provocant, insaisissable et menaçant.

Sur ses confins, les Ouolof du Cayor, les Toucouleurs du Foutah, les Sarakolets du Guidimaka, leurs frères du Kaarta, les Peul du Sahel et du Macina constituent comme l’avant-garde soudanienne du mahométisme. Appuyé dans l’Est sur la forte position du Foutah-Djallon Peul; au centre, sur la citadelle des Soni-nké Samos du Bossé ; sur celle des Soni-nké de Dori, et quelques autres enclaves ; maître du Niger de Timbouctou à Bissandougou, par Bandjagara, sur l’affluent riverain, par Djenné, Sansanding, Ségou, Nymina, Kankan; comme en aval jusqu’à la barrière des chutes, par Gao, Sansané Haoussa et Say; maître aussi de la bordure des pays côtiers du Sud, par Kong, Bondoukou, Salaga, il s’est établi partout où s’est installé un commerçant, où pénètrent les relations commerciales.

Au centre cependant et dans quelques cantons réservés, où il se défend résolument : dans le Mossi et la vaste confédération qui englobe en une tendance commune le Gourounsi, le Yatanga, les pays Bobos et Séniéré, dans les pays Bambara et dans une partie des pays Mali-nké, jusqu’au contact de la zone arabe, dans les pays Sousou, et tout le long de la côte, le fétichisme résiste et conserve son avantage. Mais dans l’intervalle, de sanglantes révolutions se sont produites, qui rappellent les épopées des souverains Songhaï : El Hadj Omar, fondateur et apôtre du parti musulman de la résistance aux conquérants chrétiens; Samory, prototype de la lutte du Soudanien contre le blanc, musulman, lui aussi, ont bouleversé, dévasté, ruiné ces contrées.

La trace de leurs pas est restée sanglante et leurs victoires, suivies de défaites, ont réveillé les sentiments hostiles des fétichistes, sûrs aujourd’hui d’un appui efficace. Mais, en même temps, leurs carnages ont sonné le réveil de l’Islam, qui, sui-

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vant sa loi générale, invariable, s’agite et menace là où il est à l’abri des représailles, s’insinue, souple et dangereux là où ses forces sont inefficaces.

Cette loi générale doit s’imposer aux réflexions, aux précautions vigilantes : partout où l’Islam est attaqué, il se redresse et mord, tortueusement, inopinément. Écrasé, il renaît inattendu, et ses convulsions se prolongent, périodiques et toujours inquiétantes.

Une double nécessité semble donc devoir dicter les principes généraux de notre politique soudanienne : notre occupation du Soudan n’a pas eu pour but la conquête géographique et militaire d’immenses territoires inféconds ; elle ne doit pas s’aventurer dans le Dar el Islam saharien hors de propos, y poursuivre, sans motifs graves, absolus, la guerre des rezzou, des harkas, des coups de main, propices pour éterniser la révolte du mahométisme, attaqué dans son domaine.

Vis-à-vis de ces nomades turbulents, incapables de se grouper d'eux-mêmes, naturellement portés aux divisions, aux luttes intestines, il est nécessaire, il est urgent de se borner à bien connaître les rouages politiques et religieux dont relèvent leurs çofs, pour les diviser davantage encore, les opposer les uns aux autres, contenir ceux-ci par ceux-là, tout en n’hésitant pas à réprimer impitoyablement, durement, sans faiblesses ni ménagements, les incursions, les tentatives de leurs bandes sur notre territoire ; il faut leur donner la sensation, de fait, qu’au delà d’une limite définie, celle qui leur est utile pour vivre, elles sont chez elles, libres d’agir à leur guise, au mieux de leurs passions locales ; qu’en deçà de cette limite, ce n’est plus l’Islam qui est le maître, mais la loi du plus fort.

Au sud de ces territoires — Dar el Islam — reconnus tels par nous et respectés, mais sans timidité, s’étendent les contrées qui, seules, sont notre raison d’être au Soudan : celles des pays nègres, populeux et productifs.

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Là, notre rôle est plus complexe. 11 doit être préventif d’abord : préjuger de l’avenir par le présent est puéril et naïf. Avant Saërmaty, Mahmadou Lamine, Ali Bouri, Boubakar Saada, comme avant El Hadj Omar, les pays, un jour bouleversés au nom de l’Islam, étaient paisibles. La paix du jour ne doit pas faire oublier les troubles de la veille, ni conjecturer un lendemain sans aléa.

Force est donc de pénétrer complètement le mécanisme délicat de l’Islam soudanien, pour n’en point voir seulement la surface.

Il apparaît Tidiane ici, ardent aux guerres saintes, et là Kadri, pacifique et débonnaire, ailleurs Kadri encore, mais sous l’influence nuisible du Sokoto anglais, ou des Bekkay turbulents et variables.

En même temps, il est tantôt Soni-nké, tantôt Mandé Dioula, Mali-nké ou Peul, non point seulement par grands groupements de races, mais avec l’empreinte des divisions historiques auxquelles remontent, dans chaque race, les affinités de ses peuplades. Tel Mali-nké sera fétichiste parce que son Diamou, sa tribu remonte aux gens de Mali qui chassèrent les musulmans, et tel Bambara musulman, parce que les ancêtres dont il suit l’impulsion devinrent adeptes du Koran au temps des Songhaï. Ici les Soni-nké seront fanatiques et suspects, ailleurs malléables et paisibles, au gré des affinités historiques dont ils procèdent. De même les Peul, tantôt inspirés par Sokoto et tantôt libres d’attaches étrangères.

Pour suivre la filière compliquée de cet organisme multiple, il ne suffit pas d’une esquisse générale et surtout imprécise, comme celle que nous venons de tenter, il faut la base préalable d’un catalogue définitif des groupements historiques et religieux avec leur correspondance. Toute la carte de l’Islam soudanien est à faire ainsi, nécessaire comme plan d’opérations

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pour l’administration de ces contrées, si elle veut être efficace.

Il ne suffit pas d’apprendre par une expérience, souvent désobligeante et regrettée, pourquoi tel Mandé Dioula, colporteur, n’est qu’un marchand inoffensif, et tel autre, forcément, un agitateur à surveiller.

Ces notions ne peuvent s’acquérir dans les quelques mois d’un commandement passager. Elles ne peuvent résulter que d’études successives, approfondies, dont l’apparente complication, l'érudition de convention, ne sauraient faire méconnaître la portée pratique.

Pour comprendre le travail à accomplir par mises au point progressives, et son utilité, il faut se figurer l’administrateur, le commandant militaire, arrivant à son tour de service dans un pays nouveau pour lui, en présence de populations qui lui sont inconnues.

S’il a pour s’initier les rapports périodiques de ses prédécesseurs, il y verra, notées avec soin, accomplies avec zèle, les besognes de chaque jour. Mais qu’un inconnu passe sur son territoire, signalé par un interprète douteux comme agitateur dangereux, il le traitera presque nécessairement comme tel et risquera de s’aliéner des sympathies précieuses. Qui ne se souvient, parmi ceux qui connaissent le Soudan, du Marabout de Lanfiera, grâce auquel nous sommes entrés au Mossi sans luttes, grâce auquel nous avons pu par le Mossi neutraliser l’alliance de Samory et d’Ahmadou; de ce musulman libéral chez lequel Monteil rencontra le même accueil que Binger chez le marabout de Ténétou. Or des amis que nous avions à Lanfiera, des alliés qui nous étaient si indispensables entre Dori et le Bossé, un acte de folie, inspiré par l’ignorance d’une situation politique, non point personnelle, mais traditionnelle, statutaire en quelque sorte, a fait, par un meurtre inexplicable, des adversaires probablement et justement acharnés.

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Réciproquement, il était évident que Mahmadou Lamine, Maba, Saërmaty et tant d’autres étaient dangereux dès le jour où, dans un milieu hostile par tradition historique, par affinités religieuses, ils s’élevaient, au nom del’Islam, au-dessus de lafoule, dans leurs prédications. Deux tirailleurs eussent, au moment où ils commençaient à percer, suffi pour couper court à leur carrière mystique ; or après les avoir comblés de présents, d’honneurs, il a fallu mettre en branle des colonnes coûteuses pour en venir à bout.

Il est impossible qu’il en soit autrement, aussi longtemps que l’histoire, l’organisation politique, la répartition sociale de nos peuplades africaines, n’auront pas fait l'objet d’études complètes pouvant se résumer en une courte notice précise, qui définisse dans leur ensemble les origines historiques des races, et pour chacune son fractionnement, les causes et les conséquences de son éparpillement, les localisations des influences et l’orientation essentielle des tendances.

C’est le travail commencé par Binger, au point de vue ethnographique sur les Diamou et les Tenné, sur les tribus et leurs fractions, à compléter et à mettre au point, par l’examen des contacts d’une race à l’autre, par la distinction à établir, suivant la localisation géographique, d'un même élément, entre les résultantes diverses, d’origines historiques distinctes ; puis par l’application d’études plus approfondies sur les affinités religieuses. Le jour où ces notions, sans lesquelles il ne peut pas exister de police politique efficace et sûre, se trouveront résumées en un manuel d’une cinquantaine de pages, il aura été fait un grand pas vers l’établissement, dans le gouvernement de nos possessions de l’Afrique occidentale, d’une ligne de conduite invariable et raisonnée, sans laquelle tout l’ordre public dépendra fatalement d’impressions individuelles.

A côté de ce problème, défini et limité, qui n’intéresse que

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l’administration même, se pose un autre problème autrement délicat par sa généralité impondérable.

Lorsqu'on aborde l’étude des races africaines, lorsqu’on les fréquente, on ne peut pas ne pas être frappé de la supériorité du musulman sur le fétichiste ; le premier est parfois grand égorgeur, traqueur de captifs, insurgé ; il est toujours d’une intelligence plus ouverte, d’une civilisation moins primitive ; qu'on le traite en ennemi, ce n’est pas moins vers lui que vont les préférences.

A un moment donné, les nécessités politiques, obligent à prendre appui sur les fétichistes ; lorsque leur concours n’est plus nécessaire, on les voit tels qu’ils sont : ivrognes et brutes, dégradés et inférieurs.

C’est alors le musulman, obligatoire d’ailleurs par sa possession d’une langue écrite, qui devient l’aide, le familier, l'intermédiaire du commandement, de l’administration. En même temps, dans un but moral, sous l’empire de sentiments élevés, on porte atteinte à l’organisation sociale du fétichiste, pour détruire les obstables qui l’empêchent de s’élever, lui aussi, dans l’humanité.

Et c’est ainsi que du Cayor, du Ripp, du Oualo, du Djolof, nous avons fait des pays musulmans, comme nous sommes en train, au fond et en fait, malgré la protection politique donnée aux pays fétichistes, de faire de toute l’Afrique occidentale une vaste contrée musulmane.

La loi de ce mouvement est d’ailleurs si générale que partout, au fur et à mesure que l’Afrique nègre prend le contact plus intime de la civilisation européenne, les mêmes besoins des races fétichistes en présence d’une société civilisée, les portent à progresser, et leur progression s’arrête à une étape uniforme : celle que leur offre l'Islam, prêt à accueillir leurs aspirations, à y répondre, dans une forme adéquate aux aspirations instinctives qui révoquent.

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On peut contester ce mouvement par localisation irréfléchie dans le temps et l'espace. On ne peut le révoquer en doute quand on envisage, non le cas particulier, mais le cas général et nécessaire.

Et une question, grave, controversée, se pose ainsi : convientil de favoriser le mouvement musulman, comme beaucoup de bons esprits le préconisent à un point de vue administratif limité? Faut-il au contraire s'y opposer, comme le désirent les alarmistes et le peut-on, comme quelques-uns l’assurent.

Sans nous prononcer avec une entière précision sur ce problème difficile, nous pensons qu’on serait assurément dans la voie de la vérité, en constatant le fait du développement progressif, souvent rapide de l’Islam, et en ne méconnaissant pas les précautions qu'il comporte, comme études attentives et exactes d’une situation, non inquiétante dans le présent, mais dont l’avenir ne peut être envisagé sans le souvenir du passé. Puis un autre fait nous frappe : l’inefficacité des mesures prises jusqu’ici contre l'Islam. On a cherché en Algérie, comme au Sénégal, à le rapprocher par des attentions, des ménagements, qui n’ont eu d’autre résultat que de le grandir contre nous.

Saint-Louis était avant Bou el Moghdad, avant l’ère de la politique musulmane inaugurée par le général Faidherbe, une ville de commerçants, indifférents en matière religieuse; c’est aujourd’hui un centre islamique, lettré, dévot, remuant.

Nous n’hésitons donc pas à penser que pour les mêmes motifs qui, dans nos contrées, empêchent que la question religieuse soit traitée par les gouvernements qui s’en préoccupent, par le régime des faveurs, sous prétexte de conciliation, le même régime ne doit pas être préconisé dans les pays musulmans, ou à la veille de le devenir, si on ne veut pas donner des armes à la religion qu’on redoute.

Il ne s’agit pas, bien entendu, ni de l’opprimer, ni de la me-

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nacer : le sentiment religieux ne peut que se fortifier par tout ce qui l’exalte ou l’attaque. Il s’agit seulement de le laisser évoluer sur lui-même, avec une neutralité poussée aussi loin qu’il peut être prudent, mais sans imprudence : de ne lui donner ni d’aliments positifs, ni d’aliments négatifs.

En pays nègre, là où la race orgueilleuse et puérile attache tant de prix, d’importance aux moindres distinctions officielles, cela est plus vrai encore qu’en Algérie. La règle fondamentale de notre politique africaine, à l’égard de l’Islam soudanien dans son ensemble, sur la côte comme dans l’intérieur, devrait donc être une extrême réserve, une action déterminée par l’indifférence apparente, par un sentiment raisonné de tolérance, ni aggressive, ni tyrannique, mais attentive et énergique sans hésitation, préventivement plutôt que par réaction.

On pourrait assurément limiter ainsi dans une large mesure les inconvénients, les dangers d’une islamisation progressive, mais sans arrêter le mouvement même, ni en modifier les conséquences sociales.

Est-il possible d’espérer, par quelque méthode de relèvement social des races nègres, de réels progrès à cet égard.

Une première conjecture vient naturellement à l’esprit : ce résultat doit être précisément l’objectif, l’œuvre des missions catholiques et protestantes.

Or, si on examine cette œuvre dans le passé en Afrique, on reconnaît qu’elle s’entoure d’une auréole de dévouements admirables, de sacrifices énormes, dont l’abnégation mérite un respect sans réserve, mais dont les résultats sont complètement disproportionnés avec les efforts qu’ils représentent. En en suivant l’histoire, on voit dans l’Ouganda, par exemple, le mahométisme progresser plus rapidement que le christianisme : partout où il y a action simultanée de la force chrétienne et de la force musulmane, celle-ci l’emportera.

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Gela tient à une grande cause, générale, absolue.

Aux nègres, dont le développement intellectuel et social est très inférieur à celui des peuples de la Judée, de la Grèce, de l’Italie, de la Gaule, du nord de l'Afrique, au moment où la morale du Christ commença à rénover nos sociétés, la foi chrétienne du XIXe siècle, du XXe bientôt, apporte des croyances, affinées par la progression même des notions qui les représentent, pendant 1900 ans. Entre ce qui convient à l’âme nègre, ce qui lui est assimilable, et ce qui répond aux aspirations de Pâme européenne, il existe un abîme de cinquante, cent siècles peut-être.

Au nègre, pour lequel la femme répond à une nécessité physiologique et domestique, qui ne voit en elle que l’accouplement, la culture des lougans, la procréation des enfants dont il a besoin pour vivre, qu’il lui faut nombreux avant tout, le christianisme vient parler d’égalité, de respect, de monogamie. En même temps l’Islam lui murmure : « la femme était ta captive, elle restera ta captive, variable et changeante à ton gré » .

Le christianisme impose au néophyte la résignation au devoir, la pitié ; il lui crée des obligations de rites et de dévotions. Et l'Islam lui dit : Tu seras le plus fort. — Il est plus près de son animalité et l’emporte.

Sa supériorité est autre encore: Tandis que Kadry et Tidiane, Soni-nké et Mandé Dioula répètent uniformément au fétichiste grossier et d’intelligence bornée la même phrase sur laquelle il ne peut se tromper : « Il n’y a de Dieu que Dieu, un Dieu plus fort que le tien, puisque nous sommes plus forts que toi ; déclare que tu le reconnais pour tien, mets un boubou blanc, ne bois plus de dolo, au moins en public et trop souvent, et tu seras des nôtres » ; voici le protestant qui déclare, au nom de Calvin, des guerres de la Réforme et de l’esprit philosophique,

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que le catholique est méprisable et dangereux, et celui-ci proclame son concurrent damnable et coupable.

Des deux côtés, le nègre voit un danger, une incertitude , il a peur et ne comprend pas, et, changement pour changement, s’en va vers l’Islam, où il se sent sur un terrain sûr et confortable.

Et cependant, malgré ces infériorités dans les cultes, la supériorité de la race blanche, la constatation matérielle de sa puissance, le progrès matériel de la civilisation qu’elle représente, l’emporteraient, non pas toujours, mais souvent, si l’absolutisme de l’idée religieuse n’annulait en partie ces forces incontestables.

Il ne s’agit pas, pour le missionnaire directement, immédiatement, de transformer Pêtre primitif, en un être socialement plus perfectionné, d’en faire un forgeron, un charpentier, un agriculteur, un commerçant, de suivre pas à pas la succession des étapes humaines, qui par le progrès matériel lui donneront la conscience de l’humanité, qui lui inspireront, par la notion des besoins de l’espèce, le sentiment de la loi sociale, le respect de la morale religieuse : il s’agit d’accomplir à son égard un rite, de lui appliquer les mérites surhumains qu’il ignore.

Certes il existe de hautes intelligences parmi les hommes de dévouement que leur foi disperse en Afrique, en proie aux privations, aux souffrances de la maladie, à celles plus grandes du doute dans l’efficacité du labeur accompli, qui comprennent la nécessité des méthodes progressives et lentes, qui se contentent du résultat partiel de chaque jour, et savent attendre le bénéfice de l’avenir.

Mais il en est d’autres qui n’admettent pas la subordination des possibilités matérielles au bût unique, dont la piété ardente apprécie l’enseignement mécanique de psaumes latins à de jeunes enfants, lesquels n’aspirent qu’à devenir grands, pour

L'Islam dans l’Afrique occidentale PI. VIII

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empoisonner le chef de village, parce qu’ils ont été condamnés à ces mystères.

D’autres bornent leurs ambitions à distribuer des tracts bibliques, acceptés avec reconnaissance comme bourres de fusils.

L’œuvre généreuse de tous, excellente de quelques-uns, impuissante de beaucoup, reste dans son ensemble inefficace, stérile, comme résultats durables, parce qu’elle applique à une situation définie, une action qui ne répond pas à cette situation.

Quand on suit l’évolution des races nègres, on constate cependant deux cas où la civilisation européenne s’est manifestée dans des conditions telles que toute autre civilisation serait impuissante devant elle : ceux des colonies portugaises du Sud et des colonies anglaises.

Dans les premières, l’indigène a été traité de parti pris comme un être inférieur, incapable d’assimilation, susceptible d’être dominé et devant l’être. Il a reçu ainsi une empreinte profonde ineffaçable. Maintenu à un rang social très subalterne, il a cependant un rang social, une fonction organique ; il est le serviteur de ses maîtres et d’eux seuls : insolent pour tout autre, esclave soumis devant eux. Cette méthode de civilisation répond à un des caractères distinctifs des races africaines : la passiveté. Politiquement, elle peut avoir sa valeur. Moralement, elle est la négation évidente du rôle social et économique de l’Europe en Afrique.

L’autre cas est celui des colonies anglaises, où les relations de la race blanche et de la race noire procèdent de tendances exactement inverses. Comme point de départ, même dédain du noir. Mais dédain limité à son étatindigène. Dèsqu’il se rapproche du blanc, par le costume, par l’apparence des mœurs, par un progrès social quelconque, il se classe à ses propres yeux, parce qu’il est effectivement classé par le maître au-dessus du milieu

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d'origine. Quelle que soit la cause de ces tendances dans la domination anglaise, soit qu’elles résultent d’une conception raisonnée, soit qu’elles tiennent seulement au sentiment personnel, qu’a l’Anglais de ses devoirs envers lui-même et de ses droits, les noirs trouvent auprès de lui, sous son autorité, toutes les satisfactions auxquelles aspire sa vanité native, s’il fait un effort pour s’élever. Il voit toujours, sans un oubli, sans une hésitation, son maître traiter l’Ashantee, le Timéné, restés indigènes, non civilisés, en êtres de caste infime.

Lui-même, dès qu’il a pris la vêture, l’allure du blanc, par le seul fait qu’il a cherché à s’européaniser, il se voit classé très au-dessus de ses congénères.

Les progrès moraux sont plus encouragés encore : si une ligne de démarcation profonde, absolue, subsiste toujours entre le nègre, si réelle que soit devenue sa valeur personnelle, et l’Anglais, du moins le noir se sent-il apprécié et rehaussé aux yeux des siens par des égards caractérisés.

La transformation qui s’effectue ainsi parmi les noirs des colonies anglaises, si frappante quand on les étudie comparativementà Sierra- Leone, Cap Coast, Lagos, ad’ailleurs été puissamment aidée par le concours des noirs américains qui, de Libéria, ont essaimé dans toutes les colonies anglaises. Mais elle est due aussi à un tempérament spécial, à une conscience particulière des rapports nécessaires du blanc et du nègre. Tout en le mentionnant comme un exemple des conditions dans lesquelles la société indigène peut progresser, de manière à ne pas s'arrêter à l’étape du progrès que représente l’Islam, à la dépasser, il est évident qu’elle ne peut être appliquée dans les territoires français parce que notre tempérament, nos tendances dans nos rapports avec les indigènes, y créent une situation de fait qui en exclut la modalité.

Tout en cherchant résolument, sincèrement à assurer à nos

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sujets le bénéfice d’une civilisation plus développée, nous sommes limités dans notre effort, par l’indifférence avec laquelle nous accueillons les premiers progrès. Nous préférons d’instinct, l’indigène dans son cadre normal, à celui qui commence à en sortir. Vêtu d’une jaquette, le noir nous semble un déclassé et par cela même nous le déclassons, alors que si, avec une instruction moindre, il conserve son boubou national, nous lui tenons largement compte de son effort. Nous le voulons civilisé, en progrès, mais dans son milieu et non dans le nôtre.

Tout en désirant que ces errements puissent se modifier, tout en formulant le vœu par exemple, qu’au lieu de nous servir comme interprètes, agents, intermédiaires auprès des indigènes du Soudan, de nos colonies de l’Afrique occidentale, d’indigènes instruits mais maintenus dans la société indigène, nous cherchions au contraire à donner une prime aux noirs européanisés, en les employant de préférence, il faut bien constater que cette réforme est difficile.

Elle l’est, parce que ne répondant pas à nos tendances, elle soulèvera des objections presque invincibles, puis parce que l’application déjà ancienne de nos méthodes, nous prive de la classe intermédiaire des noirseuropéanisés, dont disposent les Anglais. Cette classe est à créer ; elle n’existe qu’à l’état d’exceptions, d’autant plus louables d’ailleurs, qu’elles sont moins encouragées.

A défaut et pour s’en tenir au cas précis et limité de l’Islam, il semble qu’il y ait un progrès relativement facile et considérable à réaliser.

Comme le montre toute l’histoire moderne de l’Islam, ce qui constitue sa grande force, ce qui assure sa pénétration, c’est la puissance commerciale que lui donne sa langue. Que l’arabe devienne inutile dans les transactions, qu’il soit abandonné, les huit dixièmes des Soni-nké et des Mandé Dioula qui fréquentent les écoles des Tholba les déserteront, parce que, la

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foi religieuse seule les y poussera, sans avantages matériels.

Or, il ne semble pas que la réalisation de ce desideratum fondamental doive être très difficile. Si on prend le cas du Cayor, par exemple, il est certain que, dès maintenant, on pourrait imposer administrativement aux chefs locaux de cantons, l’emploi du français seul, dans les correspondances officielles. Quelques-uns pourraient se passer de secrétaires, tous en trouveraient facilement. Et du jour, où il sera acquis que les privilèges du commandement comportent l’obligation de la connaissance du français, l’extrême facilité des nègres pour arriver à un certain degré d’instruction, assurera rapidement une réforme déjà importante.

Mais on pourrait aller plus loin, n’accepter que le français comme langue commerciale : presque tous les traitants le connaissent assez pour s’en servir. Il est certainement d’un usage plus fréquent que l’arabe, pour la plupart des maisons de commerce.

Ce double mouvement, réalisable déjà, peut-être avec quelques tiraillements, mais pratiquement, dans une partie du Bas-Sénégal, aurait pour résultat incontestable, nécessaire, une atteinte sérieuse à l’Islam, dans sa forme nuisible, en diminuant dans une très forte proportion la diffusion de sa langue.

Ce serait lui faire une concurrence ruineuse pour lui, pour ses adeptes, sur le terrain même où il triomphe, sans d’ailleurs porter à son essence religieuse, une atteinte dont ceux que cette réforme toucherait directement, puissent se plaindre. Elle ne toucherait pas les Tholba actuels, mais limiterait seulement les perspectives offertes aux Tholba futurs.

Si du Bas-Sénégal on passe au Soudan, on voit de suite qu’il ne pourrait être question pour le moment d’aucun progrès aussi radical.

Mais que Ton suppose les primes allouées aux différents éta-

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blissements des missions, basées uniquement sur le nombre des élèves en état d’écrire convenablement le français; que dans les écoles officielles l’enseignement soit dirigé exclusivement dans le même sens, avec le même but, qu’on admette l’attribution d’avantages, même simplement honorifiques d’abord, aux Fama, aux Naba, aux chefs indigènes disposant d’un secrétaire qui leur permette de faire leur correspondance en français ; qu’aux négociants de Bamako, de Ségou, de Djenné, Bandjagara, Timbouctou, Kong, on attribue les avantages matériels par diminution ou suppression d’impôts personnels, de patentes, pour l’emploi du français dans la tenue de leurs comptes, que d'une manière générale, invariable, on tende à donner la prééminence, morale d’abord, pratique ensuite, au français, comme langue officielle et commerciale, l’arabe perdra rapidement du terrain, et dégagé de l’influence des Tholba, l’Islam demeurera ce qu'il peut être, inoffensif.

Le problème du développement de l’instruction au Soudan, dans l’Afrique occidentale, a été pris autrement jusqu'ici : des besoins immédiats, la croyance que la transformation économique des indigènes par l’apprentissage des métiers manuels suffirait pour les rapprocher de nous, ont fait donner aux efforts actifs, intelligents, tentés pour la diffusion de l’instruction, une impulsion qui, faute d’objectif précis, limité, ne peut aboutir à des résultats décisifs.

La neutralité obligatoire dans nos propres écoles n'est pas admise dans celles de l’Afrique : à l’école des otages de Kayes, par exemple, institution excellente comme principe, on apprend aux fils de chefs, l’arabe en même temps que le français ; ils ont un marabout confessionnel. D’une part ainsi, on leur présente l’étude du français comme un luxe intellectuel, et d’autre part celle de l’arabe comme une nécessité telle, qu’elle s’impose à nous-mêmes.

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Ce n’est pas notre rôle. Nous n’avons pas à intervenir dans les affaires de conscience. Nous n’avons qu’une tâche à remplir : donner à nos sujets le développement intellectuel le plus conforme à nos intérêts, qui doivent être les leurs. Nous ne remplirons cette tâche qu’en la limitant, en la précisant, en choisissant pour l’accomplir un terrain défini et pratique. L’instrument mental de la propagande musulmane est l’arabe. Il ne peut y avoir d’autres instruments efficaces de la propagation des idées européennes, que les langues européennes. Or l’arabe a la supériorité matérielle de l’emploi exclusif, qui est de fait, en matière de gouvernement, d’administration, de commerce. Et le français n’offre en regard à ses initiés que des avantages vagues, incertains, douteux. Que la situation se modifie ; que l’arabe cesse d’être la langue commune, d’assurer une carrière à ses adeptes, que le français de son côté devienne une nécessité productive, il battra aisément son rival.

Cela ne peut se faire en un jour, ni en une année, par un simple arrêté. C’est une œuvre à accomplir progressivement, mais méthodiquement, avec la perception nette du but à atteindre. Comment serait-il possible que les Mali-nké de Sikasso, fétichistes, obligés, s’ils ont une demande à faire parvenir à Bamako, à Kayes, de s’adresser à un marabout, n’aient pas conscience de la prééminence de sa civilisation. N’est-il pas évident que le jour où un homme intelligent, comme Aguibou, trouvera un intérêt pratique, défini, à supprimer l’arabe dans sa correspondance avec nous, il y aura autour de lui bien des gens qui songeront qu’en passant deux ou trois ans dans nos écoles, leurs enfants s’assureront des emplois que ne leur vaudra pas un séjour chez les marabouts indigènes.

Lorsque dans une grande place commerciale comme Kong, il sera acquis que les négociants, qui en cas de contestations vien dront s’adresser à l’autorité locale ou voisine, en employant le

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français, trouveront meilleur accueil, une solution plus rapide: à côté des Mandé Dioula et des Peul, il viendra se fixer dans la ville des interprètes qui représenteront un élément nouveau.

Il y a tout un progrès considérable, à réaliser rapidement en ce sens. Nous multiplions nos écoles, mais avec une forme administrative qui en limite l’essor. Déjà la création de petites écoles de cercles, tenues par des sous-officiers, est une mesure fort importante, mais on pourrait aller beaucoup plus loin en cette voie.

Voici le Mossi, par exemple, où, du fait de notre occupation, les Naba fétichistes sont obligés de comprendre l’emploi d’une langue écrite dans leurs besoins. C’est au Mandé Dioula qu’ils s’adresseront, au musulman.

Que l’on admette, au contraire, l’envoi à titre gracieux auprès du Naba de Ouradougou d’un interprète connaissant le Mandé et le français pour lui permettre de se passer du marabout, ce n’est pas lui qui s’en plaindra. Si en même temps, sur l’impôt local, on remet au Naba même, un nombre de bœufs proportionnel à celui des élèves d'une petite école d’écriture et de parler, tenue par cet interprète, si à celui-ci on donne également un petit avantage matériel proportionné à ses résultats : ce seront cinq élèves d’abord, vingt ensuite qui contrebalanceront d’autant d’élèves de langue arabe. Ces élèves seront des captifs, des gens de classe inférieure ; qu’importe, si à leur tour ils arrivent à écrire.

A Kong même, comme à Djenné, comme à Kankan, comme partout où il existe un mouvement commercial, qu’on offre aux négociants, sans pénalités, sans tracasseries contre l’emploi de l’arabe, des avantages pour l’emploi du français, qu’on leur donne en même temps la possibilité de l’employer par la présence d’un interprète, et la possibilité de faire acquérir par leurs enfants le bénéfice de son usage, il en sera de même :

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au début, deux, trois élèves, plus tard davantage ; et par la suite, en présence du clan, musulman par l’arabe, il se créera un clan indifférent à l’Islam, par le français.

C’est en ce sens surtout qu’il faut tendre, parce que l’école administrative, par son appareil même effraye l’indigène et parce que l’effort considérable qu’elle représente, est nécessairement localisé.

La diffusion de la connaissance du français n’est possible que par la diffusion de son enseignement, et celui-ci s’adressera d’autant plus utilement aux populations qu’il sera plus près d’elles.

Le maître d’école arabe n’effraye pas ses auditeurs, il est l’un d’eux, vit avec eux. Que de même le maître d’école français soit près de la race, vive avec elle et près d’elle.

Si dans la théorie cette méthode est évidemment la meilleure et ne peut être discutée, elle peut soulever bien des objections dans la pratique.

Une première, celle qui a été souvent invoquée en faveur de l’emploi des langues indigènes, est à écarter. Il ne saurait s’agir de porter atteinte aux mœurs, de s’attaquer à l’Islam, de ne pas professer à son égard un absolu respect d’indifférence, mais seulement d’appliquer cette notion simple, répondant exactement, à tous les égards, au concept indigène : « Nous sommes les maîtres. Il nous est plus commode d’employer le français que l’arabe et nous l’employons parce qu’il est notre langue ; mais en même temps, nous vous donnons les moyens de vous en servir, sans qu’il vous en coûte rien, et au contraire en en retirant honneur et profit. Nous respectons infiniment le Koran, l’Islam et apprécions tellement l’arabe que nous le faisons apprendre par nos savants. Mais nos administrateurs, nos commandants ne parlent pas l’arabe, ne l’écrivent pas, nos secrétaires arabes peuvent nous tromper à votre détriment. Et comme cela est

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meilleur pour vous, plus commode pour nous, comme cela nous convient et parce que nous le voulons, c’est du français que nous nous servirons le plus possible. »

Qu’à Djenné, à Bandjagara, à Kong même, les commandants locaux réunissent sur la place publique.toutes les personnalités locales, et leur tiennent quelque discours de ce genre en posant nettement la question du respect absolu de la religion, en portant le débat uniquement et limitativement sur le terrain administratif et commercial, en faisant sentir la volonté durable, tout en montrant les avantages immédiats d’ordre pratique : pas une protestation ne se fera entendre. Il n’est pas un indigène Thaleb ou autre qui puisse, dans ces limites, protester et désapprouver, pas plus qu'en Algérie, dans les cercles où en se donnant la peine de bien connaître l’indigène par sa langue, par sa tradition, on lui crée une obligation de donner le pas au français sur l’arabe, en lui en fournissant les moyens, en lui assurant des avantages.

Ce n’est pas là une question musulmane : c’est une question de gouvernement et d’affaires, qui avec cet unique caractère ne peut éveiller aucune susceptibilité.

Une autre objection plus sérieuse, tient à l’insuffisance du personnel indigène apte à servir à la propagation de notre langue. Peut-être, en cherchant bien, en ne se montrant pas trop difficile au début sur le choix des sujets, trouverait-on entre Saint-Louis, la côte et l’intérieur, un nombre plus considérable de candidats qu’on ne penserait au premier abord. En 1893, l’État indépendant du Congo a réussi à enrôler en un seul contrat une cinquantaine de secrétaires sénégalais. Pour les pays du littoral, il y aurait plutôt pléthore qu’insuffisance de personnel.

Il en sera sans doute autrement, au début, pour l’intérieur, encore que les écoles du Soudan depuis leur fondation qui remonte

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déjà à une quinzaine d’années aient pu fournir quelques éléments. Rien n’empêche de les compléter avec des éléments empruntés au Bas-Fleuve. Avec ses merveilleuses aptitudes linguistiques, le noir a bien vite fait d’apprendre une langue voisine de la sienne. Le jeune interprète du Gayor qui arrivera à Sansanding, dépaysé d’abord, aura vite fait, par les quelques mots de sarracolet qu’il connaît, d’arriver à parler Soni-nké.

Il ne saurait d’ailleurs s’agir, pour commencer, de multiplier les essais outre mesure : au Soudan par exemple, une vingtaine de postes d’interprètes maîtres d’école, seraient tout ce que les conditions locales permettent quant à présent. Dans ces limites, les ressources disponibles sont plus que suffisantes.

Beaucoup plus grave est l’objection, tenant aux inconvénients qu’il peut y avoir à disséminer dans le pays des agents, qui avec une situation au moins officieuse, avec les prétentions que leur donneront leur rôle, seront tentés, sûrement, d’abuser de l’autorité dont ils jouiront, par ce fait même, auprès des indigènes. Seront-ils plus compromettants, plus nuisibles que le caporal de tirailleurs soudaniens envoyé en mission hors des postes : assûrément non. Cependant il est évident que le bon fonctionnement de cette organisation ne s’établira pas du jour au lendemain. Il faudra une surveillance éclairée et de la patience pour obtenir peu à peu un tassement convenable, pour que le rôle nouveau ainsi créé se trouve défini, limité par l’expérience de quelques années, pour que l’interprète maître d’école arrivant à Ouagadougou par exemple, sache d’avance qu’il aura uniquement à faire œuvre de scribe et d’éducateur. Que s’il a lui-même des captifs, des lougans, s’il se crée une petite situation locale : tant mieux, il s’attachera davantage au pays et sera mieux compris des habitants. Mais il s’immiscera d’abord dans la politique locale, sera encombrant, parfois dangereux : ce sera affaire à l’autorité dont il relèvera, de le ramener à son rôle ; et la difficulté ne sera pas

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sensiblement plus grande, une fois la tradition créée, que pour maintenir à sa place le subalterne militaire, agissant isolément.

A cet égard d’ailleurs, une influence considérable, très puissante, peut être facilement exercée, par un changement nécessaire dans l’attitude du blanc à l’égard du noir européanisé. Le jour où le commandant de cercle, l’administrateur en tournée, traiteront le maître d’école d’un village perdu dans la brousse, non en sujet nègre, nais en homme d’une classe déjà voisine de la leur, par le seul fait de sa mission, de son instruction, d’autant plus voisine même qu’il s’en montrera moralement plus digne, il y aura un grand pas de fait vers l’abaissement des barrières qui existent pour nous, et qui ne gênent pas nos voisins anglais.

Cette réforme des mœurs, des tendances, ne peut pas, elle, s’accomplir gouvernementalement , administrativement; mais elle sera singulièrement facilitée par l’œuvre qui incombe au gouvernement, à l’administration, œuvre positive et pratique qui résulte urgente de l’exposé des faits : celle de la substitution progressive, mais résolue du français à l’arabe, comme langue officielle et commerciale.

Cette œuvre est nécessaire, parce que, pour les mêmes motifs qu’au Sénégal, dans des conditions analogues, l’extension de notre domination, dans l’Afrique occidentale, entraînera le développement rapide de l’Islam. Elle est urgente, parce que nous ne sommes pas venus en Afrique, au Soudan, pour y guerroyer sans cesse, mais pour y faire de la colonisation, du commerce ; parce que le développement de l’Islam a pour corollaire inévitable, des troubles, des désordres, des guerres, dont il faut atténuer préventivement la gravité, éloigner le plus possible les retours périodiques.

Or il est impossible, parce que dangereux, de s’attaquer directement à l’Islam, de le persécuter : la persécution ne peut que

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redonner plus d’élan à ses éléments turbulents. On peut bien, à un moment donné, temporairement, s’appuyer localement sur les Bambara fétichistes du Bélédougou, contre les Soni-nké du Bakhounou — opposer une race à une autre — mais proscrire le Mandé-Dioula du Mossi, les Peul des pays Djallonké, entraînerait des inévitables représailles, par contre-coup.

Il est plus dangereux encore d’entourer l’Islam de faveurs, d’honneurs, de le rendre religion d’État, parce que c’est le fortifier, et que seul juge de ses intérêts, il n’usera de sa puissance grandie qu’à son gré et non au nôtre.

Une seule attitude convient à son égard sur le terrain religieux et politique : l’indifférence religieuse et la prudence politique, la surveillance active et l’énergie sans hésitations, quand le besoin s’en fait sentir.

Mais en dehors du terrain religieux, il est un terrain sur lequel, sans porter aucune atteinte à ce qui doit être ménagé et respecté, nous pouvons lutter activement et efficacement contre lui : le terrain de la propagande économique par la langue.

Le jour où l’arabe aura cessé d’être la langue officielle et commerciale, dans l’Afrique occidentale, l’Islam n’y sera plus dangereux, parce que ses écoles seront désertées : tel est le but précis vers lequel doivent tendre résolument nos efforts.

C’est là un but pratique, mesuré, tendant à un résultat concret, réalisable par conséquent.

Que si on veut conjecturer ce que produira dans le mouvement sociologique, un tel déplacementde rinfluencedominante,cellede lalangue, il est facile de s’en rendre compte. On n’a qu’à regarder ce qui se passe aux Indes, en Perse, en Égypte, en Syrie, en Turquie, en Tunisie, en Algérie, partout où à côté du musulman de langue arabe, progresse le musulman de langue européenne. Dans tous ces pays la société musulmane est divisée en deux classes nettement distinctes : celle où la pensée reste exclusive-

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ment koranique, par l’emploi exclusif de la langue religieuse, arabe, persane ou turque — et celle où l’esprit s’éveille aux civilisations occidentales, par la perception de leurs idées, dans le langage qui en est le véhicule.

De même, dans l’Afrique occidentale, l’Islam de langue arabe, qu’il soit Kadri, Tidiane ou neutre, restera fatalement étranger, réfractaire aux progrès européens.

Il ne cessera d’être suspect, inquiétant, que parla pénétration des langages répondant à notre conception du développement de l’humanité.

Notre tâche africaine, soudanienne, est donc toute tracée : sans nous préoccuper des accessoires de la civilisation, des modalités qui peuvent individuellement complaire à chacun, nous devons, à peine de voir un jour, prochain peut-être, l’Islam introduire dans l’évolution des pays nègres un facteur redoutable, lui barrer la route; sans le menacer, sans le combattre inutilement, nous devons substituer à l’instrument de son développement, l’instrument de la propagation de nos propres vues : à l’arabe, le français.

Il ne suffit pas pour réaliser cette tâche, d’une doctrine platonique, d’aspirations et de désirs. L’arabe ne se répand pas par intentions ; il se répand parce qu’il est la langue officielle et commerciale. Laissons-le dans ses Zaouiya, dans ses mosquées, complaire aux âmes des fervents du Koran, et ne bornons pas nos efforts à des statistiques d’écoles administratives : à côté du Thaleb qui l’enseigne, du Khodjà qui l’écrit, du Dioula qui s’en sert pour ses comptes, plaçons le maître d’école noir qui enseignera à ses élèves ce qu’il sait, ce qui leur suffit : écrire et compter. Au-dessus du Khodjà, mettons l’interprète obligatoire et productif. Au Dioula, au Soni-nké marchand, donnons le moyen de réaliser une bonne affaire, par des privilèges, des avantages positifs, en délaissant l’arabe pour le français.

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Puis, n’oublions pas que nous nous devons à nous-mêmes, aux yeux des sujets nègres, de faire respecter et pratiquer ce qui est nous-mêmes : notre langue; n’oublions pas que savoir commander, non suivant ses propres conjectures, mais suivant les notions de l’autorité qu’ont ceux qui doivent obéir, est la basé essentielle d’une saine politique. Et surtout ne perdons pas de vue que le plus sûr moyen de discréditer notre effort, serait ne pas témoigner par les égards qu’ils méritent, à ceux qui nous secondent, la satisfaction, la reconnaissance que nous inspire leur zèle.

Dix ans d’une politique locale ainsi conçue, tendant comme but immédiat, indépendamment de toute idéologie, par des procédés pratiques, efficaces, à la substitution du français à l'arabe, comme langue internationale, dans l’Afrique occidentale française, modifieraient singulièrement les destinées qui s’y préparent : celles de l’Islam du XXe siècle.

BIBLIOGRAPHIE

BIBLIOGRAPHIE

Au lieu de préciser les sources, en détail, il a paru préférable pour ne pas compliquer une étude de lecture aride, de les mentionner globalement, sous forme de bibliographie pratique.

Tel est le but des deux index qui suivent.

Le premier donne la liste alphabétique de ceux des ouvrages, consultés à l’occasion des études résumées dans ce volume, dont les renseignements ont été utilisés.

Le second mentionne, pour chaque question en particulier, ceux de ces ouvrages qui ont été mis à contribution, de manière à préciser les sources et à fournir en même temps la bibliographie de chaque sujet.

Les archives dont il est fait mention, sont celles du gouvernement du Sénégal (Rapports politiques et correspondances), consultées à Saint-Louis en 1887 et 1893, et celles du Soudan (Rapports politiques), consultées à Kayes et Bamako en 1887-1888.

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