III. — Les Musulmans de l’Insulinde
Le nombre des Musulmans dans l’Insulinde augmente annuellement. Le but commercial, politique, religieux, des premières expéditions avait eu pour résultat le mariage de nombreux Musulmans avec des femmes indigènes, et par suite l’apparition de métis attachés au pays. C’est par eux que l’Islam a pris un caractère spécial dans ces régions. En raison de leur énergie, de leur fortune bientôt gagnée, de leurs esclaves, les disciples de Mahomet, au milieu d’une population native, douce et facile, acquirent bientôt une grande considération et l’Islam avec eux. En conséquence, la persuasion jointe à la force causa le succès de la nouvelle religion dans l’archipel malais.
Aux missionnaires venus de l’Inde, à leurs descendants, aux natifs convertis, s’ajoute aujourd’hui un nouvel élément, l’élément purement arabe. A Java les Arabes sont représentés le plus souvent par des émigrés venus du Hadramaout, province d’Arabie. Ils sont 17.000 à Java, 8.000 dans les possessions extérieures (1).
Ces Arabes sont avant tout des commerçants, venus dans l’archipel pour s’enrichir, et tiennent à retourner dans leur pays aussitôt que possible. Cette situation les détermine à suivre une politique spéciale vis-à-vis du gouvernement. Malgré leur zèle religieux réel, ils cherchent à ne pas se rendre défavorables les Hollandais dont ils ont besoin pour leurs affaires. Dans tous leurs actes, ils invoquent les préceptes coraniques qui peuvent leur servir, mais même ceux d’entre eux qui ont acquis sur les
(1) J. Chailley-Bert, Java et ses habitants. Colin, Paris, 1900, p. 104.
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indigènes une grande influence morale et religieuse tiennent surtout à faire preuve d’une correction absolue, ou relative, envers les maîtres du pouvoir.
« Il existe à Batavia un chef religieux célèbre, nommé Saïd Osman ben Abdallah Alaoui. Il est en relations étroites avec les autorités spirituelles de La Mekke. Il enseigne le droit musulman et se montre sur le terrain scientifique, dans son cercle restreint d’auditeurs, très intransigeant sur les doctrines fondamentales de l’Islam. Il publie fréquemment de petits livres semblables aux tracts protestants, dans lesquels il vise à purifier la religion islamique de Java de tous les apports d’origine chinoise ou européenne qui ont altéré son caractère et sa pureté. Mais ce qu’il doit à la religion ne lui fait pas oublier ce qu’il doit à l’Etat. Il professe en toute occasion le respect aux autorités établies ; condamne sévèrement la doctrine pseudo-islamique en vertu de laquelle il serait méritoire de s’approprier les biens d’un roumi ; enfin dans les petits tracts que je viens de dire, où il ne s’agit plus, comme dans les cours, de droit, de science, mais d’art et d’application, il a soin de consulter des amis européens sur la correction politique des opinions qu’il professe, et sur le jugement qu’en porteront les autorités hollandaises. » (1)
Cette citation de M. Chailley-Bert indique l’état d’âme des Arabes résidant à Java. Quant à la population indigène, elle ne semble pas d’un islamisme bien farouche. Sous le couvert de préceptes coraniques, se retrouvent, de ci de là, l’adoration des vieilles divinités locales, les vagues souvenances de l’hindouïsme qui se marquent par le respect de fétiches, d’animaux sacrés, et de
(t) Chailley-Bert, op. cit ., p. 107.
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représentations qui ne sont guère conformes au Coran. Le climat est pour beaucoup dans cet amollissement de l’ardeur musulmane. Les métis d’arabes et de natifs seraient sans doute plus portés à se grouper, mais ce serait sans doute pour des revendications politiques. Une constatation se fait cependant : les naturels ont le plus grand respect pour tous ceux qui ont approché La Mekke et pour tous ceux qui proviennent des régions voisines de la patrie du Prophète. Les Arabes du Hadramaout, pourtant éloignés du Hedjaz, ont ainsi un ascendant réel personnel sur les indigènes de l’archipel (1).
Quoi qu’il en soit, l’on peut dire que les Musulmans ont, dans les îles de la Sonde, accepté, après un certain nombre de révoltes, la domination hollandaise. Le fanatisme musulman n’existe pour ainsi dire pas, malgré quelques explosions, dans l’archipel malais. Peut-être l’Islam, au terme de sa course, n’avait-il plus assez de force expansive pour soulever les nouveaux convertis ? Peut-être encore, le climat amollissant, qui dans l’Inde avait fait perdre aux farouches conquérants nordiques leur vigueur première, le climat dévorateur d’énergies, qui a créé, dans ces régions, une race douce et facile, sauf quelques rares exceptions, peut-être le climat est-il la cause de la faiblesse, de l’inefïicacité de l’Islam en ces régions ?
(1) D’après Chailley-Bert, op. cit. — Le nombre des pèlerins augmente en raison de la facilité des moyens de transport.
Année Java et Madoura Possessions Extérieures
1890 . 2.257 pèlerins . . . 3. 528 pèlerins
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Les tendances modernes. — Cependant, vers 1900 et les années précédentes, on signalait aux îles de la Sonde une action plus vive des confréries religieuses, une recrudescence du nombre de pèlerins se rendant à La Mekke. Le panislamisme de l’Ottoman Abd ul Hamid avait-il touché ces régions ?
Il semble qu’il se soit produit là un mouvement semblable à ceux qui se sont produits dans les autres pays musulmans. La politique des ordres religieux s’est opposée un peu partout à l’occupation européenne de la fin du xixe siècle. Les moyens de transport étendus ont en même temps facilité les voyages. Or les habitants de l’Insulinde tiennent beaucoup au rite extérieur, à la considération que procure le titre de hadji. Il ne faut sans doute pas voir dans cette recrudescence de pèlerins une conséquence du panislamisme ottoman. Chez les métis plus attachés aux revendications, chez les naturels lettrés, ce mouvement indique sans doute comme ailleurs les premières tentatives vers un essai de « self-control ». Mais il 11e semble pas que les indigènes arrivent de longtemps à un résultat tangible.
Pendant la guerre mondiale, il y eut aux îles de la Sonde une sérieuse agitation d’origine allemande, laquelle a causé des appréhensions sérieuses au gouvernement hollandais. Il y eut d’ailleurs à cette époque des pourparlers importants entre le représentant des Javanais à La Mekke, qui est un algérien, et le Consul de Hollande à Djeddah. Cette influence hollandaise par les Musulmans n’était pas favorable à l’Entente, et en particulier hostile à l’Angleterre.
Les Hollandais sont solidement établis dans l’Insulinde. Ils ne pourraient en être chassés que par une puissance militaire et navale considérable. Les Arabes
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seuls sont impuissants. D’ailleurs le gouvernement n’a maintenu que très peu de princes musulmans et surveille de très près ceux qui restent. Il possède en M. Snoucke-Hurgronje un islamisant des plus distingués qui connaît à fond les mouvements de l’âme musulmane ; et qui connaît cette âme la possède, l’empêche de nuire, et peut la diriger dans le sens le plus convenable aux intérêts de la métropole. Cependant les progrès de l’Islam dans les Indes hollandaises sont considérables. Il s’y imprime des journaux en arabe. Dès 1910, le sultan marocain, Moulay Hafid, recevait de ce pays des lettres, des journaux, des télégrammes approuvant sa répression de la révolte du Rogui Bou Hamara, répression que l’Europe au contraire avait jugée barbare et féroce. Les pèlerins de Java constituent, à La Mekke, le plus fort des groupements, celui qui apporte le plus d’argent et dépense avec le plus de somptuosité. Une colonie javanaise importante demeure à La Mekke et à Médine (1). Pendant la guerre de 1914-18, elle n’a point dissimulé ses affinités germaniques. Le gouvernement hollandais, d’ailleurs, comme celui des Indes anglaises, a marqué vis-à-vis des groupements musulmans dépendant de lui une condescendance qui les a enhardis, et en 1920 a causé de légitimes inquiétudes.
(1) Le consul de Hollande à Djeddah, port de La Mekke, y possède, du fait de l’importance des capitaux importés par ses ressortissants, une situation de premier pian, qui causa pendant ia guerre des appréhensions assez fortes au gouvernement britannique pour que ce consul, capitaine de frégate en congé, ait été mis dans l’obligation de ne correspondre avec son gouvernement qu’en français et sans se servir de codes chiffrés. Il devait en outre remet Ire au Lieutenant-Colonel britannique à Djeddah copie de ce qu’il écrivait et de ce qu’il recevait ; des précautions devaient d’ailleurs être prises au Caire pour réparer les omissions qu’il aurait pu commettre.
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Heureusement, la race est peu belliqueuse, la direction hollandaise est très avisée, ses ressortissants se conforment rigoureusement à ses directives et aujourd’hui une accalmie est survenue. La même question se pose là pour l’avenir que dans toutes les régions peuplées par des Musulmans.