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QUATRIÈME PARTIE

CONCLUSIONS GÉNÉRALES. — IMPRESSIONS SUR L’ISLAM ET SES TENDANCES ACTUELLES

« Nous qui voulons toujours garder raison ! »

(Maxime des Rois de France en politique étrangère.)

L’Islam apparaît, dès le début de son histoire, comme une réaction politique des Arabes contre les Perses, les Byzantins, les Abyssins. Le Prophète Mahomet fit de l’Islam une religion qui a sa valeur, mais il semble que cette empreinte politique première ait à jamais marqué les destinées de l’Islam. Dès la mort du Prophète, nous avons vu comment les discussions et les rivalités politiques ont fait de la foi une arme au service des individus, des clans, des familles et des races. L’Islam s’est diversifié suivant les races qui l’ont embrassé.

Les premiers et extraordinaires succès du prosélytisme musulman s’expliquent non seulement par l’état d’affaiblissement des peuples voisins, mais encore par la supériorité relative et la simplicité dogmatique de ce système, dans sa facilité morale, qui consiste bien plus — le mot d’ordre étant admis — dans un ritualisme tout extérieur que dans la poursuite intérieure et constante du « règne de Dieu » et enfin dans l’ardeur guerrière des premiers Musulmans attirés vers la guerre

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sainte par l’attrait du nouveau et l’appât du butin. Les schismes religieux qui ont diversifié l’Islam suivant les races, représentent une réaction des familles contre le pouvoir central, afin de s’emparer du trône, au besoin en modifiant le monothéisme primitif de l’Islam, suivant les conceptions traditionnelles locales. Les discussions relatives à la transmission de l’Imamat servirent ainsi bien des ambitions personnelles.

L’Islam recrute actuellement la plupart de ses adeptes chez les païens d’Afrique, gagne sur les religions de l’Inde, de la Chine et du Japon, mais n’atteint pas le Christianisme. En échange, bien que dans l’Aurès, en Kabylie, sur le Chéliff , il existe quelques villages d’arabes chrétiens, l’on peut dire que le Christianisme est inopérant contre l’Islam. Si, philosophiquement, on poussait au fond des choses, il semblerait qu’au train dont marchent les événements actuels, le Christianisme et l’Islamisme devraient à un moment donné se partager le monde. Et toutes les agitations politiques de l’heure présente ne sont-elles pas pour un peu, toutes choses étant égales d’ailleurs, la résultante du choc de ces deux grands courants d’idées, tous deux actifs, et agissant directement ou indirectement sur l’immensité des peuples. Cependant, l’Islam manque de cohésion, souffre de l’absence d’une direction unique ; les schismes politicoreligieux ont détruit le prestige de l’Imamat.

En tant que religion, l’Islam apporta avec lui une civilisation qui, souvent, fut très belle, mais cette civilisation ne fut pas unique dans ses manifestations ; elle procéda toujours des peuples antérieurs à elle, et se développa dans les différents pays d’Islam suivant les formules locales. Marquée par l’hellénisme, cette civilisation, d’arabe devint bientôt persane, égyptienne, ber-

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bère, andalouse ; là encore se retrouve le cachet propre des races sous le grand voile islamique. Cette civilisation a cependant ceci de caractéristique qu’elle s’oppose partout en son ensemble à la civilisation européenne. Les Musulmans, en général, ne nous méprisent pas, ne nous estiment pas non plus : ils craignent de nous voir transformer l’état de choses existant chez eux ; de nous voir modifier avec nos traditions et nos habitudes, leurs mœurs et leurs coutumes dont ils se contentent parfaitement ; et c’est là l’origine de la plupart des malentendus entre Européens et Musulmans ; les premiers, qui par leur seule présence sont déjà une cause d’évolution, doivent savoir ménager les transitions pour que l’adaptation et les transformations soient lentes, presqu’insensibles. La civilisation musulmane n’existe plus en tant que manifestation d’ensemble, mais il serait puéril de nier l’influence qu’elle eut, particulièrement au Moyen Age.

Faire pénétrer dans l’Islam la civilisation européenne est tâche à peu près impossible : une opposition formelle existe entre les deux civilisations dont les esprits sont irréductibles. L’Islam pourra prendre les formes de notre civilisation, il n’en prendra pas l’esprit, il ne peut le prendre. Suivant la formule donnée par Waldeck-Rousseau, il vaut encore mieux laisser les Musulmans se développer dans leur civilisation particulière, en les guidant quand nous le pourrons, plutôt que d’essayer à les transformer directement. Les Musulmans n’évolueront pas suivant notre formule à nous, mais il est facile de constater qu’au point de vue extérieur, quelque chose, tout de même, est changé dans le monde islamique. Le Coran est définitivement fixé, restera rigide en sa forme ; cependant, dans ses manifestations, l’Islam

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recommence à agir, cherche avec ses penseurs, les textes et les commentaires qui peuvent servir de base, non pas à une évolution religieuse, mais à l’action en rapport avec les nécessités de l’heure présente. N’est-ce pas là, d’ailleurs, un semblant, un commencement d’évolution ?

L’Islam, comme le monde entier, subit une crise ; trop longtemps, l’âme islamique a servi de prétexte à des ambitions politiques. Actuellement, le monde se transforme politiquement et économiquement ; les Musulmans ne peuvent échapper au mouvement. Les tendances religieuses de l’Islam ne pourront être clairement sondées que lorsque ses peuples auront retrouvé leur quiétude ; cependant, si l’on veut bien songer qu’au XIVe siècle, paraissait inébranlable le Christianisme, lui qui ne subissait pas alors le contact d’une civilisation agissante — comme l’Islam subit maintenant celui de la civilisation moderne, — si l’on veut bien songer que le Christianisme subit alors simplement le retour d’influence de la vieille civilisation gréco-latine, un instant étouffée, il pourra être admis que l’Islam ne restera pas immuable et se transformera, comme tout ce qui existe sur la terre. L’Islam, si l’on date suivant son ère, est actuellement en 1341, en retard sur nous de six ou sept siècles : c’est sur cette base que l’observateur doit raisonner et juger.

La France a toujours été une puissance curieuse d’expansion politique aussi bien que scientifique. Elle a toujours eu dans le monde oriental ou extrême-oriental, des savants, des consuls, des officiers, des agents, qui

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ont su voir et comprendre, l’âme en apparence immobile, immuable, en réalité tenace dans ses buts lointains et ses méthodes toujours les mêmes, de tous ces peuples, blancs, jaunes ou noirs qui ont embrassé l’Islam. Sans parler des agents et des émissaires qu’eurent les Rois de France, il est bon de rappeler que Napoléon Ier s’intéressa de tous temps au monde musulman, à la route des Indes dont la possession devait lui permettre d’abattre l’Angleterre. En 1807, le capitaine Burel est auprès du Sultan marocain ; en Orient, Lascaris réussit dès 1812 à ouvrir par terre la route des Indes, mais mourut en 1813 en plein succès (1) ; le capitaine Boutin, après avoir reconnu en 1808 la Régence d’Alger, celle de Tunis, la côte de Tripoli, finit par être assassiné en Asie Mineure après avoir parcouru la Syrie et le Liban. Mais il semble que la conquête de l’Algérie ait rétréci notre champ de vision : depuis lors, les Français paraissent ne plus connaître que le Musulman turc ou nord-africain ; le dernier sursaut de notre action sur le monde musulman lointain fut vraisemblablement l’abandon de notre droit de pavillon sur les boutres de Mascate et d’Oman (2). 11 est certain que nous ne pouvons disperser nos efforts et devons concentrer nos ressources

(1) Ses papiers renvoyés en France furent capturés par une frégate anglaise et n’ont jamais reparu. Lascaris eut à lutter contre Lady Stanhope, sœur de Pitt, qui, installée au Liban, s’était créé une situation privilégiée dans le pays. Lascaris réussit à réconcilier les Anazeh et les Wahabites et à leur faire conclure un traité favorable à Napoléon Ier.

(2) Au moment où les Anglais étaient très embarrassés par la guerre des Afridis, le consul de France à Mascate étant M. Laronce, les barques de Mascate et d’Oman firent une grosse contrebande de guerre et ne pouvaient être arrêtées puisqu’elles battaient pavillon français. En échange de la reconnaissance de nos droits sur Madagascar par l’Angleterre, la France abandonna ce droit de pavillon.

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sur notre empire colonial, mais il est nécessaire de ne pas perdre de vue le reste de l’Islam qui compose en fait la plus grande partie du monde islamique, et dont chacune des manifestations a chez nous ses contrecoups apparents ou cachés.

La guerre de 1914-18 a démontré que la France était la digne continuatrice de Rome en politique coloniale. L’expérience vient de démontrer que les populations asiatiques ou africaines françaises ont été plus loyalistes envers leur métropole que celles des colonies anglaises. Rome adoptait toutes les croyances de ses administrés, et latinisait l’autochtone en même temps qu’elle le colonisait par l’admiration que « la Ville » suscitait chez lui. Nos méthodes, dérivées de celles de Rome, développées par les Dupleix, les Montcalm, les Galliéni, les Lyautey, appliquées par tous ces Français obscurs que les Français ignorent et dont les indigènes gardent le souvenir, se sont démontrées bonnes, malgré des erreurs inévitables et des expériences trop souvent renouvelées qui auraient pu être évitées par la leçon du passé. Il n’est pas besoin aux Français d’envier à tel autre pays sa méthode coloniale ; la nôtre a fourni ses preuves. Etudions l’étranger pour tirer parti de ce qu’il fait, mais ne prenons pas modèle sur lui ; pour l’étude et la maîtrise des populations d’Afrique ou d’Asie, ne prenons conseil que de notre cœur : Nous intéresser, aimer, voilà les meilleures manières d’intéresser et d’être aimé. L’indigène aime qui l’aime... Et nous, si nous connaissons son histoire, si nous respectons ses mœurs, si nous l’éduquons, nous nous l’attacherons. La France doit être avant tout éducatrice et non dominatrice.

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Pour pouvoir enseigner, il faut déjà savoir soi-même. En ce qui concerne l’Islam, une religion de cette sorte, une idée qui souleva des peuples, s’imposent seulement parce qu’elles sont déjà pressenties et désirées obscurément par ces peuples, parce qu’elles répondent à leurs aspirations intimes. L’Islam fut créé par un nomade pour des nomades, et toutes les crises traversées par lui proviennent du choc de la loi dogme nomade avec les nécessités de la vie du sédentaire. Le désert crée des mouvements centrifuges ; il semble que l’Islam soit la réalisation idéologique de ce phénomène ; c’est pourquoi, au lieu d’être unificateur, il est resté diversificateur.

Avec l’Islam, l’Arabe, nomade, a conquis un monde ; de l’Islam, le Turco-Mongol, nomade, s’est servi comme d’un excellent moyen de domination : le dogme est devenu le glaive du conquérant. Les peuples conquis sédentaires ont été soumis, mais ont gardé leur civilisation propre, à peine voilée par la religion islamique : c’est pourquoi il est nécessaire d’aller en-dessous de ce voile de l’Islam chez les races, pour saisir l’âme réelle, subtile et profonde, particulière à chaque pays à chaque peuple des islamisés. Connaître cette âme donne en presque totalité la solution des problèmes concernant l’Islam, car en s’appuyant sur l’histoire du passé compris de cette manière, il est facile de prévoir les événements.

Les mouvements d’idées jaillis de la guerre mondiale

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n’ont pas épargné l’Islam. La guerre a tout remué : hommes et pensées. Le calme reviendra forcément un jour, mais les êtres et les choses ne seront plus ce qu’ils étaient auparavant ; en cinq ans, plusieurs siècles ont passé. De 1919 à 1922, profitant de toutes les fautes, l’Islam s’est ressaisi dans ses particularismes locaux issus de la souche arabe et de la greffe turco-mongole. D’accord avec la tradition de sa race depuis Tamerlan, le Turco-Mongol — le Touranien — cherche à grouper autour de sa dictature militaire, à peine dissimulée par le prétexte fallacieux d’une apparente lutte religieuse, toutes les aspirations de liberté, d’idéologisme, des particularismes musulmans. Loin de nous la pensée d’incriminer le peuple turc lequel, comme ses victimes, est souvent la victime de ses meneurs ; toutefois il ne faut pas cacher que le meneur turco-mongol, allié des gens de Moscou et de Berlin, tend à rallier vers lui toutes les oppositions au monde chrétien, représenté en l’occurrence par la France et par l’Angleterre. Si cette tendance touranienne était acceptée par l’ensemble du monde musulman, elle devrait le soulever à nouveau dans une vague immense du Croissant contre la Croix. En Asie Mineure, les luttes religieuses ont conservé une acuité que ne connaît guère plus l’Afrique du Nord, plus religieuse sans doute, mais moins fanatique. En Afrique du Nord, les oppositions de races, bases des querelles religieuses, sont moins violentes qu’en Asie où se heurtent la race jaune, la race blanche, et tous leurs métissages ; en Afrique du Nord également, l’instruction primaire franco-arabe, l’activité agricole et commerciale ont déterminé une sécurité que ne connaît pas encore l’Asie turque, ignorante, dans laquelle chaque race conserve sa place de caste et son rôle social particulier.

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Les intérêts économiques communs lient les peuples ; le fait se vérifie entre Français et Arabo-Berbères ; il ne se réalise pas encore en Orient entre Musulmans et Chrétiens, parce que les premiers sont restés des nomades dans l’état et parce que les derniers sont divisés. Ce déséquilibre économique et social du monde musulman cause la crise et empêche son union.

De même que les Arabes, la plupart des peuples islamiques veulent maintenir leur vitalité en dehors de l’influence turque : après avoir été un grand « unificateur » d’énergies au temps de la conquête, l’Islam se prouve un grand « dissociateur », parce que la foi collective des premiers âges, créatrice de fanatisme, s’est transformée chez chaque peuple en une série d’égoïsmes nationaux. Ces égoïsmes nationaux peuvent se rencontrer quelque jour dans un intérêt commun, s’allier alors ; toutefois l’alliance durera seulement tant que l’intérêt commun subsistera. Il en est de l’Islam comme du Christianisme ; comme ce dernier, l’Islam doit peu à peu céder le pas aux nationalités, puis au pouvoir laïque ; il se débat à l’heure actuelle dans cette dernière transformation. En la plupart des cas, l’Islam a dû subir le pouvoir laïque des Européens parce qu’il se montrait incapable de l’établir lui-même ; les dirigeants musulmans réagissent à l’heure actuelle, pour, sans toucher au Coran, laïciser l’Etat ; certains ont échoué, d’autres ont progressé en affirmant cependant l’intangibilité de la loi-dogme ; quoi qu’il en soit, la tendance semble s’amplifier. Ces crises où se débat l’Islam, la diversité des climats et des habitats, empêchent, malgré la religion commune, la formation d’un intérêt commun musulman. L’union ne peut se faire que pour un certain temps contre un ennemi déterminé ; mais faute de base reli-

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gieuse solide, l’alliance n’est pas durable : des peuples aussi divers que ceux de l’Islam, par leurs origines, leurs sectes, leurs schismes, aussi opposés par leur genre de vie, ne peuvent avoir longtemps d’intérêts communs. Pour que l’union soit durable, il serait nécessaire qu’un peuple musulman s’imposât aux autres : la Perse, l’Afghanistan l’ont tenté ; la Turquie de Kemal cherche à s’imposer, en donnant comme prétexte la lutte à mener contre le Français et l’Anglais, destructeurs du Khalifat.

Livrés à eux-mêmes, les Turcs ne parviendraient sans doute pas à prendre la tête du monde islamique ainsi unifié, car le Turc a montré son incapacité à gouverner partout où il est passé ; les particularismes nationaux reprendraient comme autrefois bien vite leur existence propre. Mais le Kémaliste reçoit l’inspiration bolcheviste et l’inspiration allemande. Il existe un mouvement islamique comparable — toutes choses étant égales d’ailleurs — à celui du monde catholique à la chute des Etats de l’Eglise ; celui-là n’est pas dangereux ; mais il s’est formé un mouvement panislamique politique antifrançais et antianglais, lequel cherche à se faire confondre avec le premier ;le dernier est très dangereux, car il forme « bloc » avec le pangermanisme et le bolchevisme. Ces deux courants n’ont de commun que les apparences ; il ne faut pas les confondre. Il est à remarquer d’ailleurs que les peuples islamiques ralliés au courant anti-ententiste sont pour ainsi dire tous des islamisés issus de l’expansion musulmane turco-mongole : le fait se passe de commentaires. Au lieu de prendre Moustafa Kemal pour le chef de l’Islam, il aurait été plus conforme à la tradition politique musulmane française de développer l’idée du maréchal Lyautey i

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le khalifat de l’Afrique du Nord au Maroc ; de suivre l’idée franco-britannique de 1916, le khalifat arabe de La Mekke ; et pour l’ensemble du monde islamique, de reconnaître que le Sultan khalife est toujours à Constantinople où il attend qu’on utilise son prestige toujours très grand sur les masses.

La plus grande partie des peuples musulmans ralliés à l’idée d’un mouvement panislamique anti-ententiste sont des islamisés datant de l’expansion turco-mongole... Pendant des siècles, Byzance fut le musoir où vinrent se heurter, se diviser, se briser, les flots montants de la marée asiatique, à l’autre bout de la Méditerranée, les Francs, les Berbères, formèrent la digue où vinrent s’user les flots arabes et turcs... G esta Dei per Francos... Ainsi, pendant le Moyen Age, la Chrétienté fut sauvée : la Croix et le Croissant eurent dès lors leur domaine respectif. Dans la période contemporaine, la Croix (1), prenant à son tour l’offensive, a délivré du joug asiatique turc un certain nombre de peuples chrétiens, a repris pied dans l’Asie elle-même. Depuis 1919, les Asiatiques se sont ressaisis à l’appel de Moscou, qui, durant toute son histoire, a hésité entre l’Europe et l’Asie. Le mouvement turco-mongol reprend vers l’Ouest ; il peut

(1) Je dis exprès la Croix pour synthétiser tout un ensemble d’idées. En réalité, l’Europe, le Baghdadbahn, c’est la civilisation, la route des Indes, le commerce. Je ne voudrais pas utiliser l’idée chrétienne comme le panislamisme utilise l’Islam ; je dis exprès la Croix, car aux yeux des Musulmans, nous sommes toujours le chrétien, quoi que nous fassions. Et le Chrétien pour eux représente sinon l’ennemi, tout au moins l’être inférieur et dangereux qui risque de faire perdre par sa civilisation sa qualité de bon Croyant au Musulman.

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réussir avec les cadres allemands qui font de ce mouvement, un mouvement nettement germanique ; il est, en tout cas, inquiétant. Le nouvel éveil asiatique serait réellement dangereux si un peuple jeune, moderne, en prenait la direction ; or il est certain que le Japon s’est intéressé et s’intéresse au monde musulman, dont tant de jaunes font partie.

La France, au cours des âges, a cherché des alliés à l’Orient de ses ennemis : parmi ces alliés furent ainsi les Suédois, les Turcs et les Russes. A mesure que les communications deviennent plus faciles et plus rapides, les alliances peuvent être cherchées plus loin. Le Japon nous a toujours donné des marques indéniables de sympathie. Pourquoi ne pas chercher dans ce peuple guerrier le contrepoids qui nous est nécessaire à l’orient de nos ennemis, et ne serait-ce pas le meilleur moyen d’endiguer un mouvement islamique jaune, toujours possible, bien plus dangereux, sans doute, que son avantgarde, le mouvement pantouranien ? Les Musulmans croient à leur salut, lequel viendra, disent-ils, d’Extrême-Orient. Précédons-les dans cette voie. Bien que l’entente franco-anglaise soit une nécessité pour la paix générale, notamment pour la sécurité du Levant, l’alliance japonaise serait une garantie contre la mainmise anglo-saxonne sur le monde. Le Japon n’a rien à craindre de nous ; nos intérêts sont communs sur beaucoup de points; il nous appartient de savoir faire estimer par lui notre force et notre valeur.

« Nous qui voulons toujours garder raison », disaient les Rois de France, dans une de leurs maximes favorites en affaires étrangères ! Garder raison, c’est ne pas

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oublier que l’Islam est divers et mondial ; c’est se souvenir de ce que nos Musulmans africains ont fait pendant la guerre, c’est par conséquent continuer la politique qui leur a été appliquée, politique dont les deux mots d’ordre sont « force et justice », mais force d’abord. Garder raison, c’est ne pas imiter les Italiens en Tripolitaine, qui ont poursuivi des buts incroyables, comme s’ils étaient seuls au monde, et comme si, sans la force, il était possible de s’imposer. Garder raison, c’est être toujours calme et juste, savoir en même temps que les intérêts de la France, sauvegarder ceux des indigènes qui vous sont confiés ; c’est, en Asie comme en Afrique, en tenant compte des civilisations et des tendances locales, appliquer la politique du Maroc : restaurer un Sultan-Khalife avec son Maghzen, vivants et agissants, ayant intérêt et profit à s’employer avec nous. Garder raison, c’est surtout ne pas jeter l’Islam, non préparé, dans le trouble des démocraties modernes, où la confusion est trop souvent la règle ; c’est également ne pas confondre l’Islam et le panislamisme, le Musulman et le Touranien. Et ce sera sur le vœu d’une entente parfaite entre Français et Musulmans que nous voudrons conclure, nous qui voulons toujours garder raison dans l’étude de l’Islam et des races,

P. J. André,

Juin 1922,

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