MAHOMET APRÈS L'HÉGIRE
Tant qu'il était resté à la Mecque, Mahomet n'avait été et ne pouvait être autre chose qu'un réformateur religieux. Quant à prendre la direction des atîaires politiques, il n'y fallait pas songer. En effet, ^E admettant que tous les grands personnages influents de sa ville natale eussent fini par embrasser rislamisme sous la seule pression qu'aurait exercée sur eux Tattrait de nouvelles doctrines, il est peu vraisemblable qu'ils eussent jamais consenti à se départir de l'autorité qu'ils exerçaient, qu'ils tinssent cette autorité de la noblesse de leur origine, de leur fortune ou des exploits brillants qu'ils avaient accomplis. Et il n'est pas téméraire d'affirmer que ce fut précisément cette crainte qu'avaient les chefs Qoreïchites de voir Mahomet transformé en souverain temporel, qui les rendit si implacables dans la guerre qu'ils lui déclarèrent. On aurait, au contraire, quelque peine à croire que la seule défense
de leurs dieux leur eût inspiré une haine aussi vivace.
De par la force même des circonstances il n'en pouvait plus être ainsi à Médine où Mahomet devint à la fois un chef spirituel et un chef temporel, réalisant un cumul qui fit partie dorénavant de la charte islamique, là où elle est appliquée dans toute sa rigueur originelle. Il n'y avait point, en effet, dans la nouvelle résidence du Prophète, un seul personnage d'assez grande envergure pour entrer en compétition avec lui, s'il s'agissait de diriger les affaires générales de la cité. Du reste, le second serment d'Aqaba avait tranché la question et personne ne songea à trouver à redire quand Mahomet exerça l'autorité complète de la façon la plus absolue.
La tâche était extrêmement lourde, car bien qu'il eût dorénavant un asile assuré et un nombre respectable de fidèles groupés autour de lui et résolus à le soutenir et à l'aider dans son œuvre, Mahomet eut à parer tout d'abord à de graves difficultés. 11 fallait à tout prix éviter que la mésintelligence se mît entre les musulmans et qu'une rivalité s'établit entre ceux qui, originaires de la Mecque, avaient quitté cette ville, et ceux qui, nés à Médine et y demeurant, avaient formé le groupe primitif des Ansâr. En raison du service capital qu'ils avaient rendu à Tislamisme ces derniers pouvaient, en effet, prétendre à une certaine suprématie que les Mecquois à leur tour, étaient eux aussi en droit de revendiquer sous
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le prétexte qu'ils avaient été les premiers convertis el qu'ils avaient fait le lourd sacrifice d'abandonner leur patrie.
Une mesure ingénieuse et des plus simples coupa court à tous les conflits, qu'une telle situation était de nature à provoquer. Chaque mecquois musulman fut invité à choisir un des Ansâr de Médijie et à l'a dopter en qualité de frère. Cette adoption n'avait pas simplement un caractère religieux, elle devait produire les mêmes effets que la même parenté naturelle aussi bien au point de vue de l'affection et du dévouement qu'au point de vue matériel. Ce procédé d'une application immédiate eut comme premier effet, de créer aux émigrés une véritable famille et de leur rendre ainsi l'exil beaucoup moins pénible. Il ei]t en outre pour conséquence, de supprimer toutes les querelles qui n'auraient manqué de surgir entre ces hommes à l'humeur si batailleuse, qu'un prétexte des plus futiles aurait suffi à déchaîner les uns contre les autres.
Mahomet lui-même se soumit à cette forme nouvelle de la fraternité. Toutefois, il dérogea légèrement au principe qu'il avait établi, et au lieu de choisir son frère parmi les Ansâr ainsi que l'avaient fait tous les autres musulmans, il fit à son propre neveu Ali, Thonneur de l'attacher plus étroitement à lui par cette sorte de seconde parenté. Par cette sage dérogation il sut éviter les sentiments de jalousie qui D*auraient pas manqué d'éclater parmi les
Ansâr s'il avait manifesté ouvertement sa préférence pour Tun d'eux. Sans doute il avait éludé le principe qu'il avait lui-même posé, mais cela ne pouvait tirer à conséquence, les musulmans ayant admis, dès les premiers jours, que le Prophète jouissait de certains privilèges qui l'afiranchissaient de la loi commune. Du reste, le dévouement dont Ali avait fait preuve quelques jours auparavant, en risquant sa vie pour Mahomet, justifiait aux yeux de tous un véritable acte de népotisme.
Les Médinois étaient loin d'être riches et les réfugiés mecquois n'avaient guère apporté avec eux que de fortes convictions religieuses. Aussi Mahomet dût-il songer de suite à assurer des moyens matériels d'existence à tous ceux qui s'étaient groupés autour de lui. Un seul procédé s'offrait à lui pour atteindre ce résultat d'une façon rapide et sûre, c'était de piller les caravanes qui allaient en Syrie ou surtout celles qui en revenaient chargées de marchandises et de denrées destinées aux habitants de la Mecque, ses ennemis du moment. Il n'hésita pas à recourir à cette mesure radicale, qui nous parait aujourd'hui fort barbare et peu compatible avec les sentiments que doit professer un réformateur religieux. Mais il est juste de remarquer qu'à cette époque tout au moins, cette façon de se procurer des ressources n'avait rien d'extraordinaire aux yeux des Arabes de la Péninsule, la razzia étant considérée comme un moyen légitime de gagner sa vie. Somme toute.
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la moralité de ces opérations ne diffère pas beaucoup — si tant est qu'elle en diffère, — d'une spécuiBtioE de Bourse habilement machinée à Taide d'une dépêche télégraphique mensongère ou de quelquesunes de ces conquêtes ou annexions de territoires qui se pratiquent si souvent de nos jours .
La bataille de Bedr fut la conséquence de la première opération de ravitaillement entreprise par Mahomet. Une grande caravane, qui revenait de Syrie, fut surprise par les musulmans qui s'en emparèrent après avoir complètement défait les troupes que les Mecquois avaient envoyées pour la protéger et la défendre. Cet événement fut particulièrement heureux pour l'islamisme auquel il conféra du premier coup le prestige moral qu'assure la victoire dès le début d'une lutte engagée, tout en lui fournissant les moyens matériels dont la privation eût pu amener sa chute irrémédiable.
Les ressources obtenues par le pillage de la caravane mecquoise ne pouvaient durer bien longtemps ; il faïlait donc aviser à s'en procurer de nouvelles. Une circonstance fortuite permit au Prophète de trouver pour les musulmans une source de revenus beaucoup moin.s précaire. Une tribu juive, voisine de Médine, la tribu des Benou-Qaïnoqa, étant venue à manquer aux clauses d'un traité qu'elle avait conclu avec le Prophète, celui-ci n'hésita pas à livrer combat à ceux qui n avaient point tenu leur parole et, après les avoir vaincus, il s'empara de toute» leurs terres et
les distribua à ses fidèles qui sans devenir riches, furent du moins à l'abri des premiers besoins.
Cependant les Qoreïchites, vaincus à Bedr, ne pouvaient rester sous le coup de cette honteuse défaite sans essayer de prendre leur revanche. Ils rassemblèrent donc une nombreuse armée et se mirent en marche sur Médine. Contrairement à l'avis du Prophète qui aurait désiré rester à l'abri des murs de la ville, les musulmans, grisés par leur première victoire, voulurent absolument se porter au devant de l'ennemi. La rencontre eut donc lieu à Ohod en rase campagne et, en dépit de leur bravoure, les musulmans, écrasés par le nombre de leurs adversaires, durent lâcher pied et peu s'en fallut que Mahomet pérît en celte circonstance. Fort heureusement il en fut quitte pour de très légères blessures au visage et il put regagner Médine où les Qoreïchites n'osèrent le poursuivre, satisfaits qu'ils étaient d'avoir vengé leur défaite de Bedr et redoutant aussi peut-être de rencontrer quelques nouvelles troupes fraîches.
La défaite de Ohod ne découragea nullement les musulmans. On l'attribua à Tinsurbordinàtion véritable de ceux qui, par leur entêtement, avaient contraint le Prophète à quitter les remparts derrière lesquels il aurait été invulnérable. Ainsi considérées les choses prenaient un aspect tout différent: au lieu d'un échec subi par la religion on n'avait plus en réalité que le juste châtiment d'un manque de soumission envers l'Envoyé de Dieu. Si les chiffres
donnés par les chroniqueurs sont exacts, la disproportion des forces entre les Mecqnois et les Médinois suflSrait à expliquer la défaite des musulmans et Tintention de Mahomet de ne pas s'exposer en rase campagne.
Quoi qu'il en soit, la victoire des Mecquois n'eut aucun eflet durable. Pendant quelque temps les musulmans [restreignirent leur champ d'action sans cependant cesser d'étendre leur influence et d'acquérir de nouveaux territoires. C'est alors qu'ils s'emparèrent du territoire d'une autre tribu juive, celle des Benou-Nodhaïr et qu'ils firent quelque petites expéditions sans importance. Leur forces s'accroissaient donc de jour en jour et leur puissance devenait de plus en plus menaçante pour la Mecque qui redoutait à la fois qu'on ruinât son commerce et qu'on lui enlevât sa suprématie religieuse et politique.
Conscients du danger qui les menaçait, les Mecquois comprirent que la prise de Médine porterait seule un coup fatal à la puissance croissante de Mahomet. Mais celui-ci, prévenu à temps, fit creuser un fossé grâce auquel il se trouva doublement à l'abri du choc immédiat de l'ennemi, tout en conservant plus de facilités pour maintenir ses communications avec l'extérieur et assurer au besoin son ravitaillement. Dépourvus d'engins de guerre à longue portée, les assiégeants ne surent môme pas franchir la première ligne de défense. Le siège traîna en longueur, les privations aussi bien que la certitude de ne faire en
cas de succès qu'un maigre butin favorisèrent la discorde qui se mit dans les rangs des Mecquois. Pendant vingt jours on se contenta de part et d'autre de s'envoyer quelques flèches. Enfin un combat singulier dans lequel Ali fut vainqueur décida les assiégeants à s'éloigner pour toujours de Médine.
En dehors des intelligences que Mahomet, dit on, avait parmi les Mecquois, intelligences qui auraient été une des causes premières de la désunion qui se manifesta parmi eux, il est à présumer aussi que beaucoup d'infidèles commençaient vaguement à croire au pouvoir surnaturel du Prophète et redoutaient d'être frappés par la colère divine s'ils avaient la témérité de continuer la lutte. Sinon on s'expliquerait difficilement qu'ils aient lâché pied avant de s'être montrés plus agressifs.
Une tribu juive, les Benou-Qoraïdza, s'était alliée aux Mecquois et avait pris part au siège de Médine, Aussitôt que ce siège eut été levé, Mahomet résolut de punir cette riche tribu qui s'était jointe à ses ennemis. L'expédition eut ua plein succès; de vastes palmeraies et de grandes richesses mobilières furent confisquées et partagées entre les musulmans qui désormais n'en furent plus réduits pour vivre à piller les caravanes qui passaient à leur portée.
Le châtiment, infligé à la riche tribu juive, donna à réfléchir à tous ceux qui auraient eu quelque velléité d'épouser les ressentiments des Mecquois. Livrés dorénavant à leurs propres forces, ceux-ci
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renoncèrent à l'ofïensive et laissèrent les musulmans libies dagir au nord de Médine. La seule bataille qu'ils avaient gagnée, celle de Ohod, ne leur avait donc procuré qu'une simple satisfaction d'amourpropre. Partout ailleurs leurs échecs avaient été d autant plus retentissants que le nombre des musulmans s'était accru d'une façon assez lente.
Six ans après son arrivée à Médine, Mahomet ne complaît encore que 1400 fidèles, du moins tel est le ch i(ïre que donnent les choniqueurs lorsqu'ils parlent de ceux qui se mirent en route dans le courant de la sixième année de l'hégire dans le but d'accomplir le pèlerinage tie la Mecque. Cette tentative de pèlerinage ressemblait singulièrement à une expédition contre la capitale du Hedjaz. Inquiets à bon droit de voir «ne trrmiie armée aussi nombreuse se présenter sous prétexte d'un acte religieux qui, selon une ancienne coutume, conférait l'inviolabilité à tous ceux qui y prenaient part, les Qoreïchites firent demander à Maliomel. qui y consentit, de signer une trêve de dix ans.
Cette trêve mécontenta vivement les musulmans. D'une part, ils étaient très scandalisés de voir le Prophète conclure un pacte avec des idolâtres que la nouvelle religion ordonnait de combattre toujours et sans merci, et, d^autre part, ils éprouvaient une vive déception d'être privés pour le moment des pieux avantages qu'ils comptaient retirer d'un grand acte de dévotion. En prévision de ce mécontente-
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ment, Mahomet avait eu la précaution de faire prêter à tous ses fidèles un serment, dit serment volontaire. Les auteurs ne sont pas bien d'accord sur les termes de cet engagement ; selon les uns, les musulmans auraient juré de défendre le Prophète jusqu'à la mort; selon d'autres, ils auraient simplement juré de ne pas fuir. Quoi qu'il en soit, cette précaution eut le double avantage d'engager les Mecquois à demander la trêve et de prévenir toute tentative de mutinerie de la part des Musulmans.
Le pacte conclu avec la Mecque eut une haute portée morale. Pour la première fois depuis sa naissance, l'islamisme était en quelque sorte reconnu officiellement. Il existait donc maintenant un état musulman qui traitait de puissance à puissance avec les représentants de la plus importante cité de l'Arabie. Le Prophète n'était plus cet homme sans appui, ni défense, qu'on avait pu traquer comme un malfaiteur dans sa ville natale, il était devenu un véritable chef d'Etat, vénéré de ses sujets, redouté de ses ennemis.
Au point de vue matériel, la situation s'était singulièrement améliorée. Dans le domaine qu'ils s'étaient créé, les musulmans n'avaient plus à s'inquiéter des soucis de l'existence quotidienne ; ils pouvaient tourner toute leur activité vers le dehors,maintenant qu'ils étaient en paix avec la Mecque, et qu'aucun ennemi puissant n'était capable de les molester. Aussi profitèrent-ils du répit qui leur était
accordé pour accroître leurs richesses ; mais, comme le premier appétit était apaisé et que, s'il est utile de se faire craindre, il est dangereux de se créer des haines trop vivaces en poussant les choses à bout, ils agirent avec plus de mansuétude qu'au début. C'est ainsi qu'ils n'infligèrent plus aux juifs du Khaïbar le sort cruel qu'ils avaient fait subir aux Benou-Qoraidza. Sans doute, quand la ville de Khaïbar eut succombé sous leurs coups, ils s'emparèrent des richesses mobilières de ses habitants, mais on leur laissa leurs terres à la condition assez dure, il est vrai, d'en partager le produit avec les vainqueurs. Cet impôt de cinquante pour cent sur le revenu était d'autant plus pénible, qu'en réalité, les anciens propriétaires n'étaient plus que des usufruitiers. La douceur du traitement était donc tout à fait relative. Tout, d'ailleurs, devait réussir à Mahomet, depuis qu'il n'avait plus à craindre l'hostilité ouverte des Mecquois. Il se sentit dès lors maître du présent et assuré de l'avenir. Il en donna la preuve manifeste en envoyant des députations aux souverains dont les États confinaient à l'Arabie. Le monarque persan, Kosrou Perwis, et l'empereur des Grecs, Héraclius furent sans doute quelque peu surpris en recevant une invitation à embrasser l'islamisme, religion dont à ce moment, ils ne soupçonnaient même pas l'existence. Pourtant, ce qui les étonna plus encore, ce fut ce qu'ils entendirent raconter de la vénération dont jouissait le nouveau prophète-
Cette démarche eut, malgré tout, un eflet moral considérable. Elle faisait de Mahomet le représentant officiel de TArabie, aussi bien aux yeux des nations étrangères qu'aux yeux des Arabes euxmêmes. Point n'était besoin qu'il le fût en réalité, du moment que tout le monde lui attribuait ce rôle. Du reste, la plupart des princes étrangers firent un accueil convenable aux députés envoyés par le Prophète et un des princes arabes, celui de la province de Bahreïn, consentit à embrasser l'islamisme .
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, en l'an 6 de Thégire, les musulmans n'avaient pas réussi à accomplir, comme ils le désiraient, le pèlerinage de la Mecque. En l'an 7 ils furent plus heureux. Mahomet, entouré d'un certain nombre de ses compagnons fidèles, put enfin faire aux Lieux-Saints la visite que la religion musulmane a rendue obligatoire. La cérémonie, accomplie avec tous les rites qu'elle comportait, fournit au Prophète une heureuse occasion de montrer à ses concitoyens l'espèce de culte dont il étail l'objet de la part des musulmans. Ce spectacle frappa vivement l'esprit des Mecquois ; il amena bon nombre de conversions et ébranla fortement les convictions de ceux qui étaient restés attachés à l'ancien paganisme. L'idole vivante allait bientôt détrôner les dieux inertes.
Bien que le temple de la Kaaba fut encore consacré au culte des idoles, il était resté, aux yeux de Mahomet le temple saint par excellence. Il se rendait
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bien compte aussi que la Mecque serait toujours la capitale reliji^ieuse de l'Arabie, et que tous les efforts qu'il ferait pour lui arracher ce titre, seraient absolu ment vaina. L'essai de pèlerinage tenté l'année précédente et celui qu'il venait d'accomplir étaient les preuves manifestes de ces sentiments. Dans ces conditions, il devenait donc indispensable de faire disparaître les faux dieu^ de la place qu'ils occupaient^ el un seul moyen permettait d'atteindre ce but, c'était la conquête de la Mecque, conquête qui simposait plus que jamais, maintenant qu'un des rites de la nouvelle religion avait été pratiqué dans le temple antique et vénéré de la Kaaba.
Si rexpédition contre la Mecque et la prise de cette ville par les musulmans n'eut eu lieu qu'en l'an 8 de Thegîre, il semble bien que le projet de s'en emparer remontait à deux années en arrière. En 1 an 6, Matiomet n'avait avec lui que 1400 hommes et ce n'était pas avec des forces aussi minimes qu'il pouvait tenter une attaque ouverte contre une ville aussi forte et aussi peuplée que l'était la Mecque. Mais rien ne lui interdisait l'espoir, une fois introduit dans Ja place pour y faire le pèlerinage, de trouver quelque occasion de susciter un mouvement d'opinion en sa faveur, et alors ses 1400 hommes lui auraient permis un coup de main heureux.
n est vrai que, à cette époque, Mahomet ne fit part du dessein de conquérir la Mecque à aucun de ses compagnons, Mais le serment volontaire qu'il fît pré-
ter, comme on Ta vu plus haut, à tous ceux qui l'accompagnaient, ne s'explique guère autrement que par l'éventualité présumée d'un acte auquel les musulmans les plus fervents auraient hésité à prendre part. C'était, en effet, un véritable sacrilège aux yeux de tous les Arabes que de verser le sang en combattant sur le territoire de la Mecque. De temps immémorial, il était de tradition de considérer cette ville et ses alentours immédiats comme une terre sacrée, une manière d'asile inviolable, en sorte que nul ne s'y croyait en droit de répandre le sang de son prochain sans se mettre pour ainsi dire hors la loi. Les circonstances avaient permis cette fois d'épargner aux musulmans l'horreur que devait leur produire une semblable profanation, mais on avait certainement voulu les préparer à ne point reculer devant une pareille énormité si le besoin s'en étaii fait sentir.
Précédemment déjà Mahomet avait revendiqué en sa qualité de Prophète le privilège de se soustraire en certains cas à la loi commune. Rien, en principe, ne l'empêchait donc de se retrancher derrière ce caractère particulier pour enfreindre les préjugés les plus respectés et oser, par exemple, livrer bataille sur le sol même de la Mecque. Pourtant la violation flagrante d'uoe tradition, admise par tous les Arabes de la Péninsule, lui parut une chose si grave qu'il hésita à s'en rendre coupable de sa propre autorité. Il attendit donc pour se décider que Dieu lui eût ac-
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cordé une autorisation toute spéciale et pour une fois seulement, de violer la loi coutumièrequi interdisait tout combat sur le territoire sacré.
Une attaque contre une tribu alliée au Prophète, attaque à laquelle prirent part quelques Qoréichites fouroit un prétexte plausible pour rompre la trêve conclue avec les Mecquois. Mahomet n'eut garde de laisser échapper Toccasion qui se présentait et Texpédition contre la Mecque fut aussitôt décidée et bientôt exécutée. Au nombre d'environ 10.000 hommes, les musulmans, la conscience rassurée par l'auîorisation divine, marchèrent résolument sur la Mecque et y pénétrèrent sans rencontrer de résistance sérieuse, car il n'y eut, en réalité, qu'une simple bagarre dans laquelle succombèrent seulement deux musulmans et vingt-huit Mecquois infidèles.
La facilité avec laquelle s'exécuta cette conquête ou, pour mieux dire, la reddition de la place, doit être attribuée sans doute en partie aux intelligences que Mahomet avait entretenues avec un certain nombre de ses concitoyens, mais il y a lieu de croire aussi que la stupeur éprouvée par les habitants à la vue du sacrilège qu'on osait commettre, ne fut pas étrangère à l'événement. Nul n'avait pu supposer un seul instant qu'on eût le courage de se rendre coupable d'une telle monstruosité.
La prise de la Mecque assura le triomphe définitif de rislamisme en même temps qu'elle marqua la chute irrémédiable de l'idolâtrie en Arabie. Le pre-
mier soin du Prophète fut de faire enlever et détruire toutes les idoles qui encombraient le temple de la Kaaba et, pour éviter à jamais un retour au culte des idoles, il ordonna qu'à l'avenir nulle représentation figurée, image ou statue ne trouvât place soit dans le temple vénéré consacré désormais au culte du dieu unique, soit dans une quelconque des mosquées bâties pour les musulmans. Il est possible, probable même, que l'art a perdu quelques chefs-d'œuvre à cette proscription des images et des statues, mais la religion musulmane y a sûrement gagné.
En conservant à la Kaaba son caractère sacré pour en faire la mosquée sainte du monde musulman, Mahomet agit fort habilement. Il s'attirait les sympathies des Mecquois en maintenant ainsi à leur ville le titre de capitale religieuse que Médine avait été sur le point de lui enlever. Le pèlerinage au temple de la Kaaba devint, en efiet, une des cinq grandes prescriptions de l'islamisme, et tout musulman dut, pour faire sa prière, tourner son visage du côté de la Mecque en quelque point du globe qu'il se trouvât.
En revanche, Médine eut d'abord l'honneur de continuer d'être la résidence du Prophète et plus tard, d'être le lieu de sa sépulture. Reconnaissaùt du service que les Médinois lui avaient rendu au moment du danger, Mahomet renonça, en effet, à s'installer à la Mecque malgré tous les avantages in-
JBhanui^^
contestables qu'un séjour dans cette ville lui aurait procurés. Il n'y retourna même plus qu'une seule fois pour accomplir le pèlerinage dit pèlerinage d'adieu. Grâce à cette sorte de partage de faveurs, Tislamisme se trouve avoir deux villes saintes : la Mecque et Médine.
S*il ne se fixa pas à la Mecque, Mahomet cependant y demeura quelque temps et profita de ce séjour dans cette ville pour retirer de sa victoire tou** les avantages qu'elle comportait. Il fit rayonner ses troupes aux alentours de la place et obtint, sans employer la force, un certain nombre de conversions. Puis, comme les habitants de la petite ville de Honaïn, voisine de la Mecque, lui avaient déclaré la gaerre, il marcha contre eux avec tous les musulmans appuyés par des contingents mecquois et leur livra un rude combat qui faillit avoir pour lui une issue fatale, une partie des musulmans ayant lâché pied à un moment donné. Pour réparer ce demiéchec, il poursuivit Tennemi qui s'était réfugié à Thaïef et fit le siège de cette ville contre laquelle il devait nourrir une certaine haine, car elle avait refusé de lui servir d'asile tout au début de sa mission.
La prise de Thaïef permit de faire de grandes largesses aux auxiliaires mecquois qui avaient pris part à cette expédition. Eux seuls reçurent tout un riche butin, ce qui fit quelque peu murmurer les Ansâr. Ceux ci, en effet, peu familiers avec les hautes vues
politiques de leur chef, ne comprenaient pas qu'on .donnât une aussi grande récompense à des gens qui étaient encore idolâtres et dont on espérait seulement la conversion à l'islamisme. Les récriminations furent très vives ; quelques protestations prirent une forme véritablement insolente et, comme le chef des hérétiques, dits Kharedjites, était le des cèndant d'un de ces protestataires, il est permis de supposer que le mécontentement des Ansâr ne fut pas calmé par les éloges que Mahomet leur adressa en cette circonstance.
Vers le milieu de Tannée suivante, Tan 9 de l'hégire, l'islamisme inaugurait pour ainsi dire cette longue série d'expéditions lointaines qui devaient porter de tous les côtés du globe la domination des vrais croyants. A vrai dire, ce n'était guère encore qu'un îprélude, mais il était bien caractéristique. Mahomet dirigea lui-même cette campagne à la suite de laquelle les gens de Tebouk durent lui payer tribut. Or, Tebouk était au pouvoir de chefs grecs, sujets de l'empereur Héraclius. C'était dpnc, en vérité, la guerre déclarée à un grand empire par un chef d'état qui ne disposait, à cette époque, de guère plus de 30.000 hommes. Pour risquer une pareille aventuré il fallait vraiment une grande foi dans l'avenir.
A la fin de l'an 9 de l'hégire, Abou-Bekr, père d'Aïcha, une des femmes du Prophète, fut chargé de conduire les musulmans au pèlerinage de la Mecque.
Ali, le cousin et le gendre de Mahomet, fut très froissé de n'avoir pas été choisi pour remplir cette haute mission. Pour ménager la susceptibilité de son gendre, sans cependant revenir sur sa décision, Mahomet eut recours à un compromis; il chargea Ali de lire certains versets de la Sourate El-Barat et d'annoncer aux fidèles quelques petites réformes relatives aux cérémonies du pèlerinage. Cette sorte d'amoindrissement aux fonctions dont il était revêtu en cette circonstance froissa Abou-Bekr à son tour et un conflit fut sur le point d'éclater entre ces deux futurs califes orthodoxes. Ce fait montre assez que les rivalités qui éclatèrent plus tard entre les premiers chefs musulmans n'avaient pas attendu pour se faire jour que le Prophète ne fût plus là.
Ce fut sans doute pour éviter une nouvelle cause de discussion parmi son entourage qu'en l'an 10, Mahomet se décida à diriger le pèlerinage, le dernier qu'il effectua et qui, pour cette raison, est appelé le pèlerinage d'adieu. Peut-être, cependant, sentait-il sa fin prochaine et voulait-il une dernière fois revoir sa ville natale. Quoi qu'il en soit, au cours de cette cérémonie solennelle, Mahomet demanda aux nombreux fidèles groupés autour de lui s'il avait bien rempli la mission que le ciel lui avait confié. 11 fallait être bien sûr du succès de sa prédication pour oser poser une semblable question à une foule composée d'hommes rudes, souvent violents et qui, d'habitude, ne déguisaient guère leur pensée.
Une seule protestalion eût suffi pour mettre le Prophète dans un cruel embarras.
Rien ne devait plus maintenant arrêter Télan donné à Tislamisme, ni la mort de son fondateur, ni même les graves conflits qui ne pouvaient guère manquer de surgir entre ceux qui étaient appelés à recueillir la lourde succession de chef à la fois temporel et spirituel. A ce propos, on s'est étonné que le Prophète n'eût pas clairement désigné son successeur immédiat ou tout au moins qu'il n'eût pas fixé le mode de procéder pour choisir celui qui, après lui, serait appelé à diriger les musulmans. Cependant, ejx y réfléchissant, on est conduit à reconnaître que son silence à cet égard a été encore le parti le plus sage.
Il est bien évident que le choix direct du Prophète eût porté sur l'un des quatre personnages qui furent plus tard appelés au pouvoir suprême sous le nom de califes orthodoxes. Mais qui prendre tout d'abord ? Ali, à la fois parent et allié du Prophète, était encore assez jeune et d'ailleurs il ne paraît pas avoir eu les qualités nécessaires à un homme d'Etat. C'était un rude et vaillant soldat, un homme droit et hoanéte, mais il manquait de décision. L'intransigeance d'Omar, qui fut si heureuse par la suite, aurait été à coup sûr fâcheuse au début ; elle aurait trop violemment contrasté avec la mansuétude habituelle de Mahomet toujours tolérant, même dans les circonstances les plus critiques.
Malgré un mérite réel, Abou-Bekr et Otsman étaient de bien moins grande envergure. Pourtant, comme on le sait, ce fut Abou-Bekr à qui échut la lourde tâche de succéder à Mahomet. La seule raison invoquée pour justifier ce choix c'est qu'il avait été chargé de présider la prière pendant le cours de la maladie du Prophète. Fallait-il voir dans ce fait une indication indirecte? C'est fort possible et, dans ce cas, deux considérations auraient pu guider Mafiomet: la première, c'est que Abou-Bekr étant son beau-père, aurait plus d'autorité sur les musulmaa^; qu'une personne qui serait complètement étrangère à la famille du Prophète ; la seconde, c'est qu'il y avait tout avantage à accentuer la différence de valeur qui séparait le fondateur de l'islamisme de son successeur immédiat.
Mahomet mourut à Médine tout au commencement de la onzième année de l'hégire, le 8 juin 632 de notre ère. Il fut enterré à Médine même où son tombeau est resté l'objet de la vénération des fidèles qui considèrent une visite à Médine comme le complément indispensable des cérémonies du pèlerinage de ia Mecque.
Peu s'en fallut que la mort du Prophète n'arrêtât tout net l'expansion de l'islamisme ou même n'amenât Ba disparition. Beaucoup de musulmans se refusèrent à croire que cet homme, l'Envoyé de Dieu, avait subi le sort commun à tous les êtres. Il leur semblait impossible que celui qu'ils considéraient
comme une émanalion de la Divinité ne fût pas remonté directement au Ciel aussitôt sa mission achevée sur la terre. Àbbas et surtout Omar soutinrent avec énergie que la mort de Mahomet était bien réelle et qu'elle ne différait en rien de celle des autres hommes. Cette affirmation, qui écartait toute idée de miracle, finitpar être acceptée et ce résultat fut sans contredit favorable à Tislamisme.
D'ailleurs, en insistant sur ce point, Abbas et Omar ne faisaient que suivre à la lettre les enseignements du Prophète et l'on évitait en outre par là une source de contestations qui n'auraient pas manqué de produire le plus funeste effet. On eût évidemment discuté sur ce fait et les incrédules auraient eu la partie belle. En effet, durant tout le cours de sa prédication, Mahomet avait vécu au grand jour, ne prenant pas la peine de dissimuler aucun de ses actes, même ceux qui étaient d'un caractère tout à fait intime. Son appartement communiquait directement avec la mosquée où, d'ordinaire, il passait la majeure partie de son temps. Sauf la nuit, il était constamment entouré d'un certain nombre de ses fidèles. A n'importe quel moment de la journée le premier musulman venu était admis en sa présence sans retard et sans formalité. On l'avait vu malade et chancelant venir prendre part à la prière et, la veille même de sa mort, il s'était encore montré pâle et défait sur le seuil de sa demeure. Enfin, chacun avait pu entendre les sanglots qui éclatèrent au mo-
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meiU où il Etvait rendu le dernier soupir la tête penchée sur Is poitrine d'Aïcha, sa compagne préférée. Soutenir^ dans ces conditions, que Mohamet était monté tlirectement au Ciel, eût été abuser étrangement de la (crédulité publique.
A aucune époque de sa vie, Mohamet n'a songé à s*atlrihuer un caractère en quelque sorte divin. Jamais il n'a cessé de déclarer hautement qu'il était un boni me de la même nature que les autres. Ce qu il li seulement proclamé en toutes circonstances, c'est que Dieu l'avait choisi pour être son porteparule riu|)rès des nouvelles générations et lui avait ainsi conllé l'office qu'avaient rempli auparavant Abjabïuii, Moïse et Jésus. Et c'est précisément parce qu'il n'était qu'un simple mortel qu'il n'avait pu être en conujîunication directe avec Dieu et qu'il avait iailu qu'unange, Tange Gabriel, lui servît d'intermédiaire pour recevoir la révélation de la parole divine. De son temps, en elïet, la croyance générale était que nul être humain ne pouvait voir Dieu, ou être en relation directe avec lui, sans être immédiatement foudroyé.
DéJM le seul fait de recevoir sans intermédiaire le message divin que lui formulait de vive voix Tauge Gabriel n'était pas sans troubler la nature humaine du Prophète de la façon la plus extraordinaire. Chaque fois qu il recevait la révélation il éprouvait une crise fort pénible. On le recouvrait à ce moment d un voiJe ou d'un manteau et durant quelques ins-
tanls il restait suffoqué, anéanti, tandis qu'une sueur abondante ruisselait sur tout son corps. Or, s'il avait voulu laisser croire qu'il était placé en dehors de la commune humanité, il eût pris garde de dissimuler ces crises aux yeux des fidèles et rien ne lui était plus facile que d'éviter d'être vu en un pareil état.
Dans sa jeunesse Mahomet était sujet à des attaques dont la nature nous est mal connue et qu'on a supposées être des attaques d'épilepsie. Si cette hypothèse est exacte, on est naturellement porté à attribuer la même origine aux troubles qui accompagnaient la révélation. Pourtant si l'on considère que ce phénomène se produisait à chaque révélation il est beaucoup plus probable qu'il provenait d'une sensibilité nerveuse excessive qui se manifestait chaque fois que le Prophète éprouvait quelque violente émotion. Et il n'est pas douteux que la révélation ait vivement impressionné Mahomet, que l'on admette qu'elle était réelle ou qu'on la croie fictive. Car il ne faut pas perdre de vue que tout l'avenir de la réforme dépendait du fond même et de la forme de ces phrases dont l'ensemble forme le Coran.
Les privilèges que Mahomet s'arrogea en sa qualité de prophète furent très peu nombreux et d'ordre tout à fait infime. La plupart n'avait guère d'autre but que de justifier quelques-unes des faiblesses inhéreutes à la nature humaine. Cependant, il faut mettre à part le privilège qu'il s'attribua en ce qui
concerne les actes de dévotion. Nul n'eut le droit de plier ou de jeûner autant que lui. Ce n'était pas pour se créer un mérite spécial qu'il agit ainsi, son unique pensée était d'empêcher les fidèles de se livrer à des praLîques de piété par trop excessives et capables de porter atteinte à leur santé. Pour lui, l'ascétisme était une véritable infirmité religieuse.
Parmi les prérogatives dont le Prophète fit usage dans un but purement profane il faut citer celle qui lui permit de posséder onze femmes légitimes à la fois. On s'explique sans peine une pareille tolérance. Aux yeux des Orientaux un grand nombre de femmes est un luxe royal et la puissance d'un prince se mesure souvent à l'importance de son harem. Il était donc tout naturel que le chef des musulmans eût sur ses sujets le même avantage que les autres souverains. En outre, avec son tempérament ardent, Mahomet sentit qu'il y aurait pour lui de très graves inconvénients à ne pas se réserver toute latitude dans ses relations matrimoniales. Il eut été, en effet, fort mal séant pour lui, soit de répudier une de ses femmes, soit de succomber à la tentation avec celle de son prochain.
Ce fut gtàce à ce privilège spécial que Mahomet évita un grave scandale à propos de la femme de son secréluire. Séduit par la beauté de cette femme que le hasard mit en sa présenée il se serait peutêtre laissé entraîner à la séduire; mais le mari, prévenu à temps et circonvenu d'ailleurs, répudia
sa femme pour lui permettre d*épouser le Prophète. Malgré cette heureuse conclusion, Taffaire parut si scabreuse aux musulmans que Mahomet jugea utile de faire justifier sa conduite par un verset du Coran.
Dans une autre circonstance le Coran intervint encore au sujet d'une des femmes du Prophète ; ce fut à l'occasion d*Aïcha, la fille d'Abou-Bekr la femme préférée de Mahomet. Resiée un jour en arrière de la caravane elle y avait été ramenée par un jeune homme, et de mauvaises langues, sans doute, Pavaient accusée d'avoir trompé son mari.*Le Coran la lava de cette accusation. Ici, à la vérité, Mahomet ne pouvait en aucune façon être coupable, mais en Arabie comme ailleurs on a de tout temps fait delà faute de la femme une honte pour le mari suivant un procédé fréquent qu'on pourrait appeler la justice répercussive.
A part le nombre de ses femmes, qu'on peut à la rigueur appeler un luxe, Mahomet vécut avec la plus extrêlne simplicité. Son existence était en tout semblable à celle des fidèles qui l'entouraient ; il ne se distinguait d'eux ni par ses vêtements, ni par son train de vie. Souvent même, tout au début de sa prédication, le strict nécessaire lui fît défaut. Le plus souvent quelques dattes et de Teau composaient son menu ordinaire, et parfois il en fut réduit à serrer sa ceinture pour calmer les tourments de son estomac .
Maints hadits font foi de la détresse qui régna à
certains moments, dans la maison du Prophète. Un d*eux, entre autres, nous apprend qu'un jour, Aïcha voulut Eaire l'aumône à une pauvre femme arabe qui venait mendier avec sa fille. Elle eût beau chercher dans tous les coins, elle ne trouva qu'une seule datte qu'elle offrit aussitôt. Et, détail bien caractéristique, le hadits ajoute que la pauvresse partagea hâtivement cette unique datte avec son entant. Faire un repas avec une demi-datte, c*était sans doute chose assez rare, mais non pas aussi extraordinaire que nous*pouvons le croire et rien ne nous dit si ce jour-là, Mahomet put se procurer même une demidatte pour caliuer sa faim.
11 faut ajouter que le Prophète était d'une générosité excessive; il distribuait à tout venant ce qu'il possédait, sans s'inquiéter des privations que ses libéralités allaient imposer à lui et aux siens. En cela, il agissait à la Eaçon de toute l'aristocratie arabe, où la générosité même prodigue, était en grand honneur. Du reste, ainsi qu'on le verra plus loin, l'aumône est devenue chez les musulmans une véritable obligalion impérieuse, à laquelle nul ne songe à se soustraire. Aujourd'hui encore, partout où Tislamîsme est professé, la charité envers ses semblables peu favorisés du sort, est restée en pratique dans toutes les classes de la société. Sur ce point, comme sur tous les autres, l'idéal de tout musulman est de modeler sa conduite sur celle du Prophèfe.
Mahomet épousa successivement quinze femmes, mais il n'en eut jamais plus de onze à la fois. S'il est exact, ainsi qu'on l'assure, qu'il ne consomma le mariage qu^avec onze d^entre elles, on est en droit de croire qu'il était porté à avoir un véritable harem, plutôt par le désir de suivre les usages des chefs d'États que pa r son appétit charnel. Il eut en tout neuf enfants, cinq garçons et quatre filles. Sauf un garçon, Ibrahim, qu'il eut de sa concubine Maria, tous les autres étaient issus de Khadidja, sa première femme. Tous ses enfants mâles moururent en bas âge et de ses quatre filles, une seule, Fatima, mariée à Ali, laissa une postérité mâle qui perpétua sa lignée^
Tous les descendants issus de la postérité mâle de Fatima, constituent une sorte de noblesse dont les membres appelés Seyyid en Arabie, sont plus connus ailleurs sous le nom de chérif. En tous pays musulmans, les chérifs sont vénérés des fidèles ou tout au moins jouissent d'une très grande considération dont ils tirent un profit matériel et moral. Certains d'entre eux ont réussi à fonder des dynasties royales. La qualité de chérif s'établit souvent par acte notarié. La scrupuleuse exactitude des généalogies qui figurent dans ces actes notariés ne résisterait pas toujours à un examen critique un peu rigoureux. Les femmes ne sont pas exclues de cette sorte de noblesse, mais elles ne la transmettent pas à leurs diescendants.
Les faits se sont chargés de démontrer que l'absence d'héritier mâle direct du Prophète, n'avait en aucune façon nui au succès de son œuvre. H est presque aussi certain qu'un fils, arrivé à l'âge d'homme au moment où le fondateur de Tislamisme venait de descendre dans la tombe, aurait été, pour la religion naissante, plutôt une cause d'embarras et d'affaiblissement, qu'un élément de succès.
En admettant que ce fils eût hérité des vertus de son père, tous ceux qui, consciemment ou non, aspiraient à prendre la direction du mouvement religieux et national de l'Arabie, auraient certainement déployé moins de zèle et d'ardeur, s'ils avaient eu la certitude de ne jamais parvenir au pouvoir suprême. Et si ce fils avait été un homme.faible d'esprit ou un débauché, la religion elle-même aurait couru les plus grands dangers. Il est donc fort heureux pour la fortune de l'islamisme, qu'il n'ait pas été livré aux hasards de l'hérédité. On ne conçoit du reste pas, que dans n'importe quelles conditions autres que celles dans lesquelles il s'est trouvé, il aurait pu se développer avec une rapidité aussi vertigineuse.
Mahomet était un esprit admirablement équilibré ; il voyait les choses telles qu'elles étaient, de même qu'il appréciait les hommes à leur juste, valeur. Il n'avait d'enthou§iasme irréfléchi que pour Dieu. On retrouve dans la religion qu'il a prêchée, ces deux
caractères de son esprit : Sa conception de Dieu est aussi haute que possible, tandis que les pratiques de la religion sont pour la plupart fort réalistes.
Telle est, en raccourci et à peine esquissée à grands traits, la vie de cet homme extraordinaire. Son nom est universellement connu dans le monde civilisé et chaque jour, à plusieurs reprises, deux cent millions de croyants proclament qu'il est l'envoyé de Dieu. Orphelin, sans appui, sans autre moyen d'action que sa parole ardente, il a su faire pénétrer dans l'âme de ses concitoyens, une conviction si profonde et une foi si vive, qu'aucun d'eux n'a hésité à faire au besoin, le sacrifice de sa vie à la nouvelle croyance. L'élan donné était tel, qu'en moins d'un siècle, l'islamisme avait débordé de toutes parts hors de l'Arabie et était devenue la religion des peuples les plus divers des bords du Gange aux rives de l'océan Atlantique. Ni le schisme Chiite, ni les invasions des hordes tartares ou mongoles, ni les croisades des Francs, n'ont réussi à renverser ce colossal édifice ; tout au plus est-on arrivé à en ralentir le développement et à. empêcher qu'il ne vint à couvrir la terre tout entière.
La parole magique qui a opéré cette prodigieuse révolution dans tant de consciences, c'est le texte du Coran dont il va être parlé dans le chapitre qui suit.