‹ L'Islande et l'archipel des FærœerChapitre 46 sur 53 · Voici le nombre de kilomètres qu'aurait le câble · texte numérisé non relu

Voici le nombre de kilomètres qu'aurait le câble

D'Kcosse aux Fœrœer 402 kilom.

Des Fœrœer en Islande 363 —

D'Islande au Groenland 884 —

Du Groenland au Labrador. 965 —

2814 kilom.

Les mers du Nord, qui sont extraordinairement prolifiques, offrent d*incalculables richesses, qui restent souvent infructueuses faute de rapides communications....

La baie, qui est le meilleur mouillage de la région, fait suite à une vallée profonde encaissée par les chaînons latéraux des montagnes principales de Tîle, dont le plus haut sommet est le Skolingsfield (je lui ai trouvé 770 mètres d'altitude). Un torrent, qui atteint parfois des proportions considérables à la suite des grandes pluies ou de la fonte des neiges, traverse la vallée; son lit, très accidenté, est brisé par de nombreuses cascades d'un aspect fort pittoresque, La plus grandiose, que je photographiai, n'est située qu'à une centaine de pas au-dessus du village.

Dans une de mes promenades, je remontai le cours de cette rivière et j'arrivai entre deux murailles naturelles d'un aspect imposant et tapissées d'une végétation étrangement vigoureuse pour une pareille latitude. Les sédum, les saxifrages, le cochléaria formaient de splendides touffes sur les parois du ravin.

Celle serre faeroïenne mérite une escalade, et, comme pour la trouver il n'y a qu'à suivre les rives du torrent, je la recommande aux voyageurs.

Chaque pays possède un animal providentiel qui frappe au premier abord ; ou, pour mieux dire, un animal donné s'associe presque toujours intimement à l'existence ou à la description de la vie d'un peuple. Pour l'Islandais, c'est le faucon ; [>our les républiques du sud de l'Amérique, le lama ; pour le Lapon, le renne ; pour les Esquimaux, le chien ou le phoque, etc., etc.; aux Faerœer, c'est un mammifère marin qui joue ce rôle, c'est lui qui se retrouve dans les légendes et qui décore les outils, les meubles, comme on le voit sur le couteau reproduit page 375.

Dans le pays on le connaît sous le nom de grindehval, et rapj)arition d'une troupe de ces dauphins est une* bonne fortune pour tout l'archipel. Ce genre de cétacé se nomme soienlifiquement Delphinus glofnceps ou Globicephalus;

LE IlETOUn 37S

vulgairement, épaulard '. 11 est une saison où il vient en grandes bandes, en septembre généralement, et aloi's la rade si calme de Weslmanshavn présente le spectacle le plus animé, le plus singulier qni se puisse imaginer.

Des femmes, des enfants s'en vont, comme s'ils étaient subitement devenus fous de joie, crier à travers le village : « Grindehvall Grindehval! (le dauphin! le dauphin I) >. A celle joyeuse nouvelle , toules les yawh se préparent, les autorités accourent aussi, mettent en onire de eombat, et les batpaiix, voiles déployées ou avi- " rons parés , s'avanoeul en colonne serrée. Les dauphins .

surpris, veulent fuir; mais, comme une coliorle vigilante forme vile un grand demi-cercle du côté de la pleine mer, ils sont forcés de nager vers le fond de la haie. Dans ce moment-là les pi>cheurs se rapprochent el les pauvres hé te-i prises enire la ter e et les ha que , , , ,

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]ûrei* à la surface, elles reparaissent bientôt. Alors le carnage commence : on ne voit plus que pieux, morceaux de fer, pointes acérées et harpons, fracassant des crânes, crevant des yeux, pénétrant des chairs palpitantes.

Les hommes, grisés par la vue du sang, frappent, égorgent, tuent; la mer devient littéralement rouge, et cette scène horrible à voir ne se termine qu'après la mort de toutes les baleines, qui se comptent souvent par centaines.

Mieux que ma description, le dessin ci-contre donnera une idée exacte de ce que les Anglais nomment le Whale hunting in Westmanshavn hay.

Quand le partage est achevé, les animaux sont dépouillés et dépecés; on conserve la peau, qui sert à faire de solides courroies ; la chair, d'un goût de viande grasse de bœuf, est mangée fraîche ou salée ; le lard est converti en huile, et la vessie préparée sert de vase pour la contenir. La première fois que je me promenai dans Thorshavn, je fus très intrigué par la vue de grandes outres jaunâtres suspendues au-devant de plusieurs magasins : c'étaient les vessies à huile de grindehval.

Dans un opuscule intitulé Grindefangst^ ^ui me fut donné par son auteur, M. le sysselmand (maire) Millier, je trouvai des détails très précis sur la répartition de ces dauphins, qui représentent chaque année une valeur de 180 000 francs.

Un dixième du bénéfice est d'abord prélevé pour en faire trois parts : l'une pour l'Église, l'autre pour les prêtres, la troisième pour la couronne danoise. Sur les neuf dixièmes qui restent, un pour cent est réservé aux écoles, un pour cent aussi aux pauvres, le reste est partagé. Chacun dans la famille du pécheur, y compris l'enfant, obtient sa part d'après la loi. « Moi-même, me disait le maire, j'aurais eu ma portion si, au lieu de rester sur le rivage, j'avais voulu assommer quelques-uns des dauphins que je vis prendre au mois de juin. »

Mais ce n'est qu'en septembre que l'on peut assister au grand carnage, et, chose curieuse, cet animal «n'arrive en

troupes que par les temps de brume et à là suite d'un orage. Si je ne pus voir une pêche aussi complète que je l'aurais désiré, en revanche je ne regrettai pas de me trouver dans les îles au mois de juin, car c'est la saison où les dénicheurs d'oiseaux opèrent.

La faune ornithologique est d'une telle richesse dans le nord de Stromo et d'Ostero que c'est par millions que l'on voit les oiseaux couvrir les falaises ou les rochers. Puffins *, pingouins, guillemots, goélands, pétrels, plongeons, cormorans, se donnent rendez-vous sur ces rivages, et, au premier coup de fusil que je tirai, l'air fut littéralement obscurci par la bande s'envolant effarouchée. Le mot de Léonidas : « Tant mieux, nous combattrons à l'ombre », était absolument à répéter. Avec cela c'était un tapage, un bruissement d'ailes, des cris si assourdissants que nous ne nous entendions plus parler, le docteur Ringberg et moi. L'effroi dura peu; quand j'eus ramassé les victimes destinées au Muséum de Paris, les oiseaux reprirent leurs places respectives.

D'une manière générale, j'observai que sur le bord de la mer se tenaient de préférence les cormorans lustrés, toujours en mouvement ; au-dessus d'eux et sur les premières assises rocheuses se cramponnent en rangs disciplinés les

l.Afin d'éviter au lecteur des recherches ennuyeuses, je donne ici les noms latins et la caractéristique de tous ces oiseaux :

Puffin, Puffinus yl7i^/o/'i«w. (Narines bien séparées par une large cloison.)

Pingouins, Alcidx. (Cotte famille comprend VAlca impennis, disparu, VAlca torva, le Mormon arcticus ou macareux, etc.)

Guillemots, Uria. (Les plus communs dans les mers du Nord sont VUria troile et VUria grylle.)

Goélands, Laridx, (Palmipèdes rappelant par leur forme les hirondelles ou les tourterelles, Sterna et Lestris.^

Pétrels, Procellaridae, (Oiseaux des tempêtes ou véritables oiseaux pélagiques. Les puffins sont des pétrels.)

Plongeons, Colymbidx, (Habitent l'Océan, mais pondent dans les lacs.) J'ai tué au pied des falaises le C arcticus et i\Q\\\ podiceps.

Cormorans, G?'flrcw/M5. (Doigts longs, armés de fortes griffes.)

«^uillemols, les pingouins, les goéhnds, les pélrels et les puflins; d'une façon absolue, les cormorans occupent donc toujours la partie la plus déclive, et les puffins terminent ce congrès volatil. Le peu de falaise qui n'est pas occupé disj)araît sous l'amoncellement séculaire du guano blanc produit par de pareilles légions.

Les Fa^roïens, on le sait, sont d'intrépides dénicheurs ; pour atteindre les œufs, ils se font attacher par une corde et suspendre au-dessus de l'abîme effrayant ; leur dextérité est vraiment surprenante. Parfois ils sont obhgés de placer leurs pieds contre l'aiguille d'une falaise et de se lancer au loin pour retomber près d*une cavité qu'ils supposent contenir des nids.

Si les oiseaux oht pondu dans des grottes profondes, ils y entrent, se délivrent de la corde, la tixent à un quartier de roc, ramènent leur proie et reprennent ensuite leur dangereux posle aérien. La chasse terminée, on les hisse, et ils remonlent souvent blessés ou cruellement contusionnés par 1(^ frottement des as|)érités. Si, par accident, il advient que le c?d)le s'accroche h une pierre, les malheureux restent suspendus entre ciel et terre sans pouvoir ni remonter ni descendre.

De [dus, les grands stercoraires, tels que parasites, pomarins, catarractes, défendent énergiquement leurs œufs et cherchent à crever les yeux du ravisseur. J'avais lu que, p(Mir s(» garer de ces légitimes attaques, les chasseurs attachaient à leurs chapeaux un couteau aigu, sur la pointe du(juel les oiseaux venaient se faire tuer. Comme je n'ai jamais pu, non seulement contrôler le fait de visu, mais encore me h; faire affirmer sérieusement j)ar un F<eroïen, y} crois bien qu'il faut mettre l'assertion au même rang que [o reste des fables débitées à plaisir sur ce pays.

Les curieux fuglebjerg (rochers à oiseaux) visités, nous l>oussâmes une pointe jusqu'au village d'Eide, au nordouest d'Oslen") : les maisons s'étagenl gentiment au pied d'une ravissante colline, et nous obtînmes une excellente ]»hotographie des habitants réunis pour la fenaison sur leurs prairies. Puis, reprenant une seconde fois le chenal de

LE KEtOUK 383

Westmanshavnfjord, nous revînmes coucher chez notre si hospitalier confrère.

Les deux premiers jours, nous allâmes à pied jusqu'à Kollefjord en passant par Qvivig ; on ne se sert jamais de poneys, parce que les proportions de cet animal sont encore plus réduites aux Faîrœer qu'en Islande; on ne l'utiHse guère, vu sa faiblesse, que pour transporter les carrés de tourbe séchée, du. champ d'extraction à la demeure. Autant les voyages maritimes sont chers, autant il est à bon marché de parcourir les îles en alpiniste. Il suffit de prendre un guide, qui, moyennant trois couronnes par jour, vous conduira et portera votre sac ou votre valise.

Nous en louâmes deux, parce que nous avions deux valises à porter. J'ai en effet oublié de dire qu'un jeune officier suédois, M. le capitaine Blum, avait tenu à m'accompagner dans cette excursion à travers la grande Stromo.

Nous ne partîmes qu'à quatre heures et par une pluie fine abominable ; pour éviter un long détour, nous avions traversé en canot le fjord de Weslmanshavn, et dès le bord gauche la pente s'élève brusquement pour aboutir aux montagnes, qui forment ce que l'on appelle le Nez {nœssen). Je ne saurais dire jusqu'à quel point ces promenades procurent des sensations nouvelles et très particulières à la région !

Le silence de mort qui règne sur ces sommets dénudés, le flou indistinct qui noie tous les reliefs, les montagnards qui vous, accompagnent sans jamais ouvrir la bouche, tout rappelle les vieilles peintures de la barque à Caron glissant sur une rivière tranquille, qu'entourent de même des rives perdues dans la vapeur....

Ces guides portent toujours leur fardeau d'une façon originale :

Ils attachent tout à l'extrémité de deux courroies de cuir qui se rejoignent sur le front, tandis que le dos soutient le bagage : comme les bœufs, c'est de la tête qu'ils tirent.

Nous gravissons ainsi pendant une heure un massif assez escarpé, puis bientôt, et lorsque le soir eut dissipé le brouiU lard, le village de Qvivi<; nous apparu! charmant au fond

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(l'une baie que les cartes danoises appellent Solitude. Nous descendîmes rapidement la pente abrupte, qui, gigantesque éclio, répercute lugubrement le murmure uniforme des flots se brisant sur le roc, et nous arrivâmes dans l'unique rue, où de bonnes et franches physionomies émergeant de cliaque porte jetaient sur mms des regards à la fois curieux et affables.

L'église du hameau est très coquette avec ses murs et son clocher de bois peints en blanc, tandis que le toit de chaume est bariolé de la couleur des renoncules et des marguerites, jetant sur le vert gazon leurs riches teintes jaunes et blanc pourpré.

Près de l'église se trouve la maismi du pasteur, M. Dabi, pour lequel nous avions une lettre de recommandation.

A i>eine a-t-il lu notre nom qu'il nous demande d'entrer chez lui, nous présente à sa jeune et charmante femme, que nous aurions prise pour une demoiselle, tant sa physionomie était celle d'une adolescente de quinze ans, et l)ientôt, phénomène caractéristique de l'hospitaHlé du Nord, il nous semble que nous nous connaissons déjà depuis plusieurs années.

Je n'ai jamais pu me défendre d'un sentiment de surprise en pénétrant dans la demeure d'un ministre luthérien.

Accoutumés, comme nous le sommes chez nous, à associer l'idée de curé à celle de célibataire, il m'a toujours paru étrange de voir un brave et digne prêtre me deman(îer la permission d'introduire Madame et bébé : car une belle petite fille d'un an, forte comme le sont en général les enfants de l'archipel, nous adressait des baisers du fond de la l)erceuse où elle était enfouie sous des monceaux de jouets.

Mme Dahl parlait un peu le français, et nous ne tardâmes guère à nous amuser beaucoup en nous rectifiant réciproquement nos prononciations.

Chaque langue possède toujours un certain nombre de sons que l'étranger n'attrape, si j'ose me permettre cette e\[)ression, qu'avec difficulté. Pour elle c'était notre r, et pour moi le fameux h danois, (pii se j)r(ui()nc(: han: mais

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ce hau^ plus difficile que le ch allemand, s'extrait du fond du gosier, et du gosier seul.

Le dîner fut absolument semblable à celui que je trouvai toujours chez les notables de l'intérieur de l'Islande. C'est dire qu'il fut aussi frugal que possible. Quelques œufs à la coque, un peu de pain noir sans levain et couvert de beurre, de la morue en abondance, voilà ce qui constitue un repas de luxe chez ces pauvres déshérités de la nature. Pour fêter l'hôte, on donne quelques petits verres de vin importé d'Espagne ou de Portugal ; je n'ai jamais rencontré rien qui rappelât le bordeaux.

La soirée s'acheva dans une salle qui contenait une bibliothèque assez importante, et M. le pasteur me sembla très fier de me montrer une bible hébraïque qu'il lisait couramment.

Ensuite il m'expliqua qu'on remarque dans toute la population un grand fond de piété. Les hommes aussi bien que les femmes accomplissent avec exactitude leurs devoirs religieux : partant il avait fort affaire. Pour sa part, il ne dessert pas moins de six églises, disséminées sur Stromô et les îles environnantes. Comme le pauvre docteur Effersô, il s'expose fréquemment à la mort pour aller donner aux fidèles des baers éloignés la consolation des paroles évangéliques ; souvent il doit, en attendant que la Curie des ouragans cesse de soulever les sunds, vivre de la vie des pêcheurs indigents et partager leur misérable lit. Jadis il fallait que les parents vinssent de loin lui présenter les enfants pour le baptême; mais, comme il arrivait souvent que la frêle créature ne pouvait supporter les fatigues de la barque, il préfère payer de sa personne et aller à eux.

Ajoutez à cela qu'il est Danois, qu'il a pris ses grades à l'université de Copenhague, que dans sa maisonnette il doit parfois se trouver hanté par le souvenir de la patrie et d'une moins monotone existence, et vous admirerez la résignation dont il fait preuve en restant sur sa grève perdue.

Mais il me dit avec enthousiasme toute la satisfaction que lui donnent ses paroissiens par la pureté de leurs mœurs

or

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et la douceur de leur caractère. Jamais de querelles ni de ces duels sauvages comme nous en avons vu chez leurs frères Scandinaves de Bergen en Norvège, duels où les deux combattants, s'assignant pour tout espace une peau de bœuf, en s'attachant Tun à Tautre, se lardent de tolleknive (couteau spécial aux pêcheurs) ! Les annales judiciaires de son district se font remarquer par l'absence complète de meurtres. Pas d'enfants naturels, bien que les domestiques des deux sexes vivent dans une dangereuse promiscuité. Si, chose rare, une jeune fille s'est laissé séduire, elle est toujours épousée par l'amant, et sa punition est de ne pouvoir être accompagnée au temple par les deux garçons d'honneur qui, suivant la coutume, rehaussent en pareille circonstance le mariage de la Fœroïenne qui a su rester honnête.

Rendant qu'il me faisait ainsi connaître, avec une vraie joie d'homme accomplissant un devoir sacré, sa vie et celle de ses paroissiens, sa douce et blonde compagne vint nous interrompre pour nous dire que le café du départ était versé.

Je ne pus m 'empêcher alors, les voyant tous deux si jeunes et si débordants de bonheur, d'envier leur heureux sort, et en les quittant je donnai comme version française à Mme Dabi :

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

Puis, pour chasser par une fatigue physique cette image qui me rappelait trop le foyer absent, je fis le trajet fusil sur l'épaule, et quand j'arrivai sur les bords du magnifique lac de Leinum, mon filet était plein de courlis, de pluviers dorés ou d'ortolans de neige. Maints lièvres sortaient cà et là des rochers, mais il était difficile de les tuer sans chien pour les arrêter.

Autrefois les Faerœer ne renfermaient pas de Hèvres. En 1856 le bailli Dahlerup en importa deux couples de Norvège; ils se sont tellement multipliés que pendant l'hiver dernier on en a tué deux cents. L'absence de renards. In

guerre que l'on fait aux corbeaux, ont favorisé cette grande propagation des lièvres, tandis que toutes les tentatives qu'on a faites pour introduire ces animaux dans la Terre de Glace ont échoué. Par contre, pas plus qu'en Islande, le lapin n'y peut vivre, sans doute parce qu'il éprouve trop de difficulté à se creuser un terrier dans un sol aussi rocailleux, ou peut-être également parce qu'il résiste moins bien ou froid et à l'abstinence.

De KoUefjord nous prîmes un canot jusqu'à Kalbaksfjord, puis nous poursuivîmes à pied jusqu'à Thorshavn, qui, ni plus ni moins que Reykjavik, me fit l'effet d'une grande ville en sortant de la campagne, où pendant quelque jours je n'avais vu que les cottages au toit de tourbe disséminés dans les vallées herbeuses.

Tout le personnel de l'usine de M. Osirôm était en liesse ; on célébrait l'ouverture des travaux ; on fêtait la première machine à vapeur qui va fonctionner dans l'archipel, et je ne fus pas peu surpris de tomber en plein bal masque, oui, un bal masqué aux Faerœer !

Les Anglais, déguisés en Italiens, en pierrots, etc., formaient un inimaginable contraste avec les paysans invités à la fête pour apprendre à aimer sans défiance ces étrangers qui vont bouleverser la préparation séculaire des produits de la pêche.

Bon gré mal gré, je dus aussi mettre un masque et m'associer aux divertissements, mais je choisis naturellement les danses nationales. Elles s'exécutent sans instruments de musique, au seul accompagnement de chants guerriers transmis de bouche en bouche depuis des siècles.

Hélas ! je fi^s le désespoir de mon groupe : après une heure, je n'avais pas encore réussi à lever la jambe en temps voulu.

Le lendemain, nouvelle surprise : je fus invité à un mariage. Comme la veille, je remarquai que lorqu'un danseur entonnait une strophe, les autres l'attendaient au refrain, qu'ils reprenaient ensemble.

Vers minuit (il faisait jour), l'un d'eux frappe sur le l)lancher pour avertir l'épousée qu'il est temps de dispa-

raître : mais, ainsi le veut l'usage, elle ne fait pas mine d'entendre et doit continuer à danser. Ce n'est qu'au troisième signal qu'il est convenable qu'elle pleure un peu^ recommandent les anciens, et qu'elle s'en aille; alors on CQtonne un psaume.

J'allais oublier de décrire le beau sexe : cette noce vient heureusement me permettre de réparer une omission regrettable. Les FaBroïennes ont une caractéristique remarquable : elles se ressemblent toutes. Toutes en effet ont un visage d'un ovale parfait, un nez long et élargi aux narines, des yeux bleus, plutôt pensifs et engourdis que vifs et pétillants, le teint fortement coloré et la taille solidement constituée. En général, pour coiffure, elles n'ont que leurs beaux cheveux cendrés ou dorés, qu'elles laissent flotter librement après le^ avoir séparés sur le milieu de la tête en deux longues tresses. ^

Le vêtement n'a rien d'original : c'est un mantelet de vadmel à manches courtes et presque sans taille, ce qui ne contribue pas i)eu à leur donner l'aspect disgracieux que les FaBroïennes offrent au premier abord.

Elles sont d'un caractère très doux et de mœurs très pures.

Pareilles distractions ne me laissaient cependant pas oubUer que le steamer danois Thyra était déjà en retard de huit jours et que sans lui je ne pouvais rentrer en France avant un mois. Celte pensée m'empêchait de dormir, et certain soir que je m'étais assoupi, je m'éveillai joyeux, croyant entendre la sirène du navire, quand ce n'était que le vent sifflant à travers les planches mal closes de ma chambretle. A quelle supposition s'arrêter? Thyra était-elle naufragée? Thyra était-elle bloquée par les glaces?

Huit autres jours se passèrent encore, huit autres grands jours, où malgré moi je ne faisais que grimper les coteaux à l'est de Thorshavn, guettant au loin la moindre fumée. Nouveau Robinson, j'étais captif, avec cette différence que c'était en terre civilisée. Certes elle m'est connue la rade, elles me sont connues également les crevasses du bord de

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la mer, ils me sont connus aussi les mollusques conchifères qui émaillenl les récifs et que j'étudiai pour tuer l'ennui I J'étais même en butte à une plaisanterie des jeunes citoyens qui connaissaient ma promenade journalière : à tour de rôle, ils me suivaient en me croisant, disant : « Goud dâl (bonjour!) — Goud dâ! » répondais-je civilement, et alors j'entendais de joyeux éclats de rire soulignant sans srucun doute ma prononciation, étrange pour eux, du Goud dâ!

Enfin, perdant patience, j'avisai un petit sloop nommé Synderjylland qui allait vendre une cargaison de pêche à Liverpool.

Le capitaine eut beau me prévenir du manque absolu de confortable, de la possibilité de rester un mois en mer si nous étions pris par le calme, je n'en persistai pas moins à vouloir partir avec lui, et dans les premiers jours de juillet nous croisions sur ce frêle bateau, laissant à notre gauche Naalsô (l'île de l'Aiguille), ainsi nommée parce que son extrémité sud est percée à jour par une immense caverne, creusée par l'action destructive de la mer.

Cette île, que je visitai fort en détail, n'est qu'à deux heures de Thorshavn par un temps calme et avec le courant. Elle a la forme d'une bande étroite de terre orientée du nord au sud. Son unique village, Eide, est curieusement placé à droite et à gauche d'une langue de prairie si peu large que la mer la traverse dans les grandes tempêtes.

J'admirai comment la vague mine d'année en année cette falaise resserrée, et il n'est pas difficile de prévoir le jour où le hameau sera divisé en deux parties sans que ses habitants aient eu recours à notre de Lesseps. Une montagne, unique, de 400 mètres (altitude déterminée par moi le 18 juin 1887), s'élève presque au milieu de Naalsô. L'ascension en est facile, et l'on a de son sommet une magnifique vue sur les îles du sud. A sa base existe une mine de cuivre dont le propriétaire se promet, disent les habitants, maint revenu, mais je lui conseillerais de méditer la fable dePerrette et le Pot au lait. Le métal n'y est guère abondant et ne s'y trouve qu'en minces feuilles. Les indigènes donnent

de cet état laminaire une bien curieuse explication : ce serait la montagne qui, pesant sur le filon comme un lourd rouleau, aurait ainsi passé le cuivre à la filière.

Puis Saandô apparaît, Saandô dont nous ne signalerons que rîlot solitaire de Trolhoved, sombre montagne à oiseaux, les rochers escarpés de Lille Dimon, l'île de Store Dimon, habitée par une seule famille, qui vit du produit de la vente des œufs d'oiseaux, et enfin la grande Suderô, qui termine l'archipel dans le sud. La capitale, Trangisvaag *, prend tous les ans plus d'importance ; un fort courant d'immigration, parti du nord, se dirige vers elle, et sa population a considérablement augmenté en ces dernières années. Dans la partie septentrionale de Tîle, près de Hvalbo, existe un gisement de charbon bitumineux; mais, comme combustible, il n'a que peu de valeur, et le gouvernement danois a renoncé à son exploitation. Cependant ce gisement mérite que nous nous arrêtions un instant sur sa formation, car, géologiquement parlant, elle est très intéressante.

Personnellement je n'hésite pas à croire que ces matières charbonneuses ont la même origine que celle que j'ai exposée dans plusieurs numéros de la Revue scientifique de 1886, c'est-à-dire que, contrairement aux opinions de plusieurs naturalistes anglais, elles ne sont pas dues aux résidus d'arbres ou de plantes ayant crû sur l'archipel, mais bien aux amas d'un surturbrandur analogue à celui de l'Islande. Elles sont aussi nettes que celles des terrains houillers de la Terre de Glace, avec lesquels le gisement faeroïen a certainement le plus grand rapport, sinon d'époque, du moins dans l'arrangement de ses stratifications.

On sait que l'on désigne sous le nom de surturbrandur des amoncellements de bois fossile couchés horizontalement et fortement comprimés dans des produits de déjection,

\. La baie de Trangisvaag a 3691 mètres de long sur 580 de large ; elle ne gèle jamais et donne accès aux plus grands navires.

lapilli, cendres ou tufs, formant des feuillets de 2 mètres d'épaisseur, intercalés entre des prismes de basalte.

Ils ont perdu les principes volatils des substances ligneuses et sont mats ; mais on y remarque cependant les fibres du bois ou de Técorce. Les géologues danois et anglais, comme je le dis ci-dessus, pensent que ces lignites sont les squelettes d'espèces végétales qui se développaient sur l'Islande à une période plus chaude. Mais j'ai démontré que, depuis sa découverte par les Scandinaves, le climat de la Terre de Glace n'a pas varié : partant, sa végétation est restée la même. Il n'y a donc dans le surturbrandur que des troncs d'arbres étrangers aux îles du Nord et conduits sur leurs côtes par l'action combinée des orages et du Gulf-Stream.

Or l'influence du grand courant mexicain se fait sentir dans les fjords des Fasrœer encore plus énergiquement qu'en Islande, et rien ne s'oppose à ce que la même cause ait produit les mêmes effets.

Pour bien se rendre compte du lit de charbon de l'île de Suderô, il faut examiner la falaise escarpée de Frodbôenypen; c'est une véritable section diagrammatique naturelle. On voit d'abord un lit d'anamésite d'environ 20 mètres d'épaisseur, puis 8 mètres de schistes et d'argiles bruns, enfin la couche de charbon noir de poix à cassure conchoïde et brillante. J'ai rapporté en France une certaine quantité de cette houille et j'ai constaté que la transformation en jayet était complète, puisque je n'ai plus reconnu la fibre du bois, comme en Islande. M. Stokes, ingénieur des mines en Angleterre, dit que les couches de combustible s'étendent sous une superficie de 2000 hectares et que l'on pourrait en extraire environ 14 millions de tonnes. Seuls les habitants de Qvalbô ont creusé quelques galeries, dans lesquelles ils opèrent d'une façon primitive, et la quantité de charbon obtenue ne dépasse pas cent tonnes par année *.

1. Au moment de mettre sous presse, je reçois sur la mine de charbon des renseignements très précis, qui m'apprennent qu'il y a lieu d'appeler l'attention des ingénieurs sur ce gisement, situé à trente-six heures seulement de navigation de la

La Compagnie normale de pêcheries, établie en 1887, se propose d'employer ce charbon, au lieu d'en importer d'Angleterre, comme elle le fait actuellement. Pour l'Europe, la mine n'a qu'un intérêt secondaire, à moins qu'on ne vienne à découvrir un filon plus important.

Si cependant un ingénieur désirait connaître la valeur intrinsèque de ce combustible, voici une analyse de la meilleure qualité :

Carbone 68.20

Hydrogène 5.02

Soufre 0.00

Oxygène et azote 24.30

Cendres 2.48

Tout près du village de Gaasedahl, à 430 mètres audessus du niveau de la mer, nous avons visité un autre dépôt (Gaasedahl .est un hameau situé non loin de la pointe nord-ouest de l'ile de Vaago, et la mine en est éloignée d'environ 6 kilomètres). Elle renferme trois petites couches d'une houille bien plus cassante que celle du grand dépôt de la vallée de Trangisvaag.

Dans les environs on i)ourra récolter de merveilleux échantillons de zéolithes, qui atteignent souvent une grosseur de plusieurs décimètres cubes. Mais c'est assez parler géologie; ici la constitution du sol est si monotone dans ses formes et son aspect, que décrire une coupe de terrain c'est les décrire toutes.

Nous n'avons plus qu'à jeter un dernier coup d'oeil sur l'admirable situation de celte ville nouvelle de Trangisvaag, ambitieuse de devenir la capitale de l'archipel, et qu'à crier : « Au revoir 1 » La ville était du reste éclairée par un de ces couchers de soleil qui n'existent pas sous les latitudes méridionales : pendant plus d'une heure, le disque embrasé s'arrêta vers l'horizon, et toutes les couleurs du prisme,

Norvège. L'Islande bride environ 30 000 tonnes, et les Fœrœer en utiliseraient 12 000.

fondues dans une douce harmonie, semblaient sortir du fjord miroitant.

A notre droite et en arrière, Skuo, Store Dimon et Lille Dimon, projetant vers les nuages leur silhouette conique,' revêtant mille formes bizarres ou fantastiques, offraient un aspect étrange; et le cachet de profonde tristesse qui est leur caractéristique fut à jamais fixé dans ma mémoire.

Dans une fente de la Montagne à oiseaux, car Store Dimon n'est pas au Ire chose, nous voyons tourbillonner des milliers de macareux {Mormon arcticus), qui se disputent les meilleures places pour le coucher. Au-dessUs de la crevasse se trouve un malheureux petit coin de verdure, au milieu duquel s'élèvent une demi-douzaine de huttes en planches couvertes de chaume ; ce sont les habitations du fermier, qui, établi sur cette île où l'on est obligé de vous hisser par une corde, s'occupe exclusivement de la capture des œufs, des plumes et de la mise en peaux des oiseaux.

Je me demande coinment une famille a pu se résoudre à vivre en un pareil lieu.

Lille Dimon (la Petite Dimon) n'a pas du tout d'habitants ; seuls quelques moutons partagent avec le monde ailé l'honneur de vivre sur ce noir roc basaltique. Lorsque les dénicheurs arrivent près de cet îlot extrêmement escarpé, le plus hardi et le plus adroit de tous y monte en enfonçant des baguettes de fer de distance en distance, sur lesquelles il pose les pieds, et continue ainsi jusqu'en haut. Il jette alors le câble qu'il a apporté, et aide ses camarades à monter. La falaise est presque partout perforée de trous ronds de 16 centimètres de diamètre : c'est justement l'ouvrage du macareux, qui les perce de son bec très fort et de ses griffes. Comme il y en a ordinairement plusieurs ensemble, on couvre l'ouverture des mailles d'un filet, où ils sont pris en voulant sortir. On y trouve aussi le grand pétrel blanc, en faeroïen filin gen, qui, étant surpris, lance de ses glandes uropygicnnes une espèce d'huile à odeur infecte.

A i)eine avions-nous vu disparaître la dernière de ces îles d'une origine ignée ancienne que nous devînmes le jouet

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des lames, qui s'acharnaient sur la coque du petit Synderjylland, menaçant de nous faire sombrer à chaque assaut. Mais le voilier tenait bon, et, quarante-huit heures après, nous arrivions, chassés par Forage, en vue des étranges récifs de Runna et de Barra.

Leur vue suffit à- me faire oublier les rudes épreuves que je venais d éprouver, et le vieux capitaine, désirant m'épargner une souffrance inutile, me déposa quelques heures après sur la barque d'un pêcheur de harengs, qui me conduisit lui-même à Slornoway, capitale des Hébrides. Là, au moins, les bateaux à vapeur ne se prennent plus dans la glace au mois de juillet!

Et enfin, lorsque pendant deux jours les arbres eurent tourbillonné en une ronde vertigineuse tout le long de la voie depuis Strome-Ferry, le plus joli point de la côte d'Ecosse, jusqu'à Paris, je me retrouvai au milieu de la douce patrie et des êtres chéris abandonnés à regret.

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