LA GUERRE DES BANNIS
(De 1660 à 1664.)
Soomo» vr àntotaràt : ~ Lei mèmn qo'aa ehap. TIII ; «t Ict préliminairei de U plupart d«t ouTraget eitét aux Soureêi dn chap. suivant.
Léger et Janavel (1) avaient été condamnés à mort. Une vingtaine de personnes devaient être envoyées aux galères, et d'autres encore étaient poursuivies pour avoir résisté aux ordres du souverain, en exerçant à Saint-Jean le culte protestant, qui y avait été interdit (2).
Les condanmés avaient pris la fuite; leur tête
(I) L'édtt qui aoodamM Jaoatel eat da 95 janvier lin. Cinquante perfonnet sont oondamnéei IQnort aree lui. Leur tète est mise k prix pour SOOdueats. Une amende de 3,000 ducati est prononcée contre les communes qui toléreraient les bannis sur leur territoire.
(9) Le 81 mai 1601 : la mesure ne fut publiée que le 10 d'aoAt dans les Vallées. (Léger dit le It, p. 97S.)
Alt mise à prix; duI n'osa les livrer; on employa la force pour s'en saisir; l'officier de justice, Perracchino, se mit à la tâte d'une troupe de soldats, qui commencèrent leurs exploits par le saccagement et le pillage. Ils allèrent raser la maison de Léger à Saint-Jean, et celle de Josué Janavel aux vignes de Luseme (I).
Le commandement du fort de LaToiur était en outre confié au comte de Bagnol, l'un des massacreurs de 1655, qui était demeuré le zélé serviteur de la Propagande.
Ses soldats commirent des excès de tout genre; ils arrêtaient les voyageurs et les dévalisaient, pillaient les maisons des Vaudois, enlevûent leurs filles et tuaient ceux qui cherchaient à réprimer ces violences.
Plusieurs de ces pauvres villageois abandonnèrent leurs demeures afin de chercher un asile plus sfiur au fond de leurs montagnes.
Les bannis qui s'y étaient réfugiés en descendirent pour défendre leurs coreligionnaires.
De Bagnol prononça les peines les plus sévères contre quiconque les recevrait. La maison de quelqu'un qui aurait seulement donné à manger à un
(1) Sa man 1669.
banni devait être rasée. Tout ce que Ton pouvait faire alors pour irriter les Yaudois semble avoir été fait. Le commandant du fort de Mirabouc suivait l'exemple 9e celui de La Tour. Le gouverneur de Luseme, dit Léger {i), était célèbre par plus de soixante meurtres commis avant le mariage du duc de Savoie, à l'occasion duquel on lui avait fait ^ce (2) ; et quant au sire de Bagnol qui, du haut de son fort, régnait sur toute la vallée, nous pouvons dire d'avance qu'il mourut sur l'échafaud convaincu de cent vingt meurtres odieux.
Que pouvaient devenir les Vallées en de pareilles mains? Quel jugement doit-on porter sur le gouvernement qui leur donnait de semblables administrateurs?
Janavel, à la tête de sa troupe de bannis, était leur seule défense. Cette troupe s'augmenta rapidement de tous les Vaudois chassés de leurs demeures. On leur enjoignit d'y rentrer sous peine de la vie et de la con-
(t) léger, p. M7.
(3) Charlet-Emmaiiael 11 tTait épouté , le 4 man 1663, Prançoiie d'Orléut, qoi moarut dix moif après. Il M remaria He 11 d'aTril 1665, aTee Jeaone de SaToie, qui mourut le 15 mars 17tl, quarante-neuf ans après
fiscation de leurs biens. Puis, sous prétexte de s'emparer des biens confisqués, les soldats étendirent partout leurs saccagements et leurs pillages. La troupe des bannis, que l'on appelait comme autrefiois gli banâitti, s'opposait à ces expéditions.
On conçoit ce qu'elle devait faire sous la conduite de Janavel 1 Chaque jour était marqué par de nouveaux exploits ; toutes les tentatives que l'on fit pour s*en emparer demeurèrent inutiles. C'est en vain qu'on ordonna aux Vaudois de déposer toutes leurs armes entre les mains des magistrats (\) et qu'on renouvela les peines portées contre les bannis (2) ; c'est en vain que, de leur cAté, les Yaudois recoururent à l'intendant de la province (3) et au souverain (4), pour obtenir la protection de la justice contre les brigandages du comte de Bagnol : il était difficile, sans être sur les lieux, d'apprécier la légitimité de leurs réclamations; on ne pouvait croire à de tels crimes, on présentait leurs plaintes comme exagérées; l'intendant répondit qu'ils eussent à rentrer dans leurs demeures
(i) Ordre du 19 décembre 1640, cité dâni lee Con/wrtiMft iMMt è Tmrin M 16M, p. M.
(9) tS janrier 1661. Léger, p. S90.
(3) 13 et M mti 1668.
(4) 96 et 30 mai 1666.
aa terme de trois jours (i) > et Charles-Emmanuel promit une enquête sur les désordres dont ils se prétendaient victimes (2). Pendant ce temps de Bagnol continuait ses extorsions et ses violences,
La Iroupe degli banditti défendait les pauvres montagnards ; mais elle ne pouvait subsister de son côté que par des contributions levées le plus souvent sur des bourgs catholiques. Janavel s'empara de plusieurs d'entre eux, en assiégea plusieurs autres (3) et rançonna les catholiques de la plaine pour soutenir les persécutés des montagnes.
D poursuivit quelquefois ses adversaires jusque dans les murailles de Luserne et de Briqueras. Il n'y avait pas de jour, dit Léger, que quelque action n'eût lieu (4) entre ses troupes aguerries et celles du marquis de Fleury ou du capitaine Pool , qui commandaient les forces de la province; ces dernières, mal-
(t) M et M Bû IMI.
(S) 31 mai 1663.
(3) Géi r&itt ne tout oonoiii qoe p«r les eontiiértmU à» VMàk dv S5 juin
(4) P. II, p. 302. Léger, si prolixe en d*aulres circonsUnces, est d*uD la" 'MM'ff»* extrême pour les faits historiques. « J^cmeit, dit*il , mitU rmcon* treê noUMêft etc. (p. 303). /• ne m'amM0rat poê à rapporUr let vicUtiret tignaléet, etc. (p. iOO).
gré ieor nombie, eurent presque toujours le dessous dans leurs luttes avec Janavei.
Le 25 mai 1663, cependant, les Vaudois furent repoussés du quartier des Malanots, qu'ils occupaient à Saint-Jean, jusque sur les collines d'Angrogne ; mais là, prenant à leur tour l'offensive, ils chargèrent si impétueusement les poursuivants, qu'ils leur firent perdre tout le terrain sur lequel ils s'étaient avancés, et les repoussèrent même fort au delà.
Dans aucune des rencontres qui eurent lieu en 1655, dit une lettre de l'époque, les Vaudois ne tuèrent un plus grand nombre d'ennemis que dans cette affaire-là.
Une autre escarmouche eut lieu le 47 de juin aux environs de La Tour. Le combat, dit une lettre du 24, dura tout le jour; et les Vaudois du haut de la vallée (4) étant arrivés sur let» lieux, sans savoir qu'on se battut, tombèrent au milieu -des ennemis et en tuèrent plusieurs sans éprouver aucune perte.
Mais comme le déploiement des forces mUîtaîres, dirigées contre les Vallées, n'avait pour but avoué que de saisir des hommes mis hors la loi par une con-
(1) Da Villar et de Bobi.
damnation judiciaire, on faisait aux Vaudois un crime de soutenir leurs défenseurs, comme s'ils s'étaient rendus coupables de favoriser des criminels. Plus d'une fois les syndics des coroipunes furent obligés de repousser toute solidarité avec la troupe degli banditti.
Le 25 juin (1663) le duc de Savoie, voulant jeter les Vaudois dans l'admiration pour ses bontés inespérées (I), rendit un long édit qui, sous prétexte de pacifier les Vallées, leur ordonnait à tous de prendre les armes pour faire la guerre aux bannis. Deux cent soixante hommes, tirés des différentes conmiunes (2), devront, dit*il, se réunir au Cbiabas en face de La Tour et y attendre les ordres du commandant de Briqueras. En outre, chaque commune donnera un otage en garantie de sa fidélité. Une enquête sera ouverte k Turin sur la conduite du comte de Bagnol; et, pour couronner tant de bienfaits, Son Altesse fait grâce à tous les religionnaires , à condition qu'ils rentreront dans leurs demeures dans l'espace de quinze jours.
(1) FoImmIo... dcN* oceattéfw offU rtUgiùnafj ii rukir ammiraiivi d'wM
hmignità^ kuUo 4a «wt imupetMa Prélimiiiaires de TEdil do S5 juin
(9) Bobi «i Bon devaient en fournir einqoente, le VilUr cinquante , La Toar Mixante et Angrogne cent.
Par le même édit, dont les préliminaires annonçaient tant de bénignité, Josné Janavel est condamné à être tenaillé , écartelé , puis à avoir la tête tranchée et plantée à la cime d'une pique sur un lieu élevé.
La condamnation à mort de Léger est itérati vement j)rononcée^ un Artus, un Bastie, un Rivoire, deox Muston, un Revel et plusieurs autres^ en tout trente cinq personnes , sont condamnés à mort avec confiscation de leurs biens.
C'étaient les chefs les plus intrépides de leur petite armée. — Puis six personnes sont condamnées aux galères perpétuelles, et quatre seulement à dix ans de fers. — Et Ton voulait que les Vaudois fissent égorger eux-mêmes leurs chefs et leurs pasteurs ! et Ton appelait cela une clémence digne d'admiration ! Qu'on juge de ce qu'étaient les rigueurs.
I^ gouverneur de La Tour et le trésorier général de Son Altesse sollicitèrent les Vaudois de la manière la plus pressante d'accepter de telles conditions. — Ils avaient huit jours pour se décider. — Mais si jamais le silence eut de la dignité, c'est en cette occasion r Les Vaudois laissèrent sana réponse l'ultimatum
du duc. La commune de Prarusting seule déclina toute responsabilité avec la vallée de Luserne (I).
Les seigneurs des environs employèrent tous leurs efforts à augmenter cette division, pour obtenir du moins qu'une partie des Vaudois acceptât les dispositions de redit. Ne pouvant l'obtenir, ils insistèrent surtout pour que les habitants de la vallée de Luserne donnassent une preuve de leur esprit de paix et de fidélité, en escortant un convoi de ravitaillement qu'il s'agissait de fiûre passer à Mirabouc.
Ce fort domine la partie la plus resserrée de la vallée de Luserne, et ferme le passage par lequel on peut se rendre dans le Dauphiné , où l'on sait que les Vaudois se retirèrent plus d'une fois en temps de persécution.
Ce ne fut pas sans quelque défiance, qu'eu portant des munitions à ce fort, ils contribuaient à se fermer cette retraite dans le cas où ils en auraient eu besoin. Mais les protestations du gouverneur de La Tour et du trésorier général furent irrésistibles. — En échange de cet acte de soumission, disaient-ils aux Vaudois, la paix la plus complète vous sera accordée. Faites
(1) Délibératioo prise au coofeil géaénl de Stint-Segoot, léaoce du pi«jaillet 16M.
rentrer vos fiimîlles dans leurs demeures, et ne soyez point en peine de l'avenir.
Les Vaudoîs se conformaient déjà à ces conseils, lorsque, tout à coup, ils reçoivent l'avis qu'on a fait secrètement partir des troupes de Turin. Bientôt ils apprennent qu'elles marchent contre eux.
Six régiments des gardes royales étaient en effet sortis de la capitale, le 29 juin, sous la conduite du marquis de Fleury. Cette armée était ainsi partie onze jours avant l'expiration du délai accordé aux Yaudois pour se réinstaller dans leurs demeures, et quatre jours avant le terme où ils devaient se prononcer sur les conditions de l'édit. On sut même plus tard que des renforts de troupes avaient été dirigés secrètement sur Luserne et La Tour (1), avant même que cet édit eût
été publié.
C'est donc en vain qu'on a cherché à justifier l'Agression dont les Yaudois furent alors l'objet, en disant que le duc voulait punir les habitants des Vallées, de ne s'être pas conformés à l'édit du 25 juin : puisque les agresseurs s'étaient mis en marche, non-seulement
(1) KoquMes. Confirmai leii«M« à ¥H6U^-4»-ViUê ^ à Twrin^ m 1964, \>. 87.
avant que les Vaudois eussent fait connaître leurs dis{»osîtions à cet égard, mais avant même que Tédit leur eût été connu.
Le marquis de Fleury marcha directement sur Angrogne, en suivant la route de Saint-Jean. Le marquis d' Angrogne (1 ) , commandant la cavalerie de Saint-Se» gont, se dirigea sur le même point par les hauteurs de Rocheplate , tandis que l'infanterie y montait par les collines de Briqueras.
Ces corps de troupes se joignirent, au point du jour, sur le plateau supérieur auquel viennent aboutir ces diverses routes.
C'était le 6 de juillet 1663. Leur but était de s'emparer de la Vachère, qui s'élève au-dessus du plateau et qui domine, comme d'un point central, l'épanouissement des trois vallées vaudoises (2).
Mais déjà un corps d'observation, placé par les Vaudois, défendait ce poste important.
Le gros de l'armée vaudoise, conmiandé par Janavel, était placé plus bas sûr les costières de Saint-Jean, n était donc menacé d*être pris par derrière, par les
(I) De la fomilie des contes de Lnserne.
(9) Celles d'Angrogne et de Luserne d'iio côté, de Pramol et de Pérouie de l'antre, de FaA «t de Saint-lf arlia du troisième côté.
troupes du marquis de Fleury. En même temps, ceOes du comte de Bagnol devaient le prendre par devant, en montant à la fois du côté de La Tour et du côté de Saint-Jean. Elles accomplirent ce mouvement et opérèrent leur jonction en face de Janavel.
Le patriote vaudois recule devant des forces supérieures aux siennes. Arrivé au sommet du plateau , il le voit déjà occupé par les ennemis, qui lui coupent toute communication avec son arrière-garde qui vient de se porter sur la Vachère.
Jamais Janavel ne s'était trouvé dans une position plus compromise; on eût cru que sa perte était inévitable; un miracle seul semblait pouvoir le sauver. Mais Janavel ne doutait pas de Dieu, et la confiance du chrétien était en lui aussi éprouvée que l'intrépidité du guerrier.
Avec cette parfaite connaissance des lieux qu'il possédait mieux que tout autre, et ce sang froid qui ne l'abandonnait jamais en face du danger, il envoie soixante hommes dans un défilé nommé les portes d'Angrogne, s'ouvrant sur le plateau occupé alors i^ar le marquis de Fleury. «Là, dit-il, vous arrêteriez une armée, et vous couvrirez à la fois la Vachère et Rochemanant . Allez , priez et tenez ferme. »
Puis, cxHiiîDuant de se replier devant les lignes da comte de Bagnol, il arrive à ces escarpements inabordabiesy nommés Rochemanant, n'ayant avec lui qu'environ six cents hommes.
C'est ici notre Thabor, leur dit-il ; à genoux et cou^ rage ! — Le biblique guerrier se souvenait des victoires de Barac et de Débora* Ses hommes avaient devancé l'ennemi ; ils s'agenouillèrent. «0 Dieu , s'écrie leur chef, couvre-nous de ta puissante main I »
Mais l'ennemi s'approche : les Vaudois se répandent dans les rochers ; ils ferment toutes les issues ; de chaque fente s'élancent des balles meurtrières. De Bagnol s'arrête et examine la position. Après avoir laissé reposer ses troupes, il tente d'enlever le poste ; mais il est repoussé. Les troupes reprennent baleine et reviennent à l'assaut ; elles sont repoussées une seconde fois. Déjà le comte avait perdu plus de trois cents hommes, et son armée ne pouvait rien contre nu rocher. II cherche à l'escalader -, mais ses soldats sont précipités les uns sur les autres. Alors une terreur superstitieuse les saisit. — Serait-il vrai que ces hârétiques aient fait un pacte avec le démon, pour être invulnérables? — On disait môme que les Vaudois
ramassaient , dans les plis de leurs chemises , toutes
les balles dont leurs vêtements étaient criblés, sans que leur corps en eût souffert. — n est vrai que Janavel avait été percé de part en part, en 1655; mais cette blessure, qui eût été mortelle pour tout autre, l'avait laissé vaillant et vigoureux. Ces pensées plus ou moins prononcées, plus ou moins générales, se trahissaient par l'hésitation croissante des troupes catholiques. — Les Vaudois s'en aperçoivent et font une vigoureuse sortie. — Donnons un coup de balai sur ces hordes de Iftches : avait dit Janavel. — Et de partout ses hommes aguerris s'élancent de leufB retranchements.
L'ennemi plie et se débande; les Vaudois mettent répée à la main et le poursuivent avec vigueur. Le comte de Bagnol veut en vain s'opposer à la déroute qui l'entratne lui-même ; ses soldats se jettent en désordre sur les pentes latérales de la montagne ; dix Vaudois faisaient fuir cent ennemis. Ces derniers ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent atteint la plaine ; plusieurs d'entre eux périrent encore en fuyant; toute la montagne fut balayée de ses envahisseurs.
Alors lanavel rallie son héroïque armée, remonte sur le plateau, rend grâces à Dieu de la victoire qu'il vient de remporter; puis, tout brisé de fatigue, il va
rejoindre encore les soixante hommes qu'il avait envoyés aux portes dAngrognej pour protéger son arrière-garde.
Gomme il l'avait prévu, ces soixante hommes avaient sitffi pour tenir en échec , depuis le matin , toutes les forces du marquis de Fleury. Ds s'étaient retranchés derrière un talus en terre de cinq pieds de hauteur ; cette barrière, coupant le défilé, les mettait à couvert et leur permettait de faire des décharges continuelles sur le front des ennemis. Mais ces derniers avaient aussi des bastions naturels qui leur servaient de boulevard ; et de roches en roches, ils étaient parvenus à cerner, pour ainsi dire, ce petit poste des Yaudois. Encore un ^ort et le poste était emporté, le défilé finnchi, la Vachète occupée, la vallée perdue.
Les Yaudois le sentaient, et envoyèrent un émissaire à Janavel pour obtenir des renforts. Mais Janavel s'était déjà défait du comte dé Bagnol, et il arriva lui-même avec toute sa troupe.
L'avantage dès lors ne fut plus douteux. Pendant qu'il venait prendre de flanc l'armée ennemie, les Yaudois, si longtemps immobiles dans leur défilé, en sortirent alors remplis d'ardeur. — Rien ne ranime les forces comme la certitude du succès. Avec le se-
^ if 8 —
cours de Janavel et la confiance en Dieu, ils ne doutaient de rien. — Les ennemis, de leur côté, voyant arriver ce redoutable capitaine avec ses six cents hommes, comprirent que le comte de Bagnol avait été vaincu. — lUen n'ôte le courage comme la contagion d'une défaite. — Le marquis de Fleury, à son tour, voit son armée fléchir et se débander devant ces nouveaux assaillants. L'intrépidité des Vaudois augmente, la victoire se déclare pour eux; les catholiques prennent partout la fuite, et inondent de leur déroute toutes les collines d'Angrogne, de Saint-Segont et de Briqueras.
Ils laissèrent sur le champ de bataille autant de morts que les Vaudois comptaient de combattants. Plus de six cents hommes étaient tués ; plus de quatre cents étaient blessés, et la plupart de ces derniers moururent de leurs blessures , tandis que les évangéliques ne perdirent que cinq ou six des leurs et n'eurent que douze blessés, dont aucun ne mourut.
Ayant poursuivi ses adversaires jusqu'à mi-côte de la montagne, Janavel s'airôta, et ses six cents guerriers s'agenouillèrent autour de lui, pour rendre gréce tous ensemble au Dieu de la victoire, de les avoir si complètement délivrés.
Os n'étaient là qu'à très peu de distance des communes de Pranistiug et de Rocheplate, qui, peu de jours auparavant, s'étaient détachées de la cause générale des Vaudois. Mais ayant vu la victoire du côté de leurs coreligionnaires, les habitants de ces communes se mirent alors à la poursuite des troupes ennemies ; de sorte qu'après la prière, Janavel conduisit sa petite armée dans ces villages ralliés, afin de fraterniser avec les auxiliaires qui venaient d'en sortir.
Des rencontres moins considérables, des escarmouches dans lesquelles il eut presque toujours l'avantage, signalèrent encore ses opérations les jours suivants; ainsi, non-seulement il diminuait les forces ennemies, mais chaque jour il augmentait les siennes;
car, indépendamment des Vaudois qui se rangeaient, déplus en plus nombreux, sous son commandement, beaucoup de Français accoururent pour soutenir leurs frères (1).
(1) Un ordre imprimé et affiché à Grenoble, le SI juillet 1663, par M. de La Berebère, premier préfident da parlement du Danphiné, interdit à toni les Mjeta do roi de Franee d'oil^r prendre parti avêc enac de la rtiigion prélenAuê réformée iê la wMée ^Angrogntf ni de lêur donner anenn te-
«OWf.
Les revers du marquis de Pleury se multipUaient dans la même proportion ; et, comme il paraissait impossible à la oour de Savoie qu'avec des forces aussi considérables que celles dont il disposait, ce général n'eût pu réussir à soumettre une poignée de révoltés, car c'est toujours ainsi qu'on nommait nos héroïques montagnards, on lui ôta le commandement des troupes dirigées contre les Vaudois , et l'on envoya à sa place le comte de Saînt-Damian.
Celui-ci augmenta son armée de quelques nouvelles recrues, et, pour son début, sortit de Luserne à la tète de quinze cents hommes, afin d'aller s'emparer de la petite commune de Rora. Quinze Vaudois et huit Français seulement, en tout vingt-trois hommes, la défendaient alors! Ils étaient postés dans une situation avantageuse; mais que pouvaient-ils faire contre quinze cents assaillants? — Ils firent beaucoup; ils firent plus que des triomphateurs ! Ils luttèrent pendant six heures et furent taillés en pièces, à l'exception d'un seul qui fut fait prisonnier.
Enorgueilli de son succès, Saint-Damian fit, dès le lendemain, une sortie dans la vallée de Luserne. Mais à peine était-il arrivé à la bourgade de Sainte-Mar^ guérite, où ses soldats mirent le feu, que les Vaudois
descendirent, au nombre de denx cents, des hauteurs du Taillaret, si souvent attaquées et toujours victorieuses. Ils prirent sa troupe par le ravin qui tombe des Copiers, la mirent en fuite, tuèrent beaucoup de monde aux incendiaires et n'eurent de leur côté ni tué ni blessé.
Charles-Emmaimel, voyant la tournure désastreuse que prenait pour lui cette guerre intestine, et com* mençant à comprendre que Timpéritie de ses généraux n'en était pas la seule cause, chercha à frapper un coup d'intimidatien sur ces vallées si dévouées à leur foi et si vaillantes pour la défendre.
Dans ce but il promulgua, le 10 d'août 4663, un édit dans lequel il commençait par déclarer rebelles et criminels de^ lèse-majesté , tous les habitants des Vallées ; par conséquent il les condamna tous à mort, avec confiscation des biens. — Il est peu redoutable de voir condamnet à mort des gens que l'on n'a po vaincre, et qui vous font eux-mêmes plus de morts qu'ils ne sont de vivants. Ces déclarations, néanmoins, n'étaient qu'une préface à de nombreuses exceptions par lesquelles le duc espérait désunir ce peuple belliqueux et fidèle, pour l'amener à une plus facile soumission.
Mais les Vaudois n'acceptèrent pas cet édit, qui maintenait la condamnaton de leurs plus valeureux compatriotes, de leurs défenseurs les plus dévoués.
La guerre continua. Après avoir aSaibli ses adversaires, Janavel prenait souvent Toffensive contre eux. Il poursuivit le comte de Saint-Damian jusques à son quartier-général; puis il renouvela ses incursions dans la plaine. La ville de Luserne demanda k être ceinte de murailles (1), pour se mettre à l'abri de ce terrible envahisseur. On commença les travaux; mais une nouvelle attaque des montagnards vint les iotei^ rompre.
Nous ne pouvons qu'indiquer ici aveo rapidité les principales d'entre ces petites expéditions, qui eurent encore lieu pendant le reste de l'année.
Les Vaudois firent une incursion sur Bubiane et furent repoussés; l'ennemi en fit une du cété du Viilar et eut le même sort. Saint-Damian dressa une embuscade au quartier des vignes de Luserne ; mais il s'y laissa surprendre lui-même, et ses troupes furent taillées en pièces.
L'armée de la Propagande était découragée; les fi-
(1) Sa denAnde est datée du It leplcnbre IMS.
nances du duc s'épuisaient; de nouvelles ouvertures
* furent faites aux héroïques montagnards.
On leur offrait la paix à oondition qu'ils poseraient les armes , qu'il ne serait point question de religion^ et que chaque communauté des Vallées adresserait à l'avenir ses requêtes en particulier.
C'était, pour elles, renoncer à être un peuple, une Eglise, un corps dont toutes les parties sont solidaires entre elles ; c'était rompre leur unité : les Vaudois le comprirent, et ces conditions furent encore repoussées.
Cependant, écrivait-on des Vallées, «r notre pauvre « monde est bien misérable; il y a longtemps que nos a gens sont contraints de vivre sous les armes; noura ris de pain et d'eau , accablés par de continuelles a fatigues; Dieu veuille avoir pitié de nous! Mais « nous résisterons avec persévérance. H n'est pas a jusqu'aux enfants auxquels l'on n'entende dire par a les rues qu'ils préféreraient mourir dans des caver- « nés que d'abandonner leur religion (i). 9
Ces tristes détails ayant été connus à l'étranger, les puissances protestantes s'émurent, et l'on commença
(1) Lettre du S septembre 1663, Adreiiée à Léger, qai alort était à Leyde.
à faire des eoUeetes pour les malhecireux Vaiidois (1).
En Piémont, ne pouvant les soumettre par les armes, on chercha d'y parvenir en les divisant.
Six Vaudois, dont cinq ne savaient pas signer (mais de la sincérité desquels témoignent un capitaine des gardes de Son Altesse Royale, un missionnaire catholique et le préfet de Pignerol) , dans leur ignorance des affiiires et peut-être par captation , se laissèrent dler à une démarche inconsidérée qui favorisa ces desseins. Ils adhérèrent à une déclaration par laquelle, faisant acte de soumission pleine et entière aux volontés de Son Altesse Royale, ils imploraient sa clémence, désavouaient les prises d'armes de leurs coreligionnaires et acceptaient les conditions de redit du 10 août (2).
L'histoire devrait oublier des incidents aussi peu dignes par eux-mêmes de l'occuper, si les circoi^ stances les plus inaperçues, les supercheries les plus basses, n'avaient pas été quelquefois le grand ressort
(1) Cet ooUeetei furent «frètéei wr le bruit (dont ce fait prouTs la eonlilttnee) des dilapidationi commises lors des précédentes distnbatioas. Mais ees aoottsatioBs remontaient à 16S5; elles ont alort été reeonnnet fnatKS ; on fit encore des collectes en 1663 : comment ees accusations se aont-elles reproduites de 1669 à 1663 1 C'est ce qu'il est fort difficile d'éeUieir aojourd'hui.
\%) Cette déclaration porte la- date da ff leptembre 1663.
du gouvernement, pour celte politique timorée^ craelle et fourbe du papisme, accouplée à la noblesse et à la bonté najlarelle des princes de Savoie.
^HelqHes historiens disent que les signataires de cette pièce n'avaient pour but que d'obtenir individudlefldeiït une tréve^de quelques jours, qui leur péril^ d'enlever les vemiaQ^es, alors pendantes, sans être inquiétés dans leurs travaux (4). Mais le conseil ducal présenta la déclaration des cinq PrarustinaiS; connue étant une conséquence, une ratification et un développement de celle qui avait été consentie à Saint- Segont par toute leur commune, le !«' juillet, puis annulée le 6 août , lorsque les troupes de Janavel vinrent fraterniser avec les habitants de Rocheplate et de Prarusting.
Les habitants de ces communes protestèrent à leur tour contre une telle interprétation, et les cinq signataires eux-mêmes rétractèrent la déclaration qu'ils avaient faite, en disant qu'elle avait été obtenue d'eux par surprise (2). Il semblerait que l'incident -dût être terminé. Nous n'en aurions pas parlé s'il en avait été ainsi.
(1) Léger, P. II, p. 30i, Alinéa 8.
(9) Cette rétraetatioo est du 8 d'oetobre 1668.
Le notaire rédacteur de la pièce , et les témoins des adhérents qui n'avaient pu signer, maintinrent la valeur de cet acte (1), malgré la proteBtation des signataires putatifs qui retiraient leur adhésion.
Pendant ces débats misérables, ces divisions avortées, ces négociations ténébreuses , qui ne pouvaieot aboutir, le désordre s'étendait dans les TalMes; des actes de vengeances particulières se mêlaient à la défense publique ; le comte de Bagnol et ses soldats déprédateurs agissaient à La Tour comme en pays
conquis; le mécontentement se répandait partout; la misère augmentait au lieu de diminuer; et, pour comble d'adversité y les rigueurs de l'hiver allaient s'abattre sur ces montagnes, pour aggraver encore les terribles épreuves dont elles étaient frappées*
Heureusement que l'Allemagne, la Hollande et la Suisse protestantes, avaient déjà adressé de vives représenti^tions à Charles-Emmanuel en faveur des Yaudois. De son côté, la Propagande employait tous ses soins pour que ces dernière ne fussent considérés que comme des rebelles et des malfaiteurs; mais, malgré
(1) Ca noQTcl Mie ett du S d'oelobn 1668.
toute son activité pour attiser rirritation et subvenir aux frais de cette guerre , le duc de Savoie , dont I*esprit était trop juste et le cœur trop élevé pour n'en pas entrevoir les inconvénients, se montra disposé S recevoir les ambassadeurs des puissances médiatrices; et ils arrivèrent à Turin en novembre 1663 (i).
Un sauf-conduit fut immédiatement adressé aux Vaudois, pour qu'ils pussent envoyer des mandataires à Turin. Mais les considérants de cette pièce n'étaient pas de nature à les rassurer : a Voulant , disait le duc y qu'il soit manifesté à l'étranger que nos sua jets sont des rebelles , et que nous avons toute a sorte de raisons de les châtier , nous autorisons à a venir à Turin ceux d'entre eux qui seront dési-
(1) Léger dit le 15 décembre (P. II. ch. XXIII, p. 304, al. 8.) Mail eette date est démentie par le même auteur à la page sui^aote ; et celle que je doooe a pour base la date du Bauf-conduit accordé aux Yaudoii, pourqu^ilâ pmttml iê rendr» en tûreté avprèt dei av^boMêadeuri déjà arrivét à Turin; or ce sauf-oooduit est daté du 14 Do^embre. C'est doue dans le mois de novembre que ces ambassadeurs arrtvèreut. C'étaient ceux de la Suisse * ; celui de la Hollande arriva pins tard; et comme Léger était à Leyde, on conçoit que cette circonstance ait pu l'induire en erreur. Boyer et presque tons les écrivains subséquents ont reproduit les inexactitudes qu'il a commises.
* MM. Gtupard Hirzel grand conseiller du canton de Zurich et ancien préfet de Turg^ovie, et Gniriel Wei$$, grand conseiller de Berne, et ancien oolooel d'un régiment suisse» au service de la république de Venise.
« gnés par le secrétaire d'ambassade , attadié à la « légation extraordinaire des six cantons prêtesa tants de la Suisse (1). » Tel est le résumé de cette pièce.
En profiter c'était, pour les Vaudois^ se reconnaître réellement rebelles ; ils craignaient en outre que ce ne fût s'exposer à quelque surprise analogue à celles dont si souvent déjà ils s'étaient trouvés victimes. Us refusèrent donc d'envoyer aucun mandataire à Turin.
Vous le voyez ! dit-on alors aux ambassadeurs, ils n'osent pas venir, ils n'ont rien à dire pour leur défense : ce sont des rebelles avoués ! Leur refus de comparaître devant nous n'est-il pas une preuve du mépris qu'ils fout de leur souverain? N'est-ce pas un outrage pour la Suisse elle-même (i) ?
Le secrétaire d'ambassade partit en personne pour les Vallées , rassura les Vaudois , et revint dans
(1) RaeeoUa dagV Edilti, p. IM. — 14 novembre 1«<8.
(8) Ces imputation» ne sont poiot présuméei ; elles sont ie résuné Adèk du discours officiel, tenu par le baron de Greysi, de la part de S. A. R., aui ambassadeurs suisses. Ce discourt est rapporté dans VUittoirê 4*t firmuu de 1664, p. S17.
la capitale y accompagné de leurs huit députés (i). C'est alors que s'ouvrirent, à rhôtel-de-viUe de Turin, les conférences dont nous allons parler.
(1) C'étaient : David Ugtr, pattenr aq CIm (val Saint-Martia], la frère de Jean Léger exilé; Jaeqtiêi HmIm, puteur à Saiot-Jeaa ; Piêm Baifo , paatear à Saint-Germaiii ; André Michelin, syndic de La Tour ; David Mar- ItsMl, délégué de Bobi ; JaeqfM Jakitr, de Pramol, etLenrenl, père et fils des Clos, on ChioU, paroisse de YUle-Sèebe.