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inquisiteurs firent saisir son père et son frère, que l'on jeta dans les prisons du saint office. Ce dernier en sortit au bout de trois ans, mais après une promesse d'abjuration qui Tavait altéré et rendu triste, comme s'il eût perdu son âme. Quant au vieux père, il fut inébranlable. Les menaces et les tourments Tassaillirent en vain ; la maladie l'affaiblit sans le vaincre ; le désir de revoir sa famille et de réchaufler ses derniers jours an soleil de sa patrie, ne le fléchit pas davantage Il mourut dans ce long supplice d'un homme enseveli vivant , et du fond des ténèbres de son cachot , il remit son âme entre les mains de celui qui est la lumière et la vie, non-seulement pour quelques jours de misère ici-bas, mais encore pour toute l'éternité.
Cependant , au milieu de ses souffrances , sans consolation terrestre, au fond de ces souterrains ténébreux où ses gémissements s'éteignirent sans écho, il dut avoir des heures bien cruelles ! Il en eut aussi de bien douces. Une nuit, pendant que le silence universel de la terre endormie rendait plus [lerceptibles les bruits lointains qui faisaient tressaillir les murailles de leur cachot, les deux captifs de Pragela (car son fils était encore auprès de lui) entendirent, h travers les murs de la prison, des chants chrétiens, le
chant de leurs psaumes, que des voix inconnues faisaient vibrer dans la prison voisine.
Après quelques jours de travail, ce mur fut percé; le père et le fils HHguet entrèrent en communication avec leurs frères de captivité. — Il y a neuf ans, leur dit Tun d'entre eux, que je suis dans cette tombe anticipée; mais je suis réjoui de ce que Dieu me donne la force de souffrir si longtemps pour son Evangile. La vérité est si belle ! le salut est si précieux! Mon bonheur augmente de jour en jour, et j'espère bien aller ainsi, en chantant des psaumes et confessant la vérité, jusqu'à la fin de ma vie. — On ignore le nom de ce martyr.
Il y avait là des Vaudois, des Piémontais, des étrangers. Les uns étaient destinés à mourir en public , d'autres à s'éteindre lentement dans les entrailles de la terre. Il y avait des cachots superposés les uns aux autres; dans les plus profonds on laissait les captifs mourir de faim. II y en avait d'autvas où on les écrasait sous une table de pierre que des chaînes faisaient mouvoir; quelquefois aussi, ils étaient empoisonnés, ou expiraient de maladie. Les plus privilégiés périssaient de la main du bourreau.
Le frère d'un autre pasteur vaudois était au nom-
bre des prisonniers. Il se nommait Jean-Baptiste Gros. Les inquisiteurs lui offrirent plus d'une fois la liberté, à condition que son frère Augustin viendrait prendre sa place. — Quelle justice que celle du papisme! — Le fils de ce malheureux prisonnier fot aussi arrêté quelques années après. Il subit une longue captivité avec le même courage qu'avait montré son père. Inébranlable à toutes les sollicitations d'apostasie, il finit par obtenir sa délivrance; mais il mourut de langueur bientôt après, a^ant contracté ce germe de mort dans les cachots, soit par la maladie, soit par le poison.
Un autre ministre des Vallées, nommé Grandboia, périt aussi, sans qu'on sache de quelle manière.
Cette même année (toujours en 1597), des voyageurs revenant de Turin dirent dans les Vallées : Nous avons vu sortir des cachots de l'inquisition un vieillard vénérable, grand, maigre, maladif, mais résigné, qui avait des cheveux blancs, une bari)e grise, et que l'on conduisait sur la place du château pour le faire brûler vif. Quoiqu'il tîxi affaibli, ses regards étaient pleins de vie , et son maintien courageux , sa démarche pieuse disaient assez la cause de sa mort; car il ne pouvait parler; on lui avait mis un
bâillon sur la bouche; mais il conserva sa fermeté jusqu'au dernier soupir. Quoique nous nous en soyons informés dans la foule, nous n'avons pu savoir ni son nom, ni d'où il était.
Hélas! dit alors un jeune chirurgien de Coni, qui se trouvait à La Tour, où ce récit était fait, ces indices me portent assez à croire que ce martyr est M. Jean de Marseille, que j'ai connu à Ck)ni, de la manière suivante :
a Un soir que j'étais sur la place de Notre-Dame, où le gouverneur de la ville se trouvait avec quelques moines, je vis passer un homme tel que vous venez de le dépeindre. Le gouverneur l'interrogea. — D'où venez-vous, Monsieur? — De Marseille, Monsieur. — Où allez-vous? — A Genève. — Pour quoi faire? — Pour y vivre selon Dieu. — Ne le pouviez-vous pas à Marseille? — Non, car on voulait me contraindre à la m^sse et à l'idolâtrie. — Et ici, à Goni, sommes-nous donc des idolâtres? — Oui, Monsieur.
« Là-dessus le gouverneur, fort irrité, le fit emprisonner. Je fus chargé souvent de lui porter des aumônes et des secours de la part des fidèles de notre ville. Il ne cessait de chanter des psaumes dans sa prison. Le gouverneur le fit menacer du gibet s'il continuait. —
Aiissi longtemps^ dit-il, que je serai en vie, je chanterai les louanges de mon Dieu ; et quant à la mort, je ne la crains pas.
« Nous fimes beaucoup d'instances auprès du gouverneur pour qu'il le remit en liberté. Enfin, nous obtînmes sa délivrance. (1 alla à Turin, où j*ai appris qu'il avait eu quelques discussions avec des moines, et depuis je n'en ai plus entendu parler; mais d'après votre récit , il est à croire que son âme repose maintenant en paix dans le sein de son Dieu, n
Les moyens employés contre les chrétiens évangéliques des Vallées, étaient quelquefois bien plus expéditifs. En cette même année (1597), Sébastien Gaudin , de Rocheplate , fut pris et pendu à Saint- Segont.
Plus tard (en 1603), Frache, d'Angrogne, qui avait été lun des députés vaudois, réunis, le 19 de novembre 1602, dans le palais des comtes deLuserne, p^ur y conférer avec ces seigneurs sur les événements dont avaient souffert les Vallées, fut attiré dans une maison écartée , près de Luserne , et n'en ressortit plus. On ignore les détails de sa mort; mais on pi-ésume qu'il fut massacré dans un guet-apens.
Deux hommes du Villar périrent de la même ina-
nière, dans une maison isolée de La Tour, où les (roupes du baron de La Roche avaient été mises en garnison.
C'était en i6il ; ces hommes avaient disparu sans qu'on sût ce qu'ils étaient devenus; mais après le départ des troupes on découvrit leurs cadavres sou^ un tas de fumier.Os portaient encore les traces des tourments qu'on leur avait fait subir avant de les égorger.
Mais rien n'égale en horreurs les massacres de 1G55, dont les terribles scènes fourniraient à elles seules tout un martyrologe.
Arrêtons-nous de préférence sur les tableaux plus doux , mais bien plus rares aussi , qui peuvent nous oflBnr la délivrance des persécutés.
Un habile médecin, nommé Paul Roëri de Lanfranco , était venu s'établir dans cette même ville de La Tour, afin d'y suivre librement la doctrine évangéliquc. Originaire des environs , il fut suivi dans sa nouvelle résidence par la réputation qu'il s'était acquise en Piémont, et le papisme voyait d'un œil jaloux s'augmenter ainsi la considération et les lumières scientifiques des Vallées.
Ce médecin s'occupant lui-même des médicaments qu'il employait, et dont les bases étaient presi|ue
exclusiveineiu empruntées aux substances végétales si énergiques dans ces montagnes , fut accusé (sur la vue de ses creusets et de ses alambics) de se livrer à la fabrication de la fausse monnaie.
Un dimanche du mois d'octobre 1620, Roëri, s'étant i*endu au temple de Saint-Jean, fut donc entouré, au sortir du sermon, par une troupe d'officiers de justice et d'archers, conduits par un des principaux seigneurs de la vallée.
L'auditoire irrité, environna lui-même les gens de justice, et les eût étouffés, en resserrant son cercle de colère, aussi aisément qu'un chasseur peut étouffer un oiseau dans sa main ; mais le gentilhomme-sbire, comprenant le danger, entra dans le temple, protesta par serment que les motifs religieux n'étaient pour rien dans cette arrestation, et que, si l'innocence de Hoeri était reconnue , il serait immédiatement remis en liberté. — Non! non ! crièrent plusieurs Vaudois;
il n'est pas coupable , nous répondons de lui. — S'il ne l'est pas, je jure sur l'honneur, reprit le gentilhomme, de le ramener sain et sauf parmi vous.
Après quelques protestations nouvelles, on le laissa partir avec son prisonnier.
Du fond de son ca^ot , ce dernier écrivit peu de jours après: « Chers frères du Val Luserne, ayez mémoire de moi dans vos prières. Le Seigneur m'offre un moyen de vous écrire, quoique je sois tenu au secret le plus rigoureux ; je l'en bénis et reconnais que cette épreuve est une verge de sa main, pour la juste correction de mes fautes. Toutefois , chers frères, quant au crime que Ton m'impute , je jure devant Dieu que j'en suis innocent. Mon âme serait nue devant vous , comme elle l'est devant lui , que vous n'y verriez pas une pensée qui jamais ait eu rapport à une chose pareille. Veuillez donc vous employer sans crainte à me tirer d'ici, avec le secours de Dieu, dont la volonté toutefois doit être faite et non la mienne. »
On envoya une députation auprès du seigneur qui le retenait prisonnier , afin d'obtenir sa délivrance ; mais il refusa de le relâcher avant que sa cause eût été jugée.
Roêri fut alors transporté dans les prisons du sénat de Turin. Un grand nombre de lettres furent échangées entré ses coreligionnaires et lui. On espérait toujours que son innocence le délivrerait; nulle preuve n'avait pu être fournie contre lui; l'accusation tombait d'elle-même ; mais le fanatisme ne tomba pas. — Nous
allons vous livrer à l'inquisition^idit-on au prisonnier, à moins que vous n'abjuriez sur-le-champ.
Ce n'était plus de la fabrication de fausse monnaie qu'il s'agissait alors.
Le gentilhomme incarcérateur avait donné sa parole en garantie de son élargissement ; mais qu'est-ce que la parole des oppresseurs?
Mieux valut au pauvre captif la curiosité des mon* dains. On avait entendu parler de son habileté comme distillateur; la procédure actuelle venait de jeter un grand jour sur son laboratoire; des seigneurs de la cour représentèrent à Charles Emmanuel que la science était intéressée à la conservation de ce praticien , et que son Altesse elle-même trouverait plaisir à le voir opérer.
Le duc, en effet, fit venir Roeri dans son palais, mit un laboratoire à sa disposition, assista à la préparation de divers médicaments et de quelques essences , en fit répreuve, s'en trouva bien , retint à son service l'habile préparateur , et l'autorisa enfin à retourner dans les Vallées. Mais il l'en faisait revenir de temps à autre à Turin, pour y reprendre ses opérations dans le laboratoire du palais, et renouveler les provisions pharmaceutiques de la royale maison.
tt Roêri, dit Gilles, fut emporté par la peste de 1630, après qu'il eut fait une grande assistance aux pestiférés de Saint-Germain et de Val-Pérouse , où il s'était retiré, ainsi qu'à tous ceux des environs. »
Pendant la domination française en Piémont ( de 1536 à 1559) nous avons vu qu'un grand nombre de villes, telles que Turin , Chivas , Carignan avaient des pasteurs et des temples consacrés au culte réformé.
La ville de Pancalier était aussi du nombre. « Ses habitants, dit un vieil auteur, souloyent estre la plus part de la religion et avoyent eu l'exercice public d'icelle. »
Au nombre des principales familles de cette cité , figurent celle de Bazana ou Bazan , dont nous allons parler, et celle de Rives qui lui était alliée. (Lorsque la liberté de conscience fut étou£fée en Piémont , ces nobles familles se retirèrent dans la vallée de Luserne où le culte évangélique était encore permis. Mais pendant que la sienne habitait encore Pancalier, Sébastien Bazau , était déjà venu passer quelques années à La Tour, pour y faire son instruction religieuse ; c'est alors qu'il se lia intimement avec un jeune homme du pays , Gilles , qui fut son compagnon d'études , et
qui devait être plus tard le narrateur de son martyre. Grâce, sans doute, au souvenir de cette première amitié t)t aux besoins de vie religieuse que lui avait fait connaître son séjour aux Vallées , Sébastien Bazan conçut plus tard le désir et prit l^j^ésolution d'y transporter son domicile. Après la mort de son père , il vint avec se^ deux frères et leur famille, accompagnés de leur mère âgée, se fixer à La Tour. )
a C'était, dit Gilles, un fort affectionné défenseur de la religion ; franc et ennemi des vices , à tel regard que les ennemis de la vertu et de la vérité ne le souffraient pas volontiers; mais, au demeurant, fort estimé entre tous, et de bonne réputation.»
Il se rendit à Carmagnole le 26 d'avril 162i , et on chercha à s'emparer de lui.
Comme il était connu par son courage aussi bien que par sa probité , ses adversaires se prémunirent contre les tentatives de résistance qu'eût pu faire triompher sa valeur, et l'enveloppèrent de tous côtés , sans lui laisser aucun moyen de se défendre. Il resta quatre mois prisonnier, dans les cachots de cette ville; après quoi il fut conduit (le âS d'août 1622) dans ceux du sénat de Turin.
Le courageux captif ne manqua pas d^interci's-
seurs pour obtenir sa grâce, et de frères chrétiens pour le consoler. Mais ces derniers seuls réussirent.
<c Combien Dieu me favorise par vos lettres et vos prières! écrivait-il à Gilles, le 14 juillet; car tout bien nous vient de Dieu , même celui de Tamitié , et c'est lui qui dans l'épreuve orne les siens de force et d'espérance, telle que nos adversaires ne le peuvent croire : aussi cherchent-ils à nous faire ployer par longues prisons, et perpétuelles instances à abjurer; mais je m'assure que le Seigneur ne m'abandonnera pas , et me soutiendra jusqu'au bout. »
En effet , dit la Bible , ce n'est point vainement que l'on s'assure en lui; et Sébastien Bazan éprouva pour lui-même la vérité de ces paroles.
« Mon affaire , continue-t-il , a été remise entre les mains de Son Altesse, d'où je présume que, si quelque personnage qui lui fût agréable y était employé , on pourrait aisément obtenir ma délivrance. »
C'était déjà une faveur d'être sorti des mains inférieures de la magistrature , toujours poussée par le clergé ; c'en était une surtout d'échapper à celles de l'inquisition.
a Veuillez, continue Bazan, visiter ma famille et ex-
horter ma femme à demeurer constante en la crainte de Dieu. Elle a besoin de chaudes admonestations, et de douces remontrances , comme vous savez mieux les faire que moi en écrire. »
Enfin , se recommandant lui-même aux prières de son ami , il terminait par ce vœu si touchant , où Ton reconnaît la pensée chrétienne sous le langage du soldat :
a Que Dieu mette la main à Tœuvre pour nous amener à la perfection y afin qu'étant fondés en ses
saintes promesses , nous puissions glorieusement triompher avec notre capitaine Jésus-Christ , en son beau royaume céleste.
a Des prisons de Turin , ce 14 de juillet 1622. n
Ses espérances, sans doute, n'ont pas été trompées quant à la vie à venir, mais elles le furent quant à sa délivrance terrestre. Au lieu de voir sa cause remise à l'humanité du souverain , il passa des prisons du sénat dans celles de l'inquisition.
Lasciate ogni speranza, voi ch* intrate! dit le Dante* en parlant des portes de l'enfer. Ah ! les princes ont été durs, cruels, impitoyables, mais avec eux du moins on pouvait espérer; dans les horreurs du pa-
pisme le ciel et la terre disparaissent, il n'est plus que l'enfer !
Et cependant, jamais accueil plus onctueux, plus patelin, plus caressant que celui avec lequel il fut reçu au saint office.
Les paroles douces et flatteuses , les témoignages d'intérêt et même d'affection , les sollicitations ferventes et pieuses furent d'abord employées pour le faire abjurer.
Mais le fils adoptif des vallées vaudoises, n'ignorait pas que les monstres les plus sanguinaires savent donner à leur voix les inflexions les plus douces , que la cruauté des loups-cerviers attire les brebis en imitant le brame des agneaux^ et le calme avec lequel il demeura inébranlable dans ses convictions, au lieu d'augmenter à son égard l'estime de ses adversaires, ne fit que donner issue à leur colère.
Les menaces les plus terribles succédèrent aux appels les plus tendres. Après les menaces vinrent les tortures; le loup-cervier montrait ses dents. Mais la victkne ne se rendit pas; le monstre qui la tenait captive ne se lassa pas non plus de jouer avec ses tourments.
Ab ! c'est alors qu'il fallait intercéder pour le mal-
— nu —
heureux prisonnier; mais l'inquisition, lorsqu'elle avait mis le nez dans le sang, ne lâchait plus ses victimes.
Les intercessions puissantes , en faveur du pauvre Bazan, se déployèrent cependant en grand nombre. Lesdiguières lui-même écrivit au duc de Savoie : « Je suis coutumier d'adresser mes supplications à Votre Altesse, certain d'avance de ne pas être éconduit. (Hélas! quoique catholisé, il ignorait encore le papisme.) Je demande à Votre Altesse la vie et la liberté d'un nommé Sébastien Bazan, détenu es prisons de votre ville de Turin. C'est un homme à qui Ton n'a rien à reprocher, sauf ses croyances; et si ceux qui professent la même religion que lui devaient être punis de mort , les grands princes chrétiens et Votre Altesse elle-même seraient en peine de repeupler leurs États. Le roi de France a donné la paix par tout son royaume à ceux de cette religion , et je conseille hardiment à Votre Altesse, comme son très humble serviteur, d'en user ainsi. C'est le plus sûr moyen d'établir fermement le calme en ses États (i).»
Lesdiguières ne s'en tint pas à cette seule lettre ; il
(1) Datét de Paris, 15 férrier 1693.
en écrivit deux autres encore , toutes pour le même objet. Le duc de Savoie insista auprès de Tinquisition pour faire droit h ces requêtes d'humanité. Mais les inquisiteurs répondirent avec beaucoup de douceur, d'humilité , de componction , que cette affaire ne les regardait plus, et qu'elle avait été soumise à la décision de Rome.
Plusieurs mois se passèrent encore. Depuis un an et demi Sébastien Bazan protestait, par sa résignation convaincue et énergique, contre les violences par lesquelles la foi chrétienne était frappée en lui. Et cette fermeté constante d'un noble cœur, toujours serein et fort , malgré le régime accablant des cachots , met sur le front du martyr une auréole non moins pure que celle du courage momentané qui brave le supplice.
Sébastien Bazan les eut du reste l'une et l'autre. Le SS de novembre 1623, on vint lui notifier son arrêt de mort. Il était condamné à être brûlé vif.
et Je prends en gré ma mort . répondit-il avec une courageuse douceur , puisqu'elle est dans la volonté de Dieu et sera, je l'espère, pour sa gloire. Mais quant aux hommes, ils onif>rononcé une sentence injuste, et ils auront bieutôt à en rendre compte, o
Ne fut-ce qu'une coïncidence fortuite , ou bien était-ce le fait d'un jugement de Dieu? Je ne sais; mais celui qui avait prononcé cette sentence inique, fut, le soir même, frappé de mort dans sa demeure.
Il mourut donc encore avant le condamné. Le lendemain cependant (23 novembre 1623) était le jour fixé pour le supplice.
Avant de tirer Sébastien Bazan de sa prison, on lui mit un bâillon sur la bouche, afin d'étouffer sa voix évangélique jusque sur le bûcher. Mais pendant que le bourreau l'attachait au poteau , le bâillon tomba , et le martyr proclama à voix haute la cause de sa mort.
or Peuple! dit-il, ce n'est point pour un crime que l'on me fait mourir ; c'est pour avoir voulu me conformer à la parole de Dieu , et soutenir la vérité en face de l'erreur. »
Les inquisiteurs se hâtèrent de mettre tin à ce langage en faisant allumer le bûcher. Alors Sébastien Bazan entonna le cantique de Siméon , rhythmé par Théodore de Bèze, ce cantique si touchant des Eglises de sa patrie, celui que chantent les fidèles après
avoir retrempé leur ûme dans la communion du Sauveur :
Laisse«moi déiomiait, Seigoeur, aller en paix.
Car selon ta prome&ie.
Tu fait voir à met yeux Le salut glorieux Que j'atteodait tant cette !
Mais bientôt sa voix fut étouffée par les flammes, et selon des témoins oculaires, beaucoup de personnes, même de hante qualité, pleuraient en le voyant niouiir.
Diverses arrestations, suivies de mauvais, traitements , eurent encore lieu à cette époque ; entre autres, sur la personne du capitaine Garnier, de Drouier, qui fut arrêté pour s'être entretenu de choses religieuses avec un de ses parents.
On le garrotta sur un cheval, en lui liant les mains derrière le dos, et les pieds sous le ventre de ranimai. Lorsque ses conducteurs s'arrêtaient à quelque hôtellerie, ils le laissaient ainsi devant le logis, après avoir attaché la chaîne au treillis de fer de quelque
fenêtre, ou aux anneaux de la muraille.
Conduit de la sorte à Turin , il fut mis dans la prison du château , nommée le Purgatoire: puis dans une autre, qu'on appelait V Enfer. Mais après de Ion-
gués informations et de nombreuses instances, il fut relâché sous caution de deux cents écus d'or, et promesse de ne plus s'entretenir de matières religieuses. Il se retira alors dans la vallée de Luserne où il s'était marié; mais ayant dû faire un voyage en Dauphiné, et désirant revoir encore le lieu de sa naissance, il voulut revenir par la vallée de Dronier, et fut assassiné sur le col de Tende, à l'âge de cinquante-cinq ans.
Des particularités plus étendues nous ont été conservées sur les derniers instants de Barthélémy Coupin , qui était aussi venu s'établir dans la vallée de Luserne, mais qui était né à Asti, vers l'année 1575.
S'étant marié avec une jeune fille de Bubiane , il vint s'établir à La Tour , où il exerçait la profession de marchand drapier , et les fonctions d'ancien dans le consistoire de cette Eglise.
Les affaires de son commerce, aussi bien que les souvenirs de famille , l'ayant amené en 160i à Âsti, où il était né , lors d'une foire qui s'y tient dans le mois d'avril , il se trouva le soir dans une hôtellerie soupant avec des étrangers.
La conversation s'étant engagée entre ces différentes personnes, celle qui se trouvait auprès de lui 3'informa du lieu qu'il habitait.
Coupin lui nomma La Tour.
J'ai été dans to3 quarti^, reprit son interlocuteur, et j'ai logé chez un boui^eois dont la femme est de Montcaliier.
C'est monsieur Bastie sans doute, répliqua Coupin.
—Oui, Monsieur; il est de la religion, à ce que j'ai appris.
— Et moi aussi , à votre service , ajouta le mardiand de draps.
— Vous ne croyez donc pas que Christ soit en l'hostie?
— Non, répondit Coupin.
— Quelle fausse religion est la vôtre ! s'écria un personnage jusqu'alors silencieux.
— Fausse! Monsieur, répartit le vieillard (car Coupin était alors âgé d'une soixantaine d'années) ; il est aussi vrai que notre religion est vraie qu'il est vrai que Dieu est Dieu, et que je dois mourir.
Il ne pensait pas alors que ces derniers mots dussent être si tôt réalisés !
Personne ne reprit la parole pour lui répondre ; mais le lendemain, Sd'avril 1601, Barthélémy Coupin fut arrêté sur les ordres de l'évêque du lieu.
Les péagers de la ville avaient respecté sa croyancr ; le prélat eut moins de charité , et le fit jeter dans les prisons de son évéché.
Pense-t-on que saint Jean ou saint Pierre aient ja* mais eu des prisons dans leur demeure? Il est vrai que leurs prétendus successeurs ne devaient leur ressembler en rien!
Barthélémy resta deux ans aux fers , gémissant loin de sa famiUe , et invoquant son Dieu , dans les combles fétides de ce palais, où Tun des dignitaires du papisme jouissait avec complaisance de la lumière du soleil dans ses salons dorés , et des sensualités de la terre sur sa table richement servie.
Ce n'était point là encore la vie des apôtres , ni dans ce sens que saint Paul avait parlé à Timothée de l'existence d'un évèque chrétien.
Mais, de la part du papisme, rien ne doit étonner en matière d'interprétations et d'irifidéUtés!
Dès le lendemain de sa détention , on apporta à Coupin un livre destiné à combattre les Institutions de Calvin ; ce livre avait été composé par le précédent évéque d'Asti, nommé de Punigarole.
(c Ne sachant à quoi passer mon temps , dit-il dans une lettre, je l'ai tout lu, ce cruel livre, et encore y
ai-je profité en quelque chose , pour y avoir appris plusieurs sentences de Calvin, qui y sont alléguées.» Ainsi les choses mêmes qu'on croyait les mieux faites pour pouvoir l'ébranler, servirent à le raffermir. Ce n'était pas faute d'arguments de tout genre , employés pour le vaincre ; car le pauvre Barthélémy eut à subir seize interrogatoires de cinq heures chacun , devant le grand vicaire, l'avocat fiscal et un secrétaire nommé Annibal.
Voici ce qu'il en dit lui-même à sa famille, dans une lettre que Gilles nous a conservée : « Ils m'ont interrogé, outre la sainte Ecriture , des choses du ciel, de la terre , de l'enfer , et d'autres desquelles je n'avais jamais ouï parler ; et je m'émei*veille de la grâce que Diea m'a faite d'avoir répondu , ce me semble , sept fois plus que je ne savais.
a 0 Dieu immortel ! ta parole est bien vraie, disant aux tiens qu'ils ne fussent point en peine de ce qu'ils auraient à dire lorsqu'ils seraient poursuivis pour ta cause : d'autant qu'il leur serait donné de savoir y répondre ! d
An reste , on peut juger de l'étendue de ces interrogatoires, en apprenant que plusieurs fois une main de papier ne put suffire à recueillir toutes les de-*
mandes et les réponses qui étaient faites dans une seule séance.
it Le seize d'avril , dit le prisonnier , étant fort indisposé (car son grand âge, sa détention et sa faible santé le rendaient valétudinaire) , on vint me quérir dans ma prison iK)ur me conduire au tribunal. Je traversai trois salons^ et dans le dernier je vis six prélats et seigneurs assis gravement sur des fauteuils (sur des chaises, dit la lettre de Coupin). Ah! mon Dieu , voilà ma mort! pensai-je. Mais l'évéque l'ayant salué , lui dit doucement , après lui avoir nommé les personnes présentes : Barthélémy , nous avons prié Dieu pour vous, afin qu'il vous fasse reconnaître vos erreurs, et vous ramène dans le sein de l'Eglise. Qu'en ditesvous?
— Je dis que je suis dans la vraie Eglise, et que par la grâce de Dieu j'ai l'espérance d y vivre et d'y mourir.
— Si vous quittiez cette hérésie, reprit l'évéque, votre vallée serait en fête et réjouissance de vous.
— Elle pleurerait plutôt d'apprendre mon apostasie.
— Ne s'intéresse-t-on donc pas à votre existence?
— Celui qui veut sauver sa vie la perdra , dit Jésus ;
et c'est la vie éternelle que me désirent ceux qui m'aiment.
— N'avez -vous donc rien qui vous retienne à ]a terre?
— J'ai une femme et des enfants, j'ai même quelques biens; mais Dieu m'a ôté tout cela du cœur, pour y mettre l'amour de son service, auquel , par sa sainte volonté, je resterai fidèto jusqu'à la mort.
a Ils avaient sur la table , ajoute le martyr , deux Bibles, et un gros cahier où ils avaient écrit d'avance les matières de l'interrogatoire ; et cela , avec tant d'inventions diaboliques que le plus savant homme du monde n'aurait pu s'en tirer ; et moi pauvre vermisseau, je répondais autant qu'il plaisait à Dieu ; et SI en quelque chose j'étais empêché de raisons , je leur disais : Jç crois ce qu'enseigne la sainte Ecriture, laquelle est suffisante à prouver la vérité de ma doctrine. »
Le ^ avril , on revint encore à la charge pour le faire abjurer. Mais il leur dit : Vous perdez votre temps à tâcher de me vaincre, car je ne me réputerai jamais vaincu, sachant que vous ne le pourriez faire, quand même vous seriez mille contre moi.
— Te crois-tu donc si savant?
— Non, Messeigneurs, je ne suis qu'un pauvre marchand fort illettré, mais je ne veux rien apprendre de vous en fait de religion ; c'est pourquoi je vous prie de me laisser en paix.
— Oh! quelle paix! s'écria l'inquisiteur qui présidait à ces interrogatoires. Maudit hérétique, luthérien obstiné , tu iras à la maison de tous les diables de l'enfer... et tu aimes mieux cela que de te réconcilier avec la sainte mère Eglise !
— n y a long temps que je suis réconcilié avec la sainte Eglise , et c'est pour cela que je ne veux pas la quitter.
Dans le mois suivant (du 4^ au io mai), il fut encore souvent interrogé sur le culte des images, l'invocation des saints , le mérite des œuvres , la justification etc.. mais il finit par leur dire : — Seigneurs , si un homme désarmé était assailli par quatre ou cinq hommes bien armés, comment se pourrait-il garder? Vous êtes ici contre moi tant de gens doctes , avec livres et écritures préparées : comment moi , pauvre ignorant et sans livres , me pourrais-je défendre ?
— Tu n'en sais que trop , malheureux ! répondit l'inquisiteur; il vaudrait mieux pour toi que tu eusses
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la cervelle moins garnie. — C'est que Dieu, qui met la vérité dans la bouche des enfants ^ met aussi la lumière dans les cœurs simples et droits. Ce n'est pas de la tête, mais du cœur, que viennent les convictions vivantes, par lesquelles on peut braver la mort.
L'évêque chercha à ébranler Coupin par des moyens familiers à TEglise romaine et qui réussissent souvent avec les esprits faibles : Tattrait du prodige , la puissance du merveilleux , et tout cela rehaussé de quelques menaces cruelles , d'une longue perspective des tourments auxquels une conversion miraculeuse pourrait seule le faire échapper.
a Voyez- vous ce bâtiment isolé? dit un jour le secrétaire épiscopai au pauvre prisonnier qu'il avait fait descendre sur une terrasse. — Oui. — C'est une prison. — Eh bien ! — Il y a trente-deux ans que je suis dans cet évêché. — Quel rapport cela a-t-il avec cette prison ? — Ecoutez : un jour il nous tomba entre les mains un hérétique singulier; on ne savait ce qu'il était. Il n'était ni juif, ni luthérien, ni mahométan; personne ne put définir sa croyance. — Alors, ne pouvant le convaincre d'erreur, puisque Ton ignorait ses opinions , on a dû le relâcher? — Non; il fut muraille là-dedans, et on lui fit passer quelque nourriture par
un trou garni de fer. — Que lui arriva-t-il ? — Il resta là cinq ans} beaucoup de prêtres et de moines vinrent pour l'instruire et Texhorter. Tout à coup il se con* vertit, et depuis il a fait des choses merveilleuses. — Pour moi , répondit Coupin , avec la simplicité du chrétien et la touchante bonhomie du vieiUard, je n'ai plus que deux ou trois pas à faire pour arriver à bon port , et , Dieu aidant , je ne retournerai pas en arrière.
a Cependant beaucoup de prêtres et de prêcheurs , dit-il lui-même y vinrent aussi pour me consoler, et me déconsoler. Le sieur Jean Paul Laro , p^^onnage de grande qualité, étant venu me voir, se mit à m'entreprendre sur le changement de neligion. Un neveu de Calvin , me dit-il , étant en chemin pour un long voyage , passa par Rome où il tomba malade.
a Etant sans argent, il s'alla mettre dans un hôpital. Le lendemain on voulut le confesser et lui porter l'hostie , mais il refusa les sacrements. Enquis de son origine, on sut ce qu'il était; et le pape le fit venir en sa présence. Là il se convertit, et depuis lors il a fait des choses merveilleuses. — C'était toujours la même conclusion. — D'autres encore, dit Coupin, me vinrent conter do pareilles blés.
Ses compatriotes toutefois , ses amis , sa famille , faisaient alors les démarches les plus pressantes pour obtenir sa liberté.
Tous les notables de la vallée de Luserne, y compris môme les seigneurs catholiques, qui connais* saient Coupin comme homme honorable et estimé , adressèrent en sa faveur une requête au duc de Savoie , qui laissa espérer son élargissement.
Les édits en vigueur autorisaient les Yaudois à professer leur culte ; le duc paraissait disposé à les appliquer au prisonnier d'Asti , mais TEglise romaine et l'inquisition l'en empêchèrent toujours, a Elles soufiQaient du côté du bûcher ^ » dit un auteur du temps.
Cependant on ne laissa pas d'employer, pour vaincre la fermeté du martyr, toutes les sollicitations, toutes les tentatives, qui peuvent avoir prise sur le cœur de Thomme.
Il avait épousé eu secondes noces la fille de ce digoe notaire de Bubiane , nommé Jean Reinier, qui
avait été, en 1560, l'un des trois délégués de la vallée de Luseme pour se rendre en conférence, au nom des Vaudois , au château de Cavour.
Coupin fut autorisé à recevoir sa femme et son fîls atné auprès de lui.
Ils soupèrenl ensemble; c'était 15 septembre 1601 .
A la fin du repas , l'évéque et l'inquisiteur arrivèrent.
«Eh bien ! Coupin, le rends-tu à résipiscence? Voilà ta femme et ton enfant ; abjure tes erreurs , et nous te mettons incontinent en liberté. »
Mais ils n*y gagnèrent rien, dit Gilles; et sa religieuse femme elle-même n'osait l'engager à renier sa foi , pour l'amour de ce monde. Elle ne pouvait que pleurer en admirant cette invincible fermeté d'une âme victorieuse de la vie.
a Chère compagne, lui dit-il, aie soin de bien instruire nos enfants. Sois une mère pour eux tous ! » (car il en avait eu deux du premier lit ; ils se nommaient Marthe et Samuel. Les noms des autres étaient Matthieu , David , Barthélémy et Marie.)
Puis les ayant tous recommandés à la grâce du Soigneur, ils se firent les derniers adieux avec beaucoup de larmes. Aujourd'hui, après trois siècles, il est doux de penser qu'ils ont été réunis dans les cieux.
Après leur départ, Coupin se trouva de nouvrau
— usseul dans une haute prison ; car sa cellule était située à rétage le plus ^vé du palais épiscopal.
Les amis qu'il avait à Asti , voyant s'approcher l'heure de sa condamnation, excités par son courage, désolés de Tinutilité de toutes les dénmrches tentées <;n sa faveur, résolurent , en désespoir de cause, de le délivrer eux-mêmes, et de venir l'enlever pendant la nuit.
Toutes leurs précautions furent prises avec succès. Ils parvinrent, sans que personne s'en doutât, sur le faite du palais , percèrent le toit , descendirent dans les combles , enlevèrent un panneau du plancher et parvinrent à la prison de Coupin. Le pauvre homme ne savait, en entendant ce bruit, s'il devait craindre ou se réjouir. Confiant en Dieu , il était calme. Il laisse percer le plafond de sa cellule , et voit une lanterne sourde s'avancer sur cette ouverture , où des figures connues se présentent, éclairées par ce flambeau libérateur, sur le fond sombre de la nuit.
— Silence! lui dit-on ; nous sommes des amis. At-* tachez cette corde autour de votre corps.
— Eh pourquoi tant d'affaires? Si Dieu juge à propos de me tirer d'ici , il me délivrera sans que j'aie besoin d'en sortir comme un voleur.
— Et s'il a plu à Dieu de se servir de nous pour votre délivrance? Voyez combien nous nous sommes exposés pour arriver ici ! Dieu nous protège: voudriezvous tromper sa bonté et nos peines?
Ije vieux captif se laissa persuader.
La liberté lui était devenue plus précieuse depuis qu'il en était privé.
On le tira de sa chambre, et puis du haut des toits on le redescendit dans la rue.
Ses libérateurs le suivent à la h&te ; mais le geôlier et les domestiques ont entendu du bruit : ils se lèvent y ils courent; les portes s'ouvrent avec fracas; les amis de Goupin perdent la tète et prennent la fuite; lui seul, toujours calme, mais trop faible et trop Agé pour les suivre , attend tranquillement dans la rue que le geôlier soit veim le chercher.
U est saisi, ramené à Tévéché, et resserré dans une plus étroite captivité qu'auparavant. Son Ame seule était libre , son Ame était heureuse , son Ame n'était plus isolée , car Jésus-Christ a dit aux siens : Je serai avec vous jusqu'à la fin des siècles.
Cet incident néanmoins eut pour résultat d'activé/ la procédure de Coupin , et hAta la fin de ses souffrances corporelles.
Les pièces de son procès ayant été envoyées à Rome, il fut condamné à être brûlé vif.
Mais le jour de l'exécution , on le sortit mort de la geôle où il était captif.
Avait-il expiré d'une mort naturelle ou violente? — Cette question n'est pas encore résolue. — Quoi qu'il en soit, son cadavre fut jeté sur le bûcher ; et pendant que Rome chantait victoire autour de l'échafaud de feu, l'Eglise des apôtres et des martyrs, l'Eglise vaudoise , l'Evangile vivant comptait un triomphe de plus.
D'entre ces pauvres persécutés, on voit que plusieurs étaient par leur naissance étrangers à l'Eglise vaudoise, mais qu'ils lui appartenaient par leur foi, et qu'ils vinrent souvent fixer leur résidence dans les vallées.
De ce nombre était aussi Louis Malherbe, né à Busque, près de Saluées, en 1558. Après avoir passé par toutes les vicissitudes dont furent suivies dans sa patrie les nombreuses persécutions qu'y durent subir les protestants; tour à tour prisonnier et fugitif, jouissant de ses biens, ou les voyant livrés à la confiscation, errant de çà et de là , 'mais toujours ferme au milieu de sa vie aventureuse, dans la misère aussi bien que
daBft ia pauvreté , il n'en fut que plus attaché aux doctrines pour lesqudles il devait tant souffrir. Et si l'on aime davantage les choses qui nous ont coûté le plus de sacrifices , combien Dieu ne doit^il pas aimer ces âmes fidèles dont le salut a coûté le saorifice du Sauveur !
Louis Malherbe s'était marié à Verzol; et aprè* bien des traverses, il était venu s'établir à La Tour, comme Roêri, Bazan et Ck)upin.
Sa famille avait déjà payé son tribut au martyre. Lorsque Castrocaro était gouverneur des Vallées, le capitaine Malherbe , frère de Louis, paya de sa vie l'esprit d'indépendance qui l'animait. Ce capitaine avait été remarqué par le duc de Savoie à cause de sa valeur; jouissant aux vallées d'une haute considération, il se tenait plus rapproché des comtes de Luserne que du gouverneur de La Tour. Ce dernier en conçut une envieuse animosité; et dans la soirée du i*^ de novembre 1575 il la satisfit par un assassinat.
Malherbe était allé souper chez son parent; Castrocaro fit mettre en embuscade sur son passage un de ses ofliciers, nommé Bastian^ avec une compagnie delà garnison.
L'obscurité de la nuit favorisait leurs desseins ; les rues de La Tour étaient muettes et solitaires.
A peine Malherbe a-t-il paru que ces sicaires l'assaillent à Timproviste; il tire Tépée contre eux, fait face à leurs attaques, les repousse d'abord, est serré de plus près, lutte encore, se défend toujours, et, sans cesser de faire face à ses ennemis , arrive jusqu'à la porte de sa demeure. Elle était située en face de l'Hôtel-de-Ville actuel.
Les assassins, craignant qu'il ne leur échappe, augmentent de furie. Malherbe frappe à coups redoublés, du pommeau de son épée , contre la porte à laqueUe il est adossé; en même temps il repousse de tous côtés les attaques de ses adversaires.
Au bruit du combat, ses parents et ses amis accourent, la porte est ouverte; mais il était trop tard. Le coup mortel l'avait atteint; une seconde avait suffi : son bras affaibli laissa sa poitrine sans défense; il venait de tomber expirant.
Les assassins prirent soudain la fuite; et loi*sque le seuil de la maison s'ouvrit, le cadavre de leur victime roula seul sur le palier.
Un autre frère encore, nommé Hercule Malheri)e, fut arrêté le 11 d'avril 1612, par l'ordre du préfet de
Pignerol. Mais les Vaudois de Saint-Jean le firent relâcher , en vertu de Tarticle de leurs privilèges par lequel nul habitant des Vallées ne pouvait être distrait de ses juges naturels ( le podestat de Luzerne ), pour quelque cause que ce fut, sauf pour crime de lèse-majesté.
Son frère Louis n'eut pas un tel bonheur. Ayant voulu^ malgré des avis contraires, se rendre à Busqué, au printemps de 1626, poiu* y retirer quelque argent qui lui était dû, il passa par Verzol où résidait la famille de sa femme. Là , il eut une discussion avec un moine missionnaire , qui venait de prêcher dans l'église nommée des Battus.
N'ayant probablement pas l'avantage dans cette lutte, le moine, aidé de quelques acolytes, tout disposés à lui prêter main-forte, fit entrer le vieillard (car I^uis Malherbe avait alors près de soixante-dix ans) dans l'église voisine ses sicaires : en gardèrent les portes ; puis il envoya en toute hâte un émissaire à Tinqnisiteur de Saluées, qui, sans perdre un instant, vint à Verzol pour s'emparer du prisonnier. A peine les Vaudois eurent-ils été informés de cette violence, qu'ils adressèrent une requête à Charles Emmanuel pour lui demander la délivrance du prisonnier. Ils ap-
(Miyaieat leur demande sur les édite qui les autoisaieot à parcourir librement les Etats de S. A., sans que personne eût le droit de les arréler, hors le cas de flagrant délit.
Peut-être qu'une demande aussi fortement motivée eût engagé Tbonneur du souverain à y faire droit, pour le maintien même de ses édits; mais TinquisitioPy plus prompte à tuer que le prince à foire grâce, prévint la solution de ceHe affaire par une calastro^ pbe inconnue.
Au moment où Ton espérait toucher à une heureiwe issue de la captivité du vidllard, on vit son cadavre porté par des moines hors des prisons du saint office, al jeté dédaigneusement dans «ne fosse creusée en plein champ, hors des murailles de la ville.
Le mépris qui présida i^ sa sépulture, peut attester la fermeté qu'il avait montrée , jusqu'au dismier soupir, à ae point abandonner sa religion; nuûs la cause de sa mort ne fut pas découverte.
On ne sait si le cada^e était entier ou mutilé , s'il avait été privé de la vie par la torture ou le poison , si sa mort enfin avait* élé violente ou naturelle.
Lousque, vess la iki de Tannée 1638 , les Vaudois de PrttvigMm et de Paesane eurent été obligea de
quitter pour la dernière fois leurs demeures, et de se retirer dans les vallées de Luzerne , les moinesdu couvent de Paêsane mirent le feu à ces maisons abandonnées, afin d'ôter à leurs habitants fugitifs toute espérance d'y revenir.
Quelques-uns d'entre eux revinrent pour sauver des flammes leurs meubles et leur linge qu'ils n'avaient pu emporter d'abord; mais en retournant dans leur nouvel asile, ils furent arrêtés par les soldats de la garnison de Revel. Ces emprisonnements n'avaient pour but que la spoliation; et en abandonnant les restes de leur fortune, qu'ils étaient venus disputer périlleusement à l'incendie, ou en payant une forte rançon, plusieurs d'entre eux obtinrent leur délivrance.
Mais tous ne purent réussir. Daniel Peilion, homme déjà âgé, fut arrêté à Barges, et conduit de Revel dans les prisons du sénat de Turin. Là il eut à lutter contre les sollicitations du clergé régulier, qui lui promettait, non-seulement de le remettre en liberté, mais encore de le réintégra dans tous ses biens, s'il voulait abjurer le protestantisme.
Dieu m'a fait la grftce de connaître sa vérité, répondit-il avec constance; j'ai eu le bonheur d'y p^v
sévérer jusque dans ma vieillesse, et je suis trop près de la mort pour sacrifier mon âme au désir de vivre quelques jours de plus.
C'est en vain qu'on essaya de lui &ire changer de langage; tous ceux qui le connaissaient, les catholiques eux-mêmes, rendaient hommage à ses vertus 3 on fit plusieurs démarches pour obtenir sa grâce, mais inutilement : il fut condamné à dix ans de galères.
Un de ses juges, membre du sénat, sollicité en sa faveur par des voix compatissantes, qui lui représentaient combien il était cruel de condamner un vieillard à une peine aussi longue sans autre motif que ses doctrines, répondit froidement : « Dix ans de galères! qu'est-ce que cela pour un hérétique? »
n fut donc obligé de subir sa peine. On le transporta sur les pontons de Yillefranche, près de Nice, et ses compatriotes du Yal de Luserne envoyaient chaque année quelqu'un des leurs pour lui apporter des secours et des consolations.
Chaque année aussi, ces charitables messagers revenaient annoncer aux Yaudois que l'évangélique forçat demeurait ferme dans sa piété , succombant à la peine , mais non pas au remords.
Peillon s'affiftiblissait corporellenient, mais son cœur ne fléchissait pas ; il vieillissait dans les galères et rajeunissait pour le ciel.
Les guerres qui suivirent peu d'années après , interrompirent ces relations fraternelles des montagnards avec le prisonnier.
ï/)r8qu'on voulut les reprendre , lorsque de nouveaux messagers vinrent à Villefranche pour lui apporter le tribut accoutumé de ces lointaines et pieuses sympathies , lorsqu'ils demandèrent des nouvelles du vieux galérien de la vallée du Pô , ils apprirent qu'il était mort.
Ainsi , dans les montagnes et dans les prisons y sur les bûchers et sur les mers , partout les Vaudois ont laissé des martyrs.
Tels sont les grands exemples que nous a légués ce siècle d'héroïsme, de foi et de douleurs.
Mais combien d'autres victimes qui ont rendu le dernier soupir avec la même foi et au sein de pareilles souffrances, sans qu'aucun détail nous en soit parvenu!
Soldats ignorés, ils ont contribué au triomphe sans avoir eu part à la gloire. L'obsmirité les accompagna durant leur pénible pèlerinage , et les reçut dans le
tombeau; victimes oubliées sur la terre, mais non pas dans le ciel, elles nous semblent plus grandes encore, enveloppées de leur abnégation. £t qu'importe que notre nom soit inconnu des hommes , pourvu qu'il soit inscrit dans le livre de vie !
Le martyre n'a pas besoin d'être éclatant pour être béni. Se dévouer à Christ sans gloire et sans apparence, est le sacrifice qui lui est le plus doux; et on peut le lui rendre dans la vie de tous les jours, comme à l'instant suprême d'une mort remarquée.
Le chrétien peut combattre pour sa foi dans la prospérité comme dans la souffiramce , et mourir pour son Dieu au sein de sa famille comme sur un bûcher.