PRÉLIMINAIRES
DE LA SECONDE PERSÉCUTION GÉNÉRALE INTENTÉE Al X VAUDOIS DES VALLÉES DU PIÉMONT.
(De 15-20 à 1560.)
Sources et autorités. — Gilles, Perrin, de Thou. — Memorabilis hisloria perseculionum, bellor unique inpopulum culgo valdensem appellation, Angrunicam, Lusemeam, Sanmartineam, Perusiitam, aliasque regionis Pedemontanœ valles incolenlem, ab anno 1555 ad 1561, religionis ergo gestorum Anno 3IDLXII, gallice primum in lacem édita; nunc vero a Christophoro Ricuaudo Biturige, latine donata. lin vol. petit in-8o en italiques, de 151 pages. — Même ouvrage, en français : Histoire des persécutions et guerres faites depuis l'an loao,jusques en l'an 1561 , contre le peuple appelé Vaudois, etc.... imprimé la même année (1562) petit in-4o de 173 pages. — Même ouvrage dans Crespin : Histoire mémorable des persécutions... etc. Edit. fol. de 1619, du fol. 532 au fol. 547. — Hist. me m. de la guerre faite
par le duc de Savoye Emmanuel Philibert, contre ses sujets d'Angrogne, Pérouse... etc. traduit de l'italien. Imprime en 1561. — Même ouvrage, publie en italien la même année. — Hist. des perséc. contre les Vaudois, de 1555 à 1561 etc. Reproduction combinée des deux ouvrages précédents. Genève, 1581. — Historia erclesiœ Waldensium , etc. in-4° imp. à Strasbourg en 1668. — Histoire des chrétiens communément nommés Vaudois , pendant les douze premiers siècles ; imp. à Harlem en 1765. Cet ouvrage avait précédemment ete publie en hollandais, à Amsterdam, en 1732. (Historié der clirislenen, die men gemeenlyk Waldensen noemt). — Chronique des Vaudois, depuis 1160 à 1655, imp. en Allemand, à Zurich, en 1655; reimprimé à Schaffouse la même année (chez Souter : ce fut le premier ouvrage de cet imprimeur célèbre); traduit en hollandais, et imp. à Amsterdam en 1656; et en français, la même année, à Genève. — Voir, en outre, les sources générales , qui ont été indiquées en tète du 1er vol. — Les sources manuscrites sont presque nulles. — Relazione dei successi nelle vatli di Luserna e Piemonle , l'anno 1559-1634. (Sans date ni lieu d'impression). — Histoire mém. de la guerre faite par le duc de Savoje, Emmanuel Philibert, contre ses subjects des vallées d'Angrogne , Pérosse... et autres circonvoisines , potir compte de la religion. Ensemble les articles et capitulations de l'accord proposé audit Seigneur par lesdits subjects, au mois de juing 1561. Nouvellement traduit de l'italien en français. MDLXIl (petit in-S'1 de 30 p.).
Après avoir publié la Bible et corroboré leur unité de foi avec l'Eglise réformée, les Vaudois se mirent à prêcher publiquement la bonne nouvelle du salut.
On sait que les maisons des Barbas avaient jusquelà servi de lieu de réunion.
Telle l'Eglise primitive, en butte pendant des siècles aux répulsions du dehors, avait longtemps abrité ses témoignages au sein des demeures privées. Elle n'en fut pas moins active dans ce modeste ministère
et parut tout à coup plus forte au sortir de ce premier âge de concentration.
Les vallées vaudoises suivirent la même voie. On doit croire que c'était celle du Seigneur. Tous leurs temples s'y construisirent alors en une seule année (1).
Le nombre des auditeurs qui se pressaient alors dans la demeure des Barbas devenait trop considérable pour qu'ils pussent tous y trouver place; car il en venait non-seulement des vallées, mais de la plaine du Piémont; et comme la paroisse d'Angrogne était la plus accessible à leurs pas, ils s'y rendaient aussi en plus grand nombre.
Un jour la foule , réunie sur la place du village, attendait de pouvoir pénétrer dans la demeure pastorale , déjà pleine de monde. On était au mois d'août 1555. Le pasteur enseignait au dedans; un maître d'école vint prêcher au dehors.
« Oui, les temps sont venus, s'écria-t-il , que l'Evangile doit être annoncé à toute nation , que l'Eternel répandra son esprit sur toute créature ! Venez vous abreuver à ces sources vives de la grâce par laquelle Christ désaltère nos âmes! Heureux ceux qui
(1) De 1555 à 1556.
ont faim et soif de sa justice, car ils seront rassasiés!»
Et le peuple, plus impatient encore , appelait le pasteur. C'était Etienne Noël, que Gilles, en revenant de Calabre, avait amené de Lausanne.
Il lut sortir de sa demeure et prêcher en plein air. La retraite n'était plus possible. Un temple fut construit sur cette place, et avant la fin de l'année, il s'en élevait un autre à une demi-lieue de là. Ces deux temples subsistent encore de nos jours (1).
Les pasteurs y lisaient tous les jours la Bible et l'expliquaient au peuple; le peuple ne s'en rassasiait pas.
Dans les autres communes il demanda également des temples; en dix-huit mois ils furent tous construits.
Quelle puissance de vie et d'activité évangéliques!
« Montre-moi ta foi par tes œuvres, disait saint Jacques à l'Eglise primitive; » et celle-ci, poursuivant son humble ministère dans les demeures privées, travailla pendant des siècles à la conquête des âmes qu'elle élevait vers le ciel, comme autant de temples
(1) Le premier est celui de Saint-Laurent, le second, celui de Serres; ils n'ont fait que subir diverses réparations.
consacrés au Seigneur; puis ses parvis se dressèrent partout.
Ainsi l'Eglise vaudoise, après des siècles de vie cachée, ouvre le sanctuaire de ses enseignements, et tous les temples de ses vallées s'élèvent à la fois. Ils ne devaient pas tarder à être cimentés par le sang des martyrs.
Voilà les œuvres de notre foi , eussent pu dire à l'apôtre ces dignes héritiers des chrétiens primitifs !
Mais ils avaient été favorisés par la bonté de leurs souverains. On trouve, à la date du 8 mai 1506, un bref de Jules II, adressé au duc de Savoie, qui avait intercédé pour eux auprès de la cour de Rome (1), et pendant une vingtaine d'années encore après la tenue du grand synode de 1532, les Vaudois vécurent assez tranquilles.
« Les pasteurs et autres directeurs des Eglises, dit Gilles, avaient délibéré de faire leurs exercices de religion avec le moins d'apparence et de bruit qu'ils pourraient, afin de ne pas irriter, sans nécessité, ceux qui n'attendaient que l'occasion de leur faire du mal.
Lorsque la prudence ne nuit pas au dévouement,
(1) Nobis humiliter supplicari fecisti ut subditis prœdictis ne vexenlur... Archives de la cour de Turin. T. 620. Cat. valdesi ; n^ de série : 620.
elle en rehausse la valeur; et plus tard, ayant été amenés par la Providence à jouir d'une publicité qu'ils n'avaient pas cherchée, ces courageux propagateurs de l'Evangile furent avertis d'avoir à se restreindre. — Pourquoi diminuer l'œuvre de Dieu et le champ qu'il nous donne? — Des bandes armées vont venir de Turin pour vous anéantir (1).
Dieu saura défendre ce qu'il a établi. — Et ils poursuivirent avec le calme du courage L'œuvre commencée dans le calme de la prudence. C'est là le caractère des âmes fortes ; c'était celui de ces évangéliques montagnards.
Mais lorsque sept temples à la fois se furent élevés dans les Vallées; lorsque, malgré le supplice de Laborie, de Vernoux, de Varailles et d'Hector, martyrisés à cette époque, on eut vu le nombre des étudiants vaudois à l'étranger, et celui des pasteurs étrangers en Piémont , s'augmenter en même temps que les troupeaux affamés de pâture biblique, la cour de Rome, épouvantée, s'arma de toutes ses rigueurs.
Les vallées vaudoises et la ville de Turin appartenaient alors à la France. L'infortuné duc de Savoie, Charles III, surnommé à si juste titre le Bon, avait défi) Ce bruit courait dans les vallées au mois de décembre 1555.
mandé du secours à Charles-Quint, et du fond de sa retraite de Verceil il voyait avec douleur ses Etats héréditaires alternativement en proie à ses alliés et à ses ennemis.
Un pape bienveillant et juste, qui avait manifesté des sympathies pour la réformation et témoigné le désir de l'introduire dans l'Eglise, Marcel II, élu le 9 d'avril 1555, mourut inopinément vingt et un jour après son exaltation, frappé, dit-on, d'apoplexie.
Son successeur, Paul IV (I), plus fidèle à l'esprit du catholicisme, au lieu de favoriser le progrès, voulait l'anéantir.
Les circonstances semblèrent d'abord se prêter à ses vues. Le cardinal de Lorraine et celui de Tournon, si fatal déjà aux Vaudois de Provence, s'étaient rendus à Rome le 15 décembre 1555, pour conclure, au nom du roi de France, une ligue contre les Espagnols. En même temps le nonce écrivit de Turin pour faire connaître les progrès des Vaudois, et par le retour des cardinaux diplomates, Paul IV, s'adressant à Henri II, avec qui il venait de traiter alliance, lui demanda de sévir contre ces hérétiques.
(1) Elu le 27 mai 1555.
Le monarque français transmit au parlement de Turin des ordres en conséquence ; et cette assemblée nomma deux commissaires , Saint-Julian et Délia Chiesa (en latin de Ecclesia), qui devaient se rendre sur les lieux, recueillir des informations, dresser un rapport , chercher à ramener les Vaudois au catholicisme, et prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugeraient nécessaires.
Ces délégués, escortés d'une suite nombreuse , arrivèrent dans les Vallées au mois de mars 1556. Ils commencèrent par répandre une proclamation où, rappelant le respect qui était dû à l'autorité du roi et de l'Eglise, ils menaçaient des peines les plus sévères ceux qui y résisteraient. Les Vaudois répondirent qu'ils étaient des sujets et des chrétiens fidèles et le seraient toujours. Mais l'irritation des catholiques était grande contre les réformés.
Un homme de Saint-Jean qui avait fait baptiser son enfant par le pasteur d' Angrogne , fut dénoncé aux commissaires et cité devant eux à Pignerol. Là il reçut ordre de faire rebaptiser son enfant par un prêtre, faute de quoi lui-même serait brûlé vif.
Le villageois interdit gardait le silence.
Pressé de répondre, il demanda à réfléchir . — Tu
ne sortiras pas d'ici sans t'etre décidé. — Laissez-moi du moins prendre conseil. — De ton confesseur, par hasard? ajouta d'un air ironique le vice-président (1). — Oui, monseigneur, répondit gravement le chrétien. Sa demande lui fut accordée. — Que va-t-il faire? se disaient les assistants. — L'homme des champs se retira dans le fond de la chambre, et s'agenouillant sans crainte en face de ces seigneurs, se mit à prier Dieu avec humilité.
N'est-ce pas là le meilleur conseiller; l'ami auquel on peut confier toutes ses peines; le seul confesseur puissant, pour absoudre et pour diriger? — A quoi te résous-tu? reprirent les magistrats? — Assumez-vous sur votre âme, le mal qu'il peut y avoir à faire ce que vous me demandez? répondit le paysan.
Les commissaires interdits à leur tour, le renvoyèrent sans insister.
Mais autour d'eux le fanatisme s'excitait aux violences, et les passions les plus basses se faisaient jour par le langage le plus grossier. — S'il continue ses audacieuses prédications, s'écriait sur la place pu-
(1) Le commissaire Saint-Juliau, était troisième président du parlement de Turin ; et Délia Chiesa troisième conseiller.
blique de Briqueras un homme nommé ïrombaud , j'irai couper le nez à ce maudit pasteur d'Angrogne.
Les moindres incidents avaient alors une signification ; ils paraissaient à l'imagination vive et simple du peuple, se produire sous la main de Dieu. Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Ce même Trombaud , s'étant acheminé de nuit vers les montagnes d'Angrogne, fut assailli par un loup, qui lui sauta au visage et le défigura; de sorte que la dent d'une bête féroce lui fit subir à lui-même cette mutilation dont sa main avait menacé le pasteur.
Si vulgaire que nous paraisse cette circonstance , elle fut prise alors pour un châtiment providentiel, et retarda peut-être l'explosion de l'orage qui s'amoncelait sur les Vaudois.
Les commissaires s'étaient rendus dans la vallée de Pérouse, puis à Lnserne, et enfin à Angrogne, où ils visitèrent les deux temples et assistèrent à la prédication.
Lorsque le pasteur fut descendu de chaire , ils ordonnèrent à un moine d'y monter à son tour, en invitant l'assemblée à l'écouter aussi. Le moine prêcha sur l'unité de l'Eglise catholique et dit que c'était un crime de s'en séparer.
— C'est elle qui s'est séparée de l'Evangile, fit observer le pasteur, lorsque le moine eut cessé de parler; et si messieurs les commissaires veulent nous le permettre, nous le prouverons par la Bible.
— Nous ne sommes pas venus ici pour discuter , mais pour faire observer les ordres du roi. Souvenezvous de ce qui est arrivé il y a dix ans, à vos frères de Mérindol et de Cabrières, pour avoir résisté aux lois de l'Eglise (1).
Les Vaudois, sans relever la confusion que ces paroles établissaient entre les lois civiles et ecclésiastiques, ni la menace qui les accompagnait, répondirent tout simplement, mais avec fermeté, qu'ils étaient résolus à vivre selon la parole de Dieu , et que si par elle on pouvait leur prouver la fausseté de leurs doctrines , ils étaient prêts à les abandonner.
La même réponse fut faite aux commissaires dans les autres communes des Vallées où ils se rendirent également.
Alors s'étant retirés à Luserne, ils firent publier, le 23 de mars 1556, un édit par lequel ils ordonnaient
(1) C'était nue allusion aux massacres affreux qui ensanglantèrent les bords de la Durance en 1545. Voy. chap. V. du 1er. vol.
aux Vaudois d'abjurer, et de ne plus recevoir des 'prêcheurs, étrangers, à moins qu'ils ne leur fussent adressés par l'archevêque de Turin. Le tiers des biens des contrevenants était promis à ceux qui les dénonceraient.
Lei Vaudois répondirent par une profession de foi basée sur la Bible , dans l'esprit de laquelle ils voulaient persévérer, à l'instar de leurs aïeux , à moins qu'on ne leur démontrât qu'ils étaient dans l'erreur. « Et quant aux traditions humaines, ajoutent-ils, nous « recevons volontiers celles qui servent au bon ordre, « à l'honnêteté et à la dignité du saint ministère; mais « quant à celles qui sont proposées sous intention de « mérite , pour lier et obliger les consciences, contre « la parole de Dieu , nous les rejetons formellement , « et ne les accepterions pas de la main même d'un « ange. »
Les commissaires ne pouvaient espérer d'avoir plus de pouvoir qu'un ange , et demandèrent alors qu'on leur livrât les pasteurs et les maîtres d'école.
S'ils enseignent la vérité, répondit-on, pourquoi nous les ôter? et s'ils ne l'enseignent pas , qu'on nous le prouve par la parole de vérité.
Toutes les menaces et les sollicitations des envoyés
du parlement vinrent échouer contre cet inébranlable rempart de l'Eglise vaudoise : la Bible ! qui est aussi l'éternel achoppement de l'Eglise romaine.
Eh bien, dit Saint-Julian, gardez vos pédagogues et vos prédicateur:, , mais vous aurez à justifier de leur présence lorsqu'ils vous seront redemandés.
Après cela, les commissaires s'en retournèrent à Turin , et firent leur rapport au parlement , qui leur donna la mission de se rendre en France , auprès de Henri II, afin de l'informer de ce qui se passait, et de prendre ses ordres pour l'avenir.
Ils ne furent de retour que l'année suivante, revinrent aux Vallées, et dirent aux Vaudois que le roi leur ordonnait de se ranger immédiatement au catholicisme.
Il leur fut accordé trois jours pour en délibérer.
La délibération ne fut pas longue : « Qu'on nous prouve que nos doctrines ne sont pas conformes à la parole de Dieu, et nous sommes prêts à les abandonner ; sinon, qu'on cesse de nous en demander l'abjuration. »
Il ne s'agit pas d'entrer en discussion, reprirent les commisaires, mais de savoir si vous voulez, oui ou non, vous faire catholiques.
Non ! répondirent les Vandois.
Alors, par arrêté du 22 de mars 1557, quarante-six des principaux d'entre eux furent cités à comparaître à Turin , le 29 du même mois , sous peine de cinq cents écus d'or pour chaque récalcitrant. Ils le furent tous. Un mois après, de nouvelles citations sont adressées à une partie des premiers assignés, et à tous les pasteurs et maîtres d'école sans exception. Ils refusèrent également de s'y rendre.
On ordonna aux syndics de les faire arrêter et nul n'osa porter la main sur eux.
L'Espagne et l'Angleterre venaient de déclarer la guerre à la France ; les cantons helvétiques intervinrent auprès de Henri II, en faveur des Vaudois; ces événements suspendirent les poursuites dont ils étaient l'objet ; ils se hâtèrent d'en profiter pour dresser une discipline ecclésiastique qui fut arrêtée le 13 juillet 1558.
L'année suivante , Emmanuel-Philibert rentra en possession de ses Etats (1). Le 9 juillet 1559, il épousa la sœur d'Henri II, qui était favorable au protestan-
(1) A la réserve de Turin, Pignerol et quelques autres villes qui lui furent rendues de 1562 à 1574. En 1564, les Bernois lui restituèrent le pays de Gex dont ils s'étaient empares en 1536, mais retinrent le pays de Vaud.
tisme, et dans le début de son règne, il témoigna de la bienveillance aux habitants des vallées vaudoises, dont il n'ignorait ni la valeur ni la fidélité.
Mais les prélats, le nonce, le roi d'Espagne et quelques princes d'Italie , sollicités , dit Gilles , par des gentilshommes des Vallées (1), travaillèrent tant à l entour de ce bon prince, qu'il commença par défendre à tous ceux qui n'étaient pas des vallées vaudoises d'aller y entendre les prédications (2), C'est alors que des commissaires furent nommés pour veiller à ce que le culte réformé ne se célébrât plus en dehors de ces montagnes.
A leur tête étaient le cousin même du duc régnant , Philippe de Savoie , qui se faisait appeler comte de Kacconis ; puis le comte de la Trinité , dont le nom véritable était George Coste; et enfin le grand inquisiteur de Turin, nommé Thomas Jacomel. Gilles, ordinairement si réservé dans ses expressions, dit de lui qu'on le qualifiait d'apostat , d'impudique et d'insatiable ravisseur des biens d'autrui.
(1) Il existe des lettres du comte Guillaume de Luserne qui prouvent sa participation à cette hostilité. Il en est d'autres du comte Charles , qui le présentent au contraire comme un zele protecteur des Vaudois.
(S) Edit date de Nice, 15 février 1360.
Le plus réellement noble de ces trois personnages se retira bientôt de la voie sanglante qu'ils voulaient ouvrir au triomphe du catholicisme : car c'est par leurs mains que s'élevèrent alors tant de bûchers, dont les flammes ont éclairé le dévouement de nos anciens martyrs.
C'est alors aussi que furent cruellement assaillies les vallées de Mathias, Larche et Méane, dont il sera question dans l'histoire du Pragtla , ainsi que celles de Saluées et de Barcelonnette, dont nous avons déjà parlé.
Le tour des vallées vaudoises ne pouvait tarder d'arriver dans cette grande succession d'épreuves. Mais oublieuses de leurs dangers, elles se mettaient en avant pour prévenir ceux de leurs frères. Les instances, les requêtes, les supplications que les Vaudois adressèrent alors au souverain (i), en faveur de leurs coreligionnaires persécutés; ne firent qu'attirer l'attention sur leur propre Eglise jusque-là épargnée.
L'année 1560 avait commencé dans les Vallées par de violents tremblements de terre (2) ? Les moines de
(1) Voir pour cela le chapitre XII de Gilles.
(2) Le premier eut lieu le 8 de février, à quatre heures du matin, le se" cond, le 13 d'avril dans l'après-midi.
l'abbaye dePignerol avaient à leur solde une troupe de ravageurs; et selon les expressions de Crespin, « ils les envoyaient piller, battre et tuer les pauvres gens, et amener prisonniers en la moinerie, tant hommes que femmes, desquels les uns étaient brûlés vifs fort cruellement, d'autres envoyés aux galères et quelques-uns relâchés moyennant rançon. Ceux qui s'échappaient de leurs prisons étaient si malades, qu'ils semblaient avoir été empoisonnés (4). »
La vallée de Saint-Martin était désolée par les seigneurs du Perrier, nommés Charles et Boni face Truchet (2). L'année précédente déjà ils avaient tenté de s'emparer du ministre de Rioclaret, la vallée du clair ruisseau. C'était pendant la prédication ; ils avaient envoyé au temple des traîtres qui, sous l'apparence de simples auditeurs, devaient se réunir autour du ministre et s'en emparer.
Ces sicaires étaient à leur poste. Charles Truchet arrive aux portes du temple avec sa troupe hautaine et bien armée.
Il sonne du clairon.
(1) Crespin, fol. 535, verso.
(2) Ils sont désignés, dans quelques pièces, comme étant seigneurs de Rioclaret, commune fort rapprochée du Perrier.
Les traîtres se jettent sur le pasteur, et veulent l'entraîner. Tout le peuple se précipite pour le défendre. La troupe s'élance dans l'église; elle est repoussée; et son chef, quoique de grande taille, vigoureux et cuirassé, risqua d'y perdre la vie, car un de ces robustes montagnards l'ayant atteint et pressé contre un arbre, eût pu l'étrangler avec facilité ; mais en raison de son rang, dit Gilles, et par humanité, on le laissa aller.
Au lieu d'en être reconnaissant, son animosité ne fit que s'en accroître. C'est le propre des lâches. Le 2 d'avril 1560, avant le jour, ilrevient à Rioclaret avec une troupe plus nombreuse que la première, enfonce les portes, tue les habitants et ravage tout le hameau. Mais les cris de ses premières victoires avaient éveillé leurs voisins qui se sauvèrent sans vêtements, sans provisions et sans armes vers les cimes de la montagne encore toutes couvertes de neige. Les ennemis, dit Richard (4), poursuivirent ces pauvres gens jusque bien haut dans les bois, leur tirant force arquebusades; puis ils revinrent dans les maisons aban-
(1) Hist. perséc.ad pop. vald. ab anno 1555, usqtte ad 1561, trad. de MDLXII , p. 47-52.
données, s'y logèrent et firent bonne chère, pendant que les possesseurs souffraient de faim et de froid ; ils dirent même hautement qu'ils ne les laisseraient pas revenir, à moins qu'ils ne promissent d'aller à la messe.
Le lendemain un vieux pasteur , récemment venu de Calabre. voulut aller visiter et raffermir ces pauvres fugitifs. La troupe de Truchet l'aperçut au point du jour , le poursuivit , s'en empara et le livra aux moines de Pignerol, qui le firent brûler vif avec un autre prisonnier de la vallée de Saint-Martin.
Il est inutile de dire qu'ils eussent pu racheter leur vie par une apostasie : comme il avait été inutile de le leur proposer.
Trois jours après, cependant, les Vaudois de Pragela ayant appris la malheureuse position de leurs frères de Rioclaret, se réunirent au nombre de quatre cents, et entreprirent d'aller les délivrer.
Leur pasteur, nommé Martin, marchait à la tête de cette troupe. De lieue en lieue il se jetait à genoux avec tous ses hommes, et priait Dieu de leur donner la victoire. Ils furent exaucés. Le temps était sombre; ils arrivèrent vers le soir à Rioclaret. Les ennemis
prévenus de leur approche s'étaient mis en défense; mais un orage terrible, et tel que les Alpes elles-mêmes semblent en être ébranlées quand il en éclate sur leurs cimes, fondit sur la montagne au moment où s'engagea l'action. Après un combat opiniâtre, la bande Truchet est débusquée de ses positions , poursuivie dans les ravins, où les soldats s'égarent au milieu de la nuit, et pour la seconde fois, l'injuste agresseur parvient avec peine à s'échapper.
Truchet alors se rend à Nice, où Philibert tenait sa cour; car la ville de Turin ne lui avait pas encore été rendue. Les Vaudois, lui dit-il, sont des rebelles; ils introduisent des troupes étrangères dans vos États ( faisant allusion à cette bande venue du Pragela , terre de France), et se construisent des retranchements sur les montagnes.
Triste poste, vraiment, que celui où ils avaient dû se retirer au milieu des neiges, à demi nus, sans armes et sans vivres ! Mais le duc ne pouvait connaître ces détails ; il était malade, facile à irriter, et les Truchet comptaient sur sa colère.
Cédant en effet à leurs perfides suggestions , il les autorise à relever les fortifications du Perrier , qui avaient été détruites par les Français avant la resti-
tution de cette place (1), et à accabler les Yaudoisde corvées.
Ceux-ci adressent leurs remontrances respectueuses au souverain ; les seigneurs du Perrier retournent à Nice pour en combattre l'effet ; et dans une promenade qu'ils firent sur mer, ils furent pris par des corsaires, et l'on n'en entendit plus parler (2).
Pendant que ces choses se passaient dans la vallée de Saint-Martin, le cousin du duc, comte de Racconis, s'était rendu dans celle de Luserne. Un jour du mois d'avril il monta à Angrogne, et assista silencieusement à la prédication du pasteur. Après la fin du service, il témoigna le désir de voir cesser les poursuites dont les Yaudois étaient l'objet. Pour profiter de ces bonnes dispositions, les Yaudois lui remirent un exposé détaillé de leurs doctrines, avec trois requêtes, l'une pour la duchesse de Savoie, l'autre pour le duc, la troisième pour son conseil.
Six semaines après, vers la fin du mois de juin, le comte de Racconis revint à Angrogne avec le comte
(1) Ces fortifications furent démolies en 1534 ou environ.
(2) Ou les crut morts pendant longtemps; mais ils reparurent après avoir été obligés de payer quatre cents écus d'or pour leur rançon.
de la Trinité. Les syndics et les pasteurs s'etant réunis, ces deux commissaires leur demandèrent s'ils s'opposeraient à ce que le duc fit chanter la messe dans leur paroisse. — Non , pourvu que nous ne soyons pas obligés d*y aller. — Si le duc vous envoie des ministres qui prêchent purement la parole de Dieu, les écouterez-vous ? — Oui; pourvu que cette parole ellemême ne nous soit pas ôtée. — Dans ce cas, consentiriez-vous à renvoyer vos pasteurs actuels sous la réserve de les reprendre, si ceux que l'on vous donnera ne vous paraissent pas évangéliques?
Les Vaudois ayant demandé jusques au lendemain pour réfléchir sur cette question , répondirent qu'ils ne pouvaient se résoudre à renvoyer leurs pasteurs actuels, qu'ils connaissaient déjà comme évangéliques, pour en accepter d'autres qui pourraient ne pas l'être.
Le raisonnement ne permettait pas de réplique : aussi les commissaires, sans chercher à y répondre, ordonnèrent-ils durement aux Vaudois de renvoyer leurs ministres sans autre observation. En vain les syndics exposèrent avec douceur qu'ils les avaient toujours trouvés de bonne doctrine et sainte vie, et
qu'on ne pouvait les chasser sans motifs. — Ils sont les ennemis du prince, répondit le comte de la Trinité, et vous vous exposez à de grands dangers en les gardant parmi vous.
Les deux nobles seigneurs se retirèrent ensuite sans commettre de violences : mais tous les adversaires des Vaudois redoublèrent d'insolence à leur égard.
Les mercenaires de l'abbaye de Pignerol exerçaient surtout leurs brigandages avec une sorte de fureur, et c'est à cette époque qu'ils s'emparèrent du pasteur de Saint-Germain dont nous avons raconté le martyre.
aAu mois de juin, dit Crespin, alors que la moisson se fait en Piémont, plusieurs du peuple Vaudois étant ailes, selon leur coutume, travailler dans la plaine comme moissonneurs à gage, pour gagner quelque chose, ils furent tous faits prisonniers en divers lieux et temps, sans qu'ils sussent rien les uns des autres ; mais par bonté de Dieu, ils échappèrent tous des prisons comme par miracle. Puis vint le mois de juillet que la moisson se fait dans les montagnes, et ceux d'Angrogne étant un matin dans leurs muandas, ou chalets, du côté de Saint-Germain, ouïrent quelques arquebusades de vers ce lieu ; et peu après
ils aperçurent une troupe de pillards, au nombre de cent vingt, qui marchaient contre eux. Alors ils se mirent incontinent à crier pour avertir les leurs, et, s'étant rassemblés, ils se formèrent en deux troupes de cinquante hommes chacune, qui prirent, l'une par le haut, et l'autre par le bas. Ces derniers se ruant les premiers sur l'escouade de brigandeaux qui étaient tout chargés et embarrassés de butin, les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'au bord du Cluson, où il s'en noya la moitié. » Si les Angrognois avaient alors voulu poursuivre les fuyards, ils se seraient emparés des couvents de l'abbaye , et auraient pu délivrer tous leur prisonniers , car les moines s'étaient sauvés à Pignerol; mais ils ne voulurent pas le faire sans avoir consulté leurs pasteurs , et ainsi l'occasion fut perdue.
Peu de jours après, le commandant de Fossano se retira dans cette même abbaye, après une conférence polémique avec les pasteurs vaudois : et de là il fit enlever, avec leurs familles et leurs bestiaux, beaucoup de pauvres gens de Campillon et de Fenil.
Leurs coreligionnaires, effrayés, prennent la fuite. Un des seigneurs de Campillon leur offre alors sa protection et les assure qu'ils seront laissés tranquilles
s'ils veulent lui payer trente éeus. Ils donnent l'argent et reviennent dans leurs demeures. Qui les trahit alors? Ce même gentilhomme qui s'était fait payer pour être leur protecteur, et qui favorisa leur arrestation. Mais avertis à temps, ils prennent de nouveau la fuite, et ainsi échappent à cette trahison (1).
Pendant ce temps le duc de Savoie avait transmis à Rome l'exposé de doctrines que les Yaudois lui avaient envoyé.
Comme ils offraient d'abandonner leurs doctrines, si on leur démontrait qu'elles étaient erronées . et qu'ils n'avaient jamais cessé d'appeler la discussion sur cet objet, ii paraissait de toute justice de commencer parla. Mais comme c'était là aussi une question essentiellement ecclésiastique . il fallait avoir l'avis du chef de l'Eglise . et la décision pontificale n'arriva à Nice que vers la fin de juin.
« Je ne souffrirai jamais, dit Pie IV, qu'on mette en discussion les points arrêtes canoniquement. La dignité de l'Eglise exige que chacun se soumette à ses constitutions , sans contester en rien ; et les devoirs
1 Tous ces détails sont tires de Crespin, fol. 536, 537.
de ma charge sont de procéder, à toute rigueur, contre ceux qui ne voudraient pas s'y assujettir. »
Le pape consentait seulement à envoyer aux Vallées un légat qui absoudrait de tous leurs crimes passés ceux qui se feraient catholiques , et les instruirait sans dispute, c'est-à-dire, sans examen , de leurs nouveaux devoirs.
En conséquence le commandeur de Fossano, nommé Poussevin , fut délégué par Emmanuel-Philibert, le 7 juillet 1560, pour établir dans les Eglises vaudoises des Frères de la doctrine chrétienne, sous l'influence desquels la servilité intellectuelle eût bientôt ramené cette précieuse soumission , si nécessaire à l'Eglise romaine.
Poussevin se rendit d'abord au château de Cavour, situé sur une éminence isolée, comme une pyramide verdoyante au milieu de la plaine, en face de la vallée de Luserne.
Ce château appartenait alors au comte de Racconis, qui s'y trouvait aussi. Les Vaudois furent invités à y envoyer des représentants. Ils en nommèrent trois, et l'un d'entre eux fut choisi à Bubiane, ville située aux portes de Cavour. C'était le notaire Reinier, beau-
père de Barthélémy Coupin, l'un des martyrs dont nous raconterons bientôt l'histoire.
Arrivés à Cavour, le commandeur leur notifia ses pouvoirs et leur demanda s'ils consentiraient à écouter les prédications qu'il se proposait d'aller faire aux Vallées. — Oui, si vous prêchez la parole de Dieu, répondirent-ils; mais si vous prêchez les traditions humaines qui la détruisent, non.
Poussevin ne parut pas s'offenser de cette énergique franchise, et répondit qu'il ne prêcherait que le pur Evangile.
Mais, pendant cette conférence, unVaudoisde Saint- Germain était venu se plaindre au comte deRacconis de ce que les gens de Miradol lui avaient enlevé son bétail, et promis de le lui rendre moyennant cent écus qu'il avait réunis à grand' peine. — Les avez-vous remis ? Oui ; mais on a gardé le bétail et l'argent.
— Je vais vous recommander à Poussevin, qui vous fera rendre bonne et prompte justice.
— Vous êtes un manant ! répondit Poussevin à la requête du pauvre homme, et si vous étiez allé à la messe, cela ne vous serait pas arrivé. Du reste, ajouta-t-il, ce n'est que le commencement de ce qui est réservé aux hérétiques.
Telles furent les premières preuves de justice et de pure doctrine évangélique données par le représentant du trône et de l'Eglise.
Ce commandeur, néanmoins, avait une grande réputation d'éloquence ; et sans doute il pensa que les armes de la parole, soutenues par celles du bras séculier , lui procureraient l'honneur d'un facile triomphe sur les consciences débonnaires de ces pauvres Vaudois, qui se laissaient si aisément duper.
Ayant donc annoncé qu'il prêcherait à Cavour le lendemain pour exposer en public l'objet de sa mission, il monta en chaire dans la plus grande église de la ville , et dit , en résumé , qu'il allait convaincre d'hérésie tous les pasteurs vaudois, les chasser et rétablir la messe dans les Vallées.
Deux jours après, il se rendit à Bubiane , où il ajouta de terribles menaces contre les endurcis, et de magnifiques promesses pour ceux qui abjureraient. C'était un nouvel appui dont il commençait de sentir le besoin.
La population de Bubiane, qui était à moitié protestante, n'en fut pas ébranlée; mais les catholiques, autant par zèle religieux que par affection pour leurs parents, voisins et amis des protestants, avec lesquels
ils avaient toujours vécu en bonne intelligence, les pressèrent vivement de se catholiser pour éviter ces malheurs dont on les menaçait.
Ce n'était là cependant que le prélude de scènes plus saisissantes encore. Poussevin venait d'arriver à Saint-Jean. Il invita les conducteurs des Eglises vaudoises à venir conférer avec lui. La conférence eut lieu au temple des Stalliats. «Voici, leur dit-il, la commission qui m'a été donnée; » et il fit lire les patentes ducales qui établissaient ses pouvoirs.
Voici maintenant l'exposé de doctrines qui a été présenté de votre part; le reconnaissez-vous?
Sur leur réponse affirmative, il leur demanda s'ils persistaient dans les pensées qui s'y trouvaient contenues? — Nous n'avons eu aucune raison d'en changer. — Eh bien, ajouta-t-il, vous êtes engagés par cet écrit à répudier vos erreurs dès qu'elles vous seraient démontrées? — Et nous nous y engageons encore.— En ce cas, je vais vous démontrer que la messe se trouve dans l'Ecriture sainte. Le mot massah ne signifie-t-il pas envoyé? — Pas précisément. — L'expression primitive: lté, missa est, n'était -elle pas employée pour renvoyer les auditeurs ? — Cela est
vrai. — Vous voyez donc , Messieurs, que la messe se trouve dans l'Ecriture sainte.
Jamais avocat novice, croyant enlacer son adversaire dans une argumentation sans réplique, n'avait conclu d'une manière plus ridicule.
Heureux encore si de pareilles arguties n'avaient pas abouti à des massacres affreux !
Les Vaudois, toutefois , répliquèrent avec respect qu'il y avait méprise quant au terme massah, qui ne se trouvait point dans le texte hébreu , avec le sens qu'il lui avait donné (1), et que d'ailleurs cela ne prouverait pas l'institution divine de la messe ; ensuite, que les messes privées , la transsubstantiation , le retranchement de la coupe et beaucoup d'autres choses contestées par eux, n'étaient point du tout justifiées par son argumentation.
— Vous êtes des hérétiques, des athées et des damnés, s'écria Poussevin dans une sorte de fureur; je ne suis point venu pour discuter avec vous , mais pour vous chasser du pays comme vous le méritez.
Cette réponse méprisable et grossière fit monter la
(1) Le mot massah signifie en hébreu fardeau, décret ou présent.
rougeur de la confusion au visage des assistants, qui avaient accompagné le commandeur sur la renommée de son savoir et de son éloquence. Celui-ci, néanmoins, fit immédiatement signifier aux syndics des différentes communes de la Vallée qu'ils eussent à expulser les pasteurs et à pourvoir à l'entretien des prêtres qui leur seraient envoyés.
Les syndics répondirent qu'ils ne renverraient leurs pasteurs que dans le cas où ils seraient convaincus de quelques erreurs de conduite ou de doctrine, et qu'ils ne pourvoiraient à l'entretien de ceux qu'on leur annonçait que s'ils étaient également irréprochables dans la doctrine et dans les mœurs.
C'est alors quePoussevin se retira dans l'abbaye de Pignerol, comme nous l'avons dit au commencement de ce chapitre. II y passa le mois d'août et composa un écrit polémique qui fut réfuté par le célèbre et docte Scipion Lentulus, qui était alors pasteur à Saint- Jean, et qui fut plus tard un des soutiens de l'Eglise évangélique des Grisons.
Au commencement de septembre 1560, Poussevin quitta Pignerol pour se rendre auprès d'Emmanuel- Philibert, toujours maladif et irritable ; là il chargea les Vaudois des plus odieuses calomnies. Ceux-
ci l'ayant appris adressèrent au duc de nouvelles protestations par l'entremise de la bonne duchesse Marguerite, fille de François Ier et de Renée de France, qui venait d'arriver en Piémont pour retourner dans sa patrie. Cette dernière, tille de Louis XII, était veuve depuis un an d'Hercule II, duc de Ferrare, et avait jadis assisté, dans cette ville, aux prédications de Lentulus, qui était d'origine napolitaine. Il lui écrivit pour lui dire qu'il avait trouvé dans les vallées vaudoises « un peuple fort affectionné à la vraie religion, « fidèle à Dieu et à ses supérieurs, et de vie exem- « plaire, mais cruellement persécuté en ces temps « difficiles ; par quoi il la priait de se ramentevoir les « faveurs qu'elle avait eues autrefois pour lui , et « d'intercéder en faveur de ce pauvre peuple au- « près de Leurs Altesses de Savoie. »
Mais toutes ces démarches restèrent sans effet. On était arrivé au commencement du mois d'octobre 1560. Le nonce et les prélats insistèrent avec force auprès du duc pour qu'il se conformât aux instructions du Saint-Père. — Pourquoi l'a-t-on consulté si l'on ne veut pas respecter sa décision? C'est aggraver l'outrage que l'Eglise a déjà subi par l'accroissement des hérétiques. — La conclnsion était juste.
Rome est logique : la déférence reconnaît le pouvoir, et le pouvoir demande l'obéissance. Le duc de Savoie devait donc obéir.
Il leva des troupes en Piémont, promit amnistie complète à tous les condamnés, aux repris de justice, aux vagabonds et aux bannis qui viendraient s'enrôler pour combattre contre les Vaudois.
Le fanatisme persécuteur laissait déjà éclater à leurs yeux une joie triomphante. Leurs amis éloignés se rendirent dans les Vallées, pour engager ceux qui leur étaient chers à en sortir. Les habitants de la plaine retiraient les enfants qu'ils y faisaient allaiter. Les catholiques bienveillants et humains, qui avaient des relations dans les montagnes, venaient supplier ceux qu'ils aimaient d'abjurer plutôt que de se laisser détruire. Il semblait que tout dût être consumé par un total et inévitable embrasement. L'effroi était général.
Le comte Charles de Luserne, alors gouverneur de Mondovi. se rendit lui-même à Angrogne et écrivit, à diverses reprises, aux Vaudois , auxquels il était fort attaché, pour les engager à se plier aux circonstances et à se soumettre aux ordres du souverain, ne fût-ce que pour l'amour de lui et de leurs propres familles.
« Digne seigneur, lui répondirent-ils, nous (levons faire avant tout ce que nous conseille l'amour de Dieu et de la vérité. »
Cependant une députation alla le trouver de la part des Vaudois pour le remercier de l'intérêt qu'il prenait à leur sort.
— Si vous consentez , leur dit-il , à renvoyer vos pasteurs, au moins pendant la durée de cet orage, j'irai me jeter aux pieds de Son Altesse pour essayer de vous sauver.
— Nous sommes pénétrés de vos bontés, répondirent-ils, mais nous n'avons point qualité pour prendre un pareil engagement au nom de notre peuple.
— Eh bien , allez le consulter , et nous tâcherons d'accorder ensemble votre conservation et vos croyances.
Il fut convenu que la réponse du peuple lui serait apportée par Pierre Boulles de Bubiane, le frère de celui dont il a déjà été question dans l'histoire des protestants de cette ville.
Mais sans attendre le retour de cet émissaire , le comte Charles écrit immédiatement à sa mère, pour qu'elle fasse tout son possible afin de décider les Vaudois à d'apparentes concessions.
La comtesse leur écrivit à son tour, et ils lui répondirent qu'ayant exposé au duc de Savoie tout ce que leur conscience leur permettait de faire selon la parole de Dieu, ils étaient résolus à ne pas changer de langage. Si les circonstances sont graves, nos devoirs le sont encore davantage. Les temps ont pu changer, mais la Bible n'a pas changé , et notre conscience ne peut se démentir.
La comtesse transmet cette réponse à son fils , qui part alors de Mondovi et arrive lui-même à Luserne, le 22 d'octobre. Il fait aussitôt appeler auprès de lui les principaux d'Angrogne : Rivoire, Ûdin , Frache, Monastier . Malan , Appia , Buffa , Bertin et quelques autres. Use plaint d'eux, les réprimande, les exhorte, les menace, leur montre une armée déjà sur pied et toute prête à sévir contre eux; les conjure de ne pas s'obstiner à encourir une mort certaine : d'avoir égard à l'attachement qu'il lenr porte, à la compassion dont il est pénétré, aux instances qu'il vient leur faire, et les supplie enfin de renvoyer leurs pasteurs. — Votre sort est-il donc inséparable de ces personnes-là? ajouta-t-il, en terminant? — Non, sans doute, nous ne sommes point esclaves des personnes , mais de la parole de Dieu; nos pasteurs nous sont chers, mais la
parole de Dieu nous est seule nécessaire; qu'on nous accorde des ministres qui la prêchent , et nous renverrons ceux qui l'enseignent aujourd'hui. — Et si le duc fait célébrer la messe dans vos quartiers; que ferez-vous? — Nous n'y paraîtrons pas.
Après d'inutiles instances, pour obtenir davantage, le comte fait écrire ces conditions.
Les députés se retirent. Quelques heures après, le bruit se répand avec rapidité qu'ils ont consenti à l'expulsion de leurs pasteurs et au rétablissement de la messe.
Le peuple d'Angrogne est furieux. Plutôt mourir! s'écne-t-il ; et se pressant, comme une mer qui monte, autour de ses députés surpris , il demande des explications. On les lui donne; mais elles ne s'accordent pas avec les actes dont on parle ; on va les vérifier et on les trouve falsifiés.
C'est la faute du secrétaire, dit le comte; mais son Eglise l'avait habitué aux fraudes pieuses. (Encore une invention du catholicisme , comme les Guerres de religion : impies alliances de termes qui le caractérisent tout entier!) Et le bon seigneur avait cru pouvoir se permettre une de ces fraudes pieuses pour sauver les Vaudois.
Mais ceux-ci n'entendaient pas même se sauver à ce prix. Les pièces furent déchirées et le peuple martyr déclara qu'il ne pouvait rien changer à ses déterminations.
— Que vos pasteurs se cachent du moins pour quelques jours, ajouta le comte; on fera célébrer la messe à Angrogne ; vous n'y paraîtrez pas, le duc sera satisfait, et les armées se retireront.
Pourquoi cette hypocrisie? se dirent ces pauvres gens ; faut-il faire le bien comme l'on fait le mal : en se cachant? Non! que Dieu nous protège; n'ayons point honte de ses ministres , car il aurait honte de nous.
Le comte, dit Gilles, se montra fort dolent des malheurs qu'il prévoyait. On le remercia avec effusion de tout ce qu'il avait fait : les Yaudois l'assurèrent de leur attachement et de leur respect ; mais ils se retirèrent sans rien céder.