DE LA SECONDE PERSÉCUTION GÉNÉRALE
QUI EUT LIEU DAiNS LES VALLÉES VAUDOISES. (De 1560 à 1561.)
Sources bt autorités : — Les mêmes qu'au chapitre précèdent.
La guerre était donc déclarée. Les familles vaudoises s'occupaient hâtivement de réunir les choses les plus indispensables à la vie , et de se retirer avec leurs troupeaux dans les hautes montagnes. Les pasteurs redoublaient partout de zèle et de ferveur. Les assemblées religieuses n'avaient jamais été aussi nombreuses. L'armée s'approchait. C'était vers la fin d'octobre. Les vallées vaudoises se recueillirent dans le jeûne et dans la prière. Après ces actes solennels eut lieu la célébration extraordinaire de la cène, qui
réunit tous les persécutés dans une sainte communion. Alors sans crainte, ni faiblesse, s'encourageant les uns les autres , « ces pauvres gens dit Gilles , s'apprêtaient avec une résolution et une allégresse incroyables à recevoir de la main de Dieu toutes les épreuves auxquelles il lui plairait de les exposer. On n'entendait chanter que des psaumes et des cantiques des vallons aux montagnes par ceux qui transportaient lesmalades. les personnes faibles, les vieillards, les femmes et les enfants, dans les retraites les plus sûres de leurs rochers. »
« De telle sorte, ajoute Richard, que pendant huit jours, on ne voyait, par les chemins pierreux, que gens aller et venir en diligence portant hardes et petits meubles , tout ainsi qu'au temps d'été les fourmis ne cessent de courir et cheminer de çà et de là, s'approvisionnant pour les jours mauvais ; et d'entre ces dignes gens nul ne regrettait ses biens, tant ils étaient délibérés d'attendre tous patiemment la bonne volonté de Dieu. » L'avis des pasteurs avait même été de ne pas se défendre à main armée , mais seulement de se retirer à l'abri des agressions. Le comte de Racconis, Philippe de Savoie, qui vint alors aux Vallées, écrivait à son oncle Philibert :
« Ces malheureux persistent dans leurs opinions , mais ils ne veulent pas prendre les armes contre leur souverain ; les uns s'en vont , d'autres attendent courageusement le martyre au milieu de leur famille , ce qui est de merveilleuse et grande compassion (1) ! »
Trois jours après . une proclamation est publiée et affichée dans tous les villages d'Angrogne , déclarant qu'ils seront mis à feu et à sang, si les Vaudois ne reviennent à l'Eglise romaine.
Le lendemain 1er novembre 1560, l'armée se met en marche sous les ordres de Georges Coste, comte de .la Trinité, et vient camper à Bubiane.
Recrutée à la hâte , et remplie d'aventuriers , elle manquait de discipline ; les soldats se livraient à toutes sortes d'excès; ils pillaient avant d'avoir combattu.
Se croyant déjà dans le pays des Vaudois , ils outrageaient sans distinction les catholiques aussi bien que les protestants. Les premiers, voulant soustraire la chaste jeunesse de leurs filles aux grossières bruta-
(1) fette lettre est datée du 28 octobre 1560. En voici les termes : Persistono nella loro opinione, ma non vogliono pigliar l'armi contra, di lui. Alcuni se n'andarono; altri aspettando , il marlirio conmoglia, robba , e gran compassione. Turin.... etc. Archives d'Etat. Corresp. d'Em. Philibert. Communie, de M. Cibrario.
lités de cette soldatesque effrénée, accomplirent alors un fait digne des temps les plus admirés.
Connaissant la sévère pureté des mœurs vaudoises, la force de leurs retraites , le dévouement de ceux qui devaient les défendre, ils ne virent pas d'asile plus sûr pour leurs enfants que ces retraites même et n'hésitèrent pas à confier 1 honneur de leurs maisons aux loyales vertus des chaumières vaudoises. Aussi plusieurs d'entre eux conduisirent-ils leur timide famille au milieu de ces héroïques montagnards.
N'est-il pas admirable de voir ces jeunes filles catholiques remises avec confiance aux mains des protestants , au moment où le catholicisme marche en armes contre eux ! Cette confiance ne fut pas trompée.
Les Vaudois défendirent le dépôt sacré qui leur avait été remis, avec autant de courage et de respect que leur propre famille. Sans avoir un instant la pensée d'abuser de ce que ces enfants étaient entre leurs mains pour s'en faire des otages précieux, et s'en prévaloir contre leurs adversaires , ils s'exposèrent généreusement pour les défendre, et les cachèrent au lieu de les exposer; puis, après les avoir préservés des outrages, ils les rendirent à leurs parents sans même songer à une récompense.
Quelque incroyable que paraisse ce fait , tous les historiens du temps, Gilles, Richard, de Thou, Crespin , en font mention ; et c'est le plus beau témoignage qu'aient pu rendre aux vertus et à la générosité des Vaudois leurs propres adversaires.
Le second jour de novembre , toute l'armée traversa le Pélis , et vint camper dans les prairies de Saint-Jean. Puis elle s'avança vers Angrogne, en déployant ses ailes sur toutes les collines des Gostières. De nombreuses escarmouches eurent lieu sur cette immense ligne. L'avantage fut à peu près égal; mais les petits corps de défense, laissés par les Vaudois, se sentaient trop éloignés les uns des autres pour pouvoir agir avec vigueur. Ils se retirèrent en se défendant, sur les plateaux de plus en plus restreints de la montagne. Plusieurs d'entre eux n'avaient cependant que des frondes et des arbalètes.
Mais l'ennemi montait toujours. Cette suite d'engagements partiels n'avait fait que le retarder et s'était prolongée pendant toute la journée. Des deux parts, la fatigue se faisait sentir. Le soir était venu. Les Vaudois se trouvaient réunis sur le sommet des Gostières, du côté de Rochemanant. Alors, ils firent halte et cessèrent de reculer. L'ennemi s'arrêta de-
vant eux, à une petite distance au dessous, et alluma des feux de bivouac pour y passer la nuit.
Les montagnards , au contraire , se jetèrent à genoux pour rendre grâce à Dieu et le prier encore. Cette action excita une foule de railleries et de sarcasmes dans les rangs des persécuteurs.
Sur ces entrefaites un enfant vaudois qui s'était emparé d'un tambour , le fit tout à coup retentir dans un ravin très rapproché.
Croyant à l'arrivée d'une troupe ennemie, les soldats catholiques se lèvent en désordre et saisissent leurs armes. Les Vaudois, témoins de ce mouvement, croient à une attaque de leur part et s'élancent pour la repousser. Alors ces troupes fatiguées et surprises lâchent pied ; on les poursuit; elle se débandent; la nuit les empêche de se reconnaître et de se diriger; les soldats prennent la fuite au hasard : les premiers sont effrayés par les pas de ceux qui les suivent; ils jettent leurs armes, ne s'arrêtent que dans la plaine, et abandonnent en une heure tout le terrain qu'ils avaient gagné durant la journée. Mais arrivés au bas de la montagne, ils mirent le feu à plusieurs maisons.
Les Vaudois n'eurent, dans cette affaire, que trois
morts et un blessé. Etant remontés sur le champ de bataille, ils rendirent grâces au Seigneur de cette délivrance et apportèrent au Pra-du-Tour les armes de leurs ennemis.
Le lendemain, le comte de la Trinité , ayant rallié ses troupes , vint camper à la Tour, en releva les fortifications démolies et y mit garnison ; mais ces loupes se conduisirent si outrageusement dans cette ville, que là encore les catholiques du lieu envoyèrent leurs femmes et leurs filles auprès des Yaudois,
Les petites forteresses du Villar , en val Luserne , .de Perouse et duPerrier, en val Saint-Martin . Purent aussi garnies de soldats.
Le lundi, 4 de novembre, un détachement parti de la Tour, et grossi en chemin de la garnison du Villar qui venait d'être repoussés de la Combe, alla attaquer le Taillaret. Les Vaudois , voyant venir ces troupes ennemies, se jettent à genoux, selon la coutume de leurs pères dans toutes les grandes occasions; et, selon la promesse de Dieu qu'il n'abandonnera aucun de ceux qui s'attendent en lui, ils reçurent un esprit de force et de courage qui les rendit vainqueurs.
Subissant volontairement la première attaque de
leurs adversaires afin de ne pas être une seule fois agresseurs, ils les attendirent de pied ferme sur les rochers, d'où une grêle de pierres et de balles repoussa bientôt les assaillants. Mais ces derniers reviennent à la charge ; les Vaudois leur résistent; les combattants s'irritent; la troupe réglée reprend l'avantage; tout à coup, des hauteurs de la Fontanelle arrivent de nouveaux combattants par qui une partie de cette troupe avait déjà été repoussée. Ils se joignent à leurs frères qui prennent alors le dessus ; leurs ennemis plient et se débandent ; ils poursuivent les fuyards criant et blasphémant de leur déroute, mais au bruit de la fusillade, un renfort de troupes fraîches survient delà Tour; elles prennent les Vaudois par derrière. Ces braves montagnards font face des deux côtés , se groupent en deux corps dont l'un occupe les nouveaux venus, pendant que l'autre achève la déroute des premiers assaillants ; cela fait, les deux corps se réunissent , s'élancent d'un même pas contre leurs adversaires, et passent au travers sans y laisser aucun des leurs.
Ils n'êurent, dans ce combat, que quatre morts et deux blessés; les ennemis, dit Richard, remportèrent les leurs par pleines charretées.
Dès la veille, cependant (4), le comte de la Trinité avait envoyé à Angrogne nn jeune garçon porteur d'une lettre dans laquelle il prétendait qu'il lui avait été fort pénible d'apprendre les collisions du jour précédent. « Mes troupes n'avaient pour but que d'aller à Angrogne, afin de reconnaître s'il y aurait un lieu favorable à la construction d'une forteresse pour le service de Son Altesse et la défense de la patrie : mais ayant rencontré des postes et des hommes armés, elles se sont crues bravées, et j'ai le plus grand regret des conflits survenus, ainsi que des maisons incendiées par mes soldats. »Le traître finissait par proposer un arrangement.
«II nous est fort pénible aussi, répondirent les gens d' Angrogne. de nous voir assaillis sans cause par les troupes de notre prince légitime à qui nous avons toujours été fidèles et soumis.
« Quant à un arrangement . s'il a pour but de nous convaincre d'erreur, par la discussion et non par les armes . nous y adhérons volontiers ; mais si l'on veut y sacrifier l'honneur de Dieu et le salut de nos âmes, il nous est meilleur de mourir tous ensemble plutôt que d'y consentir, n
[§] Le dimanche 3 novembre 1560.
Et en même temps qu'ils envoyaient cette noble réponse, les Vaudois, prévoyant bien l'accueil qu'on lui ferait, adressaient un émissaire à leurs frères de Pragela pour les prier de venir à leur secours.
Cette lettre, cependant, étant parvenue au comte de la Trinité, ne parut le blesser en rien , et il demanda que les habitants d'Angrogne lui envoyassent des délégués pour conférer avec lui.
Il leur fit un fort gracieux accueil, leur dit que la duchesse de Savoie était favorable à leurs compatriotes, et que le duc lui-même avait prononcé devant lui les paroles suivantes : « C'est en vain que le pape , les princes d'Italie et mon conseil lui-même me pressent d'exterminer ce peuple , j'en ai pris conseil de Dieu dans mon cœur, il me presse plus fort encore de ne pas le détruire. »
Vraies ou supposées, ces paroles devaient s'accomplir. Mais il ne paraît pas que le comte de la Trinité en voulût l'accomplissement, car pendant ces pourparlers, non-seulement ses troupes avaient attaqué le Villar et le Taillaret , mais gravissant les hauteurs de Champ-la-Rama , elles cherchaient alors à traverser la montagne qui sépare la vallée de Luserne de celle d'Angrogne , afin d'arriver au fond de cette dernière
et de s'emparer du Pra-du-Tour où s'était retirée une grande partie des familles vaudoises.
Ces troupes ayant mis le feu à quelques granges furent ainsi aperçues et repoussées, dit Gilles, par un vaillant combat. Peu de jours après (1), leur général fit dire à Angrogne que, si les Vaudois voulaient déposer leurs armes, il irait avec peu de monde faire célébrer une messe à Saint-Laurent (2), et s'emploierait ensuite à leur faire obtenir la paix.
Les Vaudois passèrent toute une nuit en délibération pour savoir s'ils devaient y consentir. Mais le désir de se montrer pacifiques, de ne donner aucun prétexte de violence à leurs ennemis, et de ne pas laisser échapper peut-être une occasion favorable de terminer cette guerre, les décida à accepter.
Le comte de la Trinité vint, fit célébrer sa messe sans obliger personne à y assister, et témoigna ensuite le désir de visiter ce lieu tant renommé du Pradu-Tour.
Il était difficile de refuser cette promenade à un
(1) Le samedi 9 novembre.
(2) Nom du principal village de cette vallée, il est habituellement désigné aujourd'hui par le simple nom d'Angrogne ; mais l'église catholique qui s'y trouve porte encore le nom de Saint-Laurent.
général d'armée; niais on le pria de laisser ses soldats à Saint-Laurent, ce à quoi il consentit.
Le Pra-du-Tour est le lieu dans lequel les anciens Vaudois avaient leur école de Barbas : source cachée de ces vivifiantes misssions qu'ils envoyaient aux deux bouts de l'Italie.
Il n'est point situé sur une hauteur , mais dans un enfoncement. C'est un fond de vallée, sauvage et austère comme la cime des Alpes, inaperçu et tranquille comme un réduit dans les forêts. Les pentes rapides des montagnes amènent dans ce bas-fond les sources du torrent de l'Angrogne, qui s'échappe entre les rochers. Ce bassin de verdure, environné d'escarpements affreux, paraît un sombre cratère ouvert aux pieds du voyageur qui le contemple des hautes cimes, et semble une oasis dans le désert lorsqu'on y est descendu.
Un sentier difficile, qui se glisse entre les arêtes des rochers, est la seule issue praticable à ceux qui le visitent.
C'est celui que le comte de la Trinité n'hésita pas à prendre pour y arriver. L'aspect de plus en plus sauvage des montagnes lui inspirait une sorte d'effroi à mesure qu'il avançait.
Pendant tout le voyage il se montra plein de douceur, de prévenance et d'affabilité pour les Vaudois
qui l'entouraient de leurs respects. En arrivant il était fort ému.
Mais pendant son absence ses soldats avaient pillé les chaumières vaudoises. Le peuple s'irritait : le général revint précipitamment sur ses pas. A Serres il rencontra un soldat qui venait de voler une poule, et le fit pendre sur-le-champ. Mais à Saint-Laurent , se trouvant au milieu de ses troupes, il n'infligea aucune punition à ceux qui avaient pillé les maisons. Il les ramena immédiatement à la Tour, et laissa son secrétaire à Angrogne pour y recevoir la requête que lui-même s'était chargé de présenter à leur souverain.
Dans cette requête les Vaudois l'assuraient de leur fidélité et le suppliaient de les laisser libres en leur conscience, afin que la sienne ne fût pas chargée de leur mort devant le jugement de Dieu.
Des députés vaudois furent envoyés à Verceil pour la présenter à Emmanuel-Philibert , qui y résidait alors.
Après leur départ, le comte de la Trinité somma les Vaudois du Taillaret de déposer les armes : sans doute afin que, leurs montagnes n'étant plus défendues, il pût réaliser le dessein qu'il avait formé de franchir ce boulevart du Pra-du-Tour.
Les habitants du Taillaret se réunissent aux Bon-
nets pour délibérer sur cette proposition. Pendant ce temps l'ennemi, trop pressé de s'en prévaloir, s'empare de leurs maisons , les ravage , les pille , les incendie et emmène femmes et enfants prisonniers. L'assemblée des Bonnets étant avertie , court aux armes , poursuit les ravisseurs , délivre les captifs , et vient reprendre ses délibérations. Quelles séances que celles qui étaient interrompues par de tels incidents! A peine cette assemblée est-elle derechef réunie , dans ce hameau écarté, que les soldats le cernent en silence , se rapprochent du lieu de la réunion , l'envahissent soudain , et font main basse sur les parlementaires. Mais ces derniers avaient encore leurs armes; ils se défendent avec acharnement; l'ennemi recule; les Vaudois gagnent du terrain; la lutte en s'étendant se fractionne en mille engagements partiels. Un vieillard s'enfuyait; un soldat court à lui en brandissant son épée. Se voyant près d'être atteint, le vieillard se jette aux genoux de son adversaire qui lève la main pour le percer. Le vieillard agenouillé saisit alors le soldat par les jambes, le renverse, s'élance dans un ravin , l'entraîne après lui , et le jette dans un précipice.
Un autre patriarche de ces montagnes, âgé de cent
et trois ans , s'était retiré dans une caverne avec sa petite-fille. Une chèvre, cachée avec eux, les nourissait de son lait. La jeune fille chantait un soir un cantique; les soldats l'entendirent, épièrent la voix, surprirent la caverne, tuèrent le vieillard; puis, voulant saisir l'enfant , elle s'élança d'elle-même dans les rochers pour sauver son honneur aux dépens de sa vie.
Tous les Vaudois des parties inférieures du vallon s'étaient retirés sur les montagnes. Les troupes du comte de la Trinité pillèrent et saccagèrent la vallée sans résistance comme sans pitié. Bientôt ils montèrent au Villar, où il y avait encore des habitants, parmi lesquels ils firent de nombreux prisonniers. C'est là qu'on entendit cette parole féroce, dite par un soldat de Mondovi : « Je veux emporter dans mon pays de la chair des hérétiques ! » Et s'élançant comme une bête fauve sur le premier qu'il rencontra, il le mordit au visage et lui déchira un lambeau de chair.
Les Vaudois indignés de tant de violences, allèrent s'en plaindre au comte de la Trinité, devant qui toutefois ils s'exprimèrent encore avec beaucoup de mesure.
« N'est-il pas d'usage, dirent-ils, de suspendre les hostilités en temps de capitulation? Nous avons dé-
posé les armes pour honorer votre parole et notre députation par une attitude calme et réservée; mais comment votre autorité est-elle respectée par les troupes? Car nous ne doutons pas que ce ne soit contrairement à vos intentions que tant d'excès se commettent contre nous. »
Le comte s'excusa selon son habitude par d'hypocrites protestations. — Ah! si j'avais été là, dit-il, ces choses ne seraient pas arrivées. — Et il fit rendre les prisonniers, mais il garda le butin.
Cependant les vexations partielles se continuaient partout. Une troupe de déprédateurs s'étant livrée au pillage, dans quelques maisons isolées de Rocheplate, dix-sept hommes de cette commune la repoussèrent avec succès.
Un traître, nommé Yernon, avait promis de s'emparer du pasteur de la Tour(1).
Il le suivait de retraite en retraite afin de le saisir. Un jour il l'aperçut. — A moi! à moi! cria-t-il à ses acolytes, nous tenons le poulet!
Mais un Yaudois, nommé Cabriol, qui accompagnait le pasteur , jeta une pierre si lourde à la poitrine de
(1) Nommé Claude Berge.
Vernoti, que ce traître fut renversé, puis assommé et jeté dans un précipice.
L'irritation des Vaudois s'en étant augmentée , le comte de la Trinité les invita encore à se réunir , pour examiner en commun les bases d'un solide accord; et il leur promit de faire retirer ses troupes à condition qu'ils s'engageraient à payer une somme de vingt mille écus.
Je ferai réduire cette somme à seize mille, leur dit le digne secrétaire d'un tel maître, si vous voulez me laisser une partie de cette réduction en témoignage de reconnaissance?
Le prix de cette reconnaissance fut fixé à cent écus.
Les Vaudois consentirent donc à payer seize mille écus (environ cinquante mille francs). Le duc de Savoie leur en rabattit la moitié; restaient vingt-quatre mille francs que ces pauvres gens devaient se procurer. Mais comment faire? Leurs biens ravagés, les maisons incendiées, les récoltes perdues , l'impossibilité où ils étaient d'emprunter par le refus des prêteurs, l'incertitude de l'avenir, tout rendait leur position écrasante.
Il ne leur restait que les troupeaux , qu'on avait réussi à sauver du pillage. Ils résolurent de les ven-
dre. Georges Coste exigea que ces ventes ne pussent se faire sans son consentement; et suivant l'exemple de son secrétaire . il trafiqua de ce consentement en faveur de quelques riches acquéreurs , qui lui en payèrent le monopole , et qui se voyant maîtres du marché , achetèrent à bas prix ces nombreux troupeaux, ces dernières richesses des malheureux Vaudois.
Voilà donc les huit mille écus payés.
L'armée devait se retirer; elle ne bougea pas. — On réclama auprès du général. — Il faut me remettre toutes vos armes, répond-il. — Quelques armes lui sont remises. — Faites maintenant partir vos troupes, lui dit-on. — Faites-moi auparavant une obligation de huit mille écus encore. Car vous étiez engagés à en payer seize mille , et vous n'en avez soldé que la moitié. — Mais le duc nous a exemptés du reste. — Cela ne me regarde pas ; je ne connais que vos engagements. — L'obligation de vingt-quatre mille francs fut encore signée.
— Renvoyez donc vos troupes maintenant. — Renvoyez auparavant vos pasteurs , car c'est là le but essentiel de ma venue.
Les Vaudois désespérés, sentant, mais trop tard, les
fautes qu'ils avaient commises, craignant de nuire au succès de leur députation, se voyant désarmés et affaiblis , espérant que cette privation ne sera que de courte durée consentent encore à éloigner leurs pasteurs , et se décident à les conduire en Pragela qui alors appartenait à la France.
Mais les montagnes étaient couvertes de neige ; le chemin de la plaine étaient infesté par des vagabonds, des assassins, des pillards, et surtout par les recrues armées de l'abbaye de Pignerol; on se décide à traverser le col Julian.
L'ennemi, ayant eu connaissance de cette décision, dressa une embuscade aux environs de Bobi où les pasteurs devaient se réunir, afin de les saisir tous à la fois.
Mais il arriva trop tard; depuis deux heures les voyageurs étaient partis. Alors il pille et ravage tout; parcourt les maisons du village ; se fait ouvrir les portes , les chambres et les armoires , sous prétexte de voir si les pasteurs n'y étaient pas cachés , et s'empare encore de tout ce qui pouvait être l'objet de sa cupidité ou de sa convoitise.
Les pasteurs néanmoins avaient traversé heureusement le col Julian. Ils s'étaient arrêtés à Pral ; de là
descendant à Macel, puis remontant le col du Pis, ils étaient arrivés sains et saufs en Pragela.
Un seul ne les avait pas accompagnés : c'était Etienne Noël , pasteur d'Angrogne. Appelé , peu de jours auparavant, dans une conférence avec le comte de la Trinité, ce dernier l'avait vivement engagé à se rendre à la cour du duc, pour y défendre la cause de son Eglise. — C'est à ma paroisse que j'appartiens, répondit le pasteur; je ne puis donc disposer de moimême sans son consentement. Et bien lui prit de ne pas l'avoir quittée ; car peu de jours après, le perfide Coste envoyait des soldats, pour s'emparer de lui. Noël les aperçut et se retira dans la montagne; mais sa maison fut saccagée , ses livres et ses papiers furent apportés au général qui les livra aux flammes; quarante autres maisons furent bouleversées et dépouillées de tout ce qui s'y trouvait encore de précieux. Dans la même soirée les soldats, armés de torches flamboyantes, se mirent à parcourir la montagne pour chercher le pasteur fugitif.
Ne l'ayant point trouvé , le comte ordonna le lendemain aux syndics d'Angrogne de le lui livrer sous peine de la vie. Ceux-ci répondirent qu'ils ne savaient où il était.
La députation vaudoise, cependant, était arrivé à Verceil ; le comte de la Trinité retira son armée dans la plaine qui s'étend de Briqueras à Gavour , après avoir laissé toutefois de fortes garnisons à la Tour, au Villar , au Perrier et à Pérouse. — Les Vaudois devaient pourvoir à l'entretien des garnissantes. — Nous sommes, disaient-ils, des brebis chargées de nourrir les loups qui les dévorent.
Cependant ils s'y résignèrent ; et les syndics d' Angrogne étant allés porter des vivres et de l'argent à la garnison de la Tour, y furent outragés et battus de la manière la plus atroce.
Une partie de cette même garnison , ayant pris le surlendemain la route d'Angrogne , demanda à manger et à boire dans un hameau composé de quelques maisons isolées. Les habitants de ce hameau se cotisent, se dépouillent, apportent ce qu'ils ont de meilleur, et servent eux-mêmes les soldats dans une cour fermée. Cette enceinte était bornée d'un côté par la maison d'habitation, de l'autre par le hangar, et latéralement par des murailles , où s'ouvraient en face l'une de l'autre les deux portes d'entrée.
Ayant bien bu et bien mangé, ces soldats ferment les portes, se saisissent des hommes, les lient les uns
aux autres et veulent les emmener prisonniers. Mais les femmes mettent le feu au hangar et menacent les ravisseurs de les brûler tout vifs avec leurs victimes, s'ils refusent de les rendre. On hésite, on se bat ; les portes sont ouvertes ; les envahisseurs s'échappent avec leur proie; les enfants les poursuivent à coups de pierres; dix des captifs parviennent à s'enfuir; quatre autres sont amenés au château de la Tour. On les rendit plus tard, moyennant une forte rançon ; mais ils avaient été si cruellement maltraités, que l'un d'eux mourut le lendemain du jour où il avait été mis en liberté, et qu'un autre à moitié brisé ne survécut aux tourments qu'il avait soufferts que pour endurer une incroyable prolongation de martyre. Sa chair avait été détachée des pieds et des mains par les tortures ; elle tomba en lambeaux ; les os de ses doigts et de ses orteils se détachèrent ensuite les uns après les autres, et il demeura estropié toute sa vie.
Leur bourreau était le capitaine de cette même garnison, nommé Bauster , qui ayant voulu surprendre le hameau desBonnets, emmena Jean et Odoul Geymet qu'il fit si cruellement périr.
Je ne parle pas des jeunes filles qui étaient retenues dans ces infernals repaires ; que le lecteur se repré
sente les traitements affreux qu'elles devaient subir.
Les autres garnisons laissées par Georges Coste se conduisaient de la même manière, et ne faisaient pas mieux, dit Gilles, sans ajouter un mot de reproche à cette poignante et laconique simplicité.
Ainsi se passa l'année 1560. Sanglant automne, fatal hiver! La misère partout; la désolation dans les moindres familles; mais en tous lieux aussi l'énergie invincible d'une confiance suprême en l'Eternel; au sein de toutes les demeures, la lecture et les consolations bibliques; partout, la parole de vie s'élevant au-dessus de ces cris de mort !
Tel était le tableau que présentaient alors les vallées vaudoises.
La députation qu'elles avaient envoyée à Verceil ne fut de retour qu'au commencement de janvier 1 56 1 .
Que d'espérances n'avait-on pas fondées sur elle, que de déceptions n'apportait-elle pas !
« A peine fûmes-nous arrivés à Yerceil, dirent les tristes députés, que le secrétaire Gastaud qui nous accompagnait, et à qui nous avions déjà donnée lit écus pour la part qu'il avait prise aux conclusions de notre requête, nous arracha cette requête des mains et voulut nous en faire signer une autre. Puis, au lieu
de nous recevoir paternellement, le duc ordonna que nous nous prosternassions devant lui en suppliants, pour lui demander pardon de ce qu'il appelait la rébellion de notre peuple. On nous lit faire aussi une pareille soumission devant le légat du Saint-Siège. Après tant d'avances, nous croyions pouvoir nous retirer; mais on nous retint encore pendant un mois et demi , ne cessant de nous harceler chaque jour par des nuées de moines et de prêtres, qui voulaient nous faire aller à la messe. Enfin il a été décidé qu'on ne nous accorderait rien de plus que par le passé, et que même on nous priverait de ce qui nous restait encore. Car toute cette prêtraille, cette vermine d'abbés, de prélats et de moines ne laissa pas de repos au souverain, jusqu'à ce qu'il eût promis de nous exterminer tous, sans rémission d'un seul. Aussi va-t-on nous envoyer force prêcheurs d'idolâtrie , tellement que nous n'aurons plus moyen de subsister • et de fait, nous avons vu tant de troupeaux de moines, de régiments de prêtres, et de foules d'abbés, qu'il n'y aura bientôt plus de place que pour eux. »
Ces superfétations sociales signalent la décadence des nations qui les supportent ou des institutions qui les produisent.
Quel abattement, quelle désolation, quelle attitude découragée ne devait-on pas s'attendre à voir régner alors dans l'Eglise vaudoise !
Ce fut tout le contraire. Ne craignant plus de nuire à leurs députés revenus, ni de perdre leurs biens spoliés, ni de faire manquer les négociations d'une paix impossible, ni de céder à des suggestions dont la perfidie leur avait été si souvent démontrée, les Vaudois, plus à l'aise dans une position plus franche, réinstallent courageusement, dans chaque paroisse, le pasteur qu'ils en avaient éloigné, relèvent leurs temples, sont unanimes à se défendre, et reprennent de toute part les chants, les travaux, les devoirs, les joies et les occupations accoutumées de la vie biblique. En même temps il leur arrivait des lettres de la Suisse et du Dauphiné par lesquelles leurs frères du dehors les exhortaient à ne pas se laisser abattre, à persévérer dans le courage et la prière, à mettre toute leur confiance en Dieu, sans rien attendre des hommes ; eux-mêmes en donnaient l'exemple, car la réforme en France était alors persécutée avec acharnement par le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. Le faible François II, à peine âgé de seize ans, avait mis le premier à la tète de ses armées, le second à la
tête de son conseil : jamais le fanatisme religieux n'avait eu tant de force; mais la tolérance et la Bible eurent aussi d'illustres défenseurs. Le prince de Condé devint le chef des réformés; le chancelier de l'Hôpital les préserva de l'inquisition par l'institution de la chambre ardente, tribunal érigé au sein des parlements et chargé de connaître des délits d'hérésie. Malgré cela, les protestants se multipliaient en France : pourquoi seraient-ils anéantis en Piémont? Le danger rapproche les cœurs. La vallée de Pragela, qui appartenait à François II, était menacée des mêmes calamités que la vallée de Luserne.
Alors eut lieu une de ces scènes solennelles et puissantes qui élèvent quelquefois les temps modernes à la hauteur des âges antiques, et qui semblent mieux faites pour le poëme que pour l'histoire. Scène héroïque et religieuse tout à la fois, grande surtout par sa simplicité! Peu de lignes suffiront pour la décrire.
Des députés du val Pélis se rendirent au val Cluson (1), afin de renouveler devant Dieu l'alliance qui avait toujours existé entre ces Eglises primitives des Alpes.
(1) La vallée du Cluson, ou de Pragela, est séparée de celle de Luserue ou du Pélis, par celle de Saint-Marjin ou de la Germanasque.
Cette alliance fut jurée par tout le peuple réuni sur un plateau de neige, en face des montagnes de Sestrières et de la chaîne du Gunivert, où le Cluson prend sa source dans les glaciers. Puis les habitants de Pragela envoyèrent à leur tour des délégués et des pasteurs dans la vallée de Luserne. Ne pouvant suivre la route ordinaire, à cause des troupes qui les eussent saisis, ils traversèrent des montagnes presque impraticables par la neige qui les couvrait, gravirent celle du Pis , qui conduit à Macel, et de là remontant vers Pral. ils franchirent le col Julian qui devait les conduire à Bobi.
Ils y arrivèrent le vingt et un janvier 1561. La veille, on avait fait publier dans toute la vallée que, dans les vingt-quatre heures, les habitants devaient se décider à aller à la messe, ou à subir toutes les peines réservées aux hérétiques : le feu, les galères, la corde, le gibet et autres corollaires du catholicisme.
L'expiration de ce terme fatal coïncidait précisément avec l'arrivée des pasteurs du Pragela. Ils venaient de descendre au Puy, hameau de la commune de Bobi, située sur une verdoyante colline, toute couverte de châtaigniers gigantesques, à peu de distance de ce dernier village.
Aussitôt le pasteur, les anciens, les diacres, les fidèles de Bobi et des hameaux environnants montèrent au Puy, pour faire part aux nouveaux venus des tristes extrémités auxquelles on était réduit; et là, dit Gilles, après d'ardentes prières, présentées à Dieu pour en avoir conseil et assistance , considérant que nul d'entre les Vaudois ne voulait abjurer, qu'il leur était impossible de chercher un abri ailleurs , et qu'on voulait absolument les détruire, chose que le moindre vermisseau, ajoute le chroniqueur, dans son inimitable naïveté, répugne à se laisser faire sans résistance , il fut résolu avec enthousiasme que l'on se défendrait jusqu'à la mort.
De ce moment date l'ouverture de la plus brillante campagne que jamais d'héroïques persécutés aient accomplie contre de fanatiques persécuteurs.
Les délégués de Pragela et ceux de la vallée de Luserne , se tenant debout au milieu de la foule émue et recueillie, prononcèrent ces paroles solennelles :
« Au nom des Eglises vaudoises des Alpes, du Dauphiné et du Piémont , qui ont toujours été unies , et dont nous sommes les représentants, nous promettons ici, la main sur la Bible et devant Dieu, que toutes nos vallées se soutiendront courageusement
les unes les autres pour fait de religion, sans préjudice de l'obéissance due à leurs légitimes supérieurs.
« Nous promettons de maintenir la Bible entière et sans mélange, selon l'usage de la vraie Eglise apostolique, persévérant en cette sainte religion, fût-ce au péril de notre vie, afin de pouvoir la laisser à nos enfants intacte et pure comme nous l'avons reçue de nos pères.
« Nous promettons aide et secours à nos frères persécutés, ne regardant pas à nos intérêts individuels, mais à la cause commune , sans nous attendre aux hommes, mais à Dieu. »
Et cent trente ans plus tard, ces mêmes Vaudois, de retour dans leurs vallées, dont ils avaient été expulsés par les armes réunies de Louis XIV et de Victor-Amédée II , renouvelèrent tout près de là, sur le tertre de Sibaoud, le serment d'alliance que nous venons de rapporter.
A peine eut-il été prononcé que plusieurs des assistants s'écrièrent : « On nous demande pour demain une abjuration ignominieuse de notre foi : eh bien., faisons demain une protestation éclatante contre l'idolâtrie persécutrice qui veut nous l'imposer! »
Toutes les mesures du support et de la longani-
mité avaient été épuisées par les Vaudois. Il s'agissait maintenant de montrer de l'énergie. Avant l'aube du jour suivant, au lieu d'accourir à la messe, ils se portent en foule, mais en armes, au temple protestant, que les catholiques avaient déjà surchargé des oripeaux propres à leur culte.
Les images, les flambeaux, les rosaires, sont jetés dans la rue et foulés aux pieds. Le ministre Humbert Artus prend son texte dans Esaïe (XLV, 20) :
« Rassemblez-vous et venez, réchappés des nations ! Insensés ceux qui élèvent des images taillées, et adressent leurs prières à un Dieu qui ne délivre point !»
La résolution des auditeurs est encore augmentée par son discours plein de force et d'encouragement. Ils partent ensuite pour le Yillar afin d'y purger aussi le temple qui s'y trouve de ces grossiers fétiches de l'idolâtrie romaine. Les chrétiens des Alpes marchaient alors en chantant ce cantique de Théodore de Bèze :
Loin de nous désormais
Tous ces dieux contrefaits!... etc.
Et ce zèle d'iconoclastes n'était point alors un acte puéril , mais courageux , parce qu'il répondait , au péril de leur vie, à la sommation capitale par laquelle on avait exigé le lâche abandon de leur foi.
Le terme accordé par cette sommation était déjà passé ; déjà la garnison du Villar s'était mise en marche pour faire des prisonniers.
Les Vaudois de Bobi la rencontrent en route ; elle les attaque ; ils se défendent , la repoussent et la poursuivent jusque sous les murs du Villar. Les moines, les juges, les seigneurs et le podestat qui s'y étaient rendus, pour recevoir l'abjuration des hérétiques, ont à peine le temps de se renfermer avec les soldats fugitifs dans la forteresse menacée ! Les Vaudois en font le siège, placent des sentinelles, des postes d'observation et de défense, se munissent à leur tour et attendent les événements.
La garnison de la Tour arrive le lendemain pour délivrer les assiégés; les Vaudois la mettent en déroute dans la plaine de Teynau. Elle revient plus nombreuse le jour suivant, et ils la repoussent encore. Trois corps de troupes se présentent le quatrième jour et subissent le même sort.
Ce siège dura dix jours. Les Vaudois firent de la poudre, des mines, des casemates, des engins à lancer des pierres, des meurtrières dans les maisons voisines afin de tirer par-dessus les bastions de la citadelle.
L'armée du comte de la Trinité s'était ébranlée
pour venir dégager cette place; mais les assiégés ignoraient la tentative faite pour les délivrer; les assiégeants pressent plus vivement l'attaque. La garnison ne tarda pas d'être réduite aux dernières extrémités. Elle manquait de vivres et de munitions et fut obligée d'y pétrir du pain avec du vin faute d'eau. Enfin elle se rendit, à condition que les soldats auraient la vie sauve et seraient accompagnés par deux pasteurs : montrant ainsi, dit Gilles, qu'ils se fiaient plus à ces ministres tant haïs qu'à nul autre ; et les ministres qui leur furent accordés justifièrent cette confiance, car les officiers de la garnison les remercièrent, ajoute-t-il , de leur bonne conduite, avec assurance de toute courtoisie possible, selon l'occasion.
Les fortifications du Villar furent immédiatement démolies par les vainqueurs.
Cet avantage des Vaudois donna à penser au comte de la Trinité, qui résolut de les désunir avant de les détruire.
Pour cela il arrêta son armée entre Luserne et Saint- Jean, et fit dire d'abord aux habitants d'Angrogne qu'ils n'auraient rien à craindre de sa part, pourvu qu'ils ne se mêlassent pas aux affaires des autres vallées. Mais ce peuple, déjà si souvent trompé, laissa
cette fois ce message sans réponse, on plutôt , les Yaudois n'y répondirent qu'en activant leur défense commune.
On établit des retranchements, des postes, des signaux ; partout on construisait des piques, ou l'on fondait des balles : les plus habiles tireurs furent réunis sous le nom de compagnie volante afin de pouvoir se porter rapidement partout où le danger les appellerait. Deux pasteurs devaient l'accompagner sans cesse pour prévenir les excès, l'inutile effusion du sang, le relâchement dans l'exercice des actes religieux ; et avant le combat comme au lever et à la fin du jour, ils faisaient des prières au milieu du camp. C'est par leur rigide équité que les Yaudois voulaient faire connaître la justice de leur cause.
Leur poste le plus avancé était celui des Sonnaillettes. Il fut attaqué le A de février 1561, et le combat dura jusqu'à la nuit.
Trois jours après, l'armée marcha sur Angrogne par plusieurs corps séparés qui se réunirent sur une pente rapide et couverte de rochers que l'on nomme les Costes.
Mais les Yaudois, qui occupaient la hauteur et fai-
saient rouler des rochers sur les rangs ennemis, les mirent en déroute.
Sept jours après, le 24 février, eut lieu la plus terrible attaque qui eût encore été tentée.
Le comte avait déployé toutes ses forces, et recouru à toutes les ressources de la stratégie. Il s'agissait de surprendre le Pra-du-Tour, où toute la population d'Angrogne s'était réunie. On y avait construit des moulins, des fours, des maisons , tout ce qu'il fallait pour subsister comme dans une place forte.
Cette citadelle des Alpes était défendue, non-seulement par les rochers mais encore par d'héroïques combattants ; on avait essayé de l'envahir par le Taillaret , mais la compagnie du Villar en défendait le passage.
Deux corps de troupes se dirigèrent alors, l'un dans la vallée de Saint-Martin, l'autre dans celle de Pramol. Charles Tronchet se mita la tête du premier avec Louis de Monteil.
Georges Coste commandait le second.
Ces deux troupes devaient tomber sur le Pra-du- Tour, l'une par le col du Laouzoun, l'autre par celui de la Vachère.
Le jour qu'elles devaient agir, un troisième corps parut dans le bas de la vallée d'Angrogne, brûlant et ravageant tout, afin d'y attirer les défenseurs du poste principal. Mais le piège ne réussit pas. La troupe venue par la Vachère paraissant la première, les Yaudois l'assaillirent et la mirent en fuite. Alors on aperçut celle du Laouzoun qui descendait avec difficulté. On la laissa s'engager dans les ravins. Les guides qui la précédaient arrivant à une ouverture d'où l'on apercevait le bas de la vallée, s'écrièrent : Descendez ! descendez ! tout Angrogne est à nous !
C'est vous qui êtes à nous ! répondirent aussitôt les Vaudois en s'élançant de dessous les rochers ; et ils y firent un merveilleux devoir ! observe Gilles dans cette circonstance. Néanmoins , voyant leur petit nombre, l'ennemi leur fait tête et cherche à les environner.
Alors arrive, tambour battant, la troupe vaudoise, déjà victorieuse à la Vachère ; elle fait diversion à ce conflit en assaillant l'armée sur sa gauche.
Les soldats de Truchet résistent encore. Courage ! courage! crient aux Vaudois, leurs frères de la compagnie volante, apparaissant alors sur la droite. Ainsi
pris de trois côtés, les ennemis cherchent à reculer.
Mais la montée était plus difficile que la descente. Trois fois ils se retournent et cherchent à résister, trois fois ils sont repoussés et mis en fuite. Enfin la déroute se prononce, leur défaite est complète. Charles Truchet est renversé d'un coup de pierre et on lui coupe la tête avec sa propre épée. Louis de Monteil, qui avait déjà rétrogradé jusque sur le versant septentrional de la montagne, pour redescendre dans la vallée de Saint-Martin, est aussi atteint et tué dans les neiges.
Tous les soldats eussent été exterminés, sans le pasteur de la compagnie volante qui accourut sur le champ de bataille, pour défendre des gens qui ne se défendaient plus. — A mort ! à mort ! criaient encore les Vaudois excités par l'ardeur de la victoire. — A genoux! à genoux! s'écria le pasteur (]). Rendons grâces au Dieu des armées du succès qu'il vient de nous accorder.
Et comme Moïse à Mériba (qui, pendant toute la bataille d'Israël contre Hamalek, ne cessa de tenir ses bras élevés vers le ciel pour obtenir le triomphe à son peuple), les familles vaudoises reléguées dans le Pra-
* (l) C'était Gilles des Gilles.
du-Tour n'avaient cessé, pendant toute la journée, d'élever au Seigneur leurs prières, pour qu'il bénît les armes de leurs défenseurs.
La prière fut exaucée , et le soir tout y retentissait de louanges à Dieu, de chants de joie et de triomphe ; de tous côtés on y apportait les armes et le butin pris sur les ennemis : arquebuses , inorions , cuirasses, piques, épées, poignards et hallebardes ; jamais ces rochers sauvages et nus n'avaient été couverts d'auss pompeux trophées.
Pour se venger de cette défaite, le comte de la Trinité fit incendier les maisons de Rora, dont les familles ne s'étaient retirées qu'après une longue et vigoureuse résistance.
Pour atteindre un asile dans la vallée de Luserne, ces pauvres fugitifs s'engagèrent sur la montagne de Brouard, qui était alors couverte de neige. La nuit les y surprit. Ils étaient en face, mais encore fort loin du Yillar, dont ils voyaient briller les lumières sur l'autre pan de la vallée. Leurs cris y furent entendus; les lumières se mirent en mouvement, des torches s'allumèrent, on accourut à leur rencontre; des voix amies repondirent aux leurs. Bientôt les cris de détresse se changèrent en accents de joie et de déli-
vrance; les malheureux s'étaient rencontrés, et les proscrits avaient trouvé des frères. Avant l'aube du jour, les habitants de Rora s'étaient logés chacun dans une maison du Villar.
C'est alors que la compagnie volante alla chasser de leur montagneuse vallée les ravageurs qui l'occupaient encore.
Mais, présumant qu'on ne tarderait pas d'attaquer le Villar et Bobi , les Vaudois construisirent soudain des barricades aux endroits les plus resserrés de la vallée. Ces remparts, élevés surtout pour mettre obstacle à la cavalerie, avaient été formés à la hâte par des arbres abattus et couchés les uns sur les autres, entre une double haie de pieux qui représentaient les pans d'une muraille. Entre les branches de ces arbres on avait accumulé de grosses pierres , cimentées les unes aux autres par de la neige pétrie et arrosée d'eau tiède- de sorte que cette neige un instant amollie puis congelée en bloc autour des pierres et des branches, ne formait de toute cette masse qu'une muraille d'un seul bloc.
Le comte de la Trinité divisa son armée en trois bandes d'opération ; deux corps d'infanterie devaient monter sur les deux flancs de la vallée, et la cavale-
rie devait en suivre le bas. Une compagnie de pionniers la précédait, afin d'abattre les barricades.
Dès le début de ce mouvement, les Vaudois s'avancèrent sur la rive gauche du Pélis jusqu'en face des Chiabriols, et tirèrent sur la cavalerie dès qu'elle se montra 3 puis, reculant d'arbre en arbre et de rocher en rocher, ils Ja harcelèrent toujours jusqu'aux barricades situées en dessous du Yillar. Là ils s'arrêtèrent et grossirent les rangs de la compagnie volante qui défendait ce poste. La journée s'était écoulée dans un combat perpétuel, tantôt sur un point, tantôt sur l'autre de cette barricade, sans que l'ennemi eût pu l'entamer nulle part. Pendant ce temps les corps d'infanterie avaient suivi les hauteurs et dépassèrent vers le soir cette ligne si héroïquement défendue.
Les Vaudois furent alors obligés de se désunir pour repousser ces nouveaux assaillants. Les premiers qui parurent avaient déjà franchi le torrent de Respart, et commençaient de gravir les collines couvertes de vignes qui dominent le Villar. Les Vaudois accourus sur l'autre pente les atteignent au sommet, les repoussent en partie, luttent pour ainsi dire corps à corps. Ils combattaient encore lorsque l'infanterie de la rive droite, descendue en amont de la barricade,
vint attaquer par derrière la compagnie volante qui s'y maintenait toujours.
Quelques habitants du val Gluson qui en faisaient partie, la voyant prise entre dpux feux, jugèrent sa perte inévitable, et se retirèrent par le seul point qui fût encore libre : les hauteurs des Cassarots, d'où ils gagnèrent le col Julian et rentrèrent chez eux.
Mais le plus grand nombre des Vaudois tint ferme jusqu'au soir, et alors seulement se replia sur le Villar.
La cavalerie les suivit d'un côté, l'infanterie de l'autre. Arrivés au village, ceux qui venaient de chasser l'ennemi des vignobles supérieurs, se joignirent à eux, et tous ensemble obligèrent à la fois chevaux et fantassins à reculer devant eux. Mais en se retirant, ces derniers brûlèrent les maisons du Villar, et se replièrent sur La Tour, après avoir subi des pertes considérables.
La semaine suivante (le 18 février), le comte revint à la charge et renouvela la même manœuvre en augmentant seulement le nombre des assaillants.
Il avait commencé par une pointe vigoureuse sur le Taillaret, afin d'y attirer les Vaudois et de les affaiblir par cette diversion.
Ayant alors retiré tout ce qu'ils avaient de plus
précieux dans les bourgades élevées de leurs montagnes si l'on peut donner ce nom à quelques groupes épars de chétives maisons suspendues aux flancs des précipices, comme des aires d'aigle), les Vaudois renoncèrent à défendre le bas de la vallée et se tinrent sur les hauteurs.
L'année du comte vint donc se masser dans le bassin verdoyant et uni qui s'étend entre Bobi et le Villar.
On attaqua d'abord le hameau de Boudrina ou des Huchoires . situé sur des corniches de rochers proéminentes, au-dessus d'une colline très inclinée et couverte de vignobles.
Les Vaudois repoussèrent deux assauts successifs sans perdre aucun des leurs, tandis que les assaillants laissèrent beaucoup de morts sur le terrain.
Cet avantage en faveur des Vaudois était dù nonseulement à la valeur des hommes et à la protection de Dieu , mais à ce qu'ils pouvaient tirer de haut en bas et s'abriter contre les balles ennemies derrière de nombreuses murailles construites en forme de parapets.
Un détachement de quinze cents hommes vint soutenir les assaillants et les ramener à la charge. Mais le bruit de la fusillade avait attiré sur le lieu du corn-
bat la compagnie volante, qui, des vignes du Villar, vola réellement au secours de ses frères. Ce n'était cependant qu'un renfort de cent hommes, et l'on conçoit aisément qu'ils ne purent tenir contre les efforts de deux mille. Ils abandonnèrent donc ce poste périlleux et se retirèrent plus haut.
Le reste de l'armée qui stationnait clans la plaine, voyant ses deux mille hommes prendre possession de ces masures si longtemps disputées, poussa des cris de joie et fit sonner des fanfares pour célébrer sa victoire.
Laissons ici parler Gilles un moment. Les Vaudois, dit-il, s'étant retirés environ l'espace d'un jet de pierres, crièrent tous au Seigneur et se réunirent avec résolution. Ceux qui manquaient d'arquebuses se servaient de leurs frondes, d'où s'échappait une grêle de pierres contre les ennemis. Trois fois ces derniers se reposèrent et trois fois revinrent à l'assaut.
Quand l'ennemi prenait haleine, le peuple d'en haut priait Dieu à haute voix , et quand l'assaut recommençait, tous, criant à Dieu, fesaient un merveilleux devoir. Les femmes et les enfants fournissaient des pierres aux frondeurs; ceux qui ne pouvaient rien , par infirmités ou vieillesse , se tenaient au-des-
sus, dans la colline, criant au Seigneur avec pleurs et gémissements pour qu'il les secourut.
Le secours ne tarda point , car au troisième assaut arriva un messager criant : Courage ! courage ! Dieu nous envoie ceux d'Angrogne. Et les vieillards sur la colline , et les combattants sur le champ de bataille répétèrent avec ardeur : Courage ! voici du secours !
Les habitants d'Angrogne n'étaient cependant point encore là. Ils combattaient au Taillaret d'où ils chassèrent les agresseurs ; mais ceux des Huchoires entendant annoncer ce secours à la troupe vaudoise au moment où ils étaient déjà harassés par six attaques consécutives, battirent alors en retraite pour rejoindre la cavalerie toujours postée dans le bassin de Bobi.
La compagnie volante se mit à leur poursuite , lit crouler les murailles de pierres sèches derrière lesquelles ils s'étaient abrités, acheva leur déroute et les harcela jusqu'aux contins de La Tour. Là elle subit quelques pertes, par l'attaque imprévue d'un corps de troupes fraîches qui vint protéger les fuyards.
Malgré cela , l'effroi fut tel dans le camp des persécuteurs, que le comte de la Trinité prit la fuite et
se retira à Luserne. Depuis lors son armée ne reparut
plus au Villar ni à Bobi : car en ces lieux, est-il dit , sa perte avait été fort grande.
Mais il restait Angrogne, position centrale des Vallées, abordable de tous côtés sauf au couchant, sur laquelle il conservait des espérances.
Ayant appelé de nouvelles troupes sous ses drapeaux déshonorés, il se trouva bientôt à la tête de sept mille combattants.
Le 17 de mars 1561, jour de dimanche, les familles vaudoises réunies au Pra-du-Tour, avec leurs défenseurs qui venaient d'adresser leurs prières à l'Eternel, virent, au sortir du sermon , trois longues files de soldats qui s'avançaient parallèlement, l'une sur les hauteurs de la Vachère , l'autre par le chemin des Fourests, et la troisième par celui de Serres. Le capitaine du premier bataillon se nommait Sébastian de Virgile. — C'est aujourd'hui que nous allons les balayer , ces hérétiques ! avait-il dit le matin , en partant de Luserne. — Monsieur, riposta son hôtesse, si notre religion est meilleure que la leur, vous aurez la victoire, sinon c'est vous qui serez balayé.
Les abords du Pra-du-Tour, auxquels devaient aboutir les deux premières lignes d'attaque, étaient défendus par un bastion en terre et en rocaille , élevé
par lesVaudois; mais le sentier inférieur n'avait point été gardé et barré , quoiqu'il eût été plus facile à fermer que toute autre issue à cause de l'étroit espace dans lequel il se trouve resserré. Les difficultés naturelles de son parcours avaient paru suffisantes pour le garder, et la colonne ennemie qui l'avait suivi ne parvint en effet que la dernière en vue du Pra-du- Tour.
Les Vaudois étaient donc déjà à défendre leur bastion contre les lignes supérieures, lorsque ce dernier bataillon pénétra à l'improviste dans le bassin inférieur.
Aussitôt ils redescendent pour le repousser , laissant très peu d'hommes au bastion attaqué; mais ces hommes avaient de longues piques , et chaque ennemi qui paraissait sur l'escarpe était soudain précipité.
Après des exploits multipliés , qui coûtèrent la vie à deux des leurs, ils étaient sur le point de fléchir , lorsque la compagnie volante qui venait de mettre en déroute les assaillants d'en bas, se porta tout entière sur le bastion supérieur où, non contents de se défendre, lesVaudois prennent alors l'offensive. Les ennemis reculent : c'était se faire poursuivre. Les Vau-
dois se précipitent sur eux, les entament, les dispersent, les balayent réellement devant l'ardeur de leur courage.
Sébastian de Virgile fut emporté moribond à Luserne, et le comte de la Trinité pleurait assis sur un rocher en face de tant de morts.
— Dieu bataille pour eux, et nous leur faisons tort! s'écriaient ses soldats eux-mêmes.
Dans cette journée décisive, les Vaudois furent complètement vainqueurs. Au sommet de la montagne où un autre bastion se trouvait aussi, ils avaient attendu sans mouvement que les catholiques parussent tout près d'eux , et alors, d'une décharge à bout portant, ils les arrêtent court. Le bataillon surpris hésite ; les Vaudois encouragés redoublent; l'ennemi plie -, ils s'élancent sur lui, le renversent, le poursuis vent, le déciment, et sont près de l'anéantir.
Jamais, dit plus tard leur capitaine, je n'ai vu de soldats aussi effrayés, aussi timides que les nôtres devant ces montagnards. Ils étaient à moitié vaincus par l'idée seule d'avoir affaire à eux. Aussi le découragement était visible dans l'armée ennemie. On commençait à murmurer; ses pertes étaient considérables.
Et dans les plaines de Saint-Jean, de Briqueras, de la Tour, où du matin jusqu'au soir on n'avait vu descendre que des morts et des blessés , du haut de ces redoutables montagnes où les bataillons se fondaient comme neige, une sorte de terreur panique s'était emparée des esprits, émus déjà d'une guerre aussi injuste, et l'on entendait dire, en parlant des Vaudois :
Certes Dieu est pour eux!
Plusieurs s'étonnèrent alors de ce que les habitants de ces montagnes, familiers avec la nature des lieux, et triomphants sur tous les points, n'eussent pas poursuivi leurs adversaires pour les détruire complètement; « mais les principaux chefs, observe Gilles, et surtout les ministres, ne voulurent pas consentira cette poursuite, car ils avaient décidé, dès le commencement, que. « en extrême nécessité, lorsqu'ils seraient forcés de se défendre par les armes, on se tiendrait toujours dans ks limites de légitime défense, tant par respect des supérieurs, que pour épargner le sang humain, et qu'en toute victoire accordée par le Dieu des armées, on en usera it le plus modestemen tqu il sera it possible ( 1 ) . »
H) Gilles, p. 154.
C'est un des caractères les plus remarquables de la grandeur que de conserver toujours la modération dans le courage, et la piété se reconnaît aussi à ce qu'elle demeure humble et humaine dans le triomphe de la force.
Un des chefs catholiques, nommé Gratien de Castrocaro (il était Toscan de naissance, et alors colonel des milices ducales), fut fait prisonnier dans cette circonstance. Il se dit être un gentilhomme de la duchesse de Savoie , et les Vaudois le relâchèrent généreusement ; mais si un bienfait excite la reconnaissance des nobles âmes, il est à charge aux mauvais cœurs, et Castrocaro le prouva.
Les chefs catholiques attribuaient les défaites réitérées de leurs troupes à ce qu'elles n'étaient pas habituées à combattre en montagne, tandis que, disaiton, elles eussent été mille fois victorieuses dans la plaine. Mais peu de jours après, un combat fut livré en plaine, et les Vaudois furent encore vainqueurs. « C'est que, dit Gilles, la victoire ne dépend pas du grand ou du petit nombre, ni de combattre au large ou à l'étroit, soit en plaine, soit en montagne, mais seulement de la miséricordieuse assistance du Seigneur , qui donne le vouloir et l'exécution quand
il lui plaît à ceux qui soutiennent une juste cause. »
Dans cette dernière affaire pourtant, les Yaudois avaient combattu de si près, qu'ils se prirent corps à corps avec leurs ennemis^ luttant ainsi dans les campagnes ouvertes de la vallée , comme ces guerriers homériques, dont les luttes ont illustré les champs de la Mysie.
Après ces nombreux combats , dans lesquels les Vaudois ne perdirent que quatorze hommes (1), le comte de la Trinité envoya des parlementaires pour entrer en accommodement avec eux.
• Mais au milieu des pourparlers, il attaqua de nouveau les Yaudois sans défiance, en faisant marcher toute son armée, dans la nuit du d6 au 17 d'avril, contre les deux points les plus forts du pays, savoir le Pra-du-Tour et le Taillaret.
Ce dernier endroit fut assailli le premier, au point du jour, par une multitude de petits corps d'attaque, qui se jetèrent à la fois sur tous les hameaux épars qui s'y trouvent à différentes hauteurs (2).
(1) Savoir, neuf d'Angrogne, deux de Saint-Jeau, un du Taillaret, un du Villar et un de Fenestreiles.
(2) On donnait alors le nom de Taillaret à tout l'espace compris entre les Chinbriols au couchant, Champ -la- Rama au levant, les Copiers au midi et Casttlus avec Coste-Roussins au nord.
Les habitants , surpris dans leur sommeil, furent en partie victimes de ce guet-apens; plusieurs se sauvèrent en chemise et ne durent leur salut qu'à leur agilité familière avec les rochers.
Les envahisseurs tirent des prisonniers et ravagèrent tout , puis descendirent par Coste-Roussine sur les pentes qui dominent le Pra-du-Tour, afin d'y concourir, avec le reste de l'armée, à l'écrasement projeté des Vaudous.
Or le premier acte de ces derniers, au commencement de chaque journée, était de prier Dieu en commun. Ils avaient terminé cet exercice religieux avant le lever du soleil. Les premiers rayons de cet astre firent étinceler sur la montagne les armes et les casques des ravageurs du Taillaret qui descendaient contre eux.
Six hommes déterminés s'élancent à leur rencontre, et se postent dans un défilé, où deux personnes seulement pouvaient passer de front. Là ils tiennent en échec cette longue file d'ennemis qui s'accumulent et se pressent devant l'obstacle. De ces six Vaudois les deux premiers avaient toujours leurs armes chargées et tuaient à bout portant chaque couple de soldats qui se présentait au tournant du rocher.
Les deux Vaudois, placés au second rang, tiraient par-dessus l'épaule des premiers: leurs camarades rechargeaient les armes derrière eux.
Ainsi, pendant un long quart d'heure, le passage fut intercepté. Les autres Vaudois eurent le temps d'accourir. Us montent sur les corniches supérieures du défilé, dans les profondeurs duquel s'étaient enfoncés les rangs de la ligne ennemie. Tout à coup, du haut de ces cimes surplombantes se détachent des rochers anguleux qui brisent la ligne des deux parts, écrasent les hommes , percent les rangs , éclatent comme la foudre, se multiplient comme la mitraille, et , rebondissant comme des éclats de bombe entre les parois resserrées de ce sentier de mort, y déterminent une déroute complète. Ne pouvant avancer ni s'étendre, ne pouvant pas même combattre, cette malheureuse armée rétrograde en désordre et ne se retire qu'en lambeaux. Les autres expéditionnaires, qui s'avançaient par la Vachère pour attaquer également le Pra-du-Tour, voyant que leurs coopérateurs étaient déjà vaincus, renoncèrent d'eux-mêmes à une attaque devenue sans but, et reculèrent également.
Un plus grand nombre de Vaudois vint alors repousser les premiers agresseurs. C'était une cruelle
position que d'avoir à remonter un ravin dans lequel roulent avec fracas des pierres tranchantes et pressées !
C'était celle de l'ennemi. Sans avoir pu atteindre un seul de ses hardis antagonistes, il sortit de cette combe resserrée et sanglante, comme un traître devrait toujours sortir de ses propres embûches: écrasé, déchiré, abattu et impuissant.
A raison de leur nombre , plusieurs compagnies réussirent néanmoins à faire face encore aux Vaudois qui ne cessaient de les poursuivre. Elles remontèrent péniblement ces pentes fatales à la trahison et purent franchir derechef le col de Coste-Roussine , par lequel elles comptaient revenir à La Tour.
Les Vaudois, si indignement attaqués au milieu de l'armistice parlementaire qu'on leur avait offert et qu'ils avaient accepté, poursuivirent avec acharnement ces troupes fugitives et , malgré quelques résistances partielles par lesquelles l'ennemi cherchait par intervalles à couvrir sa retraite, ils le harcelèrent de balles et de pierres jusque sur le plateau de Ghampla-Rama, situé à peu de distance de La Tour. Là, les catholiques se mirent en bataille, espérant envelopper le petit nombre de leurs poursuivants : d'autant
plus que le comte de la Trinité venait d'annoncer un prochain envoi de troupes fraîches. Mais les Yaudois ne donnèrent pas à leurs ennemis le temps d'attendre ce renfort, et se précipitèrent impétueusement au centre de la troupe, dont le chef tomba frappé de mort.
Il se nommait Gornelio ; c'était un jeune gentilhomme marié depuis peu de temps. Il avait une certaine réputation militaire, et le comte de la Trinité avait employé les plus vives instances pour le déterminer à prendre du commandement dans son armée. Sa jeune femme fondait en larmes lorsqu'il s'éloigna d'elle. — Je jure par la sainte Vierge, et je vous donne ma parole de chevalier, lui dit le comte, que je vous le ramènerai sain et sauf. — Elle consentit à son départ, et on ne lui rapporta qu'un cadavre.
Les Yaudois poursuivirent son armée en déroute jusqu'aux portes de La Tour ; car, après la mort de leur chef, les soldats avait cessé d'opposer une résistance sérieuse; et le comte de la Trinité, les voyant arriver dans un si grand désordre, leva le camp dès le soir même et se retira à Cavour.
C'était, dit-il, pour revenir avec du canon. — Qu'il en amène, répondirent les montagnards , et il ne les
remmènera pas ! Aussitôt mettant la main à l'ouvrage, ils couvrirent le Pra-du-Tour, du côté de la Vachère, par un bastion si considérable qu'on pouvait le voir depuis Luserne, située à trois lieues de là.
En même temps arriva aux Vallées une nouvelle légion de défenseurs. Les Vaudois de Provence qui avaient échappé aux massacres de 1545, doublement aguerris par leurs malheurs et la vie sauvage qu'ils avaient menée durant leur dispersion sur les pentes incultes du Léberon, sortirent de leurs retraites, à la nouvelle que leurs frères des vallées vaudoises étaient persécutés; et, soit que le climat de la Provence leur eût inspiré des passions plus violentes, soit que les cruautés inouïes de Menier d'Oppède les eussent irrités profondément contre tous les catholiques, ces nouveaux combattants étaient loin d'imiter la réserve des Vaudois à l'égard des papistes.
Leur phalange, animée d'un esprit de vengeance qu'expliquent sans l'excuser les maux affreux qu'ils avaient dû subir, parcourait les alentours des Vallées, ravageant les possessions des catholiques , rendant carnage pour carnage et propageant avec rapidité cette insurmontable terreur qu'inspirent des combattants au désespoir. La population environnante, vie-
time à la fois des spoliations de l'armée ennemie et des incursions dévastatrices de ces implacables vengeurs, venus de si loin pour protéger le berceau de leurs pères , demanda hautement la fin de cette guerre; si désastreuse pour tous.
D'un autre côté, la désertion se mit dans l'armée papiste : les soldats ne voulaient plus combattre contre de tels adversaires ; ils refusaient de marcher vers ces redoutables montagnes, « où l'on tenait, dit Gilles (1), que la mort d'un seul Vaudois coûtait la vie à plus décent de leurs ennemis.»
Enfin le comte de la Trinité tomba malade, et les Vallées, loin de s'être affaiblies, avaient des défenseurs plus fermes, plus puissants, plus nombreux que jamais.
On songea donc sérieusement à s'entendre avec eux.
Les premières ouvertures n'eurent pour but que d'offrir la paix, à condition que les Vaudois renverraient leurs pasteurs et payeraient la rançon de leurs prisonniers. Mais ces conditions furent repoussées.
Le comte de Racconis écrivit de Cavour aux Vaudois (le 5 de mai), pour les inviter à nommer des dé-
légués qui viendraient s'entendre avec lui sur les bases d'un arrangement définitif. Ces délégués s'y rendirent; et c'est à Cavour que, après de nombreuses difficultés, les conventions suivantes furent signées, le 5 de juin 1561.
1° Amnistie pour le passé; 2° liberté de conscience accordée aux Vaudois ; 3° permission aux bannis ou fugitifs de se repatrier; 4° restitution des biens confisqués; 5° autorisation aux protestants de Buhiane, Fenil et autres villes du Piémont, d'assister aux prédications qui auraient lieu dans les Vallées; 6° autorisation à ceux qui auraient abjuré de rentrer dans leur Eglise; 7° promesse que tous les anciens privilèges des Vaudois seraient confirmés; 8° et que les prisonniers seraient rendus.
Ces conventions furent signées au nom du duc de Savoie, par son cousin Philippe de Savoie, comte de Racconis ; et au nom des Vaudois, par François Vais, pasteur du Villar, et Claude Berge, pasteur de La Tour, ainsi que par deux laïques : George Monastier d' Angrogne et Michel Raymonet du Taillaret.
Mais le clergé catholique en poussa les hauts cris; le nonce en écrivit au pape : le pape s'en plaignit au consistoire , et la duchesse de Savoie disait quelques
jours après, à Etienne Noël, pasteur d'Angrogne.jai avait été mande auprès d'elle : « Vous ne sauriez croire tous les mauvais rapports qu'on nous fait chaque jour contre vous ! Mais ne vous troublez point, soyez gens de bien, soumis à Dieu et à votre prince , paisibles envers vos voisins , et tout ce qu'on vous a promis vous sera tenu fidèlement. »
« Malgré cela, dit Noël ( l), le Légat du pape fit tous ses efforts pour que je fusse jeté en prison. »
Il aurait voulu qu'on eût détruit tous les Yaudois des Vallées, comme on venait de détruire si cruellement leurs frères de Calabre.
Il ne concevait pas qu'une princesse pût recevoir un ministre ; il manqua soulever une émeute à ce sujet. Noël fut obligé de partir le lendemain; mais il put rentrer dans les Vallées, reprendre son ministère et jouir encore longtemps du fruit de ses travaux.
Ainsi le courage et la foi avaient gagné leur cause. Les conventions du 5 juin offrirent une base solide aux Vaudois pour la défense ultérieure de leur liberté de conscience. Elle eut à souffrir encore de bien rudes assauts , mais elle en triompha toujours. C'est que
(1) Lettre d'Etienne Noël , Gilles p. 174.
leur protecteur était toujours le même. « ïnvoquemoi au jour de ta détresse, dit l'Eternel, et je te délivrerai. »
Ces paroles eussent pu servir d'épigraphe au chapitre que l'on vient de lire; mais, en le terminant, elles le résument tout entier.