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VICISSITUDES DE LÉGER

(De 1655 à 1660.)

Sources bt autorités : — Les mêmes qu'au chapitre VIII. Principalement LÉGER et MoRLAND.

Le traité de Pignerol ne pouvait faire succéder instantanément le calme régulier d'un régime de paix aux troubles extraordinaires qui avaient si profondément bouleversé le pays.

Les conditions de ce traité étaient loin d'ailleurs de satisfaire les partis ; hâtivement conclues par les plénipotentiaires de la France et du Piémont , pour échapper à l'influence des ambassadeurs de Hollande et d'Angleterre (I), dont on n'attendit pas l'arri-

(1) Lettre de M. d'Ommeren aux cantons suisses, 19 octobre 1655. Léger, p. 238.

vée (I), elles laissaient à désirer des modifications, que toutes les démarches ultérieures (2) ne purent obtenir.

D'un côté, cependant, la Propagande trouvait les concessions trop fortes; de l'autre, les Vaudois les jugeaient insuffisantes; et bientôt ils en furent réduits à se plaindre de leur inexécution.

Le fort de La Tour, que Charles-Emmanuel Ier avait fait démolir en 1603, et dont on avait commencé de relever les murs dans la dernière guerre, devint un des premiers sujets du mécontentement.

Les tristes souvenirs qu'y avait laissés Castrocaro, Gallina et d'autres persécuteurs des Vaudois, motivaient suffisamment la défiance des persécutés. Dans les conférences préparatoires du traité de Pignerol, il avait été convenu que cette citadelle serait démolie. Les négociateurs suisses voulaient même que cette démolition fût garantie par un article spécial.

Les délégués sardes répondirent que le duc de Savoie ne pouvait consentir à paraître ainsi désarmer

(1) Attestation du Secrétaire d'ambassade à Turin, 17 septembre 1655. Id.. page 223.

(2) Actes d'une assemblée tenue à Payerne le 13 octobre 1655. Id., p. 223.

devant ses sujets , mais qu'il ne demandait d'autre forteresse que leurs cœurs reconnaissants, et que les fortifications de La Tour seraient rasées immédiatement après la signature du traité (1). « A quoi bon, ajoutaient-ils, introduire dans ce traité une clause qui serait humiliante pour le souverain et sans objet au bout de quelques jours? »

Les Patentes de Pignerol gardèrent donc le silence à cet égard: les ennemis des Vaudois s'en félicitèrent; mais le jésuitisme ambitionnait plus encore et entreprit d'introduire dans cette pièce des dispositions tout à fait opposées à ces promeses si positives.

La pièce était signée; mais, dans l'espace qui séparait le texte des signatures, on inséra un nouveau paragraphe disant que « Son Altesse Royale accordait aux Vaudois le droit de lui adresser des supplications pour que la citadelle de La Tour fût démolie ou reconstruite ailleurs (2). »

(1) Lettre des ambassadeurs suisses à ceux de France et de Piémont 30 novembre 1657.

Léger p. 283, al. 3.

(2) Quelques éditions des Patenti di grazia ne renferment pas cet article : (Guichenon, Hist. p. 1017). Dans d'autres, il est précédé d'une déclaration particulière de Servient, ambassadeur de France : (Raccolta degli Editti, p. 103). — Léger le discute longuement, P. II, p. 263, 264, 265.

C'était se faire reconnaître le droit de refuser, c'était remettre en question tout ce qui avait été convenu, c'était commettre un faux; et, lorsqu'on s'en plaignit, il fut répondu que cette interpolation était due à une négligence du copiste (I).

Les Vaudois, néanmoins, firent les supplications dont on leur avait si dérisoirement reconnu l'inutile droit. Le duc répondit avec beaucoup d'aménité apparente, qu'il était heureux de pouvoir leur donner un nouveau témoignage de sa bienveillance, et qu'on détruirait toute la partie du fort de La Tour qui n'était pas nécessaire à la défense de ses Etats.

Il fit en effet démolir un petit fortin inutile situé dans la plaine de La Tour ; mais en même temps i redoubla d'activité dans la construction de la citadelle, située sur la hauteur. Les travaux furent si vigoureusement poussés , que les bâtiments étaient terminés dans le courant de la même année et qu'on y mit garnison dès l'année d'après.

Ainsi la duplicité mielleuse d'une politique cruelle se jouait de la bonne foi des citoyens et travaillait à

(l) Voyez Léger, p. 250, 283 etc.

jeur oppression, en affectant d'avoir des droits à leur reconnaissance.

Cependant les autorités françaises virent avec défiance s'élever et se munir une place forte aussi rapprochée de leurs frontières. Le gouverneur du Dauphiné (1) et le commandant de Pignerol (2) en témoignèrent leur mécontentement (3); c'est alors que Louis XIV offrit aux Yaudois d'être le garant de la pleine exécution du traité de Pignerol, conclu sous ses auspices (-4). Un synode fut tenu à La Tour pour (5) en délibérer. Les Vaudois remercièrent le monarque de sa protection, le prièrent de la leur continuer (6), et remirent à son envoyé un mémoire (7) exposant tous les griefs dont ils croyaient avoir à se plaindre depuis la signature des patentes de grâce. Ces patentes, disent-ils, ne sont pas exécutées (8) ; on re-

(1) Lesdiguières.

(•2) La Bretonnière.

(3) Guichenoo, p. 1077.

(4) Lettre de Louis XIV à Lesdiguières , 22 février 1656 , Léger, p. 246. Lesdiguières écrivit lui-même aux Vaudois, le 4 de mars 1656, en leur envoyant la lettre de Louis XIV par un lieutenant-colonel nommé M. du Buis. Id., p, 247.

(5) Les 28 et 29 de mars 1656.

(6) Voir les lettres des Vaudois dans Léger, p. 248 et 249.

(7) Ce mémoire est ibid., p. 250 et suivantes. Il renferme quinze articles.

(8) Voy. art. V, VII, VIII et IX, XI et XII, du mémoire.

fuse de nous rendre nos prisonniers (1); on continue d'enlever nos enfants (2), et enfin les soldats en garnison dans le fort de La Tour commettent impunément les attentats les plus graves contre nos personnes et nos propriétés (3).

Ainsi le pillage et l'assassinat, le rapt et la violence continuaient l'œuvre de la foi catholique. La Propagande n'avait pas renoncé à son but : l'extirpation de l'hérésie. Ne professait-elle pas la légitimité de toutes les trahisons contre les hérétiques? N'appelait-elle pas hérétiques tous ceux qui s'appuyaient sur la Bible? Ne devait-elle pas dès lors détruire à tout prix les Vaudois (4) ? Aussi le bruit courut-il au loin que de nouveaux conflits allaient avoir lieu dans ces

(1) Art. X. L., p. 251.

(2) Art. XIII. Les patentes de grâce autorisaient encore ces enlèvements en certaines limites, tout en paraissant les interdire :/ figluoli non potranno esse toltia loro parenti, menlre che sono in elà minore cive li maschi di dodeci, e le femine di dicci anni. Art. XV des patentes.

(3) Ceux de ces soldats assassins qui étaient arrêtés par les paysans, et remis aux mains de la justice obtenaient promptement leur liberté, par l'intermédiaire des Cordéliers castillans , dont les Vallées étaient alors infestées. — Leur présence donnait lieu aussi à des griefs criants. — Léger rapporte de nombreux exemples de violences; p. 250-266. Les ambassadeurs suisses en parlent comme témoins oculaires. (Lettre du 30 novembre 1657. Lég., p. 283).

(4) Son titre lui en faisait un devoir : Congregatio de extirpandis hœeticis.

tristes vallées (1). On cherchait en même temps à en diviser les habitants au moyen des plus viles insinuations.

Des jésuites qui s'y étaient introduits en se donnant pour des protestants réfugiés du Languedoc , excitaient le pauvre peuple à la défiance contre ses pasteurs, en propageant avec une perfide habileté des bruits de malversation contre ceux d'entre eux qui avaient été chargés de distribuer les sommes considérables recueillies dans les collectes étrangères (2).

Les calomnies qu'on accueille le plus aisément sont celles qui touchent aux plus bas intérêts; l'infortune est d'ailleurs accessible aux soupçons, l'ignorance les favorise, et c'est ainsi que les Vaudois en vinrent à donner le triste spectacle des divisions intestines et des récriminations intéressées, à peine sortis de leurs plus grands malheurs (3).

(1) Léger, p. 247.

(2) Guichenon évalue à deux millions de livres les collectes de l'Angleterre (p. 1014). Celles de la Hollande se montaient, le 5 septembre 1655, à 640. 687 florins. Toutes ces sommes ne furent pas remises aux pasteurs vaudois; mais une grande partie resta entre les mains de divers comités chargés de leur gestion soit à Londres, soit à Genève.

(3) Les plaintes de ce genre qui, eu 1656 seulement, furent adressée» par des Vaudois aux pasteurs de Genève, sont plus nombreuses qu'on ne

De nouvelles épreuves devaient bientôt les réunir contre un danger commun.

L'auditeur Gastaldo, qui était devenu le gouverneur des Vallées, sans cesser d'être membre de la Propagande, si ennemie des Vaudois, rendit, le 15 juin 1657 , un arrêté par lequel il leur défend d'ouvrir aucune espèce de culte à Saint-Jean , sous peine d'une amende de mille écus d'or pour le ministre qui le présiderait, et de deux cents pour chacun de ses auditeurs. En même temps, de nouvelles missions papistes étaient fondées dans les Vallées; les jésuites y prenaient pied partout; on accordait des exemptions de taxe et d'autres dispositions favorables aux catholiques et aux catholisés, tandis que Ton se montrait d'une rigueur extrême dans l'exécution de toutes les mesures qui étaient onéreuses pour les protestants. Ces derniers ne furent pas cependant sans recevoir de vives preuves d'intérêt. Le synode du Dauphiné donna aux Eglises vaudoises des marques de ses sympathies fraternelles , en leur envoyant plusieurs pas-

pourrait le croire. (Voy. les registres de la vén. compagnie, vol. K, p. 40,

95, 190, 192, 194, 195, 198, etc ) La probité de Léger fut souvent mise

en doute ; mais elle ressortit intacte d'une enquête qui eut lieu plus tard à ce sujet.

teurs; mais le gouvernement piémontais se prévalut de leur origine étrangère pour les expulser du pays (1 ).

Les Vaudois se plaignirent des vexations croissantes dont ils avaient à souffrir, par une lettre adressée aux ambassadeurs suisses qui avaient négocié le traité de Pignerol; et ceux-ci écrivirent à leur tour en Piémont pour se plaindre des infractions apportées à ce traité (2).

Après avoir rappelé les promesses relatives à la démolition du fort de La Tour, et les excès dont les soldats de ce fort se rendaient alors journellement coupables, ils disent , en parlant des Vaudois : « Quelle liberté de conscience ont-ils donc obtenue , si les pasteurs de leurs églises, par cela seul qu'ils sont d'origine étrangère, sont obligés de les abandonner? si tout service religieux est interdit là où l'on ne demande que le culte privé? si l'on défend aux protestants de faire des prosélytes , et qu'on les expose en

(1) Quelques-uns cependant furent autorisés à y résider, à condition qu'ils prêteraient serment de fidélité à Charles-Emmanuel II. Ce furent Michel Bourset, d'Ussau eu val Cluson ; Pastor égalemeut du Pragela (qui appartenait à la France), et Armand de Vagnes dans le Gapençois. Leur prestation de serment eut lieu le 9 novembre 1657 , dans le palais des comtes de Luserne.

(2) La lettre est datée de Zurich, 30 novembre 1657; elle est signée des quatre ambassadeurs, et se trouve dans Léger, p. 283-285.

même temps à toutes les obsessions de leurs adversaires? Enfin, ajoutent-ils, pendant qu'on empêche les Vaudois d'acquérir ou même d'affermer aucune propriété hors des limites qui leur sont imposées, on empêche les catholiques de leur en vendre dans ces limites mêmes. Or toutes ces choses, ajoutent-ils en rappelant le traité de Pignerol, touchent d'autant plus sensiblement nos cœurs, qu'au nom de nos seigneurs et supérieurs nous avons assisté audit traité et que nous y sommes intéressés. »

Le président Truchis répondit avec talent, pour montrer que les stipulations accordées aux Vaudois n'avaient point été violées, mais que ces derniers au contraire étaient coupables de ne pas les observer.

Le synode des vallées vaudoises dressa alors l'exposé des violations dont on avait à se plaindre en y joignant des preuves à l'appui. Ce mémoire fut imprimé à Harlem en 1662, et réimprimé dans la même ville, avec de nouveaux détails, en 1663. Mais on fut sourd à toutes ces plaintes, et l'on semblait, au contraire, ne vouloir donner chaque jour que de nouveaux motifs à de plus forts griefs.

En vertu de l'article VI des patentes du 18 août 1655, les habitants des Vallées devaient être exemptés

de payer les contributions arriérées de cette déplorable année, dans laquelle toute récolte, toute fortune, toute famille avait été si déplorablement atteinte dans ce malheureux pays , et malgré leur profonde misère, qui n'était encore que bien incomplètement soulagée par le produit des collectes étrangères, ces contributions furent rigoureusement exigées des Vaudois. Enfin, comme pour rendre cette exaction plus criante, on accordait en même temps aux catholiques de la vallée de Saint-Martin l'exemption de ces mêmes charges: « afin, dit le décret , qu'ils pussent se remettre des dommages que leur avaient causés les protestants (1). »

Ce n'était pas néanmoins pour s'affranchir de ces perceptions onéreuses , que les Vaudois réclamaient alors avec le plus d'instance auprès du gouvernement.

Plaie d'argent n'est pas mortelle, dit le bon sens populaire; il n'y a que la mort dont on ne guérisse pas ; et l'interdiction des exercices religieux dans la paroisse de Saint-Jean était pour eux cette atteinte mortelle dont ils voulaient se garantir. Par cette in-

(l) Accià si possino rimettere dalli danni palili dà Heligionarii. Edit du 16 décembre 1657.

terdiction arbitraire, toutes leurs Eglises étaient à la fois menacées. L'édit de Cavour (1561) garantissait le libre exercice de leur culte dans tous les lieux où il se trouvait établi; Saint-Jean était du nombre; les patentes de Pignerol n'avaient ni restreint ni étendu ces limites. (Article VII.) Si l'une de leurs paroisses pouvait être atteinte, quelle garantie resterait-il aux autres? Il est vrai que les prédications publiques avaient été défendues à Saint-Jean dès l'année 1620, dans laquelle on fit fermer le temple des Malanots ; mais les réunions particulières, l'instruction des catéchumènes et les autres fonctions pastorales s'y étaient toujours maintenues.

Un synode général eut lieu au mois de mars 1658 pour s'occuper de cette grave question.

Il décida que l'on recourrait au souverain, et qu'en attendant, le pasteur de Saint-Jean (Léger l'historien) continuerait d'y exercer ses fonctions jusqu'à ce que la question , soumise au jugement du duc , eût été résolue.

Cette décision du synode causa une grande irritation à la cour de Turin. « Le premier devoir des sujets, disait-on, est d'obéir à leur prince; en résistant à ses ordres, les Vaudois se rendent coupables de ré-

volte; il faut les traiter comme des rebelles, comme des criminels de lèse-majesté. » Les puissances protestantes, auxquelles le synode avait écrit pour obtenir leur intercession dans cette affaire, s'étant adressées dans ce but à la cour de Turin (1), n'obtinrent qu'une réponse plus inflexible encore. « Les gens auxquels vous vous intéressez, dit-on, ne vous sont pas connus; ce sont des révoltés indignes d'aucun intérêt. »

On conçoit aisément que la Propagande et le clergé catholique cherchassent à irriter les esprits plutôt qu'à les calmer.

L'objet de cette irritation était surtout Léger, ce puissant soutien des Vallées, ce courageux pasteur, qui restait à son poste malgré les menaces et les périls.

Déjà deux fois condamné à mort (2), il la bravait

(1) Ce furent l'électeur Palatin, l'électeur de Brandebourg, le landgrave de Hesse, les états généraux des Provinces-Unies (Hollande), et les cantons évangéliques de la Suisse. Leurs lettres furent portées par le colonel Holzhalb, en juillet 1662. Léger, L. II, p. 295, 325 à 357, et 278 à 281.

(2) La première condamnation est du 23 mai 1655. Elle fut portée contre vingt-neuf habitants des Vallées, au nombre desquels Léger était compris. L'édit les accusait de s'être réunis illégalement, et d'avoir conspiré dans cette réunion. (Ils n'avaient fait que chercher ensemble les moyens de défendre leur patrie.) Cette condamnation fut annulée par l'article 1er des patentes de Pignerol.

La deuxième est celle qui eut lieu contre Léger personnellement, sur la dénonciation d'un assassin dont nous avons déjà parlé et qui, pour obtenir

encore, et ses ennemis espéraient sans cloute que ce serait pour la dernière fois. Ils lui firent adresser une citation pour comparaître à Turin : la citation n'était pas motivée; Léger ne s'y rendit pas. Une seconde assignation n'obtint pas plus d'effet. Le comte de Saluées, qui paraissait porter aux Vaudois un intérêt réel (4), vint alors trouver le ministre et lui dit : « Vous vous engagez dans une fausse voie ; pourquoi ne pas vous rendre à cette assignation? C'est faire croire que vous êtes coupable. Un ordre légal a défendu le culte pu-

sa grâce, déclara que Léger l'avait engagé à accomplir le meurtre qu'ij avait commis. L'assassin fut mis en liberté, et Léger cité à comparaître devant le podestat de Luserne, en juillet 1655. On était alors au plus fort de la guerre; cette citation ne lui parvint pas, et il fut condamné à mort par contumace. Un mois après étant venu à Pignerol lors des négociations qul mirent fin à la guerre, Léger eut connaissance de cette condamnation. Aussitôt il demanda à être confronté avec son accusateur; mais on lui repondit que ce dernier avait été relâché, et qu'on ne savait où le trouver. On se hâta néanmoins de décharger le pasteur vaudois de la condamnation qui pesait sur lui, et cela sans plus de formes qu'on n'en avait mis à la prononcer.

Sur ces entrefaites, les Vaudois eux-mêmes s'emparèrent du'meurtiier accusateur et le conduisirent à Pignerol; mais on refusa encore de le confronter avec Léger, disant à celui-ci qu'il devait lui suffire d'être relevé de sa condamnation. Qu'on juge d'après cela de la protection ou seulement de l'équité que les Vaudois pouvaient trouver devant la prétendue justice de leurs adversaires'.

(1) Les sentiments généreux semblent être héréditaires dans cette noble famille, dont les représentants actuels ont récemment témoigné à un écrivain des vallées vaudoises le plus vif intérêt pour ses compatriotes.

blic dans votre paroisse ; pourquoi ne pas vous y conformer jusqu'à ce qu'il soit révoqué? — Je ne puis interrompre mes fonctions pastorales pour attendre cette révocation, répondit le pasteur. — Le moyen de l'obtenir plus tôt serait d'aller vous faire entendre à Turin. »

Mais Léger refusa de s'y rendre. — Suspendez au moins les services publics de votre culte jusqu'à nouvel ordre.

II refusa encore. — Voulez-vous, ajouta le comte, lutter de violence avec votre souverain, et pensezvous qu'il consente à en avoir le démenti ?

— Je ne lutte qu'au nom du droit et du devoir. C'est mon devoir de servir nos Eglises ; et c'est un droit qu'elles exercent en maintenant leur culte.

Ainsi la guerre était déclarée ; Léger devait avoir le dessous.

Le 3 de mai 1658 il reçut une troisième citation avec ordre de comparaître sous peine de bannissement et de la confiscation des biens.

Le pasteur de Saint-Jean voulut consulter ses collègues pour savoir ce qu'il avait à faire. Une assemblée se tint à cet effet dans une ville alors française, à Pi-

nache,où l'on décida qu'une requête serait présentée

à Charles-Emmanuel pour maintenir Léger dans son Eglise.

C'est par là qu'il eût fallu commencer ; mais il était trop tard pour qu'on put espérer de voir cette requête accueillie. Elle ne le fut pas. Trois ans se passèrent en stériles négociations, et le 12 de janvier 1661 un arrêt du sénat de Turin condamna Léger à mort et ses coaccusés à dix ans de galères (1).

Ne pouvant demeurer dans sa patrie, Léger s'éloigna d'elle pour la servir encore; mais de nouvelles épreuves lui étaient réservées à l'étranger.

En 1659 il avait été envoyé en Angleterre pour y recueillir les collectes faites en faveur des Vaudois. Pendant son absence, les jésuites, qui s'étaient introduits dans les Vallées en se donnant pour réfugiés protestants, répandirent le bruit que les pasteurs vaudois en général, et Léger en particulier, s'étaient approprié la plus grande partie de cet argent. Le synode des Vallées confondit ces impostures; mais les calomniateurs, ne se tenant pas pour battus, apportèrent leurs accusations devant le synode du Dau-

(1) C'étaient les diacres et les aucieus de l'Eglise de Saint-Jean, uooiœés Bianquis, Bastie, Danna, Maguot, Fervout et Ci rts.

phiné (1). qui nomma une commission atin de les examiner. Cette commission se rendit aux Vallées, au nom des Eglises de France, qui, ayant contribué aux collectes, avaient le droit d'être informées de leur emploi. Un rapport motivé fut présenté, l'année d'après, au synode de Yeynes, et par ce rapport la gestion des pasteurs vaudois se trouvait pleinement justifiée.

Les plaintes se portèrent alors à Genève, où elles ne furent pas mieux accueillies. Mais les mécontentements auxquels elles donnaient lieu dans les Vallées, parmi des personnes moins bien informées, ayant été fomentés avec soin par les ennemis des Vaudois, on décida quelques-uns de ces derniers à en faire l'objet d'une requête à leur souverain. Trente-sept personnes, recrutées dans les rangs les moins éclairés de la population (car plus du tiers ne savaient pas écrire), furent les signataires (2) d'une dénonciation de péeulat portée par les Vaudois contre leurs propres pasteurs.

(1) Tenu à Die en 1660. Il existait alors dans celte -ville une faculté de théologie protestante, qui fut supprimée en 1672.

(2) Les personnes illettrées signèrent en traçant un simple signe, dont le plus simple est ordinairemenf une croix; et le nom du signataire fut inscrit par les rédacteurs de la pièce eu regard du signe que chacun avait *racé.

Ils demandaient qu'un officier de justice fût nommé pour vérifier la sincérité des collectes et présider à leur répartition.

On affecta de considérer cette pièce comme l'expression du sentiment général des Vallées, et Charles- Emmanuel nomma immédiatement le comte de Luserne pour faire droit à la réclamation.

Le sénateur Perrachino, intendant général de la justice, somma les pasteurs vaudois de venir rendre leurs comptes devant lui. On ne peut disconvenir que les distributions n'eussent laissé quelque chose à désirer (1) , mais les persécutés devaient-ils accepter ainsi le contrôle de leurs persécuteurs?

Non : les pasteurs s'étant réunis en synode, répondirent avec dignité que l'emploi de tout l'argent qui avait passé par leurs mains trouvait sa justification dans des comptes exacts , reconnus tels par les personnes qui le leur avaient remis, et qu'ils étaient prêts à en produire des quittances régulières où et quand ils en seraient requis.

Pendant ce temps Léger, accompagné de deux

(1) Léger mourut sans avoir complété le compte reudu des sommes qu'il avait reçues.

autres délégués des Vallées, poursuivait ses démarches en Angleterre.

C'était alors une époque d'agitation pour la Grande- Bretagne, dont le sceptre venait de passer entre les mains faibles et inexpérimentées du fils de Cromwell.

Les députés vaudois furent témoins de sa chute et du retour de Charles II, rappelé après douze ans d'exil, par la voix d'un nouveau parlement, dont la convocation était due aux soins dévoués du célèbre général Monck.

C'est à ce jeune souverain que les Vaudois durent s'adresser pour obtenir la première annuité des sommes considérables que Cromwell avait réunies en leur faveur et converties en rente sur l'Etat (1). Ces sommes s'élevaient à plus de six millions; mais le nouveau prince refusa d'en tenir compte, déclarant qu'il ne voulait point payer les dettes d'un usurpateur. Ce n'était pas cependant une dette, mais un dépôt; cet argent n'avait pas été fourni par Cromwell, mais par l'Eglise d'Angleterre, et Charles II, en s'emparant de

(l) Par un acte signé à Witehall, le 18 mai 1658, Cromwell avait assigné aux Eglises vaudoises une rente perpétuelle de douze mille livres sterling (302,520 francs), ce quijsuppose un capital de plus de six millions (6,050,400).

ces offrandes, commit une usurpation aussi réelle et moins glorieuse que celle qu'il reprochait à son prédécesseur (1).

Les mandataires des Vallées ne purent donc recueillir que de faibles sommes encore déposées entre les mains de quelques particuliers. Le mauvais succès de cette négociation devait bientôt être suivi, pour Léger, d'un coup plus rigoureux encore.

On publia des libelles contre lui (2). Il fut cité à comparaître à Turin (3), et sous prétexte qu'il avait voyagé à l'étranger pour fomenter des haines contre le duc de Savoie, il fut derechef condamné à mort pour crime de lèse-majesté.

Alors il se retira à Genève et de là à Leyde, où il écrivit son Histoire générale des Eglises vaudoises, qui n'est qu'une collection de pièces sur les événements de l'année 1655.

L'Eglise de Leyde l'avait admis au nombre de ses

(1) La voix généreuse d'un illustre protecteur des Vaudois , qui ne doit sa puissance qu'à son génie, a fait entendre récemment un appel au parlement britannique pour réclamer la restitution de ces fonds.

(2) Ils se trouvent rappeléo et réfutés dans une Apologie opéciale. — Voir, dans la Bibliographie placée à la (îudecct ouvrage , sect. I, § II, no 3.

(3) Le 7 décembre 1661 , quoique déjà condamné à mort.

pasteurs; il y vécut encore plusieurs années, s'y remaria en 4665 et y finit ses jours (1).

(1) J'ignore la date précise de sa mort; mais il n'existait plus en 1684 ; car on trouve, à la date du 27 d'août de cette dernière aunee , une ordonnance royale dans laquelle il est question des biens confisqués de [eu Jean Léger. [Archives de la cour des comptes à Turin. Reyio conlrorolo, Finanze : 1684. No 179, fol. 55.)

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