‹ L'Israël des Alpes (volume 4)Chapitre 13 sur 22 · LA GUERRE DES BANNIS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES BANNIS

(De 1660 à 1664.)

^ourcbs bt autorités : — Les mêmes qu'au chap. VIII; et les préliminaires de la plupart des ouvrages cités aux Sources du chap. suivant.

Léger et Janavel (1) avaient été condamnés à mort. Une vingtaine de personnes devaient être envoyées aux galères, et d'autres encore étaient poursuivies pour avoir résisté aux ordres du souverain, en exerçant à Saint-Jean le culte protestant, qui y avait été interdit (-2).

Les condamnés avaient pris la fuite; leur tête

(1) L'édit qui condamne Janavel est du 25 janvier 1661. Cinquante personnes sont condamnées à mort avec lui. Leur tête est mise à prix pour 300 ducats. Une amende de 3.000 ducats est prononcée contre les communes qui toléreraient les bannis sur leur territoire.

(2) Le 31 m3i 1661 : la mesure ne fut publiée que le 10 d'août dans les Vallées. (Léger dit le 12, p. 27-2.)

fut mise à prix; nul n'osa les livrer; on employa la force pour s'en saisir; l'officier de justice, Perracchino, se mit à la tête d'une troupe de soldats, qui commencèrent leurs exploits par le saccagement et le pillage. Ils allèrent raser la maison de Léger à Saint-Jean, et celle de Josué Janavel aux vignes de Luserne (1).

Le commandement du fort de La Tour était en outre confié au comte de Bagnol, l'un des massacreurs de 1655, qui était demeuré le zélé serviteur de la Propagande.

Ses soldats commirent des excès de tout genre; ils arrêtaient les voyageurs et les dévalisaient, pillaient les maisons des Vaudois , enlevaient leurs filles et tuaient ceux qui cherchaient à réprimer ces violences.

Plusieurs de ces pauvres villageois abandonnèrent leurs demeures afin de chercher un asile plus sûr au fond de leurs montagnes.

Les bannis qui s'y étaient réfugiés en descendirent pour défendre leurs coreligionnaires.

De Bagnol prononça les peines les plus sévères contre quiconque les recevrait. La maison de quelqu'un qui aurait seulement donné à manger à un

(1) En mars 1662.

banni devait être rasée. Tout ce que Ton pouvait faire alors pour irriter les Vaudois semble avoir été fait.

Le commandant du fort de Mirabouc suivait l'exemple de celui de La Tour. Le gouverneur de Luserne. dit Léger 1 1 ». était célèbre par plus de soixante meurtres commis avant le mariage du duc de Savoie, à l'occasion duquel on lui avait fait grâce (2) : et quant au sire de Bagnol qui. du haut de son fort, régnait sur toute la vallée, nous pouvons dire d'avance qu'il mourut sur l'échafaud convaincu de cent vingt meurtres odieux.

Que pouvaient devenir les Vallées en de pareilles mains? Quel jugement doit-on porter sur le gouvernement qui leur donnait de semblables administrateurs?

Janavel. à la tète de sa troupe de bannis, était leur seule défense. Cette troupe s'augmenta rapidement de tous les Vaudois chasses de lturs demeures. On leur enjoignit d'y rentrer sous peine de la vie et de la con-

(1) Léger, p. 267.

(4) Charles-Emmanuel II axait épousé, le 4 mars 1663. Françoise d'Orléans, qui mourut dix mois après. Il se remaria le 11 d'avril 1665, avec Jeanne de Savoie, qui mourut le 15 mars 1744, quarante-neuf ans après «on mari.

fiscation de leurs biens. Puis, sous prétexte de s'emparer des biens confisqués, les soldats étendirent partout leurs saccagements et leurs pillages. La troupe des bannis , que l'on appelait comme autrefois gli banditti, s'opposait à ces expéditions.

On conçoit ce qu'elle devait faire sous la conduite de Janavel ! Chaque jour était marqué par de nouveaux exploits ; toutes les tentatives que l'on fit pour s'en emparer demeurèrent inutiles. C'est en vain qu'on ordonna aux Vaudois de déposer toutes leurs armes entre les mains des magistrats (1) et qu'on renouvela les peines portées contre les bannis (2) ; c'est en vain que, de leur côté, les Vaudois recoururent à l'intendant de la province (3) et au souverain (4), pour obtenir la protection de la justice contre les brigandages du comte de Bagnol : il était difficile, sans être sur les lieux, d'apprécier la légitimité de leurs réclamations; on ne pouvait croire à de tels crimes, on présentait leurs plaintes comme exagérées; l'intendant répondit qu'ils eussent à rentrer dans leurs demeures

(1) Ordre du 19 décembre 1660, cité dans les Conférences tenues à Turin en 1664, p. 24.

(2) 25 janvier 1661. Léger, p. 290.

(3) 13 et 22 mai 1663.

(4) 26 et 30 mai 1663.

au teîme de trois jours (i) , et Charles-Emmanuel promit une enquête sur les désordres dont ils se prétendaient victimes (v2). Pendant ce temps de Bagnol continuait ses extorsions et ses violences.

La (roupe degli bandit ti défendait les pauvres montagnards ; mais elle ne pouvait subsister de son côté que par des contributions levées le plus souvent sur des bourgs catholiques. Janavel s'empara de plusieurs d'entre eux, en assiégea plusieurs autres (3) et rançonna les catholiques de la plaine pour soutenir les persécutés des montagnes.

Il poursuivit quelquefois ses adversaires jusque dans les murailles de Luserne et de Briquéras. Il n'y avait pas de jour, dit Léger, que quelque action n'eût lieu (4) entre ses troupes aguerries et celles du marquis de Fleury ou du capitaine Pool , qui commandaient les forces de la province; ces dernières, mal-

(1) 19 et 24 mai 1663.

(2) 31 mai 1663.

(3) Ces faits ne sont connus que par les considérants de l'Edit du 25 juin

(4) P. II, p. 302. Léger, si prolixe en d'autres circonstances, est d'un laconisme extrême pour les faits historiques, s J'omets, dit-il , mille rencontres notables, etc. ;p. 303). Je ne m'amuserai pas à rapporter les victoires signalées, etc. (p. 299).

gré leur nombre, eurent presque toujours le dessous dans leurs luttes avec Janavel.

Le 25 mai 4663, cependant, les Vaudois furent repoussés du quartier des Malanots, qu'ils occupaient à Saint-Jean, jusque sur les collines d'Angrogne ; mais là, prenant à leur tour l'offensive, ils chargèrent si impétueusement les poursuivants, qu'ils leur firent perdre tout le terrain sur lequel ils s'étaient avancés, et les repoussèrent même fort au delà.

Dans aucune des rencontres qui eurent lieu en 1655, dit une lettre de l'époque, les Vaudois ne tuèrent un plus grand nombre d'ennemis que dans cette affaire-là.

Une autre escarmouche eut lieu le 17 de juin aux environs de La Tour. Le combat, dit une lettre du 21, dura tout le jour ; et les Vaudois du haut de la vallée (1) étant arrivés sur les lieux, sans savoir qu'on se battait , tombèrent au milieu des ennemis et en tuèrent plusieurs sans éprouver aucune perte.

Mais comme le déploiement des forces militaires, dirigées contre les Vallées, n'avait pour but avoué que de saisir des hommes mis hors la loi par une con-

(l) Du Villar et de Bobi.

damnation judiciaire, on faisait aux Vaudois un crime de soutenir leurs défenseurs, comme s'ils s'étaient rendus coupables de favoriser des criminels. Plus d'une fois les syndics des communes furent obligés de repousser toute solidarité avec la troupe degli banditti.

Le 25 juin (1663) le duc de Savoie, voulant jeter les Vaudois dans l'admiration pour ses bontés inespérées (1), rendit un long édit qui, sous prétexte de pacifier les Vallées, leur ordonnait à tous de prendre les armes pour faire la guerre aux bannis. Deux cent soixante hommes-, tirés des différentes communes (2), devront, dit-il, se réunir au Chiabas en face de La Tour et y attendre les ordres du commandant de Briqueras. En outre, chaque commune donnera un otage en garantie de sa fidélité. Une enquête sera ouverte à Turin sur la conduite du comte de Bagnol; et, pour couronner tant de bienfaits, Son Altesse fait grâce à tous les religionnaires , à condition qu'ils rentreront dans leurs demeures dans l'espace de quinze jours.

(1) Volendo... dar occasione agli religionarj di restar ammirativi d'una

benignità, lanto da essi inaspettata Préliminaires de l'Edit du 25 juin

(2) Bobi et Rora devaient en fournir cinquante, le Villar cinquante, La Tour soixante et Angrogne cent.

Par le même édit, dont les préliminaires annonçaient tant de bénignité, Josué Janavel est condamné à être tenaillé , écartelé , puis à avoir la tête tranchée et plantée à la cime d'une pique sur un lieu élevé.

La condamnation à mort de Léger est itérativement prononcée; un Artus, un Bastie, un Rivoire, deux Muston, un Revel et plusieurs autres, en tout trente cinq personnes , sont condamnés à mort avec confiscation de leurs biens.

C'étaient les chefs les plus intrépides de leur petite armée. — Puis six personnes sont condamnées aux galères perpétuelles, et quatre seulement à dix ans de fers. — Et l'on voulait que les Vaudois fissent égorger eux-mêmes leurs chefs et leurs pasteurs ! et l'on appelait cela une clémence digne d'admiration ! Qu'on juge de ce qu'étaient les rigueurs.

Le gouverneur de La Tour et le trésorier général de Son Altesse sollicitèrent les Vaudois de la manière la plus pressante d'accepter de telles conditions. — Ils avaient huit jours pour se décider. — Mais si jamais le silence eut de la dignité, c'est en cette occasion. Les Vaudois laissèrent sans réponse l'ultimatum

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du duc. La commune de Prarusting seule déclina toute responsabilité avec la vallée de Luserne (1).

Les seigneurs des environs employèrent tous leurs efforts à augmenter cette division, pour obtenir du moins qu'une partie des Vaudois acceptât les dispositions de l'édit. Ne pouvant l'obtenir, ils insistèrent surtout pour que les habitants de la vallée de Luserne donnassent une preuve de leur esprit de paix et de fidélité, en escortant un convoi de ravitaillement qu'il s'agissait de faire passer à Mirabouc.

Ce fort domine la partie la plus resserrée de la vallée de Luserne, et ferme le passage par lequel on peut se rendre dans le Dauphiné , où l'on sait que les Vaudois se retirèrent plus d'une fois en temps de persécution.

Ce ne fut pas sans quelque défiance, qu'en portant des munitions à ce fort, ils contribuaient à se fermer cette retraite dans le cas où ils en auraient eu besoin. Mais les protestations du gouverneur de La Tour et du trésorier général furent irrésistibles. — En échange de cet acte de soumission, disaient-ils aux Vaudois, la paix la plus complète vous sera accordée. Faites

(1) Délibération prise au conseil général de Saiut-Segont, séance du premier juillet 1663.

rentrer vos familles dans leurs demeures, et ne soyez point en peine de l'avenir.

Les Vaudois se conformaient déjà à ces conseils, lorsque, tout à coup, ils reçoivent l'avis qu'on a fait secrètement partir des troupes de Turin. Bientôt ils apprennent qu'elles marchent contre eux.

Six régiments des gardes royales étaient en effet sortis de la capitale, le 29 juin, sous la conduite du marquis de Fleury. Cette armée était ainsi partie onze jours avant l'expiration du délai accordé aux Vaudois pour se réinstaller dans leurs demeures, et quatre jours avant le terme où ils devaient se prononcer sur les conditions de l'édit. On sut même plus tard que des renforts de troupes avaient été dirigés secrètement sur Luserne et La Tour (1), avant même que cet édit eût été publié.

C'est donc en vain qu'on a cherché à justifier l'agression dont les Vaudois furent alors l'objet, en disant que le duc voulait punir les habitants des Vallées, de ne s'être pas conformés à l'édit du 25 juin: puisque les agresseurs s'étaient mis en marche, non-seulement

(1) Enquêtes. Conférences tenues à l'Hôtel-de-Ville , à Turin, en 1664, p. 57.

avant que les Vaudois eussent fait connaître leurs dispositions à cet égard, mais avant même que l'édit leur eût été connu.

Le marquis de Fleury marcha directement sur Angrogne, en suivant la route de Saint-Jean. Le marquis d'Angrogne (1), commandant la cavalerie de Saint-Segont, se dirigea sur le même point par les hauteurs de Rocheplate , tandis que l'infanterie y montait par les collines de Briquéras.

Ces corps de troupes se joignirent, au point du jour, sur le plateau supérieur auquel viennent aboutir ces diverses routes.

•C'était le 6 de juillet 1663. Leur but était de s'emparer de la Vachère, qui s'élève au-dessus du plateau et qui domine, comme d'un point central, l'épanouissement des trois vallées vaudoises (2).

Mais déjà un corps d'observation, placé par les Vaudois, défendait ce poste important.

Le gros de l'armée vaudoise, commandé par Janavel, était placé plus bas sur les costières de Saint-Jean. Il était donc menacé d'être pris par derrière, par les

(1) De la famille des comtes de Luserne.

(2) Celles d'Angrogne et de Luserne d'un côté, de Pramol et de Pérouse de l'autre, de Faët et de Saint-Martin du troisième côté.

troupes du marquis de Fleury. En même temps, celles du comte de Bagnol devaient le prendre par devant, en montant à la fois du côté de La Tour et du côté de Saint-Jean. Elles accomplirent ce mouvement et opérèrent leur jonction en face de Janavel.

Le patriote vaudois recule devant des forces supérieures aux siennes. Arrivé au sommet du plateau , il le voit déjà occupé par les ennemis, qui lui coupent toute communication avec son arrière-garde qui vient de se porter sur la Vachère.

Jamais Janavel ne s'était trouvé dans une position plus compromise; on eût cru que sa perte était inévitable; un miracle seul semblait pouvoir le sauver. Mais Janavel ne doutait pas de Dieu, et la confiance du chrétien était en lui aussi éprouvée que l'intrépidité du guerrier.

Avec cette parfaite connaissance des lieux qu'il possédait mieux que tout autre, et ce sang froid qui ne l'abandonnait jamais en face du danger, il envoie soixante hommes dans un défilé nommé les portes d'Angrogne, s'ouvrant sur le plateau occupé alors par le marquis de Fleury. «Là, dit-il, vous arrêteriez une armée, et vous couvrirez à la fois la Vachère et Rochemanant. Allez, priez et tenez ferme.»

Puis, continuant de se replier devant les lignes du comte de Bagnol, il arrive à ces escarpements inabordables, nommés Rochemanant, n'ayant avec lui qu'environ six cents hommes.

C'est ici notre Thabor, leur dit-il ; à genoux et courage ! — Le biblique guerrier se souvenait des victoires de Barac et de Débora. Ses hommes avaient devancé l'ennemi ; ils s'agenouillèrent. «0 Dieu , s'écrie leur chef, couvre-nous de ta puissante main ! »

Mais l'ennemi s'approche : les Vaudois se répandent dans les rochers ; ils ferment toutes les issues ; de chaque fente s'élancent des balles meurtrières. De Bagnol s'arrête et examine la position. Après avoir laissé reposer ses troupes, il tente d'enlever le poste ; mais il est repoussé. Les troupes reprennent haleine et reviennent à l'assaut ; elles sont repoussées une seconde fois. Déjà le comte avait perdu plus de trois cents hommes, et son armée ne pouvait rien contre un rocher. Il cherche à l'escalader ; mais ses soldats sont précipités les uns sur les autres. Alors une terreur superstitieuse les saisit. — Serait-il vrai que ces hérétiques aient fait un pacte avec le démon, pour être invulnérables? — On disait même que les Vaudois

ramassaient , dans les plis de leurs chemises , toutes

les balles dont leurs vêtements étaient criblés, sans que leur corps en eût souffert. — - Il est vrai que Janavel avait été percé de part en part, en 1655; mais cette blessure, qui eût été mortelle pour tout autre, l'avait laissé vaillant et vigoureux. Ces pensées plus ou moins prononcées, plus ou moins générales, se trahissaient par l'hésitation croissante des troupes catholiques. — Les Vaudois s'en aperçoivent et font une vigoureuse sortie. — Donnons un coup de balai sur ces hordes de lâches : avait dit Janavel. — Et de partout ses hommes aguerris s'élancent de leurs retranchements.

L'ennemi plie et se débande; les Vaudois mettent l'épée à la main et le poursuivent avec vigueur. Le comte de Bagnol veut en vain s'opposer à la déroute qui l'entraîne lui-même ; ses soldats se jettent en désordre sur les pentes latérales de la montagne; dix Vaudois faisaient fuir cent ennemis. Ces derniers ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent atteint la plaine ; plusieurs d'entre eux périrent encore en fuyant; toute la montagne fut balayée de ses envahisseurs.

Alors Janavel rallie son héroïque armée, remonte sur le plateau, rend grâces à Dieu de la victoire qu'il vient de remporter; puis, tout brisé de fatigue, il va

rejoindre encore les soixante hommes qu'il avait envoyés aux portes d'Angrogne, pour protéger son arrière-garde.

Comme il l'avait prévu, ces soixante hommes avaient suffi pour tenir en échec , depuis le matin , toutes les forces du marquis de Fleury. Ils s'étaient retranchés derrière un talus en terre de cinq pieds de hauteur ; cette barrière, coupant le défilé, les mettait à couvert et leur permettait de faire des décharges continuelles sur le front des ennemis. Mais ces derniers avaient aussi des bastions naturels qui leur servaient de boulevard ; et de roches en roches, ils étaient parvenus à cerner, pour ainsi dire, ce petit poste des Vaudois. Encore un effort et le poste était emporté, le défilé franchi, la Vachère occupée, la vallée perdue.

Les Vaudois le sentaient, et envoyèrent un émissaire à Janavel pour obtenir des renforts. Mais Janavel s'était déjà défait du comte de Bagnol, et il arriva lui-même avec toute sa troupe.

L'avantage dès lors ne fut plus douteux. Pendant qu'il venait prendre de flanc l'armée ennemie, les Vaudois, si longtemps immobiles dans leur défilé, en sortirent alors remplis d'ardeur. — Rien ne ranime les forces comme la certitude du succès. Avec le se-

cours de Janavel et la confiance en Dieu, ils ne doutaient de rien. — Les ennemis, de leur côté, voyant arriver ce redoutable capitaine avec ses six cents hommes, comprirent que le comte de Bagnol avait été vaincu. — Rien n'ôte le courage comme la contagion d'une défaite. — Le marquis de Fleury, à son tour, voit son armée fléchir et se débander devant ces nouveaux assaillants. L'intrépidité des Vaudois augmente, la victoire se déclare pour eux; les catholiques prennent partout la fuite, et inondent de leur déroute toutes les collines d'Angrogne, de Saint-Segont et de Briqueras.

Ils laissèrent sur le champ de bataille autant de morts que les Vaudois comptaient de combattants. Plus de six cents hommes étaient tués ; plus de quatre cents étaient blessés, et la plupart de ces derniers moururent de leurs blessures , tandis que les évangéliques ne perdirent que cinq ou six des leurs et n'eurent que douze blessés, dont aucun ne mourut.

Ayant poursuivi ses adversaires jusqu'à mi-côte de la montagne, Janavel s'arrêta, et ses six cents guerriers s'agenouillèrent autour de lui, pour rendre grâce tous ensemble au Dieu de la victoire, de les avoir si complètement délivrés.

Ils n'étaient là qu'à très peu de distance des communes de Prarusting et de Rocheplate, qui. peu de jours auparavant, s'étaient détachées de la cause générale des Vaudois. Mais ayant vu la victoire du côté de leurs coreligionnaires, les habitants de ces communes se mirent alors à la poursuite des troupes ennemies : de sorte qu'après la prière, Janavel conduisit sa petite armée dans ces villages ralliés, afin de fraterniser avec les auxiliaires qui venaient d'en sortir.

Des rencontres moins considérables, des escarmouches dans lesquelles il eut presque toujours l'avantage, signalèrent encore ses opérations les jours suivants: ainsi, non-seulement il diminuait les forces ennemies, mais chaque jour il augmentait les siennes; car, indépendamment des Vaudois qui se rangeaient, déplus en plus nombreux, sous son commandement, beaucoup de Français accoururent pour soutenir leurs frères (1).

(1) Un ordre imprimé et affiché à Grenoble, le -21 juillet 1663, par M. de La Berchère, premier président du parlement du Dauphiné, interdit à tous les sujets du roi de France d'aller prendre parli avec ceux de la religion prétendue réformée de la vallée d'Angrogne, ni de leur donner ancun secours.

Les revers du marquis de Fleury se multipliaient dans la même proportion; et, comme il paraissait impossible à la cour de Savoie qu'avec des forces aussi considérables que celles dont il disposait, ce général n'eut pu réussir à soumettre une poignée de révoltés, car c'est toujours ainsi qu'on nommait nos héroïques montagnards, on lui ôta le commandement des troupes dirigées contre les Vaudois , et l'on envoya à sa place le comte de Saint-Damian.

Celui-ci augmenta son armée de quelques nouvelles recrues, et, pour son début, sortit de Luserne à la tète de quinze cents hommes, afin d'aller s'emparer de la petite commune de Rora. Quinze Vaudois et huit Français seulement, en tout vingt-trois hommes, la défendaient alors! Ils étaient postés dans une situation avantageuse; mais que pouvaient-ils faire contre quinze cents assaillants? — Ils firent beaucoup; ils firent plus que des triomphateurs ! Ils luttèrent pendant six heures et furent taillés en pièces, à l'exception d'un seul qui fut fait prisonnier.

Enorgueilli de son succès, Saint-Damian fit, dès le lendemain, une sortie dans la vallée de Luserne. Mais à peine était-il arrivé à la bourgade de Sainte-Marguerite, où ses soldats mirent le feu, que les Vaudois

descendirent, au nombre de deux cents, des hauteurs du Taillaret , si souvent attaquées et toujours victorieuses. Ils prirent sa troupe par le ravin qui tombe des Copiers, la mirent en fuite, tuèrent beaucoup de monde aux incendiaires et n'eurent de leur côté ni tué ni blessé.

Charles-Emmanuel, voyant la tournure désastreuse que prenait pour lui cette guerre intestine, et commençant à comprendre que l'impéritie de ses généraux n'en était pas la seule cause, chercha à frapper un coup d'intimidation sur ces vallées si dévouées à leur foi et si vaillantes pour la défendre.

Dans ce but il promulgua, le 10 d'août 1663, un édit dans lequel il commençait par déclarer rebelles et criminels de lèse-majesté , tous les habitants des Vallées; par conséquent il les condamna tous à mort, avec confiscation des biens. — Il est peu redoutable ie voir condamner à mort des gens que Ton n'a pu vaincre, et qui vous font eux-mêmes plus de morts qu'ils ne sont de vivants. Ces déclarations, néanmoins, n'étaient qu'une préface à de nombreuses exceptions 3ar lesquelles le duc espérait désunir ce peuple beliqueux et fidèle, pour l'amener à une plus facile soumission.

Mais les Vaudois n'acceptèrent pas cet édit, qui maintenait la condamnaton de leurs plus valeureux compatriotes, de leurs défenseurs les plus dévoués.

La guerre continua. Après avoir affaibli ses adversaires, Janavel prenait souvent l'offensive contre eux. Il poursuivit le comte de Saint-Damian jusques à son quartier-général ; puis il renouvela ses incursions dans la plaine. La ville de Luserne demanda à être ceinte de murailles (1), pour se mettre à l'abri de ce terrible envahisseur. On commença les travaux; mais une nouvelle attaque des montagnards vint les interrompre.

Nous ne pouvons qu'indiquer ici avec rapidité les principales d'entre ces petites expéditions, qui eurent encore lieu pendant le reste de l'année.

Les Vaudois firent une incursion sur Bubiane et furent repoussés; l'ennemi en fit une du côté du Villar et eut le même sort. Saint-Damian dressa une embuscade au quartier des vignes de Luserne; mais il s'y laissa surprendre lui-même, et ses troupes furent taillées en pièces.

L'armée de la Propagande était découragée; les fi-

(1) Sa demande est datée du 11 septembre 1663.

nances du duc s'épuisaient : de nouvelles ouvertures furent faites aux héroïques montagnards.

On leur offrait la paix à condition qu'ils poseraient les armes, qu'il ne serait point question de religion, et que chaque communauté des Vallées adresserait à l'avenir ses requêtes en particulier.

C'était, pour elles, renoncer à être un peuple, une Eglise, un corps dont toutes les parties sont solidaires entre elles; c'était rompre leur unité : les Vaudois le comprirent, et ces conditions furent encore repoussées.

Cependant, écrivait-on des Vallées, « notre pauvre « monde est bien misérable; il y a longtemps que nos « gens sont contraints de vivre sous les armes; nour- « ris de pain et d'eau , accablés par de continuelles « fatigues; Dieu veuille avoir pitié de nous! Mais « nous résisterons avec persévérance. Il n'est pas « jusqu'aux enfants auxquels l'on n'entende dire par « les rues qu'ils préféreraient mourir dans des caver- « nés que d'abandonner leur religion (1). »

Ces tristes détails ayant été connus à l'étranger, les puissances protestantes s'émurent, et l'on commença

(I) Lettre du 2 septembre 1663, adressée à Léger, qui alors était à Leyde.

à faire des collectes pour les malheureux Vaudois (1).

En Piémont, ne pouvant les soumettre par les armes, on chercha d'y parvenir en les divisant.

Six Vaudois , dont cinq ne savaient pas signer vmais de la sincérité desquels témoignent un capitaine des gardes de Son Altesse Royale, un missionnaire catholique et le préfet de Pignerol) , dans leur ignorance des affaires et peut-être par captation , se laissèrent aller à une démarche inconsidérée qui favorisa ces desseins. Ils adhérèrent à une déclaration par laquelle, faisant acte de soumission pleine et entière aux volontés de Son Altesse Royale, ils imploraient sa clémence, désavouaient les prises d'armes de leurs coreligionnaires et acceptaient les conditions de l'édit du 10 août (2).

L'histoire devrait oublier des incidents aussi peu dignes par eux-mêmes de l'occuper, si les circonstances les plus inaperçues, les supercheries les plus basses, n'avaient pas été quelquefois le grand ressort

(1) Ces collectes furent arrêtées sur le bruit (dont ce fait prouve la consistance) des dilapidations commises lors des précédentes distributions. Mais ces accusations remontaient à 1655; elles ont alors été reconnues fausses; on fit encore des collectes en 1662 : comment ces accusations se sont-elles reproduites de 1662 à 1663? C'est ce qu'il est fort difficile d'éclaicir aujourd'hui.

^2) Cette déclaration porte la date du 27 septembre 1663.

da gouvernement, pour cette politique timorée, cruelle et fourbe du papisme, accouplée à la noblesse et à la bonté naturelle des princes de Savoie.

Quelques historiens disent que les signataires de cette pièce n'avaient pour but que d'obtenir individuellement une trêve de quelques jours, qui leur permît d'enlever les vendanges, alors pendantes, sans être inquiétés dans leurs travaux (1). Mais le conseil ducal présenta la déclaration des cinq Prarustinais, comme étant une conséquence, une ratification et un développement de celle qui avait été consentie à Saint- Segont par toute leur commune, le Jer juillet, puis annulée le 6 août , lorsque les troupes de Janavel vinrent fraterniser avec les habitants de Rocheplate et de Prarusting.

Les habitants de ces communes protestèrent à leur tour contre une telle interprétation, et les cinq signataires eux-mêmes rétractèrent la déclaration qu'ils avaient faite, en disant qu'elle avait été obtenue d'eux par surprise (2). Il semblerait que l'incident dût être terminé. Nous n'en aurions pas parlé s'il en avait été ainsi.

(1) Léger, P. II, p. 301, alinéa 3.

(2) Cette rétractation est du 3 d'octobre 1663.

Le notaire rédacteur de la pièce, et les témoins des adhérents qui n'avaient pu signer, maintinrent la valeur de cet acte (1), malgré la protestation des signataires putatifs qui retiraient leur adhésion.

Pendant ces débats misérables, ces divisions avortées, ces négociations ténébreuses . qui ne pouvaient aboutir, le désordre s'étendait dans les Vallées; des actes de vengeances particulières se mêlaient à la défense publique ; le comte de Bagnol et ses soldats déprédateurs agissaient à La Tour comme en pays conquis; le mécontentement se répandait partout; la misère augmentait au lieu de diminuer; et, pour comble d'adversité , les rigueurs de l'hiver allaient s'abattre sur ces montagnes, pour aggraver encore les terribles épreuves dont elles étaient frappées.

Heureusement que l'Allemagne, la Hollande et la Suisse protestantes, avaient déjà adressé de vives représentations à Charles-Emmanuel en faveur des Validais, De son côté, la Propagande employait tous ses soins pour que ces derniers ne fussent considérés que comme des rebelles et des malfaiteurs; mais, malgré

(1) Ce nouvel acte est du 8 d'octobre 1G63.

toute son activité pour attiser l'irritation et subvenir aux frais de cette guerre, le duc de Savoie, dont l'esprit était trop juste et le cœur trop élevé pour n'en pas entrevoir les inconvénients, se montra disposé à recevoir les ambassadeurs des puissances médiatrices; et ils arrivèrent à Turin en novembre 1663 (1).

Un sauf-conduit fut immédiatement adressé aux Vaudois, pour qu'ils pussent envoyer des mandataires à Turin. Mais les considérants de cette pièce n'étaient pas de nature à les rassurer : a Voulant, disait le duc, qu'il soit manifesté à l'étranger que nos suce "jets sont des rebelles , et que nous avons toute « sorte de raisons de les châtier, nous autorisons à « venir à Turin ceux d'entre eux qui seront desi-

(i) Léger dit le 15 décembre (P. II, ch. XXIII, p. 304, al. 2.) Mais cette date est démentie par le même auteur à la page suivante; et celle que je donne a pour base la date du sauf-conduit accordé aux Vaudois, pour qu'ils puissent se rendre en sûreté auprès des ambassadeurs déjà arrivés à Turin; or ce sauf-conduit est daté du 1-4 novembre. C'est donc dans le mois de novembre que ces ambassadeurs arrivèrent. C'étaient ceux de la Suisse * ; celui de la Hollande arriv a plus tard ; et comme Léger était à Leyde , on conçoit que cette circonstance ait pu l'induire en erreur. Boyer et presque tous les écrivains subséquents ont reproduit les inexactitudes qu'il a commises.

* MM. Gaspard Hirzel grand conseiller du canton de Zurich et ancien préfet de Turgovie, et Gabriel Weiss, grand conseiller de Berne, et ancien colonel d'un régiment suisse, au service de la république de Venise.

et gnés par le secrétaire d'ambassade , attaché à la « légation extraordinaire des six cantons protes- « tants de la Suisse (1). » Tel est le résumé de cette pièce.

En profiter c'était, pour les Yaudois, se reconnaître réellement rebelles ; ils craignaient en outre que ce ne fût s'exposer à quelque surprise analogue à celles dont si souvent déjà ils s'étaient trouvés victimes. Ils refusèrent donc d'envoyer aucun mandataire à Turin.

Vous le voyez ! dit-on alors aux ambassadeurs, ils n'osent pas venir, ils n'ont rien à dire pour leur défense : ce sont des rebelles avoués ! Leur refus de comparaître devant nous n'est-il pas une preuve du mépris qu'ils font de leur souverain? N'est-ce pas un outrage pour la Suisse elle-même (2) ?

Le secrétaire d'ambassade partit en personne pour les Vallées , rassura les Vaudois , et revint dans

(1) Raccolla dagl' Editti, p. 136. — 14 novembre 1663.

(2) Ces imputations ne sont point présumées; elles sont le résumé fidèle du discours officiel, tenu par le baron de Greysi, de la part de S. À. R., aux ambassadeurs suisses. Ce discours est rapporté dans Y Histoire des conférences de 1664, p. 217.

la capitale, accompagné de leurs huit députes I .

C'est alors que s'ouvrirent, à l'hôtel-de-ville de Turin, les conférences dont nous allons parler.

C'étaient : Dzwi Liz»r, pasteur au Cl:>s val Saint-Martin% le frère de Jean Léger exile; Jatqvtt Battit, pasteur à Saint-Jean ; Pirrre Bmile, pasteur à Saint-Germain ; André KmMm, syndic de La Tour; David Marlinal, délégué de Bobi ; Jacquet Jaider, de Pramol, et Laurent, père et fils des Qos, ou Chiots, paroisse de Ville-Sèche.

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