‹ L'Israël des Alpes (volume 4)Chapitre 15 sur 22 · PRÉLIMINAIRES D'UNE QUATRIÈME PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES D'UNE QUATRIÈME PERSÉCUTION

(De 1680 à 1685.)

Sources et autorités. — Historiens précédemment cités. — Bknoist. Iltst, de l'Edil de Nantes, vol. VI. — Réponte pour les Eglises des vallées du Piémont... Genève, 1679, in Uo de plus de Ù00 <ç>. — Archives diplomatiques de la France. Dépêches échangées entre Louis XIV et son ambassadeur à Turin. 'Communiquées par M. Guizot.) — Archives d'Etat, à Turin. — Archives de Berne et de Genève. — Arch. de la vén. comp. des Pasteurs, de celte dernière ville. — Communications partie, etc.

Janavel ayant été excepté de l'amnistie par laquelle s'était terminée la guerre des bannis, dut chercher un asileen pays étranger.

Il se retira à Genève.

Là, vivant isolé, il ne cessait de s'occuper des Vallées .L'héroïque vieillard, malgré tant de traverses,

avait conservé toute l'énergie de son patriotisme et de sa foi. Dans la solitude de sa gloire, proscrite mais non pas oubliée, il consacrait ses derniers jours à prier pour le pays qu'il avait si vaillamment défendu ; et, dans les prévisions de sa haute expérience, il suivait avec anxiété les indices croissants d'un orage nouveau qu'il voyait se former sur l'avenir de sa chère patrie.

La France était alors, de tous les Etats de l'Europe, celui qui pesait le plus dans la balance de leurs destinées respectives ; mais en raison même de sa grandeur, Louis XIV avait de grandes faiblesses.

Noble et résolu devant les puissances terrestres, il subissait le pouvoir de la superstition, et fléchissait avec la crédule terreur de l'ignorance, devant ces puissances mystérieuses que son Eglise lui montrait dans le demi-jour redoutable de son domaine spirituel.

Sa vie dissolue, entrecoupée d'accès de dévotion, son cœur hautain, ses habitudes égoïstes ne pouvaient être dominées que par la puissance accommodante et ambitieuse du papisme. Ce dernier, à son tour, ne voulait s'en prévaloir que pour écraser la liberté ; et comme le plus grand ennemi de la superstition est la

Bible, quiconque en appelait à l'autorité de ce livre divin était poursuivi par la haine du catholicisme.

Les confesseurs de Louis XIV persuadèrent donc à ce monarque qu'il pouvait travailler à la fois à sa renommée et à son salut par l'extermination des protestants : à la gloire de son règne en relevant , dans son impérieuse et majestueuse unité, le corps chancelant, mais inflexible , de l'Eglise romainej à son propre salut en offrant comme une sorte d'expiation pour ses fautes personnelles, la conversion des hérétiques, en holocauste, aux pieds des autels apaisés, de cette Eglise où tout s'achète, où tout se vend, où tout devient trafic.

Comme ce n'était là qu'une sorte de rançon à se procurer, on employa d'abord l'argent pour obtenir des catholisations. Ce mobile d'apostasies ne faisait qu'épurer l'Eglise protestante de toutes les âmes vénales, de toutes les consciences tarées.

Un compte courant des dépenses et des recettes , les premières en argent, les secondes en conversions, était dressé avec soin, et régulièrement soumis à la conscience rassurée du Roi Très-Chrétien; car tel était le titre que depuis Louis XI, qui le mérita si bien, prenaient les rois de France en montant sur le trône.

On vit alors des bandes de mendiants, se disant protestants, abjurer en masse dans une ville; se faire payer, puis se rendre dans une autre ville, pour abjurer encore ; retirer un nouveau salaire, et poursuivre d'un bout à l'autre de la France cette scandaleuse comédie.

Aussi la ressource des apostasies vénales fut-elle bientôt abandonnée. Mais le royal conjoint de Marie- Thérèse ne pouvait aussi facilement abandonner ses vices. Il venait de commettre un nouvel adultère (\); et se trouvait dès lors plus vivement pressé des soins de son salut.

Le culte protestant s'en ressentit bientôt cruellement. Vingt et un temples furent démolis, en 1680, dans le Yivarais. Les proscriptions se multiplièrent : l'exercice des fonctions publiques et même des professions civiles (2) fut interdit aux réformés. Les persécutions dont ils étaient victimes allaient en augmentant, comme les plaisirs criminels du monarque.

On en vint aux dragonnades. Louvois, déjà chargé

(1) Vers 1670 Mme de Montespan, en 1679 Mme de Fontanges.

(•2) L'ordonnance du 2 décembre 168L interdisait aux notaires, médecins, imprimeurs etc., appartenant à l'Eglise réformée, d'exercer dorénavant leur profession.

des désastres et des incendies qui s'étaient commis dans le Palatinat, sous son commandement, écrivait à Louis XIV. en parlant du Vivarais : « Ii faut faire une telle désolation dans ce pays, que l'exemple s'y fasse à jamais sentir. »

Ce n'était point assez! Pour frapper le protestantisme tout entier, l'édit de Nantes fut révoqué, le 18 octobre 1G85. L'effet de cette révocation fut soudain et terrible. Un grand nombre de protestants français portèrent à l'étranger leurs lumières et leurs vertus, leur fortune acquise ou à acquérir. Cet acte seul affaiblit la France plus que toutes les victoires de Louis XIV ne l'avaient fortifiée.

Mais en interdisant le culte réformé, il n'avait pas encore interdit les croyances. On voulut aller jusquelà. La mort civile fut prononcée sur tous les protestants.

En conséquence, tous leurs actes, les mariage mêmes furent déclarés nuls, et les enfants nés ou à naître de ces unions, réputés illégitimes. Enfin quiconque, ayant abjuré ou paru abjurer le protestantisme, refusait à son lit de mort les sacrements de l'Eglise catholique, était traîné sur la claie, et jeté à la voirie en cas de décès, ou condamné aux galères en cas de guérison;

mais, qu'il guérît ou qu'il mourût, ses biens devaient être confisqués au profit du roi.

Ce roi. vieilli dans l'orgueil et l'impudicité, avait perdu jusqu'à la dignité de sa gloire passée. De puériles terreurs le jetaient, impuissant et servile , aux pieds de son confesseur. Letellier lui lit enfin signer un édit tout imprégné du fiel et de la déloyauté du jésuitisme. Par cet inqualifiable édit, tous les protestants étaient déclarés convertis au catholicisme; et ceux d'entre eux qui refusaient de se conformer aux pratiques de cette communion devaient être traités comme des relaps , c'est-à-dire traînés sur la claie après leur mort, ou jetés aux galères de leur vivant.

Jamais d'aussi révoltantes iniquités n'ont souillé l'histoire des ducs de Savoie. Yictor-Amédée luimême en témoigna sa désapprobation. Tous les cœurs généreux en furent indignés. Plusieurs catholiques illustres, tels que le cardinal de Noailles, Fléchier et Fénélon, protestèrent contre le tort qui en résulterait pour la France. Yauban, le célèbre architecte qui munit de fortifications tant de villes de guerre, rédigea un mémoire dans lequel il présentait comme une calamité politique et sociale cet exil volontaire de cent mille Français. Il montrait la révocation de l'édit de

Nantes, et les mesures subséquentes, entraînant la ruine du commerce et de l'industrie, mettant le désordre dans les familles, fortifiant les flottes ennemies de neuf mille matelots, et les armées étrangères de six cents officiers et de douze mille soldats des plus aguerris.

Alors, que fit le roi? Il ordonna que quiconque s'expatrierait serait condamné à mort et à la confiscation des biens. — C'était dire à ses sujets protestants: « Vous serez massacrés dans mon royaume, et exterminés si vous tentez d'en sortir! »

Est-il possible qu'on ait pu conserver le titre de grand à ce despote immoral et cruel qui, dans sa dignité factice de potentat, ignorait si profondément le sens de la dignité humaine î

Nous avons dû rappeler ces rigueurs, parce qu'elles eurent toutes leur application dans les vallées de Pérouse et de Pragela qui appartenaient à la France ; puis aussi à cause de l'ébranlement qui en résulta dans les autres vallées vaudoises ; car le contre-coup de cette mesure, retentissant en Piémont, détermina pour T Israël des Alpes le plus terrible orage qui jamais ait menacé son existence.

Janavel le pressentait avec tristesse, mais avec cou-

rage, dans la sollicitude lointaine de son patriotisme. Connaissant les relations qui existaient entre Louis XIV et Victor-Amédée, il vit bien que le duc de Savoie ne pourrait être que le vassal du roi de France.

En effet, dès le lv2 d'octobre d685, ce dernier écrivait au marquis d'Arcy, son ambassadeur à Turin :

«J'ar donné l'ordre au sieur d'Harleville (1) d'essayer de convertir les vallées qui sont de son gouvernement (2) par le logement de mes troupes (3), et comme ces vallées sont limitrophes de celles du Piémont, qui sont sujettes du duc de Savoie, et dans lesquelles ses prédécesseurs ont toujours témoigné souffrir avec peine l'exercice de la religion protestante, je désire que vous donniez part à ce prince de ce que je vous écris , et que vous l'exhortiez de ma part à se servir des mêmes mesures dans ses Etats, ne doutant pas qu'elles n'aient le même succès (4). »

(1) Lieutenant du roi à Pignerol.

(2) Pérouse, Pragela, Cezane, Usseaux, Méane, Exiles, Traverses, Salabertrans et Bardonnèche.

(3) Par le moyen des dragonnades. Les protestants inconverlis et opiniâtres dans leur hérésie étaient obliges de loger, nourrir et défrayer les soldats, qui avaient pour consigne de tourmenter autant que possible les personnes chez lesquelles ils étaient installés.

(4) Cette pièce et les suivantes jusqu'au 26 janvier 1686, sont extraites

Quinze jours après, le marquis d'Arcy répondait à son souverain : «Je me suis acquitté de l'ordre qu'il a plu à Votre Majesté de me donner par sa dépêche du 12 de ce mois... J'en ai pris occasion d'exhorter le duc de Savoie à profiter de l'heureuse conjoncture que lui offre le voisinage des troupes de Votre Majesté, pour obliger les gens de la religion prétendue réformée à se convertir, et pour ramener de la sorte ses peuples à une même croyance, qu'ont tant souhaitée ses prédécesseurs, sans avoir jamais eu une occasion aussi favorable d'y réussir que dans ce moment.

« M. le duc de Savoie m'a témoigné qu'il recevait avec tous les sentiments possibles de respect et de reconnaissance les conseils de Votre Majesté.... Mais qu'il devait examiner mûrement les choses, car plusieurs de ses prédécesseurs avaient tenté inutilement de le faire, et avaient même porté de grands désordres dans ce pays-ci par de telles entreprises.

« Je lui répondis que ses prédécesseurs n'avaient point trouvé pour cela les facilités que lui offrait Votre Majesté, et que de longtemps il n'en trouve-

des Archives diplomatiques de la France , et m'ont été communiquées par l'obligeance d'un illustre historien, M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères (en 1844).

rait d'aussi favorables. Puis je parus l'y laisser songer, comme à une chose où l'on ne s'intéressait que pour ses avantages.

« Le marquis de Saint-Thomas et le président Truchi sont ceux qui goûtent le mieux les conseils de Votre Majesté; mais ce dernier particulièrement se persuade qu'il est, à cette heure, aussi facile que glorieux de les suivre.. (1), etc. »

Cette dépêche est datée du 27 octobre 1685; elle ouvre une négociation qui devait avoir les suites les plus graves pour les Vaudois, et même pour la maison de Savoie. J'emprunterai à la suite de cette correspondance ses propres expressions, pour faire connaître les préludes mystérieux de la persécution accomplie en 1686. Les textes, mieux que l'analyse, dévoileront cette influence impérieuse de Louis XIV, dont tant d'événements ont porté l'empreinte dans notre histoire.

Le roi de France répondit à son ambassadeur (2) dans les termes suivants :

« Tl paraît que le duc de Savoie n'a pas encore pris

(1) La dépêche est beaucoup plus loDgue, mais je l'ai extraite fidèlement et aussi textuellement que possible.

(•2) De Versailles, le 10 novembre 1685.

la ferme résolution de travailler efficacement à cette grande affaire, qui ne réussira jamais par de légères tentatives, telles que je vois bien qu il se les propose (1); mais il faut lui faire entendre que sa gloire est intéressée à ce qu'il ramène ses sujets, à quelque prix que ce soit, aux genoux de l'Eglise. — Et si le duc de Savoie n'avait pas assez de troupes de ce côté-là (ajoute Louis XIV dans une dépêche du 16 novembre.), vous pouvez l'assurer qu'il sera assisté des miennes, et que je lui donnerai tout le secours dont il aura besoin pour exécuter un si pieux dessein. »

Dans sa réponse, du 24 novembre 1685, le marquis d"Arcy commence par dire qu'il a rappelé, d'une manière plus pressante, au duc de Savoie les offres de Sa Majesté Très-Chrétienne pour la conversion des Yaudois : « ce à quoi je lui ai fait voir, dit-il, qu'il serait puissament aidé par l'appréhension que leur causerait l'approche de vos troupes.

« M. le duc de Savoie, qui est un prince fort réser-

(i) Uoe autre dépêche du marquis d'Arcy, datée du 2 novembre 1683 , avait prévenu Louis XIV que le duc de Savoie, ne croyant pas qu'il lui appartienne (la citHation estj littérale de faire dans ses États ce que Voire Majesté' n'a pu faire dans les siens, avait envoyé dans les Vallées l'intendant Marousse, pour voir quel biais il y aurait à prendre.

vé, s'est borné à me réitérer ses remerciements pour l'intérêt que Votre Majesté porte à ses affaires.

« M. le marquis de Saint-Thomas m'a assuré que son maître était disposé à profiter de l'exemple et des secours de Votre Majesté.

« Il m'a dit que plusieurs des sujets calvinistes de Victor-Amédée donnaient bonne espérance pour l'avenir; mais je lui ai répondu qu'on n'en viendrait jamais à bout sans employer la force , comme Votre Majesté l'a fait ; et qu'il ne fallait pas que le duc attendît à s'en servir que vos trouppes fussent éloignées de ses États.

« M. le président de Truchi, de son côté, m'a fait entendre qu'il était difficile de savoir les intentions du duc à cet égard , car il est d'un caractère fort indépendant et caché ; et qu'on pourrait douter qu'il voulût véritablement travailler à la conversion des Vaudois comme Votre Majesté le lui conseille, parce que, lorsque ses ministres se sont hasardés à lui en parler, il ne les avait presque pas voulu écouter. »

L'original de cette dépêche est beaucoup plus étens du. Il était indispensable de l'abréger; mais le sens et les expressions les plus saillantes ont été exacte-

ment conservés. Cette observation s'applique également à la réponse suivante de Louis XIV (1) :

« Je vois que vos instances auprès du duc ont été sans effet ; et quoique ses ministres reconnaissent que rien ne serait plus agréable à Dieu et plus utile aux Etats de Savoie que d'en bannir entièrement l'hérésie, ils pensent que ce prince refusera de profiter des conjonctures présentes, pour n'avoir obligation à personne ni du conseil ni de l'exécution.

« Vous devez néanmoins lui faire entendre que, tant qu'il laissera subsister des huguenots sur la frontière de mes Etats, son autorité ne sera point assez grande pour empêcher la désertion de mes sujets calvinistes ; et comme il peut bien juger que je ne le souffrirai pas, et que l'insolence de ces hérétiques me donnerait du mécontentement, il pourrait bien arriver que je ne pourrais plus avoir pour lui les mêmes sentiments d'amitié que je lui ai témoignés jusqu'à présent.

« Je m'assure, dit-il en terminant, qu'il fera sur ce sujet de plus sérieuses réflexions.»

Ce langage annonçait, de la part de Louis XIV, des

(1) Datée de Versailles, 7 décembre 1685.

vues trop arrêtées pour qu'il eût reculé devant les hésitations du duc de Savoie; et, lorqu'il parle de l'insolence des pauvres persécutés, on sent combien, à plus juste titre, on devait en trouver dans son propre langage, dont les insinuations hautaines annonçaient à Victor-Amédée une alliance toute remplie de menaces.

Le marquis d'Arcy répondit, le ler décembre 1685, qu'il avait renouvelé ses instances auprès du duc de Savoie et de ses ministres. « Je leur ai représenté combien il leur serait facile de forcer les Yaudois à changer de religion, au moyen des troupes de la France; que c'était une affaire honorable pour ce prince, qui convenait fort au repos et au bien de ses Etats, et qui pouvait même lui être d'un grand mérite auprès du pape pour obtenir l'investiture de la principauté de Masseray (1) que Sa Sainteté lui refuse jusqu'à cette heure.

« A ces offres, à ces conseils et à ces représentations, on me répond, Sire, par beaucoup d'honnêtetés, de remerciements et de témoignages de recon-

(l) Récemment achetée par Victor- Amédée au prix d'une pension de 87,000 livres.

naissance; mais je ne vois pas qu'on se mette en mesure de rien faire d'efficace. »

A la fin de cette dépêche, il ajoute que les ministres paraissent toujours disposés à exiger la conversion des Vaudois par tous les moyens possibles. Dans sa réponse; datée du 44 décembre, Louis X1Y lui dit: Il n'y a pas de temps à perdre pour pouvoir réussir facilement , et je serais bien aise que le marquis de Saint-Thomas (1) me marquât le temps dans leque^ il voudrait agir, et que vous me le fissiez savoir au plus tôt. »

« Sire, répond l'ambassadeur (2), j'ai pris avant-hier une audience de M. le duc de Savoie, pour savoir si ses ministres lui avaient fidèlement rendu compte de ce que je leur avais fait connaître de la part de Votre Majesté. »

La relation est assez longue; il en résulte que Yictor-Amédée a commencé par promettre de révoquer tous les anciens édits favorables aux Vaudois, et qu'il espère engager leurs ministres à se catholiser, en leur offrant le double de ce qu'ils recevaient dans leur Eglise, en qualité de pasteurs.

(1) Premier ministre de Victor- Amedée.

(2) A la date du 5 janvier 1686.

Ce prince a ajouté, dit l'ambassadeur, que, « s'il était un peu long, il fallait l'excuser sur l'envie qu'il avait de connaître et de faire les choses par lui-même, afin de se rendre un jour plus capable de servir ses amis et ses alliés. ».

« Je vois avec plaisir, répond Louis XIV (l), que le duc de Savoie est disposé à employer, sans plus de retardement, toute son autorité et même ses forces pour la conversion de ses sujets calvinistes; mais je crains qu'il ne se contente de vous faire part de ses projets sans les exécuter. C'est pourquoi vous devez lui représenter fortement que tous les ménagements qu'il aurait pour ces gens-là ne serviraient qu'à les rendre plus opiniâtres. Il doit, tout d'un coup, leur retirer les grâces et les permissions qui leur ont été octroyées 'par ses prédécesseurs; ordonner la démolition de leurs temples ; leur défendre de faire aucun exercice de religion et, dans le même temps, charger du logement de ses troupes ceux qui seront les plus opiniâtres et il réussira d'autant plus facilement, par

(1) Par dépèche datée de Versailles. 17 janvier 1686. Dans l'intervalle une nouvelle dépêche lui avait été envoyée de Turin, par le marquis d'Arcy, sous la date du 12. L'ambassadeur y disait?: Je ne suis pas peu surpris et chagrin de le voir {le duc de Savoie) différer toujours l'exécution de ee dessein que je continue cependant à presser de tout mon possible.

cette fermeté de conduite, que ces misérables n'espéreront aucun secours, et que, quand même ils pourraient résister aux forces du duc, ils jugeront bien qu'il sera toujours appuyé des miennes pour l'exécution de ce dessein. »

Le 25 janvier, Louis XIV écrit encore au marquis d'Arcy dans ee sens (1) ; mais déjà une partie de ses vœux' était réalisée, car, sous la date du 26, ce dernier lui envoyait la relation suivante :

« J'ai craint qu'on ne voulût se sauver par des longueurs, et j'ai insisté pour qu'on me marquât un jour précis d'exécution.

« De sorte, Sire, qu'on m'a promis que, mercredi prochain (2), M. le duc de Savoie donnerait à connaître la résolution qu'il avait prise de ne plus souffrir dans leur religion ces huguenots des vallées de Luserne; car c'est là qu'ils se sont presque tous retirés.

« Le prince ne s'ouvre pas encore clairement à aucun de ses ministres, suivant (en cela) sa manière d'agir avec eux ; mais je continue à faire si bien con-

(1) En réponse à la dépèche du 12.

(•2) Ce devait être le 30 janvier. L'edit de Victoi-Amédée , qui proscrivait le protestantisme des Vallées, fut rendu le 31.

naître ici la résolution où vous êtes de ne point souffrir si près de vos Etats une retraite semblable, que, nonobstant toute la mauvaise grâce (1) et la lenteur qu'on apporte dans cette entreprise, je ne puis croire qu'on s'empêche de la terminer à la satisfaction de Votre Majesté. »

La Propagande et le nonce pressaient, de leur côté, l'exécution de ce dessein. Le duc de Savoie avait espéré peut-être y parvenir par des voies moins cruelles; par des captations qui eussent paru laisser aux apostasies l'apparence d'un acte volonlaire; et, depuis quelques années, il avait multiplié dans ce but tous les moyens d'action (2), tous les appâts de récom-

(1) Cette correspondance diplomatique met hors de doute la répugnance avec laquelle le duc de Savoie consentit à l'expulsion des Yaudjis, sous la pression d'une politique dont la grandeur ne saurait être admise sans reserve.

(•2) En 1679, fondation à Pignerol, de l'Opéra del rifugio ed ospizio pè catholisali e catholizandi, établissement destine à recevoir, à nourrir et à doter les protestants catholisés ou qui voudraient se catholiser. C'est là que furent conduits provisoirement, à partir de cette époque, tous les enfants enlevés dans les vallées vaudoises. Ces enfants étaient quelquefois achetés ou donnés.

Peu d'années auparavant, un établissement semblable avait été fondé au Perrier, dans la vallée de Saint-Martin, sous le titre de Monte-Dominicale ; mais il ne dura que peu de temps.

Celui de Pignerol, au contraire, a subsisté jusqu'à nos jours. — En IG.M, une nouvelle mission catholique fut établie à Saint-Barthelemy.

pense il): mais, comme le présumait son royal suzerain, depuis longtemps expert en fait de persécution, F Eglise réformée ne peut être détruite que par la force (2). 9t%m Il fallut donc y recourir.

Du fond de son exil. Janavel avait prévu cette catastrophe. Avant qu'elle eut éclaté, il l'annonça à ses compatriotes, leur disant de quelle manière ils seraient attaques et de quelle manière ils devraient se défendre. La sùrete de ses appréciations, justifiées avec une si cruelle exactitude par les événements, donne plus de prix à la lettre qui les renferme (3).

« Ces peu (-4) de mots, dit-il à ses concitoyens, sont pour vous saluer de tout mon cœur, et vous donner des témoignages de 1 amour que je vous porte.

a Vous ne serez pas fâchés de savoir mes sentiments

1 Exemption de charges et autres faveurs, accordées aux Vaudois catholises : 8 octobre 1677. — 28 janvier 1678. 15 mars 1682 etc.

2 Louis XIV au marquis d"Arcv. Depeclies du lt) novembre 1685, et du 17 janvier 1686

3 Elle n'est pas datée, mais se rapporte évidemment à 1685, Elle se trouve déposée aux archives de Turin, ou elle sera parvenue à la suite du même incident qui y fit parvenir le journal de la rentrée des Vaudois eu 1689. Voyez Arnaud, première édition, p. 173.

A Je cite textuellement. Tout ce qui est entre guillemets est dit par Janavel.

sur plusieurs choses qui vous regardent. C'est que si Dieu voulait mettre votre foi à l'épreuve, comme on le dit et comme on le croit, je vous prie de prendre en bonne part le contenu de la présente.

« Quoique je ne doute point de votre prudence ni de votre conduite, la première chose que vous aurez à faire, c'est d'être bien unis. Il faut que MM. les pasteurs soient obligés de suivre leurs peuples jour et nuit, afin d'en être honorés et respectés comme il convient aux serviteurs de Dieu. Ils ne se mêleront que des devoirs de leurs charge : pour consoler les mourants, mettre en sûreté les pauvres familles, et donner courage aux combattants par leurs prières.

« Ceux qui auront assez de zèle et de capacité pour entrer au conseil de guerre, pourront y être reçus, pourvu qu'ils n'appréhendent pas le sang.

« Leur premier devoir, ajoute-t-il ensuite, sera de réunir tout le peuple, grands et petits; et après les avoir exhortés, selon la Parole de Dieu, de leur faire jurer fidélité à l'Eglise et à la patrie, la main levée vers le ciel, quand même il s'agirait de la mort. Et ainsi faisant, vous verrez que l'épée de l'Eternel sera à votre côté.

« Si les choses tournent à la guerre, la première

chose que j'ai a vous dire, c'est d'adresser des requêtes Lien humbles a votre souverain ; et cependant ne laissez pas d'avoir deja deux hommes en campagne, l'un pour aller et l'autre pour venir, afin que vous ne soyez par surpris.

« En cas que l'on veuille cantonner des troupes dans les Vallées, dit-il ensuite, les syndics des communes devront représenter à S. A. R. que le peuple en prendrait ombrage, et comme s'ils craignaient qu'il n'arrivât quelque déplaisir aux soldats ou aux officiers, prier d'en être dispensés, en offrant toutefois de payer leur portion en argent.

« Vous êtes priés au nom de Dieu de n'en accepter aucun, sous quelque prétexte que ce soit, ni sous quelque couleur que ce puis.-e être, autrement. €<e$t votre perte assurée. Souvenez-vous des massacres de 1055 et de toutes les perfidies dont on se sert au jourd'hui : tout cela vous doit servir d'exemples. Si par malheur vous êtes attaqués, il faudra se défendre : le premier jour sans officiers; et après cela, vous travaillerez nuit et jour a mettre parmi vous la conduite nécessaire. »

Il leur donne ensuite des instructions fort étendues pour ce dernier objet. — Les compagnies ne doivent

êlreqae de dix-huit à vingt hommes. — Point de lieutenants, afin de ne pas marcher de pair avec les grands du monde.» Vous aurez un conseil secret, composé d'wn homme de chaque vallée, fidèle et craignant Dieu, ainsi que d'un ou de deux pasteurs qui aient du cœur; et un commandant général par-dessus tous les peuples des Vallées. «Toutes ces nominations se feront à voix de peuple et avec bon ordre; et si Dieu vous donne du temps, poursuit-t-il, vous aurez soin d'acheter un peu de blé, et de le retirer par les montagnes, afin qu'il serve à secourir les plus misérables, et à entretenir les compagnies volantes. »

Viennent ensuite de nombreux détails sur les positions les plus importantes des Vallées: celles qu'il faut fortifier comme points de défense ; celles qu'il convient de munir comme lieux de refuge ; sur les retranchements qu'il faudra élever et sur les postes qu'on devra détruire.

« Pour Angrogne, dit-il, il faut barricader fortement Bevengier, parce que c'est un lieu de grande importance : lequel, bien gardé, garantit Rocheplate, Saint- Germain et Pramol, avec Rioclaret et Saint-Martin. »

ïl renonce à défendre la commune de Rora, dont les habitants devront se retirera Bobi.

« Vous êtes tous hommes de forée et de travail, continue-t-il : n'épargnez donc pas vos soins ni vos peines, pour faire des barricades partout où vous le jugerez à propos ; coupant les chemins et abattant les arbres, pour empêcher le passage aux ennnemis. »

Après cela il indique aux Vaudois la manière de combattre avec le plus d'avantage , les armes dont ils devront se servir , l'ordre dans lequel il leur convient de se ranger.

Il leur recommande de ne jamais faire battre la retraite les premiers. « Parce que', dit-il, cela fait perdre courage à vos gens et l'augmente à vos ennemis. Quand vous poursuivez ces derniers, faites-le en deux bandes, l'une par flanc, l'autre par pointe, afin de vous garantir des embûches. — Il faudra en avertir tous les capitaines, afin qu'ils n'exposent pas leurs soldats, car en les conservant on garde l' Eglise de Dieu. — Pour ce qui est des munitions, ne vous mettez pas en peine qu'elles manquent ; je vous en dirai quelque chose à la première commodité assurée. »

Il est probable que ce grand capitaine en avait mis en réserve dans quelques-unes des profondes cavernes qui lui servaient jadis d'asile, de magasin et de redoutes ; et cela, dans la prévision de nouveaux mal-

heurs que l'avenir pouvait réserver à sa triste patrie.

Conformément à ses avis, les Vaudois commencèrent par envoyer une députation à Turin • mais elle ne fut pas reçue (1). L'intendant Marousse venait de r arcourir les Vallées , afin d'étudier leurs côtés faibles, leurs moyens de résistance et les dispositions de leurs habitants. Son rapport était tout favorable aux tentatives de prosélytisme armé, que fomentait Louis XIV et qu'adoptait l'Eglise.

Puis M. de la Roche avait été nommé gouverneur de la province et s'était rendu à Luserne pour faire fortifier les divers postes des environs, entre autres La Tour et iMirabouc.

Enfin tous les officiers du régiment des gardes venaient d'être rappelés sous les drapeaux. Tous ceux du régiment de la Croix-Blanche, lesquels étaient sans exception des chevaliers de Malte, avaient reçu l'ordre de se munir de chevaux . Les uns et les autres devaient se tenir prêts à marcher; ainsi, partout s'élevaient les signes précurseurs d'une nouvelle persécution.

Pour la réaliser, la Propagande se donnait plus de

(1) Le marquis d'Arcy en parle dans sa dépèche du 26 janvier 1686.

mouvement que jamais. Elle avait des conseils organisés à Turin, à Pignerol, à Grenoble et à Briançon. Ces conseils combinaient leurs efforts, et l'on doit reconnaître que souvent les intentions et le zèle d'une véritable charité ont animé plusieurs d'entre les personnes qui en faisaient partie. Les sacrifices qu'elles faisaient pour la conversion des hérétiques attestent leur générosité; mais les moyens employés prouvent leur ignorance.

Le premier prétexte que l'on saisit pour attenter au repos des Yaudois fut amené par le grand nombre de réfugiés français, qui s'étaient retirés dans les Vallées après la révocation de l'Editde Nantes.

Louis XIV, aveuglé par l'orgueil qui donnait sur lui tant de prise aux flatteries ambitieuses et rampantes du parti catholique, dont il était devenu l'instrument sans volonté, déployait sa puissance au service de ces intrigues subalternes, et s'engageait de plus en plus dans cette politique , indigne du siècle auquel on a donné son nom. Voulant à la fois opprimer les citoyens dans ses Etats et les empêcher d'en sortir, il avait obtenu de Victor-Amédée qu'il fermerait ses frontières aux Français fugitifs.

Dès la fin de l'année 1685, le duc de Savoie avait

donc, sur les instances de son redoutable allié, promulgué un édit par lequel il était défendu aux Vaudois de recevoir aucun de leurs coreligionnaires réfugiés, ïl ordonnait à ces derniers de sortir du Piémont ou d'abjurer dans l'espace de huit jours, sous peine d'incarcération (1).

En même temps les propagandistes poursuivaient, avec une insistance d'intention et une fécondité de moyens dignes d'une meilleure cause, l'application de toutes les anciennes mesures de répression applicables au culte protestant. Ces mesures frappaient les vallées de Luserne et de Saint-Martin , qui appartenaient au Piémont , pendant que le conseil royal de Pignerol et le parlement de Grenoble poursuivaient la même œuvre dans les vallées du Cluson et de la Doire, qui appartenaient à la France.

C'est dans ces circonstances qu'on arriva au commencement de l'année 1686, et que l'ambassadeur de France put écrire à son maître dès le 26 janvier : « C'est mercredi prochain que le duc de Savoie m'a promis de faire connaître les mesures qu'il allait

(1) Cet édit est du 4 novembre 1685. Il se trouve dans Dubois, t. II, p. 239.

prendre pour entrer dans les vues de Votre Majesté. »

Nous touchons donc à une époque décisive dans l'histoire des Vaudois; la catastrophe est imminente; la lutte sera terrible; mais l'Israël des Alpes devait voir ses plus étonnants prodiges sortir du sein des plus désastreuses calamités.

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