TRAHISON DE SA I > T-D AM I A
CONFÉRE.NCES A l'hOTEL-DE-YILLE DE TURIN. ARBITRAGE DE LOUIS XIV.
(De 1664 à 1680.)
Socrces et autorités. — Conférences faictes à Turin, dans l'Hostel de Ville, en présence de les Ambassadeurs Suisses, entre les ministres de S. A. R. et les députe* des vallées de Luserne, à ta fin de l'année 1663, et au commencement de la courante 1664. A Turin 3IDCLXIV. (Un vol. petit »n-fol. de 23-2 p.1 — Récit de ce qu'il y a de plus considérable aux affaires des Eglises réformées des vallées de Piedmont, depuis les massacres de 1655... jouxte la copie imprimée à Haerlem 1663. Petit in--io de IV et 60 p. Le titre en est très long, et contient toute l'analyse de l'ouvrage. — Très-humble remontrance , touchant le pitoyable estât oit se trouvent à présent réduittes les pauvres Eglises Evangéliques des vallées de Piémond , à cause de l'altéralion et violation de leurs concessions, et partie, de la patente de 1655 . faite en novembre 1661, à Haerlem... l'an 166*2. în-4o de 12 feuillets, sans pagination. — Apologie des Eglises evangéliques des vallées de Piémont, faite en défense de Jean Léger. Cette Apologie fut dressée par le Synode vaudois, tenu aux Malans, dans la vallée d'Angrogne, le 13 septembre 1661 • Léger en parle P. II. ch. XIX. C'est lui qui la fit imprimer à Genève : voyez p. 371. vers la fin. — On opuscule semblable, que je n'ai pu me procurer, est intitule : Les Assemblées, sur les affaires des Protestants, des vallées de Piedmont. — Voir enfin, sur le même sujet. Relation d'une ambassade des cantons evangéliques de la Suisse , au Duc de Savoie, dans le AT//e siècle
au sujet des Yaudois. [Revue Suisse, t. III, p. 260.) — Puis, les hist. gén. des Vaudois, et les ouvr. contemporains. — Les sources manuscrites sont peu nombreuses, et se trouvent à Turin aux Arch. de Cour.
Les six cantons protestants de la Suisse ayant envoyé, auprès du duc de Savoie, MM. Weiss et Hirzel, pour qu'ils intervinssent en faveur des Vaudois, et Charles-Emmanuel ayant autorisé (1) des conférences entre ces ambassadeurs et ses propres délégués, afin d'examiner les griefs qu'élevaient les Vallées contre le gouverneur de La Tour (2) , ces conférences eurent lieu à l'hôtel-de-ville de Turin.
Elles s'ouvrirent le 17 décembre 1G63 (3), en présence des ambassadeurs suisses, de huit députés vaudois et des délégués de Charles-Emmanuel, chargés de justifier les mesures prises par leur souverain. Ces derniers commencèrent par exposer, à leur point de vue, les événements qui avaient amené la guerre : laquelle n'avait eu d'autre cause, selon eux, que les rébellions réitérées des Vaudois.
Les députés vaudois répondirent, que la cause réelle des conflits qu'ils déploraient était due aux
(1) Par l'edit du 10 août 1663.
(2) Le comte de Baguol.
(3) Elles se tinrent les 17, 21, 30 et 31 décembre 1663 ; les 5, 16, 17 et 20 janvier 1664. Les procès-\erbau\ ont ete imprimes.
agressions successives et aux violences continuelles du gouverneur de La Tour.
Il fallut donc entrer dans l'examen des plaintes portées contre le comte de Bagnol.
Un grand nombre de pièces furent produites de part et d'autre. Les Yaudois citaient des meurtres (1), des vols (2) , des tortures (3) , et des violences de tout genre, dont le comte s'était rendu coupable (-4).
Ce dernier répondit à ces divers chefs, que les meurtres dont on l'accusait (5) avaient été commis, soit par accident, soit par vengeances particulières, et que si l'on avait tué d'autres personnes , ce ne pouvait être que des gens mis hors la loi, et que nul n'était tenu de respecter. Enfin , ajoutait-il, si les meurtres n'ont pas été commis sur la personne des bannis mêmes, ce ne pouvait être que sur quelquesuns de leurs amis ou de leurs proches (6).
(1) Hist. des Conférences, p. 6, no ï; p. 12, no XVI; p. 24, etc.. (•2) Id., p. 10 à 13, nos VI, VII, VIII, IX, XVI, XVII et XX.
(3) Id., p. 12, n0 XV, et p. 23, nos XVIII et XIX.
(4) Contre des femmes : Hist. des Conférences, p. 30; c intre les propriétés, p. 8, 10 et 13; contre des individus inoffensifs, violentes par haine religieuse, p. 16 et 17 ; sans motifs connus, p. 22; par des meuaces, p. 11, n0 XII; p. 12, nos XIV, XV, XVI ; par des injures, p, 9, no II ; p. 10, n0 IV, etc.
(5) Par un mémoire justificatif, et uon de bouche.
(6) Conférences, de la p. 49 à la p. 52 ; et la p. 54.
Cette singulière défense pouvait difficilement parvenir à mettre sa délicatesse au-dessus du soupçon.
Quant aux autres points, poursuit-il, s'il y a eu des maisons forcées, des violations de demeures, comme on l'avance, ce n'étaient là que des visites domiciliaires, faites dans le but de s'assurer qu'il ne s'y trouvait caché aucun des bannis (1). Du reste, ajoute sa défense , après le 25 juin , il est arrivé d'autres gens de guerre dans les Vallées; de sorte que l'accusé ne peut répondre des excès qui s'y seraient commis (2).
Il nie formellement les injures et les menaces (3) qu'on lui impute ; mais il avoue qu'il a eu, à son service, une bande de ravageurs, destinée à s'opposer à ceux des vallées (4). Entin, dit en terminant le mémoire présenté en son nom , « le sieur de Bagnol à tâché, avec toute sorte de douceur et avec un soin particulier, de tenir les Vallées en paix et de les séparer du
(1) Voir Conférences de la p. 49 à la p. 52 ; et la p. 54.
(2) Id., p. 57.
(3) Id., p. 56.
(4) Id., p. 58.
commerce des bandits qui les ont précipitées dans une si inexcusable rébellion. »
Ces derniers mots étaient une insinuation destinée à aggraver d'avance la position des Vaudois; mais l'on peut juger des soins tout particuliers qu'il avait pris de leur repos par la troupe de ravageurs à gages, qu'il avoue avoir stipendiée pour les piller et les dévaliser.
Les Vaudois ensuite sont accusés formellement d'une foule de contraventions ; et l'on voit avec peine des questions de forme et d'étiquette mises en balance, contre de pauvres montagnards, avec des crimes avérés commis de la manière la plus révoltante par les magistrats chargés de les prévenir!
Voici le résumé de ces accusations :
— Vous deviez recourir à la justice contre les violences dont vous vous plaignez; ne l'ayant pas fait, vous avez manqué à toutes les règles du droit. — Nous avons recouru à la justice, répondent-ils (1) ; mais on a refusé de donner suite à nos plaintes. — Il fallait le faire plus tôt ; car, alors les délits dénoncés ne pouvaient plus être poursuivis. — Nous les avions faits connaître précédemment ; mais on ne nous a pas ré-
(i) Ils l'a-raient fait le 26 de mai 1663.
pondu. — Il fallait recourir au conseil du souverain. — Nous l'avons fait, en demandant que l'on constatât et qu'on réprimât les violences dont nous étions victimes. — Ce n'est pas ainsi que vous deviez vous y prendre; cela ne regarde pas le conseil, vous avez manqué à toutes les formes du droit, à toutes les règles de la légalité. — Tel est le sommaire de la discussion sur ce point.
A l'égard du culte public, célébré à Saint-Jean contrairement aux ordres du souverain, les Vaudois soutiennent que ces ordres eux-mêmes sont contraires à leurs privilèges. — Ils prouvent, par des édits antérieurs, qu'ils sont autorisés à célébrer ce culte , et à ce sujet s'entame une nouvelle discussion sur la valeur de ces édits, sur la portée de ces privilèges, sur les limites des lieux où les exercices religieux ont été autorisés, sur les usages (il solito) qui y présidaient; et toutes ces questions sont longuement débattues.
Voilà pourtant à quelles arguties on en était réduit, pour dérouter dans la chicane le simple et droit bon sens des pauvres persécutés. — Ah! certes, si l'on avait pu leur reprocher un crime, un attentat, un délit, on n'y eût pas manqué !
On essaya bien de le faire ; mais leurs réponses, à
cet égard, étaient trop préremptoires pour rien laisser subsister de l'accusation.
On leur reproche, par exemple, d'avoir formé un camp au Pra , et attaqué la citadelle de La Tour. Mais après examen , il fut reconnu : 1° que ce prétendu camp n'était qu'un parc de bergers : 2° que des enfants ayant fait rouler des pierres du haut de la colline de La Tour, ces pierres étaient venues heurter les remparts de la citadelle, et qu'à cela seulement se bornait l'attaque dont on les accusait.
Est-il possible que de pareilles puérilités aient pu être l'objet de graves conférences, et qu'elles aient servi de prétexte à tant de cruautés?
Enfin, le principal grief élevé contre les Vaudois, était d'avoir prêté secours aux bannis.
Doit-on s'étonner, répondirent-ils, de ce qu'un si grand nombre de gens condamnés à mort se soient réunis pour défendre leur vie? Et, s'ils ont obtenu quelque secours de leurs familles, s'ils ont trouvé un asile chez des parents ou des amis, faut-il en foire peser la responsabilité sur tout le corps des Vallées?
Tel est le résumé sincère de ces longues et fastidieuses conférences. Les commissaires du gouvernement conclurent néanmoins en disant que les Vaudois
n'avaient eu aucun motif de mécontentement, et que s'ils avaient pris les armes, c'était « pour se faire molester, afin qu'on les plaignît à l'étranger et qu'on leur envoyât d'abondantes collectes (1). »
Mais si une telle allégation n'est que ridicule, on ne pourra disconvenir que ce dont il nous reste à parler ne soit vraiment odieux.
Pendant que les commissaires ducaux insultaient ainsi, à Turin, au bon sens et à la fidélité des Vaudois; pendant ces conférences qui entraînaient de plein droit la suspension des hostilités ; pendant que nos pauvres montagnards espéraient une issue favorable , la Propagande tramait leur perte, en marchant par la perfidie à leur sanglante extermination.
La seconde séance des conférences de Turin n'avait pas encore eu lieu, que déjà le plan de cette trahison était tout arrêté (2).
(1) Conférences, p. 82.
(2) La seconde séance se tint le 21 décembre 1663; et il existe un ordre daté du 20, qui est intitulé : Dislribu'zione délie trupe per li k allachi che si devono fare dimani, 21 décembre, alli ribelli délie valti di Luaerna e San Martine Turin, archives d'État). On peut prouver qu'il ne s'agissait pas seulement d'attaquer, sous ce nom de rebelles, la petite troupe des banni?, en rappelant seulement que les forces dirigées contre les Vallées étaient alors de 5,135 fantassins et de 200 chevaux. — Léger et Boyer disent 18 mille hommes. — (Léger, p. 305 ; Boyer, p. 188. — Ils placent aussi celte
Dès le 21 décembre au matin, le comte de Saint- Damian marchait sur Prarusting, par la costière de Saint-Segont , à la tête de 1655 fantassins et de 50 chevaux.
Le marquis de Parelles montait vers Angrogne, par la Garsinéra, avec 1576 fantassins et 50 chevaux.
Le comte Genèle, côtoyant les collines des Portes et de Saint-Germain, s'avançait sur le même point par le côté opposé, avec un bataillon de 786 hommes.
Le capitaine Cagnolo tenait la plaine de Saint-Jean, à la tête de cent chevaux, pour se porter où les circonstances l'exigeraient; et enfin le gouverneur de La Tour, le même qui protestait de tant de sollicitude pour le repos des Yaudois, le même qui périt sur l'échafaud quelques années après, le comte de Bagnol, devait attaquer par les Copiers et Sainte-Marguerite, en conduisant 1118 hommes contre les protestants.
C'est là que commença l'attaque. Les Yaudois furent successivement repoussés de Sainte-Marguérite aux Copiers , et des Copiers sur les hauteurs du Taillaret.
attaque au 25 décembre. Mais comme les rapports qu'ils en donnent coïncident avec les dispositions des troupes, dont j'ai le tableau sous les yeux, et que ce tableau indique l'attaque pour le 21, je crois que cette dernière date doit être préférée. — Léger d'ailleurs n'était pas sur les lieux, et Boye1 ù'a fait que le reproduire.)
Mais là ils s'arrêtèrent et purent tenir quelques temps, retranchés derrière les rochers. Croyant être seuls assaillis, ils firent demander du secours à leurs frères d'Angrogne ; ils pensaient que cette attaque n'était qu'un nouvel esclandre du comte de Bagnol : mais ils furent bientôt détrompés. Ils virent , dans l'armée ennemie, une troupe bien plus nombreuse que celle dont disposait ordinairement le gouverneur de La Tour. Déjà leurs retranchements étaient débordés, ils songeaient à se retirer; ils allaient peut-être périr sous des forces dix fois supérieures aux leurs, lorsqu'une voix se fait entendre : Courage , tenez ferme ! Nous voici! Dieu vous aide! Ces derniers mots sont une expression usuelle dans le langage vaudois (4). Ceux qui les faisaient entendre étaient les habitants d'Angrogne venus au secours des assaillis, dont la valeur redoubla par l'espoir du succès.
L'ennemi, croyant déjà les avoir vaincus, s'étonne de cette résistance. Le courage des Vaudois se ressent
(1) Dio ajutaci! Diou v' s' agiutou! [Dieu vous aide 1) Telles sont lès paroles qui se font entendre le plus souvent encore dans les montagnes vaudoises à propos d'un départ, d'un voyage, d'une maladie, d'un projet, ou d'un labeur quelconque: Dieu vous aide! Quel meilleur vœu, et quel langage plus chrétien?
de ces nouvelles forces, leur ardeur s'augmente du ralentissement de l'attaque.
Le comte de Bagnol, pressé plus vigoureusement, perd de son courage; il faiblit au lieu de se raffermir. Vainqueur naguère, il lutte maintenant, il cédera bientôt.
Les Vaudois en effet prennent à leur tour l'offensive. Ils font une impétueuse sortie sur le front de l'armée assaillante; le détachement d'Angrogne arrive et la prend par le flanc. Cette terreur superstitieuse, que la présence des Vaudois avait si souvent fait naître au sein de leurs adversaires, s'y manifeste encore. Le désordre s'empare des esprits et passe dans les rangs; les catholiques se débandent, la vaillance des montagnards achève de les dérouter: et, comme un torrent débordé qui renverse tout devant lui, les Vaudois triomphants poursuivent leurs ennemis jusque dans la plaine de La Tour.
Du côté d'Angrogne, où le capitaine Prionel défendait à la fois la Vachère, Rochemanant et le Chiabas, trois points éloignés l'un de l'autre de plusieurs kilomètres, le marquis de Parelles n'eut aucun avantage.
Du côté de Saint-Germain, au contraire, où le comte de Genèle ne s'était avancé qu'avec un seul bataillon,
les Vaudois furent complètement battus. L'ennemi dévasta leurs champs, leurs vignes, leurs récoltes et mit le feu aux maisons qui s'étendaient sur les collines de Saint-Germain, à Rocheplate.
Dans ce dernier hameau, une pauvre femme impotente et presque centenaire fut brûlée vivante dans sa demeure. A Saint-Germain , une femme plus jeune avait été mise en lambeaux sans être mise à mort. Plusieurs vieillards furent également mutilés. Voilà comment le papisme usait de sa victoire !
Mais, quoique battus, les Vandois n'en firent pas moins subir à leurs adversaires, sur le champ de bataille, des pertes bien plus nombreuses que les leurs; n'ayant perdu eux-mêmes que six hommes, ils en tuèrent une centaine aux ennemis, et dans le nombre, se trouvait le comte de la Trinité, descendant en ligne directe de celui qui avait si cruellement persécuté leurs pères, un siècle auparavant. Il s'y trouvait aussi le jeune comte de Saint-Frons , descendant des anciens persécuteurs de l'Eglise vaudoise de Praviglelm. Ce jeune homme était héritier d'une grande fortune et marié depuis peu de jours à une personne qu'il adorait. Mais ni l'or ni l'amour ne protègent dans le combat, et c'est avec plus de certitude qu'on peut dire
que les iniquités des pères sont punies sur les enfants.
Parmi les combattants tués par les Vaudois, on comptait enfin d'antres grands personnages, tels que le capitaine Biala et M. de Grand-Maison.
A peine les ambassadeurs suisses eurent-ils appris, à Turin, ces désastreux événements, qu'ils se plaignirent amèrement aux ministres de la cour ducale de cette infatigable et outrageuse violation de l'armistice conclu à l'ouverture des conférences.
On leur répondit que les troupes de Son Altesse Royale manquaient de vivres et avaient simplement pris.quelques dispositions pour s'élargir dans les Val- ,lées (1).
— Comment rendre compte dès lors des incendies et des massacres qui ont eu lieu?
— Les Vaudois s'étant opposés aux mouvements de nos troupes, il y a eu quelques collisions et quelques maisons brûlées par inadvertance.
On mit en avant beaucoup d'autres excès commis sur les Vaudois, et la cour répondit que la faute en
(1) L'ordre, jusqu'ici méconnu, du 20 décembre, jnntre quelle valeur on doit attacher à ces allégations, et quelles dispositions avaient véritablement été prises par les troupes de Charles-Emmanuel.
était aux Vaudois eux-mêmes, qui avaient tellement opprimé, vexé et molesté leurs voisins catholiques que ces derniers avaient saisi cette occasion d'en tirer une légère vengeance.
Laissons à ce langage toute sa fausseté, et abordons la fin des négociations.
Il fut convenu que les bases d'un arrangement seraient présentées aux Vaudois sous le titre de Patentes de grâce; car le duc de Savoie ne pouvait consentir, du haut de sa dignité souveraine , à traiter d'égal à égal avec ces misérables hérétiques.
Il était résolu à n'accorder quoi que ce fût, que comme une grâce, et cette grâce accordée aux Vaudois, et acceptée par eux, devait les amener nécessairement à reconnaître qu'il y avait eu rébellion de leur part : ce qui, au rapport des ambassadeurs, était fort loin d'exister (1).
Les Vaudois firent quelques difficultés d'accepter de telles propositions; mais leurs protecteurs euxmêmes les engagèrent à ne pas insister sur des questions de langage qui n'avaient d'importance que pour
(1) Rapport du 2 juillet 1664.
la vanité ; et c'est à l'hôtel de l'ambassade que fut arrêtée la capitulation suivante (1).
a Une amnistie générale sera accordée aux Yaudois , sauf à ceux qui avaient été précédemment condamnés. (Ces derniers étaient les bannis mentionnés dans l'édit du 25 juin 1663. — A leur tête se trouvaient Léger et Janavel. — Le premier était déjà en sûreté en Hollande , où il s'occupait d'écrire l'histoire des Vaudois: le second se retira à Genève, où il rendit encore les plus grands services à ses compatriotes, en leur traçant, en 1689, la marche qu'ils devaient suivre pour rentrer dans leur patrie , d'où ils furent totalement expulsés en 1687.)
Par le second article de ces stipulations , Charles- Emmanuel ratifie les Patentes de gra.ce, accordées à Pignerol, le 18 août 1655; mais il se réserve de demander aux Vaudois des garanties pour l'avenir, et des satisfactions convenables pour le présent , s'en rapportant pour cela à l'arbitrage de la France.
Cet arbitrage dont les conclusions furent pronon-
'1) Arrêtée le 3 février 1664 ; ratifiée le 13 par les députés vaudois ; signée le 14, par le duc de Savoie, et entérinée à la cour des compte» le 17. — Ractolta dagl'Edilti, p. 137-141.
cées au nom de Louis XIV (1), devint la source de mille difficultés.
Le roi très chrétien avait décidé que nos majheureuses vallées déjà ruinées par la guerre , épuisées par les déprédations du comte de Bagnol , dévastées par l'incendie et les brigandages de toule sorte qu'elles avaient subis, payeraient pour frais de guerre, au duc de Savoie, une indemnité de cinquante mille francs, et lui céderaient leurs plus riches terrains (le quartier des vignes de Luserne), en compensation des pertes que lui avait causées la prétendue rébellion des Vaudois. Et ces derniers ne pouvaient pas se plaindre; car ils avaient implicitement reconnu la réalité de cette rébellion , en acceptant l'armistice comme une grâce.
Telle fut, entre des mains habiles et avides, la conséquence du conseil désintéressé que la loyauté des ambassadeurs suisses avait donné aux Vaudois, en leur faisant accepter ces termes humiliants comme un simple sacrifice de dignité conventionnelle , destiné à satisfaire l'orgueil des cours.
La troisième partie des Patentes de grâce de 1664,
(1) Le 18 janvier 1667. Elles ont été imprimées en nu volume in-folio.
est relative aux exercices religieux à Saint-Jean. — Le culte public y est interdit. Un pasteur de la vallée pourra s'y rendre deux fois l'année, pour y visiter les fidèles; mais il ne pourra résider dans cette paroisse, ni même y passer la nuit, hors le cas d'absolue nécessité. Il lui sera permis de visiter les malades; mais non d'y tenir aucune réunion religieuse , ni même d'instruire ses catéchumènes dans les limites de cette commune.
(Cet article devint la source des contrariétés les plus fréquentes et les plus prolongées , des accusations les plus faciles à élever et les plus difficiles à détruire, lors même qu'elles ne fussent pas fondées. Le narré de ce que les Vaudois souffrirent à ce sujet occuperait un volume tout entier.)
Les dernières conditions renfermées dans l'édit du il février 1064 étaient (art. VI) que les pasteurs des Eglises vaudoises devraient être désormais originaires du pays. — Cette condition ne leur fut point nuisible, et fortifia au contraire leur individualité évangélique, qui courait grand risque de s'altérer sous la direction trop prolongée de pasteurs étrangers.
(Art. VIL) Les chapelles et les églises catholiques,
détruites dans cette dernière, guerre seront relevées
aux frais des Vaudois. — Toujours des charges pour les opprimés!
(Art. VIII.) Les prisonniers, des deux parts, seront relâchés. — Une convention de désarmement respectif suivit immédiatement (1) la promulgation de cette pièce, et le duc de Savoie écrivit à la Suisse, par le retour de ses ambassadeurs, qu'il se conformerait en tout à ces dispositions (2).
Après tant d'agitations cruelles , les vallées vaudoises commençaient donc à jouir de quelque repos, lorsque tout à coup elles reçurent ordre d'envoyer à Turin des délégués munis d'une procuration qui les autorisât à traiter au nom de tout le peuple (3).
Chaque commune était obligée d'envoyer un représentant, et tous ces délégués devaient être réunis à Turin le 17 de mai 1664.
C'était pour prendre connaissance des garanties et des indemnités réclamées par Charles-Emmanuel, en vertu de l'article II du dernier édit.
Le duc de Savoie voulait que les Vaudois payassent plus d'un demi-million (531,000 francs), pour frais
(1) Elle eut lieu le 18 février 1664.
(2) La lettre est datée du 28 février.
(3) Cette assignation est du 18 d'avril 1664.
de guerre et, en outre, 330,367 fr. pour indemniser les bourgades catholiques qui avaient eu à souffrir des derniers événements. — Hélas ! qui donc avait le plus souffert? Etaient-ce les catholiques qui s'étaient vus obligés d'abandonner leurs biens et leurs demeures, de fuir dans les montagnes, de sacrifier leurs troupeaux pour entretenir misérablement une vie persécutée? Etaient-ce les catholiques qui avaient vu leurs récoltes dévastées et leurs maisons incendiées, qui avaient dû disputer leurs jours au fer, au feu et à la faim? Non; mais on voulait enlever aux persécutés les derniers débris de leur fortune, pour payer les barbaries de leurs persécuteurs (1). — Quant aux garanties réclamées pour l'avenir, Charles-Emmanuel demandait que l'on élevât, à l'entrée de chaque vallée et aux frais des Vaudois, un poste fortifié dont la garnison serait entretenue à leurs dépens. Il exigeait encore qu'ils ne pussent plus tenir de synode sans la présence d'un de ses officiers; que les communes des
(i) Outre ces sommes énormes, on réclamait aux Vaudois 50,000 francs, pour les murailles de Luserne ; 40,000 pour les douanes ; 25,000 pour les gabelles; plus, la somme nécessaire à réparer les fortifications de La Tour et de .Mirabouc ; le prix des vivres et des munitions consommés par les soldats duraut la gueFre; la solde des troupes pendant le même temps, et beaucoup d'autres frais dout on n'avait pas encore des comptes exacts. — Voir Léger, p. 313.
Vallées ne fussent plus solidaires entre elles, mais que chacune traitât désormais isolément de ses affaires particulières, sans consulter les autres. C'était se réserver de détruire les Yaudois en détail, en les privant de toute vie commune. D'autres conditions étaient encore demandées ; mais elles furent toutes rejetées.
On dressa procès-verbal du refus des Yaudois , et cette pièce fut envoyée à Louis XIV pour qu'il jugeât en dernier ressort.
Nous avons fait connaître sa décision , et l'on doit avouer que, en face des prétentions exorbitantes du duc de Savoie, il s'était montré d'une grande modération à cet égard.
Plusieurs puissances étrangères lui écrivirent, du reste, en faveur des Vaudois. Son arbitrage ne fut terminé qu'en 1667, et, dans l'intervalle, d'abondants et nombreux secours avaient été recueillis, au sein des Eglises protestantes de l'étranger, pour apporter quelque soulagement à leur sœur opprimée des Alpes du Piémont. Les précautions les plus sévères furent prises par les distributeurs de ces collectes, afin de prévenir contre eux tout soupçon de détournement.
De 1667 à 4672, de nombreuses difficultés retardèrent encore l'accomplissement des conditions arbi-
trées par Louis XIV ; car la décision de ce monarque portait, non-seulement que les Vaudois payeraient cinquante mille francs et abandonneraient les vignes de Luserne au domaine privé de Charles-Emmanuel II, mais encore qu'ils lui feraient une déclaration par laquelle eux et leurs successeurs se soumettraient d'avance à la perte de tous leurs biens et à l'abolition de tous leurs privilèges, s'il leur arrivait encore de prendre les armes contre leur souverain.
Les habitants des Vallées refusaient, avec raison, de s'engager pour leurs successeurs.
Us disaient aussi qu'on ne pouvait savoir, d'une manière précise, quels étaient les domaines désignés par cette expression vague des vignes de Luserne ; et enfin ils demandaient du temps pour payer. Les choses traînèrent en longueur.
Le duc ordonna, en 1670 (I), à l'intendant de justice, Louis Beccaria, de forcer les Vaudois à remplir les conditions qui leur avaient été imposées. Celui-ci écrivit aux Vallées dans ce sens, mais avec beaucoup de modération (2) ; et les Vaudois se soumirent enfin de bonne grâce (3).
(1) Le 10 février.
(21 La lettre et>tdu 15 février 1670, et se trouve dans Borelli.
(3) L'acte par lequel ils s'obligent à payer 50,000 francs en dix ans ,
Les dispositions de la cour de Savoie s'adoucirent alors à leur égard, et de nouvelles faveurs leur furent accordées (1).
Les soldats des Vallées se distinguèrent au siège de Gênes, et le souverain leur écrivit une lettre flatteuse en témoignage de sa satisfaction (2). Ces sentiments
et à ne plus prendre les armes contre le service de S. A. R., forme un volume in-folio. La prise de possession des vignes de Luserne eo forme un autre, et les actes d'achat partiels, les quittances, transactions, remises, procédures, procurations, etc., relatifs aux divers domaines qui y étaient situés, forment une liasse de papiers considérable. — Toutes ces pièces se trouvent aux archives de la cour de Turin, et sont de l'année 1670. — Mais i' ne parait pas que le payement de 50,000 francs ait été effectué d'une manière intégrale; car on ne trouve, en déduction de compte, que trois quittances, l'une de 4,079 francs 45 c, à la date du 18 décembre 1079 ; la seconde de 750 francs, en date du 23 du même mois; et la troisième de 2,250 francs, datée du 23 novembre 1680. — Archives de la cour des comptes à Turin, Regio Controrolo, Finanze , n<> 168, fol. 24 et 33; et no 171, fol. 120, verso. (Communication de M.Cibrario.)
(1) Exemptions de charges : le 24 mai 1670. — Liberté de commerce et d'industrie, 22 de mai 1672. — Autorisations de port d'armes, 9 juillet même année. — Nouvelles exemptions, 30 novembre 1674.
(2) Cette lettre se trouve dans l'Histoire de la dissipation des Eglises Vaudoises, en 1686, p. 36. Elle y est donnée sous la date du 5 novembre 1678, et avec la signature de Charles-Emmanuel ; mais il doit y avoir erreur, ou dans la date ou dans la signature.
La voici textuellement : « Comme nous avuns pris à gré le zèle et la a promptitude avec laquelle vous avez pourvu les hommes qui nous ont i servi à notre entière satisfaction, dans les affaires que nous avons eues « depuis peu contre les Génois : ainsi, nous avons bien voulu vous en té- « moigner, par la présente, notre agrément, et vous assurer que nous en o conserverons un particulier souvenir. Pour vous faire ressentir, en toute « rencontre, les effets de notre protection royale, comme vous le fera en- « tendre plus particulièrement le comte Beccaria, à qui nous avons donné
de bienveillance et de tardive justice dont les Yaudois étaient l'objet ne pouvaient être soupçonnés de manquer de sincérité; carie duc de Savoie écrivait, à cette époque, au nonce apostolique : « Si je ne consultais que les conseils d'une saine politique, je devrais désirer que les Vaudois se multipliassent au lieu de s'amoindrir; car ils sont fidèles, laborieux, bien disposés, utiles au pays (1), etc. »
Charles-Emmanuel II était mort en 1675 (2); et, quoiqu'il n'ait pas été surnommé le Grand, comme
a charge de vous exprimer, plus à pleiu , nos sentiments ; et de prendre ■ aussi note des officiers et soldats, tant morts cpje demeures prisonniers, a pour nous en faire le rapport, afin que nous puissions y avoir les égards o convenables. Cependant la présente vous servira d'un témoignage as- « sure de notre satisfaction et agrément; et nous prierons Dieu qu'il vous a préserve de mal. »
Cette lettre était accompagnée d'instructions conformes, adressées à l'intendant de justice Beccaria.
(1) « Copia di littera sciitta a Monsignor Xuncio Mosti rimessagli dal « conte di Buttigliera d'ordine di S. A. R. ■ Janvier 1677. Il y est question de démarches faites pour la conversion dès Vaudois ; et il y est dit : • S'ha- « vesse risguardo alla sola politica, e ail' intéresse temporale, non sarreb- « bero necessarie tante fatiche e spese e tornerebbe a canto a queste Al- « tezze Reale; il lasciare diffundere e multiplicaie gli huomini d'elle Valli « che sono fedeli, ben afietti, la boi iosi, utili al paese etc.. (Archives de cour, Turin, n0 de série, 437.)
(2) Le 12 juin, par suite du saisissement qu'il éprouva en voyant son fils tomber de cheval. — Boyer, p. 192, place sa mort en 1678. — J 'ai dû m'en l'apporter de préférence à l'Art de vérifier les dates, sur lequel du reste j'ai revu avec soin toutes les dates que cesavaut ouvrage me permettait de vérifier, dans le courant de ce travail.
son prédécesseur de nom, il avait un esprit noble et élevé. Il favorisa les arts et les sciences; c'est lui qui fit construire, à Turin, le palais que les rois occupent aujourd'hui. La partie moderne de cette capitale est aussi son ouvrage. En ouvrant la magnifique route des Echelles, qui lie la France à la Savoie . il a réalisé une entreprise que les Romains semblent avoir inutilement tentée; enfin, des réformes importantes ont aussi été introduites par ce prince dans la plupart des administrations publiques.
Son fils, Yictor-Amédée II , lui succéda sous la régence de sa mère; car il n'était âgé que de neuf ans lorsque la couronne ducale fut placée sur son front, où elle devait devenir une couronne de roi.
La régente écrivit, en 1679 (1), aux cantons suisses pour les assurer du soin qu'elle mettrait à faire respecter tous les privilèges des Vaudois, qui, à cette époque, firent preuve encore de leur fidélité vaillante et généreuse, en prenant la défense de la couronne dans une révolte qui eut lieu à Mondovi.
L'oncle du jeune roi, don Gabriel de Savoie, mentionna ce fait d'une manière très honorable, dans un
(I) Le 28 janvier. Cette lettre se trouve dans l'Histoire des négociations de 1686.
ordre du jour de 1680, et écrivit lui-même aux Vaudois pour les en remercier (1). Ces derniers, à leur tour, demandèrent la ralification de tous leurs anciens privilèges, et l'obtinrent de Victor-Amédée II, fils de Charles-Emmanuel II (2).
Cet événement semblait devoir consolider pour toujours l'indépendance et le repos des Eglises vaudoises; mais les voies de Dieu ne sont pas nos voies, et ces pauvres Eglises, déjà si éprouvées, étaient alors plus près que jamais d'être annéanties, par une catastrophe extraordinaire que le ciel leur réservait dans ses mystérieux desseins.
(1) Cette lettre est du 29 septembre 1681, et se trouve dans l'Histoire de la dissij)ation des Eglises Vaudoises en 1686, p. 36.
(2) La requête des Vaudois est du 16 d'octobre 1680. Elle demande la confirmation des patentes du 24 novembre 1582, du 3 janvier 1584, du 26 février 1635, du 8 mai 1643 et du 11 septembre 1663. L'intendant de justice, Béraudo, appuya cette demande par une lettre du 28 novembre 1681; et Yictor-Amédée II ratifia ces patentes et ces privilèges le 4 décembre 1681. .Cette ratification fut entérinée le 31 janvier 1682; et le tout a été publié eu un petit volume de 16 pages. Confirmazione de privilegii, etc. Chez Sinibaldo, Turin 1682.