NOUVEAUX MARTYRS
(De 1535 à 1635.)
Sources et aitorités : — Les mêmes qu'au chapitre VIII du 1er volume.
Comme de toutes les gerbes d'une vaste moisson on détachait autrefois un épi pour en faire la javelle destinée aux autels , ainsi de chaque époque nous retirons un souvenir; de chaque persécution, un diamant de courage et de piété, destiné à prendre place dans ce faisceau des martyrs vaudois, dans cette offrande de leurs Eglises aux autels du vrai Dieu .
Pour qu'il n'y ait point de lacune dans cette revue destinée à rappeler tous les événements, en rappelant tous les martyres , faisons connaître d'abord les circonstances qui les ont amenés.
A l'époque de la réformation , les chrétiens de la Provence et des Vallées se mirent en rapport avec les
réformateurs. L'animadversion de l'Eglise romaine les atteignit d'abord en Provence, aux portes d'Avignon.
Cette Rome de l'Occident devait combattre le réveil religieux qui menaçait sa prédominance. L'inquisiteur, Jean de Roma, éleva les premiers bûchers sur les pentes du Léberon. Les procédures dont ces victimes étaient l'objet firent reconnaître, parmi les hérétiques de la Provence, beaucoup de personnes venues des vallées du Piémont. La cour d'Aix en écrivit au sénat de Turin , et le sénat nomma un commissaire (Pantaléon Bersour ) pour se rendre sur les lieux et prendre des informations.
Bersour revint de Provence, avec des indications nombreuses et précises , sur les principales familles des Vaudoisdu Piémont ; sur la haute antiquité et l'étendue du ministère des Barbas, s'accomplissant en silence pour porter plus de fruits, et dont on ne soupçonnait pas, sur les lieux mêmes, les lointaines ramifications.
Comme ces plantes marines qui se révèlent à peine sur la surface des eaux par quelques sommités verdoyantes et presque inaperçues , mais qui traversent toutes les profondeurs de l'Océan , pour s'enraciner
sur le sol primitif. les Vaudois. tenant toujours à l'Eglise primitive , avaient traversé les siècles et surmonté le flot croissant de la superstition. Etant sans éclat et sans élévation personnelle, ils pouvaient être confondus, par un regard indiffèrent, avec l'immensité de leurs alentours, et c'est à cette humilité qu'ils durent leur grandeur. Leur extension s'accomplit dans l'ombre avec plus de force qu'au grand jour , leur tète échappait à l'orage , mais aux premières indications suivies dont ils furent l'objet, on reconnut toute l'étendue qu'avait prise en secret leur association de si peu d'importance apparente.
Bersour. muni des informations qu'il avait recueillies en Provence, se rendit aux Vallées et continua les procédures inquisitoriales commencées par la cour dAix.
De nombreux témoins vinrent alors déposer de cette foi evangelique.
L'un d'entre eux. Bernardin Féa de Saint-Segont, interroge par le juge d instruction sur les rapports qu'il avait eus avec les hérétiques, répondit de la sorte :
«Ayant été à Briqueras, en 15-29, je rencontrai Louis Tuiin de Saint-Jean, qui m'amena chez lui pour affaires. Les ayant terminées, un autre habitant de
Saint-Jean, nommé Catalan Girardet, vint nous voir et nous engagea à aller jusqu'à la Tour , où, disait-il, nous entendrions de bonnes choses; Louis Turin me pressa lui-même d'accepter, et nous partîmes.
o Arrivés à la Tour, Catalan nous fit passer derrière la maison de Chabert-Ughet (c'était probablement un descendant de celui qui, en 1310, acheta de l'un des derniers Dauphins du Viennois, une maison en Val- Louise, pour qu'elle servît aux assemblées religieuses des Vaudois) ; nous entrâmes dans une grande pièce où se trouvaient plusieurs personnes réunies. Un Barba, nommé Philippe, y prêchait; et, après son office, m'ayant interrogé, il m'instruisit de plusieurs points de leur religion. »
— Que vous dit-il.
— « Qu'il n'y avait de salut qu'en Jésus-Christ, et qu'on devait faire les bonnes œuvres, non pour être sauvé, mais parce qu'on était sauvé. »
Cependant, comme ce témoin n'avait cessé d'assister à la messe, il ne fut pas inquiété; mais on poursuivit Catalan Girardet, qui l'avait entraîné dans celte réunion.
Obligé de quitter les Vallées, Catalan fut arrêté à
Revel,sur la fin de l'année 1535, pendant laquelle avait été rendu le témoignage de Bernardin Féa.
Il ne chercha pas un instant à dissimuler ses croyances, et comme on le pressait avec instance de les abjurer, il répondit aux moines , qui le sollicitaient à l'apostasie au fond de son cachot : « Vous persuaderiez plutôt à ces murailles d'aller en pélérinage qu'à un chrétien de renier la vérité. »
La crainte de la mort ne réussit pas davantage à ébranler sa fermeté. Il fut condamné à être brûlé vif. En l'accompagnant au bûcher, les moines lui faisaient encore des représentations.
— Pourquoi vous opiniâtrer dans l'hérésie? Votre secte sauvage et grossière sera bientôt comme votre chair, consumée dans un instant.
C'est alors que, ramassant deux pierres dans le chemin, et les frottant l'une contre l'autre, Catalan Girardet s'écria : Il me serait plus facile de les pulvériser, qu'à vous de détruire nos Eglises !
Cette assurance du martyr ne fut pas trompée. Il mourut ferme et serein , laissant rayonner sur son front, à travers les flammes qui le dévoraient, la certitude bienheureuse du salut qu'il avait reçu et de l'éternel bonheur qu'il allait recevoir.
Mais le supplice enduré pour une profession de foi est-il seul un martyre? et le chrétien, frappé pour des œuvres chrétiennes, n'a-t-il pas droit aussi à un pieux souvenir?
Peu de temps après que le comte de la Trinité eut mis à feu et à sang les vallées vaudoises, le pasteur de Pral, nommé Martin, vit venir à lui deux hommes qui avaient été au service des seigneurs du Perrier, ces ennemis acharnés des Yaudois, ces cruels et perfides ïruchets, qui déjà avaient entraîné au martyre le colporteur biblique Barthélémy Hector.
Le pasteur de Pral était né en France 5 les deux nouveau venus se dirent Français; Martin les accueillit comme des compatriotes. Puis ils témoignèrent le désir d'entrer dans l'Eglise réformée , et le bon pasteur continua de les héberger en cherchant à les instruire des voies du salut.
Ses paroissiens le prévinrent cependant de se tenir sur ses gardes; car il y a dans le peuple une sorte de sagacité instinctive qui pressent quelquefois le danger avec une sûreté de jugement indépendante des inductions ; toutefois , comme ces intrus avaient récemment porté les armes contre les Yaudois , il est assez naturel que ces derniers les regardassent avec
défiance. Malgré cela, le simple et bon pasteur croyait à la sincérité de leur conversion , et en appelait à la charité de ses ouailles contre les insinuations dont ils étaient l'objet. Ses représentations bienveillantes ne rassurèrent pas la population de Pral , qui voyait avec d'autant plus de déplaisir ces étrangers mal famés habiter sous le toit du pasteur , que ce dernier n'avait point de famille et vivait isolé ; mais le digne homme , les considérant presque comme ses enfants adoptifs, continuait de leur donner la plus généreuse hospitalité.
Un matin , cependant, il ne parut pas au temple, à l'heure ordinaire du service public.
Le peuple s'inquiète et se rassemble autour de sa demeure. La porte était fermée ; on frappe ; nul ne répond. Quelques voisins montent alors sur le toit , pénètrent dans l'intérieur, par une lucarne, et bientôt leurs cris de douleur annoncent au dehors une sanglante catastrophe. Le pasteur Martin, en effet, était étendu sans vie et baigné dans son sang. Les monstres qu'il avait accueillis venaient de lui couper la gorge, et avaient pris la fuite, après avoir dévalisé la maison de leur bienfaiteur.
Les Vaudois se mirent inutilement à la poursuite
des coupables; on ne put découvrir leurs traces; niais, quelque temps après, ils reparurent hardiment dans la vallée , étant de nouveau au service des seigneurs du Perrier, qui se firent ainsi les complices, et qui peut-être avaient été les instigateurs de cet odieux assassinat.
Sans doute il y eut imprudence de la part du pasteur dans l'accueil trop généreux qu'il fit à ses bourreaux ; mais n'est-il pas un martyr aussi, celui qui meurt en confessant l'Evangile par les œuvres d'une charité portée jusqu'au sacrifice, aussi bien que s'il l'avait fait par une profession de foi?
A la suite des persécutions dont cet exécrable attentat fut un des derniers fruits , l'électeur palatin avait envoyé une ambassade au duc de Savoie, alin d'intercéder auprès de lui en faveur des Yaudois. Ils étaient alors tracassés de mille manières par le conseiller Barberi, qu'Emmanuel Philibert avait nommé son commissaire pour traiter avec eux.
Le secrétaire de la légation palatine était un pasteur protestant; Barberi, se croyant tout permis, le fit arrêter par ses estafiers à l'hôtel même de l'ambassade , et sans autre motif, sans nul autre prétexte que celui de sa foi , il osa l'incarcérer.
Ce fait suffit pour donner une idée de l'acharnement que l'on mettait alors à poursuivre les protestants : et l'on peut comprendre par là combien les Vaudois ont dû déployer de prudence, de probité irrépréhensible, de patiente longanimité, et de vertus actives , pour éviter de donner prise sur eux , autrement que par de brutales rigueurs ou de flagrantes injustices.
Ce secrétaire d'ambassade, qui fut du reste bientôt relâché, leur écrivit à ce sujet une lettre touchante dont voici le commencement :
« Chers frères en l'œuvre du Seigneur ! Toutes choses tournent au bien de ceux qui aiment Dieu, et la violence dont j'ai été l'objet donnera à penser à S. A., qui se montrera, je l'espère, moins prévenue contre vous. S'il arrivait . qu'au lieu de s'adoucir, et de tempérer cette rigueur dont on a usé jusqu'à présent, le duc s'en aigrissait davantage, croyez que ce serait un signe certain que Dieu y veut mettre la main. Mais j'espère que Dieu aura pitié de S. A. et exaucera les prières, les cris et les larmes de ceux qui gémissent sous le fardeau de cette horrible persécution, pour fléchir le cœur de leur prince et lui inspirer d'avoir compassion de son peuple.
« Quant aux réponses que le chancelier Stropiano a faites à notre intercession pour vous, il vous accuse d'être des perturbateurs du repos public (c'est l'expression textuelle; on voit qu'elle n'est pas d'invention récente). Il prétend que les Yaudois conspirent contre l'Etat, et cite à l'appui de cette accusation neuf religionnaires, qui se sont réunis dernièrement dans une ville frontière (à Bourg en Bresse, car cette province faisait alors partie de la Savoie) , et qu'il a fait emprisonner comme conspirateurs. »
Voici maintenant quelques détails sur ces conspi rations prétendues.
Quelques chrétiens s'étaient réunis dans une maison particulière pour méditer en commun la parole de Dieu ; après cette méditation ils priaient pour le triomphe de l'Evangile , lorsque des archers de justice amenés par une dénonciation pieuse, c'est-à-dire catholique, arrivèrent autour de leur demeure, cernèrent le lieu de la réunion et se saisirent de tous ceux qui en faisaient partie.
Comme les captifs protestaient contre cette violation de domicile, et qu'on ne pouvait articuler aucun grief contre eux, on les accusa d'une conspiration imaginaire.
Or, ils ne purent prouver qu'ils ne conspiraient pas: et ils furent condamnés aux galères, comme suspects d'avoir conspiré.
Il n'y arien de nouveau sous le soleil, dit Salomon; et ces mêmes parodies de tribunal et de justice, se reproduisirent en 1793. contre d'autres doctrines, au nom d'un autre fanatisme.
Les Vaudois du Dauphiné et de la Provence payèrent également à cette époque leur tribut de martyrs, au témoignage constant de l'Eglise chrétienne devant les attaques constantes de l'Antéchrist.
La vallée de la Grave, qui descend du Pelvoux dans une direction opposée à celle du Val- Louise, avait été éclairée jadis par quelques rayons égarés de cette lumière evangélique, dont le foyer était au centre des vallées vaudoises.
Un mercier de Villar d'Arènes, l'un des villagts les plus reculés de cette vallée, après avoir conduit sa famille à Genève, pour l'y faire instruire et marcher dans les voies du Seigneur, fut ramené en France par les soins qu'il devait à son négoce. Etant surtout habile à travailler le corail, Romeyer se rendait alors à Marseille afin d'acheter des coraux, et. chemin fai-
sant, il cherchait à se défaire des marchandises qu'il portait avec lui.
Passant par Draguignan, il les fit voir à un orfèvre de la ville, nommé Lanteaume; celui-ci les trouva fort belles et voulut les acheter ; mais n'ayant pu tomber d'accord du prix avec l'artiste, ils se séparèrent sans avoir conclu le marché.
Il y avait alors à Draguignan le baron de Lauris , gendre de Ménier d'Oppède, dont le nom est écrit en lettres de sang dans l'histoire des Vaudois.
Lanteaume, regrettant de laisser'partir les richesses qu'il avait vues la veille, conseilla à Romeyer de les étaler aux yeux d'un seigneur opulent qui pourrait en faire l'acquisition- et il lui nomma le baron de Lauris. Quand la convoitise de ce dernier eut été éveillée par une aussi belle proie, Lanteaume alla l'avertir que Romeyer était luthérien.
La confiscation des biens suivait de droit une sentence de mort. Les deux complices de cette spoliation en expectative s'entendirent à demi-mot.
Romeyer fut arrêté, sur l'ordre de Lauris, par le viguier de Draguignan, en avril 1558.
Après divers interrogatoires, dans lesquels il fit
avec simplicité sa confession de foi, le tribunal de Draguignan se réunit, pour le juger.
Un moine observantin, qui avait prêché le carême dans cette ville, dit alors: « Je vais chanter une messe au Saint-Esprit, pour qu'il suggère aux juges de condamnerai! feu ce maudit luthérien ».
Mais sa messe ne produisit pas tout l'effet qu'il en avait attendu, car un jeune avocat s'étant levé à la barre du tribunal, fil observer que Romeyer n'était coupable d'aucun délit, qu'il n'avait ni prêché ni dogmatisé en France, qu'il était étranger et ne s'occupait en Provence que de son commerce; qu'en conséquence la justice devait le protéger et non le condamner.
Tout le barreau appuya cette doctrine. Les voix du tribunal furent partagées moitié pour l'acquittement, moitié pour la condamnation. Et de quels magistrats cependant était-il composé? Qu'on en juge par le fait suivant. L'un d'entre eux, nommé Barbesi, ayant entendu parler de la fermeté que Romeyer avait déployée dans ses interrogatoires, vint pour le voir dans sa prison.
C'était, dit Crespin, un homme ignare, obèse, difforme, nez plat et large, regard hideux, caractère
lourd, naturel gourmand et paillard. Lorsqu'il fut arrivé, il interpella brutalement le prisonnier. — D'où es-tu? Qui es-tu? En qui crois-tu?
— Je suis Dauphinois, j'habite Genève, je fais le commerce du corail, je crois en Dieu et en Christ mon Sauveur.
— Croient-ils en Dieu, ceux de Genève? Le prientils ? Le servent-ils ?
Mieux que vous ! répondit avec vivacité le pauvre captif, dont la délicatesse se trouvait froissée par de pareils soupçons et un pareil langage.
Aussi le juge Barbesi vota-t-il pour sa condamnation; mais par suite de l'égale répartition des voix, la condamnation ne put être prononcée.
Le moine observantin , qui en avait fait pour ainsi dire son affaire personnelle, et qui voyait déjà le crédit de ses prières et de ses messes singulièrement compromis dans l'opinion publique par cette incertitude du tribunal, fit sonner les cloches à toute volée, ameuta la populace , s'écria que de bons catholiques ne devaient pas souffrir qu'un infâme hérétique, un luthérien, un damné, pût venir impunément souiller de sa présence la dévote ville de Draguignan. Il porta ensuite ses conseils irrités à l' officiai et aux consuls
de la ville . leur représentant qu'il était de leur honneur de maintenir intacte l'excellente réputation de leur chère cité ; et tous ensemble, soutenus par la populace en haillons et la prétraille en colère, ils se rendirent aux portes des magistrats , criant que s'ils ne condamnaient pas l'hérétique à être brûlé, on les dénoncerait eux-mêmes au parlement , au roi . au pape, à toutes les puissances du monde et des enfers, pour les faire punir.
C'est là ce que le papisme appelait de la ferveur religieuse. Ce digne moine avait peut-être un peu trop de zèle ! diraient à peine de nos jours les béats peu chrétiens . que Rome choie encore comme ses plus fidèles sectateurs.
Le lieutenant du roi . qui représentait à cette époque le ministère public, en appela au respect des formes judiciaires, qu'on ne devait pas violer, même pour cet hérétique.
Qb'od le tue! qu'on le tue! répondit le peuple. — Au feu ! au feu ! qu'il soit brûlé . s'écrie le clergé.
Ce magistrat ne pouvant apaiser le tumulte, promit de se rendre à Aix, pour en déférer au parlement, qui était l'analogue des cours royales d'aujourd'hui.
La populace allait se disperser, mais le moine la
retint, et les consuls de la ville sanctionnèrent celle espèce de comices municipaux par leur présence. Il y fut décidé que quatre personnes iraient à Aix , aux frais de la commune, pour accompagner le procureur du roi , et presser la condamnation de Romeyer. Ces quatre députés furent le premier consul, nommé Cavalien , le juge Barbesi , l'avocat général et un greffier. Mais en route ils rencontrèrent l'un des présidents de la cour d'Aix, nommé Ambrois, qui leur dit: Vous n'avez certes pas besoin de tant de cérémonies pour faire brûler un hérétique.
La députation se hâta donc de rétrograder, pour activer le jugement de mort, et le lieutenant du roi poursuivit seul sa route. Arrivé à Aix, il expose cette affaire à la cour , qui en évoque l'instruction devant elle , et qui interdit au tribunal de Draguignan de la juger.
Mais le fanatisme ne lâche pas prise aussi facilement; Barbesi se remet en route pour Aix, et obtient que l'affaire se jugerait dans le premier ressort. C'était obtenir la condamnation, ou plutôt l'assassinat juridique, les tortures légales du pauvre Romeyer.
Il fut, en effet, condamné à subir en premier lieu la question, puis la roue, puis à être brûlé vif, et cela à
petit feu. 0 justice! 0 charité!.... Mais le papisme vous a-t-il jamais connues ?
Romeyer pouvait encore se soustraire à ces atroces supplices , au prix d'une abjuration; mais le moine qui fut envoyé pour lui faire cette ouverture , déclara en sortant de sa prison, qu'il l'avait trouvé pertinax, et qu'il était damné.
Le langage de ces gens-là était aussi barbare que leurs mœurs, aussi cruel que leurs doctrines.
Aussitôt les curés furent invités à annoncer dans toutes les paroisses environnantes, que le 16 du mois de mai aurait lieu, en public, le supplice d'un affreux luthérien ; et dans la ville de Draguignan , on fit publier, à son de trompe, que tout bon catholique eût à apporter du bois pour le bûcher.
Le lieutenant du roi, qui avait essayé de soustraire Romeyer à cette inique exécution, s'éloigna de la ville pour ne pas en être témoin.
Mais son substitut, accompagné de plusieurs juges civils et ecclésiastiques, ainsi que des consuls de la ville, se rendit dès le matin dans la prison du condamné, pour lui appliquer la question.
On étala devant lui le chevalet, les cordes, les coins, les barres de fer, en un mot , tous les instruments
de torture inventés par les successeurs de l'apôtre martyr.
— Dénonce tes complices et abjure tes erreurs, sans t'exposer à ces tourments , dit-on à Romeyer.
Je n'ai point de complices, répondit-il ; je n'ai rien à abjurer, car je ne professe que la loi du Christ. Vous l'appelez maintenant perverse et erronée ; mais au jour du jugement, Dieu la proclamera juste et sainte contre ses transgresseurs.
« Sur quoi, ditCrespin , étant mis sur la géhenne, et tiré outrageusement par les cordes , il criait sans cesse à Dieu qu'il eût pitié de lui pour l'amour de Jésus.»
— Implore donc la Vierge! lui dirent ces idolâtres. — Nous n'avons qu'un seul médiateur.... 0 Jésus! ô mon Dieu!... grâce! grâce!... et il s'évanouit.
Car la torture avait recommencé sur son refus, à telle outrance, ditle chroniqueur, qu'il fut laissé pour mort. Alors les moines et les prêtres le détachèrent de la roue, craignant qu'il n'expirât avant d'être brûlé. Les os de ses bras et de ses jambes étaient brisés, et la pointe de ses ossements déplacés sortait à travers les chairs. On lui donna quelques cordiaux pour le rappeler à la vie.
Puis il fut transporté sur le lieu du supplice, et at-
taché avec une chaîne de fer au poteau qui s'élevait au centre du bûcher.
Invoque la Vierge et les saints! lui dit encore un moine. Le pauvre mercier de Villar d'Arènes fit de la tète un signe négatif.
Alors les bourreaux mirent le feu au bûcher. Comme il était composé en grande partie de branches et de buissons , la flamme s'éleva d'abord avec rapidité , puis le brasier s'affaissa sur lui-même , de sorte que le martyr demeura suspendu au poteau au-dessus du foyer dévorant. Ses membres inférieurs se racornirent, ses entrailles coulaient , son pauvre corps était déjà à moitié brûlé par le bas , que l'on voyait encore ses lèvres s'agiter sans qu'il en sortit aucun son , mais attestant de la part du martyr une dernière invocation à la Divinité . un dernier appel à ce Christ qui était mort pour lui.
Ah ! sans doute que cet appel aura été entendu ! sans doute aussi qu'elle s'accomplira, cette prophétie vengeresse , suspendue depuis dix-huit siècles sur la tète de ce monstre apocalyptique, dont les péchés sont montés jusqu'au ciel, dont la bouche s'est enivrée du sang des saints et des martyrs ! Et l'on voudrait que nous eussions, pour le papisme, cette réserve d'exprès-
sions qu'on peut avoir pour le méchant dans l'espérance de sa conversion, mais non pour la méchanceté séculaire et invétérée! On juge de l'arbre par ses fruits: et si le vieux tronc qui a servi de gibet à tant de victimes, en porte de moins fatals aujourd'hui , c'est à cause de sa décrépitude ; mais rendez-lui sa force, remontez à l'origine de sa sève sanglante , et vous le retrouverez le même. Qu'il soit connu et il sera condamné !
Il y eut encore, àCabrières, trois malheureux qu'en 1 063 ou laissa mourir de faim dans une basse fosse; quarante personnes , tuées par le fer, les cordes ou le feu, dans la vallée d'Apt; quarante-six, à Lourmarin; dix-sept, à Mérindol,et vingt-deux dans la vallée d'Aiguës. Tous ces crimes furent accomplis quinze ans après les épouvantables massacres que nous avons déjà racontés.
Mais veut-on un exemple de l'opposition arrogante que l'inquisition apportait quelquefois aux volontés du souverain, et même aux édits qu'il avait signés, pour lui disputer ses victimes ?
D'après les conventions conclues à Cavour en 1 56i entre Emmanuel Philibert et les Vaudois, ces derniers ne devaient être poursuivis, en aucune manière,