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LA PESTE ET LES MOINES

De 1629 h 1643.

>ovrces et autorités: — Les mêmes qu'au chapitre III.

La science doit-elle repousser toute solidarité entre les phénomènes extraordinaires de la nature et les grandsévénementsquis'accomplissentdans le monde? On le pense aujourd'hui ; mais les peuples ne le pensaient pas autrefois, et leur imagination, attentive aux signes extérieurs, aimait à recueillir le témoignage de ces faits remarquables , à l'appui de leurs craintes ou de leurs espérances.

En 1628, la famine s'était déclarée en Piémont. L'année d'après , les pauvres habitants des vallées vaudoises, qui, n'ayant pas de moissons en propre.

avaient l'habitude d'aller dans les riches domaines du Piémont, offrir leurs services de forfaiteurs au prix de quelques émines de blé, furent privés de cette ressource par une défense expresse, que les curés firent à leurs ouailles de recevoir un seul journalier protestant. Les Vaudois réclamèrent; le duc mit à néant cette défense; mais en quelques lieux, dit Gilles, « on trouva de ces ecclésiastiques quasi enragés, qui se vantèrent de tuer de leurs propres mains ceux de la religion qui s'aviseraient de venir aux récoltes. » Odiumtheologicum ! disait le moyen-âge, qui ne connaissait encore que le papisme.

En 1629, le 23 d'août, vers les huit heures du matin, un orage formidable, ou plutôt une de ces trombes d'eau extraordinaires , qui sont comme un cataclysme, un déluge local suspendu dans les airs, s'abattit tout à coup sur les cimes du col Julian, et produisit, en quelques heures, une effrayante inondation des deux côtés de la montagne. Le village de Pral, dans la vallée de Saint-Martin, et celui de Bobi, dans la vallée de Luserne, furent au môme instant envahis par les eaux, avec tant de force, que les familles eurent à peine le temps d'abandonner les maisons les plus exposées. Le débordemeut remplit ces deux vil-

lages des rochers qu'il entraînait avec lui , plusieurs maisons furent emportées , quelques personnes périrent; mais le fléau disparut avec la rapidité qu'il avait mise à venir.

Il ne devait pas en être de même de la peste qui éclata en 1630 dans toutes les Vallées. Elle fut précédée, en septembre 1629, par un vent extraordinairement froid, qui, selon les expressions de Gilles, marchait en compagnie d'un nuage fort sec. et fit évanouir la dernière espérance de récolte que laissaient concevoir encore les magnifiques châtaigniers dont nos collines sont couvertes; puis des pluies inaccoutumées détruisirent celle des raisins. On s'attendait à une famine plus cruelle que la précédente. Les ministres vaudois se réunirent en synode le 12 de septembre, et firent en cette assemblée, dit le même historien, des actions extraordinaires en témoignage de leur fraternelle union , sans savoir qu'ils ne se retrouveraient plus ensemble en ce monde, et que de ces quinze pasteurs, deux seulement survivraient à leurs frères au bout de quelques mois.

Vers la fin de l'année on fit bâtir le couvent et l'église des Minimes à La Tour, sur l'emplacement où se trouvait la maison paternelle de Rorengo. Là près

s'élève aujourd'hui une maison d'éducation pour les jeunes filles protestantes, et plus loin le collège de la Trinité, construit en 1830, deux siècles précisément après l'érection de ce couvent, qui a depuis longtemps disparu.

En 1630, une armée française, mise par le cardinal de Richelieu sous le commandement des trois maréchaux de France, de Schomberg , de la Force et de Créqui, vint s'opposer aux projets de la Savoie sur le Montferrat. Elle descendit en Piémont par la vallée de Suze, puis rétrograda vers les vallées vaudoises.

Sur les sommations qui leur furent faites, celle de Férouse se rendit le 21, Pignerol le 23, et sa citadelle le 29. Mais les vallées de Luserne et de Saint- Martin ne s'étaient point encore rendues. Elles pressaient le duc de leur envoyer du secours, et demandaient aux chefs ennemis du temps pour capituler.

Le moine Bonaventure, dont il adéjàété question, allait alternativement vers les deux partis, disant au duc de Savoie : les Vaudois occupent de fortes positions dans les montagnes, et ne peuvent se rendre sans infidélité , tandis que les catholiques, habitant un pays ouvert, ne pourraient résister à l'armée ennemie et doivent être excusés en cas de capitulation.

Puis il dit aux Français : Los catholiques se rendront avec empressement, mais les Yaudois sont des rebelles qui vous résisteront et qui méritent toute rigueur.

Pendant ce temps, l'armée se livrait au pillage ; il y eut des conflits entre les soldats et les habitants, les uns s'efforçant de ravir les biens, les autres de les conserver. Les Yaudois envoyèrent alors des députés au maréchal de la Force qui commandait un détachement campé à Briqueras.

— Rendez-vous au roi , répondit-il , et nous vous protégerons; autrement nous vous ferons ravager, tuer, brûler et exterminer.

Déjà les troupes sardes s'étaient retirées au-delà du Pô; on n'avait aucun secours à attendre de leur part ; les Vallées se rendirent le 5 d'avril , sur la garantie que tous leurs privilèges seraient respectés, et qu'elles ne prendraient jamais les armes contre leur souverain.

« Mais elles étaient continuellement foulées , dit Gilles, par Le passage des grosses troupes de gendarmerie allantes et venantes de France en Piémont; et les chemins étaient couverts d'une fourmilière de gens qui transportaient les grandes provisions de blé

que le roi (Louis XIII ) avait fait amasser en France pour l'armée du Piémont. »

Vers la fin d'avril , le roi de France étant à Lyon avec toute sa cour, se mit en marche pour la Savoie. Le cardinal de Richelieu alla à sa rencontre ; les Yaudois lui envoyèrent une députation composée de Joseph Chanforan , Jean Berton , Joseph Gros et Jacques Ardoin, qui lui remit, dans la petite ville de Moutiers, une requête par laquelle ils demandaient la confirmation de leurs privilèges, ce qui leur fut accordé.

Le 10 de juin, les troupes du maréchal de la Force, prirent d'assaut la ville de Cavour et l'incendièrent.

Le 22 juillet, toute l'armée se dirigea sur Saluées, dont elle s'empara au commencement d'août. Après y avoir séjourné quelque temps, les troupes se remirent en marche et parvinrent le 26 octobre devant Casai. Cette ville était alo*s défendue par les Autrichiens et assiégée par les Espagnols, alliés du duc de Savoie. Enfin, au 13 de novembre, fut signé le traité de Ratisbonne qui mettait fin à cette guerre ; les vallées de Luserne et de Saint-Martin furent rendues au Piémont, mais celles de Pérouse et dePragela, ainsi que Pïgnerof, restèrent à la France. Ce ne fut qu'en sep-

tenibre 1 63 J , que l'on démolit les fortifications de Briqueras.

Mais un fléau bien plus terrible que la guerre vint, dans cette déplorable année de 1630 , enlever aux Vaudois près des deux tiers de leur population.

Les chaleurs étaient excessives ; une maladie contagieuse, la peste, qui régnait en France, avait grossi L'armée de Richelieu d'un grand nombre d'enrôlés volontaires qui fuyaient le danger. Ils l'apportèrent avec eux. Dès les premiers jours du mois de mai , cette terrible maladie se fit sentir au village des Portes, situé près de Pérouse. Puis elle parut à Saint-Germain où elle fut apportée, dit-on, par un fossoyeur, puis ensuite à Pral où elle arriva a^ec des marchandises venues de Pignerol. Bientôt elle ne tarda pas à se répandre dans toutes les Vallées.

A peine les pasteurs eurent-ils été instruits de son apparition, que selon l'usage de leur Eglise, ils se réunirent pour consulter les conseils du Seigneur et s'éclairer parla prière, la méditation, et le colloque, sur les devoirs que leur imposaient ces difficiles circonstances. Ils étaient unanimes à proposer la célébration d'un jeûne extraordinaire. « Mais ne voyant pas, dit Gilles , comment on pourrait célébrer convenable-

ment cette solennité au milieu d'un si grand tracas de gendarmerie et de provisionnaires, il fut convenu que chaque ministre ferait dans son Eglise tout ce qu'il pourrait pour disposer les fidèles à une sérieuse repentance et effective conversion.

« On avisa aussi à se pourvoir des antidotes nécessaires à la calamité, et à secourir les pauvres par des aumônes publiques. »

Cette réunion pastorale avait eu lieu à Pramol. Quelques jours après, la peste s'y manifesta en débutant par le quartier des Pelencs. On commença alors à prêcher en rase campagne à Pramol et à Saint-Germain. C'était vers la fin de mai.

Un mois après', la commune d'Angrogne, fut envahie par le fléau; et le 10 juillet moururent à la fois le pasteur de Saint-Jean , dans la vallée de Luserne , et celui de Méane, près de Pérouse.

Cependant la peste n'avait pas encore paru à La Tour. Un médecin célèbre (1) y résidait; il s'y trouvait en outre deux chirurgiens (2) et trois apothicai-

(1) Vincent Goss.

(2) Daniel Gilles, fils de l'historien, et Jean Bressour, arrière-petit-fils de Pantaléon Bressour, l'un des anciens persécuteurs des Vaudois, dont la famille avait embrassé le protestantisme.

res (!). La présence de ces hommes de l'art y attira beaucoup de monde; mais ils furent les premiers victimes du fléau qui ravageait alors Pignerol. Les personnes épargnées se hâtaient d'en sortir.

Un grand nombre d'entre elles se retirèrent à La Tour, ainsi que plusieurs des généraux français (2). Les denrées, les loyers d'appartement et les services mercenaires s'élevèrent à un prix excessif. Une charge de vin se vendait quatorze ou quinze écus.

Le chirurgien Gilles étant mort et son collègue se trouvant malade , un chirurgien français demanda cinquante pistoles d'or , pour faire à ce dernier une saignée. Le lendemain , il exigea un écu d'or, pour lui dire de la rue à travers la croisée , et sans entrer dans la maison, comment il devait se poser des ventouses. Plusieurs personnes promettaient d'avance la cession d'une de leurs propriétés pour obtenir l'assurance d'être ensevelies : car les morts encombraient les maisons , et quelques-unes furent brûlées avec les cadavres qu'elles contenaient.

(1) Thomas Dassez, Daniel Cupin et Jean î.ot.

("2) Eutre autres le fils du maréchal de la Force , le comte deServient. et le baron de Bonue.

Le 12 de juillet mourut le pasteur de Pral (1), et le 24 celui d'Angrogne (2) ; sept autres pasteurs vaudois moururent le mois suivant (3). Ceux qui survivaient se réunirent alors sur une montagne isolée au centre des trois vallées ; sur la Saumette près de la Vachère, à portée à la fois d'Angrogne, dePramol et de Prarusting. Cette réunion eut lieu le 2 d'août.

Après des larmes et des prières , les six ministres épargnés se répartirent les soins dus aux Eglises devenues vacantes. Celui de Bobi , Daniel Rozel, fut chargé de conduire le second fils de Gilles à Genève, afin qu'il y terminât ses études; mais ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, frappés tous deux avant d'avoir pu accomplir ce dessein (A).

Il ne restait plus dans les vallées vaudoises que trois pasteurs en activité et un vieux pasteur émérite. Ce dernier mourut bientôt après. Les trois derniers

(1) Jacques Bernardin, âgé de 40 ans.

(2) Barthélémy Appia; 45 ans.

(3) Jacques Gay, àRocheplate, 60 ans. Barnabas, son fils, 28 ans. Brunerol à Rora,'43 ans. Laurent Joli à Maneille, 45 ans. Joseph Chanforan, à Saint-Germain, 56 ans. Jean Yignaux (fils de Dominique) au Villar, 58 ans. David Javel, à Pinache, 50 ans. Ce dernier laissait par testament tous ses biens aux Vallées, afin d'entretenir des étudiants poui le saint ministère.

(4) Rozel mourut le 28 septembre et Samuel Gilles le 23 ; ce dernier était âgé de 19 ans.

témoins du sacerdoce de l'Eglise vaudoise tinrent une nouvelle réunion synodale sur les hauteurs d'Angrogne , avec les députés de toutes les paroisses des Vallées pour aviser aux moyens de pourvoir à leur culte. On écrivit à Constantinople afin d'en rappeler Antoine Léger, puis à Genève afin de demander le secours de quelques nouveaux ministres, et à Grenoble pour engager ceux du Dauphiné à venir aussi consoler et raffermir cette Eglise vaudoise si cruellement éprouvée.

Il ne lui restait plus qu'un seul pasteur dans chacune des trois vallées , savoir : Pierre Gilles , dans celle de Luserne, Valère Gros, dans celle de Saint- Martin, et Jean Barthélémy, dans celle de Pérouse. Mais ce dernier ayant été appelé dans la paroisse de Saint-Jean en 1631 , et de là s'étant rendu à La Tour le ±2 avril . pour conférer avec le pasteur du lieu sur des affaires d'Eglise , il prolongea cet entretien assez avant dans la soirée; puis il se retira chez lui, car il était ne à La Tour , et la maison paternelle était toujours la sienne ; mais il ne pouvait dire à son âme : Réserve-toi pour plusieurs années! car cette même nuit elle lui fut redemandée. La peste le saisit au sortir de cette conférence, et il mourut trois jours après.

Ce fléau mystérieux et terrible , dont la puissance avait faibli durant l'hiver , s'était relevé avec énergie au printemps de 1631 . Il parcourut alors les sommités d'Angrogne et de Bobi , qu'il avait épargnées jusquelà. Plus de douze mille personnes étaient mortes dans les vallées (1); à La Tour seulement, cinquante familles furent complètement éteintes. Les moissons pourrissaient dans les champs sans être récoltées, les fruits tombaient des arbres sans être recueillis.

On vit, durant les fortes chaleurs de l'été, des cavaliers choir de leurs chevaux au milieu de la route, et rester morts sur la place. « Les grands chemins , dit Gilles, étaient jonchés de tant de cadavres d'hommes et de bêtes , qu'on n'y pouvait passer sans danger. Plusieurs domaines étaient abandonnés, faute de propriétaires ou de cultivateurs. Les bourgs et les villages, qui abondaient naguère d'hommes de lettres, de marchands, d'artisans de toute espèce et de manouvriers pour toute sorte de travaux, étaient sans vie maintenant; le désert semblait y avoir passé ; les rai-

(1) Les morts , du côté des Vaudois seulement furent ainsi répartis : Dans la vallée de Luzerne 6,000. Dans celle de Saint-Martin 1,500, dans celle de Pérouse 2, -200. Sur les cotières de Prarusting et de Rocheplate 550 Total 10,250.

sins pendaient aux vignes, et les blés couvraient les champs, mais les ouvriers manquaient partout. Le salaire des gens à gages s'accrut jusqu'au quadruple. Les nourrices surtout étaient devenues si rares pour les pauvres petits enfants qui étaient nés durant ces calamités, qu'on ne savait où s'adresser pour en avoir. Leurs gages moyens, qui ne s'élevaient qu'à 12 ou 14 florins de Piémont avant la peste , ne tardèrent pas à monter jusqu'à 60 et 80. sans même que l'on eut l'assurance de pouvoir s'en procurer à ce prix. Toutes les familles étaient privées de quelques-uns de leurs membres; plusieurs d'entre elles avaient complètement disparu.

Le ministre Gilles , que nous venons de citer , avait perdu ses quatre fils aînés; et le vieux père, resté seul d'entre tous les pasteurs de la vallée , voyait ses devoirs s'augmenter avec ses douleurs ; mais Dieu lui donna la force de porter cette charge si pesante de tant de deuils accumulés, de tant d'Eglises à desservir. Il allait dans toutes les paroisses , prêchant deux fois chaque dimanche , et une fois au moins chaque jour de la semaine; visitant les malades et consolant les affliges sans craindre la mort, que tous ses collègues

avaient trouvée (1) dans l'accomplissement de cette tâche pénible et dangereuse. Il poursuivait avec courage l'œuvre de son ministère ; calme et serein , au milieu des mourants , il leur communiquait sa confiance inébranlable en celui qui frappe et qui relève, qui fait la plaie et la guérit.

« Je passais , dil-il , au milieu des pestiférés et de ces villages pleins d'épouvantement ^ui n'offraient partout que les traits de la mort ou des deuils domestiques ; » et selon la seule citation latine qu'il se soit permise dans son ouvrage à une époque où elles étaient prodiguées partout :

Ubique luctus , ubique pavor , et pluribus mortis imago.

Son dévouement infatigable se montre réellement plus grand que le danger ; aussi fut-il conservé à l'Eglise vaudoise , à travers les ravages de cette épidémie , et avec lui le monument le plus complet de l'ancienne histoire des Vaudois, qu'il nous a transmise dans ses chroniques si riches de détails sur une époque des moins connues.

(i) A l'exception seulement du pasteur de Saint-Martin nommé Valère Gros, qui passa ensuite au Villar.

Le pasteur Brunet fut le premier qui accourut de Genève au secours des Vallées ; il vint en décembre 1630. six mois avant que la peste eût cessé. D'autres ministres de l'Evangile le suivirent plus tard ; et quoique la langue italienne eût été usitée jusque-là dans les prédications et les enseignements vaudois , on dut alors lui substituer l'usage de la langue française , dans laquelle Gilles transporta plus tard son ouvrage qui avait été commencé en italien. De cette époque aussi datent les rapports réguliers que l'église vaudoise a depuis lors entretenus avec l'église de Genève.

Les fonctions les plus urgentes que ces nouveaux pasteurs eurent d'abord à accomplir dans les Vallées, furent relatives à la réorganisation de leurs églises , si cruellement décimées. « Ce fut une chose émerveillante, dit Gilles, et non encore vue ni ouïe en ces contrées , que la grande multitude de mariages qui se firent dans ce temps-là. »

« En la plupart des lieux la peste avait privé les familles de leurs enfants ; ravi aux enfants les auteurs de leurs jours , le mari à sa femme , ou la femme à son mari ; tellement que tout étant rempli de désolation, chacun prit parti de s'accompagner d'une sœur ou d'un frère , pour redresser les maisons

déchéantes et ruinées. » Mais ces mariages n'étaient que le dernier acte des funérailles ; et l'invocation des grâces divines y tint bien plus que de place le bruit des divertissements et des plaisirs mondains.

On avait eu à subir presque simultanément trois fléaux désastreux : la famine , la peste et la guerre ; mais les deux premiers avaient disparu , et le dernier s'évanouit enfin, sous le règne de Victor-Amédée Ier, qui s'était retiré à Queyrasque pour éviter la contagion. Il signa dans cette ville , le 6 avril 1631 , un traité de paix , par lequel il rentrait en possession de tous ses Etats , et acquérait quelques villes dans le Montferrat en compensation de Pignerol et de la vallée de Pérouse qui restaient à la France.

A peine fut-il paisible possesseur du trône , qu'il s'occupa d'illustrer son règne par des bienfaits plus que par des victoires. Il releva l'université de Turin, pour laquelle il fit construire le palais qu'elle occupe maintenant , et y attira des savants étrangers pour y faire fleurir les lettres et les sciences.

Mais avant de se rendre à Turin il avait séjourné pendant quelque temps à Montcallier où le clergé catholique chercha à lui inspirer des sentiments hostiles aux Vaudois. Ces derniers en ayant été avertis

lui envoyèrent une députation (1) chargée de lui apporter l'hommage de leur fidélité et l'expression de leurs vœux. Le comte de Verrue se chargea de les représenter auprès du souverain ; mais plus tard les députés vaudois, ayant pu aborder eux-mêmes le duc de Savoie dans la ville de Carignan et lui exposer l'objet de leur mission, il les accueillit avec bonté et leur dit en les congédiant : Soyez-moi fidèles sujets et je vous serai bon prince.

Mais le prieur de Luserne (Rorengo) et le supérieur du couvent de La Tour (Fra Paolo) ayant été instruits de ce bon accueil, cherchèrent à frapper dans leur germe les espérances qu'il faisait concevoir pour le repos des Vallées; ils accusèrent leurs habitants d'une foule de délits et de contraventions. Le préfet de la province , nommé Rezan , se rendit à La Tour pour en informer. Une assemblée s'y tint à cet effet le 14 d'août 1630 , et la fausseté de ces inculpations fut reconnue.

Que fit alors le digne prieur? Il se rendit auprès du pasteur de La Tour, Gilles, dont les intéressantes chro-

(1) Elle était composée de MM. Jean Geymet, pour la vallée de Luserne ; François La'jrens, pour celle de Saint-Martin ; et Jean Meynier, pour celles de Pérouse, Méaneet Pragela.

niques ont conservé le souvenir de cette conférence.

— Il m'est venu une excellente idée, lui dit-il. Ce — serait aussi heureux que rare, dut penser le pasteur.

— Pourquoi les protestants et les catholiques s'opiniâtreraient-ils dans leurs prétentions respectives ajouta le jésuite. Si nous cédions quelque chose chacun de notre côté, tout n'en irait que mieux, et je me ferais fort de l'assentiment de l'Eglise romaine.

— Je suis loin de contester l'autorité qu'elle peut vous avoir déléguée à cet effet , répondit le pasteur, mais j'en ai heaucoup moins de la part de nos églises, et je vous déclare d'avance que je ne pourrais accepter en leur nom aucun engagement qui les concernât sans qu'elles eussent été préalablement consultées. Voyons toutefois ce que vous me proposez?

Voici, répondit Rorengo : Si les Vaudois consentent à la libre habitation des moines parmi eux, je garantis que nous vous laisserons en paix.

C'est-à-dire que, pour consentir à ne pas nous faire du mal, vous demandez que nous vous mettions à même de pouvoir nous en faire.

On comprend aisément que le prieur fut éconduit.

Les Vaudois cependant avaient demandé à Victor - Amédée Ier la ratification de leurs privilèges, et ils

envoyèrent à cette époque des députés à Turin pour en presser l'expédition.

Ces députés furent reçus par le prince le 8 de septembre 163-2. et apprirent de sa bouche qu'un ministre d'Etat se rendrait aux Vallées pour se renseigner exactement sur les contraventions qu'on leur reprochait, ainsi que pour prendre connaissance des griefs qu'ils élevaient eux-mêmes.

Peu de temps après arriva en effet le collatéral Sillan qui, accompagné de Rorengo, parcourut toute les Vallées, en recueillant les observations des Vaudois, et les dénonciations qui leur étaient contraires.

On ignore le rapport qu'il en fit au souverain; mais l'année d'après, un nouveau commissaire fut envoyé de sa part dans les mêmes lieux. C'était un maître des requêtes , nommé Christophe Fauzon ; il arriva à La Tour le ode mai 1633, et il convoqua une réunion des délégués vaudois pour le 9 du même mois. Lorsqu'ils furent réunis, il leur dit qu'on les accusait de s'être récemment établis à Luserne et àBubiane. Les Vaudois prouvèrent qu'ils y avaient existé de temps immémorial. Puis il prétendit que plusieurs d'entre eux s'étaient engagés à une abjuration et n'avaient pas tenu parole.

— Parce qu'elle leur a été arrachée par la violence, répondirent ceux-ci. — La preuve , demanda-t-il? — Si elle avait été volontaire , qui les empêchait de l'accomplir ?

— Mais vous avez des maîtres d'école qui enseignent l'hérésie?

— Prouvez que notre foi est une hérésie, et nous y renonçons; mais s'ils n'enseignent que notre foi, respectez la liberté de conscience, qui nous a été garantie par l'écrit de 1561 .

— N'insistons pas là-dessus, car Son Altesse veut vous envoyer de meilleurs directeurs.

— Qui donc?

— Des pères doctes et modestes.

— Eh quoi ! s'écria le député de Bobi (1), voudraiton nous faire envoyer nos enfants à l'école des moines? J'aimerais mieux que les miens périssent sur un bûcher que de vouer leur âme à la perdition !

Le référendaire Fauzon contesta ensuite aux Vaudois de Saint-Jean le droit de se servir d'une cloche pour appeler les fidèles à leur culte.

Cet usage n'a pas de date , répondit le délégué de Saint-Jean, et les confirmations successives de nos libertés l'ont implicitement sanctionné.

(1) Pierre Paravin.

Fauzon se rejeta alors sur d'autres inculpations, dont il netait du reste que l'écho sans initiative et sans autorité.

C'est alors qu'éclatèrent unanimement des plaintes trop longtemps contenues.

Quoi ! vous laissez en paix les charlatans qui trompent la crédulité publique. Vous laissez en paix les Juifs qui blasphèment le nom du Rédempteur, vous laissez en paix les vagabonds qui exploitent les grandes routes , et nous qui sommes des chrétiens évangéliques tranquilles et laborieux, nous qui n'avons d'autre application que celle de vivre en la crainte de Dieu et en charité fraternelle avec tous les hommes, vous ne cessez de nous poursuivre, de nous harceler, d exciter à nos trousses des meutes de moines enragés à mal faire-, car, pour ces fanatiques, trahisons fourberies, emprisonnements et vol ne sont que pain béni contre nous !

A l'appui de ces griefs malheureusement trop fondés furent citées une foule de circonstances dont personne ne démentit l'exactitude.

Le commissaire se radoucit alors et promit de faire

cesser de pareils abus; après quoi il leva la séance à la

htàte et quitta les Vallées sans prendre aucune conclu-

sion. Mais les influences cachées sous lesquelles il avait d'abord agi, se remirent à l'œuvre pour le circonvenir.

Aussi Fauzon revint-il à La Tour peu de jours après, afin d'obliger les Vaudois à fournir par écrit la preuve de droit, constatant leurs titres à célébrer le culte protestant, dans chacune de leurs paroisses en particulier. On redoutait quelque piège au milieu de ces perpétuelles dilations ; cependant on lui fournit la pièce demandée, le 29 de juin 1633,

Cet écrit demeura sans réponse, et les choses en restèrent là.

Mais les moines n'en mirent que plus d'activité dans leurs attaques contre le protestantisme , et c'est alors que parurent les écrits polémiques de Rorengo et de Belvédère , pour la réfutation desquels Gilles suspendit momentanément ses travaux historiques. Il repondit à ces écrits par un ouvrage intitulé : Considérations sur les lettres apostoliques des sieurs Marc- Aurélie Rorengo, prieur de Luserne, et Théodore Belvédère, préfet des moines, publié en 1635.

Cet ouvrage, dont on essaya de faire la réfutation à Turin, fut suivi d'un autre plus considérable encore que l'infatigable pasteur de La Tour publia l'année d'après, sous le titre de Torre eoangelica.

Ces deux volumes avaient dù leur origine, et donnèrent naissance , à de nombreux écrits polémiques , dont rénumération ne peut trouver place ici.

Des conférences entre les moines et les pasteurs succédèrent à ces publications.

Le pasteur de Saint-Jean, Antoine Léger , revenu en 1637 de son voyage à Constantinople, y déploya tant de talent que l'un de ses adversaires n'ayant pu le vaincre dans la discussion , résolut de s'emparer de lui de vive force. 11 se mit pour cela à la tète d'une troupe de gens armés auxquels il avait dit : « Il faut que j'aie ce ministre mort ou vif! » Les Yaudois accoururent à la défense de leur pasteur. Ils empêchèrent le moine Simond d'exécuter son dessein ; mais, par suite de ces conflits et des vexations continuelles qu'on lui suscita, Antoine Léger quitta les Vallées en 1643. et alla à Genève où il finit ses jours.

C'est à cette époque aussi que s'arrêtent les intéressantes chroniques de Gilles que nous avons si souvent citées dans ces derniers chapitres.

Historien riche et précis dans les faits, sobre et grave dans ses appréciations, abondant et naïf dans son style, on ne peut lui reprocher que d'être quelquefois diffus et négligé. Le naturel plein d'abon-

dance avec lequel il raconte les choses reçoit un nouveau prix de la réserve et de l'exactitude qui président habituellement à ses narrations.

Comme auteur polémiste, il a les défauts des écrivains de son temps ; mais il en conserve les qualités et joint à une solide érudition les avantages d'un jugement très suret d'une raillerie quelquefois assez vive. Son argumentation parait lâche au premier abord, par suite des longs développements qu'il donne à ses pensées, mais elle est d'une logique très serré? par l'enchaînement de ces pensées elles-mêmes et de leurs déductions.

Gilles fut en outre, pendant plus de dix ans, secrétaire de la Table ou modérateur des Eglises vaudoises, et il compléta, en 1601, la discipline ecclésiastique qui avait été dressée en 1564.

Ces nombreux travaux, accomplis au milieu des fonctions multipliées de son ministère, attestent à la fois son zèle et son activité.

Ce n'est pas sans regret que nous quittons ici ce guide précieux, dont le souvenir est devenn cher à tous ceux qui se sont occupés de l'histoire des Vaudois.

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