CHAPITRE Vit LA PROPAGANDE
De 1637 à 1655.)
S«mtbœs kt ACTOBirés. — Les de:n derniers chapitres de Gilles, et les chap. V TI. VII et X de la deuxième partie de Léger. — Beiaiime alV • " ,:<;.'■:,:. ;.i i', '.m, i C: -i.,re ; : le Propagaa là file <i* t Imgki de nie une calii di Piemomte, alP A. JL 4i Saroya soggette... ial Y. F. Teodoro Bel céder? . Tonna ^sansdate;. Un petit tq[. de "323 p. Le rentable nom de ce moine était Antoine Lazzvri. Gilles ref'ite s^s » ivraies dans s->n chap. LSI-, Oa Ici repondit par l'opuscule ict tj:e : Rirpostn -il '.ibro de'. Si}. Giliio, titolato Torre ETangeltea.— Cet opuscule était auay, devise à la Propagande.) — J-ymrmml éet emtrmu fin ont été faite* et des grâces dont Dieu a fm- «true la eompagnie de la Propagation... etc. sans date, iu-i» de 20 p. — Sommaire des ruions et fondement* aw lesquels S. X. R- s'est mise a dife-ndre v*z hfetiqn*i de U oiilee de Luseme, l'habitation hors des limites tolérée. Sansdace; mais imprime a Turin sur la fin de 1655, et publie également en italien et en latin. — Va^-Breb^ . Mémoire npologe'tifve sur les Yaméma, avec mm appendice depuis 1642 a 1655. imprime ea hollandais a Amsterdam. lc*S->. — Voir enfin les préliminaires delà plupart des ouvrages indiques en tète du chapitre suivant.
Yictor-Amédée Ier, monte sur le trône en 1630. était mort le 7 octobre 1637. Son fils aîné. François- Hyacinthe, âge a peine de cinq ans, ne lui survécut
que d'une année : et son second fils devenant . te 4
d'octobre 1638, le successeur à la couronne ducale, n'était âgé que de quatre ans et quelques mois. On lui donna le litre de Charles-Emmanuel II, et c'est sous son règne qu'eut lieu une des plus terribles persécutions qui aient ensanglanté les vallées vaudoises.
Mais on aurait tort de l'en rendre seul coupable, puisque, jusqu'à sa majorité, ce fut sa mère qui tint les rênes du gouvernement, en qualité de régente. C'était Christine de France , fille d'Henri IV et de Marie de Médicis. Elle avait hérité des dispositions hautaines et dures de sa grand'mère; de sorte que l'esprit des Médicis, plus que celui des princes de Savoie, a présidé au carnage de 1655.
De 1637 à 164-2 , Thomas et Maurice de Savoie, frères de Charles-Emmanuel, disputèrent à sa veuve La régence de ses Etats. Cette lutte de huit années fut la cause des troubles et des divisions les plus funestes en Piémont; puis, de 1642 à 1659 (époque où se conclut la paix des Pyrénées) ; la guerre continua contre les Espagnols : précédemment amenés par le cardinal Maurice et le prince Thomas, lorsqu'ils étaient prétendants à la régence. Ces étrangers, s'étant emparés des meilleures places du Piémont, refusaient de les rendre; de sorte que Christine, pour les reconqué-
rir, fut obligée, à son tour, d'appeler dans ses Etats les troupes de la France.
Du côté des Vallées , où nous avons vu les moines Franciscains réformés , ou Minimes, introduits par Rorengo, et soutenus, avec tant d'insistance, par les gouverneurs du pays, le clergé régulier continuait son œuvre souterraine, qui devait éclater plus tard en désastres retentissants.
Une aide puissante lui fut alors adjointe par la cour de Rome : ce fut la Propagande. On donnait ce nom à une société composée de clercs et de laïques, fondée à Rome , en 1622 , par Grégoire XV , sous ce titre : Congregatio de propagande/, fide.
Son institution n'avait pour but d'abord que de répandre les doctrines catholiques. Elle ne tarda pas à dominer, par son influence, le clergé séculier, qui l'avait imprudemment admise pour alliée; et plus tard elle en vint à poursuivre, avec la torche incendiaire d'une main, l'épée dans l'autre et les pieds dans le sang, l'extermination sauvage de toutes les doctrines qui n'étaient pas les siennes. Rien ne fut oublié dans son œuvre, excepté l'Evangile. — Qu'y a-t-elle gagné ? — Ce que Ton gagne toujours à la persécution : le far-
deau des crimes commis, la responsabilité du sang répandu et l'exécration de l'humanité.
Ce fut le prieur de Luserne, Marc Aurélio Roren- #o, qui introduisit, dans les vallées vaudoises, la première semence de cet arbre puissant , dont les rameaux devaient bientôt s'étendre sur tout le Piémont, et le couvrir des fruits sanglants du plus odieux fanatisme.
Un membre de la propagande romaine, déjà célèbre pai son talent de discussion , avait été envoyé tout exp ès de Rome aux Vallées, pour travailler à la conversion des Yaudois. C'était un moine prêcheur, nommé Placido Corso. Rorengo qui avait eu déjà plusieurs conférences infructueuses avec les pasteurs, se hâta d'aller à la rencontre de ce tutélaire champion, que la renommée lui annonçait comme un foudre de polémique.
Ce fut le 10 de novembre 1637 que Placido Corso arriva à La Tour. Son premier soin fut de provoquer le pasteur du lieu, Gilles l'historien, à une conférence. « Je suis venu de fort loin, lui écrivit-il , pour défendre la sainte Eglise catholique , apostolique et romaine, et m'étant ènquis, auprès de diverses personnes de votre paroisse, des motifs pour lesquels les
Yaudois s'en sont détachés, elles m'ont adressé à leur pasteur, comme à celui qui pourrait le mieux m'en instruire. »
« Quel zèle admirable, lui répondit le pasteur, que celui qui vient de si loin s'attaquer à ce qu'il ne connaît pas! Mais nous non plus, nous ne reconnaissons pas l'Eglise romaine pour être telle que vous le dites : c'est donc à vous de nous prouver d'abord qu'elle est apostolique et sainte : et le résultat de cet examen nous rendra bien plus facile de vous dire après pourquoi nous nous en sommes séparés. »
Le moine ne recula pas devant la thèse qu'on l'invitait à soutenir . et il écrivit au ministre toutes 1er raisons invoquées vulgairement en faveur de l'Eglise romaine. Gilles le réfuta. D'assez nombreuses lettres furent ainsi échangées, puis enfin Placido Corso laissa les dernières sans réponse.
Espérant être plus heureux dans une conférence de vive voix, ôîi son adversaire n'aurait pas le temps de choisir et de peser ses arguments, il chercha à gagner par un tel moyen !e terrain qu'il venait de perdre.
Antoine Léger, réc-mment arrivé de Constanti iople où il avait rempli les fonctions de chapelain d'ambassade, avail repris les modestes fonctions de pasteur
de village, dans son ancienne paroisse de Saint- Jean C'est à lui que le propagandiste s'adressa, et après divers pourparlers , il fut convenu qu'une conférence publique aurait lieu à La Tour, le 4 de décembre 1637, dans la cour d'un ancien de l'Eglise, nommé Thomas Marghet. Horengo réclama la présidence de cette réunion j et l'on déféra à ses désirs. Le jeune Scipion Bastie, du coté des protestants, et le capucin nommé frère Laurent, du côté des catholiques, furent choisis pour secrétaires.
Une des questions les plus difficiles de la théologie canonique, celle des livres apocryphes, occupa toute crltc séance.
La seconde fut fixée au 1er janvier 1838, et eut lieu à Saint-Jean, dans la cour de Daniel Blanc ; car aucun appartement n'était assez vaste pour recevoir la foule des auditeurs, et le ciel d'Italie permet quelquefois, même en hiver, de se réunir en plein air, sur le sol à peine durci, au pied des Alpes couvertes de neige.
Les moines se rendirent fort tard au lieu de la réunion. Ils s'excusèrent sur ce qu'ils avaient été retenus par leurs dévotions particulières; mais quelques assistants sourirent en se disant tout bas que c'était se montrer plus empressé de mettre lin à la conférence
que de la prolonger. La discussion .toutefois n'était pas terminée à l'entrée de la nuit; mais ce fut la dernière : car le propagandiste ne voulut plus entrer en lice avec ces ergoteurs qui, disait-il, se faisaient un pape de la Bible.
Ah ! la Bible était pour les Vaudois bien plus encore qu'un pape ! Mais le servile esclave du saintsiége ne pouvait pas aller au-delà dans sa comparaison.
L'émule qui le suivit dans l'arène de la discussion fut un minime de La Tour, nommé frère Hilarion. Il entreprit une polémique épistolaire avec le pasteur de . Bobi, François Guérin, dont il laissa également les dernières lettres sans réponse (1).
Dans la vallée de Saint-Martin, les moines du Perrier tentèrent de pareilles luttes et subirent de semblables échecs.
L'esprit de haine, ou du moins d'intolérance, si naturel aux religieux, devint de l'irritation chez ceux-ci. Ce ne fut plus par les armes de la dialectique qu'ils
(1) Guérin fut assigné pour comparaître à Turin eu lt>50; poursuivi en 1651, pour n'avoir pas comparu ; condamné par contumace, et obligé de s'expatrier.
cherchèrent à combattre les Vaudois; il y eut des assassinats et des enlèvements. Un jeune homme , le domestique d'un Anglais, nommé Maureton, fut assassiné à La Tour. Une jeune fille de Bubiane fut enlevé? par les moines qui y résidaient, et mise sous la garde d'une femme papiste. Le frère de cette jeune tille vint pour réclamer sa sœur ; celte dernière se hâta de le suivre. La garde les voit et pousse des cris; les catholiques accourent et accablent de coups le jeune homme. Alors arrive, à cheval, un prêtre qui prend la fille en croupe, et l'emmène à Turin.
Toutes les démarches faites, depuis lors, pour obtenir sa restitution, restèrent sans résultat.
Mais ce ne furent pas les seules tracasseries que le clergé suscita aux pauvres protestants. Sur ses instigations, on voulut obliger les Vaudois établis sur la rive droite du Pélis, du côté de Luserne, à ne plus demeurer que sur la rive gauche ; on voulut enfin leur défendre à tous de résider plus de trois jours de suite dans les autres villes du Piémont, où leurs affaires pouvaient les appeler. Mais ces mesures vexa toires n'eurent point de suite, grâce à de hautes infiventions. A la même époque survinrent aussi des mouvements de troupes , que les ennemis des \ au-
dois cherchaient toujours à tourner au desavantage de ces derniers.
Le -22 mars 1639, on vit arriver à Luserne. à Saint- Jean et à La Tour, un grand nombre de personnes de Bubiane et des alentours, tout en désordre et effrayées : des chariots étaient chargés de leurs meubles, des chevaux de leur linge et de leurs enfants ; elles-mêmes conduisaient leurs troupeaux , comme pour un exil. Puis se succédèrent avec rapidité messages sur messages, annonçant tous qu'un régiment de cavalerie italienne, cherchant à se loger, avançait à grands pas. Il arriva le soir à Luserne, d'où on le renvoya à Bubiane: le lendemain, il voulut entrer sur le territoire de Saint-Jean: mais les Yaudois avaient placé de fortes gardes sur tous les passages et le repoussèrent dans la plaine. Les excès qui accompagnent l'indiscipline militaire, le trouble et la confusion qui naissent autour des camps régnèrent alors, pendant quelques jours, en Piémont, sans pénétrer dans les vallées vaudoises. Ces agitations désastreuses venaient expirer aux contins du bercail évangelique. où le coulage maintenait la paix.
Il avait bien le droit de se défendre lui-même, ce
petit peuple dont les souverains se disputaient alors le trône d'un enfant.
Mais des incendies terribles infligèrent pourtant à ces contrées leur tribut de malheur.
le 6 de mars, et le 21 de novembre 1634, le feu prit aux bois de Briqueras et dépouilla les collines avoisinantes de toutes leurs futaies. Ces collines sont aujourd'hui couvertes de vignobles.
Le 11 de décembre 1639, deux incendies simultanés éclatèrent encore aux portes des Vallées : l'un entre Briquèras et Saint-Segont, l'autre entre Luserne et Lusernette. Le vent du nord-est soufflait avec impétuosité : le premier foyer s'étendit jusque sur les hauteurs de Prarusting, dévorant tout sur son passage. Celui de Lusernette entama rapidement les bois de Bubiane d'un côté, ceux de Famolasc et de Bagnols de l'autre, et poussa son océan de feu jusque sur les collines de Barges, occupant ainsi un espace de plusieurs lieues carrées.
Les habitants, épouvantés , ne pouvant lutter contre cette invasion dévorante, prenaient la fuite , ou cherchaient à isoler leurs demeures en abattant d'avance les arbres dont elles étaient entourées. Plusieurs furent obligés de se défendre contre les attein-
tes du sinistre en éteignant le feu avec le vin de leurs caves, faute d'avoir assez d'eau sous la main.
Cet épouvantable embrasement dura plusieurs jours. On voyait le front de l'incendie monter de la plaine sur les montagnes, comme une mer de feu, en laissant derrière ses vagues étincelantes, la terre dépouillée et noire, offrant par intervalle sur de larges étendues , comme d'immenses cautérisations , ou d'effrayantes plaques de gangrène.
La guerre civile désolait en outre le Piémont. Trois partis politiques s'étaient formés dans ce pays. Le brigandage s'y propageait, comme un autre incendie.
Les bannis, encore épars dans les montagnes, donnaient carrière à leurs funestes prétentions ; des meurtres fréquents signalaient leurs vengeances. Ils offraient, sur une plus petite échelle, la même conduite (pie tenaient alors les princes de Savoie à la tète de leurs armées. Un homme en lue un autre, et c'est un assassin ; un prince en tue mille, et c'est un héros.
Quand donc les meurtriers seront-ils mis dans la même balance ! Quand les peuples seront-ils las de prodiguer leur sang pour des prétentions dynastiques étrangères à leur bonheur? Ah! l'union des rois est
un complot permanent contre la liberté ; qu'est-ce donc que leurs divisions doivent être pour les peuples?
Les marquis de Luserne et d'Angrogne, ayant embrassé le parti des prétendants à la régence, maltraitaient les Vaudois, qui avaient refusé de prendre part à ces divisions intestines dont souffrait le royaume.
Un autre membre de cette famille , le comte Christophe, tenait au contraire pour la duchesse et son fils.
On craignit que les usurpateurs, soutenus par l'armée espagnole, ne vinssent mettre à feu et à sang les vallées vaudoises.
Une assemblée générale eut lieu à Saint- Jean pour aviser à ce qu'il fallait faire. Le comte s'y trouvait. Le pasteur, Antoine Léger, insista pour que les Vaudois maintinssent leur indépendance au profit du prince légitime (Charles-Emmanuel III, alors mineur, et dont ses oncles disputaient la tutelle à sa mère).
Les Vaudois mirent sur pied leurs propres milices, pourvurent au maintien de l'autorité désorganisée et à la défense de leur territoire , ouvrirent le passage des Alpes à l'armée française, queTurenne et d'Harcourt amenaient au secours de Christine, et enfin re-
mirent à cette princesse victorieuse l'une des provinces les mieux tenues de ses Etats.
Le souvenir qu'elle leur en témoigna plus tard fut loin d'être de la reconnaissance, et, comme le serpent
réchauffe, cette princesse devenue puissante Mais
alors elle était malheureuse; peut-être aussi fut-elle ensuite plus faible que cruelle.
Quoi qu'il en soit, les ennemis des Vaudois se prévalurent de leur position auprès d'elle pour l'irriter contre eux; et comme Léger avait exercé une grande influence dans le conseil de ses compatriotes, on le fit condamnera mort par contumace, sous prétexte qu'il avait élé au service des puissances étrangères sans l'autorisation de son souverain légitime. Ce service s'était borné aux fonctions pastorales, accomplies auprès de l'ambassadeur des Provinces-Unies. Mais tous les prétextes sont bons à la haine, et la haine fut satisfaite. Léger dut se retirer à Genève, où l'Académie de cette ville s'honora longtemps encore de le posséder au nombre de ses professeurs. C'était un homme d'un caractère extrêmement doux et d'un talent remarquable.
Animés par ce premier succès , les ennemis des Yaudois se montrèrent plus exigeants encore. Des
agents de la propagande romaine s'étaient établis à Turin, et leur influence s'étendit, comme un réseau invisible, sur la cour de Savoie. Le père de la duchesse, Henri IV, avait été protestant ; le fanatisme présentait cette circonstance aux yeux égarés, ou plutôt à la conscience servile de Christine, comme jetant sur son origine une tache déplorable que le zèle le plus fervent pouvait seul effacer, et l'on sait déjà en quoi consistait le zèle pour le catholicisme. Tout ce qui était nuisible aux protestants était ferveur pour lui j la Propagande fortifia ces pensées , et des vues politiques achevèrent de les faire triompher.
Voici comment. Dès la vacance du trône ducal, et du moment que la régence eut été disputée à Christine, le clergé se jeta du côté de son compétiteur, Maurice de Savoie, qui était cardinal. Christine alors, pour ramener à elle le clergé, dut rivaliser de zèle avec son beau-frère, c'est-à-dire , de concessions, d'honneurs et de puissance accordée au clergé , de restrictions, de rigueurs et d'intolérance à l'égard des Yaudois.
Un des premiers actes de son pouvoir fut d'enjoindre aux Yaudois, établis en dehors de leurs limites,
d'y rentrer dans l'espace de trois jours (1). Un mois auparavant, elle avait donné des instructions aux magistrats en faveur des capucins missionnaires, ordonnant que. sur leur dénonciation, les podestats agissent d'office contre les dénoncés j -2 >.
L'année suivante . elle renouvela ses ordres contre les extensions territoriales des Vaudois
Alors arriva un accident au château de Cavour, qui fut en partie détruit par la foudre, mais restauré par les Français. Un an après eut lieu, au synode de Saint-Germain (4). la consécration au minis- UTr du jeune Léger, qui devait être plus tard, par son courag: , aussi bien que par ses écrits, l'un des plus puissants défenseurs des Vallées. L'Eglise qu'on lui donna alors à desservir fut celle de Pral et de Roduret. Quelques mois après, la duchesse, sollicitée toujours par les propagandistes, donna plusieurs ordres au préfet de la province, nommé Kossano, pour qu'il fit interdire le culte prolestant à Saint-Jean, et
(1) Daté du 3 novembre 1637.
(2) Du 19 octobre 1637.
(3; 9 novembre 1638.
4 Le 27 septembre 1639.
fermer le temple que les Vaudois y possédaient (1). Puis elle leur renouvela la défense d'excéder leurs limites, non-seulement pour acquérir des terres au delà, mais même pour en affermer, et cela, sous peine de la vie et de la confiscation des biens.
Un délégué spécial fut envoyé de Turin pour veiller à l'observation de cet édit. C'était un docteur en droit, de Montcallier, maître des requêtes au conseil d'Etat, et fort zélé au point de vue de sa souveraine. Il se nommait Gastaldo et vint s'établir à Luserne.
Son premier soin fut de citer à comparaître devant lui tous les Vaudois qui possédaient des terres ou des établissements quelconques, en dehors des limites de plus en plus restreintes qu'on voulait leur imposer ; car, d'après un ordre ultérieur, la rive droite du Pélis elle-même leur était interdite (2).
Les personnes citées ayant refusé de comparaître, leurs biens et leurs établissements furent déclarés confisqués et dévolus au fisc (3).
(1) Ces ordres sont du 4 et du 17 avril 1640. Le temple des Vaudois »Hait alors situé au quartier des Malanots.
(•2) Cet ordre est du 23 décembre 1640. La citation de Gastaldo est du 14 janvier 1641.
(3) Par décret de Gastaldo du 29 janvier 1641.
Mais ce n'était pas assez d'opprimer les VaudoJs, il fallait encore favoriser leurs adversaires, et, dans un édit (1) fort long de la duchesse de Savoie, où il est question, à la fois, des duels, de la chasse et des impôts, il est ordonné à tous les châtelains des vallées vaudoises d'accéder gratuitement aux requêtes des capucins missionnaires . d'assister aux assemblées tenues par les Vaudois . de les surveiller et de les leur interdire en cas de besoin.
Il était en même temps défendu aux Vaudois de se réunir sans La présence des chapelains, sous peine de cinquante écus d'or pour chaque contrevenant ; et ce "singulier édit, qui renferme déjà tant de choses, assure en outre une immunité des charges publiques, pendant cinq années consécutives, à tous les protestants qui consentiraient à se catholiser.
Cette promesse n'ayant séduit personne, on la renouvela par un édit spécial, plus pressant encore que le premier (2).
Quelques-uns abjurèrent ; mais le mépris publie et
(1) Du 15 et 16 janvier 1642.
(2) Ce deuxième édit est du 6 d'avril 1642. — J'indique ces dates avec précision , parce que ces événements n'ont encore été racontes par aucun historien.
les avanies qu'ils reçurent de la part de leurs compatriotes les obligèrent bientôt à quitter les Vallées pour aller vivre ailleurs (1).
Peu de temps après se succèdent, coup sur coup, des mesures de plus en plus rigoureuses contre les Vaudois. On leur interdit de sortir de leurs limites, même pour quelques heures, sauf aux jours de foire (2) . On ordonne aux magistrats des villes environnantes de les arrêter alors sans forme de procès (3). En même temps on poursuit leurs pasteurs (A) ; on veut faire célébrer officiellement le culte catholique dans toutes les paroisses protestantes (5) ; on encourage les capucins (6), et l'on promet de nouvelles récompenses à l'apostasie (7).
En 1645, un établissement particulier est fondé, à Luserne, pour recevoir et doter les jeunes filles vaudoises, qui voudront abjurer; mais cet établissement
(1) Telle fut la famille Durand de Rora, qui alla s'établir à Bagnol. (•2) 17 février 1644.
(3) 18 septembre 1645.
(4) Les citations judiciaires relatives à Antoine Léger sont du 20 décembre 1642 et du 10 avril 1G43. Une requête des Vaudois, à son sujet, est du 12 juin. L'ordre relatif aux ministres Guérin et Lépreux est du 3 wril 1647.
(5) Cet ordre est du 13 décembre 1646.
(6) Ordres du 10 janvier, 28 avril, 8 octobre 1646, 22 juillet 1648 etc.
(7) 8 mai 164o, 8 mars 1648 etc.
rie put se soutenir. La même armée, un conseil souverain, établi en Piémont par le roi de France, prend des mesures encore plus vexatoires contre les Yaudois de Pérouse et de Pragela (1). Les catholiques et les catholisés sont comblés des faveurs de la cour (2). Un jeune ministre, nommé Louis Gaston d'Albret, qui était né à Paris et avait fait ses études à Genève, venait d'arriver aux Vallées, où il était pasteur depuis deux mois, lorsqu'il ne put résister aux sollicitations pressantes d'apostasie, dont les Yaudois étaient l'objet. Il abjura le 26 juillet 1647, reçut de grands honneurs à Turin, habita chez le nonce, et disparut ensuite du pays, emportant une gratification de 800 livres que lui avait remise la duchesse de Savoie, empressée probablement de l'éloigner de ses Etats, aussi bien que de le retirer du protestantisme ; car elle aussi était une d'Albret : ce nom étant patronymique aux aïeux d'Henri IV.
Les anciens privilèges des Vaudois furent cependant ratifiés, à cette époque, plus fréquemment que
(1) Edit du 17 juillet 1645.
(2) Pour les faveurs générales : exemption de charges, d'impôts etc.. 10 septembre 1645, 9 et 12 octobre 1647, 4 novembre 1648.
jamais (1); car lesVaudois croyaient leur donner plus de force par ces confirmations. Pour la cour ce n'était rien accorder, et pour eux rien obtenir; au contraire c'était se dépouiller; car les droits de sceau, d'expédition et d'enregistrement leur imposaient de coûteux sacrifices à chaque nouvelle confirmation . Mais Rome leur enviait encore cette impuissante sauvegarde, et Innocent X annula, par un décret pontifical, daté du 19 août 1649, les dernières faveurs que ces pauvres gens avaient obtenues de leurs souverains.
L'influence des propagandistes n'en prit que plus de force, et bientôt tous ces privilèges, si dérisoirement garantis, furent arbitrairement suspendus par l'édit du 20 février 1650 (2).
Cette suspension devait durer jusqu'à ce que les Yaudois eussent démoli les onze temples qu'ils possédaient en dehors des limites, renvoyé leurs pasteurs
(1) Un édit du -26 février 1635, entériné le 19 septembre, confirme les privilèges de 1585; il coûta |aux Vaudois 15,198 livres. Autres confirmations du 8 mai 164:5, du 17 juillet 1648, 30 juin 1649 etc.
(2) Cet édit fut rendu sur un rapport ou -parère du ministre de la justice Gambarana , dont les considérants sont assez curieux. Perché, y est-il dit, detti heretici... sono desobedientissimi , e continua mente intravengono nlli ordini di Y .1. /?., c aile loro proprie concèssioni... etc., etc.
d'origine étrangère (I), fermé les nombreuses écoles tenues par eux ailleurs que dans leur territoire, te consenti à la célébration universelle du culte catholique dans toutes les Vallées.
Ces rigueurs étaient dues aux intrigues croissantes des capucins et de la Propagande.
Les Vaudois dressèrent requête sur requête, et par ces moyens dilatoires ne firent que maintenir pendantes toutes les difficultés.
Les moines, toutefois, érigeaient des chapelles dans
les Vallées, malgré le déplaisir visible et quelquefois L'opposition formelle des habitants : il fallut un édit du souverain pour obliger ceux de Maeel à laisser construire l'église de la Salsa (2).
Mais les prétentions et les instances du clergé devenaient de plus en plus exigeantes , et les requêtes des Vaudois ayant été rejetées, des instructions furent données à Gastaldo, le 15 mai 1050, pour qu'il restreignit les limites des Vaudois en dessus de Saint-Jean et de La Tour : ordonnant à tous ceux qui étaient éta-
(i) Le pasteur DaDiel Roche avait déjà été rappelé des Vallées à Genève, où il entra dans l'académie de cette ville en qualité de professeur. La lettre de rappel est du -23 nars 1648.
(8) Édit du 28 janvier 1649.
Mis dans ces communes, ainsi que dans celles deLusernelte, Bubiane, Fenil et Saint-Segont, de s'en retirer dans l'espace de trois jours, sous peine de la vie; avec obligation pour eux de vendre leurs biens dans l'espace de quinze jours, sous peine de les voir confisquer. Les communes toutes protestantes de Bobi, Villar, Angrogne et Kora, furent chargées d'entretenir, à leurs frais, une station de capucins missionnaires au sein de chacune d'elles; et en même temps qu'on cherchait à augmenter ainsi , par tous les moyen* possibles, le nombre des catholiques, on défendait à tout protestant étranger de venir s'établir aux Vallées, sous peine de la vie et d'une amende de mille cens d'or pour la commune qui l'aurait reçu.
Chargé de faire exécuter des dispositions si dra- ( 'onienne; ... ou plutôt (ce qui caractérise bien mieux leur cruelle injustice et leur sauvage brutalité) des dispositions si profondément catholiques , Gastaldo, malgré le peu de sympathies qu'il avait jusquelà témoigné aux Yaudois, mit, il faut le dire, les pius grands ménagements dans l'application de cette ordonnance, qui fut entre ses mains plutôt comminaoire que répressive.
Depuis longtemps les délais fixés étaient écoulés
sans que les malheureux frappés par elle s'y fussent conformés, et Gastaldo fermait les yeux. Il appuya luimême, auprès du souverain, les requêtes qui furent dressées par les intéressés, qu'en attendant il ne poursuivait pas ; et bientôt de nouvelles confirmations des anciens privilèges leur furent accordées, le 12 janvier et le A juin 1 053. ftînsi la barbare ordonnance du 15 niai 1650 demeura sans exécution.
Mais dans l'intervalle la Propagande avait pris un développement inattendu par suite du jubilé, qui amena à Rome, en 1530, le riche tribut des superstitions de toute l'Europe; une sorte d'enthousiasme populaire s'éleva pour cette œuvre dont l'accès était ouvert à tous les catholiques de quelque ordre qu'ils fussent ; il suffisait d'y entrer pour obtenir indulgence plénière: de grands personnages y figuraient; les princes et les artisans pouvaient s'y rencontrer ; les indulgences n'étaient inutiles à personne, ou du moins il n'y avai* personne qui n'eût besoin de quelque pardon : cette institution de la Propagande se répandit donc avec rapidité, non-seulement en Italie, mais encore en France.
Elle eut des conseils spéciaux dans presque toutes les villes de ces contrées; et c'est alors qu'à son titre
de congrégation pour la propagation de la foi, elle ajouta, en Piémont du moins, ces mots complémentaires : et pour l'extirpation de V hérésie (1).
Ces conseils étaient, comme nous l'avons dit, composés indifféremment, ou plutôt avec une perfide habileté, de personnes appartenant à la vie civile et à la vie religieuse : si toutefois on peut donner le nom de vie religieuse au fanatisme grossier qui se débat entre la corruption et la cruauté. C'est pourtant là ce que Rome appelait du zèle ! Si tel n'est pas le langage de l'Antechrit, où donc faut-il s'attendre à le trouver?
Comme il y avait indulgence plénière pour les propagandisles, les femmes aussi en voulurent leur part.
Elles formèrent un conseil spécial : et dès lors la Propagande fut composée de deux conseils, l'un d'hommes et l'autre de femmes. Cette institution s'établit, à Turin, sous la haute faveur d'une ordonnance royale (w2). L'archevêque de cette ville et le marquis de Saint-Thomas, ministre de la couronne, étaient les présidents du premier d'entre les deux conseils. La marquise dePianesse présidait le second.
(i) Congregatio de propagandà fide et extirpandis hereticis. [2, Cette ordonnance est citée dans l'edit du -il niai 1650.
Elle avait eu une jeunesse dissipée et cherchait à expier ses fautes passées par la recrudescence de son zèle actuel. Ame passionnée et facile à se laisser emrainer, peut-être noble et généreuse. .. il fut aisé à ses directeurs spirituels de l'égarer au nom de ses devoirs.
<>n impose davantage au vulgaire, en lui commandant au nom de la vérité, qu'en lui prouvant la vérité. C'est le secret de la puissance du papisme.
Tous les moyens étaient mis en œuvre, par les propagandistes, pour arriver au but de leur société ; et puisque nous entrons maintenant dans le chapitre historique de Léger, empruntons à cet historien quelques détails sur les opérations de ce conseil , présidé par la marquise de Pianesse (1).
« Ces dames se partagent les villes par quartiers, et chacune, dit-il, fait la visite de son quartier deux fois par semaine : subornant les simples tilles, servantes et enfants, par leurs amadouements et belles promesses , et procurant de mauvaises affaires à ceux qui ne leur veulent pas prêter l'oreille.
«Elles ont leurs espions partout , qui les informent
I) Léger, partie II. chap. VI.
de toutes les maisons de la religion où il y a quelque mauvais ménage ; et c'est alors qu'elles profitent de l'occasion pour souffler, tant qu'elles peuvent , le feu de la division , pour séparer le mari d'avec sa femme, la femme d'avec son mari , l'enfant d'avec ses père et mère, etc.; leur promettant, et donnant, en effet, de grands avantages s'ils s'engagent d'aller à la messe.
« Souvent elles les poussent à plaider les uns contre les autres, et une fois qu'elles les tiennent par cette anse , ils n'en sont jamais quittes qu'ils ne soient révoltés ou ruinés.
« Elles savent le marchand qui a mal fait ses affaires , le gentilhomme qui a joué ou gaspillé son bien , et , en général , toutes les familles qui tombent dans la disette... Et pour les séduire avec leur dabo tibi, jamais ces dames ne manquent d'aller proposer la révolte (apostasie) à ces personnes presque désespérées.
« Il n'est pas jusqu'aux prisons où elles ne se fourrent pour retirer les criminels qui se donnent à elles. Et comme elles emploient de grandes sommes d'argent à faire jouer toutes ces machines et à payer les Ames qui se vendent pour un pain , elles font des col-
lectes régulières , et ne manquent pas de voir toutes les bonnes familles , boutiques et cabarets . académies de jeux, etc., demandant l'aumône pour l'extirpation de l'hérésie.
« Et si quelque personne de condition arrive dans une hôtellerie , elles se hâtent d'aller lui faire civilité avec la bourse vide à la main.
« Enfin , elles s'assemblent en la plupart des villes, deux fois par semaine , pour rendre compte de ce qu'elles ont fait, et prendre leurs mesures sur ce qu'elles veulent faire. S'il arrive qu'elles aient besoin du bras séculier ou de quelque ordre du parlement, il est rare qu'elles ne parviennent pas à l'obtenir.
« Le conseil des moindres villes se rapporte à celui des métropolitaines: ces derniers à celui de la capitale, et ceux des capitales à celui de Rome, où est la grande araignée qui tient les fils de toute cette toile (i). »
Tel est le secret de la force qu'avait si rapidement acquise cette immense organisation, par l'activité multipliée et partout répandue des agents innombrables qui lui servaient d'instruments dévoués.
La marquise de Pianesse elle-même, ajoute Léger,
l) Léger. P. II, p. 7i.
si grande dame qu elle était, et sans contredit la première de la cour, a pris la peine , tant qu'elle a vécu> d'aller elle-même plusieurs fois la semaine faire les collectes susmentionnées, par la ville , même dans es auberges (1).
Pourrait-on désirer plus de dévouement et d'abnégation pour une œuvre de charité chrétienne? Ah ! rendons justice à nos persécuteurs! c'était la charité qu'ils croyaient servir; mais exécrons le détestable papisme qui altérait ainsi l'idée de la charité , qui changeait en poisons infernaux les plus célestes parfums des nobles âmes !
Et ce n'était pas les seules œuvres de ce genre auxquelles ces âmes généreuses étaient conviées par leur Eglise de perdition , et auxquelles on les voyait concourir parfois avec un désintéressement bien digne d'une meilleure cause.
Tous les enfants vaudois que l'on pouvait arracher à la maison paternelle et enlever à leurs parents, étaient considérés comme d'innocentes victimes sauvées de l'hérésie , c'est-à-dire arrachées aux griftés de Satan, soustraites à la perdition éternelle. On ne
(I) Léger, p. II. p. 74.
craignait pas de faire les plus grands sacrifices , de braver même la vindicte des lois et la vengeance des hommes, pour s'en emparer. Ces enfants étaient ensuite placés dans de riches maisons catholiques , qui se chargeaient de leur entretien , ou dans les couvents, qui se chargeaient de les faire mourir lentement au monde, à la patrie, aux pures affections du cœur et à la foi biblique.
Mais combien d'angoisses et de désordres jetés dans les familles ! Ainsi l'abominable puissance de corruption , déposée dans le sein du catholicisme , transformait la générosité naturelle du cœur de ses adhérents en odieuses déloyautés et en barbares tromperies , comme il avait transformé la doctrine chrétienne en misérables superstitions.
La loi naturelle n'était pas plus respectée par lui que la loi révélée ; c'est qu'elles ont une même source, une source divine, et qu'il est dans la nature de l'antechrist de s'opposer à tout ce qui vient de Dieu.
C'était cependant sous les apparences les plus bienfaisantes et peut-être les plus sincères qu'il faisait agir quelquefois les instruments d'apostasie , dont la servilité inflexible et cruelle n'était peut-être aussi
que la transformation catholique d'un véritable dé-
vouement. Ainsi, par le concours de plusieurs personnes riches et de diverses fondations, on ouvrit dans toutes les vallées (à Luserne , à Pignerol et au Percer), des établissements de prêts sur gages, que l'on nommait alors des Lombards, et que l'on nomme aujourd'hui des Monts-de-Piété.
Les Vallées étaient épuisées par des cantonnements successifs de divers corps de troupes depuis 1653 (1).
La famine augmentait le prix des denrées , et la misère leur rareté. Les établissements dont nous parlons eurent des approvisionnements de blé, de linge, d'étoffes diverses et de numéraire , ils mirent ces ressources à la disposition des malheureux Vaudois. Lorsque l'un d'eux avait engagé ses derniers meubles, pour prolonger sa vie, on lui offrait de les lui rendre sans nulle restitution de sa part, à condition qu'il engagerait son âme dans le papisme; ou bien on le menaçait de la prison, s'il ne remboursait pas les avances reçues, et on lui offrait ensuite de l'en délivrer, d'anéantir sa créance et même de lui fournir de nouveaux secours, s'il voulait abjurer.
(1) Le Piémont était alors allié de la France, et ouvrait, aux troupes de Louis XIV, le passage de son territoire, pour aller secourir le duc de Modène, où elles furent conduites par le prince Thomas, oncle du duc de
Savoie.
Ces moyens entraînèrent plusieurs personnes, mais on ne les trouva pas encore assez actifs.
La marquise de Pianesse venait de mourir. N'espérant plus rien de ce monde, elle se souvint de son mari, qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps; elle le fit venir et lui dit : « Je crois avoir beaucoup à expier, et peut-être envers vous. Mon àme est en danger; aidez-moi et travaillez à la conversion des Yaudois. Le mari promit ; c'était un brave militaire, et il travailla en effet , par des moyens militaires , mettant tout à feu et à sang (1). »
Il avait un motif de plus d'obéir , c'est que sa femme ne lui laissait les sommes considérables dont elle pouvait disposer qu'à cette condition.
Les jésuites présidèrent à ce pacte de l'agonie et de l'extermination, inspiré par la Propagande.
Alors ils ne se préoccupèrent plus que de faire naître une occasion , un prétexte , un motif de violences. Les moines devinrent plus arrogants que jamais, et les jésuites semèrent parmi les Yaudois des agents provocateurs qui devaient les exciter à quelque coup de main.
(i) Extrait du cours d'histoire de M. Michelet, imprimé dans le supplément du journal U Siècle, numéro du 8 mai 1843.
Léger rapporte que la femme du pasteur Monget, au Villar, prit une part active à l'incendie qui consuma, dans ce lieu, la demeure des moines; mais ce fait n'est pas prouvé. L'habitation des moines fut en effet détruite par le feu, ou par la main des Vaudois, non-seulement au Villar, mais à Bobi, à Angrogne et à Rora, sans que ces attentats eussent pu être invoqués contre ceux qui s'en étaient rendus coupables, pour motiver , si ce n'est pour justifier, les violences de 1655; car le dernier de ces faits (l'incendie du couvent du Villar) eut lieu en 4653; et l'année suivante, ainsi qu'en 1653 , les Vaudois obtinrent encore la confirmation de tous leurs privilèges, après avoir restitué aux moines la maison incendiée (1).
(1) Ces confirmations sont du 12 janvier 1653 (avant l'incendie du Villar), et du 4 juin 1653 (après cet événement), ainsi que du 8 décembre 1654. (Cette dernière pièce n'est relative qu'à des privilèges civils.) — Dans le très grand nombre de pièces relatives aux événements de 1655 j qui sont passées sous mes yeux, je n'ai trouvé nulle part, au nombre des griefs reprochés aux Yaudois, le fait de cet inceudie, qui était alors une affaire vidée et réparée. Monget lui-même fut banni du pays. Daus les rapports adressés au gouvernement, sur la fin de 1654, au sujet des Vaudois, on articule ces deux griefs :
lo Que des jeunes gens de Prarusting, en revenant d'une noce, auraient abattu, en se jouant, un piloun déjà ruiné. (On nomme ainsi des espèces de piliers isolés qui ne supportent rien, mais dans lesquels est pratiquée une petite niche où l'on place, soit une statue, soit une peinture de la Vierge, tenant dans ses bras l'enfant Jésus. — Cette figure se nomme la Madone.)
Ce fait, auquel Léger donne trop d'importance par suite du rôle de modérateur qu'il y a joué , était donc tout à fait hors de cause en 1655.
Des prétextes plus graves, mais aussi moins fondés, furent alors mis en avant. Le curé de Fenil avait été assassiné. L'assassin fut saisi après un autre crime.
On lui promit sa grâce à condition qu'il confesserait hautement n'avoir tué le prêtre qu'à l'instigation des Yaudois, et en particulier de Léger, alors pasteur à Saint -Jean. Berru (c'est le nom de l'assassin) n'ayant pas reculé devant un crime qui entraînait la peine capitale, ne devait pas reculer devant un mensonge qui lui sauvait la vie.
Et c'est sur la dénonciation de cet homme, coupable de trois meurtres avoués, que le pasteur de Saint- Jean, à son insu, sans interrogatoire ni confrontation, sans instruction judiciaire, sans même avoir été cité, est condamné à mort , comme instigateur de l'un de ces assassinats, tandis que l'assassin est mis en liberté.
2o Les Vaudois de La Tour sont accusés d'avoir excité un âne, pour le lâcher ensuite, à travers les rangs d'une procession catholique. — Leur justification porte que cet âne qui était attaché devant une boutique, fut effrayé par les chants , le bruit , l'aspect et les bannières de la processioa elle-même, qu'il rompit son licou et s'échappa tout seul.
Ah ! l'on doit comprendre les sentiments d'indignation qui ont passé dans les écrits de Léger, et ne pas s'étonner si le cœur du persécuté fait parfois trembler la plume de l'historien.
Pour que la haine en ait été réduite à des accusations pareilles , pour que la magistrature les ait accueillies, il fallait assurément bien des préventions d'un côté et une vie bien irrépréhensible de l'autre. Mais l'inanité du prétexte montre l'aveuglement de la haine; d'autres machinations montrèrent son habileté.
Louis XIV avait envoyé des troupes au secours du duc de Modène en 1654, et Ton résolut de profiter de leur retour et de leur passage en Piémont, vers la fin de l'année, pour les cantonner dans les vallées vaudoises et s'en servir au besoin. Un épouvantable succès couronna cette fois les intrigues cléricales , et un stigmate ineffaçable en serait resté sur la face du catholicisme, comme la marque de Gain sur le front du premier fratricide, si les pages sanglantes abondaient moins dans l'histoire de cette religion.