LES MASSACRES DE
(Samedi 24 d'avril, veille du jour de Pâques!.
■ Sources et autorités. — Les ouvrages qui suivent étant très nombreux, je crois utile d'en faire deux sections.
1° Ouvrages écrits dans un sens favorable aux Yaudois. — Légbr. C'est le plus important. Son ouvrage tout entier se rapporte à cette époque de l'histoire des Vaudois. Léger est riche en documents ; mais, témoin et victime des événements qu'il relate, il en a parlé quelquefois en écrivain passionné. Il a été réimprimé à Lyon, en 1699; un vol. in-fol., et traduit en allemand , Breslau, 1750, in-4o. — Léger a lui-même reproduit en grande partie Morlaxd, The history of the evangelicnl churches of Ihe WtUteifê of Piémont... etc. in-fol. (imprimé à Londres en 1658; tandis que Léger, n'a été imprimé à Leyde qu'en 1669 ; deux vol. in-fol. ordin. reliés en un.) — Relation véritable de ce qui s'est passé dans les persécutions et massacres faits, cette année, aux Eglises réformées de Piémont etc.. sans lieu d'impression : M.DC.LV in-4<\ de 84 p. — A la p. 55, commence un nouvel opuscule, intitulé : Suite de la relation contenant une succincte réfutation de l'invetlice du marquis de Pianesse etc .. — On trouve le même ouvrage imprime à Genève, avec cette indication : Jouxte la copie imprimée à Turin, M.DC.LV. Il a ete reproduit avec quelques modifications sous différents titres : — Récit véritable de ce qui est arrivé depuis peu, aux vallée* de Piémont sans date, ni lieu d'impression) ; in-8o de 47 p. — Discours sur les ca-
lamités des fidèles de Piémont; id. in-8o de 20 p. — Lettre des fidèles des vallées de Piémont , à MM. les Etats-généraux etc. in-8o de 15 p. (Datée de Pinache, en val Pérouse (alors terres de France) le 27 juillet 1655). — Lettre des protestants des vallées de Pérouse à Mylord protecteur d'Angleterre, avec un cantique sur les actes funestes de leur massacre et de leur paix; in-8o, deux opuscules, chacun de 8 p. — Relation véritable de Piedmont, de ce qui s'est passé dans les persécutions et massacres, celte 1655 année, des églises réformées etc.. à Yillefranche MDCLV , in-8o sans pagination, de 32 feuillets. — Histoire d'une ambassade des cantons évangéliques de la Suisse, au duc de Savoie, en 1655. (Revue Suisse, t. III, p. 260.) — Voix de pleurs et de lamentations, imprimé à Yillefranche MDCLX, petit in-4o de 402 pages La seconde partie seule est relative à notre sujet. En voici le titre : Examen de la procédure et des cruautés que les massacreurs ont exercé contre les pauvres chrétiens des vallées de Piedmont, avec les pleurs et lamentations de leurs frères, de la p. 89 à la p. 242. (Rien d'historique). — Voir enfin la plupart des ouvrages qui traitent des Vaudois d'une manière générale.
II. Ouvrages écrits dans un esprit défavorable aux Vaudois. — Relation des événements qui se sont passés entre les Vaudois et le duc de Savoie, faite par ordre de S. M. (Ch. Emmanuel II), pour répondre à une autre relation des Yaudois, partiale et inexacte. C'est à cet écrit que répond la seconde partie de la relation véritable citée dans la section précédente, après l'ouvrage de Morland. — Somma délie ragioni e fondamenti , con quali S. A. R. s'e mossa a prohibiri alli heretici délia valle di Luserna, l'habitatione fuori de limili tolerati , Torino , 1655. fol. de 10 p. - C'est la traduction française de ce manifeste, qui a été citée aux sources du chapitre précédent. — Summa rationum quibus Regia Celsitudo Sêren. Sabaudiœ Ducis adducta est ut prohiberet hœreticis Lucernœ vallis ne extra limites toleratos domicilium haberent. Augusta Taur. fol. de 8 p. C'est le même manifeste, en latin. Il commence par une apologie de l'ordre du 25 janvier 1655, et renferme quelques pièces intéressantes. — Relation des succès arrivés en la vallée deLuceme, l'an 1655. Sans pagin. ni lieu d'impress. (Léger a reproduit ce pamphlet, dans le chap. X de sa Ile partie en le réfutant de point en point). — Relatione de successi seguiti nella valle di Luserna, vel anno 1655, in-fol. de 8 p. sans lieu d'impression. (C'est le même pamphlet en italien. Il a pour but surtout la justification du marquis de Pianessse). — Relation très véritable, de ce qui s'est passé aux vallées de Luserne, Saint-Martin et Angrogne, cette année de 1655, etc.. in-4o de 38 p. sans lieu d'impression. (Cet opuscule répond à la rélation véritable des Vaudois, qui elle-même avait répondu à la relation du marquis de Pianesse). — Gesta in valle Lu-
cemensi , anno 1653, ia-U0 de 8 p. (Sans date ni lieu d'impression.) A été traduit en français; in-fol. de 10 pages.
On pourrait ajouter des ouvrages de circonstance, qui se rapportent à cette époque. — La conversione di quaranta erelici , con due loro principali ministri, d'alla selta di Calvino, alla santa fede catolica; nell' augusla celta di Torino, alla 18 di maggio 1655. (Sans pagination, ni date, ni lieu d'impression.)
Les pasteurs dont il est ici parlé, revinrent ensuite à la foi évangélique ; et l'on publia : Saincle palinodie, ou repentance des prisonniers des Eglises reformées de Piémont, lesquels par infirmité, avaient fait abjuration de la vérité, avec une briève reformation des articles de ladite abjuration, dressés par ordonnance de l'archevêque de Turin et du général des Inquisiteurs de ladite cité. MDCLVI, in-8o de 87 p. (Sans lieu d'impression.) Voir sur ces faits, Léger, p. II, p. 65. — Ajoutez enfin toutes les pièces diplomatiques, qui ont été échangées entre les différentes puissances protestantes de l'Europe et la cour de Turin, à propos de ces événements; elles se trouvent rapportées partiellement dans différents recueils : Leti vie de Cromwell; Morland, Léger, Florent , Martinet etc. — Ces pièces sont conservées aux archives d'Etat à Turin. On y trouve aussi différents manuscrits : Origine de la guerre des Barbets en 1655; — Rélation de ce qui s'est passé à l'arrivée et au dépari des ambassadeurs Suisses etc.. — Mémoire remis par les ambassadeurs suisses à S. A. R. en faveur des Vaudois : — Notta délie transgression attuali che commettono gli erelici etc.... Se rapportant à la fin de l'année 1653; et une foule d'autres notes, de pièces diverses, et surtout de lettres, dont la plupart (mais non pas toutes) ont été publiées.
Tous les moyens jusque-là employés pour perdre les Vaudois n'ayant pu aboutir, on en suscita d'autres, car le but avoué de la Propagande officiellement établie à Turin, et partout répandue en Piémont, était ï extirpation des hérétiques.
Quels que soient donc les motifs par lesquels on
ait cherché à établir ou à justifier les mesures violen-
tes dont nous allons nous entretenir, leur véritable cause fut dans ce but avoué.
Charles-Emmanuel II était un prince clément et bon, doué en outre d'un noble caractère; les Vaudois se laissèrent aller à des murmures inaccoutumés et même à des voies de fait répréhensibles, excités qu'ils étaient par un système de provocations et d'injustices incessantes que leur suscitaient, à l'insu du souverain, les jésuites, les capucins et les propagandistes. Mais encore une fois, ni les dispositions de la couronne, ni les voies de fait des Vaudois, ne furent la cause des massacres de 1655. L'esprit du papisme seul a soufflé cet orage. De quelle manière maintenant la couronne a-t-elle été entraînée à le favoriser?
Nous avons dit que le conseil de propagandâ fide et extirpandis hœreticis était composé des plus hauts personnages de la cour (1). Ses réunions se tenaient à l'archevêché de Turin. D'autres conseils établis dans les provinces lui adressaient leurs rapports. Ces rap-
(1) On y comptait : le ministre d'Etat, Marquis de saint Thomas, le président du sénat Ferrari, celui de la Cour des comptes, Philippa, le grand chancelier, l'archevêque de Turin, le confesseur du roi, le marquis de Pianesse, le comte Christoforo, l'abbé de de La Mena etc. Gaslaldo, lieutenant de la couronne et gouverneur souverain des Vallées , depuis 1650 , ainsi que Rorengo, fondateur des minimes à La Tour, grand prieur de Luserne etc., en faisaient aussi parti*.
ports ne cessaient d'être hostiles aux Vaudois. Leur résidence immémoriale à Saint-Jean, à Briquéras, à Bubiane et à Campillon était présentée comme des empiétements nouveaux; l'invocation de leurs privilèges anciens comme des actes de résistance aux décrets récent^de Gastaldo, membre de ce même conseil. D'autres rapports, issus de ceux-là, étaient présentés au souverain par des ministres qui faisaient également partie de ce conseil d'extermination et de mort (de extirpandis hœreticis).
C'est un fait honorable pour le duc de Savoie de n'avoir consenti alors à prendre aucune mesure nouvelle plus rigoureuse que les précédentes , mais de s'être borné seulement à donner à Gastaldo l'ordre de faire exécuter l'édit du 15 mai 1650, suspendu depuis lors il est vrai , et légalement abrogé , par les ratifications ultérieures des anciens privilèges , mais encore valide pour quelques articles réservés, et de beaucoup dépassé par les prétentions puissantes , et pour ainsi dire universelles du fanatisme public, qui demandait alors l'anéantissement complet des Vaudois.
Quant aux opérations militaires qui suivirent , il en eut la responsabilité sans en prendre la direction; et
l'on verra du reste bientôt par quel enchaînement de menées insidieuses et perfides, on parvint à tromper à la fois les habitants des Vallées et le duc de Savoie.
Les premiers tombèrent par milliers dans un affreux carnage; le second vit l'Europe indignée le mettre au ban des princes civilisés; et la cause de tout cela c'était Rome , Rome seule barbare , seule persécutrice , seule encore sauvage dans la civilisation.
Nous avons dit que Gastaldo , lieutenant spécial du duc dans les vallées vaudoises, avait eu ordre (1) d'exiger que les habitants se conformassent, aux dispositions de l'édit du 15 mai 4650.
En conséquence , il rendit, le 25 janvier 1655, un ordre portant que tous les chefs de famille protestants domiciliés dans les communes de Luserne et Lusernette ; Fenil et Campillon, Bubiane et Briquéras, Saint-Segont, Saint-Jean et La Tour, eussent à se transporter dans les communes de Bobi, Villar, Angrogne et Rora, les seules de la vallée où S. A. R. entendait tolérer leur religion , et cela dans l'espace
(1) Cet ordre lui fut donné le 13 janvier 1655. Les ratifications de leurs privilèges, ultérieures au 15 mai 1650, n'étaient pas encore entérinées. C'est ce dont ou se prévalut, pour les considérer comme non avenues.
de trois jours , sous peine de la vie et de la confiscation des biens. En outre , ils devaient être tenus de vendre leurs terres dans les vingt jours suivants . à moins qu'ils ne consentissent à se catholiser. Il était ordonné enfin que le culte catholique serait célébré dans toutes les communes protestantes , avec défense aux Yaudois de le troubler en rien , et peine de la vie pour quiconque détournerait un protestant de se catholiser.
Toutes ces dispositions montrent assez dans quel esprit et sous quelle influence cet ordre était conçu.
Gastaldo néanmoins , qui était autorisé par ses instructions à bannir toutes les familles vaudoises domicilées dans les communes interdites , s'était borné à exiger l'éloignenient préalable de leurs chefs.
Les Yaudois obéirent.
Tous les chefs de famille atteints par ces dispositions se retirent dans les hautes parties de la vallée.
Une requête est adressée au souverain. Il paraissait disposé à la clémence.
Le comte Christophe, de Luserne, intercéda pour eux. « Je les laisserai volontiers habiter à Saint-Jean et à La Tour, dit le duc. pourvu que de leur côté ils consentent à se retirer des autres localités plus rap-
prochées de la plaine ; car leurs adversaires ne me laisseront en paix qu'après avoir obtenu quelque satisfaction. »
Pendant ce temps la Propagande s'agita.
Au lieu de dire au duc que les Vaudois se sont empressés d'obéir, on dit qu'ils se révoltent et qu'ils ont déjà fait assassiner le curé de Fenil.
Leurs députés arrivent à Turin et ne sont pas reçus.
La cour les renvoie au conseil de la propagande en disant qu'ils aient à s'entendre avec lui. Ce conseil refuse également de les recevoir à cause de leur qualité de proteslants, et leur ordonne de faire présenter leur requête par un procureur papiste. Ils choisirent le nommé Gibelino , qui est introduit dans la salle des délibérations. Le conseil était en séance , l'archevêque le présidait; l'humble procureur des Vaudois est obligé de présenter leur requête à genoux.
On répond qu'ils doivent envoyer d'autres députés autorisés à prendre des engagements convenables au nom de tout le peuple.
Ces nouveaux représentants arrivent à Turin le 12 février; mais leur mandat portait qu'ils ne de-
vaient rien souscrire de contraire aux concessions ni aux privilèges de leurs commettants.
Cela ne suffit pas, leur dit-on , il faut que vous soyez munis de pouvoirs illimités.
Ils retournent aux Vallées , et le mois suivant se passe en échanges de protocoles , envois de mémoires et de suppliques , soit à la cour , soit au marquis de Pianesse , qui répondit du moins avec beaucoup de mesure à celles qu'on lui adressa.
La modération du langage est quelquefois en raison de la dureté du cœur. Les sentiments pervers laissent l'homme plus maître de lui-même que les sentiments généreux. On reconnaîtra bientôt que ces observations ne sont pas injustes à l égard du marquis de Pianesse, qui nous les a suggérées. Il avait, du reste, été à l'école du jésuitisme, et il le sanctionne par ses atrocités; perfide, mais poli; cruel, mais dévot: il ne recule devant aucun moyen pour arriver au but. Les fruits de cette doctrine sont semblables à ceux dont parle un vieux poëme vaudois :
Lical son vernis e lendenas e poelh abimnol (1).
Enfin, au commencement d'avril 1655, une troi-
(1) Qui sont brillants (au dehors; ternis) et dont l'intérieur est poussière abominable. La Barca, strophe XVII.
sième députation vaudoise , composée de deux députés seulement (1), reparaît à Turin , munie d'une procuration générale par laquelle ils étaient autorisés à accepter toutes les conditions qu'il plairait à Son Altesse Royale de leur imposer , pourvu que leur liberté de conscience n'en fût pas atteinte, et dans le cas où elle serait menacée, ils devaient demander au nom de tous leurs compatriotes l'autorisation de se retirer des Etats de Son Altesse Royale.
C'était poser la question courageusement et sans ambiguïté, Il n'y avait pas à reculer. Toute réponse devait être décisive.
Le marquis de Pianesse fut chargé de la faire. Après quelques délais, il leur fixa un jour d'audience. Ce fut le 17 d'avril 1655.
Les députés se rendent à son palais; on leur dit de revenir plus tard. Ils reviennent : son Excellence n'est pas visible encore. Ils reparaissent une troisième fois, et on les renvoie aux jours suivants.
Qu'est-ce que cela signifie? se disaient les députés, pleins d'impatience et d'anxiété .
Ils n'en furent que trop tôt instruits.
(1) David Bianchi de Saint-Jean, pour la vallée de Luscrae, et François Manchon, pour celle de Saint-Martin.
Dès la veille du jour qu'il leur avait assigné, c'està-dire le 16 d'avril, à la tombée de la nuit, le marquis de Pianesse avait quitté Turin pour rejoindre le corps d'armée qui l'attendait sur la route des vallées vaudoises; et le lendemain, pendant que ces mandataires, pleins de franchise et de loyauté, se rendaient avec confiance à son hôtel, Pianesse, en qui le jésuitisme avait tué à la fois la noblesse du sang et l'honneur du soldat, se trouvait déjà au seuil de leur patrie à la tête des troupes qui devaient la frapper d'extermination.
Ces troupes étaient nombreuses. Outre celles qui étaient déjà cantonnées sur les lieux, se trouvait encore le régiment de Grancey, commandé par le premier capitaine, du Petitbourg, qui était logé à Pignerol.
Puis, le régiment de ville, commandé parGaleazzo; celui de Chablais, parle prince de Montafon, et enfin celui de Saint- Darnian, par l'officier de ce nom.
Le marquis de Pianesse avait le commandement général de toutes ces forces réunies.
Le 17 avril, il envoya un messager à La Tour pour ordonner aux Vaudois de pourvoir au logement et à l'entretien de 800 fantassins et de 300 chevaux, dont
le cantonnement était fixé dans leur commune par ordre de Son Altesse Royale.
— Comment Son Altesse Royale peut-elle nous commander de loger ses soldats, dans un lieu où, par son dernier édit, il nous est défendu à nous-mêmes d'habiter? répondirent les Vaudois.
Alors pourquoi vous y trouvez-vous? répartit le messager.
Nous y sommes pour nos affaires; mais nous avons transporté notre demeure, dans les limites qui ont été fixées.
Le messager s'en retourna donc sans avoir rien obtenu. Vers le soir, le marquis de Pianesse , après avoir franchi, sans résistance, la ligne de Briquéras, Fcnil, Campillon, Bubiane et Saint-Jean, d'où les Vaudois s'étaient retirés , arriva sous les murs de La Tour, avec les régiments de ville et de Saint-Damian (1).
(1) Il nous arrivera quelquefois de nous écarter , dans le récit de ces événements, de la narration de Léger, à laquelle du reste, nous nous rapporterons toujours pour les faits dont il a été témoin oculaire, ou dont il donne des preuves suffisantes. Les détails qui suivent sont dus aussi à un témoin oculaire (un officier du régiment de Saint-Damian) , qui paraît avoir écrit, jour par jour, les choses qu'il a vues dans cette expédition. Ses notes sont inédites, et font partie des archives d'Etat à Turin. Ces mêmes archives nous ont fourni aussi un grand nombre de rapports officiels et de
On conçoit sans peine que cette concentration de troupes sur les Vallées, les desseins avoués de la propagande, la haute position de ses promoteurs, l'excitation générale du fanatisme populaire, les avertissements de leurs amis, les menaces de leurs adversaires, avaient dû révéler, assez clairement aux Vaudois, les intentions hostiles que l'on avait contre eux.
Ils ne savaient pas, cependant , jusqu'à quel point ils devaient se tenir sur leurs gardes, ou s'abandonner à la foi de leur souverain.
narrations, écrites après coup pour atténuer l'horreur des massacres qui se commirent dans les Vallées. L'une de ces dernières pièces dit, par exemple, que dans toutes les Vallées, il n'a pas péri plus de cinquante Vaudois ; une autre dit qu'on en a tué tout au plus dix ou douze. Par les rapports officiels nous apprenons au contraire que, dans la seule commune de Bobi, il y eut (d'après une statistique, dressée le 11 mai) : 160 Vaudois tués, 160 catholisés, 32 réfugiés en France, 10 prisonniers et UO dispersés en Piémont. Dans celle du Villar le 10 mai : 150 morts (dont trentesix ensevelis sous une avalanche) , 289 catholisés (ils sont tous individuellement nommés), 20 qui se trouvent dispersés dans les montagnes; 25 en Piémont et quatre retenus comme otages. Ce qui donne déjà un total de 310 personnes, mises à mort, dans ces deux seules communes, et porte à plus de 2,000, le nombre de celles qui ont dû périr dans toutes les Vallées. Enfin on peut juger des horreurs qui s'y sont commises, parcelles que l'on avoue; l'officier du marquis de Saint-Damian , dans le journal dont nous avons parlé, dit à la date du 9 juillet : Aile ore 20, furono uccisi e scoiati due eretici; e ad uno doppo gavato il cuore fu legalo un gatto, per mangiarli linterno.
Cet officier est loin cependant d'être favorable aux Vaudois, car à propos de l'arrangement qu'ils proposèrent au marquis de Pianesse, le 21 d'avril, il dit : « Leurs prétentions étaient si impertinentes qu'il semblait qu'ils eussent raison, et le prince tort. »
N'étant l'objet d'aucune poursuite officielle , ayant obéi à 1 edit du 25 janvier, tout en réclamant contre lui, ils avaient envoyé des députés chargés d'en obtenir la révocation ; ces mandataires étaient encore à Turin. D'un côté , les Vaudois ne pouvaient ignorer les projets violents de la Propagande, mais de l'autre, ils pouvaient douter que le duc de Savoie s'en fût rendu l'instrument ou le complice.
Que faire? Ils prient Dieu ; ils consultent leurs pasteurs, ils écrivent à Genève : la voix générale leur dit de se défendre, mais l'incertitude de l'avenir les empêche de concerter un plan. Ils sentaient venir l'orage , mais pouvaient-ils prévoir l'étendue des calamités qui allaient fondre sur eux? S'ils les avaient prévues , toute hésitation eût disparu , et la vigueur d'une résistance unanime se fût élevée , à la hauteur de leurs droits méconnus ! Dans l'indécision et l'ignorance ; désireux d'obéir aux ordres de leur souverain qui leur enjoignait de loger ses troupes; inquiets, avec raison, de voira la tête de ces troupes, l'un des chefs de la Propagande, qui avait juré leur perte ; n'osant ni se livrer avec confiance , ni résister avec vigueur , ils ne prirent que des demi-mesures, insuffisantes dans les deux cas. Il n'y eut que Janavel qui , dès le mois
de février, avait mis sur pied une petite compagnie de résolus défenseurs, dans la prévision trop justifiée que les mesures antérieures n'étaient que le prélude d'une terrible persécution. Mais il était alors regardé par ses compatriotes comme trop exclusif et trop violent.
Nous avons dit que le marquis de Pianesse avait paru, le 17 d'avril au soir, sous les murs de La Tour (1). C'était un samedi; il faisait clair de lune; toute l'armée du duc de Savoie faisait halte dans la plaine, qui s'étend des Appiots à Pra-la-Fèra et aux Eyrals. Le général en chef fit sommer les Vaudois de la loger. Ceux-ci n'étant dans la ville qu'au nombre de trois ou quatre cents, répondirent qu'il leur était impossible de fournir ce logement; que rien n'avait été préparé, qu'ils demandaient un délai pour y réfléchir et y pourvoir.
Tout délai est refusé ; c'est immédiatement qu'il faut recevoir les troupes; et en cas de refus, elles s'empareront de vive force des postes démandés.
Alors les Vaudois se retranchent derrière des bastions, élevés à la hâte. L'entrée de La Tour, en face
(1) Circa le 22 hore, dit la narration précitée.
du pont d'Angrogne, est fermée par des barricades. Cette barrière arrête les ennemis et se hérisse de défenseurs.
Il était près de dix heures du soir.
Le marquis de Pianesse la fait attaquer : les Vaudois résistent vaillamment. Après trois heures de combat, les assaillants n'avaient encore pu obtenir aucun avantage. Mais vers une heure du matin , le comte Amédée de Luserne, qui connaissait les lieux, se met à la tête du régiment de villa commandé par Galleazzo , et, pendant que le reste des troupes continue d'occuper les assiégés , ce régiment tourne la ville , du côté du Pélis , remonte par les prairies et les jardins qui s'étendent de ce côté, puis, sur les pas de son guide, pénètre au centre de La Tour, dans la rue des Bruns, et vient prendre, par derrière, les défenseurs de la barricade. Alors les Vaudois l'abandonnent, font volte-face , percent les rangs de ces nouveaux venus , qui les poursuivent inutilement et se retirent sur les hauteurs.
Vers les deux heures du matin , les catholiques vainqueurs et maîtres de la place, se rendent en masse à l'église de la Mission, chantent le Te Deum lauda-
mus (I), et criant de tous côtés : Viva lasanta chiesa romana (2) ! E Viva la sauta fede (3) e guaî agli Barbetti (A)! Les Vaudois n'eurent dans cette affaire que trois morts et peu de blessés. Vers les cinq heures du matin arriva le marquis de Pianesse con tutta la sua nobilta (5) et il alla se loger dans les bâtiments de la Mission.
On était donc alors au dimanche matin; c'était le dimanche des Rameaux , on allait entrer dans la semaine sainte. L'esprit de l'antechrist brûlait de signaler ces fêtes chrétiennes par un grand massacre de chrétiens.
Dès ce même dimanche, en effet, immédiatement après la messe, les soldats catholiques partirent, sous la conduite du commandant Mario de Bagnolo, et allèrent , par forme de divertissement mondain , ou de préparation aux pâques prochaines, donner la chasse aux hérétiques, c'est-à-dire tuer, à coups de fusils, tous les Vaudois qu'ils rencontraient , se mettant à
(1) Nous te louons Seigneur.
(2) Vive la sainte Eglise romaine!
(3) Et vive la sainte foi !
(4) Et malheur aux Barbets. Ce nom de Barbets, donné par dérision aux Vaudois, venait probablement de celui de leurs pasteurs, anciennement nommés Barbas.
(5) Avec toute sa noblesse. Expression dos écrits contemporains.
l'affût pour les surprendre , et brûlant les maisons dont ils avaient chassé ou tué les propriétaires (1).
Dans la soirée , de nouveaux corps de troupes arrivèrent encore. Le lundi. 19, l'armée, au dire de Léger, était déjà composée de près de quinze mille hommes (2). Il n'était plus possible d'en douter; cet antique projet de l'extermination des Vaudois, si longtemps fomenté, mûri et hautement avoué par les représentants les plus zélés de l'Eglise romaine , allait enfin être mis en exécution. C'est ainsi que le papisme entendait célébrer les Pâques de 165S.
Les Vaudois, voyant depuis les hauteurs d'Angrogne et du Taillaret, le ravage et l'incendie qui s'étendaient déjà dans la plaine, se mirent alors sur la défensive. Ils placèrent des sentinelles sur les points avancés, et quelques postes de défense, aux passages les plus importants. Mais ils étaient mal armés et mal
(1) Andarono scaramucciando per quelli montagnuole , renlrezzando gli eretici anamazandone molli ed abruciando qui sue case o cassine che possono prendere. L'écrit dont nous tirons ces détails ne peut être suspect de partialité en faveur des Vaudois ; il est intitulé : Memorie délie irrulione e barbarie (aile dagli eretici Yaldesi contro i catholici délia Torre , Luserna San Segondo etc. (Archives de cour à Turin.) Pour justifier son titre, l'auteur s'étend beaucoup sur les irruptions de Janavel dont nous parlerons plus tard.
(2) Deuxième partie, chap. IX, p. 108.
organisés ; ils ne pouvaient croire, d'ailleurs, aux perfidies dont ils seraient victimes.
Dès le lendemain du dimanche des Rameaux (lundi 19 d'avril 1655), les troupes du marquis de Pianesse attaquèrent à la fois , ces pauvres montagnards , par les hauteurs de La Tour , Saint-Jean , Angrogne et Briquéras. Les Vaudois se contentèrent de défendre leurs postes. Ils étaient un contre cent; mais une aide puissante les soutenait : la confiance en Dieu ! Toutes ces attaques furent repoussées ; les ennemis ne purent les débusquer d'un seul de leurs retranchements. La campagne s'ouvrait donc, pour eux, par une vie toire. Eût-on prévu qu'elle devait finir par de si grand malheurs?
Le mardi (20 d'avril), deux attaques seulement furent dirigées , l'une contre les Vaudois de Saint-Jean, retranchés à Castellus , l'autre , contre ceux de Taillaret. Toutes les deux laissèrent, une seconde fois , l'avantage du côté des Vaudois. La première fut repoussée, avec un grand succès, par le capitaine Jayer. La seconde ne lut pas moins fatale aux assaillants; car les Vaudois ne perdirent que deux hommes, dans une action où ils tuèrent cinquante de leurs ennemis.
Léger , qui rapporte ces détails, a lui-même pris part à cet engagement.
Le marquis de Pianesse, voyant les forces considérables, dont il disposait, fléchir sous une force supérieure, devant des postes avantageux et bien gardés, crut devoir recourir à des moyens qui n'ont que trop souvent réussi contre les Vaudois , parce qu'ils en ignoraient l'usage , mais qui nulle part n'ont été mis en œuvre , avec plus d'habileté que dans l'Eglise romaine parce qu'elle y puisait une partie de sa puissance. Il recourut à la perfidie. Dès le matin du jour suivant (mercredi 21 avril), deux heures avant le lever du soleil, il envoya, sous tous les retranchements des Vaudois , des clairons et des hérauts, pour y donner avis qu'il était prêt à recevoir des députés , afin de traiter d'un accommodement au nom de son Altesse Royale le duc de Savoie.
Les députés de toutes les communes de la vallée se rendirent auprès de lui ; il leur fait un accueil bienveillant, les entretient jusqu'à midi, leur donne un excellent dîner , — témoigne les meilleures dispositions à l'égard des Vaudois, et leur affirme qu'il n'a jamais été dans sa pensée de les inquiéter, en aucune façon. L'ordre de Gastaldo, ajouta-t-il (celui du 25 jan-
vier), n'est relatif qu'aux habitants du bas pays . qui devront en effet se résigner à rentrer dans les montagnes : mais quant aux communes de la haute vallée elles n'ont absolument rien à craindre.
Il se montra fort peine des excès qu'avaient déjà commis ses soldats : en accusa la difficulté de faire observer la discipline à un si grand nombre de troupes : témoigna la crainte de ne pouvoir les contenir, le désir de les renvoyer, l'embarras que lui causait leur nombre et l'avantage qu'il y aurait à les disséminer.
Vous pourriez, ajouta-t-il enfin . rendre service à votre patrie et à moi-même . en engageant vos communes respectives à recevoir chacune, et à loger seulement l'un des régiments que l'on a fait venir.
En les accueillant ainsi sans résistance . non-seulement les localités qui les auront reçues seront à l'abri de toute violence . mais encore il se peut que le prince, touché de cette preuve de confiance, se montre ensuite moins rigoureux dans l'exclusion prononcée contre les villes de la plaine.
Les députés promirent de s'employer . selon leurs forces, à un si bon dessein. Léger et Janavel y apportèrent en vain une inflexible résistance. Les commu-
nés consentirent à recevoir les soldats du marquis de Pianesse. et. dès le soir même, ils prirent possession de tous les passages, s'installèrent dans tous les hameaux, envahirent toutes les propriétés, et malgré l'ordre formel de se conduire avec prudence , n'attendirent pas même au lendemain pour massacrer quelques hérétiques.
C'est ce qui les trahit. Dans leur empressement, à vouloir s'emparer des positions les plus fortes de nos montagnes, pendant que deux régiments suivaient la route ordinaire de Villar et de Bobi, et un troisième celle ftAngrogne, il y eut un détachement spécial qui se mit à gravir les collines de Champ-la-Rama et de Coste-Roussine , pour arriver plus tôt au Pra-du- Tour.
Ce détachement, sur son passage, mit le feu aux maisons éparses du Taillaret; on en vit la fumée, on entendit les cris des fuyards et les acclamations des persécuteurs , depuis la colette de Rora où fut allumé aussitôt un signal de détresse. Q fut aperçu à l'instant de toutes les hauteurs d'Angrogne où s'étaient retirés la plupart des réfugiés de la plaine , qui avaient été obligés de quitter Bubiane, Campillon, etc., par suite de l'édit de Gastaldo (25 février).
Les habitants d'Angrogne, à leur tour, virent bientôt eux-mêmes la marche rapide du détachement envahisseur qui, dirigée vers le Pra-du-Tour , descendait triomphalement par la pente du col.
En outre apparaissait vers les portes d'Angrogne et la Pausa-dei-morts, le régiment de Grancey qui était seul attendu. Alors, entrevoyant la trahison, ils allumèrent à leur tour des signaux de détresse; et ces cris : En Pérouse! en Pérouse! à la Vachère! sauve qui peut! les traîtres sont là! Dieu nous aide! fuyons! montèrent , coururent , se répandirent comme une flamme électrique sur le vaste flanc de ces montagnes, d'où les hommes, en état de porter les armes, se retirèrent, à la hâte, vers les hauteurs de la Vachère, et de là, par la vallée de Pramol, dans celles de Pérouse et de Pragela , qui appartenaient alors à la France.
Du côté de Bobi l'alarme fut moins prompte , car les régiments de Bagnols et du Petit-Bourg (dont le premier devait se caserner à Bobi et le second au Villar), arrivèrent paisiblement par la route ordinaire.
Il y eut bien des appréhensions éveillées lorsqu'on vit les soldats, au lieu de se tenir à Bobi, monter jusques à la Sarcena et à Ville-Neuve; il y eut déjà des
victimes immolées sur leur passage, mais la connaissance de ces meurtres isolés ne pouvait se répandre , et les officiers manifestaient partout l'intention de maintenir une sévère discipline dans leurs troupes.
A Angrogne même , où elles n'avaient trouvé que quelques femmes, des vieillards et des enfants, faibles gardiens de leurs maisons abandonnées , elles s'abstinrent d'abord de tout excès. De Pianesse se contenta d'y prendre position, et de s'y rafraîchir, sans paraître vouloir y demeurer plus de deux ou trois jours, selon que le portaient les conventions. Tout en cherchant ainsi à gagner la confiance des femmes et des enfants Yaudois, ces nouveaux venus les engagèrent à rappeler leurs maris et leurs frères, qui avaient pris la fuite, en protestant qu'il ne leur serait fait aucun mal. Quelques-uns revinrent; mal leur en prit! y on servanda fides hœreticis, a dit le concile de Constance ; ad extirpo.ndos hœreticos! criait la Propagande.
Du haut en bas de la vallée, dans les villages et les hameaux, sur les routes et les rochers, la Propagande, grâce à la mauvaise foi autorisée par son Eglise, avait alors introduit des soldats ou posté des sicaires.
Alors aussi le voile fut levé. Le samedi, veille du jour de Pâques d'avril 1655), à quatre heures du
matin, le signal d'un massacre général des Vaudois est donné à ces troupes perfides, du haut du château de La Tour.
Les soldats prévenus s'étaient levés de bonne heure; ils se trouvaient frais et dispos, ils avaient dormi sous le toit de ceux qu'ils allaient égorger. Eux que les Vaudois avaient reçus , logés , nourris avec tant de confiance, eux qui devaient les protéger, les voilà au même moment dans toute la vallée , avec le même fanatisme, transformés en lâches assassins. Rome a la palme pour ces conversions-là !
. Et maintenant comment pourrons-nous donner une idée des horreurs qui suivirent? Il faudrait pouvoir, d'un seul coup d'œil, embrasser à la fois tout le pays, pénétrer dans toutes les chaumières, assister à tous les supplices , distinguer, dans cette immense voix d'angoisse et de désolation , chaque cri particulier d'un cœur ou d'un être vivant que l'on déchire.
Les petits enfants , dit Léger (1), étaient arrachés des bras de leurs mères , écrasés contre des rochers et jetés à la voirie.
Les malades ou les vieillards , tant hommes que femmes, étaient ou brûlés dans leurs maisons, ou hall) Partie II, chap. IX.
chés en pièces, ou mutilés, massacrés à demi , écorchés vifs, exposés moribonds à l'ardeur du soleil, des flammes ou des bêtes féroces; d'autres étaient liés , tout nus, en forme de peloton, la tête entre les jambes, et roulés ainsi dans les précipices. On en vit qui, déchirés et brisés par les rochers sur lesquels ils avaient rebondi , étaient restés suspendus à quelque arête de roc , ou à quelque branche d'arbre , et gémissaient encore quarante-huit heures après.
Les femmes, les jeunes filles outragées , empalées, plantées nues sur des piques, aux angles des chemins, enterrées vivantes , rôties sur des lances et découpées par ces soldats de la foi, comme par des cannibales; puis, après le massacre, l'enlèvement des enfants qui avaient survécu, qu'on trouvait égarés dans les bois , ou qu'on enlevait de vive force aux tristes restes de leur famille, pour les jeter, comme des agneaux aux boucheries, dans les demeures de leurs bourreaux et dans les monastères; puis enfin, l'incendie succédant au massacre et à l'enlèvement ; les moines, les propagandistes, les zélés catholiques, courant de maison en maison avec des torches résineuses, ou des projectiles incendiaires, et ravageant au milieu des flammes ces villages remplis de cadavres.
i Deux des plus enragés de ces boute-feu . dit un ouvrage de l'époque (1), étaient un prêtre et un moine, de l'ordre de Saint-François, qui marchaient escortés de troupes : et s'il y avait quelque recoin de couvert (2), qui ne fût pas tombé, dès la première fois, sous leurs mains, on les y voyait repasser le lendemain, et pour l'achever, le prêtre n'avait qu'à lâcher un coup de sa carabine, chargée d'un feu artificiel, qui s'attachait jusqu'aux murailles. »
Qu'on se représente ces forcenés courant au milieu des maisons incendiées, activant le carnage et la destruction : et ces montagnes retentissantes sous l'écroulement des ruines . des avalanches . des rochers, des corps vivants, jetés au fond des précipices!
Tel est le tableau épouvantable, inouï, sans exemple, que présentèrent alors ces lieux de désespoir.
« Et qu'on ne dise pas, ajoute l'historien Léger, que j'exagère les choses à cause des persécutions personnelles que j'ai souffertes : je me suis porté moi-même de communauté en communauté, pour recueillir les
(1) Récit véritable de te qui est arrivé, depuis peu, aux vallées de Piémont, in-8o de 47 pages, p. 23.
(2) Cabane, toit, encore maintenu sur les murailles. — Hangani; petite maisonnette. — Lou cubert : c'est un mot emprunte au patois du pays.
témoignages authentiques des survivants, qui déposaient des choses qu'ils avaient vues devant deux notaires qui m'accompagnaient.
« Ici le père avait vu ses enfants déchirés par le milieu du corps, à force de bras, ou à coups d'épée; là, la mère avait vu sa fille forcée ou massacrée en sa présence. La fille avait vu mutiler le corps vivant de son père; le frère avait vu remplir de poudre la bouche de son frère, et les persécuteurs, y mettant le feu, la faire voler en éclats; des femmes enceintes ont été éventrées et l'on a vu leur fruit sortir vivant de leurs entrailles.
« Que dirai-je? mon Dieu! la plume me tombe des mains. Les cadavres épars ou plantés sur des pieux; les quartiers d'enfants écartelés, jetés au milieu de la route ; les cervelles plâtrées contre les rochers ; les tronçons de corps humains, qu'on trouvait sans bras ou sans jambes, à moitié écorchés, ou les yeux arrachés de la tête, et les ongles des pieds; d'autres attachés aux arbres, avec la poitrine ouverte, sans cœur ou sans poumons; ici des corps de femmes plus horriblement mutilés encore ; là des tombes à peine fermées, où la terre semblait gémir encore des malheureuses victimes qui avaient été ensevelies vivantes :
partout le deuil , l'effroi , la désolation et la mort !
« Voilà ce que je puis vous dire. »
L'embrasement universel de toutes les maisons vaudoises succéda au massacre de leurs habitants. En plusieurs communautés, poursuit le témoin des martyrs, il n'est pas resté une seule cabane debout ; tellement que cette belle vallée de Luserne n'offrait plus alors que l'aspect d'une fournaise ardente, où des cris de plus en plus rares attestaient qu'un peuple avait vécu !
Léger ajoute , après cela , une longue série de dépositions notariées , mentionnant les détails des supplices dont il y a eu des témoins oculaires ; les horreurs qui se sont commises en face du soleil, et le nom des victimes, et les jactances des bourreaux.
Nous ne reproduirons pas le tableau de ces scènes affreuses. Pourquoi s'arrêter sur des martyres individuels, quand c'est un peuple entier qui est martyr?
Tous ces nobles et courageux suppliciés eussent pu sauver leur vie en abjurant leur foi; et les tourments, infligés à plusieurs d'entre eux , se poursuivirent encore dans la prison sans les faire fléchir.
Dix ans, vingt ans après, il y avait encore, dans les galères du souverain, des forçats qui étaient des martyrs. Dans les cachots de Villefranche et de Turin, il
y eut des victimes oubliées dont le ciel a pu seul connaître les tortures, la fermeté et la joyeuse mort.
Cependant il y eut aussi dans les vallées vaudoises de nombreuses abjurations. Ecloses sous l'impression de l'épouvante et du désespoir, chacun peut en apprécier la valeur.
Un acte obtenu par la violence est considéré comme nul par la magistrature ; devant le tribunal suprême en sera-t-il ainsi ?
Ce n'est pas à nous de résoudre cette question, mais bien de rendre hommage à ceux qui ont persévéré dans la manifestation loyale de leur foi.
Le pauvre Michelin de Bobi (dont le fils était alors pasteur à Angrogne), après un supplice des plus ignobles et des plus douloureux qu'on puisse imaginer , ayant survécu à ces souffrances, fut jeté dans les prisons de Turin. On multiplia toutes les tentatives possibles pour le faire abjurer, il avait résisté à toutes.
Un jour il vit descendre, dans son cachot, deux ministres de son Eglise, nommés, l'un Pierre Gros, l'autre François Aghit. — Viennent-ils l'encourager, ou partager ses souffrances? — Mais comment les auraiton laissés parvenir jusqu'à lui! — Des jésuites les accompagnent.— Ah! peut-être qu'ils vont être ense-
velis dans ce cachot avec leur paroissien fidèle. — Dieu soit béni! ils pourront du moins se consoler, se raffermir et prier ensemble. — Non , ces pasteurs sont du nombre des âmes faibles qui ont cédé leurs convictions en échange d'une misérable vie; ils viennent, poussés par la main la plus hideuse du papisme, pour engager le prisonnier à suivre leur exemple, à abjurer sa foi.
La surprise que le pauvre Michelin en éprouva fut si cruelle , la secousse fut si forte , l'atteinte si profonde, qu'il en reçut la mort (1).
Ces deux pasteurs revinrent plus tard à l'Eglise protestante; mais le vieillard de Bobi n'avait pas fait de sa religion un vêtement dont il pût changer selon les circonstances ; il en avait fait sa vie ? et voyant ceux qui la lui avaient enseignée renier tous leurs enseignements, on peut dire qu'il en mourut pour eux.
D'autres prisonniers aussi moururent, plutôt que d'abjurer. Jacques et David Prins du Yillar, hameau de la Baudèna , furent conduits dans les prisons de Luserne ; et là , dit Léger , ayant résisté à toutes les
(1) Léger, p. 125, II'1 partie.
sollicitations d'apostasie, qui leur furent faites par les moines, « on leur écorchales bras depuis les épaules jusqu'au coude, en déchiquetant la peau en forme d'aiguillettes, qu'on laissait attachées par le haut, et qui restaient ainsi flottantes sur la chair vive; on leur écorcha, de la môme manière , le reste des bras depuis le coude jusqu'aux mains, et les cuisses jusqu'au genou , et enfin les jambes, depuis la jarretière jusques à la cheville du pied; ensuite on les laissa mourir en cet état (1). »
Ces languettes de peau, pour demeurer pendantes, devaient être déchirées et soulevées de bas en haut. Atroce raffinement de barbarie !
« Je ne puis m'empêcher de remarquer ici , ajoute l'historien, que ces Prins étaient six frères, et avaient épousé six sœurs, ayant tous plusieurs enfants, et qu'ils vivaient tous ensemble sans avoir fait jamais aucun partage de leurs biens, et sans que jamais on ait remarqué la moindre discorde dans cette famille. Elle était composée de plus de quarante personnes , chacun se tenait à sa tâche, les uns au travail des vignes et au labourage des champs , les autres au soin des
(1) Léger, p! 122. Dépositions notariées.
prairies et à celui des troupeaux. L'aîné des frères et sa femme, qui était aussi l'aînée des sœurs, étaient comme le père et la mère de toute la famille (1). »
Et ees seènes patriarcales , si respectables, si touchantes, si chrétiennement simples, sont jetées en proie au démon du papisme, que la superstition instruit à la cruauté, et qui descend alors plus bas que les sauvages! Quelquefois, dans ces mutilations barbares, il arrivait des hémorragies qu'on arrêtait avec le feu. pour prolonger l'agonie et multiplier les tourments de la victime.
Un homme de Freyssinières , garçon de ferme à Bobi. après avoir eu la plante des pieds et la paume des mains percées de coups de poignard, fut dépouillé des caractères de son sexe, et suspendu sur un flambeau ardent, afin que la flamme, arrêtât l'effusion du sang. Après cela, on lui arracha les ongles avec des tenailles, pour l'obliger à abandonner sa religion; mais comme il tenait bon, on l'attacha parles pieds aux harnais d'un mulet, et on le fit ainsi traîner dans les rues de Luserne. Le voyant presque mort , ses bourreaux lui cerclèrent la tête avec une corde ,
(I) Léser, II*-1 partie, p. 1-2-2.
et la serrèrent tellement que les yeux et la cervelle en sortirent; après quoi on jeta le cadavre dans la rivière (1). »
Ah ! si ces horreurs accumulées avaient été le produit d'un transport de vengeance, d'un accès de folie, d'un de ces mouvements de rage, de ces emportements fébriles, de ces frénésies inattendues, de ces égarements irrésistibles, de cette colère aveugle, impérieuse et brutale, auxquels l'homme est quelquefois en proie! Mais non, c'était l'issue froidement préparée, patiemment attendue , accomplie avec préméditation , de la grande œuvre du papisme. Tous les crimes et tous les vices semblaient alors s'être réunis pour le servir; lui seul, comme le roi des enfers, a pu avoir l'idée de les discipliner, pour faire plus de mal.
C'est du haut d'un clocher catholique qu'est parti le signal de la Saint Barthélémy (2) ; ce sont les basiliques de Païenne qui ont sonné les Vêpres siciliennes; c'est du haut d'un édifice qui portait le nom de la vierge Marie (3) qu'est parti le signal des Pâques piémontaises, dont l'affreuse célébration a rempli les vallées vaudoiscs de larmes et de sang.
(1) Léger, p. 118. Dépositions notariées.
(2) Le clocher de Saitit-Germain-l'Auxerrois.
(3) Le fort de La Tour se nommait le fort de Sainte-Marie.
Ah! mainte mère du Christ. Marie reçue en grâce, si une epée dut percer ton cœur , n'est-ce pas dans l'Eglise qui prétend le mieux t'honorer? Elle t'appelle reine des anges, et t'a faite reine des démons.
Dans un cantique, imprimé à cette époque, on lit les vers suivants :
Seigneur , ici le sang d'Abel
Crie encore sur les supplices ; Vois Zacharie encor parmi ces saeriiiees ,
Mort entre le temple et l'autel.
Gloire de l'Eternel, justice des justices As-tu les yeux fermés et ta puissante main
Endormie en ton sein?
Us ne valent pas le sonnet de Milton, mais ils sont un écho de l'émotion ressentie par l'Europe tout entière en faveur des Vaudois.
Plusieurs personnes , même d'entre celles que l'on avait choisies pour servir d'instrument à cette œuvre d'extermination . la reprouvèrent avec horreur et refusèrent d'y concourir.
De ce nombre fut le premier capitaine du régiment de Graneey. M. du Petitbourg? dont nous avons déjà parlé. Lorsqu'il connut à quel usage on destinait ses troupes , il refusa de les conduire à ce déshonorant massacre et se démit de son commandement.
La cour de Savoie ayant fait écrire, plus tard, une sorte d'apologie , dans laquelle tout l'odieux de ces événements était reporté sur les chefs de l'armée française , le commandant du Petitbourg publia une déclaration par laquelle il repousse toute participation aux barbaries commises et en atteste en même temps la réalité d'une manière qui les met hors de doute (1), c'est par des citations textuelles de cette pièce que nous terminerons ce chapitre.
« Je, seigneur du Petitbourg, premier capitaine du régiment de Grancey, le commandant, ayant eu ordre de M. le prince Thomas d'aller joindre le marquis de
Pianesse et prendre ordres de luy à La Tour fay
esté témoin de plusieurs grandes violences et extrêmes cruautés , exercées par les bannis du Piémont (2) et par les soldats sur toute sorte d'âge , de sexe et de condition, que fay vu massacrer, démembrer, pendre, brûler et violer; et de plusieurs effroyables incendies J'ay vu l'ordre qu'il fallait tout tuer.
(1) Dans cette apologie, ou relation fidèle de la guerre de 1655, sont articulées , pour excuser les violences qu'on avoue, beaucoup de calomnies contre les Vaudois. Je n'ai pas cru devoir les relever. Déshonorer, tuer et calomnier, telle fut la maxime suivie par le marquis de Pianesse.
(2) On avait fait appel aux repris de justice et aux volontaires de toute condition. Des assassins irlandais, chassés par Cromv\ell, et reçus en Piémont, se distinguèrent par leur férocité sauvage, dans ces cruels massacres.
« Quant à ce qu'il proteste (le marquis de Pianesse), qu'on n'a jamais touché à aucun, sinon clans le combat, ni fait le moindre outrage aux personnes inhabiles aux armes , je soutiens que cela n'est point , et que fay vu de mes yeux meurtrir les hommes de sangfroid, et tuer misérablement les femmes, les vieillards et les petits enfants.
«... Tellement que je nie formellement, et proteste devant Dieu , que rien des cruautés que dessus , n'a été exécuté par mon ordre; au contraire, voyant que je n'y pouvais apporter aucun remède, je fus contraint de me retirer, et d'abandonner la conduite du régiment, pour n'assister à de si mauvaises actions.
« Fait à Pignerol, ce 27 novembre 1655,
Signé : Du Petitbourg. »
Cette déclaration a été faite et signée devant témoins; les témoins sont MM. Saint-Hilaire , capitaine du régiment d'infanterie d'Auvergne, et du Favre capitaine du régiment d'infanterie de Sault. Léger donne cette pièce en entier, dans sa seconde partie, à la fin du chapitre IX.
Racontons maintenant comment les Vaudois ont pu se relever d'une aussi vaste extermination.
Ezéchiel vit des ossements desséchés se ranimer sous le souffle de l'Eternel, et former un peuple; et un peuple animé de l'esprit de Dieu, le verrions-nous mourir? Ce ne serait que pour conquérir une vie plus complète et plus heureuse qu'ici-bas. Mais les Vaudois surent reconquérir leur patrie. Il est temps de passer à ces glorieux événements.