BOUS LE RÈGNE DE CHARLES- ALBERT
(De 1847 à 1850.)
Sovmcas bt ivromirét : — / Yalàui.., eenni tiorici,.. ia A, Berl, Chapitre Xm et Xnr. — MonasUer, T. II, chap. XXYII. — L'Echo de» vallée» tmàoisei. — Lettres particulières. — Pièees officielles.
Après les grands mouvements politiques de 1848^ il n'est pas étonnant que les trônes ébranlés aient laissé tomber, sur plus d'un peuple, les fruits tardifs de quelques libertés; et sous ce rapport, l'émancipation civile et politique des Yaudois, dont nous allons parler, HD serait qu'un événement ordinaire > mais ce
qu'il y a de remarquable, c'est que le roi de Sardaigne s'était librement engagé dans les voies libérales, dont nous allons parler, long-temps avant l'explosion révolutionnaire de 1848. 11 avait même émancipé les Yaudois et donné une constitution à son peuple, avant que la république eut été proclamée en France : et par conséquent sans contrainte, sans pression extérieure, mais sous la seule influence d'un noble cœur et d'une haute intelligence.
Déjà l'on a pu voir, dès la fin du chapitre qui traite de Vétat des VatuHois sotis la restauration , que la rigueur des anciens édits s'était atténuée par les actes particuliers du souverain. Ces édits, maintenus pour la forme, tombaient en désuétude dans la pratique. C'était un indice de la force croissante du gouvernement et du progrès des institutions nouvelles.
a Le clergé romain, dit M. Monastier, changea aussi de système , dans sa vieille lutte contre l'Eglise vaudoise. La violence ou l'oppression n'était plus de ce siècle, il eut recours à un moyen déjà souvent employé dans les siècles précédents : savoir , la discussion; mais en lui donnant une forme radoucie : celle de lettres pastorales. Ce fut l'évéque de Pignerol, monseigneur Bigex, qui se chai*gea de ce fK^in. Ses
oandementa, fort bien écrits, réuniraient toutes les qualités requises pour persuader^ si le nombre et la disposition des arguments, si Tart de les présenter pouvaient suppléer à la faiblesse du fond.
< A l'apparition de la première de ces pastorales (1), le public vaudois fut ému : soit à cause de la nouveauté du fait, soit par crainte des conséquences. Cependant, on put bientôt reconnaître que là où a soufflé Tesprit de Dieu, l'esprit de Rome ne peut plus égarer rintelligence.
a Plusieurs pasteurs crurent devoir répondre à ces Hoandements. Ils le firent par des réfutations manuscrites qui , copiées à un grand nombre d'exemplail»es, circulèrent de famille en famille (2). Le sérieux ^es unes et Texccllent choix de leurs arguments, ^^ntrastent avec le ton un peu trop léger de quelques autres.
a Cette guerre de plume, après quelque vivacité, se
^^ma , sans autre résultat que le bruit qu'elle avait
fait. Elle a été essayée de nouveau, mais sans succès,
par les évéques successeurs de Mgr Bigcx : surtout
^par Hgr Charvaz , dans des pastorales et des écrits
(i) En 1818.
(S) Oa fonrqaa surtout celles de MM. Oeymet, Peyrati et Mondoo.
nombreux, composés avec habileté, où Térudition est déployée au profit de Terreur avec ua art infini.
a Par ces publications, imprimées et répandues en Piémont et ailleurs, on s'efforça de donner le change à Topinion (1). » Mais l'opinion au contraire sembla se tourner du côté des Vaudois.
Charles-Albert lui-même, en subit l'influence, a En sa qualité de grand-maître de l'ordre de Saint-Maurice et Lazare, il consentit en 1844, à assister à la dédicace du temple de la nouvelle congrégation établie à La Tour, sous l'invocation des saints, sus-indiqués.
a On avait déjà donné des ordres pour préparer à La Tour les logements de la troupe de ligne, qui devait servir de garde à Sa Majesté. De sombres pensées s'amoncelaient dans bien des cœurs. Tout-à-coup on apprend que le roi a fait rétrograder les troupes, a Je n'ai pas besoin de garde , au milieu des Vaudois ! » aurait-il dit.
(1) Monastier, T. II, p. 207, 208. — Les principales publications de l'évoque dont il est ici parlé , sont Recherches historiques sur l'origine des Vaudois... Va "vol. in-8o, Paris 1836; et Guide du catéchumène vaudois,.. 3 vol. in-1^ parus de 1840 à 1842. — Des pamphlets que je m'abstiens de citer, ont également été publiés sous sa prélature. a Je les crois plus nuisibles, écrivait^on des Vallées, à la digoité de l'épiscopat qui les a aoto-
< En effet, les escadrons de carabiniers royaux, destinés à servir d'escorte au souverain, ont repris la route de Pignerol. Les marquis de Luserne et d'Angrogne, ont proposé à Charles-Albert, d'être reçu par les milices vaudoises elles-mêmes ; et quoiqu'il vînt pour une cérémonie toute catholique, cette ofire a été agréée.
« Tous les hommes valides delà vallée de Luserne, d'Angrogne et de Prarusting , sous les armes, formèrent la haie pour le passage du roi , qui , au milieu d'un silence solennel , se rendit au nouveau temple Tomain, faire ses dévotions. Pendant ce temps, les milices vaudoises , se portèrent sur la route de Luserne et accueillirent à son retour Charles-Albert, par mille cris de joie.
« Le roi, ému d'une réception si cordiale, se plaça sur le seuil de la porte du palais de Luserne, et fit défiler en parade les compagnies vaudoises , selon leurs communes et avec leurs drapeaux. Il salua chaque étendard; et chacun put voir un sourire bienveillant errer sur ses lèvres, lorsqu'un porte-enseigne non
riséf, qu'à la réputation des Yaudois, qu'ils cherchent à noircir. » (Lettre du 5 septembre 1846.)
content d'incliner sa bannière devant son souverain, le salua encore avec son chapeau.
a Les officiers de la Table vaudoise, se p^entôrent à leur tour, à l'audience de Sa Majesté et remportèrent le souvenir d'une réception distinguée. Charles- Albert, tout entier au peuple des Vallées^ refusa d'ad» mettre aucune autre députation.
« Avant de quitter les Vallées, il remit au syndic de
La Tour d'abondantes aumônes pour les pauvres des
deux communions ^ et ^ lorsqu'il eut repris la route de Turin, il put voir, comme un diadème étincelanti
une ceinture de feux de joie faire éclater sur nos montagnes l'allégresse qu'il y avait laissée (i). d
a Je n'oublierai jamais, dit Charles-Albert, ces témoignages d'aflection; qui m'ont montré dans le coBur des Vaudois, le même dévouement au trône de Savoie, par lequel leurs ancêtres se sont jadis signalés (21). » Et il fit élever à l'entrée du bourg de La Tour, une
(1) MoDAstîer, T. lï, p. 215-^17.
(3) La fmiversala gxt^'tt in ptu mûdi manife^aUit i tensi di reverenzû # . di affelto, spiranti da quei voUif tutto ci manifestava cïie non mai v^nnero fneno in quei petti, Vamore e la devozione al trono Sabàudo, per eni i loro Maggiori si resero, in difficili tempi, signalati.
Extrait du brevet royal de chevalier de l'ordre de Saint-Maurice et Lazare, accordé au syndic de La Tour (M. Combe, membre de TEglise taadoise) par Charles-Aibert, sous la date du 11 octobre 1844.
petite fontaine monumentale, avec cette inscription! Il Rs Carlo Alberto, al popolo che l'accoglasvacom
TAHIO AFFETTO. MDCCCXLV (1).
Ainsi, l'inauguration d'un établissement hostile à ré§^ise vaudoise, au lieu de réaliser les inquiétudes qu'on en avait conçues, offrit aux Yaudois de nouvelles garanties de prospérité, sous la haute protection du chef de l'Etat.
La décoration de l'ordre de Saint-Maurice et Lazare fat plus tard accordée au général Beckwith, comme bienfaiteur des Yaudois (2). Quand on se rappelle qu*il s'agit de ce même homme, qu'un évéque, dans un article de journal, ne rougissait pas d'appeler a l'Aventurier à la jambe de bois : d de ce même homme que, plus d'une fois, des intrigues de bas étage furent sur le point de faire expulser du pays à cause des lumières qu'il y répandait, on sent qu'effectivement un changement s'est opéré dans nos institutions (3). »
Hais, comme il le disait lui-même en s'adressant aux Yaudois : a il suffit qu'il y ait un seul homme qui ait raison, pour pouvoir dominer toute une nation ;
(1) Lb roi CharUt' Albert , au peuple qvi l'accueillit avec tant d'afjfec' ItM. 1845.
(S) Eq décembre *1848.
(3) UEcho des VaUées. Janvier 1849, p. 116.
et ri VOS hambles ancêtres, patients et peraévéramS) ont conservé la vraie règle de foi intacte, et l'ont
* transmise à travers les siècles, ils nous oSteai en cela
un exemple que vous n'avei qu'à suivre»». »
€ Railies'-vous les uns aux autres; agisses cooum vous l'avez fait depuis le commencement de tout es qui se passe, avec bon sens, avec modération, en ou*» bliaat les injures passées ; et soyez persuadés que wm serez noblement récompensés. »
« Votre église est bien organisée; votre éducation publique fait son œuvre ; dirigez votre attention essentiellement sur vos écoles de quartier : le bien-être de vos enfants dépend en grande partie de leur efficacité* C'est dans ces pépinières que sont jetées les premières semences de ces grandes vérités inconnues à Socrate et à Platon. •• Théologie, capable de sauver un monde (1) ! »
Aussi le colonel (2) Beckwith jouit-il, au sein de ses chères vallées, a du rare privilège de se voh* suivi par
(1) Lettre du major-général Beckwith , au modérateur de l'Eglise vaudois e. —Datée de La îonr, 28 aoât 1848. — L*objet de cette lettre était de la part du général, d'adresser aux représentants de l'Eglise vaudoise, ses remerciements, pour le témoignage public de reconnaissance, que le synode du 1-4 août, lui avait unanimement rendu pour ses nombreax ïâ&êl* faits. [Echo des Vallées, T. I, p. 60.)
(2) C'est le titre qu'on lui donne habituellement dans les Vallées.
im iBuvreSj appréciées tout d'une voix, et récompensées par tout ce que le respect elr l'affection publique peHtent offirâr de plus précieux à recevoir. »
€ Qîte le nom du coUmel Beckwith soit béni par tous cemx qui passent ici: dit une inscription placée sur Tune des Bond)reuse$ écoles ouvertes par ses soins généreux* Le pays tout entier répète tacitement la même parole (i). »
£n 1842, les instituteurs des deux vallées et les professeurs des divers établissements d'instruction publique, si fructueusement protégés par cet illustre philanthrope, se réunirent pour une fête commune, au sommet delà Yadière : montagne centrale entre leurs diverses stations. Ils s'abordèrent en chantant des cantiques; et, après avoir fraternisé dans les ei^érances dirétiennes et patriotiques, qu'entretenait en eux ledoable amour dei'Evangile et de la patrie, ils re- \iflreat ea portant chacun une branche de laurier des Alpes (2), en souvenir de cette solennité. Aux portes
(1) La Béformation au dix-neuvième gièele. Journal cité par l'Echo des YaUêe», T. I, p. 103.
(S) Rhododendrum ferrugineum. (Rosage.) — Les montagnes 'vaudoises rcafenneiA une espèce de rosage^ qui 'n*est pas décrite par les botanistes : ao lien d'avoir les feuilles brunies et comme rouillees en dessous, elles sont glabres et oliyâtres. Peut-être n'est-ce qu'un avortement ou une va*
de La Tour^ ils détachèrent une fleur de cbacpie rameau, et en formèrent un bouquet , qu'ils apportèrent ensemble à leur vénérable protecteur (i). » Ces témoignages spontanés d'affection et de recommifr- • sance, se sont souvent renouvelés de la part des Yaodois, à regard de leur noble bienfaiteur (2).
Vers la fin de 4847, les réformes sociales et politiques, longtemps méditées par le gouvernement Piémontais, commencèrent à se manifester.
La réforme de la procédure , où les débats oraux fusent substitués aux dépositions écrites; la formation du jury et la suppression des tribunaux exceptionneh, offrirent aux justiciables de nouvelles garanties d'impartialité.
Le 22 de novembre 1847 fut promulguée la loi organique des conseils de communes et de provinces, où nulle restriction n'était plus apportée à l'élection des habitants vaudois. La création des gardes nationales suivit de près ce nouveau progrès.
riété. (Elle se trouve à la montagne deBrouard; et a été découverte par un jeune botaniste des Vallées : M, Edouard Rostan.)
(1) Lettres écrites des Vallées vaudoises. Septembre 1842.
(2) Le congrès agricole du Piémont, se fit auprès de H. Beckwith, par une lettre du 25 août 1847, l'organe de la satisfaction publique, en le remerciant de rintérét qu'il portait aux vallées. (Bbrt, p. 312.)
Le marquis d'Azeglio, qui fut plus tard ministre , se mit alors à la tête des signataires d'une pétition adressée au Souverain, dans le but d'obtenir Témandpetion civile des Vaudois et des Juifs (i). Il adressa pour cet objet une circulaire à tous les évéques du royiunae, afin d'avoir leur préavis sur cette mesure (2); et Ton doit reconnaître que plusieurs d'entre eux s'y montrant favorables (3).
Le généreux marquis adressa lui-même ensuite, une recjpiéte au Souverain (A), à laquelle se joignit, peu
(1) Cette pétition porte plus de six cents signatures ; on y distingue i8|rofBMe«n; 65 ecclésiastiques, prêtres, curés ou théologiens; 80 avoeati; 50 médecins; 14 notaires et en outre des artistes, des négociants, dti cilOTeBS de toutes les conditions : même d'anciens et de nouYcanx miaiiivef d'Etat. — (M. Bbrt, a placé la liste de ces signatures en tête de son omirage : 1 VcUdenf etc..) — Le docte et digne Barbaroux, ancien gardeilH 11 uni « s'existait plus alors ; mais si u signature ne se trouve pas ■nr cette pièce, les Vaudois n'oublieront pas que ses sympathies l'avaient précédée; et qu'en 1837, lors de la promulgation du Code civil pour les Etatt êardâtf il avait cherché à faire admettre déjà la suppression de toute législation exceptionnelle à leur égard. — Ses représentations n'obtinrent à tÊÊtt ^poqw que la loi dn 16 décembre 1837, par laquelle les militaires fwdois pouvaient être avancés en grade, à raison de leurs années de ser- TÎoe et de leurs droits acquis. [Dizionario di diritto amministrativo. Vol. I, p. 56, § 29. — Bbrt, Valdesi, p. 278.
(S) Elle est datée du 16 novembre 1847. M. Bbrt l'a publiée : (/ Vaideti, p. 462-464.)
(^ M. fiert, a publié les réponses de l'évêque de Bielle (datée du 26 no- Tcmbre 1847 ; / Valdesi. p. 494-466) ; de l'évêque de Pignerol (même date, même ouTn^e, p. 467-472) ; de l'évêque d'Ivrée (30 novembre 1847, p. 472- 471^ ; et de l'évêque d'Albenga (25 novembre, p. 477-479.)
\k) Kà iSàte dn 28 décembre 1847. PttMiée par Bbrt, p. 459-461.
de jours après, une demande des Yaudois tendant au même but (i).
L'esprit public soutenait ces démarches. Dans on banquet^patriotique qui fut donné, à Pignerol, le CS décembre, l'avocat Âudifredi avait fait entendre' les paroles suivantes. « Au pied de ces montagnes qui nous « dominent, vingt mille de nos firères sont privés des a droits de citoyens; et cependant ils sont instruits, c laborieux, forts de bras et de cœur, autant que tous a les autres Italiens. C'est à nous qu'il appartient d'é- « lever la voix en leur faveur; à nous, leurs plus parca ches frères, de demander que la patrie soit pour a eux une mère et non une marâtre; à nous de crier a les premiers: Vive r émancipation des Vaudots (2)/ Toute l'assemblée répéta avec enthousiasme ce cri d'affranchissement et de fraternité.
Deux semaines après un banquet semblable avait Ueu à Turin. Le pasteur chapelain des Légations protestantes, y prononça un discours dans le même sens. ^
(1) Publiée par Bbrt , p. 480-481. Cette pièce n'est pas datée : seloo l'usage peu motivé de rancienne chancellerie vaudoise. — Cet usage deTrait bien cesser désormais ; car il est insolite, incommode, fécond en inexactitudes, pour l'avenir, et sans aucun avantage, ponr le présent.
(2) Ce discours est rapporté en italien, dans But, / Valdetit P* 390.
(3) Ce discours a été imprimé sous ce titre : Diêcours lu au banquet immé
Tout le Piémont, et même ia Sardaigne partageaient cet élan de progrès et de patriotisme.
Mais il était dû surtout à la perspective d'une prochaine constitution représentative, promise par Charles-Albert; et les intentions généreuses de ce monarque trouvaient elles-mêmes le courage de se produire, dans les réformes libérales que le nouveau Pape (1) venait de réaliser au sein de ses propres Etats.
Le Statut y ou la charte constitutionnelle des Etats Sardes, parut enfin, le 8 de février 1848. Cette charte accordait une chambre élective, et des conditions assez larges d'éligibilité. L'enthousiasme fut général; les Vaudois y participèrent: quoiqu'ils ne fussent encore que tolérés, conformément aux anciens édits.
Hais la liberté de la presse qui venait d'être proclamée, permit à l'opinion publique de faire entendre
h commerce de Turin, le 29 décembre 1847, par Amédée Bert, pasteur M, chapelain des Légations protestantes près S. M. Sarde, Turin, Pemèa et comp. éd, 1848.
(1) Fie IX , élu en 1846. Il quitta Rome en 1848, après que la république y eut été proclamée. Cette république ayant été détruite par les ar« mes de la république française, qui lui avait donné naissance et qui voulait restaorer Pie IX, ce pape ne montra plus les mêmes sentiments. Une amnistie obtenue à grand peine de sa Sainteté vindicative, établissait un si grand nombre de catégories exceptionnelles, qu'il fut dit de cette pièce : ranmistie papale excepte tout le monde et pardonne au reste.
sa Yoix^ EYec plus d'imamaûté^ en fatetip de \0aat ^P
franchissement (4).
Bientôt le bruit se répandit dans la oapilale/qQ'un décret allait être signé pour refiectuer. C'était le t6 février 1848, vers la fin du jour. Aussitôt ime $$^ fluence de plusieurs milliers de personnes, se porté sous les fenêtres du représentant des vallées vandoiH ses, M. Amédée Bert, pasteur de la paroisse de Tuia. LÀ on chanta cet hymne patriotique :
FrateUi dltalia
L'Italia s'è desta, eto (i).,.,
et les démonstrations de la plus vive sympathie se prolongèrent jusques fort avant dans la soirée. Le lendemain parut Tédit suivant.
« Prenant en considération la fidélité et les bons a sentiments de la population vaudoise, nos iroyaux a Prédécesseurs ont de leur plein gré, et par des me- « sures successives, abrogé en partie et adouci les a lois qui restreignaient anciennement leur capacité a civile; et Nous-même, suivant la même voie, nous
(1) Voir des articles de la Gazetta Piemontese, da HiiorgiiMnto et del« Conoordiat cités par M. Bert, p. 333, 336, 339, etc*
(2) Frères d'Italie, l'Italie t'ett réveillée; etc.
< leur avons accordé des privilèges de plus en plus € étendus.
c Blaintenant que les motifs des anciennes restric- € tions ont cessé, et que le système graduellement c adopté en leur faveur peut être complété : Nous c avons résolu de notre propre gré, de faire partici- 4L per les Vaudois à tous les avantages compatibles c avec les maximes générales de notre législation.
c En conséquence, par les présentes, de notre cer- € tiûne science, royale autorité, et sur le préavis de « notre Conseil , nous avons ordonné et ordonnons « ce qui suit :
a {• Les Vaudois sont admis à jouir de tous les « droits civils et politiques de nos autres sujets; à fréu quenter librement les écoles, tant au dedans qu'au « dehors de l'université, et à obtenir les grades acac démiques.
c S* Rien n'est du^este innové, quant à l'exercice « de leur culte et à leurs écoles particulières.
« 3^ Nous dérogeons, par les présentes, à toute loi a contraire ; et mandons au Sénat ainsi qu'à la cham- « bre des comptes, d'enregistrer ce décret : enjoignant « à qui de droit, de l'observer et de le faire observer.
a voulant qu'il soit inséré dans la collection des ac- (i tes du gouvernement (i). »
A peine ce décret eut-il été connu dans les vallées vaudoises^ qu'il y excita un enthousiasme universel.
ce A La Tour, dit une lettre de l'époque (2); il y eut le 24 et le 25 février une illumination générale. Celle du 24, était principalement destinée à fêter la Ck)nstitution. Dès le matin, le tambour a réuni presque tous les habitants de la commune. Chaque compagnie avait sa bannière. On s'est rendu au temple des Copiers, où M. le pasteur Meille (3) a célébré le service divin, et prononcé y d'abondance, un discours extrêmement touchant.
a Plusieurs jeunes gens s'étaient exercés à chanter, en chœur, des cantiques d'actions de grâce; leur voix se fit alors entendre, et cette musique, ce service religieux, ces bannières qui remplissaient le temple, le recueillement de tous les auditeurs, augmentaient l'émotion de chacun d'eux.
(1) Donné à Turin, ce 17 février 1848. Signé: CHAnLES-ÀLBBaT, et contre-signe : AvBT, dbBevbl, db Collegno; Borelli. (Cet édit se trouve aussi dans ïEcho des Vallées, T. I, no 8.)
(2) Datée de La Tour, le 5 mars 1848.
(3) Auteur de l'ouvrage mentionné sous le no Yl, du § 1er de la bibliographie qui termine ce volume; et rédacteur en chef de YEeho des Vëllies. — Ce journal a cessé de paraître, depuis peu.
Pendant toute la journée^ des compagnies de garde nationale n'ont cessé de défiler dans la ville, txk chantant des hymnes patriotiques et principalement celui qui commence ainsi :
Gon Tazzura cocarda sul petto Gon italici palpiti in cuore (1)
et par intervalle on entendait pousser les cris répétés de Viva titalia I Viva la Costituzùmel Viva Carlo Alberto/ {^) Ces acclamations enthousiastes annonçaient l'avènement d'un heureux avenir.
c Le lendemain vendredi, était encore un jour de fête, fête destinée spécialement à célébrer l'émancipation des Yaudois. On était allé sur les hauteurs, pour instruire les habitants des montagnes de la cause de ces réjouisances, et vers le soir, pendant que l'illumination se faisait dans la ville, des feux de joie
(1) Av0e la cocarde d'azur mr la poitrine
Avec des p<Upitations italiennes au cour Charles- Albert , nous venoiis à tes pieds, Déposer le tribut de notre amour, etc.
(Les couleurs nationales du Piémont, sont le bleu et le blanc.) (S) Vive l'Italie! y'i^t la Constitution! tItc Charles- Albert — De tout jeunes enfants animés par ces acclamations, et voulant y joindre celles de leurs petites Toiz, criaient même aux balcons : Ftva Caro Bertêt peur dire «t«« Charles Albert; et Vita 7aya, pour vive Vllaliê,
s'allumaient sur toutes les cimes environnantes. Depuis La Tour on pouvait en compter plus de cent.
a A Pignerol aussi, dès qu'on eut appris la nouvelle de rémancipation des Yaudois, ceux d'entre eux qui y étaient établis, demandèrent au commandant la permission d'illuminer leurs demeures : ce qui leur fîit accordé. La même autorisation fut offerte aux catholiques, qui eussent voulu se joindre à ces manifestations; et le soir toute la ville était illuminée^ sans exception d'aucun quartier.
(( De pareilles fêtes eurent lieu dans les autres communautés vaudoises. Presque partout les catholiques y prenaient part. A Saint-Jean, le presbytère se faîsait remarquer par sa brillante illumination : le prieur a même fait sonner ses plus belles baotidëttes (i).
c( Après un repas fraternel, les gardes nationaux de la commune se rendirent, en corps, auprès du doyen des pasteurs vaudois, le vénérable Josué Meille, qui vivait retiré à la campagne et dont l'émotion était extrême. Ce bon vieillard à cheveux blancs, passait des uns aux autres , embrassant toute cette jeunesse et criant : Viva la fratellanza (2) !
(1) Carillon d'allégresse.
(2) Vive la frateraitéf
c Dans chaque commune, un banquet patriotique avait réuni la plupart des citoyens, sans exception de cotte, et plusieurs discours de circonstance y furent prononcés. On remarqua celui de M. le professeur Malan, qui fut dit dans le plus pur italien.
c Mais tout cela n'était rien encore en comparaison de ce qui se passait à Turin.
c On avait annoncé pour le 28 février une fête nationale, où toutes leâ provinces du Piémont devaient
avoir leurs représentants, pour célébrer dans la capitale l'établissement de la Constitution. ,
« Dès le 27, la députation vàudoise s'était mise en marche. On criait sur son passage : vive nos frères VcmdoisI vive la liberté de conscience I A Turin, les membres de cette députation, à laquelle s'étaient jointes volontairement beaucoup d'autres personnes, forent logés, au nombre de plusieurs centaines, dans des maisons particulières. Il y eut des négociants qui débarrassaient leurs magasins, pour les transformer en dortoirs.
« Le lendemain matin, toute cette troupe s' étant réunie sur l'esplanade de Porte-neuve, organisa le cortège qu'elle devait former. Il était précédé par un groupe de jeunes filles vêtues de blanc, ornées da
ceintures bleues, et portant chacune une petite bannière à la main. Plus de six cents personnes venaient ensuite, ayant à leur tête un magnifique étendard en velours, sur lequel les armes royales avaient été brodées en argent, avec cette simple inscription: A Carlo Alberto i Valdesi riconoscenti(i).
a Les acclamations de la plus vive sympathie accueillirent les Yaudois dans les rues de Turin; les mouchoirs s'agitaient aux fenêtres; les fleurs pieu** valent, du haut des balcons, sur les jeunes filles qui marchaient devant eux . Evviva fratelli Valdesil evviva remancipazione dei Valdesil (2), criait-on de tous côtés.
« Les Yaudois étaient salués par ceux mêmes qui ne les connaissaient pas; om leur pressait la main, on se félicitait du nouvel avenir de paix et de liberté que tous les cœurs entrevoyaient alors pour l'Italie. On vit même des prêtres s'approcher du cortège^ et embrasser des Yaudois dans les rangs, en s'écriant : Viva la fratellama! viva la liber ta I
« Lorsqu'il fut question d'organiser la série de tou-
(1) A Charles- Albert, les Vaudois reconnaissants, — Cette bannière fat offerte à S. M. qui eh remercia les Yaudois par l'intermédiaire du marquis fi'Azeglio, dont la lettre datée du 28 février, se trouve dans Bbrt, p. 345*
Ç*2) Vive nos frères vaudois! vire l'émancipatioD des Yaudois t
tes les députations provinciales, qui devaient défiler devant le palais de Sa Majesté, les commissaires de la tète assignèrent aux Yaudois la première place, a Ds c ont été assez longtemps les derniers, dirent-ils, il c est juste qu'aujourd'hui ils soient les premiers. »
c n est impossible de donner une idée de l'empressement, de l'affection, de l'enthousiasme avec lequel ils étaient reçus. On m'a dit que dans les rues, il arrivait parfois qu'à la rencontre d'un nouveau venu , on lui prenait le bras en s'înformant d'où il venait ; et s'il était Yaudois on lui sautait au cou.
c Cher firère ! qui aurait dit que nous verrions tout cela? Qui aurait dit, que sur cette même place-chftteau, où s'élevèrent jadis tant de bûchers pour nos martyrs, où la foule se pressait alors pour contempler leur supplice , qui aurait dit , qu'une telle affluence accueillerait aujourd'hui les Yaudois, avec tant de cris d'amour et de fi'atemité ?
€ Ah ! c'est Dieu qui a fait toutes ces choses ! A lui soient la gloire et les actions de grâce ! puisse-t-il bénir à jamais notre belle patrie ! »
Le défilé eut lieu ; plus de trente mille bannières appartenant à diverses corporations, passèrent, en fl^inclinant, sous le balcon du roi.
Mais le deuil devait bientôt succéder à tant de tèU»» Déjà une vague inquiétude se faisait remarquer sur le visage du prince et sur celui de ses ministres. La joie si expansive du peuple qui les saluait de ses acclamations, ne pouvait effacer un air de contrftinte et de défiance empreint sur leur physionomie. C'est qu'ils avaient reçu dans la matinée une nouvelle %que le peuple ignorait encore, ils avaient appris que le roi de France venait d'élre renversé de son trône, obligé de s'enfuir, comme un proscrit, de ce royaume qui ne lui laissait plus même une patrie; et qu'enfin la république, entourée de ses menaçants souvenirs, venait d'être proclamée chez le peuple françai3*
Comme un coup de tonnerre, précurseur des long» ébranlements d'un orage inattendu , cet événement fit trembler tous les trônes de l'Europe, agita tous les peuples et enfanta des prodiges; il y eut des actes de dévouement admirables mais aussi des cruautés ré*voltantes, et de terribles représailles de la part des défenseurs du passé , dont l'esprit de domination luttait avec acharnement contre l'esprit de liberté promis à l'avenu*.
On ne vit d'abord que désordres et confusion : cm ne peut prévoir encore les derniers résultats de cette
grande lutte ; le sang et les débris couvrent l'arène. An milieu de la poussière d'un combat, rien ne révèle les splendides majestés de la victoire.
Mais ritalie eut part à ces agitations.
Pendant qu'une révolution populaire éclatait à ^nne , la Lombardie s'insurgeait contre les Autricbiens.
Ifilan les chasse de ses murs; Venise brise leur Joug; la Sicile se déclare indépendante du roi de Naples; Rome se donne une constitution démocratique; JAUemagne cherche à retirer son unité brisée y de dessous une multitude de sceptres, qui ne sont plus pour elle que des fers. La Hongrie, plus tard, donna ma monde le spectacle de la lutte la plus gigantesque, qu'ait produite cette époque d'universelle conflagratkm.
Hais avant que ces choses se fussent acconq>lies , les Etats Lombards-Vénitiens, s'étaient librement annexés au Piémont. L'Autriche voulait les reconquérir; €!harles-Albert marcha pour les défendre. Après quelques succès , son armée fut obligée de battre en retraite et les Autrichiens r^trèrent à Milan, par cal^tulation.
Bientôt cependant la république est proclamée à
Rome et en Toscane : ce furent des éclairs de liberté dans un ciel tout chargé encore des émanations séculaires d'un pouvoir^ plus facile à abattre qu'à déraciner.
Pressé par le vœu de son peuple, ou du moins par la voix incessante de la démocratie , qu'on pouvait prendre alors pour celle de l'opinion publique , Charles-Albert reprit les hostilités contre les Autrichiens. C'était, dit-on 9 à contre-cœur de la part des chefs, avec inexpérience de la part des soldats; l'armée piémontaise fut battue à Novarre; et pour échapper à la dure nécessité de souscrire un traité humiliant, Charles-Albert abdiqua le trône de ses pères , en faveur de son fils aîné qui prit le nom de Charles- Emmanuel V.
Il semble avoir été le dernier de ces monarques chevaleresques , qui s'armaient pour défendre leurs peuples et tombaient pour défendre les dynasties.
Le glorieux vaincu de Novarre déposait la couronne, après dix laborieuses années d'un règne honoré par de grands souvenirs, mais attristé par de nombreux chagrins. Il quitta sa patrie accablée et se retira en Portugal. Là il mourut à Oporto, le 28 juillet 1849.
Ses restes furent ramenés à Turin , le 14 octobre
suivant. Un deuil universel accueillit ce cercueil vénéré* On se rappelait la douceur et la bravoure du roi qui n'était plus ; on parlait avec de poignants regrets de son esprit libéral et généreux ; on citait mille traits^ de bienfaisance ou de noblessCi de sa part.
Charles-Albert^ disait-on , a régné comme un sage et combattu comme un héros. Victime dévouée d'une cause perdue y il s'est éteint comme Napoléon , sans puissance, mais non sans gloire.
Les regrets étaient surtout profonds dans ces vallées vaudoisesy qu'il avait naguères affranchies.
Autant elles avaient apprécié ses bienfaits , autant elles ressentirent douloureusement sa perte.
J)ois-je exposer maintenant les quelques détails secondaires que l'histoire moderne des vallées vaudenses, pourrait m'ofirir encore? Non : leur existence pditique est changée ; une nouvelle ère commence ^ la vie se poursuit : d'autres historiens viendront plus tard la raconter (i).
(1) Il eit quelques faits néauinoins que je ne saurais passer sous silence. — Grie« à la généreuse inlUative du colonel Beckwith, un temple vaudois va fTéterer à Turin; et sept habitationi professorales, seront construites en iaee dn collège de la Trinité , à La Tour. Grâce à celle d'un membre du ptricment (M. Malan, d'origine Taudoise , député en 1849, par le collège de Briqueras], deux chaires nouvelles ont été fondées dans ce collège : Tune poor 1« icitiicei naturelles, l'autre pour les classes de philosophie. Elles
Puisse leur histoire future être aussi belle et moins troublée que celle de leur passé.
Heureuses les contrées éclairées par FEvangile!
Il peut seul relever la dignité humaine au sein de ces peuples en travail de renouvellement, auxquels le catholicisme a disputé jusqu'à la Uberté de penser.
Puissent les ruines que ce dernier a faites, refleurir un jour, au souffle immortel qui vivifie les âmes et affranchit les peuples ! La vérité est la puissance de Dieu! Elle vous rendra libres, a dit le Rédempteur (Ev. s. saint Jean, Vin, 32, 36) ; et Tespérance fidt partie des devoirs du chrétien, (l'* Ep. Cor. Xin, 13.)
Ainsi dans tous les pays que lesVaudois ont occupés autrefois : en Bohême, en Provence, en Galabre, ils ont été détruits par la persécution; les Eglises de Saluées^ de Pragela et de Barcelonnette, qui ont passé sous la domination française, n'existent plus aujourd'hui ; les seules Eglises des vallées du Piémont ^ qui sont demeurées sous le sceptre de la maison de Savoie subsistent encore de nos jours.
ont été fondées sous le \oile de Tanonyme. — Un nouveau temple proteitant, plus rapproché du chef-lieu, vase construire à La Tour. — L'établissement d'un culte public pour les Yaudois, est en projet à Pignerol. — Le collège de la Trinité, enfin , est en voie de se transformer en une Faculté complète ; et le gouvernement paraît disposé à favoriser cette extension, si favorable au progrès des lumières.
Ce n'est donc pas aux princes de la maison de Savoie, qoe doit incomber la responsabilité des mesures croèDes, qui ont si souvent ensanglanté les vallées vaudoises. Yictor-Amédée II offre seul une exception : encore, agissait-il sous Finfluence impérieuse d'un pouvoir étranger; et, lorsque cette influence eut cessé, il sut lutter avec une noble énergie, contre la cour de Rome, pour maintenir aux Yaudois les droits qu'ils avaient reconquis, par leur vaillance et leur fidélité.
L'Eglise romaine , seule , fut en principe , toujours persécutrice. Le principe du servage mental ne pouvait pactiser avec celui de la liberté de pensée; et cette lutte se perpétuera, aussi longtemps qu'ils existeront tous les deux. On ne peut concilier le despotisme , qui fut la base du monde ancien, avec la liberté, qui a ouvert les sources de la vie moderne.
C'est à cette dernière que le trône, mieux conseillé, a dû de comprendre enfin, qu'il y avait plus de gloire à conserver les Yaudois qu'à les détruire. Comme ces monuments des temps anciens qui attirent, de loin, les pas du voyageur, et que leurs alentours protègent d'une sollicitude éclairée, ils sont vénérables par leur antiquité même.
Mais , il y a ici plus que des ruines; il y a un peu-
pie ; il y a une Eglise ; il y a des citoyens laborieux et dévoués, qui peuvent honcMrer leur patrie. Les vallées vaudoîses sont, proportionnellement à leur population, la partie du Piémont la plus civilisée.
Sous la main ferme et généreuse de CSharles-Albert, les Yaudois ont vu tomber ces barrières vieillies, que l'esprit du moyen âge leur avait imposées. Ils ont pris part aux droits nouveaux, créés par le régime constitutionnel. Ils ont cessé d'être restreints dans les limites de leurs Vallées.
Puissent-ils s'étendre , sans s'amoindrir. Qu'on ne dise pas d'eux : c'est quand le pays était petit, que le peuple était le plus grand. L'esprit évangélique a fait leur grandeur et leur force : puisse-t-il ne jamais les abandonner! Et, selon les expressions de Janavel : « Que la crainte de l'Eternel se tienne en a sentinelle , au-devant de leur cœur, plus puissante a que nulle épée. »
FIN DK l'iSRAEL DBS ALPES.