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PRÉFACE

« De tous les peuples modernes, dit Boyer, il n'en « est aucun qui offre plus d'analogie avec l'ancien o peuple juif, que lés Vaudois des Alpes du Piémont: « nulle histoire n'a eu plus de prodiges que la leur, a nulle Église plus martyrs. »

Ces lignes suffisent à expliquer le titre de cet ouvrage : F Israël des Alpes (I). En voici maintenant l'origine et le but.

Depuis plus de quinze ans, je me suis occupé d'assidues recherches sur Y Histoire des Vaudois. Mon intention était de reprendre le volume publié en 1 83 i, et de poursuivre ce travail en des proportions qui lui eussent donné une étendue de huit à dix volumes in-8°.

(1) Mon intention, n'était pas, d'abord, de donner ce titre à un ouvrage définitif sur les Vaudois; il ue devait être que celui d'un simple résume historique. Mais ce résumé étant devenu l'ouvrage définitif, le titre lui est resté.

Mais un ouvrage aussi considérable, ne pouvait répondre aux besoins actuels du public. Je voulus alor^ publier séparément les Sources de l'histoire des Vaudois, avec les principaux documents qui s'y rattachent, et un exposé rapide mais complet des événements historiques.

D'un côté , j'ai dû renoncer à la publication des Sources, empêchée par les événements ; de l'autre, j'ai reconnu qu'un résumé complet de l'histoire des Vaudois, ne pourrait être contenu en un seul volume : vu que la partie inédite de cette histoire était aussi considérable, si ce n'est même plus étendue, que la partie déjà connue.

La question de l'origine des Vaudois, et de l'organisation de leur Église, antérieurement à la Réformation, nécessitait un nouvel examen. Le caractère primitif de leurs doctrines n'avait pas été complètement déterminé, faute de documents. L'histoire particulière des Vaudois du Queyras, de Barcelonnette, de Vallouise et de Freyssinières, ne se trouvait nulle part traitée avec ensemble; celle de Mériudol et de Cabrières avait été souvent écrite et jamais éclaircie ; une nouvelle étude des pièces judiciaires qui précédèrent et suivirent l'exécution de l'arrêt du J 8 novembre 1540, prononcé par la cour d'Aix, devenait un devoir pour l'écrivain : et nul, que je sache, ne l'avait accompli.

Les faits de détail, relatifs aux martyrs vaudois, se trouvent ici réunis pour la première fois. L'histoire si

intéressante des Églises de Saluées était presque inconnue, et forme ici la moitié d'un volume.

Il y avait une lacune entre l'époque où s'arrête la chronique si abondante de Gilles, et celle où commence l'histoire documentaire de Léger. Une nouvelle lacune s'étendait entre Léger et Arnaud; et depuis ce dernier écrivain, jusqu'à nos jours, aucune réunion importante de documents nouveaux ne se présentait plus.

Un très grand nombre d'histoires des Vaudois, générales ou particulières, étendues ou résumées, avaient cependant été écrites. Chacune d'elles renferme quelques faits, ou quelques aperçus intéressants; mais nulle part on ne trouve un ensemble de documents, coordonnés en de justes proportions avec la valeur des faits historiques.

Il est peu d'événements, néanmoins, qui aient joué dans notre histoire, un rôle aussi important que ceux qui amenèrent et qui suivirent le rétablissement officiel des Vaudois dans leur patrie : et c'est à peine si les historiens les plus complets, jusqu'ici, en avaient iudiqué la trace. Un volume tout entier est consacré dans cet ouvrage, à ces faits remarquables, qui n'occupent que quelques pages chez mes prédécesseurs.

L'expulsion des habitants des Vallées, de 1686 à 1687, n'était racontée en détail que dans des brochures contemporaines, devenues très rares; celles de 1698 et de 1730 n'étaient racontées nulle part.

La première partie seulement de l'histoire des co-

lonies vaudoises en Allemagne avait été écrite , mais non pas en français. Cette histoire tout entière se trouve dans l'Israël des Alpes. Celle des Vaudois du Pragela, qui à eux seuls étaient plus nombreux jadis que les habitants réunis de toutes les autres vallées vaudoises, n'avait jamais été écrite en aucune langue; hun chapitres lui sont consacrés dans ce travail.

Enfin, depuis 1730 jusqu'à nos jours, de nouvelles phases historiques ont fait passer les Vaudois sous l'influence indirecte de la philosophie du dix-huitième siècle, sous celle de la révolution française, des invasions austro-russes, et de l'empire de Napoléon.

Rien de tout cela n'avait été relaté selon son importance historique; et depuis la restauration seulement , les documents imprimés commencent de jeter une lumière suffisante sur les destinées de l'Église vaudoise.

Toutes ces lacunes ont été comblées dans l'ouvrage actuel ; et si l'on trouve que ces quatre volumes dépassent les limites d'un abrégé, je dirai : Réunissez les ouvrages écrits sur les Vaudois; parcourez leur table des matières, comparez-la avec celle de ce travail, et voyez si ces quatre volumes ne contiennent'pas, à eux seuls, plus de choses que tous les autres livres écrits sur ce sujet. Ces derniers cependant pourraient, à eux seuls , former une abondante bibliothèque : comme on s'en convaincra , en jetant un coup d'œil sur la Bibliographie, qui termine l'Israël des Alpes.

Perrix ( un vol. in-8° de 248 pages ) ne m'a fourni

que la matière de deux demi-chapitres; Gillles (un vol. in-4° de plus de 600 pages) ma fourni trois chapitres en entier, et sept demi-chapitres; Léger (un volume in-folio de 212 et 385 pages) ne m'a fourni qu'un chapitre en entier et quatre demi-chapitres; Arnaud (in-8° de 407 pages), deux chapitres et demi; et tous les auteurs allemands qui ont écrit sur les colonies vaudoises, ne m'ont apporté ensemble que la valeur de trois demi-chapitres. Tout le reste a été puisé dans des ouvrages particuliers, ou dans des documents inédits.

Quelle que soit donc l'appréciation qu'on fasse de ce travail, j'ose croire qu'on ne pourra se refuser a reconnaître qu'il a réellement renouvelé l'histoire des Vaudois; et non-seulement, que l'Israël des Alpes renferme la plus complète de toutes les histoires des Vaudois qui ont été publiées jusqu'ici , mais encore, qu'en réunissant tout ce qui a été publié on n'aurait qu'une partie très restreinte de ce qu'on trouvera dans r Israël des Alpes. Autant que le cadre du livre me l'a permis, j'ai toujours cédé la parole aux auteurs que je devais citer : non-seulement pour faire connaître des textes rares, ou manuscrits ; mâ'is surtout afin d'introduire plus de variété dans la narration, et de lui restituer, autant que possible, l'empreinte des émotions contemporaines.

Il m'est souvent arrivé de reconnaître des erreurs dans les ouvrages que j'avais sous les yeux (même les plus en renom et les plus érudits ) ; je les ai rectifiées,

selon mes lumières, mais sans les relever , car cela n'eût pas modifié des pages erronées, et m'eût semblé une atteinte à la reconnaissance que nous devons aux écrivains , qui ont consacré leurs veilles à des sujets qui nous sont chers.

Ces nombreuses inexactitudes me font bien présumer que mon propre travail n'en sera pas exempt. Je serai reconnaissant si l'on me met à même de les faire disparaître. S'il n'avait pas été imprimé au fur et à mesure de sa composition , j'aurais corrigé déjà quelques négligences (1) et, sans doute aussi, bien des expressions parfois trop vives , que l'horreur des faits que j'avais à décrire arrachait involontairement à ma plume indignée. Ces reflets d'un sentiment personnel peuvent rendre une narration plus animée, mais ils sont peu compatibles avec la calme dignité de l'histoire. Indépendamment des négligences de style, et des fautes d'impression, trop tard reconnues pour être corrigées dans cette édition, il y aurait sans doute encore bien des faiblesses à relever dans cet ouvrage. Mais comme il est le premier qui présente l'histoire des Vaudois d'une manière complète, et qu'en somme il est certainement le plus exact de tous ceux qui existent sur ce sujet, j'espère quelque indulgence en faveur des longues et laborieuses recherches qu'il m'a coûtées.

(1) Je dois signaler, entre autres, l'omission des faits relatifs à Pierre Marquisy et à Maurice Mongie dont il est parlé au chap. XIV, du T. 1er. Mais cette omission n'intéresse que le martyrologe.

Ces recherches ont été poursuivies, surtout dans les Archives d'état de la Cour de Turin. Les papiers qu'elles renferment ne m ayant été offerts que par liasses non classées, j'en ai pris note et je les cite, sauf quelques exceptions , en leur conservant le numéro de série, qui indique l'ordre dans lequel ils m'ont été communiqués.

Les Archives diplomatiques de la France, grâce à M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères , m'ont fourni de précieux documents.

Les Registres du conseil d'État de Genève ont été compulsés au profit de l'Israël des Alpes, par les soins obligeants de M. le ministre Le Fort.

Les Archives d État du grand duché de Hesse- Darmstadt m'ont été ouvertes par M. Du Thill. alors ministre de l'intérieur.

Celles de Bade, de Stuttgard. de Francfort, de Berlin, et des principaux cantons de la Suisse, ont également été consultées, soit directement, soit par correspondance.

Les Archives de r ancienne cour des comptes à Grenoble, celles du sénat et de la cour des comptes, à Turin, n'ont pas moins augmenté mes matériaux. H s'y est joint de nombreux documents sortis des Archives civiles de Pignerol. de Luserne. de Fenestrelles. de Briançon, de Gap, et de quelques autres villes tant du Piémont que de la France. Je dois particulièrement témoigner à ce sujet une affectueuse reconnaissance à mon parent et ami, M. Aillaud, professeur à Pignerol,

qui a compulsé pour moi les archives de l'Intendance de cette ville.

Celles de l'évêché m'ont été ouvertes par l'auteur des Recherches historiques sur F origine des Vaudois. ( Voir dans la Bibliographie, section II, §. IV, n° IX. ) Sans entrer ici dans aucune autre considération que celle des recherches qu'il m'a facilitées, j'attache trop de prix à avoir pu les compléter de la sorte, pour ne pas lui témoigner, à cet égard, une juste reconnaissance.

La belle collection d'opuscules rares, et quelques manuscrits précieux, que contient la Bibliothèque du roi, à Turin, m'ont été d'un grand secours. Je dois des remerciements à MM. de Promis, des Ambroix, de Coccillo, de Saluées , Duboin, fils du célèbre légiste dont il poursuit la vaste collection , Bonnino, sous-archiviste à la cour des comptes, et Sclopis, auteur de l'Histoire des lois du Piémont : qui ont facilité mes recherches, par leurs communications, leur bienveillance ou leurs conseils.

Le savant M. Gibrario, membre de la commission historique pour les Monumenta patriœ, et de l'Académie des sciences à Turin , a également eu la bonté de s'y intéresser. Bien plus, il s'est donné la peine de rechercher lui-même et de m'envoyer divers documents d'un haut intérêt, qui m'eussent manqué sans lui.

A Paris, je n'ai pas trouvé moins de bienveillance. M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique , fit mettre à ma disposition un manuscrit très

important, que je n'aurais pu consulter sans son entremise.

M. Michelet a bien voulu me signaler dans les Archives nationales de la France , des documents jusqu'ici inconnus (1).

M. Sordet , archiviste de X hôtel de ville à Genève, et M. le professeur Diodati . conservateur de la bibliothèque , ainsi que MM. les pasteurs Lavit, Claparède, Vaucher-Mouchon, etc., ont obligeamment favorisé mes recherches.

Il m'a été permis de consulter les Archives de la

(l) Une enquête volumineuse sur les vexations commises par Jean de Roma , contre les Vaudois de Provence. — En voici le titre tel qu'il se trouve mentionne sur une étiquette détachée, a Cayer de procédures faites « en 1533, en vertu de la commission de François 1er, roi de Fraiice, en a datte du 12 février 1332. contre Jean de Rome, de l'ordre des Jacobins : « qui, après avoir été chassé d'Avignon, par le cardinal de Clermont, s'é- « tait retiré en Provence, où sans s'être fait connaître ni autoriser lega- « lement, il y faisait les fonctions d'inqui-iteur, et exerçait contre les su- « jets de cette province, les abus et vexations les plus contraires à l'or- « dre public. ■

Ce manuscrit qui, d'après une autre bote . était jadis contenu dans un sac. et ne fut pas compris dans I'Ivvextaire : article du gouvernement de Provence : est formé de huit mains de papier, petit in-fol. — Au dos, est fixe le rescrit de François I<;r qui autorise les poursuites. — Les dépositions de témoins, commencent au recto du feuillet 8-i. — Archives nationales de France, carton J, no 831. — Lue lettre inédite de Marguerite de France, duchesse do Savoie, datée de Thurin. ce premier jour de juing 1565, et relative aux Vaudois, m'a aussi été communiquée, par H. le professeur Ch. Bonnet : mais, trop tard, pour que j'aie pu en faire usage. — Elle sera publiée, avec d'autres documents précieux, dus aux recherches du savant professeur, dans une Vie de Renée de France, duchesse de Ferrare, qu'il doit prochainement livrer à l'impatience de tous les amis des études sérieuses , qui connaissent ses beaux travaux.

vénérable compagnie , connues sous le nom d' Archives de Saint-Pierre.

Un historien célèbre , M. le professeur Merle-d'Aubigné, m'a aidé de ses lumières et de ses documents. Enfin je dois à M. Lombard-Odier. banquier, la copie d'un manuscrit intéressant , rédigé par un Vaudois proscrit en 1729.

Je n'oublierai pas non plus dans mes remerciements ceux de mes jeunes compatriotes , alors étudiants à Genève , qui ont bien voulu s'employer à transcrire des pièces qui m'étaient nécessaires . Ce sont MM . Trou , Geymonat , Parise . Bert , Rivoire et Janavel.

Un écrivain, originaire comme eux des vallées du Piémont, M. Monastier, auteur d'une histoire des Vaudois récente et appréciée, m'a communiqué dos notes et des extraits qu'il avait recueillis pendant Je cours de ses propres travaux.

Un autre enfant des Vallées, M. Appia en qui l'Église française de Francfort, a perdu depuis peu un pasteur éminent et vénéré, m'a prodigué toutes les ressources de sa riche collection de documents, sur l'histoire de la patrie, toutes les lumières de ses conseils et de ses souvenirs. J'ai le regret de ne pouvoir payer ici qu'à sa mémoire mon juste tribut de gratitude.

Un vénérable pasteur vaudois, successeur de Scipion Arnaud , dans une des colonies vaudoises d'Allemagne, feu M. Mondon, qui, depuis plus longtemps que le révérend Appia, a quitté cette terre , avait témoigné pour mon entreprise la même sympathie. .C'est à lui

que j'ai dû les premiers cahiers du manuscrit original de la Rentrée , actuellement déposés à Berlin.

Dans les vallées vaudoises, MM. les ofticiers de la Table ont , plus d'une fois , mis à ma disposition des pièces officielles et des notes d'une exactitude précieuse ; M. le pasteur Josué Meille, et son gendre, M. Voile , ont , sous d'autres rapports , contribué à augmenter ma collection de pièces inédites. Je dois en dire autant de M. Gay, du Villar et de M. Antoine BIanc.de La Tour, ainsi que de mon ami M. Amédée Bert, dont les Scènes historiques , récemment publiées, ont excité un si grand intérêt en Italie , en faveur des Tau dois.

A l'étranger, M. le docteur Todd, de Dublin, et surtout le révérend docteur Gilly de Durham, ont mis une obligeance toute particulière à me transmettre des renseignements qu'eux seuls pouvaient me fournir.

Enfin je dois de vifs remerciements à M. le professeur Schmidt (auteur de l'Histoire des Cathares), qui a bien voulu revoir les épreuves de la Bibliographie de l'Israël des Alpes ; ainsi qu'à MM. Mailhet , Arnaud et Olivier, qui ont revu le texte et les épreuves de tout l'ouvrage.

Je ne puis mentionner toutes les bibliothèques publiques, que j'ai mises à contribution pour l'accomplir. Celles de Lyon et de Grenoble contiennent d'anciens manuscrits vaudois, en langue romane ; comme celles de Genève , de Zurich et de Dublin. Celles d'Avignon et de Carpentras possèdent d'autres manuscrits qui ,

pour être plus modernes , ne sont pas moins intéressants.

M. Frossard, auteur d'une histoire des Vaudois de Provence, et M. Barjavel , auteur du Dictionnaire historique de Vaucluse , ont augmenté du résultat de leurs études, les notes que j'avais déjà recueillies, sur le sujet traité par le premier de ces écrivains.

J'ai tenté de nombreuses démarches, dans le but d'obtenir que des recherches fussent faites à Prague afin de découvrir , s'il était possible , quelques vestiges documentaires des anciennes relations que les Vaudois ont jadis entretenues avec les Églises évangéliques de ce pays ; mais ces démarches sont restées sans résultat.

Diverses archives de famille ont été ouvertes à mes investigations : entre autres, celles des comtes de Luserne , mais à une époque où je n'ai pu moimême aller les parcourir. Je n'en dépose pas moins ici, pour ceux qui y ont droit, l'expression respectueuse de ma reconnaissance.

Il resterait également à voir, si possible , les archives épiscopales de Suze et de Saluées; celles de l'archevêché et de l'ancienne inquisition de Turin ; celles d'Aceil , de Carail , de Dronier et de plusieurs autres villes , dans lesquelles les Vaudois eurent jadis de nombreux adhérents ; enfin celles du saint-office à Rome , et sans doute encore , beaucoup de sources qui me sont inconnues.

J'ai toutefois réussi à former la plus nombreuse

collection de documents historiques, sur les Vaudois, que jamais historien ait , je crois , possédée. Je suis heureux surtout d'être parvenu à faire disparaître les lacunes regrettables qui avaient existé, jusqu'ici, dans cette mémorable histoire.

Mais l'opération de réunir un grand nombre de matériaux historiques , ne caractérise pas davantage l'historien , que celle de réunir les matériaux d'un édifice ne caractérise l'architecte.

Avec les mêmes matériaux, on peut élever un monument remarquable ou une construction vulgaire. Ce qui caractérise le monument, c'est de laisser une idée précise de ses dispositions. La France possède, je crois), le plus petit et le plus grand des monuments de l'Europe : la maison carrée de Nîmes et la cathédrale de Strasbourg. L'un comme l'autre, laisse une idée distincte, une image arrêtée; cette image demeurera plus vive et plus entière dans la mémoire du voyageur , que celle d'une rue qu'il aura peut-être longtemps habitée. L'unité, l'harmonie et la proportion distinguent ce qui se fait aisément saisir. Sans ces qualités d'ensemble, une réunion de matériaux n'est, en histoire comme en architecture, qu'un simple entassement; elles seules font le monument, qu'il soit grand ou petit.

Ces qualités monumentales , je ne me défends pas de les avoir ambitionnées pour mon petit travail.

Jusques ici la méthode chronologique était la seule qu'on eut suivie, dans presque toutes les histoires des

Vaudois. Cette méthode consiste à faire connaître , année par année, tout ce qui se présente dans les divers pays, ou les différentes séries de faits, dont on doit, s'occuper. Elle paraît la plus naturelle au premier abord , et serait la plus juste en réalité , si chaque fait n'avait ni cause ni résultats. L'enchaînement de ces causes et de ces résultats, au contraire , rend seul un fait complet; mais comme les origines sont souvent anciennes et les résultats à distance dans l'avenir, la méthode chronologique interrompt cet enchaînement , en coupant l'exposé d'un fait et de ses conséquences, parle récit des faits comtemporains, qui lui sont étrangers.

Il arrive de là, que les lacunes sont voilées sous ces exposés incomplets , et que souvent il s'en produit involontairement sous la plume de l'écrivain : obligée, par la succession des temps, de passer d'un fait à un autre, au lieu de poursuivre d'une manière continue le développement du même fait. Ce développement devient alors comme un porlrait brisé , dont les fragments sont épars à de grandes distances.

De là aussi, les idées historiques extrêmement confuses , ou plutôt l'absence d'idées nettes et dominantes, que laisse ordinairement la lecture des histoires, écrites d'après cette méthode.

La méthode analytique , au contraire , après avoir classé les événements , les expose dans toute leur étendue. Leur physionomie se présente entière et distincte : d'où il résulte que l'unité de leurs disposi-

tions peut être saisie plus aisément par l'esprit du lecteur.

Mais cette méthode offre beaucoup de longueurs et de difficultés.

Après avoir recueilli les documents, il faut en faire le triage et la critique ; mettre à part ceux qui servent de source , et distinguer les autorités des témoignages douteux. Il convient ensuite de classer le tout par ordre chronologique , pour avoir un tableau général du sujet dont on doit s'occuper.

Il faut, après cela, diviser cet ensemble en époques distinctes pour détacher les divers plans du tableau historique, destinés à se charger ensuite de détails; puis, établir, dans chaque époque, les séries de documents qui se rapportent aux faits du même genre , et retirer du groupe les pièces relatives à des faits d'un autre ordre. Ils reste enfin à classer ces différentes séries documentaires selon le développement des faits qu'elles tendent à établir, de manière à ce que ces derniers s'éclairent les uns les autres.

Toutes ces opérations ont été faites pour l'histoire des Vaudois que je publie aujourd'hui ; et dont le plan a été peut-être la partie la plus longue et la plus difficile de mon travail. J'ose espérer qu'on ne s'en apercevra pas à sa simplicité.

Quelles que soient les proportions, dans lesquelles il pourrait arriver que l'on reprît un jour Yhistoire des Vaudois, que ce fût pour l'étendre en dix volumes ou

pour la réduire à un seul : ce plan, je crois, lui conviendrait toujours.

Les deux chapitres qui traitent des martyrs vaudois sont les seuls, dans cet ouvrage, que j'aie empruntés sans modifications à mon travail primitif. Des notes nombreuses ont été ajoutées à ceux que j'ai dû composer en entier sur des documents inédits. Tels sont , en particulier, les deux premiers chapitres du T. IV, dont la matière, quoique peu variée, était fort étendue; et en général , tous ceux qui traitent de l'histoire des Vaudois , depuis 1690 , jusques à 1814.

Si les circonstances me permettent, plus tard , de publier le texte complet des pièces justificatives, dont la suppression a surtout contribué à restreindre l'étendue de ce livre , j'aurai réalisé à peu près ce que je désirais et pouvais faire sur l'histoire des Vaudois.

En attendant, j'ai cru devoir indiquer, en tête des chapitres , les sources et autorités qui se rapportent particulièrement à chacun d'eux ; et je terminerai l'Israël des Alpes, par une liste des sowves générales qui se rapportent, dans leur ensemble, à toute l'histoire des Vaudois.

Malgré le grand nombre d'auteurs que contient cette liste , il en est peu qui fassent autorité 5 la plupart d'entre eux n'ont fait que se copier les uns les autres. Aussi, à l'exception des plus anciens, qui ont puisé aux documents originaux , et de quelques élucidateurs subséquents , qui ont porté les lumières de la critique sur des points obscurs , le reste n'offre

qu'un intérêt secondaire. Aucun d'eux n'est cependant à dédaigner, à raison des faits de détail et des aperçus nouveaux qu'ils peuvent présenter.

Si j'avais écrit, selon mon premier projet, une histoire critique et documentaire des Yaudois, j'aurais cité et discuté presque tous ces ouvrages. N'ayant voulu ici que narrer les événements, de la manière la plus complète et la plus rapide possible, je m'en suis tenu aux sources; toute discussion a été écartée, tout ce qui pouvait abréger a été recherché.

Les documents officiels sont presque toujours résumés, les discours réduits, les narrations d'interrogatoires transformées en dialogues directs : faisant disparaître ainsi les formules ralentissantes : « On lui

.demanda; il répondit, etc » Quelquefois aussi

au lieu de mentionner l'une après l'autre les pièces d'une négociation , je les supprime toutes , en disant simplement : « On proposa...; on répondit, etc....» Enfin , lorsque les documents que j'avais sous les yeux établissaient , à propos d'un personnage historique , et sur des témoignages certains , que ce personnage avait tenu tel ou tel discours . fait telle ou telle réponse , mis en avant telles et telles considérations , j'ai cru pouvoir substituer à cette forme narrative celle de l'allocution directe : faisant ainsi parler le personnage lui-même au lieu de raconter son discours. Cette méthode était familière aux historiens de l'antiquité ; et quoique je n'en aie usé qu'avec beaucoup de réserve , j'ai toujours apporté le plus grand

soin à l'exactitude de ces paroles, sous le rapport de la pensée qu'elles devaient exprimer. On dit quelquefois que l'historien ne doit ni retrancher ni ajouter. — Mais , à quoi ? — Quel est le texte auquel il s'agirait de ne pas changer un seul mot ? Lorsqu'on a sous les yeux plusieurs narrations différentes , plusieurs documents , dont chacun est insuffisant en particulier, mais dont l'ensemble est rempli de lumière ; lorsqu'on doit poursuivre la vérité à travers un monceau des pièces judiciaires, de rapports de police, de notes diplomatiques, de correspondances particulières, de publications contemporaines , empreintes de l'esprit de parti, de relations sciemment altérées ou involontairement incomplètes, de journaux plus ou moins bien renseignés, etc.... n'est-ce pas de la comparaison, des rapprochements, de la critique persévérante et impartiale de tous ces éléments confus, que l'histoire doit ressortir ?

L'appréciation et le classement des matériaux, dans ce cas , sont aussi importants que leur nombre.

Je n'en dirai pas davantage à ce sujet. Il y a sans doute, dans ce livre, des imperfections que je reconnais , et d'autres que j'ignore. Je ne puis qu'offrir l'expression anticipée de ma reconnaissance , à ceux qui voudront bien me signaler les améliorations dont il serait susceptible. Mais si l'on m'accusait d'être inexact, par cela seul que je me serais écarté des idées reçues jusqu'ici, je dirais : Voyez les sources, informez-vous avant de prononcer.

Je suis loin de dissimuler mes sympathies pour les opprimés contre les oppresseurs : mais jamais je n'ai été sciemment inexact; et toutes les fois que les faits historiques m'ont appelé à rendre hommage aux adversaires des Vaudois , je crois l'avoir fait sans réserve ni prévention.

Il existe déjà un grand nombre d'histoires des Vaudois; elles sont toutes incomplètes. Un résumé de plus eût été inutile. J'ai entrepris d'écrire leur histoire complète ; cette tâche offrait des difficultés qu'on peut croire assez grandes , puisque personne encore ne les avait surmontées.

Puissent les travaux longs et pénibles, auxquels j'ai dû m'assujettir, pour arriver à présenter la vérité sans lacunes, me valoir, à défaut d'autres qualités , l'approbation de mes lecteurs et des Vaudois qui aiment leur patrie.

J'ai prié Dieu de me soutenir dans cette œuvre ; je le prie de la rendre profitable à ma patrie et à la vérité.

Alexis MUSTON.

Bourdeaux (Drôme), ce 18 de septembre 1850.

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