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DES ÉGLISES DE SALUCES

PARTICULIÈREMENT DE CELLES d'aCEIL , DE VERZOL , DE SAINT-MICHEL ET DE PRAVIGLELM.

(De 1616 à 1633.)

Socrcbs et autorités : — Les mêmes qu'au chapitre IX.

Nous avons dit que Charles-Emmanuel était alors en guerre avec l'Espagne, à propos du Montferrat. Il demanda du secours à la France qui lui envoya Lesdiguières. Cet illustre général qu'on regardait alors comme le chef du parti protestant en France, entra dans la province de Saluées eu 1617.

Révolté des vexations sans nombre , dont ses coreligionnaires avaient été victimes , il intercéda pour eux auprès de leur souverain. La cour de Savoie comprit aisément que le chef des réformés ne pourrai*

combattre pour elle avec beaucoup de dévouement sj elle persécutait son parti. On jugea donc prudent d'accorder quelque repos aux Vaudois de Saluées, et le 28 septembre 1617, le duc, étant à Asti, rendit un décret dans ce but. Il y disait : « En la considération expresse d'un grand personnage, nous accordons aux protestants réfugiés et aux bannis du marquisat de Saluées la faculté de rentrer dans la libre possession de leurs biens et de leurs demeures, pendant trois ans entiers (1 ) ; d'en disposer et de les vendre à leur gré durant cette époque, avec défense pourtant de répandre leurs opinions hérétiques ou de dogmatiser, sous peine de la vie. Les prisonniers , détenus pour cause de religion, seront mis en liberté et jouiront du même privilège; et quant aux biens confisqués ou vendus, on les rendra à leurs premiers propriétaires moyennant une juste indemnité que nous accorderons aux acquéreurs. »

Ces dispositions eussent été précieuses si elles avaient duré ; mais en leur assignant d'avance une limite aussi raprochée, c'était ne rien accorder, ce n'é-

(1) Borelli dit trois mois.

tait que préparer de nouveaux troubles et de nouvelles ruines pour l'avenir.

Les protestants néanmoins s'en montrèrent fort reconnaissants. Leur susceptibilité ne fut éveillée qu'à l'égard d'un seul point , et ils écrivirent aux pasteurs de Genève pour savoir s'ils devaient accepter ce décret, attendu qu'ils y étaient traités d'hérétiques (1).

Que n'ont-ils insisté pour que ces bénéfices reposassent sur une base moins précaire. Toutefois Lesdignières obtint que le mot d'hérétiques fût retranché; et dans leur naïve bonne foi, ces simples montagnards, confiants en la justice de leur prince , ne pensaient pas qu'il pût revenir sur ces dispositions. Pour eux, ce qui était juste et vrai la veille, devait l'être encore le lendemain.

Les variations de l'Eglise catholique , en fait de loyauté, seraient bien plus nombreuses que celles des protestants en fait de doctrine.

Des changements cruels se préparaient déjà pour les Vaudois malgré ces circonstances favorables , que le papisme devait subir, mais qu'il comptait bientôt détruire.

(1) Arch. des pasteurs de Gen. , vol. F, p. 174.

Et néanmoins l'heureux effet qu'elles produisirent d'abord dépassa toute attente. En quelques jours le pays eut changé de face. « La veille, disent les capucins, nous le croyions presque purgé d'hérétiques, et dès le lendemain ils surgirent de toutes parts, comme ces soldats de Gadmus qui naissaient tout armés du sable de la terre. »

Dans la vallée de la Sture , plus profonde et plus étendue que les autres , le protestantisme qui n'avait jamais été déraciné refleurit avec plus de vigueur que jadis. C'était dans la ville d'Aceil (illustrée de nos jours par la naissance du célèbre Gibrario , auteur de l'histoire du droit européen pendant le moyen âge) , que la réforme avait les plus nombreux adhérents. Le village de Pagliéro se joignit à cette profession ouverte de l'Evangile. La ville de Verzol se déclara courageusement pour la même cause , mais s'arrêta ensuite. Celle de Saint-Michel, qui parut se prononcer plus lentement que les autres, s'enhardit bientôt et suivit Aceil avec persévérance.

Les assemblées publiques étaient cependant défendues aux protestants; mais le nombre des réunions privées remplaçait le culte public ; et d'ailleurs ils ne tardèrent pas d'avoir pendant la nuit, sous ce climat

aussi doux que celui de Nice, des congrégations générales, dont le secret fut souvent trahi par la joie qu'ils ne pouvaient contenir , soit avant de s'y rendre , soit après en être revenus.

Dans la vallée de Mayra, à Dronier et ailleurs (1), ils se montrèrent même en si grand nombre que les catholiques semblaient disparaître parmi eux.

Plusieurs d'entre eux, au lieu de vendre leurs biens, en achetèrent d'autres; l'activité industrielle, le commerce, l'agriculture reprirent en peu de temps un essor inaccoutumé. Il semblait que l'on n'eût plus rien à craindre de l'avenir ; et cette prospérité même eût dû engager le duc de Savoie à maintenir les causes qui l'avaient produite , au lieu de la détruire en les laissant tomber.

Il est assez remarquable que dans tous les pays du monde où les idées protestantes se sont établies, les peuples ont prospéré comme si une bénédiction invisible se fût étendue sur eux ; partout où le catholicisme s'est maintenu avec le plus de puissance, la vie s'est éteinte , le bien-être et la moralité ont disparu,

(1) Pages 184-185.

comme si une malédiction mystérieuse s'étendait avec lui.

Les Eglises de Saluées avaient retrouvé en une année tout l'éclat dont elles avaient brillé un demi-siècle auparavant.

« Ces hérétiques , dit Rorengo ( que nous citons de préférence , non pas comme source mais à l'appui de nos renseignements), commençaient de seigneurier(l) parmi les faibles et désolés papistes , qui se voyaient avec terreur sur le point d'être annihilés dans ce pays. »

Ils n'osaient plus faire des processions, et criaient à la tyrannie des réformés.

Les fêtes de Pâques, en 1618, avaient été célébrées à Dronier par une si grande affluence de protestants que l'évêque de Saluées s'y rendit dès la même semaine, pour y rendre quelque splendeur à son Eglise abandonnée.

Malgré sa présence à Dronier, le dimanche après Pâques , il y eut encore une assemblée si nombreuse de réformés, que toutes les pièces de la maison particulière dans laquelle ils étaient réunis se trouvaient

(1) Memorie istorichi, p. 185.

occupées. La salle, le devant de la porte, les degrés et jusque dans la rue, disent les témoins oculaires, tout était débordant de fidèles qui ne pouvaient entrer (1).

Le pasteur venait de commencer sa prière d'invocation; tout le peuple était à genoux autour de lui, jusque sur les degrés extérieurs du sanctuaire domestique. En ce moment l'évêque arrive en grand appareil, escorté de soldats et de gens de justice.

— Au nom de Son Altesse royale, s'écrie-t-il, cessez votre congrégation.

Mais la voix qui priait Dieu, ne s'arrêta pas devant celle qui parlait aux hommes. Le pasteur continua son invocation et ses actions de grâces; les huissiers en dressèrent procès-verbal ; l'évêque attendit la fin de sa prière et renouvela ensuite sa sommation.

— An nom de notre autorité apostolique, dit-il, nous vous faisons défense à tous, de vous rassembler désormais, contrairement aux édits de Son Altesse Royale.

— An nom de Jésus, réplique alors le pasteur, nous ne reconnaissons d'autorité apostolique qu'à l'Evangile qu'il nous a adressé par les apôtres et que

(1) Brief discours, chap. III,

nous prêchons fidèlement. Quant aux édits, nous ne les violons point, puisque nous sommes réunis dans une maison particulière.

Cette réponse fut mentionnée au procès-verbal et l'évêque se retira. Mais il consulta les légistes pour connaître la portée légale de l'édit, et vit avec une satisfaction victorieuse qu'il y était défendu de dogmatiser. En conséquence, il revint trois jours après, avec le grand référendaire, nommé Milliot, pour citer les protestants à comparaître devant la justice, comme coupables d'avoir dogmatisé, contrairement aux termes de l'édit dont ils se prévalaient.

Les chrétiens comprirent qu'il y avait là un prétexte plausible à leur condamnation , et pour des gens qui s'étaient vus condamnés si souvent sans motif, il y avait lieu de s'effrayer en face d'un motif spécieux. Cependant, la défense de dogmatiser aurait pu à bon droit n'être considérée que comme une interdiction aux protestants de chercher à convertir les catholiques; puisque , à vrai dire, on ne pouvait les empêcher de s'entretenir entre eux de leurs propres croyances; et puisque le nombre des personnes autorisées à se réunir en particulier n'était pas limité, on ne pouvait leur faire un crime d'avoir eu des réu-

nions plus ou moins nombreuses. Mais ces gens simples et francs ne songèrent pas à ces ressources de procédure; ils avaient des convictions trop arrêtées pour ne pas chercher à les répandre. C'était avoir dogmatisé. Et après tant de dénis de justice bien plus flagrants que celui-là, une favorable interprétation de la loi ne leur serait certainement pas accordée. Ils jugèrent donc prudent de se retirer, et se réfugièrent dans les bois situés au-dessus de Dronier.

Là ils demeurèrent pendant quarante jours, comme Jésus dans le désert, jeûnant et priant Dieu, animés d'une ardeur croissante, d'une soif inextinguible et délicieuse de prières, de cantiques et de méditations pieuses , dont leur âme devenait plus avide et plus profondément réjouie, en face du danger, dans le calme des solitudes.

Ce n'était point toutefois pour manquer de courage qu'ils avaient pris la fuite ; car le référendaire Milliet ayant procédé contre eux par voie de citations individuelles, plusieurs protestants qui avaient été oubliés, allèrent spontanément se déclarer solidaires des mêmes transgressions, c'est-à-dire de la même foi , et se plaindre aux juges de n'être pas au nombre des proscrits. Ce dévouement d'une foi sincère n'est-

il pas aussi noble et aussi courageux qu'eût pu l'être celui d'une héroïque résistance?

Les catholiques pourtant, voyant la ville de Dronier presque abandonnée, et les fugitifs se condamner eux-mêmes par leurs appréhensions , croyaient déjà voir leurs biens confisqués et pouvoir se les répartir d'avance comme une chose assurée.

Mais un si grand nombre de protestants s'étaient fait inscrire sur les listes des magistrats, que ceux-ci reculèrent devant la nécessité de sévir sur tant de monde, et ils écrivirent au duc de Savoie pour s'en remettre à sa décision. De leur côté, les Vaudois prièrent Lesdiguières d'intercéder encore pour eux, et Charles-Emmanuel mit fin à ces incertitudes en couvrant d'une amnistie générale tout ce qui s'était passé, après quoi il rétablit simplement les dispositions de l'édit du 28 septembre 1617.

Les fugitifs revinrent donc dans leurs demeures, plus unis et plus fervents que jamais ; le clergé catholique redoubla d'efforts pour donner à son culte la pompe souveraine qui lui était acquise officiellement, et à laquelle il ne manquait qu'un public.

Les processions, les neuvaines, les pèlerinages se multiplièrent. Les curés reçurent ordre de faire des

sermons dans leurs églises, ce qui atteste la négligence qui avait régné à cet égard. Les missionnaires tentaient de joindre la force de la dialectique à l'éclat des cérémonies ; mais la puissance du raisonnement vient de la vérité, et la vérité ne se décrète pas comme l'organisation d'une fête. Ces marchands forains de croix et d'amulettes voyaient l'indifférence publique grandir autour d'eux; ils accusaient les protestants d'être la cause de cet impie abandon : aussi tous leurs vœux tendaient à les faire disparaître du pays.

De leur côté, les réformés redoublaient de zèle et d'ardeur; et par suite de cette émulation entre les deux cultes rivaux, bien des éléments étrangers à la piété se mêlèrent à leurs manifestations.

Un jour que l'évêque de Saluées (1), suivi d'un missionnaire (2) et du supérieur de Coni (3), allait entrer dans l'église paroissiale de Dronier, une voix fit entendre dans la foule ces paroles sans doute déplacées : « Bientôt il n'y aura plus ni prêtres , ni moines , ni prélats ! »

Peut-être n'était-ce là qu'une réflexion émise entre

(1) Ottavio Viale.

(2) Fra Marcello di Torino (capucin).

(3) Padre Giovani di Moncalieri.

deux interlocuteurs. Peut-être même ces paroles, prononcées d'une manière outrageante n'étaient-elles pas sorties de la bouche d'un Vaudois, mais des lèvres perfides d'un ennemi qui cherchait à les perdre; quoi qu'il en soit, cet incident, qui paraîtrait puéril aujourd'hui, excita fort la colère de l'évêque et l'indignation du clergé. On en fit un rapport au souverain, et comme l'orgueil blessé exagère toujours ce qui le touche , on ne manqua pas d'attribuer à ces paroles des intentions et une portée menaçantes pour le salut de l'Etat; il fallait du moins que la réprobation qu'elles avaient soulevée s'étendît sur tous les protestants.

Le comte Milliet, auquel l'histoire donne maintenant le titre de vice-chancelier, se transporta de nouveau à Dronier, et commença par ordonner (1) que tous ceux qui voudraient jouir des bénéfices du dernier édit (2) vinssent se faire inscrire sur un registre particulier.

Le nombre des personnes inscrites fut très considérable, car celui des protestants s'augmentait au lieu de diminuer. Plusieurs catholiques eux-mêmes se

(1) Le 2 de juin 1618.

(2) Celui du 28 septembre 1617.

rangèrent alors de leur côté. Rorengo cite un docteur en droit, un capitaine et un médecin (1).

Ce registre d'inscription fut ensuite envoyé au sénat de Turin.

Pendant ce temps les catholiques cherchaient toujours à surprendre les protestants en flagrant délit de culte religieux; et ces derniers, se défiant des catholiques, se tenaient sur leurs gardes, marchaient armés, et n'épargnaient pas à leurs adversaires le dédain et les récriminations.

Ainsi les partis s'aigrissaient parleur hostilité même. En de pareilles circonstances, il est bien difficile d'éviter les excès, et la moindre étincelle peut allumer un incendie.

Les protestants apprirent qu'un noble personnage, appartenant à la famille du cardinal Almandi, avait agi contre eux. L'indignation, le fanatisme, l'emportement sauvage des déserts où on les avait si souvent relégués, armèrent le bras d'un assassin.

Ce crime individuel devint un grief contre tous. On se hâta de le dénoncer au souverain, qui renouvela immédiatement les mesures de rigueur portées dans

ses anciens édits, entre autres, dans celui du 25 février 1602, d'après lequel le culte protestant, les mariages mixtes et les acquisitions de biens, de la part des réformés, étaient absolument interdits en dehors des étroites limites des vallées vaudoises. Les baux ou les contrats par lesquels ils avaient affermé ou acheté des terres aux catholiques furent donc annulés.

A Aceil, ils s'étaient emparés des édifices de la confrérie du Saint-Esprit, et y célébraient leur culte. On les en expulsa en leur défendant d'y revenir , sous peine de la vie.

Enfin un édit de Charles-Emmanuel , rendu le 2 juillet 1618, ordonna à tous les chefs de famille protestants d'apporter chacun la liste nominale des siens, aux magistrats de son canton , sous peine de trois cents écus d'or d'amende, et de divers châtiments corporels, jusqu'à la prison et au gibet.

L'évêque de Saluées, et les missionnaires capucins, veillaient en outre, avec une sollicitude inexorable, à ce que nul ne jouît de ses biens au delà des trois ans accordés par l'édit du 28 septembre 1617.

Ce terme fatal allait arriver; les conflits se multipliaient, surtout à l'occasion des ensevelissements pour lesquels l'édit de 1618 avait défendu aux pro-

testants de se réunir au nombre de plus de six personnes, ainsi que d'ensevelir leurs morts dans les cimetières catholiques, ou dans un terrain clos de murs.

Or, dans la plupart des communes, il n'y avait eu, jusque-là, qu'un cimetière commun; et dans les villes où les protestants s'en étaient fait un particulier, ils l'avaient environné de murailles. On exigeait maintenant qu'ils allassent déposer le cercueil de leurs frères sur le bord des grandes routes, ou dans les terrains vagues, ouverts à tout venant, à toutes les profanations.

Alors même , il arriva encore qu'on vint leur arracher leur mort pour le transporter dans le cimetière des catholiques, si l'on reconnaissait que le défunt avait reçu le baptême dans l'Eglise romaine. A Saint- Michel on fit bien plus encore. Depuis trois mois une femme vaudoise avait été ensevelie dans le cimetière des protestants. Il était clos de murs; le curé ordonne l'exhumation et fait porter son cercueil, à moitié brisé, devant la maison de ses parents.

Un de ceux-ci rencontrant un soir le curé sacrilège, dans un chemin isolé, lui donne des coups de bâton pour venger cet outrage.

Aussitôt cinquante protestants de Saint-Michel sont cités à Saluées, et plusieurs d'entre eux retenus prisonniers. Leur élargissement fut encore obtenu par l'intervention de Lesdiguières.

A Demont, dans la vallée de la Sture, quelques papistes fanatiques, au sortir d'un souper, animés par le vin, jurèrent la mort des hérétiques et résolurent de poursuivre le premier qui se présenterait. Ayant reconnu un Yaudois dans un jeune homme qui marchait devant eux, ils mirent l'épée à la main et l'attaquèrent. Ce jeune homme portait une petite hache ; n'ayant pu se soustraire par la fuite à leurs atteintes, il se retourne et donne la mort au premier assaillant. Les autres prennent alors la fuite; mais quelques jours après, ils reviennent mieux armés et plus nombreux, s'emparent en furieux du village, outragent les femmes, blessent ou tuent les hommes, battent les vieillards, jettent les enfants à la rue et se livrent au pillage comme des brigands ; puis, chargés de butin, ils citent par dérision la population tout entière à comparaître à Turin.

Ici se place un fait aussi honorable pour les protestants que pour les catholiques de Demont ; c'est que ces derniers voulurent concourir aux frais de répara-

tion causés par ces désordres et à ceux du procès qui s'ensuivit.

Cela montre combien les deux partis auraient aisément vécu en bonne intelligence, si le souffle de Rome n'avait constamment excité la haine de ses sectateurs , qu'elle accusait de se laisser corrompre , lorsqu'ils faisaient preuve de charité.

A Dronier encore, c'est à un gentilhomme catholique que les protestants du pays durent d'être délivrés d'un piège qui leur avait été tendu, et des poursuites qui eussent été la suite de leur imprévoyance. Ainsi, partout où ils étaient connus , les Yaudois trouvaient des protecteurs, même parmi leurs adversaires ; ces derniers aussi devenaient plus chrétiens en les fréquentant davantage : car partout où le protestantisme à régné, les mœurs se sont adoucies. Les moines missionnaires, qui n'en avaient pas subi l'influence, montaient quelquefois en chaire, portant une épée nue dans une main et un flambeau dans l'autre, pour exhorter les peuples à détruire les hérétiques, disant qu'il ne fallait les aborder qu'avec le fer et le feu ( 1 ) . Cela était plus sûr pour le papisme que de les aborder avecla discussion.

Et voilà pourtant ceux qui se disent les ministres

(1) Brief discours, chap. III.

de Dieu ! ceux qui prétendent absoudre des plus grands crimes, mais qui ne pardonnent pas à la lecture de la Bible et à la prière.

On conçoit, du reste, ces excès, en se rappelant que le palais épiscopal de Saluées était le centre toujours actif de perpétuelles vexations dirigées contre les Vaudois. Mais bientôt on alla plus loin, on regretta qu'ils eussent été épargnés lors de la Saint-Barthélemy ; c'était une faute, disait-on, il fallait la réparer. En conséquence on crut devoir organiser le complot d'un massacre général contre les réformés dans toute la province de Saluées.

Ici encore , ce fut le peuple catholique lui-même qui se montra moins cruel que ses directeurs spirituels; car la plupart des habitants du pays refusèrent d'entrer dans cette conjuration.

Cependant on n'y renonça pas ; mais Dieu permit qu'elle fût découverte, et voici de quelle manière on en eut connaissance.

Un de ceux qui devaient la diriger, Fabrice de Pétris , se prit de querelle avec un jeune homme protestant, il l'attaqua, mais fut tué lui-même; et l'on trouva dans ses papiers les preuves écrites de la conspiration.

— an —

Le brait de cette découverte se répandit comme l'éclair. Les ferments qui existaient entre les deux partis n'en prirent que plus de force. De part et d'autre, ils se faisaient par jour de nouveaux excès, dont les protestants néanmoins étaient le plus souvent victimes. Ceux de Saint-Pierre, par exemple, dans la vallée de h Vrayta, furent expulsés de chez eux par le curé et le prévôt de la ville.

Peu de jours auparavant, cinq habitants de Dronier avaient également été bannis et s'étaient retirés dans la vallée de Luzerne.

On était parvenu à l'année 1619; la fermentation croissait de plus en plus. Les vexations contre les adhérents de l'Eglise réformée se multipliaient sous toute sorte de prétextes.

A Démon t deux familles protestantes furent cruellement troublées. Qu'avait-on à leur reprocher? D'avoir contracté mariage à des degrés de parenté , interdits par les canons de quelque vieux concile.

Les époux furent séparés, les maris envoyés aux galères et les femmes condamnées à recevoir le fouet sur la place publique.

Mais ces juges si cruellement scrupuleux à mainte-

nir des interdictions arbitraires sur les degrés de consanguinité , auxquels du reste les catholiques seuls auraient dû être soumis, ces mêmes papistes qui dissolvaient si promptement des liens de famille , sanctionnés par une union bénie , quel respect avaient-ils pour la vertu? Ecoutez : A Dronier, un apothicaire, nommé Marin , avait deux filles d'une rare beauté. Vers la fin de juillet, l'un des capucins de la ville fait demander cet homme : les autres moines entrent dans sa demeure pendant son absence ; ils s'emparent de ses filles en usant de violence ; un carrosse attendait à la porte, c'était celui de l'évêque de Saluées : on y jette les victimes de cet enlèvement odieux, et elles sont conduites à Turin (1), sans qu'on ait égard à leurs larmes et à leurs supplications, sans pitié pour le désespoir de leur famille.

Un mois après (2), le même évêque fait arrêter une pauvre femme sur laquelle pesaient de singulières accusations. « Elle a reçu de Genève, disaient ses accusateurs, une grande robe noire, et revêtue de cette dé' froque de corbillard, elle monte en chaire au milieu

(1) Tous ces détails sont tirés du Brief discours sur les persécutions advenues en ce temps aux Eglises du Marquisat de Saluées. Chap. IV. (1) Le 22 d'août 1619.

des réformés , prend une corne de bœuf , et , souffle au travers de cette corne le Saint-Esprit sur les assistants. »

Le livre dont nous tirons ces détails ajoute naïvement : « Il faut avouer que c'était là une invention bien cornue ! »

Et cependant cette malheureuse femme fut mise pour cela, cinq fois de suite à la question; elle fut torturée en présence des sommités cléricales et administratives du pays. Il y avait là le préfet, l'évêque et l'inquisiteur; et l'on était au dix-septième siècle !

Oui! mais aussi sous l'empire du catholicisme.

Et dans le dix-neuvième siècle lui-même, en 1845, là oii le papisme règne encore, ne l'a-t-on pas vu condamner une femme à mort pour crime d'hérésie (1)?

Ainsi se passaient ces jours sombres et agités, en attendant que l'orage éclatât. Vers la fin de l'année 1619, une réunion extraordinaire de prêtres, de moines et de zélateurs papistes de toute confrérie, fut convoquée à Saluées , pour aviser aux moyens d'en finir une fois pour toutes avec les hérétiques. Après

(1) Cette condamnation a eu lieu dans l'île de Madère , en août 1845. flVoir les journaux du mois de septembre, même année, entre autres les Déats, le Siècle, V Espérance etc.

le repas de corps qui réunit tous ces dignes convives, on fit brûler en effigie les principaux d'entre les protestants, en attendant de pouvoir les atteindre dans leur personne.

Ces passe-temps du clergé catholique montrent bien de quel esprit il était animé. Rien de sérieux, ni d'humain. Cruels ou grotesques, ignobles ou barbares, tels étaient ces prétendus ministres d'un Dieu de perfection et d'amour.

Du côté des réformés, le mécontentement ne faisait qu'augmenter ; une lutte était imminente : le plus faible devait périr.

Les habitants d'Aceil , qui se trouvaient presque tous de la même communion, et qui n'avaient jamais cessé de tenir des assemblées évangéliques, se prévalurent de leur nombre pour les continuer.

Le gouverneur de Dronier, Andréa délia Negra, fut envoyé contre eux ; il arrêta et conduisit dans les prisons de Saluées , les deux notables de l'Eglise qui présidaient habituellement à ces réunions de prière.

L'un se nommait Pierre Marquisy, et l'autre Maurice Mongie. L'arrestation du premier eut lieu en juin, et celle du second en septembre 1619. L'un et l'autre ne tardèrent pas d'être condamnés à mort par l'inquisition.

Ils interjetèrent appel de ce jugement devant le sénat de Turin. On espérait pouvoir faire auprès du duc de Savoie quelques démarches pour les sauver ; mais ce prince était alors absent (il était allé en Savoie pour recevoir Christine de France qui venait en Piémont). Le sénat se trouvait ainsi abandonné à luimême, ou plutôt aux suggestions du haut clergé, toutpuissant à la cour. Par une circonstance aggravante pour le sort des prisonniers d'Aceil, un nouveau soulèvement eut lieu dans cette villle. Le gouverneur de la province, comte de Sommariva, fut tué d'un coup d'arquebuse, sur les coteaux de Mongardino , où il avait poursuivi les récalcitrants. Et par une suite irréfléchie de ces idées païennes si familières au catholicisme, on fut porté à immoler Maurice et Marquisy comme des victimes expiatoires aux mânes du gouverneur.

Ces courageux directeurs de l'Eglise d'Aceil furent immédiatement exécutés à Saluées (1), vers les quatre heures du matin ; ce qui n'empêcha pas l'évoque du diocèse d'assister à leur supplice, sur le lieu duquel il s'était fait conduire en carrosse.

(1) Cette exécutioo eut lieu le 21 d'octobre 1619.

Toutes les circonstances de leur fin courageuse et édifiante ont été conservées dans une lettre écrite de Saluées le lendemain de leur exécution, et publiée à Genève quelques jours après.

Nous en reproduirons une partie dans le chapitre destiné à l'histoire des martyrs. En échange de tant de concessions aux exigences de Rome , le nouveau pape, Grégoire XV, venait d'accorder au duc de Savoie , par son bref du 27 mai 4621 , la faculté de retenir pendant six ans la dîme des revenus ecclésiastiques, à condition qu'il consacrerait ces fonds à l'extirpation de l'hérésie.

Le duc toucha l'argent, et le clergé le pressa d'agir.

En février 1622, on commença d'employer ces ressources, ou de montrer du moins qu'on les utilisait pour l'œuvre demandée, en reprenant les poursuites déjà si souvent dirigées contre les Vaudois et les réformés du Piémont, qui ne s'étaient pas restreints dans les étroites limites où l'on avait circonscrit le territoire des vallées vaudoises.

Au mois de mars suivant, les fidèles de Praviglelm et des communes environnantes furent cités à com-

paraître devant le préfet de Saluées , sous peine de mort et de confiscation.

Ils eussent pu s'y rendre en assez grand nombre pour que la fermeté de leur attitude eût imposé à leurs ennemis. Nulle peine n'était portée encore contre ceux qui eussent obéi. Qui les fit hésiter? L'exemple peut-être de ceux qui avaient été emprisonnés à la suite d'une comparution; cette espèce de force d'inertie, qui retient le campagnard à sa chaumière ; une crainte irréfléchie et vague de ce tribunal de Saluées si fatal aux protestants.

Quoi qu'il en soit , ils s'abstinrent. Au lieu d'agir avec vigueur, de se montrer unis et résolus, de soutenir leurs droits avec fermeté, on vit de la mollesse et de l'indécision dans leur conduite; un jugement sévère pourrait même dire de la lâcheté : car c'est être lâche que d'abandonner la défense d'un droit, aussi bien que de manquer à celle de la patrie. N'ayant donc pas comparu dans le terme prescrit, les habitants de Praviglelm et de Paësane furent tous condamnés par contumace à être bannis des Etats de Son Altesse Royale , et pendus s'ils tombaient enajj les mains de la justice. Quant à leurs biens, il va sans

dire qu'ils étaient confisqués : c'était là, pour le fisc et pour Rome, le plus clair de l'affaire.

Cette sentence fut rendue à Saluées le 15 de mars 1622, confirmée par le sénat de Turin le 7 de juin et publiée à Paësane le 29 du même mois.

Ces pauvres gens employèrent le secours de Lesdiguières. Mais voici ce qui s'était passé : Un jour, se trouvant avec le cardinal Ludovisio de Bologne, Lesdiguières lui dit : Quand Votre Eminence portera la tiare, j'abjurerai le protestantisme. Or, Ludivisio venait d'être élu pape depuis dix-huit mois, et Lesdiguières avait abjuré à l'époque indiquée. Comme on se démet d'une charge, comme on livre une marchandise à une échéance fixe, le grand capitaine avait déposé ses croyances au signal du calendrier. Cependant il n'avait pu se pénétrer encore de l'esprit inhumain de sa nouvelle Eglise, et il écrivit à Charles- Emmanuel en faveur de ses anciens coreligionnaires des hautes Vallées (1). «Ils ont vécu, dit-il, sans jamais donner de reproches à personne; ils ont toujours été maintenus en l'exercice de leur religion, quelque ordonnance que Votre Altesse ait faite pour les autres;

(1) Cette lettre est conservée par Gilles, p. 421.

que V. A. permette qu'ils puissent jouir en repos du fruit de ses grâces, puisqu'elles augmenteront en la personne de ces pauvres gens les obligations qui ma font être , Monseigneur, votre très-humble, etc. » La lettre est datée de Grenoble, 29 juillet 1622.

Lesdiguières écrivit dans le même sens à l'ambassadeur de France, près la cour de Turin; de sorte que les Yaudois , sans obtenir la révocation formelle de cette atroce condamnation , reçurent néanmoins la promesse qu'il n'y serait donné aucune suite, et qu'ils pourraient vivre en paix dans les modestes héritages de leurs pères.

Quelques-uns d'entre eux, qui s'étaient déjà expatriés, furent cependant saisis à leur retour.

Ce même pape, qui avait reçu l'abjuration du général français, fondait alors (en 1622) la sanguinaire congrégation de propagande! ftde et extirpandis hœreticis ; en même temps qu'il béatifiait Ignace de Loyola. Cette congrégation fut, pendant près d'un siècle, l'arme la plus redoutable que le fanatisme et l'erreur eussent employée contre le triomphe des doctrines bibliques. Mais c'est en Piémont surtout que la Propagande, cette fille honteuse du jésuitisme et de l'Iin-

quisition, exerça ses plus terribles ravages.

Nous la verrons bientôt à l'œuvre dans les vallées vaudoises. Suivons-la aujourd'hui dans le marquisat de Saluées, où elle s'était hâtée de s'établir et où elle devint dès lors une source permanente de troubles et de persécutions.

En 1627, la vallée de Sture fut cruellement travaillée par les convertisseurs.

Les derniers vestiges de protestantisme qui restaient à Carail , en furent extirpés , selon le vœu des moines par le fer et le feu. Il n'était plus nécessaire maintenant d'avoir assisté aux assemblées des réformés pour être incarcéré 3 il suffisait de ne pas aller à la messe.

A Saint-Michel, à Pagliero, à Demont, les poursuites incessantes dont les Vaudois furent l'objet dépouillèrent rapidement ces bourgades, jadis florissantes, des citoyens paisibles qui les animaient, pour peupler les prisons de victimes ou les montagnes de proscrits.

La plupart d'entre eux se retirèrent en France, mais elle ne devait pas tarder à leur être tout aussi inhospitalière. On a retrouvé à Berlin les mémoires d'une famille qui sortit à cette époque de Demont, s'établit alors en Provence, et fut expulsée plus tard de ce dernier pays lors de la révocation de l'édit de Nantes.

Que de malheurs ont été causés par les guerres et les haines religieuses ! Et que le monde a du s'éloigner de la doctrine du Christ , pour que cette impie association de mots : Guerres et haines religieuses ait pu s'introduire dans notre langue!

Quelques-uns d'entre les nombreux prisonniers que la Propagande fit à cette époque, rachetèrent leurvie au prix d'une forte rançon. La fortune amassée par le père pour les enfants , allait enrichir des couvents, des geôliers, des bourreaux.

Aussi, appauvries, décimées, proscrites et partout poursuivies , ces malheureuses Eglises de Saluces allaient s'affaiblissant de jour en jour. Depuis longues années toute manifestation de vie évangélique, autre que la patience et la résignation, leur était interdite; et si la flamme sacrée survivait dans leurs membres paralysés, c'était comme les dernières pulsations d'un cœur lent à mourir, dans le sein d'un patient immobile, sur lequel s'acharneraient encore les tortures de l'inquisition.

Ah! faut-il que des congrégations religieuses aient agi comme des bêtes féroces, pour désoler ainsi l'humanité'?

Dans les hautes vallées du Pô, à Oncino, à Praviglelm, à Biétonet, le culte proscrit survivait cependant encore, dans le secret des pauvres chaumières et des alpestres bergeries. Mais l'on ne devait pas s'attendre à ce que ces premiers et ces derniers rejetons de la grande famille vaudoise , dans la province de Saluées, fussent constamment épargnés. Lorsque le feu a dévoré l'écorce, il ne respecte pas le cœur du tronc.

En 1629, le comte de la Mente, qui était lieutenant général des armées uu duc dans le marquisat, frappa une contribution de quatre cents ducats sur les fidèles de Praviglelm.

Ceux-ci ne se hâtèrent pas de payer. C'était là probablement ce qu'il avait attendu; c'était le triomphe des prévisions persécutrices de la Propagande et du clergé.

Aussitôt, le comte de la Mente envoie quatre cents soldats à Praviglelm, pour ravager les terres, enlever les bestiaux et piller les demeures des malheureux Vaudois.

Le butin fut transporté à Paësane, et il fallut payer mille ducats pour le ravoir.

Jaloux des fruits de cette expédition , un autre seigneur vint quelques jours après, à la tête de vingtcinq hommes, pour saisir le pasteur de Praviglelm, et s'emparer de quelques otages, qu'il n'eût ensuite relâchés que sous forte rançon.

Ces pauvres montagnards étaient abandonnés à toutes les incursions, comme un pays sans maître au premier occupant. Cette fois pourtant, ils repoussèrent l'agresseur avec ses vingt-cinq hommes; mais il revint bientôt, accompagné non plus de soldats, mais de moines. Quelle devait être cette nouvelle expédition? On va l'apprendre en peu de mots.

Le capitaine de cette légion encapuchonnée, commence par ordonner à tous les habitants du pays de se rendre aux prédications des missionnaires , sous peine d'un écu d'or d'amende, pour chaque contravention. Les contraventions furent nombreuses, et sous prétexte de faire payer aux Yaudois les amendes encourues, on se saisit encore de leurs récoltes et de leurs biens.

Alors les habitants du val de Luzerne se décidèrent à prendre les armes pour venir au secours de leurs coreligionnaires de la vallée du Pô ; alors aussi leur premier spoliateur, tenant à ce que les choses n'allas-

sent pas trop loin, dans la crainte des comptes qu'il aurait eu à rendre lui-même, le comte de la Mente mit fin à ces scandaleuses extorsions.

La peste qui ravagea le Piémont en 1630, n'épargna pas les habitants de ces montagnes; mais ce fléau du moins n'irritait pas les esprits, ne semait pas la division parmi les hommes.

Une nouvelle recrudescence du zèle papiste le remplaça bientôt , en apportant avec lui tous ces tristes effets.

Victor Amédée venait de monter sur le trône; le nonce, les prélats, les congrégations, tous les représentants du papisme se hâtèrent de le circonvenir.

Quelle gloire pour Votre Altesse de réaliser enfin les vues héréditaires de ses prédécesseurs et d'extirper complètement l'hérésie de ses Etats! — C'est plus qu'une gloire, c'est un devoir. — C'est la consécration de votre avènement! — C'est sur votre couronne la plus sûre garantie des bénédictions de Dieu.

Tel était le langage qu'entendait de tout côté le nouveau souverain alors âgé de quarante trois ans.

Malgré la fermeté naturelle et la sage initiative de son caractère, qui lui avait valu déjà le traité de Ratisbonne et celui de Quiérasque (1) par lesquels il était rentré en possession de la plus grande partie de ses Etats, il finit par céder à ces suggestions.

Heureusement que les vallées vaudoises de Luzerne, Pérouse, Saint-Martin et Pragela appartenaient alors à la France ; mais, après ce grand centre du protestantisme en Piémont, la province de Saluées en contenait encore les plus nombreux représentants.

Le duc rendit donc, le 23 septembre 1623, un édit dans lequel il s'exprimait ainsi :

« Les princes de la terre étant établis de Dieu, ne doivent avoir rien de plus à cœur que la défense de sa religion. C'est pourpuoi, afin de rendre la paix à l'Eglise, et de prouver notre indulgence aux hérétiques de Saluées , qui ont encouru la peine de mort pour leur obstination continuelle, nous ordonnons qu'ils aient à abjurer leurs erreurs dans l'espace de deux mois, après la publication du présent édit, et cela dans Lt fc.^ e qui leur seront prescrites par

(1) 13 octobre 1630.

(2) 6 avril 1631.

l'évêque de Saluées. Dans ce cas nous leur ferons grâce pour toutes les peines qu'ils auraient encourues ; mais s'ils laissent passer ce terme sans abjurer, ils seront tenus de s'éloigner de nos Etats sous peine de la vie. »

C'est ainsi qu'un souverain prouvait sa bienveillance à ses sujets ; c'est ainsi qu'il prétendait servir la religion chrétienne !

Dans cet édit, fort abrégé ici, les Eglises de Biolet, Biétonet, Croésio et Praviglelm, sont nominalement mentionnées.

Ce fut le coup de mort pour ces malheureuses tribus, et notre chapitre va se clore par leur dernier soupir.

Dès la publication de cet édit, plusieurs familles vaudoises sentant l'agonie venir pour les Eglises évangéliques de leurs chères vallées , s'étaient silencieusement exilées en Dauphiné.

En même temps l'évêque de Saluées, tout rayonnant d'un prochain triomphe, enorgueilli de l'importance que l'édit lui avait donnée, arrivait dans ces pauvres villages, escorté de moines et de soldats. L'ul-

tima i*atio regum est aussi Yultima ratio Romœ. Dirons-nous comment le prélat put se vanter d'avoir converti plusieurs de ces indigentes familles . auxquelles même eût manqué le denier du voyageur, si elles s'étaient expatriées?

Non; mais nous dirons que d'autres . abandonnant leurs biens, s'étaient retirées dans les montagnes: et que là errantes et bannies , elles laissèrent s'éteindre dans la misère et les tourments de l'exil les derniers restes de cette Eglise vaudoise si longtemps florissante sur les sources du Pô.

Leurs maisons furent incendiées et démolies, leurs biens confisqués, leurs troupeaux saisis et vendus au profit de l'évêque, des moines et du fisc.

Que l'on compare aujourd'hui l'état moral et matériel des vallées vaudoises où l'Evangile s'est maintenu, avec le dépérissement obscur dans lequel sont tombées celles de la Sture et du Pô, où l'on a employé tant de temps et d'efforts pour l'en bannir, et l'on verra si le catholicisme est favorable à la prospérité des nations. Si le champ de cette comparaison parait trop rétréci en étant limité à ces humbles vallées, qu'on poursuive le même parallèle dans tous les

pays du rmnde entre les contrées protestantes et les contrées catholiques , et l'on arrivera au même résultat.

Ainsi, se sont éteintes ces intéressantes communautés vaudoises, dont nul jusques ici, n'avait écrit l'histoire. Mais l'esprit qui les animait n'a pas disparu. Puisse-t-il animer constamment , ce qui reste de l'Israël des Alpes , dans ces montagnes depuis si longtemps arrosées par le sang des martyrs.

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