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RENAISSANCE

DES ÉGLISES ÉYAJNGÉLIQUES DE SALUCES , ET NOUVELLES VICISSITUDES QU'ELLES BURENT A SUBIR .

(De 1602 à 1616.)

Sources et autorités : — Les mêmes qu'au chapitre IX.

Le nombre des protestants dans la province de Saluées ne se bornait pas à eeux des Eglises que nous avons nommées : mais dans les vallées de la Sture, de la Vrayta et de Valgrane . les fugitifs des grandes villes s'étaient retirés au sein des villages plus écartés. Là. chacun d'eux apportait avec soi une part du flambeau évangélique de leur Eglise dispersée . une étincelle de la foi commune qui se propageait ainsi dans leur exil.

Le propre de la lumièae est de pouvoir se communiquer sans se restreindre . et de s'étendre en se

multipliant. De sorte que le nombre des âmes éclairées s'augmentait autour des proscrits, et que ces villages oubliés devenaient peu à peu de nouvelles Eglises.

En outre, plusieurs d'entre les familles qui avaient accepté les formes extérieures du catholicisme lorsqu'il s'était imposé par la violence, se hâtèrent de revenir à l'expression naturelle de leur foi, dès que l'oppression eut cessé.

Alors aussi se réveilla contre elles l'animadversion persécutrice du papisme. L'édit du 25 février 1602, qui avait interdit le culte protestant hors des vallées vaudoises n'avait eu pour but que de le faire cesser dans les villes de la province de Pignerol, situées aux alentours de ces vallées; mais on s'en fît une arme redoutable dans la province de Saluées.

On commença par y envoyer des missionnaires sous la direction du P. Ribotti, afin de pouvoir traiter d'endurcis, d'obstinés et de rebelles ceux qui ne se rendraient pas à leurs raisons.

Le gouverneur de Dronéro et le vice-sénéchal de Saluées furent invités à l'aider dans son entreprise.

Les réformés alors adressèrent une requête à Charles

Emmanuel (1) , dans l'espérance d'obtenir quelque adoucissement aux dispositions de cet édit qui les frappait sans les nommer. Ils demandèrent entre autres grâces qu'on ne les fit relever d'aucune juridiction ecclésiastique, mais seulement des magistrats oivils; et rien n'était plus juste, puisque les tribunaux ecclésiastiques appartenant à l'Eglise romaine devaient, non pas juger, mais condamner les adhérents de toute autre communion.

Ils demandaient, en outre, qu'on ne forçât point à s'expatrier ceux d'entre leurs coreligionnaires qui étaient établis depuis plus de sept ans dans le pays ; et enfin, que les mariages mixtes, bénis par les ministres protestants sous la domination française, ne fussent point annulés. C'était là pourtant ce que le clergé catholique demandait avant tout, sans égard pour les perturbations de tout genre que cette mesure allait introduire dans les familles.

Ces trois points furent accordés aux Vaudois de Saluées. Précédemment déjà, un abbé des environs avait pris sur lui de rendre, de son autorité privée, un ordre d'expulsion contre tous les réformés de sa

(1) Le 15 de mai 1602.

paroisse. Cet abus de pouvoir fut dénoncé au duc de Savoie, qui fit répondre qu'on en écrirait au gouverneur.

Les réformés et les Vaudois originaires de cette province , avaient donc lieu d'espérer que des jours de tranquillité seraient enfin venus pour eux ; mais, à la sollicitation des capucins et des jésuites, la justice promise et les concessions obtenues, firent place bientôt à de nouvelles rigueurs.

Le 12 juin 1602 parut l'édit suivant : «Ayant travaillé par tous les moyens possibles à l'extirpation de l'hérésie, pour le service de Dieu et le salut des âmes, nous avons la douleur d'apprendre que, dans le marquisat de Saluées, des gens à qui nous avions défendu l'exercice de leur culte, vivent sans religion ostensible , et courent par là le risque de tomber dans l'athéisme.

« Pour prévenir cet horrible malheur, nous ordonnons à tous les adhérents de la religion prétendue réformée, qu'ils soient nés dans le pays ou seulement domiciliés, d'embrasser la foi catholique en moins de quinze jours, ou de sortir de nos Etats, et de vendre leurs biens dans l'espace de six mois, sous peine de coniiscation et de mort. »

Les protestants de ces contrées, préférant les dou-

leurs de l'exil à une lâche répudiation de la foi de leurs pères, sortirent en masse de la province de Saluées, et se retirèrent encore une fois dans cet Ephraïm des vallées vaudoises, où toujours les exilés trouvaient un asile, les chrétiens des frères, et les affligés de saintes consolations.

Mais, comme plusieurs d'entre eux s'étaient établis sur la rive gauche du Cluson, dans la vallée de Pérouse, aux Portes, àPinache, à Doublon et à Pérouse même, où, d'après un édit récemment publié (1), le culte réformé devait également être aboli, le capucin Ribotti, toujours acharné contre les Vaudois, y poursuivit encore ces malheureuses et fuyantes victimes.

Favorisé par les instances du nonce et les sollicitations directes de Paul V auprès du duc de Savoie, Ribotti obtint un édit (2) par lequel le prince renouvelait d'une manière plus générale la défense de célébrer le culte protestant dans ses Etats, en dehors des limites arbitraires dans lesquelles on avait restreint le territoire des vallées vaudoises. Les protestants ne se hâtèrent pas d'abjurer, et le duc ne se hâta pas de sévir ; mais en multipliant ses interdictions il

(1) Le 28 de mai 1602.

(2) Rendu le 3 juillet 1602.

multipliait les titres du papisme à solliciter d'effectives rigueurs. Le prince, malgré sa bonté naturelle, ne put se défendre d'appuyer la mise à exécution des ordres qu'il avait donnés; et l'on peut voir, par les instructions qu'il adressa dans cette circonstance aux gouverneurs des provinces, que le véritable auteur de ces cruautés était le pape et non point lui. « Désirant, dit-il, que la sainte entreprise d'extirper l'hérésie s'accomplisse dans mes Etats (1), et Sa Sainteté nous ayant pour cela envoyé des missionnaires dont le chef est le P. Ribotti, nous commandons à tous nos officiers de lui prêter main forte. »

Puis, dans l'abnégation de sa propre clémence, il recommande d'avoir des égards pour les Vaudois, et de leur laisser croire qu'ils étaient dus à la bonté particulière du P. Ribotti ; car présumant bien que ce moine serait sans pitié, le duc écrivit au gouverneur de Saluées une lettre particulière dans laquelle il lui disait : « Afin que par ses rigueurs il ne devienne pas trop odieux à ces pauvres gens, vous aurez soin de leur complaire en quelque chose et de leur accor-

(1) Circulaire du 5 septembre 1G02.

der quelques adoucissements, comme s'ils étaient dus à son intercession (i). »

Mais les missionnaires n'entendaient pas faire usage de cette faculté, et c'est alors que fut envoyée la circulaire précédente.

Ce n'était pas le moyen d'adoucir les esprits. Ces malheureux campagnards, si souvent inquiétés, proscrits, dépossédés , chassés encore de leur demeure, déjà aigris et excités par une foule de mécontents ou de bannis comme eux , mais qui sans doute étaient moins chrétiens qu'eux, se réunirent dans les montagnes en une bande de partisans.

Ils se proclamèrent les défenseurs des opprimés, sans cacher leur intention de résister aux armes même du souverain, s'il eût voulu en faire usage contre eux ou leurs adhérents.

Mais il n'y a pas des magasins de vivres dans les montagnes; et pour subsister, cette troupe faisait des incursions fréquentes dans la plaine, s'alimentant par le pillage, dont les catholiques et les catholisés avaient surtout à souffrir. De là, bien des désordres répréhensibles.

(1) Cette lettre est datée du 8 juillet 1602.

Cette bande affamée reçut le nom de bande des Digiunati, et par l'intimidation qu'elle exerçait, elle força plusieurs protestants récemment catholisés , à revenir à l'Eglise réformée, dont la violence les avait fait sortir.

Tristes et déplorables conversions des deux parts ! Mais, ce qui n'était qu'une exception dans le protestantisme, était habituel dans l'Eglise romaine.

Le duc de Savoie, ayant été informé de ces troubles, commanda aux magistrats de faire citer devant eux les syndics des communes que fréquentaient les digiunati, et de rendre chacun de ces syndics responsable des désordres commis dans sa commune.

En même temps il enjoignit aux protestants des villes situées dans la plaine du Piémont, sur la lisière des vallées vaudoises, de quitter leurs demeures ou de se catholiser dans l'espace de quinze jours (4).

L'irritation des partis fut portée à son comble, et pour surcroît de calamités, une famine générale vint encore augmenter la détresse de ces nombreuses familles de protestants, qui, sans être sorties des Etats de Savoie, vivaient errantes et bannies.

Les digiunati devinrent des agents de déprédation

(1) Ordres du 2 mars et du 28 mai 1602.

et de vengeance ; et malgré les poursuites sévères, mais impuissantes, dont ils étaient l'objet, malgré la défense expresse de leur donner asile, secours ou nourriture, leur nombre ne cessait de s'accroître. Toutes les victimes fugitives de la persécution ou de la faim se rendirent auprès d'eux.

S'excitant à nuire à leurs ennemis dans cette vie vagabonde et sauvage, ils se faisaient de plus en plus redouter. Leur présence dans les montagnes était comme un asile ouvert à tous les poursuivis ; et l'exaspération s'augmentait encore de tant de misères et d'animosités réunies.

Quatre jeunes gens de Bubiane ayant rencontré un des agents de l'inquisition, le tuèrent comme une bête malfaisante , et s'allèrent joindre aux digiunati.

Un autre assassinat eut lieu sur la personne d'un catholique de Bagnols , qui était venu se joindre aux réfugiés afin de les trahir ; et en outre, dit Gilles, ils commirent encore plusieurs vengeances, qui déplaisaient fort aux gens de bien, nonobstant tous les prétextes et toutes les raisons qu'ils opposaient à leurs censures.

Mais le désordre est comme l'incendie , il s'accroît de sa propre violence. Et doit-on s'étonner que ces

malheureux, dont la tête était mise à prix, cherchassent à se défendre, ainsi qu'à se venger ?

En temps de guerre, les peuples s'empressent de courir à ce meurtre organisé, qui les décime sans les déshonorer; et en temps de persécution, n'est-il pas concevable que les proscrits, dont on menaçait la vie plus cruellement que dans un combat, aient été entraînés à des attentats dont ils eussent été incapables en d'autres circonstances?

Ce qui est dit du scandale s'applique aussi à ces excès : malheur à ceux par lesquels ils arrivent !

Les populations, du reste, les catholiques même, quoique souffrant de cet état de choses, trouvaient naturelle la défense de ces infortunés , poussés au désespoir; et tous leurs vœux étaient, non pour leur mort, mais pour un arrangement qui permît aux proscrits de rentrer dans la vie commune.

« A peine fûmes-nous arrivés à Luzerne, raconte un voyageur de cette époque, que nous fûmes environnés d'hommes et de femmes, nous priant à mains jointes que l'accommodement se fît. En cela nous remarquâmes le jugement de Dieu : car on avait fait sortir les bannis de Luzerne , pour cause de religion,

et maintenant c'étaient les papistes qui n'osaient sortir à cause des bannis. »

Ce fut le comte de Luzerne qui s'entremit pour eux, et particulièrement pour ceux de Saluées, depuis plus longtemps dispersés.

Il demanda qu'une requête lui fût remise.

Toutes les Eglises vaudoises et réformées, depuis Suze jusqu'à Coni, faisant, disaient-elles, un même corps en Christ, se hâtèrent de la signer (1).

Pendant ce temps, les digiunati continuaient leurs expéditions. Six d'entre eux étant descendus à Luzerne pour acheter des vivres (2), le chevalier de Luzerne (3) et le capitaine Crespin de Bubiane, aidés d'une centaine d'hommes armés, résolurent de s'en saisir. On leur coupa le passage aux deux bouts d'une rue étroite, dans laquelle ils s'étaient engagés; et alors, traqués comme des bêtes fauves, sachant que leur tête était mise à prix, n'ayant de salut que dans la fuite et se voyant cernés , ils s'élancent avec le

(1) En mars 1603. La réponse de Charles Emmanuel était du 9 avril.

(2) C'était le 6 de mars 1603.

(3) Frère du comte qui s'était offert en qualité d'intercesseur pour les Vaudois auprès du souverain. Le chevalier se nommait Emmanuel , et le comte Charles.

courage du désespoir contre leurs ennemis, renversent les soldats, tuent le capitaine et passent au travers des cinquante hommes qu'il commandait, sans laisser un prisonnier.

Les soldats se mettent à leur poursuite; les digiunati prennent des routes différentes et s'échappent tous, à l'exception d'un seul, qui, ayant sauté du haut d'une muraille, se cassa la cuisse en tombant, et ne put se sauver. Il fut pris, attaché à quatre chevaux et déchiré vivant. Ce n'était pas le moyen d'apaiser les esprits.

Enfin la requête des Vaudois fut présentée à Charles-Emmanuel. Le duc comprit combien il y avait de danger, soit pour les catholiques, soit pour les protestants, à perpétuer les causes de ces fatales divisions, et il décida (1) que tous les bannis pourraient rentrer dans leurs demeures; que les confiscations opérées sur leurs biens seraient annulées , et même que les protestants catholicisés auraient le droit de rentrer dans l'Eglise qu'ils avaient quittée, si leur conscience les y portait.

Cependant un certain nombre d'entre les digiunati

(1) A Coni , le 9 avril 1603.

furent exceptés de ces dispositions, et l'on renouvela Tordre de les livrer morts ou vifs.

Mais ce n'était plus qu'une fraction perdue dans ce grand peuple, qui de partout se releva pour acclamer le culte de ses pères, au point que , dans ce pays où la veille tout était catholique, en apparence du moins, une multitude de familles protestantes repoussèrent tout à coup ce voile des superstitions reçues, et proclamèrent au grand jour leur respect pour la Bible.

Ainsi se relevèrent rapidement les Eglises de Saviglano, Levadiggi. Demont. Dronéro et Saint-Michel.

Leurs éléments n'avaient pas besoin de se former, ils n'avaient qu'à se rejoindre. Quelques-unes d'entre elles se trouvèrent plus fortes à leur réveil que la veille: telles furent celles de Saint-Damien, de Verzol et d'Aceil. Mais comme ces migrations de dévorantes sauterelles, que l'on voit revenir à un champ qui repousse et verdoie, les jésuites et les capucins reparurent dans ces contrées refleuries.

On n'en eût pas tenu compte s'ils n'avaient fait que prêcher et discuter. Les doctrines bibliques n'eussent pu qu'y gagner ; c'est dans la lutte qu'elles se fortifient. Oui , dans la lutte : mais non pas dans le sang.

Ces nouveaux missionnaires (1) eurent d'abord de nombreuses conférences avec les pasteurs. Le gouverneur de la province se plaisait à les réunir dans le même repas pour assister à leurs discussions. Plusieurs moines et prêtres catholiques furent conduits, par ces discussions avec les protestants, à embrasser l'Evangile, qui faisait la force de ces derniers. Ainsi, l'Eglise réformée recrutait de nouvelles forces dans les rangs même de ceux qui venaient pour la combattre. C'est dans la vallée de la Vrayta, qui appartenait alors à la France , que cette Eglise s'était le plus rapidement étendue. « Les protestants, dit Rorengo , avaient là des assemblées et de jour et de nuit ; leur culte était public, et les pauvres catholiques eux-mêmes n'osaient plus se montrer pour aller à la messe, crainte de s'entendre crier idolâtres!)-)

L'un des ministres de cette vallée était un prêtre converti, et son exemple avait été suivi par plusieurs de ses paroissiens (2). Pour peu qu'on eût laissé le

(1) Les jésuites avaient cependant été introduits dans le diocèse de Saluées en 1596.

(2) Rorengo attribue sa conversion à un motif si souvent reproduit qu'il doit paraître bien puissant à ceux qui le prodiguent : C'est, dit-il, le désir

champ libre à la réforme, elle s'établissait partout, avec le seul appui de la Bible . plus fort que le bras séculier.

C'est en 1603 que les missionnaires capucins vinrent dans la vallée de la Yrayta. afin de préparer les voies à de nouvelles rigueurs.

Ils parurent d'abord à Château-Dauphin, séjour austère, environné de montagnes démesurées.

On distinguait parmi eux leur supérieur, nommé Joseph de Tenda . et le frère Zacharie , auteur de quatre volumes polémiques contre la réformation.

De Château-Dauphin ils se rendirent dans le val de Grano. et établirent des missions à Carail . à Aceil et à Yerzol. aux portes de Saluées.

Ils rouvrirent les églises abandonnées . ranimèrent les pompes du culte catholique, et les vexations contre les protestants.

Quant aux jésuites . ils avaient une résidence à Aceil. une autre à Dronier. une autre à Saint-Damien, et une quatrième dans la châtellenie du Château- Dauphin.

de rompre le célibat, auquel le prêtre s'était engagé en entrant dans les ordres; et comme si ce n'était pas assez de lui faire un crime d'avoir pris une épouse, le digne Rorengo l'accuse encore de bigamie. — Tout cela sans preuves, comme d'ordinaire. Memorie ittorichi, p. 178.

Qu'on se représente l'activité tracassière de tous ces hommes apostés en des lieux divers et réunis pour la même cause, se piquant d'émulation dans leur œuvre commune, se stimulant les uns les autres à détruire l'hérésie, convaincus peut-être de leur foi, mais animés d'un zèle amer bien éloigné de l'Evangile.

N'était-ce pas pour le protestantisme une véritable plaie, analogue à celle de cette nuée d'insectes qui frappa l'Egypte de désolation et de mort ?

« Il est impossible de dire tous les efforts que firent alors ces missionnaires (1). » Ces paroles de Rorengo donnent beaucoup à penser. Nous ne connaissons pas les efforts dont il parle ; mais on juge de l'arbre par les fruits; et à cette époque, dit Perrin (2), « nonseulement le libre exercice de la religion fut interdit à Saluées , dans la vallée de la Mayra, qui contenait Verzol, Saint-Damien, Aceil et Dronéro, mais encore, par un nouvel édit, tous les protestants furent tenus de se catholiser. On envoya des inquisiteurs de maison en maison , et plus de cinq cents familles durent s'expatrier. Elles se retirèrent sur les terres de Fran-

(1) Le diligenze de Padri missionarij, tanto gesuiti che capuccini, furono indicibili. Rorengo, p. 179.

ce, moitié en Provence, où elles allèrent relever les anciennes Eglises vandoises du Léberon , moitié en Dauphiné, où elles étendirent les Eglises du Pragela, qui faisait alors partie de cette province. »

Ainsi , comme des eaux qui se déversent toujours dans les bassins où les attire leur pente, ces populations évangéliques ne sortaient pas de leur patrie spirituelle en quittant l'horizon de leurs demeures natales.

Mais avant de se répandre ainsi, avant de se désunir , avant d'être exilées , elles firent un manifeste, que signèrent également toutes les autres Eglises des vallées vaudoises, pour faire connaître les causes de cette proscription.

« Qu'il soit notoire à chacun , disaient-elles , que ce n'est point pour crime ou rébellion quelconque que nous sommes aujourd'hui dépouillés de nos biens et de nos maisons. Gela est venu par suite d'un édit d'abjuration ou d'exil, que Son Altesse royale, trompée sans doute par de faux rapports, a rendu contre nous. Mais nos aïeux et nos familles ayant été élevés dans la doctrine professée aujourd'hui par l'Eglise réformée, nous sommes résolus d'y vivre et d'y mourir. En conséquence, nous déclarons et affirmons que cette doctrine qu'on veut nous interdire , est tenue

par nous pour la seule vraie , la seule approuvée de Dieu, la seule qui puisse nous conduire au chemin du salrt. Et si quelqu'un prétend que nous sommes dans l'erreur , loin de nous obstiner à la défendre , nous nous déclarons prêts à l'abjurer incontinent, pourvu qu'on nous convainque par la Parole de Dieu. Mais si, par la seule force et la contrainte, on veut nous faire changer de croyances, nous aimons mieux renoncer à nos biens, et même à notre vie, plutôt qu'au salut de notre âme (1). » Ces nobles et courageuses paroles devaient concilier aux proscrits toutes les sympathies des âmes généreuses. Mais elles irritèrent encore davantage le clergé catholique et le portèrent à sévir, en faisant connaître son impuissance à convaincre. Or, comme plusieurs de ces familles expatriées tendaient à revenir en Piémont, en y rentrant par les vallées vaudoises, on obtint de Charles-Emmanuel un édit par lequel il était défendu à tout étranger de venir s'établir dans les Vallées, et à tous les Vaudois d'excéder leurs limites (2). Mais il paraît que ces mesures, dont il était difficile de surveiller l'exé-

(1) Ce manifeste est publié en entier par Perrin, p. 185-189, et par Léger, P. I, ch. XVII, p. 111-113.

(2) Edit du 2 juillet 1609.

cution, n'arrêtèrent pas le mouvement contre lequel elles étaient dirigées; car, peu de temps après, de nouveaux ordres, toujours obtenus à la sollicitation des capucins , des jésuites et du nonce , éveillèrent l'attention des gouverneurs de province, non-seulement sur cet édit, mais sur toutes les dispositions antérieures, prises dans un but d'hostilité contre le protestantisme (l). L'année d'après (en 1610) le duc de Savoie fit alliance avec Henri IV, contre les Espagnols | et, en 1612, commencèrent les guerres du Montferrat , qui durèrent pendant quatre ans; de sorte que l'attention du monarque, et les influences qui le faisaient agir, se détournèrent momentanément des questions religieuses. Cette période d'agitations fut donc un temps de calme pour les Eglises de Saluées. Ce n'était là sans doute qu'une tranquillité relative, non pas la paix, mais le répit; non pas un repos régulier et durable , mais l'absence momentanée de la persécution.

Et de même qu'en un jour d'orage il suffit d'une légère éclaircie dans les nuages pour que l'horizon le plus sombre reprenne aussitôt les couleurs de la vie,

(l'j Ordres du 21 novembre 1609.

un air de prospérité subite, comme un précaire rayon de soleil , reparut pendant quelques années au sein de ces Eglises tourmentées.

On trouve dans les Cahiers du pays de Provence, à la date du i7 d'avril 1612, une requête au roi ainsi conçue : « Qu'il plaise à Votre Majesté de pourvoir à ce que ceux du marquisat de Saluées, réfugiés dans ce pays, puissent librement aller et trafiquer sur les terres du duc de Savoie, sans être recherchés pour le fait de religion (1) ; » et dans les cahiers du Dauphiné, à la même époque, une demande semblable tendant à ce que « Sa Majesté (le roi de France) emploie son crédit auprès du duc de Savoie , pour obtenir dans ses terres le libre commerce en faveur des réfugiés de Saluées (2). » L'un et l'autre de ces points furent accordés.

En même temps les Eglises de Saluées encore existantes faisaient arriver au duc de vives sollicitations Dar le moyen de la Suisse, pour que la liberté de conscience leur fût enfin accordée. Et en 1613, les vallées vaudoises ayant dû fournir un contingent

(1) MSC. de Peyresk.jBibl. de Carpeatras, Registre XXXI, t. 1er, fol. 361, Art. XVII.

(2) ld. ib., fol. 371, Art. XXVII.

de milices . pour la guerre du Montferrat, il arriva que ces milices furent envoyées en garnison dans la province de Saluées. Elles avaient la faculté de se réunir pour leur culte religieux, et leurs coreligionnaires se joignirent parfois à ces petites réunions , de manière à les augmenter , tout en créant ainsi des antécédents favorables à la liberté religieuse.

Mais alors aussi les jésuites et les capucins n'en mirent que plus d'activité dans leurs surveillance et leurs poursuites. Pour donner quelque satisfaction à ces dignes coadjuteurs, qui en trouvaient si peu dans les résultats de leurs prédications, les magistrats faisaient de temps à autre de nouveaux prisonniers.

Ceux que le clergé désignait le plus activement à leurs rigueurs étaient les relaps , ou ces catholisés invita conscient m, à qui les superstitions du paganisme catholique rendaient plus chère encore la simplicité du christianisme évangélique . auquel ils s'empressaient de revenir à la première occcasion favorable , avec plus d'attachement que jamais. Mais, découverts, ils étaient dénoncés au saint office, et souvent disparaissaient sans bruit dans les mystères de l'inquisition (I).

(1) Si ienimciam al Santo-Of/izio , e cosi le co*e pasnavano cc% mclla quiète, con occultmima vigilanza. Roren?o, p. 183.

Cependant la guerre continuait ; on avait de plus en plus besoin des Vaudois; le pouvoir séculier, moins cruel que l'Eglise , se relâcha peu à peu de ses rigueurs ; les protestants de Saluées commençaient à se reconnaître et à respirer. Mais respirer était pour eux adorer Dieu et le servir selon l'Evangile.

« Ceux de Dronier, dit un ouvrage de l'époque (1), furent les premiers à donner le bon exemple, et dès l'an 1616, ils commencèrent de s'assembler. » Ces assemblées avaient lieu en secret; mais tous les jours quelques nouveaux sujets fidèles y étaient admis. Elles s'augmentèrent rapidement, et bientôt furent découvertes. « Les nouvelles en coururent à Rome; le pape en frémit , Son Altesse en fut prévenue et le clergé n'omit rien pour s'y opposer (2). »

Les protestants n'eussent pu éviter quelque nouvelle catastrophe, sans une circonstance providentielle qui vint au contraire leur prêter un appui inattendu.

Les événements qui l'amenèrent et la suivirent feront le sujet du chapitre suivant.

(1) Brief discours des persécutions advenues en ce temps aux fidèles des Eglises de Saluces. Genève 1620.

(2) Ouvrage précité.

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