PREMIÈRE PERSÉCUTION
YOLANDE ET CATTANÉE.
(De 1300 à 1500).
Sources. Léger, Gilles, Perrin. Mémoires d'Albert Cattanée , renfermés dans les preuves de YHist. de Charles VIII , par Godefroy. Paris 1684, in-fol., p. 277 à 300. De vita Emmanuelis Pliiliberti... Aug. Taur. 1596, in-fol., Mémoires pour servir à l'hist. du Dauphiné... Paris 1711 , in-fol., (par Valbonays.) Chorier, etc.
Au commencement du quatorzième siècle (vers 1308 à peu près), les inquisiteurs s'étant rendus dans la vallée d'Angrogne, où se tenaient déjà des synodes de cinq cents délégués ( J ) furent repoussés à main armée par les Vaudois (2). On dit même que le prieur catholique du lieu perdit la vie dans cette collision (3)
Nous avons peu de détails sur ces événements dont la portée ne paraît pas s'être fort étendue.
(1) Fréquentes congregationes, per modum capituli... in quibus alloua ndo quingenti valdenses fuerunt congregati. Bref de Jean XXII , du 23 juillet 1332.
(2) Manu insurrcxerunt armata. fd<
(3) Loco cit.
Ce fut une étrangère , la sœur de Louis XI, qui se signala la première dans la voie des persécutions sanglantes dirigées contre les Vaudois, comme pour faire à la fois leur gloire et leur martyre.
Elle se nommait Yolande, et avait épousé Amédée IX , l'un des ducs de Savoie les plus doux et les plus charitables qui aient honoré sa dynastie. Devenue veuve en U72, et nommée régente de ses Etats, elle fut appelée Violante, soit par une altération d'orthographe introduite dans les actes du temps, soit par allusion à son caractère cruel et vindicatif.
Le 23 janvier 1476, en effet, sans élever aucun grief contre les Vaudois , sans leur adresser le moindre reproche , sans alléguer d'autre motif à ses rigueurs que leur croyance, elle ordonna aux seigneurs de Pignerol et de Gavour de les ramener, à tout prix, au giron de l'Eglise romaine : les Vaudois demandèrent qu'on ramenât cette Eglise elle-même à l'Evangile. La duchesse convoqua ses grands vassaux pour aviser aux moyens de réduire au silence ces hardis protestants , s'il est permis d'employer ce terme un siècle avant la réforme. Mais elle n'eut pas le temps de donner suite à ses projets , car bientôt après, elle fut enlevée par ordre du duc de Bourgogne, qui était
en guerre avec Louis XI , auquel il craignait qu'elle ne portât secours.
Les Yaudois cependant avaient refusé d'abjurer leur évangélique hérésie; et le second fils de Yolande, Charles 1er, étant monté sur le trône, donna des ordres pour qu'il fût fait une enquête sur cette résisi tance (1485). Le résultat de cette enquête, qui mettait à nu pour la première fois, d'une manière ofti- , cielle, la profonde dissidence qui s'était établie par le laps des temps entre les Vaudois , toujours fidèles au culte primitif, et l'Eglise romaine de plus en plus dégénérée, fut déféré au saint-siége en i486.
L'année d'après , Innocent VIII fulmina contre eux une bulle d'extermination par laquelle il enjoignait à toutes les puissances temporelles de s'armer pour les détruire. D invitait tous les catholiques à se croiser contre eux, « absolvant d'avance de toute peine ecclésiastique , tant générale que particulière , ceux qui se croiseraient ; les déliant des vœux qu'ils auraient formés; légitimant les biens qu'ils auraient mal acquis , et promettant enfin la rémission de tous leurs péchés à ceux qui mettraient à mort quelqu'un des hérétiques. Il annulait en outre tous les contrats souscrits en faveur des Vaudois, ordonnant à leurs domestiques de les abandonner , défendant à toute personne de
leur porter secours, et autorisant chacun à s'emparer de leurs biens (1). »
Aussitôt plusieurs milliers de volontaires , d'ambitieux, de vagabonds, de fanatiques, de gens sans aveu, de coureurs d'aventures , de pillards de tout genre , de voleurs et d'assassins sans pitié, se réunirent de tous les points de l'Italie pour exécuter les volontés du prétendu successeur de saint Pierre.
Cette horde de déprédateurs et de brigands , digne armée d'un pontife sans mœurs (2) , marchait sur les vallées à la suite de dix-huit mille hommes de troupes réglées , fournies en commun par le roi de France et par le souverain du Piémont.
De quels attentats extraordinaires avait-on donc pu charger les malheureux Vaudois, aux yeux de ce pontife? Lui-même ne les accuse d'aucun crime; il reconnaît au contraire, dans sa bulle exterminatrice, que leur principal moyen de séduction est une grande apparence de sainteté. Vouloir massacrer des chrétiens, parce que leur bonne conduite leur attire l'estime et les sympathies de leurs alentours! cette pensée ne pouvait naître qu'au sein de ce pouvoir or-
(1) On peut voir cette bulle dans Léger, t. II, ch. I, p. 8-20.
(•2) Innocent VIII était père de huit enfants ; de là ce distique de l'époque :
Octo nocens genuil lolidemque puellas;
Ifunc merilo poterit divere Routa patrem.
gueilleux et impitoyable ? qu'eux-mêmes osaient déjà appeler l'Antéchrist. Mais comment une aussi faible peuplade résistera-t-elle à des forces aussi formidables que celles qui vont l'assaillir? Dès le début de leur histoire, les Vaudois semblent devoir être écrasés, anéantis pour jamais! Oui : si la main de Dieu ne s'était pas chargée de leur défense. C'est lui qui souffla un esprit de vertige dans les rangs de leurs" ennemis, et un esprit de courage au cœur de ses enfants.
Le légat du pape , chargé de veiller à l'exécution de ces ordres sanguinaires , était un archidiacre de Crémone, nommé Albert Cattanée, et vulgairement , de Capïtaneis. 11 s'établit aPignerol, dans le couvent de Saint-Laurent, et envoya des moines prêcheurs pour essayer de convertir les Vaudois avant de les attaquer par les armes. Ces missionnaires n'eurent aucun succès. Alors il s'avança lui-même dans les vallées. Les habitants lui déléguèrent deux députés (1) qui lui parlèrent ainsi : « Ne nous condamnez pas sans nous entendre , car nous sommes des chrétiens et des sujets fidèles; et nos Barbas sont prêts à prou-
(1) Ces députés se nommaient Jean Campe et Jean Desidère. Les détails su.vants sont tirés des mémoires d'Albert Cattanée, conserves dans les preuves de l'histoire de Charles VIII.
ver, soit en public soit en particulier , que nos doctrines sont conformes à la parole de Dieu, ce qui les rend plutôt dignes d'éloges que de blâme. Il est vrai que nous n'avons pas voulu suivre les transgresseurs de la loi évangélique , qui ont brisé depuis si longtemps avec la tradition des apôtres; nous n'avons pas voulu nous conformer à leurs préceptes corrompus, ni reconnaître d'autre autorité que celle de la Bible ; mais nous trouvons notre bonheur dans une vie simple et pure, par laquelle seule s'enracine et grandit la foi chrétienne. Nous méprisons l'amour des richesses et la soif de dominer, dont nous voyons nos persécuteurs dévorés. Notre espérance en Dieu est du reste plus grande que notre désir de plaire aux hommes. Prenez garde de ne pas attirer sur vous-mêmes sa colère en nous persécutant , et sachez que si Dieu le veut toutes les forces que vous avez réunies contre nous ne pourront rien. »
Cette sainte assurance ne fut pas trompée y Dieu le voulut , et cette armée d'envahisseurs s'évanouit autour des montagnes vaudoises, comme des eaux de pluie dans le sable des déserts.
Les habitants s'étaient concentrés sur les points les plus inaccessibles; l'ennemi, au contraire, s'étendait
dans la plaine, et soit par incapacité stratégique, soit par l'orgueilleux désir d'étaler un grand déploiement de forces militaires, Cattanée voulut les attaquer sur tous les points à la fois; de sorte que, depuis le village des Biolets, situé dans le marquisat de Saluées, jusques à celui de Sezanne , qui faisait partie du Dauphiné , ses lignes, sans profondeur, tenaient tout le pays. ïl voulut étouffer d'un seul coup l'hydre de l'hérésie. D'un seul coup aussi sa force fut brisée, car ses lignes affaiblies furent partout rompues, ses bataillons repoussés dans une fuite précipitée, et assaillis sur leurs derrières par ceux qu'ils venaient assaillir.
On ne combattait qu'avec des piques, des épées et des flèches. Les Vaudois s'étaient fait à la hâte de grands boucliers , et môme des cuirasses , avec des peaux de bêtes, recouvertes d'épaisses écorces de châtaigniers , dans lesquelles les traits ennemis s'arrêtaient sans leur faire de mal. Ces traits, ralentis par la distance et tirés de bas en haut , pénétraient dans ces écorces d'arbre sans avoir la force de les traverser- les Vaudois, au contraire, pleins d'adresse et de vigueur, surtout pleins de confiance en Dieu, et mieux postés pour se défendre, tiraient de haut en bas avec un avantage victorieux. Il y eut cependant un poste où, malgré l'énergie de leur défense, l'ennemi parut
près de forcer le passage. C'était le point central de cette grande ligne d'opérations, sur les hauteurs de Saint-Jean, aboutissantes aux montagnes d'Angrogne, à un endroit nommé Rochemanant.
Les croisés avaient envahi les costières par le bas, et montaient de gradins en gradins, en resserrant leurs rangs autour de ce boulevard naturel, derrière lequel les Vaudois avaient abrité leurs familles. Voyant plier leurs défenseurs, ces familles éplorées se jettent à genoux, et les femmes, les enfants, les vieillards, s'écrient tous ensemble avec ferveur : 0 Dio aijutaci! 0 Seigneur, aide-les! 0 mon Dieu ! sauvez-nous. Tel était le seul cri, le cri de leur prière, qui de ces cœurs brisés s'échappa vers le ciel. Mais les ennemis s'en raillaient, et voyant cette troupe à genoux, ils précipitèrent leur marche. « Les miens, les miens vont vous faire réponse ! » s'écrie un de leurs chefs, surnommé le Noir de Mondovi, à cause de son teint basané; et aussitôt, joignant la jactance à l'insulte, il lève la visière de son casque pour montrer qu'il ne craignait pas de braver ces pauvres gens qu'il insultait; au même instant une flèche acérée , décochée par un jeune homme d'Angrogne, nommé Pierre Revel, vint frapper ce nouveau Goliath, avec tant de violence, qu'elle
pénétra dans le crâne, entre les deux yeux, et le renversa mort. Sa troupe, frappée d'épouvante, recule en désordre; une terreur panique s'en empare; les Yaudois saisissent ce moment, font une sortie impétueuse, les renversent devant eux , s'élancent à leur poursuite et les balayent jusque dans la plaine , où ils les laissent vaincus et dispersés.
Puis ils remontent auprès de leurs familles si miraculeusement délivrées, se jettent à genoux à leur tour, et rendent grâces tous ensemble au Dieu des armées , de la victoire qu'ils viennent de remporter.
« 0 Dieu de mon salut, Dieu de ma délivrance ! » eussent-ils pu chanter alors si ce beau cantique eût été connu. Mais ils en avaient dans le cœur toutes les inspirations. C'est la confiance en Dieu qui fait la force des hommes ; l'humble Israël des Alpes était alors invincible, comme le peuple de Moïse sous l'épée de Josué.
Une nouvelle expédition fut tentée le lendemain pour s'emparer du poste redoutable, où la force victorieuse d'en haut semblait siéger avec ces héroïques montagnards. Les ennemis prirent une route différente; ils suivirent le bas de la vallée d'Angrogne pour pénétrer jusques au Pra-du-Tour , d'où remon-
tant par la Vachère , ils auraient été maîtres de tout le pays. Mais un brouillard chargé d'obscurité et de périls, tel qu'il en surgit quelquefois inopinément dans les Alpes, vint s'abattre sur eux, précisément lorsqu'ils s'étaient déjà engagés dans les sentiers les plus dangereux et les plus difficiles. Ignorant la disposition des lieux, marchant avec défiance, incertains de la route qu'ils devaient tenir, et ne pouvant s'avancer qu'isolément sur ces rochers bordés de précipices, ils plièrent à la première attaque des Vaudois ; et comme ils ne pouvaient se ranger en bataille, ils furent aisément défaits.
Les premiers qui sont repoussés reculent avec précipitation , ils renversent ceux qui les suivent; le trouble se propage, le désordre se met partout; la retraite devint une fuite , la fuite une catastrophe , car ceux qui rétrogradaient, glissent sur ces rochers humides, dont les brouillards leur dérobaient le bord. Les autres , croyant trouver dans ces sinuosités une issue libératrice, se précipitent à leur tour dans les abîmes où les premiers se sont déjà engloutis.
Bien peu parvinrent à se sauver; la plupart s'égarèrent dans les profondeurs des ravins ou sur les crêtes des rochers.
Cette décisive déroute, due à la volonté de Dieu bien plus qu'aux armes des Vaudois, acheva la délivrance de cette vallée, dans laquelle les troupes de Cattanée ne reparurent plus. Le détachement qui venait d'être détruit d'une manière si complète et si inattendue, fut le dernier que les rives del'Angrognc virent passer avant l'époque de la réformation. Le capitaine qui le commandait se nommait Saguet de Planghère , et le gouffre dans lequel il tomba se nomme encore aujourd'hui, à quatre siècles de distance, le toumpi de Saguet (gouffre de Saguet).
Sur la montagne de Roderie, dans la vallée de Prageia, les Vaudois, dit Cattanée, favorisés par la nature des lieux, mirent en fuite les croisés en faisant rouler sur eux des avalanches de rochers ; après quoi ils descendirent, les attaquèrent corps à corps et prolongèrent le combat jusqu'au soir. Quelques-uns cependant furent faits prisonniers et conduits à Mentoules pour y subir toutes les cérémonies d'une vaine abjuration.
Le légat exterminateur se rendit ensuite en Dauphiné, dans la vallée de Vallouise, dont nous allons parler; mais avant déterminer ce chapitre, il convient de dire qu'un bataillon ennemi fort de sept cents hom-
mes étant venu de cette vallée dans celle de Saint- Martin , par le col d'Abriès, fut aperçu, en dessus de Pral, se dirigeant vers le village des Pommiers. Les Vaudois allèrent l'y attendre.
Ces soldats, enorgueillis du massacre qu'ils venaient de faire en Dauphiné, entrèrent en désordre dans le hameau, ne songeant qu'au pillage et se croyant vainqueurs. Mais attaqués soudain de toutes parts, ils ne purent se défendre et furent tous massacrés ou mis en fuite. Ceux qui échappèrent aux premiers coups ne tardèrent pas à périr dans ces montagnes inconnues . toutes peuplées de courageux défenseurs. Le porteenseigne lui seul se cacha dans un ravin où il resta deux jours ; après quoi le froid et la faim l'en firent sortir, et il vint demander asile aux Vaudois qui lui accordèrent tout ce dont il avait besoin, avec ce généreux oubli des offenses reçues, que le Christ inspire à ses fidèles serviteurs.
Ayant repris des forces, il rejoignit les siens, et put leur faire connaître la défaite totale de ses compagnons.
Ainsi fut dissipée cette armée qui était réellement iormidable pour un si petit peuple. Mais c'est à lui qu'il était dit : Ne crains rien, petit troupeau, car il a
plu à votre Père de vous donner le royaume (Luc XIT, 3^2); et, comme ils le disaient eux-mêmes, si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?
À la suite de ces expéditions sans profit et sans gloire, le duc de Savoie retira ses troupes, congédia le légat, sous prétexte que sa mission était terminée, et envoya un évêque auprès des Yaudois, pour les engager à faire les premières démarches dans le but d"obtenir une paix qui leur était assurée.
L'entrevue de cet envoyé avec les chrétiens évangéliques des Alpes, eut lieu au hameau de Prasuyt, situé sur la limite des communes d'Angrogne et de Saint -Jean. Il fut décidé que les Yaudois enverraient un représentant de chacune de leurs Eglises auprès de leur prince, qui se rendrait pour cela à Pignerol. C'est pendant les conférences qui s'y tinrent que ce prince demanda à voir quelques-uns de leurs enfants, pour s'assurer par lui-même s'il était vrai qu'ils naquissent avec la gorge noire, des dents velues et des pieds de bouc, ainsi que les catholiques le prétendaient .
Est-il possible', s'écria-t-il, lorsqu'il en eut plusieurs sous les yeux, que ce soient là des enfants d'hérétiques? Quelles charmantes créatures! ce sont
bien les plus beaux enfants que j'aie jamais vus.
Ainsi tombait une prévention ridicule, mais qui devait être puissante dans une époque assez peu éclairée pour lui donner accès, au point qu'un prince même osât la partager.
La superstition qui obscurcit le sens moral et religieux, jette également ses ténèbres sur toutes les autres parties de l'intelligence humaine ; comme aussi les lumières de l'Evangile, en illuminant l'âme qui s'y est ouverte, élèvent, agrandissent, purifient au contraire toutes les forces de l'esprit. Les Vaudois eux-mêmes en sont une preuve, car ils étaient placés, depuis trois siècles, à la tête de la littérature moderne, ayant été les premiers qui aient écrit en langue vulgaire. C'était alors la langue romane dont les monunuments primitifs sont tous dus aux Yaudois, et c'est de cette langue que se sont formés le français et l'italien. Les poèmes religieux des Vaudois demeurent encore les compositions les plus parfaites qui aient été écrites à cette époque ; ce sont aussi celles où les rayons de l'Evangile brillent avec le plus d'éclat.
Aussi l'ombre colossale de l'empire romain à son couchant, et celle du pontificat non moins redoutable, dont l'ambition succédait à la sienne, cou-
vraient encore l'Italie, lorsque déjà les sommets des Alpes s'éclairaient d'une aurore nouvelle, que la réformation devait plus tard étendre sur le monde entier. Ce n'est donc pas parce que les Yaudois ont été les précurseurs de la réformation qu'on les rattache à l'Eglise primitive, mais parce qu'ils étaient des chrétiens primitifs, qu'ils ont tracé la voie à la réformation. .
Toutes les âmes sont appelées à l'avenir évangélique que nous révèle leur passé , mais aucune n'aura de plus rudes épreuves à traverser que celles de ces peuples martyrs, dont la gloire, comme celle du Christ, ressort de la souffrance, des outrages et de l'abaissement.