‹ L'Israël des AlpesChapitre 5 sur 19 · SUR LA DESCENDANCE APOSTOLIQUE DES VAUDOIS · texte numérisé non relu

SUR LA DESCENDANCE APOSTOLIQUE DES VAUDOIS

Saint Pierre et saint Jacques , en adressant leurs Épitres à X Eglise catholique , nous montrent qu'elle était bien différente du catholicisme. Ils entendaient par Eglise catholique l'ensemble de tous les chrétiens d'alors, et les chrétiens d'alors étaient apostoliques. Or les Vaudois . dans leurs plus anciens ouvrages, écrits en langue romane, à l'époque des sectes schématiques, aujourd'hui disparues, s'expriment toujours comme étant unis à l'Eglise catholique (1), et con-

(1) Aquesta nostra fe katholica se C'est ici notre foi catholique qui conten en li articles de la fe e en le est contenue dans les articles de la sagrament de la sancta Gleysa. foi, et les sacrements de la sainte

Eglise.

(Msc. vaudois de Genève, n. 208, fol. 3.)

Non te conselha daquilli que son Garde-toi de prendre conseil de

devis de la sancta Gleysa. ceux qui sont séparés de la sainte

(Msc. -209, traité de la Pénitence.) Eglise.

Nos creen qu'el meseyme Dio es- Nous croyons que Dieu même a élu

damnent ceux qui s'en séparent (1); mais en même temps, les doctrines qu'ils exposent dans ces ouvrages ne sont que celles de l'Eglise catholique primitive, et point du tout celles du catholicisme ultérieur. Les altérations successives qui le constituèrent graduellement, s'établissaient peu à peu partout, et ne parvin-

legis a si gloriosa Gleysa... ma quilla pour soi la sainte Eglise.... afin sia sancta e non socza. qu'elle soit sainte et non souillée.

(Msc. 208, de li Articles de la fe, § 5.)

Sobre totas cosas nos desiren lo- Par-dessus toutes choses nous dé-

nor de Dio e lo perfeit de la sancta sirons l'honneur de Dieu et le profit

Gleysa, e que nos sian fedels mena- de la sainte Eglise, et que nous soyons

bres de Yeshu Xrist. les fidèles membres de Jésus-Christ.

(Msc 208, fol. 14.) Crezen la sancta Gleysa esse fun- Nous croyons que la sainte Eglise da tant fermament sobre la ferma est si fermement fondée sur le roc, peyra, que las portas d'enfern, non que les portes de l'enfer ne pourront poissan per alcuna maniera prevaler prévaloir en aucune manière contre encontra ley. elle.

(Msc. Genève, n. 208, fol. 15.)

(1) Pren conselh de le bon preyre, Prends conseil des bons prêtres,

daquelle lical son conjoint a la gley- de ceux qui soient joints à l'Eglise

sa antica e apostolica, ressemilhant antique et apostolique, en ressem-

dobras de sanctita e de fe. Ma non blance d'oeuvre de sainteté et de foi.

te consellur daquilh que son devis de Mais ne prends point conseil de ceux

la sancta gleysa. qui se séparent de la sainte Eglise.

(Msc. de Genève, n. 207, traité de la Pénitence.)

Cum le sant doctor dion Lorsque les saints docteurs disent

Alcuna cosa.... o affermant quelque chose... ou l'affirment sur

Sobre oppinion tant opinion humaine comme un objet de

Coma fe... hereticant. foi, ils tombent dans l'hérésie.

(Msc. de Ceoèvc, n. 208, fol. 15.)

rent que fort tard au seuil de leurs vallons écartés.

Lorsqu'elles y furent connues, les Vaudois s'élevèrent avec courage contre cette variété des choses inventées (1), appelant cela une horrible hérésie (2) , et les signalant hautement , comme étant cause de ce que l'Eglise romaine s'était départie de la foi primitive (3).

Ils ne donnent plus alors au papisme le nom d'Eglise catholique , mais ils l'appellent Eglise romaine; alors aussi ils s'en séparent ouvertement (4) , car ce n'était plus là l'Eglise primitive , telle que la leur

(1) Circa la varieta de las cosas émergent. (Msc. vaudois de Dublin , bibl. du collège de la Trinité, clas. C, tab. V, n. 22, fol. 180, et Msc. de Genève, n. 208, fol. 14.)

(2) La horrenda heretication. (Ibid )

(3) A\czo es la causa del departiruent de la Gleysa romana. (Msc. vaudois de Dublin, class. C, tab. V, n. 25.) C'est ici la cause des de'viations de l'Eglise romaine. Sur des copies récentes, et dans les ouvrages imprimés depuis la réformation, on trouve ce titre ainsi indiqué : Ayczo es la causa del nostro despartiment de la Gleysa romana, c'est-à-dire : C'est ici la cause de notre séparation d'avec l'Eglise romaine, et l'ouvrage, en effet, a pour but de rompre toute solidarité avec elle ; de sorte qu'on peut sans violenter le texte, adopter l'une ou l'autre de ces variantes.

(4) Voici les premières lignes de cet ouvrage, d'après le manuscrit de Dublin, class. C, tab. V, n. 25. (Je dois cette communication à l'obligeance du docte M. Gilly, auteur de tant d'ouvrages remarquables sur les Vaudois, et qui vient de publier, d'après les manuscrits originaux, leur ancienne traduction en langue romane de YEvangile selon saint Jean.)

Al nom del nostre Segnor Yeshu Au nom de notre Seigneur Jésus- Xrist ! Amen. Christ! Amen.

La causa del nostre departiment La cause de notre scission de l'ude lunita de la costuma de la Ro- nite rituelle (qui tient aux coutumes) mana Glevsa, e de totas cosas sem- de l'Eglise romaine, et de toutes les

avaient léguée leurs pères , mais une Eglise corrompue, se repaissant de vaines superstitions.

C'est là, disons-nous, une des preuves intrinsèques les plus fortes de la descendance apostolique des Yaudois ; car l'Eglise de Rome était aussi, dans son origine , l'Eglise apostolique , puisqu'elle a été dirigée par saint Paul; et si les Yaudois avaient été séparés d'elle dès le commencement, ils n'auraient pas été apostoliques eux-mêmes : s'ils s'en étaient séparés plus tard sans avoir eu d'existence propre auparavant, leur existence ne daterait que de cette séparation. Mais au contraire , ils ont existé dès le commencement de la vie commune; cette vie s'est maintenue dans leurs montagnes ; ils pouvaient croire qu'elle se maintenait aussi ailleurs , et lorsque ses altérations devinrent si frappantes que le primitif caractère apostolique de

blant en part o en tôt eu aquellas cosas. lasquals contradiçon a la verita : es de doas manieras. Luna causa es la \erita saludivos ; lautra la falseta contraria a la salu.

La verita pertenent a la salu es de duas manieras : luna essential, o substancial, l'autra ministerial; josta loqual cosa e la falseta, es departia parelhament en falseta snbstancial, e en falseta ministerial.

choses qui au total ou en partie y ressemblent, et sont contraires à la vérité, se présente sous deux points de vue.

L*un est relatif à la vérité qui sauve, l'autre aux erreurs qui perdent.

La vérité salutaire se présente de deux manières : dans son essence substantielle, et dans les rites; et là où s'attache la fausseté , il y a pareillement fausseté de principe et fausseté de ministère.

Ils prononcent plus loin en propres termes le mot de réformation contre tous les abus qui se sont introduits dans l'Eglise, si cette Eglise veut continuer de s'appeler chrétienne. Plus tard enfin, ils la signalèrent ouvertement comme étant Y Antéchrist. 'Yoy. Perrin. p. 253-295.)

l'Eglise de Rome en fut complètement effacé , ils lui refusèrent le nom de catholique , montrant en quoi elle s'était départie de la vraie catholicité.

Dira-t-on que du temps des apôtres il n'y avait pas encore de chrétiens dans les Alpes ? Mais l'Eglise apostolique n'a pas péri avec les apôtres; et dès l'année 290, les vallées vaudoises ont déjà leurs martyrs, puisque le nom de Saint-Segont, l'un des villages qui s'y trouvent, (entre la vallée de Luzerne et celle de Saint-Martin) vient d'un martyr qui y périt dans ce temps-là (Gilly, Valdenses, ValdoandVigilantius,pA6).

Le rit ambroisien que les Vaudois sont accusés d'avoir conservé, lorsqu'ailleurs il était aboli (voy. Fournier, Hist. des Alpes, etc. , Msc. de Gap., page 263), ne s'est institué qu'au quatrième siècle; et l'épitre de saint Paul aux Laodicéens, qui n'a eu cours que jusqu'à cette même époque , a plus tard été maintenue par les Vaudois au n ombre des livres canoniques (la preuve en est dans le manuscrit très ancien de la Biblioth. publ. de Lyon, n° 6, intitulé : Bible vaudoise (1) ). Or , si ce canon, quoique erroné, n'a eu cours dans l'Eglise que jusqu'au quatrième siècle , ci s'il s'est transmis cht;z les Vaudois jusqu'au treizième, l'origine de cette transmission , et, par conséquent, leur existence comme Eglise doit au moins remon-

(1) Sur vélin, écrit à 2 col. (caractère antérieur au gothique) eu fanguo romane ; locutions encore fort rapprochées du latin ; ne contient que les livres du Nouveau Testament.

ter au quatrième siècle. Elle doit même remonter plus haut; car, à cette époque, ils eussent retranché cette épître au lieu de la garder. Enfin les Vaudois semblent faire remonter à la même date l'existence suivie des traditions de l'Eglise primitive dont ils étaient dépositaires, en disant dans la NoblaLeyczon :

Tous les papes qui ont été depuis Sylvestre (1), (or

Sylvestre fut élu en 314).

Les Vaudois ne sont donc pas des schismatiques, mais des héritiers permanents de l'Eglise fondée par les apôtres. Cette Eglise portait alors le nom de catholique, et alors elle était persécutée par les païens. Plus tard, devenue puissante et persécutrice à son tour, elle se dénatura dans le catholicisme , tandis qu'elle se conserva dans les vallées vaudoises, simple, libre et pure, comme au temps de la persécution.

Aussi le nom de Vaudois, dans son acception originaire, ne doit pas désigner une secte particulière, mais seulement les chrétiens des vallées.

Quand ce nom fut devenu un terme de réprobation parmi les papistes, l'ignorance du moyen âge le rendit synonyme de celui de sorcier, ou de mécréant; (2) mais les Vaudois, par eux-mêmes, ne se donnaient que le

(1) Vers 409 du poëme.

(2) Voy. Jacques Duclerc, Mémoires, sur- la Vaudoiserie d'Arrêts (Manusc. de l'anc. bibl. de l'Abbaye de Saitjt-Waast , à Arras.coté G.) Jeanne d'Arc elle-même a été condamnée comme vatidoise (Voy. Mézeray, Michelet , etc.)

nom de chrétiens, et surtout ils s'attachaient à le mériter.

Ce qui fait donc que les Vaudois, malgré leur petit nombre sont demeurés les représentants de l'Eglise universelle, les précurseurs et non les disciples de la réformation, c'est la parole de Dieu, c'est l'Evangile de Christ. Ils ont pu ne pas le comprendre toujours comme les Réformateurs , ils ont pu partager quelques-unes des formes religieuses de l'Eglise romaine ; ils ont pu même admettre des formules dogmatiques que nous n'admettons pas aujourd'hui (la distinction par exemple entre les péchés mortels et les péchés véniels) : ce n'est pas leur infaillibilité que nous voulons défendre ; mais ce qui a fait leur force , leur in-

i tégrité , leur permanence évangélique , en un mot , leur individualité comme Eglise , et comme Eglise catholique devant la Bible , en même temps que

I comme Eglise protestante devant le catholicisme : C'est l'autorité absolue de la parole de Dieu, c'est

i le salut par Jésus-Christ.

Leur histoire n'est qu'un fragment de la grande histoire des martyrs; leur existence ressort de siècle en

\ siècle avec plus d'éclat du sein même des malheurs qui les ont frappés. Leur importance, toute religieuse, ne réclame pour eux aucune place dans les fastes politiques des nations; mais telle qu'elle est, la place

| de ce petit peuple est assez belle dans les fastes de la pensée humaine, pour que l'on puisse parcourir avec intérêt la route lente et agitée qu'il a suivi jusqu'ici.

Son existence exeptionnelle sous une législation oppressive ou violente est maintenant terminée. L'histoire de son passé est close depuis peu; mais si l'ère du peuple martyr a été fermée par les mains de la liberté moderne, une nouvelle carrière s'ouvre au progrès et à l'avenir des Vaudois. Puisse le véritable esprit du christianisme, les y accompagner toujours!

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