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CHAPITRE V, HISTOIRE DES VAUDOIS DE PRO VENGE

MÉR1NDOL ET CABRIÈRE. .

(De 1350 à 1550.)

Sources bt autorités. Histoire de l'exécution de Cabnère$,dc Mertndol, et d'autres lieux de Provence; ensemble une relaticn partie, de ce qui se passa aux cinquante audiences de la cause de Mérindol, par Louis Aubery de Mauriez. Paris, 1643, in-4o. — Caraerarius : De excidio reliq. Valdensium... lugubris narralio. Heidelberg, 1606. (Edite trente ans après la mort de l'auteur, par son neveu Louis Camérarius. ) — Hist. métnor. de la perséc. et saccagement du peuple de Mérindol, Cabrières, et autres circonvoisins. 1556, in-32. Attribuée à Dubellay, seigneur de Langez, chargé par François 1er de faire, eu 1541, uue enquête sur les Vaudois de Provence.) — La perséc. de ceux de Mér. et Cabr., peuples fidèles en Provence. Crespin, Hist. des Martyrs, édit. de 1619, in-fol., du fol. 133 à 159, et du fol. 182 au 186. — Les Vaudois de Provence, par Louis Frossard. 1848, in-8o de -287 p. — Essai histor. sur les Vaudois de Provence... par Paulin Roman. in-40. Strasbourg, 1839. — Observ.sur les préliminaires de l'exécution de Cabrières et de Mér., par yicolay. Dans l'Hist. de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres t. XVIII. p. 377. (ouvrage superficiel.) — Dreux de Radier: Articles critiques sur l'exéc. de Cabr. et de Mér., dans le Journal de Verdun. Septembre 1753, p. 189. — Revue du Comtat. Nos de février et mars 1839, etc. Sur les débats judiciaires qui euieut lieu devant la chambre du roi, eu 1450: Jacobi Auberii, parisiensis advocali, pro Merindolis et Caprariensibus actio... A Lyon, 1619, in-fol. — Quelques-uns des plaidoyers contraires ont aussi ete publiés. — Voir entre autres celui

du défenseur de Menier ^l'avocat Robert), etc. Ou a publié, d'après le plaidoyer d'Aubery, plusieurs petites brochures. — De Thou parle de ces événements dans son liv. V, Histor. — La Vie du baron d'Oppède et du baron de la Garde, qui y ont joué un rôle, a été publiée à part.

Manuscrits. Plaidoyers et autres actes intervenus en la cause de ceux de Mérindol et de Cabrières, depuis 1540 jusques en 1554., in-fol. de plus de 1000 pages. Paris. Bibl. Nat., no 204. (C'est sur ce M S C. que je me suis principalement dirigé pour ce travail.) — Pièces concernant l'affaire de Mérindol en 1540. Bibl. d'Aix, no 798. — Enquête contre Jean de Roma, en 1520. Paris. (Archives de la rép., section Hist.) Discours des guerres de la conté de Yenayssin et de la Provence... par Loys de Perussiis, in-4o. (Bibl. d'Avignon.) — Hist. de la ville d'Apt , par Remerville. (Bibl.de Carpentras.) — Hist. de la ville de Pernes.... avec ce qui s'est passé de plus intéressant... etc. (L'auteur de ce M S C est le Dr Giberti.) Même Bibl* nos 606 et 607. — De Cambis Velleron, Annales d'Avignon, t. 1er. (Bibl. d'Avignon ) — M S C. de Peyresk. Reg. XXXI, vol. II, au fol. 361, etc. (Bibl. de Carpentras.)

Les Vaudois s'établirent en Provence sous le règne de Charles II, qui possédait à la fois de vastes seigneuries des deux côtés des Alpes, et qui prit à cause de cela le titre de comte de Piémont et de Provence. C'était sur la fin du treizième siècle*. Au commencement du siècle suivant, les persécutions intentées aux Vaudois du Dauphiné amenèrent plusieurs d'entre eux auprès de leurs coreligionnaires des bords de la Durance .

Après la guerre de dix ans qui eut lieu entre Louis II, le comtede Provence, et Raymond de Toulouse (1), ce

(1) De 1389 à 1400.

pays se trouva dépeuplé, et comme Louis II avait été obligé d'en vendre une partie pour subvenir aux frais de cette guerre, les seigneurs de Boulier-Cental et de Rocca-Sparviera lui achetèrent alors la vallée d'Aiguës, qui s'étend du nord au sud. sur les pentes adoucies du Leberon. Mais ces seigneurs avaient déjà, dans le marquisat de Saluées, de grandes propriétés, cultivées par les Vaudois. Ils engagèrent donc ces derniers à venir également cultiver leurs nouvelles possessions , et ces terres leur furent cédées par emphytéose, c'est-à-dire à bail perpétuel.

Du fond de la Calabre, où d'autres Vaudois s'étaient aussi établis, plusieurs revinrent dans les vallées dont ils étaient originaires, et passèrent de là en Provence ; comme aussi de Provence il y en eut qui allèrent se fixer en Calabre : tant était grande alors la fraternité qui existait entre toutes les communautés, ou les paroisses dispersées de cette Eglise si unie.

« Au lieu de prêtres et de curés, dit un auteur catholique de ce pays (1), ils avaient des ministres qui, sous le nom de Barbas, présidaient aux exercices de

(1) Histoires des Guerres excitées dans le comtat Venaissin, par les Calvinistes du XVIe siècle, t. I, p. 39. Cet ouvrage publié saus nom d'auteur, est écrit par le P. Justin, moine capucin de Monteux, près de Carpentras.

religion qu'ils faisaient en secret. Toutefois, Comme on les voyait tranquilles et réservés, qu'ils payaient fidèlement les impôts, la dîme et les redevances seigneuriales, et que d'ailleurs ils étaient fort laborieux, on ne les inquiétait point au sujet de leurs habitudes et de leurs doctrines. »

Mais les réformateurs d'Allemagne , auxquels ils avaient envoyé une députation, de concert avec leurs frères du Piémont , les engagèrent vivement à sortir de cette réserve, en leur reprochant comme une dissimulation, de ne faire leur culte qu'en secret.

A peine eurent-ils fait éclater plus ostensiblement leur séparation d'avec l'Eglise romaine, que des inquisiteurs furent envoyés contre eux. L'un d'eux , nommé Jean de Roma, commit de nombreux brigandages, pendant plus de dix ans qu'il passa dans ce pays (1).

Le roi le fit enfin emprisonner, et une enquête volumineuse, conservée jusqu'à nos jours (2), fut dressée contre ses exactions et ses cruautés.

Les poursuites qu'il avait commencées furent néanmoins continuées. En 1534, dit Gilles, les évêques

(1) De 1521 à 1532.

(2) Aux Archives nationales de Paris. (Miehelet, lettre du 20 avril 1839).

de Sisteron, Apt, Cavaillon et autres, tirent rechercher les Vaudois, chacun en son diocèse, et en remplirent leurs prisons. Ayant reconnu que ces hérétiques étaient originaires du Piémont , ils en écrivirent à l'archevêque de Turin ; celui-ci nomma un commissaire, qui écrivit en Provence, de suspendre ces poursuites, jusqu'à plus amples informations de sa part.

Mais 1 evêque de Cavaillon lui répondit , le 20 de mars 1535, que treize de ces prisonniers étaient déjà i condamnés à être brûlés vifs.

De leur nombre était Antoine Pasquet de Saint- Ségont. La tradition du martyr qui donna son nom à ce village ne s'était pas perdue.

D'autres étaient morts en prison ; , il citait Pierre , Ghalvet, de Rocheplate. Ainsi, l'intervention du commissaire, qui lui-même était de Rocheplate, fut inutile devant le zèle de ces prélats et surtout du parlement de Provence, plus avides à ce qu'il semble de condamnations que de justice.

Clément VIII, une année avant sa mort, promit des indulgences plénières, à tout Vaudois qui rentrerait dans le sein du papisme. Aucun n'en profita.

Le Pape se plaignit au roi de France, qui en écrivit

au parlement d'Aix; et le parlement ordonna aux seigneurs des terres occupées par lesVaudois, d'obliger leurs vassaux à abjurer ou à quitter le pays.

Gomme ils s'y refusaient , on essaya de les vaincre par intimidation. Quelques-uns d'entre eux avaient été cités à comparaître devant la cour d'Aix , pour s'expliquer sur les causes de leur refus ; ils s'abstinrent, et par défaut la cour les condamna à être brûlés vifs.

Alors leurs frères prennent les armes ; un nommé Eustache Maron se met à leur tête, et ils vont délivrer les prisonniers.

Les autorités s'émeuvent , l'effervescence se propage, une guerre civile va éclater dans le pays. Le roi en est informé; et François 1er, croyant tout pacifier, fit publier, en juillet 1535, une amnistie générale, à condition que les hérétiques abjureraient dans l'espace de six mois.

Le calme se rétablit; les six mois se passèrent. Nul n'avait abjuré; et chacun d'entre les seigneurs, ou magistrats, de ces contrées, s'arrogea le droit d'exiger arbitrairement cette abjuration, ou de punir à son gré les Vaudois par la confiscation et l'emprisonnement. Ce dernier procédé obtint, on peut le dire, un vrai succès de vogue. On savait que le chrétien cède-

rait plutôt sa fortune que ses croyances, et on lui prenait sa fortune pour le punir de conserver sa foi. Ce fut un nouveau moyen de s'enrichir. Plusieurs en usèrent largement ; Ménierd'Oppède en abusa. Il était pauvre, issu d'une famille juive, d'une probité douteuse, d'un égoïsme certain, infatué de lui-même comme tous les esprits médiocres, et dédaignant le menu peuple avec une morgue d'autant plus hautaine, qu'il n'était qu'un misérable parvenu. L'apostasie de son aïeul semblait l'irriter davantage contre la fidélité religieuse des Vaudois ; la dureté de son caractère ne le faisait reculer devant aucun moyen; son ambition les légitimait tous.

Marchant avec une troupe d'hommes armés, il saisissait les Vaudois dans leurs champs. — Invoque les saints pour ta délivrance! leur disait-il. — 11 n'y a d'autre médiateur entre Dieu et l'homme , répondait le Vaudois, que celui qui est Dieu et homme , savoir Christ. — Tu es un hérétique: abjure tes erreurs. — Le Vaudois refusait. Alors on le jetait dans les caves du château d'Oppède, qui servait de prison, et on ne l'en laissait sortir qu'au prix d'une forte rançon, ou, s'il y mourait, on confisquait ses biens.

Ces révoltantes déprédations furent surtout nom-

breuses en 1536. L'année d'après, le procureur général du parlement de Provence, sollicité à la fois par le clergé fanatique et par des spoliateurs intéressés, fit un rapport dans lequel il exposait que les Vaudois s'accroissaient tous les jours. Sur ce rapport , le roi mande à la cour de réprimer les rebelles; et, l'année suivante (juin 1539), il l'autorise à connaître des délits d'hérésie. Dès le mois d'octobre de cette même année, la cour requiert prise de corps, contre cent cinquante-quatre personnes, dénoncées comme hérétiques, par deux apostats.

On conçoit la fermentation excessive que de pareilles mesures devaient causer dans le pays ; et quoique nous ne fassions ici qu'un résumé, nous pouvons dire que nul historien n'a réuni tous ces détails, dont la connaissance est néanmoins nécessaire pour comprendre la marche des événements. En de pareilles circonstances, une étincelle peut amener un incendie. C'est ce qui arriva, et voici par quelles particularités.

Le moulin du Plan d'Apt faisait envie au juge de cette ville. Il dénonça le meunier Pellenc comme hérétique. Pellenc fut brûlé vif, et son moulin confisqué au profit du dénonciateur. Quelques jeunes gens de Mérindol , dont les veines provençales bouillonnaient

encore du sang italien, ne purent contenir l'indignation que soulevaient en eux de pareilles iniquités: et. dans leur ignorance des formes légales, auxquelles du reste il n'y aurait eu pour eux aucun recours, ils se firent justice comme l'exécute le peuple, comme la conçoivent les enfants: ils allèrent briser, pendant la nuit, ce moulin si injustement possédé, au prix du sang de leur frère . par celui qui venait d'être son bourreau.

Le juge d'Apt fit son rapport à la cour d'Aix. et désigna les personnes qu'il soupçonnait d'avoir pris part a ce coup de main. La cour, quoique en vacances, (on était en juillet 1510), se réunit extraordinairement et décréta prise de corps contre dix-huit prévenus.

L'huissier chargé d'aller leur signifier l'arrêt se rend à Mérindol; il en trouve les maisons désertes. — Où sont les habitants de ce village? demande-t-il à un pauvre, rencontré sur la route. — Ils se sont sauvés dans les bois, car on disait que les troupes du comte de Tende (I) allaient venir pour les tuer. — Va les chercher, reprend l'huissier, et dis-leur qu'il ne leur sera fait aucun mal. Quelques Vaudois ar-

ry Alors gouverneur de la Provence, août 1540.

rivent, et l'huissier les ajourne à comparaître devant la cour, dans le délai de deux mois.

Le 2 de septembre, ils se réunissent tous et adressent à la cour une requête dans laquelle ils protestent de leur soumission à ses ordres, et de leur fidélité au roi : en la suppliant de ne pas prêter l'oreille à leurs ennemis qui pourraient égarer sa justice, car, disent-ils, dans l'assignation qui nous a été donnée, se trouvent nommées, pour comparaître devant vous, des personnes qui sont mortes, d'autres qui n'ont jamais existé, et des enfants d'un âge si tendre qu'ils ne marchent pas même encore.

La cour , blessée de voir de simples campagnards relever dans ses arrêts de pareilles méprises, leur répond qu'ils aient à comparaître sans se mêler des morts. Les Vaudois consultent un avocat pour savoir ce qu'ils ont à faire. Si vous voulez être brûlés vifs, leur dit-il, vous n'avez qu'à venir. — Les malheureux ne vinrent pas; l'ajournement était passé ; et le 48 novembre 1540, la cour d'Aix prononça contre eux cette sentence inconcevable , qui condamnait au bûcher vingt-trois personnes, dont dix-sept seulement étaient nommées. La cour, y est-il dit, livre leur femmes et leurs enfants à quiconque pourra s'en sai-

sir, défend à chacun de leur porter secours, et comme le lieu de Mérindol est notoirement connu pour être la retraite des hérétiques, ordonne que toutes les maisons et bastides de ce lieu seront abattues et embrasées.

Cet arrêt causa une indignation générale dans la partie éclairée de la population; elle fut surtout partagée par tous les cœurs généreux de la noblesse et du barreau , comme on peut en juger par l'anecdote suivante , empruntée aux écrivains du temps.

Le président de la cour d'Aix se trouvait à dîner ;hez l'évêque de cette ville. — Eh bien ! monsieur de Hhassanée , lui dit une femme sans retenue qui vi- /ait avec le prélat f quand ferez-vous exécuter l'arrêt le Mérindol?

Le président ne répondit pas. — De quel arrêt parez-vous? demanda un jeune homme. — La dame le lui fit connaître. — Ce n'est sans doute qu'un arrêt u parlement des femmes , dit avec ironie le jeune 'Aliène, l'un des membres les plus distingués de la loblesse arlésienne.

Un conseiller , nommé de Sénas, en affirma graveîent la triste réalité. — Non, il est impossible de croire de pareilles barbaries, s'écria le seigneur de Beau-

jeu. Un des membres du parlement qui se trouvait à cette réunion, voulut par une plaisanterie mettre fin au débat. — Ah! si vous voulez vous attaquer aux robes, lui dit-il, en montrant la jeune dame, assise entre l'évêque et le président , seigneur de Beaujeu , vous n'aurez pas beau jeu ! L'on sourit à ce mot; mais celui qui en était l'objet, répliqua avec indignation : C'est une atrocité ! J'ai été en relations avec les habitants de Mérindol et nulle part je n'ai trouvé de plus honnêtes gens.

— J'aurais été bien étonnée, reprit la châtelaine du palais épiscopal, qu'il ne se trouvât personne pour défendre ces mécréants!

— Je serais bien plus surpris encore, riposta le jeune homme, qu'une nouvelle Hérodias n'aimât pas à voir répandre le sang innocent.

— Allons! allons! dit le vieux deSénas, nous sommes ici pour faire bonne chère et non pour disputer.

La discussion s'arrêta ; mais peu de jours après, le comte d'Allenc alla trouver le président Chassanée , fit appel à ses sentiments de justice et d'humanité, et obtint un sursis d'exécution. La cour elle-même effrayée de l'arrêt qu'elle avait rendu , écrivit au r pour s'en remettre à son jugement.

François 1er chargea Dubellay, seigneur de Langez, de se rendre en Provence et de se livrer à une enquête sur la conduite des Vaudois.

Ce sont, dit-il dans son rapport , des gens modestes et tranquilles, réservés dans leurs mœurs, chastes et sobres , fort laborieux , mais très peu coutumiers de la messe. Sur ce rapport, le monarque proclame une amnistie générale (par lettres, datées du 18 février 1541) , par laquelle mettant en oubli le passé, il fait grâce à tous les prévenus, à condition que dans trois mois ils abjureront leurs erreurs de doctrine. Ces lettres de grâce, qui parvinrent à la cour au commencement de mars, ne furent publiées par elle que dans le mois de mai. Il ne restait donc plus aux Vaudois que deux semaines pour en profitermais n'eussent-ils eu qu'un instant, ce n'est point en donnant la mort à leur âme , par l'abjuration de la vérité, qu'ils eussent cherché à conserver leur vie.

Ils proclamèrent au contraire, plus nettement que jamais, leurs doctrines persécutées (par une confession de foi rédigée le 6 avril 1541). Elle fut envoyée à François Ier , et le sire de Gastelnau lui en donna lecture ; chaque point de doctrine était appuyé sur des passages de la Bible. — Eh bien ! que

trouve-t-on à redire à cela? demanda le monarque.

Mais son esprit mobile et peu profond ne savait pas rester fidèle aux impressions reçues • il oublia bientôt ces paroles d'approbation donnée à une œuvre biblique. Les catholiques éclairés, du reste, ne pouvaient eux-mêmes que l'approuver aussi.

L'illustre et docte Sadolet , dont Raphaël nous a conservé les traits dans un tableau célèbre , et qui était alors évêque de Carpentras, s'en fit remettre une copie ; et c'est ici seulement que les Vaudois de Cabrières commencent de paraître sur la scène.

Ils étaient du diocèse de Carpentras, tandis que Mérindol faisait partie de celui de Cavaillon; ils s'empressèrent d'apporter eux-mêmes au cardinal Sadolet une copie de la confession commune.

Nous consentons, dirent-ils, en la lui présentant, non-seulement à abjurer, mais à nous soumettre aux peines les plus sévères , si l'on peut nous démontrer, par l'Ecriture sainte, que nos doctrines sont erronées.

Le cardinal leur répondit avec bonté, reconnut qu'ils avaient été en butte à de noires calomnies (4), les engagea à venir conférer avec lui, et chercha à leur faire entendre que sans rien changer à l'esprit de leur con-

(1) Meras calimnias et falsas criminationes

fession, ils pourraient en adoucir les termes. Il ne craignit pas de leur laisser entrevoir que lui-même désirait une réforme dans le catholicisme.

Ah! si les Vaudois n'avaient eu que de pareils examinateurs, le sang n'eût pas coulé!

Sadolet écrivit au pape qu'il s'étonnait de voir poursuivre les Vaudois , lorsqu'on épargnait les Juifs; mais sa protection leur fut bientôt retirée par son éloignement du pays ; car ayant été rappelé à Rome, il les perdit de vue, et les Vaudois demeurèrent seuls en face de leurs persécuteurs.

Le terme d'amnistie, indiqué par les lettres de grâce, étant arrivé, la cour d'Aix ordonna aux Vaudois d'envoyer dix mandataires, pour déclarer s'ils entendaient s'en prévaloir et s'y conformer.

Un seul se présenta; il se nommait Eslène. Nous consentons à abjurer, dit-il encore, à condition qu'on nous démontre nos erreurs.

D'autres personnes s'en réclamèrent sans réserve ; et de ce nombre sont précisément celles qui avaient été condamnées par l'arrêt du 18 novembre 1540 : de sorte que cet arrêt cessait par cela même d'avoir aucun objet; et cependant il servit plus tard de prétexte à leur entière extermination.

Cette circonstance , qui n'a été relevée par aucun écrivain , met à nu le désordre et l'iniquité qui existaient alors dans les affaires dites de justice, à l'égard des Vaudois.

Un an tout entier, se passa ensuite, sans nous offrir d'autre incident notable que le martyre d'un humble colporteur de livres , qui fut surpris à Avignon , au moment où il vendait une Bible.

Son procès fut bientôt fait ! Pour l'Eglise romaine , c'était un crime sans rémission. On se livra aux tentatives les plus pressantes pour le faire abjurer ; mais il avait trop longtemps vécu dans l'intimité de la parole de Dieu pour fléchir devant celle des hommes.

Sa persévérance , dont les colporteurs évangéliques de nos jours, semblent avoir hérité, au milieu des humiliations qu'ils rencontrent quelquefois, là où leurs prédécesseurs eussent trouvé le supplice , ne l'abandonna pas au moment de mourir. Condamné à être brûlé vif sur la place publique , il fut enchaîné à un poteau , auquel on avait également attaché le livre des saintes Ecritures. Ah! s'écria-t-il, puis-je me plaindre de ce supplice , quand la parole de Dieu le partage avec moi?

La Bible et le chrétien périrent ensemble dans les

flammes. Les Vaudois n'en furent que plus raffermis dans leur fidélité.

Le cardinal de Tournon . excité contre eux par le légat du saint-siége , transmet au roi que le clergé a rejeté la confession de foi qu'ils avaient présentée. Le roi demande qu'on l'informe des résultats qui ont été produits par les lettres de grâces qu'il avait accordées, et écrit en même temps au gouverneur de la province {[) qu'il ait à nettoyer le pays d'hérésie.

L'évéque de Cavaillon était un de ceux qui tenaient le plus à ce que ïon en finit avec les hérétiques. La cour d'Aix le délégua, avec un de ses conseillers, pour s'enquérir à Merindol des dispositions religieuses des Vaudois.

Arrivé dans le village, il fait venir le bailli . nommé Maynard, avec les notables du lieu, et leur dit, sans aborder aucune question de doctrine : — Abjurez vos erreurs, quelles qu'elles soient, et vous me deviendrez aussi chers que vous êtes coupables: sinon redoutez la peine de votre obstination. — Que votre grâce, dit le bailli, veuille bien nous faire connaître les points qu'elle nous demande d'abjurer? — Cela

[t] C'était alors le sire de Gricuan.

•M inutile ; une abjuration générale nous sullira.

— Mais, d'après l'arrêt de la cour, c'est sur notre confession de foi que nous devons être examinés.

— «Quelle est-elle? dit le conseiller de l'évêque, qui était un docteur en théologie.

L'évêque la lui présente, en disant : voyez! tout cela est plein d'hérésie.

— En quel endroit? reprend Maynard.

— Le docteur va vous le dire, répond le prélat.

— Il me faudrait quelques jours pour l'examiner, fait observer le théologien.

— Eh bien, nous reviendrons la semaine prochaine.

Huit jours après , le docteur en théologie se rend auprès de son évêque : Monseigneur, lui dit-il, nonseulement j'ai trouvé cette pièce conforme aux saintes Ecritures, mais encore j'ai mieux appris à les connaître, pendant ces quelques jours, que pendant tout le reste de ma vie.

Vous êtes sous l'influence du démon ! lui répondit le prélat.

Le conseiller se retira ; et comme il ne sera plus question de lui dans cette histoire, ajoutons que cette circonstance le porta à sonder les Ecritures, mieux encore qu'il ne l'avait déjà lait, et qu'un an après il

se rendit à Genève, ou il embrassa le protestantisme. La confession de foi des Eglises vaudoises n'eût-elle produit que ce seul résultat, c'est un assez grand bien que la conversion et le salut d'une âme immortelle, pour qu'on doive s'en applaudir , même au prix du malheur.

Cependant peu de jours après que l'évêque eut renvoyé ce consciencieux théologien , il le remplaça à Gavaillon par un docteur en Sorbonne, venu récemment de Paris.

C'est avec lui que le prélat revint à Mérindol. Ils rencontrent des enfants dans la rue, et l'évêque leur donne quelques pièces de monnaie en leur recommandant d'apprendre le Pater et le Credo.

Nous les savons, répondent les enfants. — En latin? — Oui, mais nous ne pourrions les expliquer qu'en français. — Qu'est-il besoin de tant de science? Je connais bien des docteurs qui seraient embarrassés d'en donner l'explication.

— Et de quoi servirait-il de les connaître , si l'on ignorait ce que les paroles signifient ? reprit André Maynard, qui venait d'arriver auprès d'eux.

— Et le savez-vous vous-même? repartit le prélat.

— Je me croirais bien malheureux de l'ignorer!

Et il eu expliqua une partie.

— Je n'aurais pas cru, reprit l'homme d'Eglise, avec un juron de sacristie, qu'il y eût autant de docteurs à Mérindol .

— Le moindre d'entre nous, vous en dirait autant que moi, reprit le bailli; interrogez seulement un de ces enfants, et vous verrez. — Mais comme l'évêque gardait le silence : — Si vous le permettez, l'un d'entre eux interrogera lui-même les autres; — et ils le firent avec tant de facilité et de grâce, que chacun en était émerveillé.

L'évêque renvoyant alors tous les étrangers, dit aux Vaudois : Je savais bien qu'il n'y avait pas autant de mal parmi vous que l'on pensait; mais toutefois, pour calmer les esprits, il est nécessaire de vous soumettre à une certaine apparence d'abjuration.

— Que voulez-vous que nous abjurions, si nous sommes dans la vérité ?

— Ce n'est qu'une simple formalité que je vous demande. Je n'exige de vous ni notaire , ni signature. Que le bailli et le syndic fassent seulement ici, en secret et en votre nom, une abjuration aussi vague qu'il eur conviendra, et je ferai cesser toutes poursuites.

Les Vaudois, à leur tour , gardèrent le silence.

— iOo —

— Ou est-ce qui vous retient? ajouta l'évêque, afin de les y décider -, si vous ne voulez pas convenir de cette abjuration, nul ne pourra vous en convaincre, ni par acte, ni par signature.

Mais l'âme intègre et droite de ces simples montagnards ne pouvait entrer dans ces détours des consciences papistes. — Nous sommes francs et sincères, Monseigneur, et nous ne voulons rien faire dont nous ne puissions convenir.

Ah ! les réserves et les dissimulations prudentes de la sagesse humaine ne paraissent-elles pas bien misérables auprès de ce généreux aveuglement de la droiture et de la vérité? Car si les Vatidois avaient voulu dire seulement : a nous abjurons nos erreurs» , en appliquant cette expression à toute autre chose qu'à leurs doctrines, peut-être qu'ils eussent été sauvés! Mais le jésuitisme n'est pas d'origine vaudoise. L'évêque se retira.

Le A avril 154-2, il revient avec un greffier du tribunal et un commissaire du parlement.

Les habitants de Mérindol sont de nouveau convoqués; on leur lit les pièces qui les concernent : quelques observations sont échangées entre le bailli et le greffier ; mais le commissaire . impatienté . leur

impose silence et dit aux Vaudois de conclure.

— Nous concluons à ce qu'on nous démontre nos erreurs.

Le commissaire dit à l'évêque de le faire.

L'évêque répond que le bruit public est une charge suffisante contre les hérétiques.

— Et n'est-ce pas pour reconnaître si ces bruits sont fondés que l'enquête a été ordonnée? fit observer Maynard, au nom des Vaudois.

L'évêque, assez embarrassé , dit alors à un moine prêcheur, qu'il avait avec lui, de leur faire un sermon.

Le moine prononce un long discours en latin, et chacun se retire. Mais la commission n'ayant pas donné suite à cette enquête, une année se passe encore, pour les Vaudois, dans une sorte de tranquillité. Bien plus, les habitants de Gabrières du Cantal (car il y a aussi Cabrières d'Aiguës) , ayant été attaqués par une bande de maraudeurs, dont faisaient partie quelques soldats d'Avignon, adressèrent leurs plaintes à François Ier. Le monarque enfin, éclairé sur les intrigues de leurs ennemis , signe spontanément , le 14 juin 1544, un édit par lequel il suspend toutes les procédures commencées contre les Vaudois, ordonne qu'ils soient rétablis dans tous leurs privilèges, qu'on

élargisse leurs prisonniers; « et comme le procureur général de Provence, dit-il en terminant, est parent de l'archevêque d'Aix, leur ennemi juré, on mandera un conseiller de la cour, en sa place, pour m'informer de leur innocence. » 11 semblerait que tout dût être fini là ; et sur le point de toucher à un dénouement paisible dans ce drame si agité, on est plus loin que jamais de pressentir la catastrophe terrible qui va le terminer.

La cour d'Aix, avant de rendre publique la lettre de François Ier, envoya à Paris l'un des huissiers, nommé Courtin, pour essayer d'en obtenir la révocation. Une somme de soixante livres lui fut allouée pour ce voyage. Il était recommandé au cardinal de Tournon et au procureur du roi près le conseil privé. C'est au sein de ce conseil que les lettres de révocation furent présentées à la signature du monarque, le 1er janvier 1545. François 1er les signa sans les lire; plus tard il s'en repentit, et l'on rechercha par qui ces lettres avaient été rédigées, ainsi que par quelles mains elles lui avaient été remises. Le procureur du roi près le conseil privé se nommait Jean Leclerc.

— Est-ce vous, lui dit-on, qui avez signé cette pièce?

— Je n'en ai aucune souvenance.

On ouvre le sceau : point de signature. La commission d'enquête fait venir le substitut de Leclerc. nommé Guillaume Potel.

— Est-ce vous qui avez dressé cette écriture?

— Oui, mais je ne l'ai pas signée.

— Qui vous l'a fait écrire?

— C'est M.Courtin, huissier du parlement de Provence.

—Pourquoi ne l'avez-vous pas signée ?

— Parce qu'il manquait au dossier des pièces à l'appui.

— Par qui ces lettres de révocation , subrepticement obtenues et illégalement dressées, ont-elles été introduites au conseil privé?

— Par M. le cardinal de Tournon.

Ce dernier est appelé. — Qui a remis ces documents à votre Eminence?

— L'huissier de la cour d'Aix, envoyé par le président d'Oppède (ce dernier avait remplacé Chassanée en 15-43).

— Qui a dû les présenter à la signature de Sa Majesté?

— Le grand chancelier.

— On fait venir ce dignitaire: les lettres de révocation sont mises sous ses yeux. On Lui demande s'il les a eues entre les mains. — Oui: mais comme elles ne me paraissaient pas régulières, je n'ai pas cru devoir les présenter à la signature du roi.

— Alors qui les a présentées ?

— Celui qui les a contresignées.

On regarde : c'était le ministre de l'Aubespine. Il est mandé devant la commission . et reconnaît sa signature ; mais il dit que la pièce n'a pas été écrite dans ses bureaux. Aucun de ses employés ne s'en souvient non plus. La main cachée du clergé n'avait laissé aucune trace de la route tortueuse que ces lettres avaient suivie.

En outre, dit l'avocat général, en 1550. le sceau en est de cire blanche, et le contre-scel vert, ce qui est chose inusitée.

Il est donc hors de doute que ces lettres avaient été déloyalement fabriquées, et présentées par surprise à la signature du roi.

Voyons maintenant ce qu'elles renfermaient.

« Considérant, y est-il dit . que les hérétiques de Luzerne viennent s'établir en Provence et y prêcher, que les Vaudois manifestent publiquement leur héré-

sie, qu'ils troublent le pays... etc., la cour de Provence «devra exécuter l'arrêt du 18 novembre 1540, nonobstant toutes les lettres de grâce postérieures à cette époque; et ordonnons au gouverneur de la province de donner pour cela main forte à la justice. »

Quelle justice, mon Dieu ! que celle de l'iniquité ! Et ce qui rend cette affaire plus ténébreuse encore, c'est que le conseil privé, à supposer que ces pièces eussent suivi une marche régulière pour arriver jusqu'à lui, n'avait pas le droit de statuer , contrairement aux lettres de grâce et d'évocation , qui avaient été données par le monarque lui-même. — Une contravention non moins grave et bien plus déplorable fut encore commise, en ce que l'arrêt du 18 novembre 4540 ne portait la condamnation que d'un petit nombre des habitants de Mérindol : tandis que, sous prétexte d'exécuter cet arrêt , on étendit le massacre et l'incendie sur une population tout entière , répandue dans dixsept villages, qui furent tous détruits et ravagés.

A peine cet ordre sanguinaire a-t-il été obtenu, que Courtin l'envoie à d'Oppède, par un courrier exprès. Ce courrier arrive à Aix le 4 3 février 1545. Aussitôt la cour d'Aix écrit à Courtin pour lui témoigner toute sa satisfaction, à M. de Grignan, gouverneur de Pro-

vence, pour lui commander d'avoir des troupes disponibles, et au cardinal de ïournon, pour le féliciter du triomphe qu'il venait d'obtenir.

Ici encore eut lieu une nouvelle infraction aux formes judiciaires. LesYaudois, qui se liaient sur les dispositions suspensives rendues par l'ordonnance du 14 juin 1544, eussent dû recevoir une notification immédiate de ces nouvelles pièces, qui donnaient suite à l'arrêt primitif. Pas du tout: on les leur cache avec soin ; on réunit des troupes en silence ; on profite de la sécurité des habitants pour préparer leur mort. On ne veut pas qu'ils aient le temps d'adresser au souverain, une réclamation qui découvrirait la supercherie dont il a été dupe et dont ils seront victimes. On attend qu'un certain capitaine Poulain , baron de la Garde, qui était alors en Piémont , et qui devait bientôt conduire de vieilles troupes en Roussillon, passe par la Provence pour les utiliser.

Il arrive le G d'avril. Du 7 au H , on lait tous tes préparatifs nécessaires pour exécuter cette sentence rétroactive, qui n'avait pas même été notifiée à ceux qu'elle concernait. Le lendemain, 13 d'avril, était un dimanche ; malgré cela, la cour se réunit sur la convocation de Ménier d'Oppède. L'avocat du roi se nom-

mait Guérin ; il réclame solennellement l'exécution de l'arrêt, auquel ces lettres de révocation étaient censées avoir rendu toute sa force.

La cour fait droit à sa demande, nomme des commissaires, et requiert d'Oppède, comme lieutenant du roi , en l'absence du gouverneur, de prêter main forte à la justice. Quelle odieuse comédie ! Immédiatement après, d'Oppède écrit au viguier d'Apt de prendre les armes et de s'emparer de tous les hérétiques d'alentour; puis il fait partir ses commissaires qui, le soir même, se rendent à Pertuis.

En même temps, on ordonne aux habitants de Lourmarin de préparer une étape pour mille fantassins et trois cents chevaux. Les habitants répondent en prenant les armes. On renouvelle la sommation ; ils demandent pour y réfléchir un délai de douze heures. — Des sujets ne capitulent pas avec leur prince ! leur est-il répondu. — La châtelaine de Lourmarin, nommée Blanche de Lévis, vient elle-même intercéder pour eux. On ne l'écoute pas. Alors, tout en larmes, elle se rend sur la place du village, au milieu des habitants, et les conjure de poser les armes, pour ne pas s'exposer à une perte certaine. — Notre perte n'en sera que plus prompte, répondent-ils.— Mais au moins

faites une requête. — Eh bien, qu'on nous laisse sortir du pays, et nous abandonnerons nos biens à ceux qui les veulent par notre mort.

La pauvre châtelaine ne pouvait rien à cet égard. La darne de Cental écrit aussi à d'Oppède pour le prier d'épargner ses vassaux. Mais déjà le capitaine Vaujuine venait d'arriver à Cadenet. Les troupes répandues dans la campagne commençaient de piller et d'incendier. La première colonne, dirigée par d'Oppède . marchait sur Lourmarin. La seconde , conduite par le baron de la Garde, marchait sur la Motte et Cabrière d'Aiguës : la troisième, sous les ordres de Vaujuine et de Redortier. se dirigeait vers Mérindol et Cabrières du Comtat (h.

DTjppède. sur son passage, commença de mettre le feu aux maisons de la Roque, de Ville-Laure et de Trezemines . qui avaient été abandonnées par les Vaudois : il en fait autant à Lourmarin. où cent quatorze maisons furent détruites par les flammes. Puis il ordonna aux officiers et aux consuls d'Apt de réunir le plus de monde possible à Roussillon et d'aller y attendre ses ordres.

1 D'après le procès-verbal de l'expédition, dressé par Brissons , greffier criminel de la cour d'Ail , qui avait été adjoint à ces commissaires pour cet objet.

Le 18 d'avril , les troupes réunies de Menier , de Vaujuine, de Redortier et de Poulain parurent devant Mérindol. Les habitants s'en étaient retirés; mais un jeune homme attardé dans les champs fut saisi par les pillards. Il se nommait Maurice Blanc. On l'attacha à un olivier, et les soldats se faisant une cible de son corps, semblèrent vouloir insulter à son agonie en déchargeant de loin leurs armes contre lui. Il expira percé de cinq coups d'arquebuse.

C'était le nombre des plaies que son Sauveur avait reçues sur la croix. Le jeune martyr de Mérindol lui remit son âme en s'écriant aussi : Seigneur, reçois mon esprit entre tes mains !

Puis on incendia le village, qui fut tout entier consumé. Quelques femmes, dit un témoin, ayant été surprises dans l'église , on les dépouilla de leurs vêtements, et les faisant tenir par les mains, comme pour une danse, les barbares les forcèrent à grands coups de dagues et de piques, de faire le tour du château, au milieu des éclats de rire et des outrages dont elles étaient l'objet. Après cela, comme elles étaient déjà toutes sanglantes , on les précipita les unes après les autres, du haut des rochers où le château était bâti.

Beaucoup d'autres furent prises ailleurs et vendues.

Un père dut aller racheter sa fille jusqu'à Marseille. Une jeune mère qui se sauvait à travers les blés avec son enfant dans ses bras, fut atteinte et violentée par ces soldats, ou plutôt par ces brutes, sans qu'elle cessât de tenir son nourrisson pressé sur sa poitrine.

Une vieille femme, que son âge mettait à l'abri de pareilles violences, devint entre leurs mains un objet d'insulte à l'humanité et à leur propre religion. Ils lui firent une tonsure en forme de croix, et l'ayant couverte de quelques oripeaux , ils la menèrent par les rues , en chantant avec dérision comme font les prêtres. Gela se passait à Lauris, sur la route de Cabrières à Avignon.

Le cortège arriva devant un four prêt à cuire du pain , et les soldats poussant leur victime avec leurs armes, ils lui dirent : Entre là, vieille damnée! La pauvre femme allait y entrer sans résistance, tant elle avait été tourmentée, lorsque ceux qui avaient allumé le four s'opposèrent à ce qu'on l'y jetât.

Au milieu de ces brutalités mille fois reproduites, sous les formes les plus diverses et les plus révoltantes, l'armée parvint à Cabrières. C'était une ville fortifiée, située sur les terres du pape. Les troupes du roi n'eussent pu y toucher sans l'assentiment du pon-

tife. Mais le vice-légat Mormoiron s'était empressé de remettre à d'Oppède, les pouvoirs les plus étendus, pour cette expédition.

On y arriva le 19 d'avril; c'était encore un dimanche.

Les murailles furent battues en brèche du matin usqu'au soir. Digne sanctification de ce jour du Seigneur !

Les Vaudois qui s'y étaient renfermés priaient et ne fléchissaient pas. L'attaque se poursuivit inutilement pendant toute la nuit.

Le lundi matin, d'Oppède fait cesser le feu.

Il écrit de sa propre main aux Vaudois , que s'ils veulent ouvrir les portes de leur ville , il ne leur sera fait aucun mal. Il savait probablement que d'après la décision du concile de Constance, on n'est pas obligé de tenir parole aux hérétiques.

Les Vaudois , moins experts dans la science canonique qui enseigne le parjure, que dans la connaissance de la Bible qui recommande la sincérité, s'en rapportent à la parole du roi, du président de la cour d'Aix, et ils lui ouvrent les portes de Cabrières. Les premières troupes qui y pénètrent sont les vieilles bandes du baron de la Garde, venues du Pié-

mont, aguerries contre tons les dangers : c'étaient elles qui devaient commencer le carnage; mais connaissant la capitulation stipulée , les soldats prétendirent qu'il était de leur honneur de s'opposer à ce que nul ne la transgressât.

Les commissaires de la cour d'Aix et du vice-légat entrèrent en discussion là-dessus.

Pendant ce temps, Ménier d'Oppède t'ait appeler les principaux de la ville, qui arrivent sans défiance. Ils étaient dix-huit. On leur lie les mains, et on les fait passer au milieu des troupes. Ils pensaient n'être là que comme otages, pour garantir la tranquillité du reste de la population. Mais au moment où ils traversaient les rangs des troupes provençales , dirigées par d'Oppède , le gendre de ce dernier, nommé de Fourrières, donna de son coutelas sur la tête chauve d'un vieillard dont la démarche tremblante l'avait effleuré en passant.

Tuez tout! s'écria d'Oppède, en le voyant tomber.

A l'instant, on se précipite sur eux: ces troupes lâches et fanatiques en font une boucherie. Ils étaient déjà morts que le même de Pourrières et le sire de Faulcon allaient encore de çà et de là mutilant les cadavres.

Puis, on porta sur des piques, les têtes coupées de ces malheureux. Les soldats s'excitèrent; le signal du massacre avait été donné. Des femmes renfermées dans une grange à laquelle on mit le feu , cherchèrent à se sauver, en s' élançant de dessus les murailles.

Elles étaient reçues sur la pointe des pertuisanes et des épées.

D'autres s'étaient retirées dans le château. — A mort ! à sang ! s'écrie d'Oppède , et il montre à ses troupes le chemin de leur asile.

Mais comment pourrai-je décrire la scène la plus horrible et la plus sacrilège qui eut lieu dans l'église! C'est là que le plus grand nombre des femmes et des jeunes filles du village s'étaient réfugiées. On s'y précipite, on les dépouille, on les outrage de la manière la plus scandaleuse ; les unes sont jetées du haut du clocher en bas , d'autres enlevées pour en abuser encore. On vit des femmes enceintes, éventrées, laisser sortir leur fruit sanglant de leurs entrailles. Des corps mutilés et respirant encore jonchaient le parvis. L'avocat Guérin, qui y était, s'exprime ainsi dans sa déposition : « Je pense avoir vu occire dans cette église quatre ou cinq cents pauvres âmes de femmes et d'enfants. »

Les prisonniers qui ne furent pas mis à mort par l'ordre du président , furent vendus par les soldats aux recruteurs des galères royales. Seul , le vice-légat ne voulait pas souffrir qu'on fit aucun quartier. Tel était l'esprit du papisme, dans ses représentants les plus élevés. C'est ce légat qui, ayant appris que vingt-cinq personnes, la plupart mères de famille, étaient cachées dans une grotte du côté de Mys, qui cependant ne se trouvait plus sur les terres papales, y fit marcher des soldats pour les exterminer. . Arrivé devant l'entrée de la grotte, il ordonne des décharges de mousqueterie , mais personne ne sort. Alors, faisant allumer un grand feu dans cet antre, toutes ces créatures vivantes périrent étouffées. Cinq ans après, leurs ossements desséchés s'y voyaient encore, comme cela fut vérifié par les enquêtes dont nous allons parler. Les résultats généraux que nous pouvons consigner ici sont que , dans cette extermination , il y eut sept cent soixante-trois maisons habitées, quatre-vingt-neuf étables et trente et une granges d'incendiées. Quand au nombre des morts, on n'a pu le savoir avec précision, mais on l'estime à plus de trois mille.

Etant encore à Cabrières, d'Oppède reçut un mes-

sage du seigneur de La Coste, qui le priait d'épargner ses sujets. C'était le lundi soir. — Qu'ils fassent quatre brèches à leurs murailles , répond d'Oppède , et ensuite nous verrons.

Le mardi matin ces brèches étaient commencées. Deux officiers arrivent avec quelques soldats. Le seigneur de La Coste leur offre une collation devant la porte du château. Deux domestiques la servaient. Les militaires s'attablent, et pendant qu'ils mangent arrive, à grand bruit de tambours et de trompettes, le gros des troupes de Ménier d'Oppède , marchant comme à un assaut.

Les habitants du village s'effraient, ferment les portes et interrompent les brèches commencées Alors les troupes se répandent dans les jardins du château , situés hors des murs de la ville , arrachent les plantes , coupent les arbres fruitiers, brûlent les treillages , et, dans ces parterres bouleversés comme des ruines, entraînent leurs prisonniers qu'ils maltraitent cruellement. Au dedans , les soldats qui avaient été introduits dans la ville tuèrent les deux domestiques qui les servaient.

Le lendemain, mercredi 22 d'avril, d'Oppède écrit aux syndics de La Coste pour les engager à faire ou-

vrir les portes de la ville, leur promettant justice et protection. Les portes sont ouvertes ; à l'instant cette soldatesque furieuse se précipite dans les rues , renverse, pille, viole, massacre, incendie dans toutes les directions.

Une petite garenne s'étendait derrière le château; ces soldats y entraînent les captives qu'ils venaient de saisir , pour leur ôter l'honneur , avant de leur donner la mort. Les mères cherchaient à défendre leurs filles, à les disputer à ces brutalités. L'une d'elles, voyant l'impuissance de ses efforts, se perça le sein d'un couteau et le tendit tout sanglant à son enfant pour qu'elle eût à s'en frapper aussi. Ah, s'écrie l'avocat du roi, qui plaida dans l'évocation de cette affaire devant la cour des pairs, je suis vaincu par tant d'horreurs ! Epargnez-moi les malheureux qui se précipitent du haut des murailles, ou s'étranglent aux arbres, ou se percent le sein; les victimes foulées aux pieds, errantes, mortes de faim, déchirées par les corbeaux, ou saisies, tuées, vendues, jetées aux galères (1).

(1) Viros et morte peremptos

Indigna : raptasque , solato a ine, puel-las;

El laie miseris subjecla incendia vicis. Le chancelier Michel de l'Hôpital. Epist. ad Franc. Olivarium... de causa Merindolii... etc.

Le bétail même de ces pauvres gens périssait sans abri : car il était défendu de donner asile aux Yaudoi? et à tout ce qui leur avait appartenu. Une pauvre femme près d'expirer d'inanition demandait un morceau de pain à la porte d'une grange. — Il y a défense, lui dit-on. — Si les hommes vous le défendent, Dieu vous le commande! s'écria-t-elle. Mais ce cri ne la sauva pas; et l'Eglise romaine put compter un triomphe de plus.

Que faisaient cependant ceux d'entre ces infortunés Vaudois , qui étaient parvenus à se soustraire à la mort? Réunis sur les croupes sauvages du Leberon, ils priaient Dieu d'éclairer leurs ennemis, et lui demandaient les forces nécessaires pour ne pas se laisser aller à l'abandon de leur foi ou à des actions coupables par suite de la misère et du malheur.

Cependant ils n'étaient pas au bout : car après les troupes réglées vinrent les maraudeurs.

Les habitants de la bastide des Jourdains parcoururent le pays, enseignes déployées, et rentrèrent chez eux avec des mulets chargés de butin.

Ceux de Puypin dévalisèrent leurs propres églises, espérant mettre ces larcins sur le compte des Vaudois. Ceux de Mont-Furon tuèrent ou vendirent di-

vers enfants égarés dont ils parvinrent à s'emparer. Ceux de Garambois égorgèrent un vieillard dans une citerne. Enfin ce n'était partout que violence , pillage ou mort. La ferme du Cantal , qui était alors la plus belle de la Provence, fut brûlée.

La dame de ce lieu, comme tutrice de son fils dont les terres avaient été ravagées, adressa une plainte au roi. Cette plainte fut portée devant le second tribunal du royaume, nommé la chambre de la reine. Les promoteurs de ces ravages furent cités à comparaître devant lui; mais ils refusèrent en se retranchant derrière les arrêts en vertu desquels ils prétendaient avoir agi. Il fallut remonter à l'examen de ces arrêts eux-mêmes ; mais pour cela, la chambre de la reine n'était plus compétente -, et la cause fut portée devant le tribunal suprême du royaume, qu'on appelait la chambre du roi, et qui fut plus tard la cour des pairs. C'est ainsi que l'examen de toutes ces iniquités et de ces actes barbares a été poursuivi par des enquêtes judiciaires, qui les ont mis en lumière, quoique leur enchaînement soit demeuré fort obscur pour ceux qui ne les ont pas consultées.

Cette cause fut plaidée en septembre 155J , sous le

règne de Henri II , qui tenait à laver la mémoire de son père, de cette tache de sang.

Cependant les pins grands coupables ne furent pas punis. L'avocat Guérin seul , fut condamné à mort, et d'Oppède s'en revint triomphant en Provence.

Mais on peut juger de toutes les intrigues que le clergé dut mettre en œuvre pour le sauver, puisqu'il la nouvelle de son acquittement , des cantiques d'actions de grâce furent chantés dans les églises.

On fit en Provence des prières publiques pour demander à Dieu la conservation et le prompt retour de cet illustre défenseur de la foi ! Et lui-même prit pour devise ces paroles dérisoires : « La vérité surmonte tout.» Cette maxime qui convient à l'histoire, le condamne aujourd'hui. Son tribunal plus haut encore que celui de la cour des pairs , n'est pas accessible comme celui des hommes, aux influences corruptrices des puissants, qu'elle juge sur leur cercueil.

Ceux d'entre les Vaudois qui n'avaient pas péri , se retirèrent dans les vallées du Piémont , et revinrent ensuite en Provence lorsque l'orage fut passé.

La révocation de l'édit de Nantes abattit de nouveau les temples qui s'étaient relevés sur les bords de la Durance.

Sous le règne déplorable de Louis XV , les vexations contre les protestants se perpétuèrent avec l'hypocrisie de plus et la grandeur de moins.

Aujourd'hui , le protestantisme a refleuri sur les pentes désolées du Leberon, mais l'indifférence religieuse y fait plus de ravage dans les âmes que n'en fit jadis la persécution. Les habitants de ces contrées connaissent à peine leur histoire.

Puisse le souvenir de leurs ancêtres rappelés dans ces pages, les porter à leur ressembler! La Bible qui les a faits si grands, même dansTinfortune, peut seule rendre le caractère vaudois à ces Eglises, qui ont oublié jusqu'à leur origine, et perdu jusqu'à la dignité du malheur.

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