GASIN-GRANDES EN ÉTAT DE SIEGE — BONHEUR D’AI MER
On doit sentir que le prince était au comble de la joie au milieu des graves occupations qui l’assaillaient, et, bien que dans Casin-Grandes chacun pliât sous le faix du travail, Jean II n’était pas le moins affairé. Aussi, ce soir il no dit rien à Glotilde, qu’il ne voyait ordinairement qu’aux heures des repas, puisqu’ils les faisaient ensemble, et la jeune fille restait toujours la soirée presque entière après le souper; mais cette fois la manie du bon prince l’emporta sur son amour pour sa fille.
— Laissez-moi, ma bien-aimée, lui dit-il, je suis accablé d’affaires avec cette guerre à soutenir. D’après le ton de Jean 11, on l’aurait pris pour un puissant monarque.
— Plaise au ciel que vous soyez victorieux, mon père, répondit Glotilde à Jean II d’un ton presque plaintif.
— Vous êtes toujours rêveuse, ma fille; car, si je pouvais apercevoir votre figure, j’y verrais une expression inaccoutumée...
— Qui vous le fait penser, mon père?
— Mais vous parlez plus rarement et avec plus de circonspection; maintes fois vous oubliez de répondre ou d’achever votre pensée ; vous soupirez de manière à rao faire croire que votre peine est presque un plaisir ; enfin il est des mots que vous ne prononcez qu’en tremblant ; votre accent annonce une idée fixe. Je suis vieux, ma fille, et c’est pour cela que je puis deviner l’intérieur par les dehors ; et je pressens les sentiments, comme cet Arabe les gens de sa tribu par l’empreinte de leurs pieds, et d’autres circonstances nuiles pour les autres.
— Mon père, je vous assure...
— Ne jurez rien! une autre fois nous causerons plus à fond de tout cela... Va, tu seras heureuse, car je t’aime plus en père qu’en monarque... Adieu, ma fille.
— Adieu, mon père
Et Clotilde embrassa le front vénérable du vieillard en tâchant d’arrêter les palpitations de son cœur. Si Jean II put les entendre, du moins il ne vit pas la pâleur de sa fille, qui se retira à pas lents, la mort dans l’âme. — Saurait-il mon secret?... se dit-elle en rentrant dans ses appartements.
Toutes ces circonstances, ces obstacles, le peu d’espoir, le défaut de bienséance, le soin des convenances, ne faisaient qu’irriter et augmenter l’amour de Clotilde. .. « Enfin \ quand la nuict eust tollu la lumière, la gente baehelette feust ouvrir la fenestre avec une tant brusque hastiuité, que nous cuyderions icelle s’estre ébaudie tout le iour à ramentvoir en son espérit lesdoulces mirificques et gratieulses perfections de son gentil Hébrieu , quantes fois, que ce transon de bonne chère d’amour, l’ayt affriolée à s’aduouer sa passion, d’autant, que l’enuie l’en chastouilloyt sans l’espouuanter, comme quant l’amour yssit de prime abord dans son cueur.
» Si veit-elle la joie de son âme?... et sa malesuade faim d’amour s’esueigla en sursault dans sa poictrine.
» Ores Nepthaly, pour la prime fois do sa vio, boyt, à pleins guouelz, en la coupe jolyette où boyuent tous hommes franchement, librement, hardiment, sans rien payer; aussi ne l’espargnent?... Icelle coupe ha source viue et perenne ; l'espoir y gist au fons, et, aulcuns l’expuisentils jusqu’à la lie? Si ha-t-elle incluz la male mort, la uie, la ioyeuse et aélée fortune, le malheur , voire les crimes et les vertus; et, selon la dille par où l’on boyt, est-on
1 Le morceau qui suit est copié littéralement sur unvieux manuscrit; il a semblé si facile à comprendre, que l’on n’a pu se rësoudro à en priver ceux qui aiment la naïveté de notre langue antique.
ung beat ou ung paoure, un vertueux ou ung criminel? L’Hébrieu s’y envura, pour ce qu’il comprint que la paourette l’aimait... Il l'esguarde sans dire un seul pronous; peu s’en fault qu’il ne choyt ébaudi?... Heureux primevère des amours!...
» L’amour est semblablement à un fruict, il a dessuz et dessoubz une flour délicate; si s’efface-t-elle au reguard ? tant est fugitifue sa gratieulse beaulté. En icelle flour, sont les primes sermentz, aceordz, esguards, gualans deviz, et petifz guerdons. Cette mysticque et sacrosaincte doulceur s’empore comme ung relue, se défloré comme ung mirouer, ainsi qu’un fruict tastoué, gist descouloré... Ores l’amour do Clotilde et de l’Hébrieu lia encores sa fleur, point n’est gasté ; la bacheletto n’ha qu’une paour, si est-ce que Neplitaly ne soict tant plein de féaulté et confict do respect qu’il faille à dire : j’aime!...
» Tant meslent-ils leurs doulx reguards sans eslre mesnagers, que semblent ils se sugcer leur asme?.., et ils se baignent en leur allaigresse, sauourent cette mélodieuse harmonie de leurs c-ueurs, se guardant, comme d’un forfaict, de rompre le silence de la nuict argentée à la fauueur de Diane : et la dive amante d’Endyrnion espand auec complaisance ung faisceau de lueur autour d’eulx.
» Clotilde mignonnement s’accoulda sur l’appuyz de la fenestre ogifue; Diane jalousa l’iuoire de ses bras rondeletz. Ores Nephtaly ne pouuant relrayre son heur, il print son beau luth et feist sursaulter sa gente maîtresse aux primes parolles de la chordes. L’aers’esmut doulcetiement, en pourchassant les carmes suiuans sur les aesles des mutz zéphyres de la coite nuict.
Au fonsde sa pensée,
Au fons de ses ennuicts,
A toy s’est addrcsséc La clamour, jourz et nuicts,
De l’Hébrieu.
Escoute savoi plainctifue;
Las! ... n’est-il pas sayson,
l’ishaélite
us
Que l’aureille ententifuc,
Soyct à cette orayson De l’Hébrieu.
Si restes rigoreuse Déniant ung reguard,
La male mort heureuse Férira de son dard Ton Hébiieu. »
Il t’esguarde encore Soir, matin, sans seiour;
Pluz matin que l'aurore
Assise au poinct du iour, , . .
Est lilébrieu.
Seroit content de peu,
Oui... peu le console!... ^
Prins ung peu de cc feu,
Qui tant nous affriole,
Pour l’Hébrieu. »
Qui n’a pas entendu, dans le calme des nuits, une femme entourée des doux feux de Diane, et assise sur un rocher, où sous un saule, ou sur le bord de l’onde, faire rendre à . une harpe quelques sons plaintifs comme ceux d'une tourterelle, ne peut se figurer l’extase angélique des deux amants solitaires; car le doux fruit d’amourette veut être cueilli furtivement... Des larmes coulèrent sur la joue de Clotilde; larmes que le juif eût voulu pouvoir sentir répandre sur son sein, brûlant de désirs qu’il n’osait avouer... Toutefois il répète avec la voix de l’âme :
Prins ung peu de ce feu.
Qui tant nous affriole,
Pour l’Hébrieu.
— Nephtaly, répondit Clotilde, un peu, c’est tout!... —
Je le sais!... — Et cependant, reprit-elle, l’enfer et le ciel ne sont pas .plus éloignés que nous le... — Je le sais... mais
LISRAÉLITK
un seul de vos regards n’est-il pas plus fort que le destin!..
— Qu’espérez- vous donc?... dit-elle tout émue et sans oser respirer. — Hélas! ma vie n’est-elle pas un crime?... et n’est-ce pas un nouveau crime que d’espérer?... — Vous ne serez pas seul coupable!...
A peine ce mot eut-il passé de son cœur sur ses lèvres de corail, que Clotilde, aussi pâle, aussi tremblante, aussi confuse que si elle eût abjuré la foi de ses pères, fermo brusquement la croisée, tire le rideau et se réfugie dans son lit virginal, bien tourmentée depuis que le cœur de la jeune fillo n’est plus vierge.
— Eh quoi! je l’aimerais, se dit-elle? un juif!... Et quand cela serait, puis-je l’épouser? L’épouser?... il faudrait que nous fussions seuls sur la terrol...
Mais bientôt un malin démon ou un ange, je ne sais lequel des deux, l’entraîna vers une autre perspective, et lui fit oublier la raison... Mon cœur l’a choisi!... fut la dernière pensée de la jeune fille, et même pendant son sommeil d’innocence, la figuro, les formes du juif, rendues plus belles par le prisme de l’imagination des rêves, vinrent tourmenter son âme qui se débattait encore sous les derniers coups du dieu des caprices
L’aurore, pure et belle comme l’aurore de leurs amours, fit voir à Clotilde des fleurs nouvelles : un sourire d’intelligence récompensa le bol Israélite! O doux sourire d’yeux, de bouche et de tète! doux messager do bonheur, tu renfermais tout ce- que peut dire l’amour de plus tendre et de plus significatif. Aussi Nephlaly, satisfait de ce sourire encyclopédique, quitta son poste périlleux en s’agenouillant et tendant ses mains tantôt vers le ciel, tantôt vers Clotilde, sa seconde divinité...
Dès lors, la jeune fillo s’abandonne au torrent qui l’emporte. . . en s’écriant comme les Croisés : — « Dieu le veut ! »
— Et elle se couronne en espérance des myrtes et des lauriers de l’amour... Malheureuse!... que de peines! Mais n’anticipons pas!...
l'isr a km te
PRÉPARATIFS — FÊTE A BR IG A NDIfTOPOLIS — PRONE NÉGOCIATIONS INUTILES
La môme aurore vit l’intendant conduire d’Aix à Casin- Grande, des chariots rompant sous le faix des armes. Il s’avançait vers le château, suivi de la foule désolée des paysans et des fermiers du marquisat; néanmoins, comme ces derniers n’avaient rien en propre que la vie, ils n’étaient guère occupés que de la conservation de ce précieux meuble. Hercule Bombans jetait des regards avides sur ces pauvres mainmortables, qui rongeaient leur pain noir, avec l’insouciance de la misère, et maintes fois l’envie lui prit de leur vendre la protection du prince, en les faisant payer à l’entrée du château; car, se disait-il, ils n’ont pas l’air assez affligés pour des indigents; ils doivent avoir des trésors cachés; mais le moyen de les leur écorner, cela se saurait! »
Cette idée le mettant de mauvaise humeur, il les rudoya pendant la route, et les fit gémir en eux-mômes.... Enfin ils arrivèrent, et le pont-levis s'abaissa sous leurs pas, quand Yérynel eut reconnu le soucieux intendant.
— Allons, paresseux! s’écria Bombans dans les cours, en s’adressant à son cortège ; à l’ouvrage, et payez de vos corps la protection que l’on vous accorde! déchargez les voitures !
A sa voix et à l’aspect de ces armes, les trois corps d’infanterie s’approchent : chacun s’empresse de travailler pour la défense commune : les uns dérouillent, polissent, affilent; les autres remettent en état les corselets, les salades, les morions, les gorgerins, les casques, les pavois, les hauberts, les mailles; on apprête des arcs, des frondes, des arbalètes, des lances, des pertuisanes, des hallebardes, des piques, des javelines, des cimeterres, des massues. La cour offre le tableau d’un arsenal, où les fers résonnent, l’acti-
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vité de la guerre y règne ; on entend le bruit des travaux, et l'on voit arriver du bétail, des vins, des grains, des fruits, victuailles, vaches, bœufs, taureaux, fourrages ; de l’huile pour jeter sur les assiégeants, du bois pour la chauffer, des pierres pour accabler l'ennemi. On amoncelle tout, on emmagasine ; les cours ressemblent à la tour de Babel ; on crie, on fouette, on siffle, Oti chante, on ordonne, on obéit, on brouette, on s’exerce, on s’essaye, on s'occupe; on oublie le malheur qui menace, car le travail est un demidieu trempé dans les eaux du Léthé. Enfin rien n’est ei^ repos, c’est une fourmilière qui semble sourde, et en petit l’image d’un État où chacun intrigue et remue à un changement de ministère.
Ce fut au milieu de cette scène que les ambassadeurs, munis des lettres de créance du soigneux Jean II, s’avancèrent vers le portail du château... A cet aspect guerrier, l’évèque sourit; et, à Papprochedesenvoyés, le tableau nouveau s’arrête, comme si, dans une machine tournant par des ressorts, l’un d’eux se fût cassé ; chaque figure indique le désir de voir Monestan réussir dans son ambassade; on le suit des yeux, on le charge de vœux, et le ciel est importuné des bénédictions qu’on lui demande; enfin le pont-levis s’abat, ils sortent, ot le tableau mouvant reprend son activité.
Le prélat montait son beau cheval entier, en le faisant caracoler ; tandis que la jument de Monestan, douce et tranquille comme son maître, marchait l’amble... Trousse, à sa mule près, avait l’air de Silène; et s-a grosse figure, ayant perdu sa gaieté égoïste, annonçait que la machine entière pensait... Vérynel et les deux Cypriotes, craignant quelque malheur, jetaient des regards inquiets sur la campagne.
Au bout d’une heure de marche faite en silence : — Monseigneur, demanda le docteur à l’évêque, si le comte Enguerry exaspéré, ou s’exaspérant, allait nous garder en otage, je ne pourrais pas soigner le prince s’il tombe malade, ce qui ne manquera pas d’arriver si la guerre est déclarée, car sa pensée ;
l’israélitk
À cette observatiou présentée par le tremblant docteur, la petite troupe s’arrêta comme si elle eût rencontré le grand mur de la Chine.
— Vous avez raison, dit le prélat; dans cette hypothèse probable, le prince serait privé de ses plus précieux défenseurs et de vos sages avis, monsieur Le comte, ajoutat-il en se tournant vers Monestan.
— Ce que j'en dis, reprit Troiisse, n’était que pour vous faire voir que ma présence est indispensable au château ; . ce n’est pas que la captivité m’effraye, moi !... car vivre dans une prison ou dans un palais, pourvu que l’on vive...
Chacun, regardant Monestan, semblait attendre sa réponse.
— Messieurs, s’écria le courageux vieillard, lorsqu’il s’agit du service du prince et de l’État, doit-on se considérer? Que rien ne nous arrête... Allez, messieurs, ne craignez rien d’Enguerry le Mécréant; entre un homme de bien et un scélér at, Dieu réside tout entier, comme la nuée invisible qui entourait autrefois les fils des dieux, et il veillera sur nous... Marchons!
' — Dieu!... Dieu!,., répéta Trousse.
L’évêque rougit de s’être arrêté, et, donnant un grand coup d’éperon à son destrier, il galopa vers la forteresse du Mécréant, en disant à Trousse : Qu’il ne vous arrive plus de faire de soties réflexions : quittez votre robe de médecin pour devenir digne de l’ambassade qui représente le souverain de Chypre et de Jérusalem.
Ils arrivèrent sans encombre devant les murs de la forteresse du sire Enguerrv. L’air retentissait de cris et d’un tapage infernal si bruyants, que la sentinelle fut obligée de sonner plusieurs lois de son cor avant d’être entendue. Trousse tremblait de tous ses membres Au bout de cinq à six minutes, le pont-levis s’abaisse ; et Nicol, qui remplaçait le Barbu, parti pour une expédition, vint à moitié ivre, au devant des ambassadeurs.
— Pâques-Dieu !que demandez-vous chezle diable?.. . — Mon ami, dit Monestan, nejurezpas, je vousprie... — Vertudieu ! je le veux bien ; or, sur mou âme, que désirez-vous
l’israélite
à Brigandinopolis, comme l’appelle M. l’Ange? — Nous sommes, répondit l’évêque, les ambassadeurs du roi de Chypre; allez savoir du comte Enguerry s’il peut nous donner audience sur-le-champ. — Des ambassadeurs!... Entrez toujours, dit Nicol chancelant sur ses jambes, je vais voir monseigneur... Des ambassadeurs!... nous en avons déjà. — De quoi?... répéta Trousse. — Drôle! dit Nicol au docteur, ce sont les secrets du maître. Entrez, messeigneurs.
Ce début ne promettait rien de bon, et ce ne fut pas sans un certain effroi que l’ambassade passa sur le pontlevis, et sous la voûte du porche de ce repaire. — Allons, dit Nicol à Trousse, qui regardait à deux fois avant d’entrer; dépêche-toi, extrait d’homme! on ne te mangera pas d’une seule bouchée, si c’estcela que tu crains!... — Moi!., je ne crains rien !... s’écria Trousse en voyant qu’il fallait entrer.
L’évêque et Monestan ne purent se défendre d’un mouvement machinal de terreur, quand ils entendirent hausser le pont-levis derrière eux. Hilarion regarda le premier ministre d’un air qui voulait dire : — Que va-t-il arriver?... Respecte-t-on le droit des gens à Brigandinopolis ?
— Cola n’annonce rien de bon pour moi, s’écria le docteur. — Silence!... lui répondit Monestan avec le flegme de la vertu.
Lorsqu’ils parvinrent dans la seconde cour, un singulier spectacle frappa leur regards, et une sainte horreur se peignit sur la figure du religieux Monestan , indigné de l’impiété de ces brigands.
Tous les soldats d’Enguerry, rangés par bandes, comme les chrétiens à l’église, tenaient à la main, au lieu d’un livre, un vaste gobelet de fer, et ils avaient à côté d’eux un quartautde vin. — Au milieu de la cour était dressée, sur des morceaux de bois, une manière d’autel ; en guise de cierges, on voyait de grandes lances ; au lieu d’un crucifix, l’image grossière d’un brigand en cr<?ix ; et, sur les marches, un homme grotesquement habillé d’un surplis de pampre, était l’objet de l’attention des brigands-; un des
l’israëlite
IM
leurs marchait gravement une canne à la main, et quand l’ambassade arriva, on chantait le verset suivant de ces vêpres parodiées comme ces temps-là nous en offrent mille exemples, comme dans la fête de l’âne à Beauvais, etc.
— Bambochamini gentes, s’écria l’officiant, et il avala une rasade. — Et non cagotando passamus vitam , répondirent en chœur les brigands en achevant le verset et buvant aussi. — Scandalizate et pressurate terram l’ecumanda tout doucement , reprit Michel l’Ange, que l’on doit reconnaître à cette fête burlesque dans le goût du carnaval de Venise. — Sed nolite peccare , répond le chœur en buvant de nouveau. — Adorate dominum , dit Michel l’Ange. — Quia fecit vinum , crièrent les brigands buvant à la cardinale. — Non peccamini trop fort , reprit le Vénitien. — Bonus repentirus sauvabit nos , continuèrent-ils en buvant d’autant. — Ibitis in infemum. — Numf... demandèrent les scélérats. — Je n'en sais rien, répondit l’Italien en éclatant de rire; puis il reprit, en leur montrant le barbouillage du tableau: Bonus larronus!... — Orale pro nobis , dirent les brigands. — Amen! s'écria Michel l’Ange; mon quartaut est fini!... — Amen! répétèrent- ils, et ils ne tardèrent pas à vider leurs pots. — Qu’est cela?... demanda Trousse au brigand contre lequel il était. — C’est la fête de notre patron. — Qut'l est-il? — Le bon larron. Nou9 l’invoquons sous les auspices de l’Ange Michel, qui nous préside : parce que nous avons une grande expédition à faire, un château à piller; et comme on sait bien où l’on est, mais que l’on ne sait pas où l'on va, nous nous réjouissons en attendant la camuse, buvant, chantant, car notre carnaval dure toute l’année. — Vous moquez-vous aussi de la justice?... — Nenni, nous ne nous moquons que du ciel, parce qu’il est bon et n’est pas rancunier, et nous vivons sans souci, sans penser à rien. — Vous devez bien vous porter, observa le médecin. —Nous ne mourons qu’une fois et jamais vieux. — Voilà bien le tort, l’on devrait avoir à mourir deux fois. — Silence! dit le soldat, l’Ange monte en chaire, et nous allons rire; on nef*»'4* que cela depuis qu’il est ici!...
L ISRAIiM TE
Monestaa frémit et leva les mains au ciel à l’aspect de cette profanation, tandis que l’évôqué ne revenait pas de son admiration.
— Voilà des soldats!... quelle mine, quelle taille, quelle contenance! Ah! monsieur le comte, si nous avions trente mille hommes comme ceux-ci l...
— Nous ne triompherions pas; car le courroux de Dieu gronde sur leurs tètes, répondit Monestan.
— lié, monsieur le comte, il grondait sur celle des Huns* qui prirent Home et le Saint-Père!... et cependant...
— C’est que le Seigneur voulait punir la terre!... répliqua le ministre.
A ces mots, ils aperçurent Michel l’Ange monter dans une espèce de cuve attachée à un poteau. Il ôte un fragment de casque noirci qu’il avait sur la tête, il s’incline, déploie un mouchoir, tousse, et boit une grande lampée . de vin.
L’importance comique qu’il mit à cela fit rire les soldats qui l’imitèrent et l’écoutèrent avec une attention qui prouvait qu’ils s’attendaient à de nouveaux lazzis semblables à ceux dont il les amusait depuis dix jours.
a Brigands, mes frères, s’écria le plaisant Vénitien en forçant et déguisant sa voix, je ne prends pas de texte, parce que c’est fort inutile; notre texte de tous les jours, c'est de songer à votre salut, et vous plus que tous les autres! car, vous ôtes noirs de crimes, et vous suez l’iniquité par tous vos pores : mais il est toujours temps de vous repentir : le repentir et l’espérance sont les deux Antigenes que l’Éternel nous a léguées pour parcourir les sentiers de la vie!... Scélérats, mes amis, repentez-vous donc, puisque votre conversion est plus propice à Dieu que la constance de dix fidèles: et je vous en avertis, il vous sera pardonné beaucoup pour une larme de pitié : or, faites quelque chose pour Dieu, puisqu’il a tant fait pour vous; et je vous le dis en vérité, vous n’êtes pas si loin que vous lo pensez de l’état de grâce. Il est dans le monde de bien plus grands coupables, qui s’en vont entourés de la faveur publique et la tète levée, quand du fond de leur cœur se lève un ef-
i sa
froyable levain d’iniquilés!... Mais no vous repentez pas en vain, car l’enfer est pavé de bonnes résolutions, et surtout ne vous croyez pas absous en voyant vivre de plus grands coquins que vous, car chacun e$t Jlls de ses œuvres. »
— Je ne l’aurais pas cru si moral, dit Monestan.
« — Et pourquoi fîtes-vous vos œuvres d’iniquité?... Pour un peu d’or!... O coquins, mes frères, prétendriezvous devenir riehes?... Si c’est là votre but, rentrez dans le sentier de la vertu, car qui me montrerez-vous de riche? L’homme peut-il être satisfait ici-bas? Un je ne sais quoi ne nous dit-il pas que nous sommes faits pour les cieux. Croyez-moi, vivez gais, prenez tout en bien, le plus riche meurt, et nu l’on vient, nu l’on s’en retourne... Repentezvous, il est temps encore. Et ne croyez pas que vous serez damnés pour avoir partagé avec les grands de la terre, car alors Alexandre le Grand et saint Sylvestre le seraient. Ce dernier n’a-t-il pas partagé avec Constantin? Mais vous le serez pour avoir refusé quartier aux vaincus, pris le denier de la veuve, refusé le verre d’eau au malheur, et fermé votre cœur à votre semblable, humble et soumis... Vous le serez!... mais il ne tient qu’à vous de ne pas l’être... Travaillez dans le bon sentier; le travail est la moitié de la vertu !... Hélas! mes frères, quand je regarde la vie de l'univers et la vie de l’homme, quand je pense que Dieu conduit la masse de la nature vers un but ignoré, et que toutes nos actions sont des lignes, des coups de pinceau du grand tableau que trace sa main puissante, et que je me remémore de plus sa bonté si sublime, je crois... »
A ces mots, qui excitaient l’attention la plus vive, et surtout celle de Monestan, Nicol vint chercher les ambassadeurs, et, leur faisant traverser la foule des brigands, il les mena dans cette salle basse que vous connaissez sans doute, et ils y trouvèrent le Mécréant, assis dans son fauteuil ; il se leva et fut à leur rencontre.
Soyez les bienvenus, messieurs, et daignez vous as
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seoir, leur dit-il avec une espèce de courtoisie qui fit trembler le docteur.
A cet instant des éclats de rire et de joie annoncèrent que les plaisanteries de Michel l’Ange égayaient fortement l’assemblée, et que son sermon n’avait peut-être été qu’une satire.. Il ne tarda pas à paraître lui-même dans la salle; il s’y glissa comme un chat et se tapit dans un coin, pour voir ce qu’Enguerry répondrait aux envoyés, et s’ils ne venaient pas proposer, pour éloigner le danger, des conditions plus lucratives que celles du sénat de Venise.
— Sire chevalier, s’écria l’évêque en prenant la parole, nous sommes députés, en qualité d’ambassadeurs, par le roi de Chypre et de Jérusalem, pour vous apporter la réponse qu’il ne vous a pas plu d’attendre hier. — Je la savais, dit sèchement Enguerrv, — Sire chevalier, si elle était telle que vous le pensez, vous ne nous verriez pas, reprit Monestan; au surplus, voici nos lettres de créance. — Trousse les offrit au Mécréant. Enguerrv les prit brusquement et les jeta sur sa table d’un air de mépris. — Bon 1... se dit en lui-même le Vénitien eu voyant ce geste, ils ne réussiront pas! — Mais, seigneur comte, continua l’évêque avec hauteur, il me semble que les écrits d’un roi de Chypre et de Jérusalem veulent plus do respect. Monestan tira violemment le prélat par sa soutane pour le faire souvenir qu’il fallait de la douceur et de l’abnégation dans les négociations.
— D’abord, répondit le Mécréant, je fais peu de cas des rois, et surtout des rois sans couronne; mais je comprends qu’il vous est facile, messieurs, d’oublier que l’on m’outragea. Moi, je ne l’oublie fras, et je n’ai jamais rien pardonné; finissons en deux mots. J’ai demandé la princesse en mariage; m’apportez-vous le consentement du roi? Non. S’il a voulu la guerre, il l’aura!... — Sire chevalier, dit Monestan, le roi ne vous refuse point sa fille!...
Ces mots débités avec douceur produisirent un coup de théâtre; le Vénitien avança sa tête en maudissant le vieillard, et le Mécréant resta la bouche béante et s'écria :
LIStUÊLlTE
— Serait-il vrai ? — Je vous le dis, comte Enguerry, mes lèvres sont vierges de mensonge.
Enguerry Croisa ses bras sur sa poitrine et se mit à marcher à grands pas dans la salle ; et Monestan, Trousse et l’évêque le regardèrent aller et venir en espérant obtenir du répit. D’après ses mouvements, Michel l’Ange, voyant son parti prêt à être coulé bas, faisait mille signes d’intelligence au Mécréant. Celui-ci, tout absorbé dans ses réflexions, n’y prit pas garde, et l’astucieux Vénitien n’en trembla que davantage. Enfin le Mécréant s’arrête, contemple Monestan, et lui dit : — Vieillard, si cela est... je renonce à ma vengeance, et... Voyons vos propositions.
— Sire chevalier, elles sont justes; la princesse a demandé huit jours pour réfléchir et se résoudre à cette alliance... le roi n’a pu les refusera sa fille. Il faut au moins ce laps de temps pour vous connaître, pour que vous vous rendiez digne d’elle par mille petits soins, enfin pour lui faire la cour. Ce temps est même nécessaire quand il ne s’agirait que des préparatifs et des formalités...
Monestan s’arrêta en voyant le changement de visage du Mécréant. Ce dernier continua de marcher en songeant à cette brillante alliance, qui l’éblouissait. Michel l’Ange, sentant qu’il serait égal au Mécréant de posséder les trésors du roi Jean en servant le sénat ou en épousant Clotilde, et que lui, Michel, serait la victime de ce dernier moyen, il fit alors des signes qui pouvaient passer pour des signes de détresse, et ils devinrent si pressants, qu’Enguerry s’arrêta devant lui et pencha son oreille vers l’Italien.
— Songez, mon compère, dit l’Ange à voix basse, que l’on se joue de vous et qu’on vous tend un piège!... Et ses petits yeux verts exprimaientune fine ironie.— Et lequel ?... lui demanda le Mécréant.— Vertu-Dieu l ils veulent gagner du temps, rassembler des forces ou donner à Gaston le loisir de venir!... Vous n’avez donc aucun principe de politique?...
Le Mécréant, rouge de colère à ces idées qui se glissèrent dans son âme comme un rayon de soleil dans une chambre
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obscure, revint précipitamment vers les ambassadeurs, et s’écria d’une voix ironique qui fit retentir la voûte :
— Ah! beaux chers sires, vous voulez que j’aille courtiser la princesse?... Oui, j’irai dès ce soiravoc un cortège de cinq cents hommes d’armes... Le trouvez-vous assez nombreux? Faut-il l’augmenter? Dites, perfides messagers. N’espérez pas me voir consumer un temps précieux en négociations dont j’entrevois le but.
— Oubliez-vous, s’écria l’évéque à son tour d’une voix colérique, que nous représentons un roi de Chypre et de Jérusalem? — Vous l’avez oublié vous-même en vous chargeant d’une perfidie. ^Une perfidie ! reprit Monestan. Seigneur, je vois que vous n’aimez pas la princesse et que ce n’est pas elle que vous cherchez. — Est-ce que vous croyez qu’on se marie pour avoir une femme? répondit le Mécréant avec un sourire infernal. — Allons, sire chevalier dit le premier ministre, c’est de l’or qu’il vous faut, jo le vois. — Certes. — Eh bien, je vous en offre! Pour éviter la guerre, voulez-vous vingt mille marcs ? — Vingt mille marcs! s’écria le Mécréant en se reculant vers le Vénitien, tandis que l’évêque tordait la main de Monestan pour le faire taire et cesser des propositions déshonorantes. — Nouvelle ruse, dit tout bas le Vénitien, ils veulent vous attirer à leur château pour se défaire de vous. — Ouais ! mou ami, dit Enguerry à Monestan, voulez-vous rester pour otage pendant que j’irai les chercher. — Oui, réplique Monestan avec un sublime dévouement et en faisant signe à l’évêque qu’il consentait à périr pourvu qu’on s’assurât de sa personne.
Trousse trembla de tous ses membres en craignant que la proposition ne fût acceptée.
— Mon compère, dit Michel l’Ange à voix basse, gardezvous d'y consentir. Je connais ces gens vertueux, ils sont capables de mourir pour le salut de leurs princes, — Mais, mon féal, deux millions... — Eh! brigand, mon ami, tu les auras puisqu’ils les ont, et tu auras de plus les dix mille marcs du sénat.
A ce raisonnement subtil, Enguerry revint vers les am«
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bassadeurs et leur répondit: <— Messieurs, je ne consens' point à vos cauteleuses propositions. — Eh bien, répliqua Monestan presque en colère, vous en serez victime. Et, prenant un ton grave, il se couvrit et ajouta: — Au nom de Jean II, roi de Chypre et de Jérusalem, je vous déclare la guerre... — Adieu, sire Enguerry, continua l’évêque, le glaive est entre nous et décidera; nous nous verrons! ajouta l’audacieux prélat. — J’accepte joyeusement, dit le Mécréant, et, sans plus attendre, je vous donne assignation sous les murs de Casin-Grandes. —‘■Nous y serons ! répondit l’évêque avec un ton fier qui en imposa au Mécréant. — Oui, nous y serons, répéta Monestan, assistés de notre bon droit et du Dieu des armées. — Tant mieux pour vous ! dit le Mécréant, qu’il vous défende !
A ces mots, les ambassadeurs, contrits au fond de l’âme, se retirèrent, et lorsqu’ils furent sortis de l’enceinte du château! le premier mot de Trousse fut:
— AhI je vis ! Et il se tâta le corps. J’ai presque eu une idée fixe de peur qui m’aurait à la longue emporté.
— Que l’on juge de la désolation qui régna dans le malheureux château de Casin-Grandes quand la nouvelle du mauvais succès de l’ambassade y fut répandue.
— Messieurs, dit le prince à ses ministres quand ils eurent fini leur récit, tout n’est pas encore perdu ; sortons, allons examiner nos ressources et rassurer nos soldats.
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