LB CHEVALIER NOIR — LES DEUXAHANTS
Nous avons quitté cette forteresse en même temps que les brigands, qui, je l’avoue, n’étaient pas une très-bonne compagnie; je vous en demande pardon.
Examinons ce qui se passe sur le champ de bataille. Aussitôt que Bombans s’en vit le maître, il commença par le parcourir; il fit rattraper les chaînes du pont-levis; il ordonna de transporter les blessés au château, brûla le bois qui comblait le fossé, rattrapa les chevaux sans maîtres ; et, comme Hercule Bombans, le parangon des intendants, ne perdait jamais la tête lorsqu’il s’agissait de finances, il se mit à procéder catégoriquement au dépouillement des morts, il se déclara leur légataire universel, et il recueillit sur-le-champ leurs successions sans autre formede procès; il s’empara donc de tout ce que Enguerry laissa sur le champ de bataille, d’une huitaine de chariots chargés d’armures, et de tout l’or qu’il trouva sur les cadavres; il abandonna le reste du butin aux paysans, comme récompense, et les cadavres aux corbeaux, en qualité de gens de justice de la gent volatile.
11 rentra dans le château, releva le pont-levis et s’occupa très-activement de rétablir l’ordre; il y trouva chacun encore plongé dans l’étonnement d’une délivrance aussi subite... On se regardait en silence, et l’on n’osait y croire.
— Où est le prince? demanda Bombans. On ne répondit rien, personne ne le savait. En etTet, aussitôt que le Mécréant entra dans Casin-Grandes, le prince et sa fille cherchèrent un dernier asile dans la chapelle. Castriot, l’évôquo et Kéfalein y transportèrent Monestan, et, suivis de quelques vieillards, des demi-seigneurs cypriotes, de Josette et de cinq ou six soldats, fidèles débris du premier corps d’armée, tous ces restes généreux attendirent le moment de mourir aux pieds du roi. La pâle Clotildo ne tremblait pas du danger présent, et elle fut heureuse de pouvoir se livrer à sa tristesse, alors imputée à la circonstance.
Ce groupe, dans la posture la plus calme, ressemblait au sénat romain lorsqu’il fut pris pour une assemblée de dieux par les Gaulois, maîtres de Rome. Castriot était devant le prince, et, son sabre tiré, il regardait la porte de la chapelle avec les yeux d’une lionne défendant ses petits cachés au fond de son antre. De temps en temps ses yeux farouches, se reportant sur Clotilde, annonçaient qu’il pensait
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à la tuer plutôt que de la voir la proie du Mécréant, et les regards de la jeune fille lui disaient qu’elle ne demandait pas mieux... Tout bonheur n’était-il pas perdu pour elle ! ..
Ce silence fut interrompu par les pas de la foule, qui, retentissant au dedans de la chapelle, firent trembler les plus courageux.
— Victoire 1... victoire!... cria la foule aux pôrtes de la chapelle, où Bombans jugea que le prince pouvait être renfermé.
Ces mots n’étaient pas de nature à rassurer les défenseurs du prince. Alors ils se regardèrent en silence, d’un air qui semblait dire : — L’heure de mourir est arrivée!
— Ouvrez I... c’est nous!... victoire!... La peur fit encore méconnaître les voix tumultueuses. — C’est moi, dit Trousse, qui avait changé de vêtement et pour cause... — Sire, les ennemis sont vaincus ! cria Bombans. — C’est la voix de mon père, dit Josette, et elle courut ouvrir. Aussitôt se précipitèrent dans la chapelle Bombans, Trousse, les soixante soldats et les dix cavaliers échappés à la mort, les femmes, le reste des gens, et le temple retentit de ce cri : Victoire!... victoire!...
— Sire, je l'avais bien dit , s’écria Hercule Bombans en se prosternant. — C’est moi qui sonnai le beffroi, aux sons duquel ont paru les chevaliers célestes, dit Trousse. — Le Seigneur nous a donc secourus, reprit Monestan d’une voix faible, et revenant de son long évanouissement en entendant ces cris qu’il prit pour des chants d’église. — S’il a envoyé des anges, ils étaient à cheval, observa Kéfalein.
Castriot remit son sabre dans le fourreau, et regarda la princesse et le monarque avec le ravissement de la reconnaissance et du dévouement. Il ne dit ni ne demanda rien...
Il est impossible de dépeindre l’étonnementdu bon Jean II et du groupe de ses fidèles serviteurs : une mère qui retrouve son fils, une amante son amant, un fils son père, un voyageur son clocher, ne sont pas plus joyeux, ébahis, attendris et le cœur plein de liesse.
— Chantez donc un Te Deum ! s’écria le premier ministre.
Aussitôt l'évêque, sans quitter ses armes, monte à l’autel; chacun s'agenouille, et Hilarion d’Aosti entonna le chant d’action de grâces, qui monta vers le Seigneur : le cri de ces ârnes vertueuses dut être un agréable encens, puisque le cœur d’un homme de bien est la plus belle offrande qui puisse lui être offerte.
Le Te Deuin fini, le prince s’écria : « Mes amis, nous saurons reconnaître vos services, nous donnons la liberté à tous les serfs qui se trouvent dans le château et aux enfants de ceux qui sont morts; nous les enrichirons et rebâtirons leurs chaumières ruinées. Vous avez dès longtemps acquis lo titre de mes enfants; si nous en savions un plus beau, nous vous l’accorderions en ce jour. »
Des larmes s’échappèrent d’entre les paupières du bon roi, dont les paroles fiatteuses retentirent dans le fond du cœur de ses sujets, comme la douce musique des anges.
-, — Il ne faudra pas oublier de faire un senice pour les âmes des morts, dit le premier ministre, encore pâle et chancelant.
Le prince, accompagné de scs ministres et de sa fille, qui guidait ses pas, sortit de la chapelle et s’achemina vers ses appartements.
Bombans sembla se multiplier pour rétablir l’ordre dans le château. Nous devons lui rendre justice, avarice à part, et l'on sait combien cette passion entraîne facilement à de vilaines actions, Bombans avait des qualités, il était actif, prudent, courageux et dévoué à sa manière, c’està-dire en tout ce qui ne concernait pas la bourse. Les cours furent nettoyées, et les gens morts remplacés au plus tôt. Chacun est à sou poste, tout rentre dans l’ordre ; et, lorsque la nuit arriva, l’on n’aurait jamais cru que le château de Casin-Grandes eût subi un siège, si la diminution du nombre des serviteurs ne l'eût pas indiqué. Encore Bombans eut-il bientôt rempli le vide par de nombreuses promotions faites parmi les paysans les plus courageux... Les Camaldules prétendent que c’est lui qui, ..dans celte occasion, donna l’idée de la vente des charges. Au milieu de ces événements, la pauvre Marie était restée dans sa
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loge, négligée par tout le monde; et, lorsque Castriot s’approcha pour la voir, elle s’écria comme en rugissant : — J’ai faim!... l’on m’oublie!...
En ce moment, le prince et ses ministres recueillaient au salon rouge les différents ouï-dire sur l’apparition miraculeuse des chevaliers, et l’on cherchait d’où pouvait être venu ce secours opportun.
— Il y a eu des miracles plus extraordinaires, disait Monestan. — Un miracle l’est toujours, observa l’évêque. — Je croyais qu’on n’en faisait plus, dit Kéfalein, sans se douter qu’il ait eu de l’esprit une fois en sa \ie.
A celte observation, Monestan regarda fixement le connétable, et se convainquit par cet aspect de l’innocence du bon Kéfalein. Alors, il retint sa réponse en pensant que celte parole n’empêcherait pas le connétable d’entrer au ciel.
— Messieurs, observa gravement le roi, nous croyons que ce ne peut être que le chevalier noir, notre libérateur. — Mais par oit serait-il venu? demanda l’evêque; comment s’est-il trouvé à point nommé au moment où nous succombions? Il aurait bien dû venir lorsque nous finies un instant plier les ennemis, alors sa présence eût épargné la mort de bien des braves gens. — N’accusons donc jamais, interrompit Monestan, ni le ciel, ni les hommes, avant d’être parfaitement instruits de toutes les circonstances. — Si c’est notre libérateur, continua le prince, nul doute qu’il n’ait mis toute la diligence possible...
A cette conjecture, Clotilde soupira. Pauvre enfant! c'est un coup mortel à tes amours.
— Vous serez heureuse, lui dit son père en lui pressant la main ; ne soupirez plus de crainte, mon cœur a dans ce moment un pressentiment qui ne m’a jamais trompé. Ces paroles, dites à voix basse, augmentèrent la pâleur et la tristesse de Clotilde. — Mais, demanda Monestan, comment a-t-il su que vous étiez en danger? — L’amour, Monestan, est le plus sûr de tous les messagers...
La princesse, dont la figure chagrine était l’objet de l’attention générale, dégagea à ce moment sa main Ircm-
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blantedes mains de son père, et, par ce mouvement, manifesta le désir de se retirer. — Vous nous quittez, mafillel... revenez au plus tôt, nous tenons ce soir et demain cour plénière, il faut fêter notre libérateur, quel qu’il soit!.v.
Tous les yeux suivirent la démarche lente et morne de la jeune fille, dont le cœur en deuil aspirait après la nuit, pour s’assurer si le beau juif existait encore, et... la nuit était venue.
Le prince ordonna que l’on mit une sentinelle sur la tour du pont-levis, afin d’être averti de l’arrivée de ses libérateurs, et chacun attendit avec impatience.
Clotilde a regagné son appartement . — Y sera-t-il ! se dit-elle en consultant son cœur, pour savoir si elle ne préférait pas l’incertitude et l’espérance à la vérité pleine de ioieetde chagrin. Elle hésite; tout son univers est là, sur ce rideau qu’elle n’ose lever... elle le regarde avec anxiété, elle voudrait tout à la fois et voir et ne pas voir. Enfin la . curiosité l’emporte! Qu’ai-je dit, la curiosité ! c’est l’amour, c’est un sentiment inexpliquable, suave et douloureux, divin et terrestre, voluptueux et cependant aigu. Elle se hasarde, elle approche.
A ce moment, un léger bruit sur la Coquette fit refluer tout son sang vers son cœur, qui ne put suffire à la violence de l’émoi que lui causa le pressentiment du bonheur.. Le rideau résiste, il est déchiré, la croisée ouverte, et Clotilde voit son bien-aimé. Des fleurs sont sur l’appui de la fenêtre.
On peut peindre par des paroles la joie d’un guerrier qui triomphe, d’un enfant qui remporte un prix, d’un époux devenant père, d’un homme qui prouve sa reconnaissance à son bienfaiteur, d’un Français qui, dans le désert de l’Afrique, entend la douce voix d’un Français échappé de Saint-Jean-d’Acre; mais rien ne peut dépeindre la fête idéale qui transporte le cœur d’une femme saluant le bienaimé quelle a cru perdu à jamais... C’est le déluge de tous les sentiments que la nature a resserrés dans le petit espace que l’on nomme une âme. On se sent une facilité d’existence, une légèreté de corps ; on semble prêt à s’en-
voler vers les cieux. Je ne connais aucune hyperbole polir donner l’idée de ces pleurs de l’âme en joie... Les fêtes du cœur ne sont pas bruyantes.
— Glotikle ! . s’écria le juif. — Nephtaly... Vous vivez!.. — Oui, puisque je vous \oisl... — O Nephtaly! ne risquez plus votre vie sur ce rocher, votre mort serait la mienne. Combien j’ai souffert aujourd’hui!... — Souffert !... et pour moi! Ah! ne craignez rien, Clotilde, il n’est aucun danger pour qui \ient vous admirer!... — Je le crois, puisque vous le dites... mais je tremblerai toujours!... «— Voulezvous, reprit-il, que je sacrifie mon bonheur à votre tranquillité?— Non, non, Nephtaly... j’aime mieux votre présence que votre souvenir!... et cependant je devrais ne plus vous voir. Un autre ne va-t-il pas venir? tout espoir n’est-il pas perdu !...
Elle s’arrêta, car elle aperçut Nephtaly pâlir, lever les mains au ciel et les reporter vers elle avec le geste d’un naufragé qui demande du secours.
— Ah! Clotilde!.., s’écria-t-il; et sa belle tête retomba sur son sein. — Je vous entends! reprit, la princesse en versant quelques larmes bien pénibles. Hélas ! jamais les morts ne s’aiment, et nous sommes comme morts l’un pour l’autre!... Adieu donc!
Nephtaly, pour toute réponse, montra le ciel par un geste empreint de cette grâce mélancolique, qui est la poésie du malheur 1...
— Oui, nousn’auronsdebonheurquelà, continuaClotilde. Écoutez, Nephtaly, une consolation nous reste, c’est de savoir que nos cœurs s’entendront toujours!...
Elle prit les fleurs, en orna son sein palpitant, et referma la croisée en jetant un regard plein d'amour sur son bienaimé... Puis elle s'achemina vers le salon... tout à la fois heureuse et malheureuse : comme il y a des voluptés qui font mal, il y a des douleurs qui charment.
L’on venait d’apprendre au salon du prince le chemin que les chevaliers prirent pour venir au secours de Jean II, et voici comme. Bombans, ayant fort à faire pour remplacer les trésors enfouis et décorer la salle à manger, y entra
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pour prendre ses dimensions et voir comment il lui donnerait un air de fête. Il remarqua que la porte de l’immense salle à manger du côté de la mer était ouverte, et il suivit tout naturellement la trace des pas des chevaux. Alors il découvrit que l’on avait coulé à fond, au milieu des récifs, une assez grande quantité de chaloupes, à l’aide desquelles on forma une espèce de bac, par où les chevaliers abordèrent juqu a l’esplanade, dont les fleurs 61 les arbustes étaient foulés, les gazons chevauchés et flétris. Il courut instruire le prince de toutes ces circonstances.
— Us m’ont tout gâté, dit Bombansen finissant ; le pavé de la salle est cassé ; cela coûte beaucoup, mais pas encore si cher qu’un pillage; on n’ena jamais vu à bon marché, tout est si coûteux!... et je réponds qu’il sera difficile de régulariser... — L’on vous passera tout en compte! s’écria le prince joyeux. A ces parolos la figure de Bombans se dilata, ses muscles buccinalcurs jouèrent, et le contentement parut pour la première fois sur sa face soucieuse.
Clotilde arrivait au salon comme l’intendant se relirait et comme le prince s’écriait : — Nul doute; c’est le chevalier noir!...
A ce moment, les sons du cor retentirent, et les échos des vastes murailles de Casin-Grandes les répétèrent.
— Connétable, dit le bon Jean II, allez au-devant de nos libérateurs, et amenez-les ici. Qu’on leur prépare un joyeux festin, et célébrons cette nuit la délivrance de Casin- Grandes.
Clotilde s’assit sur le trône à côté de son père, et la petite cour prit une attitude majestueuse... Castriot essaya de remplacer de son mieux les trois Cypriotes morts dans les combats du matin. Kéfalein arriva dans la première cour au moment où le chevalier noir, monté sur un cheval noir tout blanchi d’écume, franchissait le pont-levis..
— Vérvnel, accourez! s’écria le connétable; et vous, sire chevalier, dit-il à l’étranger en l’aidant à descendre de cheval, venez vous remettre de vos fatigues, le prince et ses sujets attendent avec impatience la vue de leur libérateur...
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Ils s’avancèrent vers le pavillon de Hugues.
— C'est lui I . .. dit le monarque en reconnaissant la démarche du chevalier. Venez, mon fils ! Et le prince, descendant de son trône, courut à côté du connétable tendre ses bras au chevalier. Chacun fut étonné à l’aspect du chevalier noir, et un murmure flatteur pour l’étranger le suivit jusqu’à ce que le prince l’eût conduit près de son trône.
— Hé quoi! continua le monarque ivre de joie, nous vous devrons donc deux fois la vie ! Eh ! mon fils, nous n’avons qu’une fille et un cœur!...
— Prince, dit le chevalier noir, ne craignez plus rien, j’ai laissé mes chevaliers à la poursuite de vos ennemis, ils ne tarderont pas à revenir victorieux... Avais-je raison de vous quitter la dernière fois? Mais, ajouta-t-il en se tournant courtoisement vers la princesse et cherchant à adoucir la rudesse de sa voix, madame, depuis longtemps vous savez que jo vous aime; ne croyez pas que je veuille faire passer pour des preuves d’amour ce qui me fut dicté par la seule humanité et le devoir d’un vrai chevalier français; je ne puis vous offrir encore, comme preuve de mon éternel amour, que ma constance! Oui, belle Clotilde, je chercherai par tous les moyens qui seront en mon pouvoir à conquérir votre affection; je me déclare, devant la cour et devant Dieu, votre servant d’amour et votre chevalier : heureux si je puis, à force de dévouement et de gracieuses attentions, vaincre votre froideur.
Chacun admira la prestance, la loyauté, les manières élégantes et la générosité de l’inconnu; Clolilde seule, muette et détournant les yeux, craignait de le voir; c’eût été un crime de lèse-amour !...
— Froideur!... répéta le bon Jean II; ne craignez rien, mon fils! nous ne voulons pas trahir les secrets de notre bien-aimée fille, ils ne nous appartiennent pàs; mais nous vous répondons de votre bonheur ; et si vous en voulez une preuve, regardez la rougeur qui doit se répandre sur son front virginal.
Le cercle curieux porta ses yeux sur Clotilde, dont la
pâleur devint un problème; car naguère, lorsqu’elle rentra, l’on avait remarqué la joie briller dans ses ÿeux et sur son visage épanoui. Cette contenance, l’écueil de la pénétration des vieillards comme des jeunes, ne fut expliquée que par Kéfalein, qui dit, avec un gros rire à l’oreille de l’évêque : — La femme est uné énigme... et nous avons le mot!... L’évèque sourit; et Moneslan se dit en lui-même : «C’est quelque blasphème, car ils rient... » — Eh bien, ma fille, ne fêtez-vous pas notre libérateur? demanda Jean II.
— Sire chevalier, répondit Clotilde d’une voix entrecoupée, les simples désirs de mon père sont des ordres pour nous,' et j’obéirai toujours!... Si je dois être votre récompense, j’acquitterai par le don de ma main la dette du roi de Chypre...
— Madame ce n’est pas de l’obéissance que je demande I... répliqua le chevalier à voix basse.
Le prince saisit la main du chevalier noir, comme pour le rassurer; mais l’aspect de la figure attristée de la princesse n’était pas fait pour donner l’espoir.
— Madame, dit-il avec une espèce d'accent de reproche, en voyant votre beauté, tout homme, tel courtois qu’il puisse être, s’empresserait pour la posséder de se servir de l’autorité d’un père... Ne craignez jamais cela de moi!., je ne veux vous devoir qua vous-même 1... Puis, saisissant la main de Clotilde par un geste qu’il déroba à l’assemblée à la faveur des draperies du trône, il lui dit d’un ton plaintif: — Vous ne m’aimez donc pas!... Ce reproche mérité répandit sur le visage de Clotilde un incarnat subit, que les courtisans remarquèrent, et elle répondit en pleurant : — Je vous aimerai, seigneur I...
A ce moment Bombans, qui avait fait tous ses efforts avec M. Taiflevant pour arranger un repas digne du roi de Chypre, vint annoncer que la salle à manger était décorée de fleurs, de guirlandes, de feuillages, et à défaut de toutes les richesses resserrées, l’intendant plaça des valets qui tinrent de grosses torches de cire pendant le repas. N®
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pouvant donner l’éclat de l’or, il le remplaça par celui de la lumière en profusion.
Le courtois chevalier offrit sa main à Clotilde et la conduisit à la salle à manger, en ayant soin qu’elle posât bien ses pieds à chaque marche, que personne ne la froissât, la regardant sans cesse, enviant le marbre que ses pieds touchaient, la rampe que sa main légère parcourait, et écoutant le bruit soyeux de ses vêtements. Ces attentions firent d’autant plus de peine à la jeune fille, qu’elle se sentait de la reconnaissance et de l’estime pour le chevalier, et qu’elle se trouvait dans l’impuissance de le récompenser.
Le chevalier noir refusa de s’asseoir et de manger en alléguant ses vœux ; il se tint debout derrière Clotilde et la servit en prévenant ses moindres désirs, changeant ses assiettes, lui versant à boire d’une main tremblante de bonheur, offrant le pain, cherchant à effleurer ses doigts, ses cheveux, ses vêtements, et la dévorant d’un œil que l’on voyait briller à travers sa visière serrée; il l’aidait aussi à servir son père et le bon vieillard était au comble de la joie en croyant leurs cœurs d’intelligence d’après ce concert de soins. Au milieu de ce banquet, les musiciens du prince chantèrent des tensons, des ballades et des chants de guerre en l’honneur des Lusignan.
Comme ils finissaient minuit sonna. — Chevalier, dit le prince, vos compagnons d’armes tardent bien à venir. — S’ils ne sont pas arrivés à la pointe du jour, répondit l’étranger, je serai forcé d’aller à leur rencontre et savoir qui peut les arrêter... Peut-être l’imposteur, le faux Enguerry, se sera renfermé dans sa citadelle avant qu’ils aient pu l’atteindre ; ils essayent de la forcer, et c’est en vain, je la connais; il faut pour cela des machines et une armée plus nombreuse ; j’attends à cet effet avec une grande impatience le reste de mes troupes, que les vents ont retardées.. Je suis bien heureux que le comte de Foix m’ait ramené ces cent cinquante vaillants chevaliers bannerets. — Et comment avez- vous su notre détresse? demanda Monestan. — Et ne vis-je pas aux menaces que le sire Enguerrv vous fit lorsque je vins dernièrement en ce château,
qu’il n’en voulait qu’à vos trésors; alors je fus assez chagrin de me voir sans ressources pour vous secourir, et perdu si je me découvrais... Heureusement que ces généreux gentilshommes ont abordé hier du côté de Jonquières, et mon écuyer s’empressa de leur apprendre où j’étais, et ce que je réclamais d’eux... Aussitôt que mes troupes seront arrivées, je me montrerai dans la contrée et le sire Enguerry payera de sa tête sa félonie. Il a osé usurper l’héritage d’un vaillant chevalier, qui, délivré de ses fers, viendra le reprendre et venger l’humanité.
Le prince saisit la main du chevalier noir et la serra de nouveau sans mot dire.
— C’est un siège auquel je désirerais bien assister, dit l’évêque, car la forteresse est bien située et de difficile accès.
— T en connais le faible , répondit le chevalier.
Le souper fini, le monarque donna l’ordre de préparer pour le lendemain une fête brillante à ses généreux défenseurs, et l’on fit pour cela des efforts inouïs pendant toute la nuit.
Chacun se retira pour se livrer au repos, et certes l’on en avait besoin après une journée aussi fatigante et remplie d’autant d’événements. On servit le chevalier noir dans son appartement , et il recommanda au docteur Trousse de l’éveiller à la pointe du jour, si ses chevaliers, dont il commençait à devenir inquiet, n’étaient pas arrivés.
La pauvre Clotilde regagna son appariement, à la porte duquel elle trouva l’infatigable Castriot, ie sabre nu et prêt à se coucher sur le seuil de marbre... Elle ôta tristement de son sein les fleurs du bel Israélite, et se laissa déshabiller, sans mot dire, par Josette.
— Eh bien, madame, votre mariage ou plutôt votre bonheur ne tardera pas, car il ne manque que votre consentement ; j’ai tout vu par un carreau cassé de la salle... Ah! comme ce chevalier vous aime, vous n’avez pas fait un mouvement qui n’ait excité son attention: sa tournure est noble, il est bien fait, car ses armes sont comme des
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modèles. — 'Mademoiselle, dit la princesse, songez à ne jamais m’entretenir sans ordre, et surtout sur des choses qui doivent être respectées par votre silence plus que toutes les autres. — Oui, madame, répondit Josette étonnée. — Adieu, Josette, dit Clotilde àveô douceur, pour la rassurer sur le ton sévère qu’elle avait pris. — Adieu madame. Et Josette s’en fut en pleurant. Clotilde ne put dormir; une seule pensée l’agitait, c’est : combien elle serait malheureuse d’épouser le chevalier noir. Et son âme candide et pure ne lui fournissait d’autre moyen de sortir dp ce labyrinthe que la résignation. — Je lui porterai, se dit-elle, une triste dot: les larmes et le chagrin seront mon seul apanage...
Elle n’eut qu’un moment de sommeil, sans même y goûter de repos, car elle vit en songe son beau juif découvert, banni, allant en captivité. Le chevalier noir, sachant qu’il était son rival, cherchait à le faire mourir. Elle aperçut Nephtaly tourner ses yeux sur elle une dernière fois. Ce regard désespérant était rendu plus cruel par les circonstances vaporeuses de ce rêve; et le farouche chevalier noir, en donnant le coup de la mort à l’Israélite, disait à Clotilde : — Je n'ai plus de rival !... Elle se réveilla en sur- ' saut et tout épouvantée, car elle avait toujours eu une espèce de croyance aux annonces des songes : c’était Mario qui la lui communiqua dès son enfance. Aussi sa frayeur fut-elle mortelle. Elle regarde autour d’elle, se lève soudain, et court à sa fenêtre pour s’assurer de la vie de Nephlaly. Eüc le voit fidèlement assis sur son rocher comme un Fraîlrais banni, qui, s’asseyant sur le bord de la mer, respire le vent qu’il suppose venir de sa patrie. Lorsqu’elle entr’ouvrit la fenêtre, leurs yeux et leurs âmes se confondirent, et l’amour battit de ses ailes dans les cieux.
— Nephtaly, lui dit-elle encore tout émue et d’une voix douce comme celle d’un enfant qui prononce pour la première fois : Ma mère... Nephtaly, promettez-moi do ne jomais affronter votre rival?... — Et quel est-il?... — Hélas! c’est un grand chevalier qui porte toujours des
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armes noires, et sa devise est : Deuil à qui n'est pus aimé I... — Clotilde, vous ne l’aimez pas?... dites-!e moi!... Le regard du juif exprimait la crainte. — Il faudra que je l’épouse !... Et elle soupira. — Il vous épousera, Clotilde!... Et il soupira à son tour. — Oui... — Grand Dieu!... — Nous n’aurons, reprit-elle, d’autres ressources que de nous aimer de l’àme...
Le beau juif, la regardant avec des yeux pétillants d’amour et d’un feu qui s’échappait en éclairs, lui dit d’un ton morne, solennel et dénué de cette exaltation que donne l’espérance :
— Clotilde!... lorsque votre mariage approchera, promettez-moi de m’accorder un rendez-vous... un seul! que je puisse vous voir, vous serrer dans ces bras désespérés, et je vous jure ,de trouver alors un moyen pour nous unir à jamais... — A jamais! répète Clotilde on délire. — A jamais!... reprend le juif. Alors je verrai si tu m’aimes!... — O mon bieti-aimé, joie de mon cœur, vous auriez un tel moyen! dit la jeune fille, dont le visage olirait le portrait d’une sainte en extase. Elle ne fit pas attention au ton d’autorité que prenait le juif immonde. — Oui, je l’ai!... Hélas! qui ne l’a pas?... Mais c’est le dernier refuge du désespoir, et songeons à ne l’employer qu’à la dernière extrémité?... Promettez-vous Clotilde? — Si je le promets!... je ie jure par toi!... — Adieu!... je suis content, ô ma douce amie; continuons alors de savourer sans crainte et sans remords les douceurs d’amour. Cette promesse, écrite dans le ciel, dans le livre éternel, nous fiance bien mieux que les cérémonies des hommes! tu m’appartiens!... Adieu!... Et il envoya un doux baiser à sa maîtresse sur l’aile des zéphirs.
Le ton qu’il mit à ses paroles avait quelque chose de farouche... Clotilde reste pensive, tout en le voyant se confier aux airs pour regagner sa crevasse... Il y parvient, s’agenouille, et réitère un doux baiser à son idole. Cloliide prit alors les fleurs nouvelles que l’Israélite avait apportées sur l’appui de la croisée et elle en décora son sein eut palpitant de joie. Kilo se mit à sauter dans sa chambre
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avec la naïveté dé la jeunesse, et elle répéta: — Nous serons unis ! Cette idée rafraîchit son cœur comme une rosée bienfaisante... Ah! c’était une véritable fille d’Èveî . . .