‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 19 sur 28 · SIS · texte numérisé non relu

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la première charge, qui ne dura que sept à huit minutes, le comte de Foix fut désarçonné et reçut un tel coup de hache sur son haubert, qu’il demanda quartier. Alors il s’en retourna tout chancelant à côté du prince et de sa suite. L’on sonna de la trompette pour proclamer le vainqueur. Trousse fit rire toute l’assemblée, lorsqu'il courut le long du cirque pour aller voir si les nerfs du comte de Foix réclamaient son assistance; il tâchait d’éviter les coups avec un tel soin, que ses précautions et le roulement de sa petite machine excitèrent une hilarité générale.

Le baron de Piles se promenait fièrement dans l’arène et faisait caracoler son cheval en attendant le chevalier noir. Les Camaldules prétendent que les dames d’Aix, venues à ce tournoi, rêvèrent toute la nuit de ce beau baron de Piles; mais comment l’onl-ils su? Enfin le chevalier noir ne tarda pas à paraître et vainquit successivement le baron de Pttes, le chevalier de Villars et le marquis de Croix, les trois antagonistes désignés.

A l’aspect de la valeur et de la bonne tournure du vainqueur, les Camaldules disent encore que les dames d’Aix...

Mais je ne le crois pas.

La nuit commençait à envahir les deux; Bombans, en homme sage, avait prévu ce phénomène quotidien, et cinquante paysans habillés en valets tinrent des torches.

Ce fut à ce moment que le chevalier noir allait être proclamé vainqueur, et déjà Kéfalein, en grand habit de connétable, prononçait les premiers mots du protocole d’usage, lorsqu’au milieu des acclamations générales, parmi lesquelles on distinguait celles des dames d’Aix, de Jonquières et lieux circonvoisins, l’on entendit sonner du cor, du haut du portail, et trois nouveaux personnages se présentèrent.

Le premier était un vieillard en cheveux blancs, d’une figure vénérable, et je conjure mes lecteurs de prêter une grande attention, une attention extraordinaire à ce bon vieillard;; il est...

Il est conduit par un chevalier dont les armes, absolument semblables à celles du chevalier noir, excitèrent un violent murmure et une espèce de sentiment d’attente,

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que l’on ne saurait expliquer, agita les esprits. Clotilde, en apercevant cet étranger, fut saisie d’un frisson involontaire, mais si violent, que sa couronne de fleurs tomba par terre. .... .

Elle était formée des fleurs du bel Israélite.

Ce simple aecident ajouta à son épouvante.

Elle regarde l’inconnu ; les belles plumes noires de son casque se remuaient par un doux mouvement de tête qu’elle crut reconnaître, et son imagination bizarre lui souffla une idée importune; elle cherchait à revêtir ce chevalier de certaines formes bien connues d’elle. Elle le suivait dans sa démarche avec une invincible curiosité. A peine le chevalier fut-il admis dans l’arène, qu’il chercha de tous côtés Clotilde; aussitôt qu’il l’eut aperçue, sa tète se tourna constamment vers elle.

Le troisième personnage était un chevalier sans armes, vêtu comme un trouvère, les cheveux bouclés, le collet renversé, la jaquette de couleur pers et large, une riche ceinture, l’écharpe bleue, une épée au côté et sa toque surmontée de belles plumes blanches flottantes.

Ne le reconnaissez-vous pas? Non. Eh bien! sa figure est riante et maligne, et ses petits yeux ont un air de méchanceté qu’il déguise en vain par un sourire; telle chose qu’il fasse, ce sourire a toujours une teinte infernale. Cela seul doit doit vous indiquer Michel l’Ange, l’envoyé de Venise. Il s’approche d’une démarche aisée et s’avance avec le bon vieillard et le sosie du chevalier noir vers le trône du roi de Chypre. En apercevant ce nouvel ennemi, le chevalier noir vainqueur fit un mouvement de surprise qui se changea en mouvement de colère quand il vit de plus près ce sosie saluer avec grâce toute l’assistance; son armure était entièrement semblable à la sienne, à l’exception qu’elle n’avait pas de devise comme un sanglant outrage; et les dames, comme le reste des spectateurs, prévinrent que le combat serait véritablement à outrance.

Clotilde pâlit, son rêve revint en sa mémoire, et des pressentiments sinistres l’agitèrent.

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Elle cherche à écarter l’idée que cet inconnu peut être le juif, qui veut lui prouver son courage; mais un malin démon et même la vanité de l’amour la lui ramenèrent sans cesse en son esprit, et une espèce de sentiment mixte qui tenait par un coin à la douleur et par l’autre au plaisir régna dans son cœur.

L’assemblée était tout aussi attentive que Clotilde, et la singularité de l’aventure la mettait en suspens.

Deux chevaliors revêtus de ia même armure, quel sujet de méditations!

Aussi les dames se partagèrent-elles.

Les unes penchaient pour le chevalier sans devise, les autres pour le chevalier à la devise.

Alors deux factions féminines s’élevèrent dans l’assemblée, comme à Rome la faction verte et la faction bleue, et de nos jours le côté gauche et le côté droit.

Quoi qu’il en soit, la rumeur fut grande, et l’on peut se l’imaginer.

TOURNOI — l’amour LE REND TAINQUEUR

Pendant que les daines se disputaient pour le chevalier avant ou après la lettre, le groupe des trois survenants arrivait au trône de Jean II. — Prince, dit Michel l’Ange en prenant l’accent français, nous venons, ce bon vieillard et moi, vous demander l’hospitalité ; nous sommes des prisonniers arrivant d’Angleterre; un prince généreux a payé notre rançon, il aurait bien dû nous donner pour revenir!... mais on ne pense pas à tout... Nous nous réfugions ici, car nous craignons le terrible Enguerry, ou plutôt Capeluche le Mécréant, usurpateur du bien de son maître et de son libérateur. — Soyez les bienvenus, répondit le prince, et restez à ma cour le temps qu’il vous plaira. — Grand merci, monseigneur, dit Michel l’Ange, et je ferai en sorte que mon séjour y marque . — Que veut ce nouveau

chevalier? demanda le connétable en sa qualité de juge du C3mp. — Combattre! s’écria le vieillard avec un accent et une figure qui dénotaient un vieux guerrier... Va, mon fils, pour briller et vaincre, tu n’as qu’à être que toi... Le chevalier étranger donne aussitôt un léger coup d’éperon à son magnifique cheval arabe, afin d’aller gagner le côté des contredisants; il parcourut le champ avec une telle rapidité, une telle prestance, sans être ébranlé ni perdre son équilibre, enfin avec une telle grâce, que chacun fut contraint de l’admirer.

Le chevalier noir à la devise remonta, sans mot dire, sur son cheval, attacha sa hache et se tint ferme sur ses arçons : tous ceux qui étaient sous le dais s’avancèrent et furent attentifs; le silence régna, et Clotilde, le cou tendu, attacha ses yeux sur le chevalier sans devise; elle tint à la main la couronne de laurier, et l’on vit qu’elle tremblait; en effet, chaque geste du chevalier était pour elle un événement. Efin les deux rivaux sont armés, la trompette sonne. Elle retentit dans le cœur de Clotilde comme un cri de mort, car le songe qu’elle a fait la nuit dernière vient dans son souvenir accompagné de ces horibles images : elle voit déjà l’arène ensanglantée et le regard mourant de l’Israélite. Elle pâlit et reste frappée de stupeur.

L’assemblée ressemblait à un tableau, tant la multitude des personnages qui la composaient était immobile. On regarde les combattants.

Les deux chevaliers s’examinent en silence, avec une fureur sombre; ils remuent leurs lances d’impatience, et se tournent vers le juge comme pour demander le dernier signal : la trompette sonne pour la troisième fois. lisse précipitent l’un sur l’autre avec la célérité d’un boulet ; et l’assemblée tout entière tressaillit de peur lorsque chaque lance frappa sur la poitrine de chaque chevalier; le son de chaque cuirasse retentit, et un murmure de joie et de surprise rompit le silence quand on vit les chevaliers tous les deux fermes sur leurs arçons, et le fer de leurs lancestomber sur l’arène. En même temps ils tirèrent leurs épées et ils cherchèrent mutuellement le défaut de leurs armures,

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' . • < attaquant, xléfendant, épiant et frappant; on les admire voltiger, tourner, virer, et tous ces mouvements sont empreints d’une sombre jalousie et du désir de se venger. Ils semblent s’étre devinés, les spectateurs tremblent en craignant que le combat no devienne funeste. Déjà Moneslan disait qu’il fallait les séparer; Castriot, en se promenant devant Ciotiido, caressait son sabre avec une démangeaison telle, qu’on voyait qu’il brûlait d'être en tiers... Quant à la princesse, son visage était une glace; on y pouvait apercevoir quand le chevalier sans devisé était en péril ou triomphant.

Après un quart d’heure d’attaques mutuelles, rendues vaines par une habile défense et par les manœuvres qui semblaient être entendues dos coursiers noirs, couverts de sueur et d’écume blanche, la rage concentrée dans le cœur des deux combattants se dévoila ; ils saisirent leurs épées à deux mains et se frappèrent à tort et à travers... Leurs épées, trop faibles pour leur haine, se brisent... Nimporto, ils s’attaquent avec ies tronçons. — Bravo ! s’écriait Castriot... Trousse avait une joie indicible en voyant un danger qui ne le concernait pas. — L’un d’eux aura besoin de mon secours, disait-il à Bombans qui revenait en ce moment de l’autre cour, qu’il venait de débarrasser et de remettre en son état ordinaire. — Obi... oh!... s’écria l’intendant en apercevant la fureur qui les animait, il va y avoir une succession à régler... Heureux les intendants!...

A cet instant les deux chevaliers avaient jeté leurs fragments d’épée et ils s’écrièrent en môme temps : — A mort 1 à mort!...

Les deux cris furent tellement simultanés, que Clotilde ne put distinguer, par la voix, si Nephtaly Jaffa était un des combattants ; son cœur le lui disait, et le cœur est toujours cru. Ils prirent leurs redoutables haches, et déchargèrent sur leurs armures une grêle de coups si vigoureux, qu’à chaque fois que l’acier frappait sur l’acier on croyait voir les armes tomber en lambeaux avec la chair et le sang. Le bruit qui retentissait dans l’enceinte faisait frissonner les spectateurs. Le fer des haches brillait à la

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lueur des flambeaux en répandant une multitude d’éclairs tant les coups étaient prompts et multipliés.

Le chevalier sans devise avait une ardeur et une adresse qui le firent regarder comme le plus habile. Quoiqu’il eût abandonné les rênes de son coursier, ce fidèle animal, comprenant les pensées de son maître, s’identifiait tellement avec lui, qu’homme et cheval ressemblaient à un centaure : l’inconnu tenait alors sa hache à deux mains et pressait son adversaire avec une vigueur funeste. Mais son cheval broncha, et le chevalier à la devise, profitant de ce faux pas, leva sa hache sur le défaut du gorgerin de son adversaire. Un cri de Clotilde, un cri de l’assemblée frappée de terreur, avertirent le pauvre chevalier; il se dérobe au coup fatal, enlève son ennemi de dessus son che- . val, et ils combattent à pied. Quoique le chevalier noir fût le libérateur de Casin-Grandes, la force déployée par le survenant emportait les suffrages, et l’on s’intéressait plus à ce dernier qu’au chevalier à la devise. En ce moment l’étranger fondit sur son rival avec une telle vitesse, qu’après cinq ou six efforts furieux il l’étendit à ses pieds par un coup de hache qui lui abattit son cimier et ses plumes. Alors Monestan s’avança pour les séparer au nom de l’humanité. Comme il s’approchait avec les juges du camp, les parrains et les hérauts, le libérateur du prince lâchait d horribles imprécations de rage en sentant le chevalier survenant lui mettre le pied sur la gorge ej tirer sa dague. — Demande quartierl... disait l’inconnu.

— Non, répondit le vaincu.

L’étranger leva sa dague avec un mouvement de colère.

A cette énergique réponse, tout le monde s’élance dans l’arène pour voler au secours du libérateur de Casin-Grandes, qui dès lors absorba tout l’intérêt. En voyant ce tumulte, le vainqueur, suivi du vieillard, courut se précipiret aux genoux de Clotilde, restée seule sur le trône. Il défait sa visière, Clotilde jette un coup d’œil. Puissances du ciel, comment rendre le charme de cette minute... de cet instant fugitif ?... La vierge amoureuse reconnaît son bel

Israélite à la lueur des torches; ce beau visage est couvert de sueur : quelle joie de voir son amant vainqueur au fhiîieu de la cour, et vainqueur de son vaillant rival. Clotilde s’évanouit presque de plaisir... elle sent, en revenant à elle, le beau juif se saisir de la couronne de laurier, en dédaignant la massive nef d’or, et s’écrier : — Suis-je un lâche, et mon rival est-il à craindre ?...

, Elle le considère à ses genoux avec une volupté divine; leurs regards brillent de tout ce que le Créateur a permis d’amour aux mortels ; mais ce moment plein de charmes, cette rose de bonheur eut son épine; car le vieillard s’écri.e :

— La foule revient... fuyons mon fils!... tu cours des dan- .gers !...

En efTet, le premier geste du chevalier à la devise, quand' „ il revint à lui, fut de regarder Clotilde ; et s’apercevant du triomphe de son rival, de la pâleur de la princesse, do l’amour qui règne dans l’attitude de ces deux êtres qui furent dédiés l’un à l’autre dès leur naissance... enfin, de cet ensemble de bonheur, d’espoir, de désirs qui se peint dans leur groupe solitaire... il s’élance... et la foule le suit...

Alors le vieillard et le beau juif se précipitent vers le portail ; le libérateur de Casin-Grandes saisit sa hache et les acompagne... Us disparaissent ensemble et en se bravant du geste et de l’œil. A l’instant où ils sortirent, une muette horreur se répandit dans l’assemblée et personne n’osa les suivre pour les séparer, bien que l’on pressentit des malheurs...

Clotilde reste immobile, les yeux fixés sur la trace que le genou du bel Israélite a laissée sur le sable... — Il était là fse dit-elle... Tout à coup elle regarde les deux rivaux disparaître sous le portail. Un afFreux frisson la parcourt. Son rêve se représente à sa mémoire. Elle s’évanouit, et sa chute aperçue fit refluer toute l’assemblée autour du trône. Le prince laisse échapper une larme et lâche vainement do relever sa fille. La tristesse envahit les spectateurs à l’aspect de la douleur du vieillard serrant sa fille dans ses bras. La pâle Clotilde semblait atteinte par la faux de la

mort. — Le malheureux 1... s’écria le comte de Foix, que de choses il risque!... — Serait-elle morte ? dit l’Albanais, sur le visage duquel on vit la seconde larme qu’il ait répandue dans sa vie... — Ce sont des émotions trop fortes pour ses nerfs 1 dit Trousse; moi-même, je sens que l’idée de ce combat a presque consumé mon humide radical. — Vitelle encore? demanda le prince. — Un peu, dit Trousse.

A ce mot consolant, la joie éclata: le seul Michel l’Ange en fut chagrin, il espérait déjà la mort delà princesse.

Alors on transporta Clotilde : le fidèle Castriot, l’évêque et le comté de Foix la tenaient entre leurs bras en formant une espèce de litière; le monarque suivait avec inquiétude cette espèce de convoi, et cette jeune fille pâle, dont les cheveux épars couvraient un sein qui ne palpitait presque plus, cette scène éclairée par des flambeaux, ce cortège, cette nuit, la douleur et son immuable silence, tout jetait sur cette marche une teinte poétique ; on eût dit Atala transportée par Chactas et le père Aubry vers sa dernière demeure. On mouta l’escalier de marbre avec précaution, et Clotilde fut déposée sur une espèce de divan, ainsi qu’une sainte expirée, que l’on expose à l’adoration des fidèles.

Bombans et son armée de valets s’occupèrent à rétablir l’ordre dans cette cour, où tant de brillants faits d’armes venaient de se passer ; et le soigneux intendant mit de côté la nef d’or dédaignée par le beau juif... La foule resta dans la seconde cour, les yeux fixés sur les fenêtres du salon rouge, cherchant à voir ce qui s’y passait, et attendant pour s’en aller que la princesse fût rétablie. Les chevaliers formaient devant Clotilde un cercle silencieux ; son vieux père tenait la tête de sa fille appuyée sur son sein, et ses cheveux blanchis par l’âge se mêlaient aux cheveux noirs de Clotilde. Trousse tenait la main de la princesse dans la sienne et lui tâtait le pouls avec un air d’importance : il déclara que l’idée de la peur avait \terrassé les nerfs de la princesse. — Je m’en vais la guérir, s’écria Michel l’Ange. On le regarde, il fend la presse, éloigne Trousse et l’habile

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Vénitien dit à d’oreille de la jeune fdlc : « Voici votre amant... »

En cet instant Clotilde lève sa paupière, et un bruit sourd se fit entendre dans la cour. Des pas précipités annoncent qu’un homme monte les escaliers, et le chevalier noir paraît. Devant lui le cercle s’ouvre respectueusement. Clotilde l’aperçoit, et un affreux soupçon lui fait refermer son oeil mourant.

Le chevalier se met à genoux devant la jeune fille et lui baise les mains !

— Clotilde !... Clotilde !... s’écria-t-il. — Vous ne l’avez pas assassiné ? lui répondit-elle d’un ton de voix déchirant.

— Assassiné!... reprit le chevalier noir avec un accent d'indignation; Clotilde, le 'désordre de vos sens vous égare !... j’ai voulu connaître mon généreux vainqueur...

— Et qu’a-t-il dit?... — Que vous êtes la plus belle, la plus chaste, la plus aimable des femmes... je le savais...

A ces mots, prononcés d’un son de voix dénué de la rudesse ordinaire de l’organe du chevalier, l’oreille de Clotilde est charmée; elle ne sait plus quel est le chevalier qu’elle voit à ses pieds, mais la fatale devise et le haubert fracassé, le casque sans plumes, lui démontrent que c’est celui qui n’a que son estime... Elle dégage donc doucement sa main d’entre les siennes, et jette un regard sur l’assemblée comme pour la remercier de l’intérêt peint dans l’attitude de ceux qui la composent .. Son bel œil bleu répand dans tous les cœurs une douceur inconnue... Chacun envie le bonheur du chevalier noir... elle embrasse son vieux père, qui par ce baiser, fut sur-le champ rassuré, puis elle se lève et remet ses cheveux en ordre.

— Vous ôtes bien heureux, chevalier, dit le comte de Foix en serrant la main du futur époux de Clotilde, oui, bien heureux d’avoir inspiré à la plus jolie femme qu’enserre l’univers un amour aussi violent... J’aurais voulu perdre une épaule, et qu’elle se fût évanouie aussi pour moi !... — Folie !... dit Michel l’Ange à Trousse, la vio vaut mieux qu’une femme !... — C’est vrai, répondit le docteur.

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— Allons, messieurs, s’écria le chevalier noir, prenons congé du généreux roi de Chypre et partons le délivrer, ainsi que la contrée, de son cruel ennemi ; retournons à Aix faire nos préparatifs. — Madame, dit-il en regardant Clotilde, je vous laisse, et, toujours fidèle, je reviendrai dans peu réclamer votre main... Puissé-je être sûr de votre amour.— Allons, Clotilde, s’écria le prince, embrassez votre fiancé devant toute la cour!...

La jeune fille se contenta de lui présenter sa main blanche qu’il couvrit de baisers.

— Adieu, sire, dit le chevalier au monarque; et tour à tour il serra la main de Kéfalein, de Monestan et de l’évêque. — Ah ! si nous avions trente initie hommes comme vos chevaliers , dit ce dernier. — Vous seriez le roi de la terre, répondit le comte de Foix avec orgueil ; chacun d.e ces seigneurs peut lever mille hommes d’armes.

Ces mots les grandirent de dix pieds aux yeux de l’évêque. Chaque chevalier banneret fit ses adieux au bon prince et salua Clotilde, qui leur donnait avec grâce sa main à baiser. On les convia pour les noces de la princesse. Leurs destriers les attendaient dans les cours. On les entendit partir, on écouta le pas de leurs chevaux.

En un instant Casin-Grandes devint désert, et i’exlrème silence remplaça l’extrême bruit. Le château vide fut morne, les lumières s’éteignirent. Bombans rétablit l’ordre partout en faisant sa ronde, et lorsque minuit sonna en retentissant dans les coins du château, il semblait que rien n’était arrivé, que le silence n’eût jamais été troublé; le souvenir seul retraçait à la pensée les événements de la fête !

Le dernier mot du prince à sa fille lorsqu’ils se quittèrent fut : — Adieu, ma chère enfant; dans peu vous serez heureuse !...

La jeune fille rentra chez elle encore plongée dans l’étonnement que lui avaient causé l’audace, la valeur et la témérité du beau juif... Eile trouva Josette toute joyeuse et très-peu au fait de ce qui s'était passé, car la fille de la Provence avait consumé tout le jour à Montyrat, nageant

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dans la joie, épuisant la coupe do l’amoar, y buvant à longs traits. Elle revint ivre. Aussitôt que la languissante Provençale eut fini son service, la princesse courut à sa croisée. Le fidèle Nephtaly s’y trouvait : il salua Clotilde par un regard plein de finesse et en balançant mollement la couronne do laurier que Clotilde lui posa naguère sur son casque.

— Nephtaly, quelle imprudence votis avez commise!... — Clotilde, répondit-il, votre amant ne doit pas plus être un lâche que vous une infidèle... vous deviez connaître que vous aviez bien choisi... J’ai vu votre cour, j’ai vu mon rival, et j’ai vu votre regard!... seul, il m’a fait triompher... je vous rapporte cette gloire, elle vous appartient, je ne veux vous disputer que la palme de l’amour I... Nephtaly, de grâce ne vous exposez plus... si l’on vous avait reconnu... rien n’aurait pu vous garantir de la mort... j’aurais pleuré /... — Être pleuré de vous et mourir en sachant que ma tombe vous verrait chaque jour... ah! Clotilde, c’est une chance que je courrai souvent!... — ' Non, car vous ne voulez pas faire mon malheur.

La flamme de son bel œil bleu pénétra le cœur de l’Israélite. Un soupir s’échappa de sa poitrine gonflée de désirs inexaucés, et il ne put retenir cette plainte... — Hélas! quand serons-nous heureux?... — Jamais, Nephtaly... L’instant approche où votre rival me mènera en épousée à la chapelle où je devrai lui jurer de l’amour !... — Il n’en sera rien, répondit l’Israélite avec un regard où Clotilde crut apercevoir la férocité de la passion !... — Etcomment, Nephtaly? reprit-elle presque épouvantée. — Clotilde, il sera toujours tempsde vous le dire alors... ne m’êtes-vous pas acquise?... je saurai vous défendre !... — Cependant, Nephtaly, vous êtes juif !...

Elle eut regret d’avoir dit cette parole.

— Clotilde!... s’écria l’Israélite d’un ton déchirant, j’étais sur le sommet du temple du bonheur où vous m’emportiez avec vous!... et je tombe plus bas que les morts, dan3 la fange où la terre nous relègue... Eh quoi ! fille céleste, démentirais-tu ton origine en adoptant les rêveries

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et les préjugés de la terre? ses noires vapeurs montentelles jusqu’au trôné des dieux?... Clotilde, les juifs ne sontils donc plus le peuple éternel, le peuple immuable, devant lequel les nations se sont brisées comme de fragiles arbrisseaux ?... 11 lésa vues passer comme des ombres! et lui seul reste debout, gardé par la protection du Seigneur, semblable à la terre elle-même, que l’homme ne peut détruirol... Dis-moi, Clotilde, si les juifs sont vertueux, Dieu les séparera-t-il des chrétiens?... Et dans le séjour où meurent toutes les passions, les divisions qu’a tracées la terre y subsisteront-elles?... Quel est donc le signe qui nous distingue du reste des hommes?... Avons-nous le front courbé vers la terre?... Ne pouvons-nous plus élever nos plaintes jusqu’à Dieu?... Le beau ne nous touche-t-il pas? Nos yeux sont-ils fermés? Le cri du désespoir ne nous émeut-il pas?... Hélas! l’amour immense que mon cœur a. conçu doit seul suffire pour te ..convaincre que je suis un fils d’Adam... L’amour exclut toute bassesse, son feu purifie tout ; c’est une passion qui renferme tous les sentiments généreux, c’est une magnifique preuve do l’égalité des hommes!... Eh quoi ! la terre refuse-t-elle de recevoir nos cadavres et de nous nourrir? Les fleuves, fuyant notre bouche, nous rendent-ils de nouveaux Tantales?... Qui nous a valu la haine de la terre? Le crime de Judas fut-il le mien?... Où serait la bonté du Seigneur en m’en punissant ! Mais que me fait la haine de la terre, puisque tu ne m’accables pas de la tienne, ô Clotilde!... Que! pouvoir astu pour consoler ainsi de tout ce que cette vallée de misère contient d’opprobre... O ma bien-aimée, tu peux reposer ta tète sur mon cœur sans aucune défiance, puisque Dieu luimême y fait sa résidence en l’animant d’un de ses rayons. .f Crois-tu qu’alorsmon âme puisse être vile, si l’Éternel et Clotilde l’habitent?

— Que puis-je croire quand tu me parles!... Ta voix n’est-elle pas la miennne?... Ne sommes-nous pas la même âme? .. — Clotilde!... — Nephtalyl... A ce mot la jeune fille lui jette un regard affamé. — Ton œil contient tous les enchantements de la nature... Épargne-moi, je mour-

rais de plaisir!... Je le crois!... car les tiens me bouleversent l’àme!... Nephtaly, l’heure sonne !... Je croyais n’ètre là que depuis peu!... — Adieu, Clotilde — Ah! quand pourrai je appuyer ma tète sur ton sein et sentir tes boucles de cheveux effleurer mon visage!... — Nephtaly! ditelle d’une voix réprimante... — Pardon, je m’égare!... Dépôt sacré, tu seras respecté!... — Adieu!... — Adieu!...

Malgré ces langoureuses syllabes, ils se regardèrent encore quelque temps, en se souriant de ce sourire de volupté qui n’appartient qu’à l’amour. Or, le moyen d’une jeune fille qui voit tous les jours, au clair de la lune, un beau jeune homme, l’abrégé des perfections de la nature et une de ces productions qui nous retracent le beau idéal, puisse ne pas concevoir un violent amour!... Quant a moi, je lui pardonne, en plaignant ceux qui la blâmeront!.... Puissent ces censeurs aimer une jeune beauté de toute la force de leur âmes; et pour punition de leur blâme, puisse cette femme leur dénier ses faveurs! Alors je leur conseille de s’en passer!...

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