‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 28 sur 28 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

DÉNOUMENT BIEN INATTENDU

A l’instant où Clotilde saisit son poignard, l’écuver du prince Gaston l’arrêta, et la princesse étonnée reconnut en la personne de cet écuyer le beau chevrier, le jeune Raoul.

Le comte de Provence jette précipitamment son casque, il se tourne vers Clotilde et s’écrie:

— Enfin, je suis aimé!...

La jeune princesse s’évanouit à ce mot. L’organe enchanteur du prince, n’étant plus déguisé par le creux ménagé dans sa visière, résonna comme celui de Nephtaly; les boucles de ses cheveux noirs, s’échappant de dessous son casque, vinrent effleurer le cou do la jeune fille... et quand Clotilde revint à elle, elle put admirer la noble tête de son bien-aimé dans celle de son époux 1...

— Vous fûtes bien cruel!... s’écria-t-elle après l’avoir regardé longtemps.

— C’est à vous de me punir, répondit le prince.

— Je le devrais, mais le puis-je?

La messe était finie, Clotilde mit en deux mots son père

au fait de cet événement extraordinaire, qui bientôt vola de bouche en bouche.

Le bonheur de Glotilde fut trop fort pour qu’elle pût y résister. Elle se vit obligée de rester à la chapelle, assise sur son fauteuil : alors seulement elle remarqua que le prince Gaston portait l’écharpe brodée pour Nephtaly, et qu’au bout d’une chaîne d’or qu’il avait au cou, pendait le gland qui s’était détaché de la tunique de Clotilde à la colline des Amants.

Le peuple et la foule faisaient retentir l’air d’acclamations! Castriot, muet et immobile, contemplait en silence le visage rayonnant de sa bienfaitrice; Josette, pressant la main de Jean Stoub, jugeait par elle-même combien sa maîtresse serait heureuse; la nourrice pleurait de joie ; Bombans, survenant et apprenant cet événement, s’écriait: — Je l’avais bien dit!... Trousse se demandait: — Que m’en reviendra-t-il?... Et à quelques pas de là le bon roi Jean II, entouré de Dunois et de sa cour, écoutait le récit que le comte de Foix faisait de l’adresse que le prii a Gaston avait mise pour remplir le double personnage du Juif et du chevalier noir, et comment, au tournoi, ce fut Raoul de Crécy, écuyer du prince, qui remplissait le rôle difficile du chevalier à la devise.

Il blâma beaucoup, ainsi que Dunois, la folie de Gaston, en convenant toutefois que la fragilité et les perfidies du sexe pouvaient lui servir d’excuse.

Bientôt la princesse fut assez bien remise, et toute la cour retourna dans les appartements du roi de Chypre.

Je pense que je puis me dispenser de raconter les fêtes qui remplirent celte célèbre journée : qu’il suffise de savoir que le grand Taillevant avait dressé les tables du festin dans le parc, et que c’est à cette occasion qu’il inventa le fameux entremets des noces de Thétiset de Pelée, dramo qui l’a rendu célèbre dans la chrétienté,

C’est pour cette fête qu’il composa son nouveau plat nommé la nuptialine.

Les grâces, la décence, les vertus et l’amour accompagnèrent Clotilde au lit nuptial ; la nuit fut le seul témoin

l/lSRÀÉLITE

du dernier hymen des amants, et lo prince amoureux reposa sa tête sur un sein qui ne battait que pour lui.

Le lendemain. l’on abandonna Casin-Grandes, en le commettant à la garde d’Hercule Bombans, de Jean Stoub, son gendre, et de Josette.

Les deux époux, le roi Jean II et toute sa cour, firent leur entrée solennelle à Aix; les rues étaient tendues de tapisseries, et tout le peuple sur pied.

Le roi de Chypre y séjourna quelque temps, et bientôt, il partit de Marseille avec une escadre et des troupes destinées à reconquérir son royaume.

En quittant les bords hospitaliers de la Provence, le bon Monestan remercia l’Éternel ; Kéfalein ne dit mot, et l’évêque s’écria: — Nous nous compléterons en route... Ce qui signifie sans doute que l’armée ne montait pas à trente mille hommes.

Trousse ne voulut pas se hasarder dans cette navigation périlleuse, et il resta en Provence.

C’est ici que je dois m’arrêter.

Cependant je sens que mes lecteurs ne seraient pas satisfaits si je ne leur donnais pas des détails sur les divers personnages de celte véridique histoire.

Le docteur Trousse ne voulut point faire d’enfants pour ne pas altérer sa santé, et nous devons annoncer qu’il mourut à l’âge do cent quatre ans; sa mort fut la suite d’une chute, c’est ce qui lui fit dire avec l’accent du désespoir : — Quel malheur d’être arrêté au milieu do sa carrière.

Castriot resta près de sa bienfaitrice, et le comte de Foix lui rendit le sabre qu’il avait laissé sur le lit du comte Gaston, de manière qu’il pût toujours faire à ce sabre chéri sa caresse habituelle. L’Albanais avait conçu pour Marie une haute estime, à compter du jour qu’il lui vit déchirer le Mécréant, et un beau jour il épousa la nourrice de Clotilde. — Je dirai avec plaisir que la bravoure de Castriot fut héréditaire dans sa famille, et qu’il existe à Aix un sergent do la vieille garde, nommé Castriot, qui ressemble en tout à son célèbre aïeul, et qui fait avec or-

gueil à son sabre la caresse que notre Castriot faisait au sien ; mais le Castriot vivant, en môme temps qu’il caresse son sabre, frise sa moustache, chose que ne faisait pas son ancêtre.

Josette laissa une nombreuse postérité, et la famille de Bombans dure encore, grâce à la circonspection qui la distingue.

Bombans vécut riche et partout honoré, car il acheta sur la fin de ses jours le marquisat de Casin-Grandes.

C’est M. le marquis de Stoubière à qui je suis redevable des manuscrits précieux où j’ai puisé cette intéressante histoire, et la ville de Marseille le compte aujourd’hui comme un de ses meilleurs citoyens.

Il descend en ligne directe de Jean Stoub, et, pour ne pas l’oublier, il porte dans ses armes cette branche de cyprès qui distinguait les soldats du Mécréant; il possède dans son parc la colline des Amants, et il y a un banc de pierre à la place où son aïeule Josette agita son mouchoir.

Je me suis assis sur cq, banc, et c’est de cette place que j’ai décrit le paysage que l’on a remarqué au commencement de cet ouvrage; j’ai vu la Coquette et la place où fut Casin-Grandes. Campos ubi Trcja fuit.

Les antiquaires, les littérateurs et les savants savent tous cequo devint TaiHevant, l’écrivain le plus distingué de la cuisine française; il fut le premier cuisinier de Charles VU, et s’il revenait de nos jours, il serait digne de faire le dîner d’un ministre la veille de l’ouverture d’une session ou du vote d’une loi d’élections.

Monestan mourut d’un coup de froid qu’il gagna dans une église, et Jean II reçut le dernier soupir de ce fidèle ministre, dont le dernier mot fut : — O mon Dieu! pardonnez-moi et protégez les jours du roi.

Kéfalein et Vol-au-vent périrent ensemble dans une charge de cavalerie; ce fut la première et la dernière fois qu’il tomba de cheval.

Vol-au-vent fut enterré avec son maître. Le bon connétable avait souvent manifesté ce désir.

Ililarion devint cardinal, et c'est lui qui dirigea les ar-

mées du pape. 11 mourut dans un âge avancé, au moment où il avait amené les armées du saint-père à ce nombre si souvent désiré de trente mille hommes. Ce succès adoucit l’amertume de son dernier soupir, et même en expirant il invoqua le secours de la milice céleste.

Pour ce qui est de Jean II, du prince Gaston et do Clotilde, on peut consulter l’histoire, car je ne veux pas empiéter sur son domaine.

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