‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 27 sur 28 · FÉERIE , < · texte numérisé non relu

FÉERIE , <

Le chevalier noir aida Clotilde à descendre de cheval, et toute la cour se rendit au salon rouge qui, à quelque chose près, élait tout aussi brillant qu’auparavant. En traversant Casin-Grandes, chacun fut surpris de le retrouver absolument semblable, tout y avait repris sa place comme s’il n’y avait jamais eu de pillage.

L’on doit se figurer la joie du bon prince en rentrant dans son palais; il n’avait désormais plus rien à craindre de personne, et tout à espérer de la force et du pouvoir que paraissait avoir l’inconnu qui se présentait pour épouser sa fille.

Quoique la nuit fut fort avancée, le roi Jean II, en entrant dans le salon, fut s’asseoir sur son trône ; les ministres l’entourèrent, et le vaste salon, magnifiquement éclairé, put à peine suffire à contenir les chevaliers et les principaux seigneurs.

CastrioL et Jean Stoub, à la tête de cent cinquante hommes qui, par l’enrôlement des brigands convertis, composaient la garde du prince, remplissaient la salle d’armes et les escaliers, et jamais le château n’avait eu autant de

a o-t l’isbaélite

grandeur et u’avait donné l’idée de la puissance royale comme en cet instant.

Le chevalier noir, assis à côté du trône, regardait tristement Clotilde; le profond chagrin empreint sur le visage de la jeune fille et la douleur que trahissait son maintien blessaient l’âme du chevalier; prenant une résolution pleine de grandeur, il se leva, s’avança vers l’assemblée, fit signe de la main, et, se retournant vers Jean II, il lui dit : — Prince, voici le moment d’accomplir votre promesse ; mais je no vous en somme pas encore, et j’attendrai les réponses de madame.

Regardant alors la princesse, le chevalier s’écria d’une voix retentissante : — Clotilde, je vous rends à vous-même, vous ôtes libre, parfaitement libre, je ne veux être votre époux que pour -faire votre bonheur. Consultez donc votre âme, et voyez si vous m’apportez en dot, non pas un empire, mais un cœur dont tous les sentiments soient pour moi!... M’aimez-vous?

A ces mots, qui surprirent l’assemblée, tous les yeux se tournèrent sür Clotilde, on la vit successivement pâlir et rougir; enfin elle se leva, fit quelques pas, resta immobile, sans rien dire, mais prête à parler, et un singulier silence régna pendant quelque temps.

Alors la chouette cria d’une manière si lamentable, que chacun en fut frappé et tressaillit involontairement; ce chant funèbre et comme solennel semblait être la réponse de la jeune fille.

Pour elle, en entendant cette musiqjue augurale, un froid glacial pénétra tout son corps, elle regarda le chevalier noir et répondit d’une voix tremblante et faible : — La reconnaissance, sire chevalier... — La reconnaissance seule, madame!... interrompit celui-ci d’un tort pénétré.

Clotilde , rougissant et sentant combien son espérance était vaine, songeant que rien n’empêcherait le chevalier d'être son époux, reprit en ces termes; mais ses paroles, dénuées comme ses yeux de cette chaleur que donne l’amour, tombèrent une à une :

— Je consens à vous donner ma main... sire chevalier,

vous ne me devez qu’à ma propre volonté, et vous m’avez conquise par vos marques d’amour et par vos services; mais soutirez que je réclame un jour de solitudo... après quoi, sire chevalier, vous pourrez me conduire à l’autel, et je jure qu’alors vous aurez une épouse fidèle qui no vous donnera jamais de chagrin.

Aussitôt le chevalier, saisissant la main de ia princesse qu’il serra avec toute la force du dépit, lui dit à l’oreille : — Perfide!... ô mille fois perfide! d’où vient donc votre pâleur?...

Clotilde, dégageant sa main avec un air de dédain, se recula de trois pas et, regardant le chevalier avec colère, s’écria : — Je suis libre encore, sire chevalier, et ce n'est que dans trois joiirs que vous aurez le droit de m’interroger... — C’est vrai, madame, répliqua l’étranger; il parait que nous avons tous deux des secrets, car ce n’est que dans trois jours que les serments qui me font rester caché doivent expirer; mais du moins, continua-t-il enflammé de colère, je puis vous nommer votre époux.

Alors le chevalier, se tournant du côté du roi Jean II, du comte de Foix et du comte Enguerry, leva sa visière et s’écria d’une voix sonore :

— Je suis Gaston II , comte de Provence!

Le monarque tressaillit de joie, ainsi que ses ministres. Le3 plus vives acclamations accueillirent ces paroles, mais elles furent un coup de foudre pour Clotilde; elle tomba évanouie dans les bras de Kéfalein, de Monestan et de l’évêque. — Ramenez-moi dans la grotte du Géant !... s’écriat-elle en délire lorsqu’elle revint à elle, que je le revoie... Non, non, transportez-moi dans mon appartement.

La plus vive inquiétude régna dans l’assemblée, le comte de Foix entraîna dehors le prince Gaston en lui parlant avec vivacité, comme pour le calmer. Jean II seul était impassible sur son trône; malgré son amour pour sa fille, le visage du monarque indiquait la sévérité. La nuit étant très-avancée, chacun se sépara en s’entretenant du singulier évanouissement de la princesse, les uns le prenant pour une preuve d’amour, les autres pour une marque

l’israkute

d’aversion. La vérité est que Clotilde, en.entendant ie nom du prince, vit toutes ses espérances se renverser ; l’impos- sibilité d’échapper à cette union, commandée par la politique et la reconnaissance, devint palpable. Jusque-là, Clolilde avait conservé l’espoir du contraire; elle s’était flattée que l’incognito du chevalier noir couvrait un homme plein de qualités brillantes, mais de basse naissance, et que cette circonstance suffirait pour la sauver.

Les nobles hôtes du roi de Chypre se retirèrent dans leurs appartements, et le plus profond silence, le silence de la nuit, envahit le château...

Castriot et Jean Stoub veillent dans la galerie, et leurs pas seuls retentissent sous les voûtes... je me trompe, on entendait encore le murmure de plusieurs voix confuses qui résonnaient dans le cabinet du prince.

En effet, Jean II, en rentrant dans ses appartements, fit appeler ses ministres, et, au milieu de la nuit, il se tint un conseil tellement secret, que^ rien n’en ayant jamais transpiré, je me vois, comme historien, dans le plus grand embarras: je ne sais ni ce qu’il y fut agité, ni les discours, ni les opinions des trois ministres; tout ce que “je puis dire, c’est que Trousse, Josette, Bombans, furent successivement éveillés et introduits dans le sein du conseil par les soins du premier ministre. Mais, Castriot ayant menacé de couper la tête à ces trois personnages s’ils ouvraient la bouche pour parler de Ncphtaly, il est à croire que, si ce fut sur Clotilde que roulait le conseil, le roi et les ministres ne purent pas tirer grande lumière des révélations de ces trois ministres.

Revenons à la princesse. Appuyée sur les bras de la fidèle Josette et de Marie, elle avait regagné lentement son appartement. Arrivée à l’entrée, l’on ne put ouvrir, la clef manquait; partout on la cheche, mais vainement, elle ne se trouvait point. Clotilde, succombant à sa fatigue morale et physique, se reposa quelques instants, pendant que l’on s’enquérait de cette clef par tout le château. Tout à coup la princesse, en arrêtant ses yeux sur les dalles de marbre de la galerie, aperçut la clef, adroitement placée dans le

l’jsraélite

léger espace qu'il y avait entre le bas de la porte et les dalles. Elle la montra à Marie, qui se baissa, la prit et ouvrit l’entrée des appartements. Clotilde s’y précipite et court à sa chambre, 0 surprise!...

Les étoffes précieuses qui garnissaient7la grotte du Juif, transportées dans la chambre de Clotilde, en tapissaient les murs; elles étaient disposées avec un goût admirable, et se rattachaient par intervalles à des boutons d’or qui brillaient sur cette tenture rouge, en produisant à l’œil un effet enchanteur qui plaisait par une certaine grâce indéfinissable. La princesse foulait aux pieds le tapis de Perse du juif; elle aperçut sur un magnifique prie-Dieu sôn Évangile de vélin dans lequel les fleurs qu’elle y mit jadis étaient conservées, et le livre ouvert à cet endroit. Sur un autre meuble favori, elle vit ses vases de cristal garnis de fleurs qui répandaient une odeur suave; les trépieds d’or du juif, placés aux quatre coins sur les mômes colonnes de la grotte du Géant, exhalaient un reste de fumée odorante; du milieu du plafond pendait la lampe remplie d’huile parfumée, et au centre s’élevait une riche table d’ivoire et d’or, sur laquelle le magnifique luth de Nephtaly remplaçait celui de la princesse qui fut brisé lors du pillage.

Les vases murrhins, l’or, les pierreries, enfin toutes les richesses du juif, embellissaient la demeure de Clotilde; des rideaux d’une étoffe inconnue, légère comme le vent, douce comme la soie, blanche comme le lait, et disposés admirablement, jetaient un éclat charmant; le lit était une féerie, l’ameublement un enchantement, et le tout brillant comme l’écaille de nacre d’une perle orientale où se jouent les plus belles couleurs.

Après avoir admiré ce gracieux ensemble avec avidité, la princesse aperçut sur une chaise un sabre turc de Damas dont la poignée était enrichie de pierreries; elle s’approche et lit dessus : « Nephtaly à Castriot. »

Eile prend le sabre, sa main blanche et débile le tire hors du fourreau. 11 semblait voir Vénus, au milieu do son boudoir, jouant avec les armes de Mars. Clotilde s’écria dans un tendre ravissement : Il n’oublie rien....

Cette parole fut de l’hébreu pour la pauvre Marie, qui regardait sa maîtresse avec étonnement.

Clotilde, tombant sur une chaise, mit sa jolie tète dans ses mains, et dit avec l’accent d’une profonde douleur :

— 11 m’a légué ses richesses, il est mort!... cela seul devrait me l’indiquer! Et des torrents de pleurs inondèrent les joues do la jeune fille; sa fidèle nourrice l’imita. — Mon enfant, rassurez-vous ! disait Marie, si tu veux qu’il vive, il vivra 1... il existe. — Il existe?... répéta Clotilde, il existe?... et d’où le savez-vous, ma bonne Marie? Ah! parlez, parlez... que vous êtes coupable de me laisser ignorer!... vous le savez... et vous ne calmez pas ma douleur!,, parlerez-vous, cruelle?... où l’avez- vous vu? d’où le connaissez-vous?... parlerez-vous?... — Mais qui?... demanda Marie. — Vous l’ignorez donc?... repartit Clotilde, et c’est pour me consoler que vous me disiez qu’il existait... Ah ! nourrice, de pareilles consolations sont plus funestes que la vérité!... dites-la moi si vous la savez!... dites!,..

Après ces paroles prononcées avec une extrême volubilité, la princesse, en délire, parcourut sa chambre en baisant le luth, les fleurs, le sabre, la pourpre, tout en disant ;

— C’est lui, il a touché cela!... son charme y réside!... O Nephtaly ! ces ornements sont presque toi !... — Nephtaly!.. s’écria Marie épouvantée.

La princesse, en voyant son fatal secret découvert, devint stupide, elle resta comme si la tête de Méduse l’eût pétrifiée; et, les yeux égarés, s’avançant lentement, elle dit ces paroles avec des inflexions de voix différentes : — Nourrice, tu m’aimes... n’est-ce pas?

Mario s’empressa de répondre par un signe de tête. — Eh bien!... ma bonne Marie, ensevelis ce nom chéri dans ton cœur comme dans une tombe; garde-moi le secret... ou sinon, je mourrai de douleur, vois-tu...

A ces mots, Josette entra et fut frappée d’étonnement à l’aspect de l’éclat et de la beauté de ces lieux, et elle s’écria innocemment : — Ah ! madame, il faut avouer que le prince a des recherches bien délicates!... c’est un temple...

— Sans divinité!... ajouta la princesse d’un ton plaintif,

et elle s’assit à côté dos fleurs qui garnissaient les vases de cristal.

Josette, heureuse de posséder son cher Jean Stoub, fit avec une merveilleuse promptitude son service accoutumé auprès de la princesse, sans trop prendre garde à la profonde mélancolie empreinte sur son visage, mélancolie voi- ' sine de l’aliénation. Quand on songera que pour Josette celte nuitdéjà avancée était en quelque sorte la première nuit des noces, on excusera, j’espère, la pauvre petite gourmande provençale, et le dépit qu’elle manifesta en entendant sonner minuit lorsqu’elle sortit de chez la princesse.

Quant à la mauvaise humeur qu’elle témoigna lorsque le comte do Monestan la vint arr^her des bras de son époux, pour l’entraîner au conseil, je pense que tous ceux que l’on réveille au milieu de leur sommeil ne sont pas très-contents, et si l’on savait dans quel moment Monestan vint interrompre la jolie Provençale, toutes les femmes se récrieraient sur l’inconvenance de Monestan, et peut-être sur celle que je commets en dévoilant de pareils forfaits, qui pourraient servir de vengeance à des maris malévoles.

Aussitôt que la princesse fut seule, elle s’achemina vers l’entrée de ses appartements, où Castriot était couché sur le seuil de marbre. Au bruit soyeux des vêtements de la jeune fille, l’Aibanais se lève en mettant la main sur ses armes ; Clotilde, regardant le soldat fidèle, lui fit signe de la suivre par un doux mouvement de son index, qu’elle replia gracieusement vers son charmant visage.

O ma traîtresse adorée, tâchez d’imiter la finesse et l’enchantement de ce signe magique, et rien ne vous résistera!...

L’Albanais suivit la princesso, et Clotilde, refermant la porte de sa chambre, lui dit d’une voix émue en lui présentant le sabre turc damasquiné en or : — Tenez, Castriot, voici ce que Nephtaly vous lègue... — Lègue, madame? Nephtaly n’est pas mortl et c’est Jean Stoub qui le sauva au péril de sa vie!.. —Castriot!... et Clotilde s’assit sur un fauteuil. Le faible tissu de sa peau ne suffisait pas à contenir les torrents de bonheur qui faisaient mouvoir son sein

l’israélite

et tout son sang. Castriotl... -reprit-elle d’une voix entrecoupée, vous choisirez dans ce que j’ai de plus riche et de plus précieux ce qu’il y a de plus brillant, et je vous le donne pour vous et Jean Stoub; et, pour que vous vous souveniez à jamais de ce moment de ma vie, tiens, fidèle Albanais... et elle embrassa les joues noirâtres de Castriot, qui resta immobile de plaisir, comme saint Jean dans Pathmos en voyant les deux se dérouler. — O ma bienfaitrice!... et Castriot, se prosternant, frappe le tapis de son front, vous êtes un angel... vous pardonnerez à votre serviteur!... Tel grossier que je sois, je crois avoir deviné que Nephtaly Vous est cher !...

— Castriot!... je l’aime, je l’aime, mon ami... réponditelle comme égarée. — Comment! ce Juif?... — Castriot, vous m’affigez!.‘.. — Tuez-moi donc, madame!... et l’ Albanais présenta son sabre et sa tète.

— Songez, Castriot, que je ne puis vivre sans lui, que la nature nous destina [’un à l’autre!... Il est si beau!... son âme est si pure!.,, nos cœurs s’entendent!.». Ah! j’en mourrai de douleur!...

— Vous mourrez? s’écria l’Albanais en se relevant et reculant de trois pas, vous mourrez?... — Oui, Castriot, puisque l’on veut que j’épouse le prince Gaston. — Vous mourrez?... répéta l’Albanais. — Oui, reprit la princesse.

Castriot, plongé dans une réflexion profonde, se retira à pas lents en caressant la poignée de son nouveau sabre. Les présents donnés délicatement foht sur notre âme un singulier effet : Castriot pensa tout le reste de la nuit au beau Juif.

Lorsque l’Albanais eut quitté la chambre de Clotilde, elle courut, poussée par l’amour, à la fenêtre qui donnait sur la Coquette, pour revoir la rocaille chérie. Elle tire la mousseline, ouvre la croisée, et aperçoit Nephtaly couché sur un manteau de pourpre : sa belle tète penchée, et dormant du doux sommeil de l’innocence, était dans une pose si gracieuse, qu'on l’aurait pris pour le bel Endymion contemplé par la lune amoureuse.

Au faible bruit de la croisée, il s’éveille, tressaille et

pâlit de joie en reconnaissant sa bien-aiméc. Quant à la princesse, muette, interdite, joyeuse, elle était là comme si elle n’v était pas, oublieuse du temps, des circonstances de la nuit, de la fatigue, de tout; elle ne voit, no sent qu’une seule chose, son cher Nephtaly, Nephtalv qu’elle croyait à jamais perdu, Nephtaly dont les yeux éloquents et pleins de flammes la dévoraient, Nephtaly qui portait fidèlement sur son sein le gland d’argent, talisman d’un amour immortel; enfin elle ressemblait à l’âine d’un juste qui, s’éveillant d’un long sommeil de mort, aperçoit l’Éternel.

11 faut avoir aimé pour se faire une idée de ce moment plein d’un charme indicible. Ils furent longtemps sans pouvoir parler, et comme cherchant à s’identifier avec le bonheur. Le danger imminent qui menaçait leurs amours contribuait singulièrement à remplir cet instant fugitif d’une mélancolie qui n'était pas sans charme.

Enfin Nephtaly s’écria le premier d’une voix doucement accusatrice: — Clotilde! le chevalier noir a traversé la contrée en vous montrant à tous les yeux comme sa conquête, et vous abandonnerez sans doute le pauvre Nephtaly !... Aussi, avant que de mourir, je vous ai légué tout ce qui m’appartint; allez, ingrate, soyez heureuse!... voilà

le seul vœu que forme Nephtaly mourant: et Clotilde!

sera le dernier mot qu’il prononcera... Penser à lui, . il mourra content. •

— Nephtaly, je vous aime!... s’écria la jeune fille d’un

ton de reproche, même plus que je ne le doisl et, me

souvenant de mes serments et de ta promesse, je viens d’obtenir un jour de répit. Tu m’as dit naguère qu’au dernier moment, la veille d’être l’époused’un autre, tu saurais nous unir!... accomplis la promesse!...

— O maîtresse chérie!. .... ô vierge adorée!. ... reprit Nephtaly, il est donc vrai que tu m’aimes! que tu m’aimes d’un véritable amour !...

— Tu mo fais injure!. ... en peux-tu douter quand mille fois je l’ai laissé voir? mille fois mes yeux l’ont dit, mille fois ma bouche l’a prononcé. — Eh bien, Clotilde, nous

serons unis!... Mais ne permettrps-tu pointa ton fidèle amant de prendre un faible gage de ta tendresse?

Aussitôt il jette la corde; l’amoureuse Clotilde, entraînée par sa passion, l’attache, et le juif se trouve en un clin d’œil dans la chambre de la princesse.

— O mon épouse!... ma fiancée chérie, jurons devant le Dieu de tous les hommes, qui nous écoute, jurons d’ètro l’un l’autre et de ne jamais nous séparer. — Je le jure!... dit Clotilde avec une charmante naïveté et en regardant Nephlaly d’un air indéfinissable, tant il renfermait d’idées. — O mon amour! le ciel a reçu nos serments, nous avons la nuit pour témoin... et son flambeau est notre torche d’hyménée; entends-tu les anges applaudir, par leurs concerts divins, au bonheur d’un ange qu’ils envoyèrent icibas? O amour!...

Le Juif, enivré, déposa lentement sur les lèvres de son amante enflammée le premier baiser des amours, ce baiser plein de charme, ce baiser plus doux que ceux des colombes, ce premier chaînon de la chaîne amoureuse, suave, enivrante, qui lie notre premier âge.

Ce chaste baiser, que dis-je chaste?... Nephtalv brûlait, comme Hercule couvert de la robe de Nessus, du feu qu’allume tout ce que nous pouvons ressentir de désirs. Mais Clotilde 1 .. . ah! Clotilde, succombant sous le poids de cette volupté inconnue, ivre, bouillante, échevelée, car sa tète penchée sur le cou d’ivoire de l’Israélite laissait aller ses noirs cheveux qui se mêlaient à ceux de son amant; Clotilde, renversée par le bonheur, comme saint Paul par le rayon do la gloire de Dieu, ressemblait à une Pythie mourante sous les efforts d’Apollon ; puis, revenant à elle, elle noya ses regards languissants dans ceux du fougueux Ncphtaly; et, tout en jetant les cris inarticulés que lance lo plaisir, elle laissa tomber cette phrase, céleste pour un amant: — Ah! que je suis heureuse!... Tous deux brûlaient d’amour, et leur sang, enrichi d’une chaleur pénétrante, afflua dans leurs veines trop étroites!...

— Nephlaly, va-t’en! ta présence me fait trop de mal!., lit, tout en prenant ses cheveux, elle ne put se dé-

l’israélite

fondre du plaisir de caresser légèrement, oh! bien légèrement! la chevelure noire du bel Israélite.

-r- Adieu donc, Clotilde! à demain soir I... oui, mon amour, je m’introduirai dans le château, je viendrai dans ton appartement, et c’est en présence de Castriot et de ta fidèle nourrice que je veux consumer avec toi le charme de nos derrières amours...

Et le Juif ayant encore cueilli un doux baiser, plus lent que le premier, plus ressenti, plus savoureux, s’élança sur sa corde et rejoignit sa rocaille. Vainement Clotilde se coucha, vainement elle voulut sacrifier au sommeil; son âme avait trop bien reçu l’empreinte brûlante de la volupté; le mouvement était donné, elle ne pensait qu’au beau Juif, le désirait, l’appelait mômel... et, dans l’ignorance des délirants plaisirs de l’amour, son imagination, mobile et vagabonde, s’élançait dans le champ de l’idéal, s’y égarait; tantôt, feignant de dormir comme pour se tromper elle-même, elle restait immobile sur sa couche virginale; puis elle la fatiguait vainement sans trouver le repos; enfin, poussée par la curiosité, l’amour, le désir, elle courait en fanatique regarder par la croisée le beau Juif, qui ne dormait pas plus qu’elle.

— Il est là!... se disait-elle, il pense à moi! et la fureur - se glissait dans son âme en songeant qu’ils étaient plongés dans un abîme.

L’aurore la trouva dans cet état, elle entr’ouvrit la croisée, et le parfum des fleurs nouvelles cueillies par Nephtaly, embaumait les airs : le Juif lui adressa une prière matinale comme à une divinité.

— Nephtaly, dit-elle, nous n’avons plus que ce jour, demain il faut que je marche à l’autel.

— Clotilde, répondit l’Israélite, regarde!.,, regarde bien le soleil se lever, et vois comme il s’élance dans les cieux, admire le firmament azuré, le parc, la verdure, les bois, enfin toute la nature!... nous ne la verrons plus longtemps!... notre dernier soleil se lève, et toi, ma bien-aimée, mon épouse fidèle, à chaque heure du jour, mets la main sur

SI

ton tendre cœur, et dis en le sentant battre : Le sien est là... autant en ferai-je de mon côté!...

A ces mots le Juif saisit sa corde et regagna la crevasse en envoyant à Clotilde des baisers qu’elle lui rendit sur les ailes des fidèles zéphirs do l’aube matinale. Quand il eut disparu, elle écouta le bruit léger de ses pas sur le sable, et, n’entendant et ne voyant plus rien, elle resta dans la môme attitude, sentant le divin- parfum des fleurs, et pensant aux paroles funèbres de son bien-aimé...

Josette la trouva dans cette attitude .

• nÉH-RE — CN MEURTRE

La joie des amours brille sur le visage de la fille des Lusignan; elle chante, marche, sourit avec l’air de la déesse de Paplios : Josette no conçoit pas ce changement, mais la nourrice aperçoit d’un coup d’œil d’où vient le coloris nouveau qui s’ est infusé dans le tendro incarnat des joues de Clotilde.

Avouons-le! tous les sentiments extrêmes sont plus ou moins des folies, et surtout l’amour ; aussi la princesse avait-elle tous les diagnostics do la folie, ce guide aveugle des aveugles amours.

Au milieu de ce délire, Trousse arrive dans les appartements de Clotilde, et, d’un air sinistre et composé, vient chercher la jeune üllo de la part du roi son père.

Ce message inusité frappa de terreur Clotilde, qui suivit en silence les pas du docteur.

Elle traversa la galerie, la salle des gardes, le salon où déjà le chevalier noir, les ministres, les seigneurs, formaient une foule ertipressée. A son approche, le murmure des conversations cosse; un murmure flatteur s’élève, on se range, et Clotilde marche au milieu dhine haie respectueuse en recueillant les hommages de chacun : quand elle arriva près du chevalier noir, elle lui tendit gracieusement

l’israélîte

la main en souriant; et cet amant, au comble de la joie, y déposa un baiser de feu.

En entrant dans le cabinet du roi, Clotilde entendit le murmure d’étonnement se prolonger comme le bruissement des vagues après un orage.

Trousse la conduisit gravement jusqu’à la chambre du prince; et, entr’ouvrant la porte, il s’écria de sa voix clairette : '

— Madame la princesse de Chypre.

Clotilde trouva son père assis sur la chaise de Mélusine, son visage avait une expression de Sévérité qui ne disparut point quand elle entra; il ne la pria point de s’asseoir, comme il le faisait ordinairement, et Clotilde resta debout dans une attitude respectueuse: le vieillard laissa s’écouler un instant de silence, que sa fille n’osa point interrompre; puis Jean II, se tournant vers l’endroit où il entendait le sein de Clotilde murmurer doucement, dit d’un ton lent et grave: — Mademoiselle, ne croyez pas que votre conduite nous ait échappé; elle a donné lieu à bien des conjectures ; et, soit comme père, soit comme monarque, soit comme descendant des Lusignan, nous devons l’examiner. Soyez bien convaincue, ma fille, de notre tendresse pour vous, et répondez franchement à votre vieux père. Quelle fut votre intention en retardant la célébration de votre hymen avec le prince Gaston?...

— D’yréûéchir, monseigneur.

— Clotilde, si vous l’aimiez, vous n’auriez pas cherché à réfléchir... N’usèz point de détours... ce n’est pas là votre motif.

Clotilde rougit ët garda le silence; elle aurait voulu se trouver à cent pieds sous terre; alors la vié lui parut d’un poids insupportable: regardant les Cheveux blancs du prince, elle restait dans une fixité d’incertitude vraiment poignante, et sa conscience lui faisait de cruels reproches.

— M’avez-vous compris?... répéta le monarque.

— Oui, monseigneur ; mais, quel que soit ce motif, ne vous suffit-il pas que demain j’épouse le comte de Provence ?

— Non, mademoiselle, si l’honneur des Lusignan est compromis par votre conduite ou l’état do votre cœur, cela ne suffit pas!... Ah! Clotilde! reprit le monarque avec un accent de bonté, comment se fait-il que vous redoutiez votre père, que vous ne l’ayez pas rendu votre confident?... Craignez-vous ma sévérité? Ne vois pas le monarque, vois un père indulgeut, ma fille! parle, et, si des peines allligent votre jeune cœur, je tâcherai de les calmer; la vieillesse a de l’expérience!...

— Écoutez, mon père, l’honneur est cher et passe avant tout; n’est-ce pas votre maxime favorite?

— Oui, ma tille.

— Eh bien, mon père, s’est-il dans notre illustre famille trouvé des traîtres?

— Jamais, répondit le monarque avec orgueil.

— No tachons donc pas cette candeur héréditaire. Si je parlais, mon père, je trahirais un malheureux, un malheureux qui compte sur ma parole, qui s’y repose comme sur un autel de bronze.

— Clotilde, le sein d’un père, semblable à celui de la Divinité, doit connaître les moindres pensées et les moindres actions de ses enfants.

— Monseigneur, c’est vrai; mais si, dans votre jeune âge, vous aviez promis le secret à un ami malheureux, et que mon aïeul vous eût sommé de le révéler, l’auriez-vous fait?

Le monarque garda le silence; mais, irrité et rendu plus curieux par la résistance de Clotilde, il s’écria :

— Allez, mademoiselle, vous n’aimez pas votre père, et vous devriez avoir honte de prononcer ce nom.

— Voilà ce qu’eût dit mon aïeul, répliqua la jeune fdle en riant, pour donner le change ; et elle embrassa le front du vieillard.

Mais celui-ci, la repoussant, lui dit:

— Indigne fille, je sais ce qui a perverti votre cœur. C’est un autre amour. Et qui ne le devinerait pas? Depuis quinzejours, n’ai-je pas entendu cent ballades d’amour? ne me rappelé-je pas le froid accueil que vous fîtes au comte

l'israïlite

de Provence? les événements du tournoi, le chevalier inconnu, et surtout vos paroles entrecoupées, vos soupirs, votre agitation, votre inquiétude, et ce que vous disiez il y a trois jours dans ce cachot où nous avons manqué périr? Vous bénissiez la mort.

— Mon père, de grâce, cessez vos remarques ; craignez de les continuer.

— Eh quoi! ma fille, je crois remettre entre les bras d’un époux une vierge de cœur, et je me trompais. Ditesmoi sur-Je-champ le nom de celui qui surprit votre amour ; je le veux, je l’ordonne!

— Mon père, s’écria la jeune fille en inondant de larmes la main de son père ; oui, je vous le dirai, mais demain ; n’exigez rien de plus; n’est-ce pas assez que votre fille soit malheureuse? Ayez un peu de pitié pour elle, ô mon père!

Le vieillard, séduit par les larmes de sa fille, réfléchit un instant et lui dit : — Eh bien, soit, j’y consens, ma fille; relevez-vous^ mais gravez dans votre âme que demain je veux que la chapelle du château reçoive vos serments, tout l'exige avant votre père.

— Mais ne l’ai-je pas promis?

— Eh bien ! quel espoir nourrissez-vous donc? Si cela doit être, soyez plus affable avec votre époux et ne donnez pas lieu à des remarques qui nuisent à votre caractère.

Clotilde soupira, et le monarque ému prit la main de sa fille et lui dit d’un ton de père : — Tu es donc malheureuse? La jeune fille, posant sa tête contre celle de son père, versa un torrent do larmes.

— Oh! oui, beaucoup, mon père.

— Mais, ma fille, il faut rompre cette union.

— Jamais, répliqua Clotilde ; hélas ! j’aime sans espoir, et... je me résigne.

— Pauvre enfant, sèche tes larmes, le temps guérira ta blessure; laisse-moi croire que lo prince Gaston te rendra heureuse.

Alors le monarque, prenant le bras de sa fille, parut au salon, où chacun s’empressa de lui faire sa cour. Clotilde s'appuya sur le bras du chevalier noir et lui dit quelques

l’isr aélite

paroles douces, mais qui ressemblaient à ces potions calmantes que les médecins donnent aux mourants pour adoucir leur agonie.

La journée se passa sans autre événement; le chevalier noir fut d’un tel empressement auprès de sa fiancée et marqua tant d’amour par ses soins, que, si les yeux de la princesse n’eussent pas été aveuglés, elle l’eût trouvé tout aussi beau, tout aussi digne d’être aimé.

Mais le bandeau de l’amour est si épais, si redoublé sur nos yeux...

La princesse, tout en répondant aux intentions amoureuses du prince, ne cessait de caresser de l’œil et de jouer avec le bouquet de fleurs qu’elle avait sur son sein, et elle pensait à la fête brillante que Nephtaly donnerait à son cœur lorsque la nuit serait venue.

Il est impossible de rendre le tableau mouvant qu’offrait le château de Casin-Grandes. Taillevant, Bombans et les officiers ne savaient où donner de la tète pour la cérémonie du lendemain, et tout respirait le mouvement et la joie. Les nobles hôtes du roi de Chypre eux-mêmes s’apprêtaient pour briller et se surpasser à cette éclatante solennité, et, jaloux de prouver à leur souverain leur empressement, ils allaient et venaient sur la route, cherchant, apportant leurs richesses et leurs habits les plus pompeux.

Enfin cette nuit tant désirée par Clotilde arriva: elle s’échappa du salon comme furtivement, et l’on n’osa pas la retenir; car de tous temps on a respecté les volontés des jeunes filles la veille de leurs noces; aussitôt qu’elle eut disparu, chacun l’imita. En effet, Clotilde, dans ce salon, était la clef de la voûte ; une fois tombée, tout se sépare, et ce jour-là le sommeil envahit le château beaucoup plus vite qu’à l’ordinaire, comme c’est naturel la veille d’une grande fête

Tout repose, excepté Clotilde, Josette, Marte etCastriot, qui sont réunis dans les appartements de l’infortunée princesse de Chypre.

Clotilde voit arriver l’heure à laquelle Nephtaly doit venir avec un effroi dont elle n’est pas maîtresse; son

VlSRA ÉLITE • ■ 31»

cœur tremble, palpite, et elle regarde fréquemment la porte ou prête l’oreille à de vains bruits qu’elle croit entendre et que personne n’entend.

— Josette, dit-elle, je veux une plus belle parure que cellequeje porte en ce moment. Ma lillo, revêtez-moi d’une tunique bleue à glands d’argent, d’un cothurne rouge, d’une robe blanche comme la neige; retenez mes cheveux captifs sous des bandelettes blanches, ainsi qu’elles étaient disposées le jour où je rencontrai ce pauvre Juif. Rassemblez tout ce que l’art de la toilette et mes trésors ont de plus recherché; songez, ma fille, que je veux plaire.

— Mais, madame, il n’est pas encore temps.

— Fais ce que l’on te dit, lui répliqua Marie.

— Ma bonne nourrice, reprit Clotilde en s’asseyant de-

vant un miroir contenu dans upo bordure en filigrane, ma bonne nourrice, allumez les bougies des quatre torchères, les flambeaux, et surtout cette lampe d’argent remplie d’huile odorante ; que tout resplendisse et que tout soit brillant. Oh! Josette, dit-elle en s’adressant à la jeune Provençale, arrangez mes cheveux noirs en boucles plus arrondies; qu’elles tranchent, par leur jais, sur l’albâtre de ma peau ; qu’elles se jouent au-dessus de mes yeux. Nourrice, viens placer mes bandelettes blanches sur ma tète; toi seule connais cette coiffure, fille de la Grèce; surtout, ma mère, entoure-moi d’un voile aérien. J’en avais un, ce jour-là, pour me garantir du soleil; mais aujourd’hui je veux l’avoir pour qu’il soit foulé, je veux que tous ces charmants apprêts soient comme ceux d’un festin dont il ne doit point rester de vestiges. Josette, mon enfant, n’oublie pas les parfums. - -

Et de ses doigts légers la princesse donne, à droite, à gauche, le dernier coup de main à l’élégant édifice de sa parure. — Castriot, dit-elle en se retournant et en lui souriant, allumez le feu de ces trépieds d’or; que l’encens fume. Jamais les sacrifices no se font sans encenser le Dieu. Mes amis, leur demanda-t-elle en se levant et en se regardant dans le fidèle miroir, suis-je belle?

L’iSnAÊ LITE

Ils se récrièrent unanimement, et Clotilde fit quelques pas dans sa chambre en essayant sa parure.

— Maintenant, Josette, dit-elle, remets tout en ordre; qu’il n’y paraisse plus, que rien n’interrompe la beauté de ce lieu. Sors, mon enfant. Adieu ; viens que je t’embrasse.

— Ah! madame, vous êtes brûlante.

— C’est vrai. Tiens, Josette, prends cette riche ceinture, prends aussi ce diamant, je te les donne. Josette, ajouta-t-elle en lui prenant la main, tâchez que le souvenir que vous garderez de moi ne soit point muable. Pensez quelquefois à Clotilde, et... priez pour elle.

Josette se mit à pleurer et dit en sanglotant :

— Ah! madame, est-ce que vous me renvoyez? Pourquoi donc tous ces apprêts et ces paroles dont l’accent m’attriste?

— Ce n’est rien, ma fille, répondit la princesse avec un sourire légèrement sardonique. Ne vois-tu pas que Clotilde va périr pour renaître comtesse de Provence.

— Ah! si ce n’est que cela, madame, reprit Josette en essuyant ses yeux, je n’ai qu’à me réjouir.

— Adieu donc, Josette. Et la princesse embrassa la fille de l’intendant; puis, saisissant une bourse pleine d’or, elle lui dit: — Prends encore ceci; je veux que rien ne manque à ton bonheur.

Josette sortit lentement et en retournant plusieurs fois la tête pour voir Clotilde, qui s’assit sur une chaise en posant sa tête souffrante dans sa jolie main. Restée seule, elle regarda tristement Castriot et la fidèle nourrice, et leur dit avec un accent de mélancolie :

— Mes amis, la jeune rose va s’effeuiller; car mainteuant je comprends les paroles de mon bien-aimé. Vous nous élèverez un même tombeau, n’est-ce pas? et toi, Castriot, tu viendras arroser les fleurs qu’aura plantées Marie parmi le gazon; nos cendres les aimeront. Respirez-les quelquefois, l’odeur en sera douce.

A ces paroles, Castriot jeta des regards farouches sur tout ce qui l’entourait, et Marie se mit à pleurer à chaudes larmes.

l/lSRAKLITE 321

— E!i quoi! continua la princesse, je veux faire un dernier repas et savourer la vie avec lui! Marie, ne me refuse pas, les prières des mourants sont sacrées. Va, cours chez Bombans, apporte de quoi composer ce festin du départ, et surtout apporte les vases les plus précieux Je veux entourer ma fin de tout ce qu'il y a de plus brillant, de plus beau dans la nature et dans le cœur de l’homme, une jeune mort doit être voluptueuse.

La fidèle nourrice ne tarda pas à reparaître avec ce que demandait Clotilde. On plaça sur une table d’ébène et d’argent une serviette peluchée et à frange d’or, que Clotilde parsema des fleurs du bouquet de l’Israélite.

— Il faut tout effeuiller, tout flétrir... dit-elle.

Les plats d’or et les fruits de l’art de Taillevant brillèrent bientôt sur la table, ainsi que les cristaux ciselés : on alluma des flambeaux, et Clotilde, posant alors une couronne de roses sur sa tète, s’écria :

— Caetriot, n’est-ce pas toi qui dois introduire mon bien*aimé?... Pourquoi ne vient-il pas? est-ce à moi de l’attendre?..- oui, car je l’aime le plus! Nephtaly, je te souhaitel... arrive avec tous tes enchantements, arrive promptement, nos heures sont comptées, la moitié du sable de mon horloge est consommée, il est minuit!... Yiens, tout est prêt, le temple, la fête, l’autel, la victime, les festons. Va, Castriot, va à sa rencontre.

L’Albanais pleura de rage en entendant ces mélodieux accents, le chant du cygne.

— Je voudrais être plus belle!... mais je le suis assez!... dit-elle avec un léger sourire, puisqu’il m’aime!... Et elle so mit à parcourir sa chambre en admirant le luxe, la grâce de ce lieu ; puis elle s’écria encore :

— C’est trop beau pour une tombe!... et elle sera comme nos amours, suave, délicieuse, brillante et funèbre!...

Tout à coup des pas légers retentissent dans la galerie : la première, Clotilde les entend; elle court, elle vole, elle est dans les bras do Nephtaly. Elle jette avec grâce ses bras d’ivoire autour de l’albâtre du cou de l’Israélite : leurs

as 2

l’ishaélite

têtes semblent se confondre; ils marchent lentement, appuyés l’un sur l’autre, sentant battre leurs cœurs, et le Juif pressa contre son sein tumultueux la gorge divine de la princesse, qui, semblable à la rosée matinale, rafraîchit son âme.

En proie à cet excès d’amour, ils arrivent, s’asseyent sur une espèce de divan en se tenant par la main, et ils se penchent l’un sur l’autre : pas un mot, pas un geste, mais des larmes l... Ah! des larmes brûlantes de désirs de part et d’autre, et puis de ces longs regards d’amour qui rendent ivres!...

Le Juif exhale l’ambre, les choses les plus précieuses le parent; il n’a plus sur son sein la roue infamante, mais le gland sacré de la tunique de Clotilde et l’écharpe diaprée que broda l’amoureuse jeune fdle; enfin, les boucles de ses beaux cheveux noirs ne sont plus flétries par le bonnet vert à cornes rouges.

.Heureux de pouvoir satisfaire leurs désirs sans être avares do leur joie, ce n’est plus à la dérobée et en tremblant qu’ils se regardent et qu’ils se parlent; mais iis se roulent dans la volupté, ainsi qu’au printemps de Blanches colombes voltigent de branche en branche et savourent les plaisirs. • ' -

— Clotilde !.„ tu es à moi, s’écrie Nephtaly, rien ne trouble nos caresses : ô mon amour, laisse-moi mo noyer dans le lait de ton seiu délicieux , m’y rassasier de baisers!

— Nephtaly, tout est à toi!... Et les doigts légers de la jeune vierge caressent avec une charmante pudeur, une timide crainte, les cheveux, le cou, le sein de l’Israélite.

— Oh! que tu es belle et que tes yeux dévorants dardent de feux!... L’étoile de Vénus n’est pas plus brillante.

— Ah! mon bien-aimé, ne crains rien! dérange ma coiffure... je ne m’en offenserai point.

Après que le respectueux Nephtaly eut adoré tous les charmes do sa belle maîtresse, il déposa sur sa bouche de rose, sur sa bouche affamée, sur cette bouche solliciteuse.

l’israélite

un do ces baisers dont Vénus serait jalouse, et ils allèrent s’asseoir auprès de la table et sur le même siège; car l’amoureux Israélite attira Clotilde sur ses genoux. Castriot et Marie, semblables à des statues, ornement d’un palais, les servirent en pleurant et les admirant tour à- tour.

Les deux amants mangèrent des mômes mets, dans la même assiette, avec la même fourchette, buvant dans le même hanap, à la même place, et entremêlant l’ambroisie de leur suave repas avec l’ambroisie mille fois plus suave de leurs baisers enflammés; baisers charmants, leurs derniers pas dans cette volupté. Une grâce indéfinissable, un charme inexprimable, léger comme l’air, pénétrant comme le feu, doux comme un bienfait, se répandaient sur celte scène d’amour; une espèce de nuage céleste los environnait : tout, aux yeux de ces heureux amants, se présentait comme surnaturel ; les moindres objets avaient une autre figure, une autre forme ; leur bonheur se reflétait sur tout et semblait jeter des flots de lumière. On eût dit qu’autour d’eux régnait cette auréole dont on entoure les habitants des deux quand ils descendent ici-bas.

Cette divine magie redoublait leurs jouissances, et l’aspect de la mort les rendait solennelles.,.

— Nephtaly, s’écria Clotilde, voici le moment d’exécuter ta promesse... vois-tu comme les heures s’éeulent?

— Ah! ma Clotilde, auras-tu le courage d’obéir !...

— Eh! crois-tu, mon bien-airpé, que je ne t’aie pas deviné?

— Dis-moi, chérie, qu’as-tu compris?...

— Que nous mourrons ensemble.

— Cruelle!... tu le dis en riant!.,.

— Nephtaly, pourquoi m’aiïligerais-je?...

— Tu dis vrai, Clotilde, nous sommes mille fois plus heureux; nous abandonnons une terre odieuse; nous montons purs et sans tache vers le palais des cieux, où déjà les anges apprêtent pour nous leurs plus divins concerts!... Dieu peut-il se courroucer de nous voir arriver un peu plus tôt et fuyant le malheur? Nous obéissons à la voix de la nature, et, si le front céleste de l’Élernel se ride un ins-

l’israélitë

tant, il est trop bon pour condamner deux âmes vertueuses, coupables seulement de trop d’amour, et puis... notre bonheur aurait pu se faner ici-bas!...

— Non, Nephtaly, jamais!... répliqua Clotilde avec un charmant coup d’œil.

Ce mot fut suivi de mille baisers, et l’amoureux Israélite serra la princesse dans ses bras avec la forco d’Hercule soulevant le fils de la Terre, Antée, son rival.

— Ma maîtresse chérie, trésor d'amour, tu auras dgnc la force de quitter une aussi belle vie, uno vie à peine commencée?

— Nephtaly, ne la quittes-tu pas?... et n’est-ce pas un bienfait que de ne faire qu’efiîeurer une coupe au fond de laquelle sont les chagrins et les malheurs?

— Tu n’hésiteras pas à percer ce beau sein, ce trône de l’amour où je viens de reposer ma tête!...

— Non, que puis-je être hors de ta vue? Puis-je vivre sans toi? Toi seul, entre les hommes, m’as souri de ce sourire que j’aime.

— Eh bien, oui, fille céleste, nous nous endormirons voluptueusement, et les mains entrelacées, dans la nuit qui n’a point d’aurore.

— Oui, Nephtaly, quand tu le désireras... mais, je t’en supplie, fais-moi donc entendre encore cette douce voix, ces doux chants qui charmèrent mon âme! Épuisons, dévorons toutes les joies, réunissons notre vie tout entière en unseul moment, et... absorbons-le! Chantedonc, achève de m’enivrer!...

Nephtaly, saisissant son luth, que Marie lui présenta sur un signe de Clotilde, chanta les stances suivantes :

Que la* fleur des champs soit séchée Par le noir souffle des hivers,

Ou que, de sa tige arrachée.

Quand les prés encore verts Sont ornés de sa tête élégante,

Elle soitd’un cruel zéphyr La victime odorante...

Son sort n’esl-il pas de mourir ?

Qu’importe la faible durée De nôs trop misérables jours,

Si du bonheur la main dorée N’en fleurit pas le cours?

Périr le front plein de jeunesse,

Parés des roses du plaisir.

Ou flétris de vieillesse...

Ne faut-il pas toujours mourir?

Que le voyageur accomplisse Sa longue route en peu d’instants,

Et que sa course en réunisse Les nombreux accidents;

On que, marchant avec prudence,

De sa peine il fasse un plaisir,

Pour toute récompense...

Ne faut-il pas toujours mourir ?

Hélas I mourons, ma douce amief Sans répandre des pleurs.

N’avons-nous pas de cette vie Senti toutes les fleurs?

Lorsque, dans un charmant bocage,

Les mains n’ont plus rien à cueillir,

Qu’il n'offre plus d’ombrage...

Alors... n’en faut-il pas sortir?

Jamais l’Israélite ne mit tant d’expression dans son chant. Clotilde, le cou tendu, s’abandonnait tout entière à la volupté : attendrie, elle regardait frémir les cordes du luth en pleurant.

— Voilà la vie, dit-elle en faisant résonner la corde.

Le son retentit fortement d’abord, s’amortit, parut renaître, puis s’éteignit doucement.

Cette exacte image émut jusqu’à Castriot.

— Tu pleures, s’écria Nephtaly, tu regrettes ton existence ! Ah ! Clotilde, tu pourrais t’éviter ces larmes, et nous serions heureux I

— Comment, mon ami?

— Écoute!... fuyons! suis-moi dans l’Asie; nous irons dans le fond d’un désert...

— Oui.

— Une simple demeure sera notre asile, elle sera belle comme toi : mes richesses suffiront à nos besoins; là, heureux, sans entraves, nous vivrons toute une vie de bonheur, en présence de la seule nature; et tu seras jusqu’à ta mort, comblée des plaisirs que tu ressens aujourd’hui,

— Mais, Nephtaly, mon père!.., 11 mourra de douleur.

— Clotilde!... s’écria le Juif, tu auras des enfants!... et tu t’entendras appeler: « Ma mèrel... »

— Ah! ne me regarde pas! tu m’y ferais consentir!...

— Viens, viens!

— Nephtaly, je vais le vouloir si tu le veux encore! Mais, dit-elle en saisissant le luth et chantant avec la voix de la mélancolie :

Que la fleur des champs soit séchée Par ie noir soufllo des hivers,

Ou que, de sa tige arrachée,

(Juand les prés encor verts Sont ornés de sa tôle élégante,

Elle soit d’un cruel zéphyr La victime odorante... v Son sort n’est-il pas de mourir ?

— Eh bien, Clotilde, mourons!... oui, mourons! car nous avons épuisé vingt siècles d’existence... Et il regarda sa charmante maîtresse en caressant son sein d’albâtre.

Castriot, assis sur une chaise, contemplait Clotilde et le Juif avec des yeux farouches; l’idée, terrible pour lui, do voir périr sa bienfaitrice lui fendait le cœur, et il était occupé des moyens de l’empêcher de mourir

— Nephtaly, dit Clotilde avec une ingénuité charmante, après un moment de silence, Nephtaly, mon cœur, donnemoi beaucoup de baisers pour que je te les rende?...

— Ah ! Clotilde!... reprit le Juif en la comblant de caresses enflammées et en cueillant l’ambroisie de ses lèvres corallines, mon ange, il est d’autres plaisirs!... plus vifs, suprêmes, la véritable fleur de la vie, et, puisque nous devons succomber, mourir, laisse-moi... ton bien-aimé, savourer ce fruit délicieux.

— J’ignore, interrompit ClolHde, co que tu veux... je suis prête à te l’accorder puisque tu le demandes!... et, quoique je ne puisse croire que ce que tu' veux soit un mal, un je ne sais quoi me dit que j’y perdrais mon plus grand charme...

— Ah! C!otilderClotilde, tu es une habitante des deux!.,, ton langage inspire la vertu; va, retournes-y brillante, pure, vierge, et puisses-tu savoir quel sacrifice je te fais!,.

— Mon ami, dit la princesse, demain j’épouse le prince Gaston. •

— Eh quoi!... décria l’Israélite.

— Je le dois, Nephtalv, j’ai promis ; mais, écoute à ton tour, et suis les ordres de ta maîtresse. Trouve-toi dans la chapelle au matin! Gastriot t’introduira; eache-toi contre un des piliers, et là, tu verras si je t’aime!... lorsque je tirerai mon poignard, saisis-toi du tien, et que nos derniers soupirs s’entremêlent.

— J’y serai, Glotilde... répondit le Juif.

En ce moment, Gastriot, s’approchant de ce couple charmant entrelacé comme deux dauphins qui jouent dit à Clotildo.

— Il n’y a donc que le prince Gaston qui s’oppose à votre bonheur?...

— Oui, répondit le beau Juif. 1 > ■

— Eh bien, vous serez heureux !...

Et sans plus tarder, le féroce Albanais courut à la chambre hospitalière du comte de Provence; il ouvre doucement la porto, il tressaille de joie en voyant la lampe expirante ne jeter qu’une faible lueur; il s’avance à pas lents vers le lit, et, sourd à sa conscience, à tout, 'il détourne la tête, tire son sabre, et frappe à coups redoublés en s’écriant :

« Il le faut!... il le faut!... « et dans sa fureur il laissa son sabre sur le lit du prince.

I! rentre précipitamment dans la chambre de Clotilde avec un visage serein.

— Vous serez heureux 1... répéta-t-il; ainsi vous pouvez vous séparer sans crainte, vous ne mourrez pas?...

— Gomment cela, Gastriot?,.. s’écria la jeune fille.

L’is U Ali LITE

— Vous serez heureux!... et rien ne s’opposera plus à votre union, si le roi y consent toutefois!...

A ces mots, un frisson glacial parcourut tout le corps de la princesse; elle resta muette, pâle> immobile, froide, et Nephtalv regarda Caslriot, avec un profond étonnement.

— Séparez-vous ! reprit l’Albanais brusquement.

— Qu'a-t-il fait?... s’écria Clotilde revenant à elle aux baisers que Nephtaly lui prodiguait.

— Clotilde, à demain donc !... dit le Juif.

Alors, tous deux s’acheminent vers la galerie; mais Clotilde est toujours stupéfaite, et son sein palpitant ; elle est accompagnée de Caslriot qui les suit. La voûte de marbre retentit de leurs adieux; et quand Nephtaly, après avoir savouré le dernier, le plus long des baisers, s’élança dans l’escalier, l’on entendit le léger bruit des fantômes résonner au fond de la galerie; et, de la chambre de Gaston, une grande ombre projetée par la lueur de la lampe mourante se mouvoir d’une manière indistincte.

— C’est son esprit! dit Castriot tremblant; ou bien ne serait-il pas mort ?

A cette parole, l’idée du crime que l’Albanais avait commis se glissa dans le cœur de la princesse en le glaçant ; elle rentra dans sa chambre comme engourdie, et ce ne fut qu’après un long moment de silence que, regardant sa chambre vide, elle s’écria : « Il est parti?... »

— Oui, madame, dit Marie.

— Ah! Castriot, qu’avez-vous fait?... continua Clotilde.

— Ne m’avez-vous pas dit que le prince Gaston était le seul obstacle à votre bonheur?...

— Maison vous fera mourir, Castriot!... observa la princesse.

— Oui, répondit l’Albanais, mais vous serez heureuse!...

Le jour commençait à poindre dans les cieux, les lampes

pâlissaient : Clotilde, accablée sous le poids des voluptés, pouvant à peine soulever ses paupières, appuya sa tète en désordre sur le sein de sa nourrice, et un instant de sommeil vint la saisir... Castriot, respectant son repos, s’en

L?ISR AÉLITE

fut veiller à sa porte, et sa nourrice contempla en pleurant ce sommeil précurseur de l’éternel sommeil... qui devait envahir sa fille.

AFFREUSE RÉSOLUTION SUIVIE D.’éFFET

Cependant tout était en mouvement dans Casio -Grandes. Dès l’aurore une foule considérable ne cessait d’y arriver, car la nouvelle du mariage du souverain de la Provence avec l’héritière du royaume de Chypre, la célèbre Clotilde, s’était promptement répandue ; et de tous les côtés de la contrée l’on accourait pour être témoin des fêtes qui devaient célébrer cette union. L’on avait annoncé que les deux souverains tiendraient cour plénière, et que l’on recevrait tout le monde, jusqu’aux plus simples paysans. L'on doit, après cela, juger de l'empressement que l’on mettait à se rendre à la majestueuse demeure du roi de Chypre. ' ;

Aussi était-ce déjà un spectacle que l’aspect de la route d’Aix à Casin-Grandes. Une foule de dames plus ou moins parées, jalouses de voir cette beauté tant vantée, arrivaient sur des haquenées, en litière ou à pied ; les chevaliers, les barons, les seigneurs et leur suite, les paysans, les curieux, tout cela formait une longue procession dont le commencement semblait être Casin-Grandes et la fin à Aix.

On eût dit que la nature voulait favoriser celte solennité en la protégeant par un ciel d’azur sur lequel les yeux cherchaient en vain des nuages : — Heureux augure du bonheur des époux!... se disait-on.

Mais l’activité qui régnait sur la route ne pouvait pas se comparer à celle qui se déployait dans l’intérieur du château de Casin-Grandes. Maître Taillevant et le grand Hercule Bombans, sans cesse sur leur charhp de bataille, ne cessant d’aller et venir, paraissaient se multiplier.

La foule, ayant déjà envahi les cours, rendait le service très-difficile : néanmoins la décoration magique du château

l’israélite •

ne laissait rien à désirer, et le génie du célèbre Taillcvant y brillait de tout son éclat : ce n’étaient que festons, que guirlandes de fleurs, galantes devises, heureuses allégories, feuillages, arcs de triomphe, troupes de musiciens, symphonies, tables dressées à tous venants, comme aux noces de Gamache, enfin une profusion de toutes les ressources de l’art culinaire et du décorateur. Choisissez de toutes nos décorations modernes la plus belle et la plus somptueuse, et vous n’arriverez pas encore au luxe déployé par Taillevant.

Aux deux coins du portail d’entrée, deux sirènes versaient à tous les survenants, l’une du vin d’Orléans et l’autre de l’hydromel.

La première cour se distinguait par un appareil militaire qui consistait en une brillante cavalerie commandée par Kéfalein; il présidait à tout avec la précision d’un brigadier de gendarmerie, en mêlant toutefois aux formes militaire l’espèce de bonté résultant de cet heureux caractère qui devait lui ouvrir les portes du ciel.

La chapelle, ornée de ce que les pompes de la religion ont déplus brillant, était ouverte, et l’on admirait la multitude des cierges, les bannières, les simples festons que l’on avait suspendus entre les vieux piliers et les armes royales des Lusignan confondues avec les armes royales des descendants de saint Louis, qui était la tige des comtes de Provenco. On entrevoyait les deux fauteuils dorés, et les coussins et le dais sous lequel les deux jeunes époux devaient s’asseoir.

Je dis on entrevoyait, car l’impitoyable Castriot défendait à tout le monde d’entrer dans cette chapelle. En efl'et, dès le matin, le Juif Nephtaly s’était glissé dans la cour, l’Albanais l’avait caché dans l’enfoncement d’une vieille chapelle consacrée à saint Guy.

Mais rien n’était comparable au spectacle que présentait la seconde cour; l’aflluence des seigneurs, des chevaliers bannerets et des dames ne permettait pas que tous fussent admis dans les appartements royaux ; les dames d’Aix et des environs étaient assises tout autour de cette vaste cour,

l’israélite

et une multitude de seigneurs et les compagnons d’armes du comte de Provence se tenaient au milieu, en formant des groupes divers; les uns parlaient entre eux, les autres s’adressaient aux plus jolies d’entre les dames, et de beaux pages, de jeunes écuyers, allaient et venaient, portant et recevant des ordres.

Sur les marches du bel escalier de marbre, le grand écuyer Vérynel et Jean Stoub commandaient la garde du prince, qui garnissait le péristyle, l’escalier et la salle des gardes, conjointement avec les officiers, les pages et les écuyers du comte de Provence.

Le salon rouge, le cabinet du prince et sa chambre royale étaient inondés par l’élite des amis du comte; les plus belles dames parées avec tout le luxe du temps, les plus grands seigneurs, tels que le comte de Foix, le comte Enguerry, et même le beau Dunois, parrain de Gaston II, qui, pour le moment, se trouvait à Aix. formaient une assemblée imposante et telle qu’il ne s’en était jamais vu de si brillante à Nicosie. Aussi les trois ministres, les seigneurs cypriotes, avaient-ils, malgré leur grand usage, la ’ contenance d’un maire de province qui reçoit un ambassadeur et sa suite, et qui se confond en efforts pour se mettre à la hauteur du diplomate.

Le seul Jean II se trouvait au milieu de cette pompeuse cérémonie dans son élément naturel. Ce beau vieillard à cheveux blancs, vêtu simplement d’une dalmatique précieuse, portant à son côté l’épée du premier chef des croisés, et sur sa tête la couronne de Godefroy de Bouillon, avait une contenance majestueuse; il parlait avec bonté à chaque seigneur et l’entretenait do ses exploits, comme s’il eût été son compagnon d’armes; il s’adressait aux dames avec cette courtoisie calme et sans empressement qui convient aux vieillards.

Cependant l’impatience régnait sur tous les visages, et une espèce de murmure résonna dans les cours et dans les appartements, lorsque le beffroi de Casin-Grandes sonna dix heures du matin. Cette impatience avait un juste motif lorsqu’on apprendra que ni le chevalier noir, c’est-à-dire

Gaston II, comte de Provence, ni la belle Clotilde, n’avaient encore paru. * ✓

Le roi Jean II se fit guider par Monestan vers les comtes de Foîx et Dunois, et il leur dit avec enjouement :

— Nobles chevaliers, vous semblez de concert avec le comte de Provence, et peut-être pourriez-vous nous expliquer la cause de son retard le jour de ses noces.

— Sire, lui répliqua Dunois., nous l’avons accompagné ce matin, car il est sorti du château et nous a recommandés, si nous l’aimions, de ne point nous inquiéter de sa personne ; c’est aujourd’hui qu’expire le vœu qui le force à ne point découvrir son visage, et je présume qu’il est allé remplir des devoirs sacrés à quelque autel du voisinage... Il nous expliqua même qu’il arriverait avec son écuyer à la chapelle de votre château lorsque la messe commencerait et que les sons de la cloche suffiraient pour l’avertir.

Alors le monarque siffla son huissier, qui ne parut point.- Monestan eut toutes les peines du monde à trouver le docteur tapi dans un angle de la salle des gardes, et s’étant arrangé de manière à ce que personne ne le froissât et ne troublât le repos de sa petite machine.

Jean II ordonna au docteur d’aller trouver Clotilde, et de la prévenir qu’elle était attendue au salon rouge.

Clotilde venait de s’éveiller, et la fidèle nourrice, aidée par Josette, déployait aux yeux de la princesse les magnifiques présents que le sénéchal du comte de Provence avait apportés dès l’aurore.

La jeune fiancée contemplait d’un air triste et distrait les vêtements somptueux qu’un marié donne ordinairement à sa prétendue, et qui, dans le temps où vivait Clotilde, étaient de nature à durer toute la vie. La robe de mariage, d’une étoffe précieuse, figurait sur le devant les armes des deux époux, selou l’usage et la mode de cette époque ; le voile précieux annonçait par sa richesse une production orientale; un collier de perles, des anneaux, des pierres précieuses, complétaient une parure digne d’une reine.

Clotilde se laissait habiller sans dire un seul mot, elle

l’israélite

ne donnait aucune attention à la manière dont ses cheveux étaient disposés et dont ses vêtements s’arrangeaient sous les doigts légers de Josette et de sa nourrice. Elle ne regardait qu’une chose, et elle la regardait avec une expression remarquable : on y lisait l’amour, les regrets et le souvenir de la volupté, qui renferme un sentiment tout à la fois pénible et gracieux : cette chose unique était la table du festin de la nuit et le siège occupé par Nephtaly, la lyre, les débris des mets, les roses effeuillées, sa couronne de fleurs, et l’ensemble de toutes ces ruines d'amour.

A l’approche de la mort, les pensées deviennent solennelles, et la jeune fille ne pouvait s’empêcher de réfléchir profondément ; son âme, en proie aux souvenirs du moment enchanteur qu’elle avait passé avec Nephtaly, n’hésitait pas à consommer le sacrifice qu’elle avait promis; mais elle se perdait dans un labyrinthe de pensées confuses qu’elle ne pouvait pas renvoyer de son cœur

Lorsque Trousse parvint à elle, il fut étonné de la pâleur de la princesse, qu’il trouva assise sur le siège qu’avait occupé l’Israélite; elle tenait un poignard entre ses mains et le regardait fixement : une larme roulait sur ses joues; Marie et Josette, interdites, debout et stupéfaites, contemplaient leur maîtresse adorée dans le plus grand silence.

— C’est moi, madame I s’écria le docteur, je viens, par ordre de monseigneur, vous prier de vous rendre au salon où vousfêtes attendue; dix heures sont sonnées; la chapelle est prête ; monseigneur l’évêque est en habits pontificaux... Mais j’ai bien peur que la cérémonie n’ait pas lieu : votre pâleur annonce une forte indisposition... vous pensez beaucoup tropl... Et je prévois que vous aurez besoin de mon secours, car vos nerfs...

Le docteur S’arrêta, Clotilde avait tourné la tête vers lui, et comme elleprésenta la pointe du poignard au nez du médecin, on conçoit que ce mouvement était plus que suffisant pour glacer la langue de Trousse.

— Je vous suis, maître Trousse, dit la princesse.

Le docteur, interdit, s’en alla lentement et rassembla

toutes les forces de son entendement pour s’expliquer à lui-même l’état do la princesse; mais, voyant quo cette méditation tendait trop fortement son intelligence, il s’écria : — Qu’est-ce que cela me fait?... Et il rentra dans la salle des gardes.

Glotilde embrassa Marie et Josette pour la dernière fois ; elle toucha tout ce qui avait appartenu au Juif, baisa son luth, parcourut de la main les étoffes précieuses qui paraient sa chambre; elle s'en fut regarder une dernière fois la rocaille de la Coquette, éprouvant sur la fenêtre un dernier bouquet, elle en orna son sein... puis, jetant un dernier coup d’œil sur cet ensemble qui faisait tant palpiter son cœur, elle dit adieu à la vie, cacha son poignard dans son sein et s’achemina vers le salon, en tâchant de déguiser par un air riant la douleur profonde qu’elle enfermait dans son âme.

Aussitôt qu’elle parut dans les appartements royaux, il y eut un instant de silence, et chacun contempla la beauté de cette charmante princesse. Elle fut se mettro à côté de son vieux père, et sourit à tous ceux qui la regardaient, avec cette affabilité, cette grâce qui doublaient ses charmes ; néanmoins l’expression de la souffrance triomphait sur son visage, et elle fut remarquée par tout le monde.

Après s’être montrée dans tous les appartements, elle demanda à son père la permission de se rendre à son oratoire de la chapelle, pour se recueillir, ajoutant qu’au bout d’une demi-heure, et lorsque le beffroi sonnerait onze heures, on pouvait commencer la cérémonie; Jean II y consentit et serra la main de sa fille de manière à lui faire comprendre qu’il compatissait à sa peine.

Clotilde, suivie de Marie, de Josette, de Jean Stoub et de l’évêque en habits pontificaux, traversa la cour de Hugues au milieu de la foule qui se pressa sur son passage; elle entra dans le temple avec Marie et l’évêque; ce dernier se rendit à son oratoire, et Castriot conduisit Clotilde et la nourrice vers la chapelle de saint Guy, où depuis longtemps le Juif attendait sa maîtresse avec une anxiété sans égale. L’Albanais confia la gardo de la chapelle à Jean

Stoub, et resta avec la nourrice contre un des piliers de l’autel de saint Guy.

Clotilde, se précipitant dans les bras de son cher Israélite, y donna un libre cours aux larmes qu’elle retenait, et la voûte sacrée retentit de leurs baisers avant-coureurs de la mort ; ils se tinrent longtemps embrassés et sans pouvoir dire une seule parole.

Le Juif le premier s’écria : — Àh! Clotilde! tes larmes me disent assez que tu fr'auras pas la force de mourir... Est-ce à toi, jeune et belle, de porter le joug que nous impose ma naissance impure?... Non, non, moi seul dois périr...

Pour toute réponse, Clotilde tira de, son sein le poignard qu’elle y avait placé et le montra au Juif étonné.

Des larmes de joie s’échappèrent des yeux de Nephtaly, et il cueillit un doux baiser que ne lui rendit pas Clotilde.

— O ma bienfaitrice ! s’écria Castriot en s’approchant, que craignez-vous et pourquoi cette arme cruelle? N’ai-je pas levé tous les obstacles? Attendez, et dans peu le bruit de la mort du comte de Provence va vous dégager de vos serments.

— Castriot, dit la princesse, le comte de Provence n’est pas mort, et Dunois l’a conduit ce matin au prieuré de Sainte-Marie.

L’Albanais resta stupéfait.

L’Israélite ne cessait de contempler sa pâle maîtresse, dont les yeux se confondaient avec les siens par des regards pleins de langueur.

— Nephtaly, dit-elle, viens que je te conduise au sombre pilier où je veux que tu sois.

Elle saisit la main du beau Juif et l’entraîna vers une énorme colonne qui se trouvait auprès de la sacristie : en cet endroit, les voûtes étaient obscures, les vitraux extrêmement bruns, et Nephtaly, enveloppé d’un grand manteau. pouvait s’y cacher facilement.

Ils s’acheminent lentement en se tenant par la main et s’enivrant par les derniers regards qu’ils crurent jeter dans cette vie... Nephtaly est auprès du pilier... Clotilde

l’israblite

le place : et là, rassemblant toutes les forces de leurs âmes, ils se donnent le dernier baiser de l’amour : ils dévorent leurs lèvres de grenades, ils semblent s’emparer de leur souille, et un frisson glacial les parcourt en pensant que c’est leurs dernières caresses... Clotilde, atterrée par la volupté, s’arrache des bras de son bien-aiiné, elle regagne à pas lents le coussin et le fauteuil qui lui sont destinés, mais elle retourne maintes et maintes fois la tète pour regarder l’Israélite... elle est agenouillée devant l’autel, quand elle voitNephtaly tirer son poignard'; le fer brille... elle ferme l’œil.... Un bruit cruel vient frapper confusément son oreille... ce bruit annonce une chute... elle croit entendre une douce voix crier faiblement : — Clotilde!.... Ses sens s’émoussent... un froid perçant arrête son sang; un nuage épaissit sa vue, le nuage flotte, hésite, se fixe bientôt sur ses yeux mourants et elle tombe évanouie. . . .

Castriot et Marie, sans s’inquiéter du bruit qui vient de retentir dans le temple et qui ressemblait assez au bruit d’une porte qui se ferme, s’empressent de faire revenir la princesse. Lorsqu’elle commence à respirer, onze heures retentissent ; Castriot et Mario ne voient que Clotilde ; mais dans ce moment l’évèque, suivi de l’abbé Simon et de ses acolytes, s’avance à l'autel ; les portes de la chapelle s’ouvrent ; Jean li, guidé par Monestan, arrive avec la foule des seigneurs ; les cloches sonnent avec force, èt l’on aperçoit pâr les portes du temple une multitude curieuse qui suit le cortège, envahit les cours et se prosterne en attendant le chant des prêtres qui annonce le commencement de la cérémonie. Le comte de Foix fut longtemps inquiet en ne voyant pas Gaston II.

Mais enfin le comte de Provence ne tarda pas à paraître, suivi d’un seul écuyer. Il portait encore son armure noire, son casque noir et sa visière baissée; il prit sa place à côté de Clotilde, qui, pâle, stupéfaite, n’apercevant rien qu’à travers un nuage, ne regarda même pas son fiancé.

Un songe n’est pas plus fugitif et plus rapide que tous ces mouvements ne l’étaient pour la pauvre Clotilde : elle rêve... elle écoute le chant monotone de la liturgie sans la

l’israélite

comprendre ; elle voit fumer l’encens sans le voir, elle entend le léger bruit de l’assemblée sans y être, et elle regarde son père avec les yeux de la stupeur, enfin, elle rêve !...

Tous les personnages sont réunis, et chacun, les yeux fixés sur ce couple charmant, attend le moment de leur union avec^une impatience bien naturelle.

Après un iaps de temps dont la princesse n’eut aucune idée, l’évêque s’avance, prend la main glacée de Clotîlde, la joint à celle du prince... Alors la jeune fdle, revenant à la vie et tirée de son sommeil par ce mouvement, dirige le poignard dans son sein

Page 1