‹ L'Israélite H. de BalzacChapitre 7 sur 28 · CAPRICE DE JEUNE PILLE — CATASTROPHE · texte numérisé non relu

CAPRICE DE JEUNE PILLE — CATASTROPHE

Au petit jour, Clotilde se lève... incertaine, elle n’ose approcher de la fenêtre... Sa conscience lui reproche chacune de ses pensées, l’état de son cœur, et de n’être plus auprès de son père; à peine paraissait-elle un instant le soir! Il est vrai qu’elle chantait au bon vieillard des chansons et des ballades où l’amour jouait un grand rôle, et Jean II trouvait dans la voix de sa fille un charme extraordinaire... Était-ce assez l..1?' Abandonner son père pour contempler l’endroit où se pose un juif!... Mais le monarque ne s’apercevait pas de l’absence de sa fille !... Des conseils se tenaient fréquemment, et Clotilde iguorait que son

mariage en fût l’objet l... Ainsi parlait la voix de la conscience... et Clotilde n’en hésistait que davantage; elle attend que cette voix secrète se taise pour ouvrir un peu le rideau... — Tu vas faire un pas, criait-elle toujours, ce pas le mène vers le don d’amoureuse liesse , de même que le premier pas de la vie mène vers la mort... En prenant les fleurs tu proclames que ton cœur n’est plus vierge!... Attends au moins qu’il soit parti 1...

« Maugré cettuy sage aduertissement, la pucelle feit ung male pas. Elle se délibéra de tirer le ridelet moult doulcettement, et, par le pertuiz, vist le soûlas de son cueur : elle gorgia ses ceilz de ce juif, cui l’affoloyt, en l’esgardant ores-cy ores-là... tant, qu’on l’auroytcuidé incongneu à la bachelette... Ce repas d’amour parachevé; son queur se molifla, à donc sa conscience qui douloyt se tinst mute et quove (coie), ung aultre appetist occit ses clamours...» Les bons Camaldules ne disent pas quel est cet appétit.

Au moment où le juif s’élançait sur la crevasse protectrice, après avoir salué la fenêtre d’un gestq plein de mélancolie, le bruit de la croisée, bien qu’ouverte avec précaution, retentit légèrement et le fit retourner sur-le-champ ; l'attention le rendit immobile... La princesse se rejeta dans sa chambre, et n’osa pas revenir de peur d’être aperçue...

Attirée cependant par une force invincible, elle s’approche à petits pas et s’arrange de manière à ce qu’un seul de ses yeux lance un regard furtif... Nephtaly se trouvait toujours sur la crevasse périlleuse ; et, sans voir que la mer atteignait son pied, tout entier à l’espoir, il attendait, avant de partir,- s’il se réaliserait... Deux heures se passent... il est encore là... L’imprudent oublie l’heure du départ !... Que n’ oublierait-on pas pour jouir de l’aspect de sa bienfailricei... •

Les fleurs sont sur l’appui gothique de la fenêtre ogive ; Clotilde les dévore de T œil et brûle de les tenir, par cela même qu’elle ne le peut pas. Elle tâche d’en aspirer l’odeur délicieuse!... de temps en temps une secrète œillade lui découvre la constance de Nephtaly;.. Tout à coup elle

L’iSP. A.É LITE

songe que Josette va venir et verra les fleurs qu’elle a décidé de ne plus flétrir.

O génie féminin! nous devons te rendre les armes! Lecteur, cet aveu devient précieux, car il échappe- à des moines... Clolilde s’habille elle- même à la hâte; elle ordonne à Josette de la suivre; et les deux jeunes filles se rendent sur la petite plate-forme qui régnait au bas du château du côté de la mer. Clolilde veut y respirer l’air frais du matin et cueillir des fleurs; Clotilde aime les fleurs; elle en désire chez elle, et ne conçoit pas qu’elle s’en soit passée jusqu’ici. Ne lui faut-il pas garnir deux magnifiques vases de cristal qui sont sur son prie-Dieu ? Josette trouve ce goût bien subit; néanmoins elle aide la princesse, et Clotilde remonte avec un charmant bouquet, en éloignant toutefois la suivante, sous un prétexte quelconque. Elle rentre, et, pleine de dépit, jette dans la mer les fleurs qu’elle vient de cueillir; l’onde les emporte en les balançant. Nephtaly, du haut de sa falaise, a vu la blanche main de Clotilde lancer les fleurs : il se plonge dans la mer pour saisir ce trésor ! La princesse court à l’autre fenêtre, s’empare avidement des fleurs de l’israélite, et les sent avec une sorte de délire.

A la voir, on dirait qu’il existe pour elle une odeur de plus dans la nature!...

— Il n’y est plus, s’écria-t-elle en jetant un regard furtif sur la crevasse.

A peine a t-elle prononcé ces mots que Nephtaly, mouillé par l’onde amère, reparaît le bouquet à la main ; il en secoue l’eau salée, le met au soleil levant ; il se tourne vers la fenêtre qu’il aperçoit à peine, la salue par son refrain; et son attitude, toujours respectueuse, semble dire : J'ai plus que je n’espérais ! Tous ses gestes exprimèrent la joie '"d’un cœur en délire : cette joie n’offensa point Clotilde, parce qu’elle était joyeuse sans savoir pourquoi...

La douceur de ces petits riens, qui sont de grands événements d’amour, répandit un tel charme, que la princesse ne songea point combien le hasard l’avait compromise. Peut-être, lui dit sa conscience, que le juif n’a pas vu que

' t’iSRAÉLITE

Ses fleurs étaient acceptées!,., l’honneur est eneôre sauf!...

Clotilde regardait toujours cette crevasse, maintenant défleurie; et le reste de l’innocente volupté qui saisissait son âme l’empêcha d’entendre que Josette avait exécuté ses ordres; enfin elle revint à elle, et Josette revêtit sa maîtresse de la même parure qu’elle portait le jour de la rencontre de l’Israélite, en observant toutefois qü’il manquait un gland à la tunique. ' •*

Clotilde rougit... Pourquoi rougir?... Qui aime lediel...

— Madame, continua Josette , il y a huit jours que vous ) n’èles sortie... — C’est vrai... Mettez ded’eau dans les vases de cristal... — Madame sortira -t-elle?

Cotte question fit penser qu’elle n’avait pas encore parcouru les périlleuses falaises que le juif affrontait chaque jour pour arriver à cette rocaille où le diable seul parviendrait, si des hommes passionnés ne valaient pas mieux que le diable. Elle résolut donc d’aller visiter les chemins que prenait l’Israélite, et répondit : — Oui, je sortirai...

Josette fit une jolie petite moue que je traduirais volontiers ainsi :

— Peste soit du service des princes! on a un rendezvous et l’on ne peut y courir. Les rendez-vous sont la vie d’une Provençale; faut-il m’en priver?...

Vivre sans amour, c’est mourir d’avance.

Alors la soubrette se hasarda à demander :

— Madame aurait-elle la bonté do me permettre d’aller voir un de mes oncles à Montyrat?

— C’est bien loin pour vous. Vous êtes d’une hardiesse! .'. . Quelqu'un vous accompagne-t-ii?

— Oui, madame, répliqua l’amoureuse Josette.

— Si le comte Enguerry vous rencontrait?

— Que voulez-vous qu’il me prenne?... La princesse ne dit mot. Mais, se souvenant de l’embarras et de la rougeur de Josette au seul nom des soldat^ d’Enguerry, le jour de la rencontre de Nephtaly : — Josette, répliqua-t-elle en se saisissant de sa main, vous avez des secrets et vous me les cachez !...

— Madame, s’écria la fille de l’intendant, par grâce, rie

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les demandez pas! demain je vous ouvrirai mon coeur. Permettez que j’aille à Montyrat ; mon père me remplacera pendant votre promenade.

— Mon enfant, répondit Clotilde émue des pleurs de Josette, va partout où tu voudras... Votre cœur ne m’appartient pas, et la pensée est la seule chose qui soit hors du domaine des rois.

— Ah! madame, dit Josette en se tordant les mains, mon cœur est bien à vous ; Dieu du ciel 1 en doutez-vous ?... je vous aime comme lui !

Heureusement pour la Provençale, Clotilde se trompa sur le sens de ce dernier mot , et Josette ne jugea pas à propos de la tirer de son erreur en l’instruisant de ses amours avec le Barbu.

Aussitôt son service fini, la jeune suivante mit son jupon rouge, son joli corset, et courut à Montyrat avec toute l’ardeur des filles de ce pays des amours...

Les ministres, occupés à tenir conseil, ne purent accompagner Clotilde. Alors le docteur Trousse, Castriot et l’intendant, reçurent l’ordre de suivre la princesse de Chypre.

Hercule Bombans, jugeant qu’il était en grande faveur, ne voulut rien négliger pour s’y maintenir. Clotilde aimant la toilette, il se revêtit d’un pourpoint à gros boutons, tout neuf depuis deux ans ; il mit ses belles braguettes, découpées et garnies de ferrets d’argent; il sortit de son coffre des baspers et de riches souliers à la polonaise, qui depuis furent appelés à la poulaigne, et une fraise brodée par sa fille. Il s’alla promener fastueusement dans les cours, en jouant avec sa médaille et son bâton de majordome aux armes de Chypre, ayant soin de se faire voir aux gens afin de leur imprimer du respect; il fut même, à ce sujet, un peu plus hargneux que de coutume: il regarda le temps avec anxiété, et ne se rassura qu’à l’aspect de l’azur du ciel. ;

La princesse ne larda pas à passer, suivie de Castriot et du docteur Trousse. Elle avait à la main deux fleurs les plus rares, apportées par le beau juif; et de temps en temps elle les sentait avec un visible plaisir.

l’israélite

— M. l'intendant est d’une somptuosité!... s’écria Cio tilde en apercevant Bombans. — Ah ! madame, je dois encore le prix de cet habillement, répondit l’avare effrayé. — ïl faut acquitter vos dettes... — Cela lui attaque les nerfs!... observa Trousse.

— Hélas 1 quand ou est pauvre... L’intendant se tut

parce qu’il prévit un orage, d’après les regards de l’Albanais. „

Clotilde prit à travers le parc et se mit à gravir le pic de la Coquette; son pas léger, animé par le désir, était trop rapide et fatiguait horriblement le pauvre Trousse, dont le ventre pouvait passer pour un second lui-méme ; pour ne pas déplaire, il souffrit en silence.

La princesse, parvenue au sommet, put juger des difficultés inouïes que le juif avait à surmonter pour arriver seulement à la crevasse qui altérait la pureté de l’angle droit formé par le coin de la Coquette; la pente rapide de la falaise ne laissait pour tout chemin que de rares inégalités et des sables mouvants, dont les éboulernents annonçaient les pas de Nephtaly. Après un demi-quart de lieue de cette côte, on apercevait un chemin moins dangereux, car le bord de la mer offrait des déchirements de terre, des anfractuosités et des grottes curieuses parmi lesquelles on distinguait le Rocher du Géant , dont le sommet avait l’air d’une immense léte d’homme courbée vers la mer; ce caprice de la nature effrayait la vue par sa bizarrerie ; jusque-là l’on ne découvrait aucune trace humaine. Quelques plantes maritimes, des mousses, des algues et des coquillages diminuaient, par un simulacre de végétation, le jaune foncé des rochers et l’horreur de ces lieux sauvages.

La princesse remarqua les vestiges des pieds et des mains de Nephtaly. L’idée d’essayer à courir le môme danger que le juif lui sourit; mais lorsqu’elle la manifesta, Trousse et l’intendant se récrièrent : — Madame, c’est risquer d’attaquer très-fortement vos nerfs par la peur de la mort, que vous allez affronter à chaque pas, et moi, comme médecin, je m’y oppose. Songez donc que moi, gros comme

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je suis, je ne pourrai jamais descendre. — Tu rouleras, dit Castriot, — Madame, observa Bombans, mon habit...

Un regard terrible de l’ Albanais glaça )e visage jaunâtre de l’avare. — Un désir de la princesse est un arrêt du destin pour nous. ^

Ayant dit, Castriot s’élança après Clotilde, qui, légère comme un faon, sauta d'inégalités en inégalités, en imprimant la marque de son joli pied sur les traces de celui de Nophtaly. La princesse ayant un peu froissé les deux fleurs qu’elle tenait à la main, les mit dans son sein, prévoyant qu’elle s’aiderait de ses mains pour suivre le chemin du juif. *

Trousse et l’intendant, effrayés, restèrent sur le haut de la falaise à se regarder l'un l’autre pour se donner du courage. . „

— On risque de tomber à la mer! s’écria le médecin.

— Si ce n’était que cela, répondit tristement Bombans, mais mon habit, mes souliers... J'avais bien dit qu'il m'arriverait malheur !

— Moi! je suis trop gras pour dégringoler.; la masse totale de mes nerfs m’emportera jusqu’au fond de la Méditerranée, mais vous!

La princesse et Castriot riaient de l’embarras des deux poltrons.

— Descendrez-vous? cria l’ Albanais, puisque cela plaît à madame ; descendez ou je remonte. — Oui, répondit le docteur, plus effrayé de la menace que du danger ; moi, je descends.

Et le pauvre Trousse, recommandant ses nerfs à l’Éternel, roula comme une boule sans s’inquiéter des déchirures de son pourpoint noir. Heureusement Castriot le retint, car il eût dégringolé jusqu’au fond de la mer.

Pour l’intendant, il s’aida de ses pieds et de ses mains, en ayant soin que ses habits nefussent pas souillés; mais il ne put empêcher que la moitié de sa collerette ne se déchirât et qu’une des pointes de ses souliers ne restât pour échantillon sur un caillou maudit. „

C’était un curieux spectacle de voir ces quatre personnes

errer au-dessus des flots ; Bombans et Trousse marchaient comme sur des charbons ardents,, la peur leur donnait des vertiges; mais le cœur de la princesse battait de joie. Elle voulut aller jusqu’à ce qu’elle ne vit plus de traces de la marché du juif. Pendant qu’ils s’avançaient vers le rocher du Géant, où les guidaient les pasde l’Israélite, un immense nuage noir envahissait les cieux : il semblait qu’une déesse malfaisante étendît un crêpe funèbre marqueté de ces petits nuages blancs que l’on nomme fleurs d’orage. Quand Clotilde et sa suite aperçurent le jour cesser derrière eux, les flots de la mer s’agiter par des mouvements intestins et bouillonner en enfantant de grosses vagues qui, semblables à des moutons bondissants, couraient les unes après les autres, ils se retournèrent et l’effroi les saisit. Castriot lui-même trembla pour sa maîtresse, parce "que tout courage devenait inutile; nul doute que les torrents de pluie allaient rendre la falaise impraticable et les entraîner dans la mer. Chacun se regarda avec cette muette horreur que cause la vue de la mort; ce silence fut rompu par ces trois phrases qui partirent en même temps ; — Sauvons au moins la princesse ! dit Castriot.

— Et moi? s’écria Trousse.

— Mon habit! dit l’intendant.

— Voilà donc, murmura Clotilde, les dangers qu’il affronte pour m’apporter ses fleurs !...

A ces mots, les éclairs se succèdent, un bruit horrible s’étend au loin et l’orage éclateavecune furie sans exempte; le ciel et la mer semblent ne faire qu’un, et se déchaînent en se menaçant l’un l’autre ; l’eau ruisselle par torrents et siffle en tombant. Castriert se dépouille de ses vêtements, s’accroche à des cailloux pointus et tâche de former un abri pour la tête de Clotilde... Mais le vent les emporte bientô et l’ Albanais jure.

La mer s’enfle par degrés et son onde paraît vouloir atteindre le haut des falaises : les lames menaçantes arrivent déjà jusqu’aux pieds des spectateurs imprudents, tandis que l’eau qui se précipite du haut de la côte forme des torrents partiels qui creusent le sable et l’entraînent. La petite

plate-forme où est Clotilde se trouve sur lo chemin de l’un de ces ruisseaux. Le caillou protecteur ne résiste pas longtemps, et la princesse, mouillée, tremblante de froid, tombe en mettant sa main sur l’endroit do son sein où sont les fleurs qu’elle veut préserver; elle resta passive Comme le rocher qui la reçut durement.

En la vovanl étendue et l’eau se diviser sur sa tète en * »

détachant ses noirs cheveux qu’elle emporte, l’Albanais se mit à pleurer et écumer de rage; il s’enfonça dans le sable jusqu’à mi -corps pour retenir la princesse mourante, et, tirant son sabre, il essaya de renvoyer l’eau qui les envahissait graduellement.

L’intendant, cramponné sur deux cailloux, ne disait mot tant sa douleur était grande en apercevant l’eau qui dégouttait de ses vêtements en absorber la couleur et la grêle couper les ferrets d’argent qui garnissaient les découpures de ses braguettes. Son œil, suivant cette couleur fugitive qui devenait la proie de la mer, ne se tourna pas une seule fois sur la pâle Clotilde, dont Castriot protégeait la tête au moyen de son casque.

Trousse, ne s’inquiétant ni de ses habits ni de sa personne, roulait son gros petit corps à travers les écueils et les ruisseaux sans s’occuper de la commotion de scs nerfs; animé par l’amour de la vie, il cherchait à atteindre le rocher du Géant, dont le flanc ruiné promettait un asile. *

Il n’est de tel qu’un égoïste en danger; ce qu’il trouve pour lui sert aux autres. Trousse, en arrivant à cette roche salutaire, s’écria :

— Moi , je suis à l’abri!... Ce mot fit tourner la tête à Castriot : il se dégage du sable, prend Clotilde dans ses bras, et, rapide comme l’éclair qui sillonne la nue dans ce moment, il franchit les obstacles et parvint heureusement à la roche, car le tonnerre tomba au même endroit où était Clotilde. Les brusques mouvements de l’Albanais dégagèrent du sein de la princesse une des fleurs du juif; au milieu de son épouvante elle en gémit, une larme roula

dans son œil quand elle vitcetto tendre fleur emportée par l’onde furieuse.

Restait l’intendant, qui, séparé de tout et presque envahi par la mer, s’écria douloureusement : — On m’abandonne!... T avais bien dit qu’il m'aviverait malheur!... Mon habit est perdu; vingt- cinq marcs jetés à l’eau! Je suis mort! Au moins mon enterrement et mon cercueil ne me coûteront rien.

Ayant dit, il chercha à gagner le rocher du Géant; Castriot lui tendit le fourreau de son sabre et il aida l’intendant, à grimper sur le récif ; mais dans celte opération salutaire, les deux souliers à la poulaine et la médaille d’or restèrent sur des cailloux, et Bombans les montra du doigt sans rien dire lorsque la mer les emporta.

— Moi , je n’ai rien perdu, répondit Trousse à ce mouvement de l’avare, seulement mes nerfs sont agacés; et les vôtres, madame?

La princesse, presque morte de froid, ne répliqua rien.

Cependant la mer en furie menaçait de son onde blanchissante lesendroitsqu’on aurait crus les plus inacessibles ; l’eau, tombant du haut du rocher du Géant, se réunissait dans la grotte, plus basse que sa plate-forme qui s’avançait dans la mer. A mesure que l’onde approche, Clotilde et sa suite, entrant par la petite ouverture de la caverne, se retirent vers le fond. Tout à coup un horrible éclat de tonnerre se fait entendre, il est suivi d’un craquement effroyable, et la masse informe, cette tête du rocher qui se penchait vers la mer, se détache et ferme l’entrée de la caverne... Un cri terrible s’élance dans les airs, et l’on aurait pu distinguer l’inévitable moi de Trousse. Il servit d’oraison funèbre; un affreux silence succéda... Cette porte fut la pierre tumulaire de ce sépulcre, ouvrage du hasard et de la nature... et pour que le ci-git n’v manquât même pas, au-dessus du rocher fendu par la foudre, un jeune et gracieux arbuste lutte contre la furie du vent, au milieu de trois troncs d’arbres déracinés

Dès le commencement de l’orage, Raoul s’est élancé

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vers le château ; mais comment trouvera- t-on les victimes? . . .

Le ciel sè nettoie, l’azur reparaît, les oiseaux chantent et la nature a repris sa suavité pittoresque, la mer est calme et les chèvres de Raoul se suspendent sur les rochers. . . . * . . * . . . ... . . . . .

N’oublions pas le sire Enguerry le Mécréant. Après huit jours de réflexions, il résolut de partir pour le château de Casin-Grandes ; Nicol et le Barbu reçurent le commandement delà forteresse et l’ordrede veiller sur Michel l’Ange, et surtout de ne pas laisser approcher dé la chambre d’Enguërrv. Le Barbu tint l’étrier et le Mécréant prit la route de l’asile du roi de Chypre en pensant :

1 o Que si le roi de Chypre lui donnait sa fille, il hériterait du royaume, qu’alors ses desseins s’accompliraient, et qu’il livrerait Michel l’Ange;

f. 2° Qu’au cas contraire, il serait toujours le maître du cauteleux Vénitien en gardant chez lui le prince et la princesse et ne les délivrant qu’à bonnes enseignes, c’est-à-dire en recevant le million promis : qu’alors les difficultés qu’il avait trouvées dans les cédules de l’Italien disparaissaient et qu’il serait le maître du sénat vénitien.

‘ 3o Que puisque Gaston II ne s’était pas montré en Provence, depuis huit jours que le Vénitien avait annoncé son arrivée, il pouvait assiéger Casin-Grandes en toute sûreté s’il éprouvait un refus.

Alors il donna un grand coup d’éperon à son cheval et galopa vers Casin-Grandes, en ôtant toutefois de son casque la branche de cyprès qui l’eût fait reconnaître. Au bout d’une lieue, l’orage fatal à la pauvre Clotilde arrêta la marche du Mécréant, et il se réfugia dans une hôtellerie située à l’endroit où la route d’Aix rejoignait celle de Casin-Grandes.

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