LES FLEURS — LE CONSEIL — LE CHEVRIER
Depuis une heure le soleil dorait les tours de Casin-Grandes, et l’aurore trouva l’intendant montant éveiller sa fille, pour qu’elle pût assister au lever de la princesse.
— Bien, mon enfant ! lui dit l’avare en la voyant levée, il ne faut jamais être en retard auprès des princes : ne manque pas d’arriver au coup de sifflet de la princesse : elle récompensera ton zèle.
— Ah ! elle l’a déjà fait, répliqua l’imprudente Josette en montrant une riche bourse. — Donne, donne, mon enfant I s’écria Bombans en ouvrant de grands yeux et prenant un ton paternel, tu n’as pas besoin de cetargent I... je le ferai valoir; et quant à la bourse ! je la vendrai : elle est trop riche pour nous. — O mon père ! laissez-la moi ! c’est un souvenir !... — Elle vaut vingt angelots 1 Et l’intendant la remit avec peine à sa fille... Je t'avais bien dit que la princesse était généreuse. — Et bonne, douce, point difficile à servir... — Mais, Josette, dis-moi, comment es-tu avec elle?... — Comme me voilà, mon père. — Ce n’est pas cela. A-t-elle de l’amitié pour toi ? te rudoie-t-elle ? estelle franche, confiante ? — Mon père, nous sommes comme deux amies !... — Bien, bien !... deviens sa favorite... elle nous soutiendra contre l’envie. — Vous parlez toujours de malheur! que craignez-vous ?; n’êtes-vous pas honnête homme? — Oui, répliqua l’intendant embarrassé ; mais tâche d’en convaincre la princesse ; les grands croient aussi difficilement le bien qu’ils croient facilement le mal !...
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Surtout, ma fille, ne va pas me ruiner en habits somptueux ; depuis quinze jours, tu as mis deux robes différentes; nous ne sommes pas riches: je me suis ruiné au service du prince!... Allons, va dans l’antichambre de ta maîtresse.
La jolie Provençale sortit, et son père fouilla toute la chambre, pour voir si Josette ne lui avait pas caché quelque ducaton, ayant également peur d’en trouver et de n’en trouver pas! La recherche fut inutile; aussi s’en alla-t-il gronder les gens et les faire hâter...
Josette, en entrant chez la princesse, éveilla le farouche Castriot qui, couché en travers du seuil, dormait à la porte de la chambre de Glotilde. L’Albanais calculait sa reconnaissance: — En effet, se disait-il, que dois-je faire? Empêcher la race de Lusignan de finir; or, on peut tuer le prince!... c’est un très-grand malheur, sans doute; mais le malheur serait irréparable si la princesse mourait, puisque tout périt avec elle... Clotilde était donc l’objet de tous ses soins grossiers, mais empreints de la plus vive reconnaissance... Il avait soin d’ouvrir la porte des appartements du prince; et alors il pouvait veiller en même temps sur le père et la fille, car la salle des gardes n’était séparée de l'antichambre de Clotilde que par le péristyle d’un escalier tout en marbre.
— Allons, Castriot, levez-vous ! s’écria Josette, il est temps que je vous remplace.
— C’est vous, belle enfant, dit l’ Albanais en faisant une affreuse grimace, qu’il prehait pour un sourire. Et il s’en alla en remettant son sabre dans le fourreau.
Les pas de l’Albanais fidèle éveillèrent Clotilde... Sa première pensée fut pour le beau juif; au moins c’est ce qu’on peut présumer d’après sa promptitude à sauter hors de son lit pour courir à sa fenêtre... Sa jolie petite main blanche entr’ouvrit bien légèrement les rideaux, et son tendre cœur agita le simple vêtement qui couvrait à peine deux trésors d’amour, quand elle aperçut les beaux yeux noirs du juif dirigés vers la croisée avec une telle ténacité, qu’on aurait cru qu’il admirait Clotilde !... Mais Nephtaly, voyant le soleil s'avancer dans les cieux, fit les mouve-
nients d’un- homme qni songe à la retraite avec chagrin.
La princesse fut curieuse de voir comment il sortirait du péril inouï dans lequel il s’était engagé pour savourer la vue de l’appartement habité par sa bienfaitrice.
En cet endroit, le pic de la Coquette avait la raideur perpendiculaire d'une muraille de soixante pieds de haut: peut-être l’ai-je déjà dit, mais pardonnez-moi cette répétition.
Qu’on se figure donc au milieu de ce mur bâti par la nature, c’est-à-dire à trente pieds du haut comme du bas, une pierre rocailleuse dont la saillie offre trois pieds de large. •
Or, l’angle solide que forme la Coquette du eôté de la mer ayant la roideur de l'angle d’un bastion, et la falaise qui longe la Méditerranée étant beaucoup trop rapide et trop dangereuse pour qu’on eût la pensée de s’y hasarder, il semblait que Nephtaly n’avait pu parvenir à cette rocaille que par le haut du pic; car l’on doit se rappeler que le seul côté accessible de la Coquette, celui qui s’en allait en mourant vers la terre, lui était défendu, puisqu’il faisait partie du parc. Aux premiers mouvements que le juif osa se permettre sur un si petit espace, la princesse trembla de tous ses membres.
Ce dernier, ne sachant pas qu’il est vu, saisit de ses deux mains une corde remplie de nœuds que Clotilde n’avait pas aperçue. Cette corde était fixée sur le piton de la montagne. Tout à coup Nephtaly s’élance, et, posant em forme d’arc-boutant ses deux pieds sur le rocher, il se trouva horizontalement suspendu par rapport au fossé, et parvint, en faisant manœuvrer ses pieds avec adresse, à gagner la première crevasse de la falaise. Bientôt la princesse, immobile de frayeur, le vit sur le haut du pic détacher sa corde et disparaître au milieu des aspérités, des pointes de rocher et de l’écume de mer qui blanchissait les crevasses en s’y glissant.
Il régna dans tous ces mouvements du beau juif une grâce dont la nature gratifie au hasard certains êtres. La force, l’élégance, l’adresse et toutes les beautés de Neph-
taly parurent aux yeux de la curieuse princesse, qui savourait Keépèce de plaisir que l’on éprouve à l’aspect des dangers d’autrui. Involontairement sans doute, elle imitait les mouvements de Nephtalv, et, lorsqu’il atteignit la plage, elle fit un cri de joie auquel Josette accourut.
— Qu’avez-vous, mademoiselle? — Rien, rien, Josette... répondit Clotilde toute tremblante; je ne vous appelais pas, pourquoi donc êtes- vous entrée? — J’ai cru vous entendre jeter un cri... Redoutant quelque malheur, je suis vite accourue.
En effet, Josette était émue, et l’inquiétude se peignait sur ses traits. La princesse lui lança quelque petit sourire d’amitié, comme pour la remercier ; mais je suis fâché d’avoir à dire qu’il entra dans ce sourire quelque chose de tr6p distrait pour ne pas dévoiler une méditation profonde.
Josette, trop habile pour ne pas le remarquer, respecta la rêverie de sa maîtresse et fut ouvrir la fenêtre du côté de la mer; puis elle en vint à celle qui donnait sur la Goquette Ah! s’écria-t-elle. — Qu’avez-vous? dit Glotilde effrayée, — Ahl madame, les belles fleurs !...
Clotilde approcha et vit sur la fenêtre des lleurs tout récemment cueillies; elles contenaient même encore des gouttes de rosée, semblables à des perles orientales. Ces fleurs flattèrent agréablement l’odorat de la jeune Provençale; mais pour la fille des Lusignan elles exhalèrent un parfum céleste. Les fleurs annonçaient une pensée dominante par leur gracieuse simplicité et la disposition de leurs couleurs. Clotilde, craignant de la comprendre, osait à peine les regarder.
— Madame!... A ce mot Josette s’arrêta; car, se tournant vers sa maîtresse pensive, elle lui trouva une expression qui n’avait jamais animé sa belle figure; alors la Provençale se mit aussi à réfléchir. Néanmoins, comme il serait peu convenable que deux jeunes filles restassent plus de dix minulos sans parler, Josette se hâta de sauver l’honneur du sexe. Madame, répéta-t-elle, que faut-il faire de ces fleurs? — Comment sont-elles venues? s’écria
Clotilde Et la princesse, prenant, par un mouvement machinal, une rose d'églantier, en savoura l’odeur avec une espèce d’avidité. — Madame désire les conserver ? demanda Josette en voyant l’action de sa ipaîtresse. Cette observation fit naître sur les joues de Clotilde l’incarnat de la honte; elle aperçut rapidement la conséquence de la conservation de ces fleurs, et s’écria : — Vous pouvez les jeter. — Oh! madame, c’est dommage?... Et néanmoins la soubrette, d’un coup de main, les fit voler vers la terre. D’après le mouvement que Clotilde laissa échapper, la soubrette put conclure que c’était un grand sacrifice pour la princesse, et cependant Clotilde lui dit : — Josette, nous avons eu raison de les ôter; regardez!..^ elles se sont effeuillées en chemin... Puisse l'espérance se dissiper ainsi!... le sylphe n’en apportera plus.
Après ces paroles, qui tombèrent une à une, Clotilde s’habilla dans le plus grand silence; elle prit son ouvrage de tapisserie, Josette le sien, et de temps en temps elles regardèrent la fenêtre . . . . • • ..
Au-dessous de la salle des gardes se trouvait une vaste galerie voûtée et garnie de . petites colonnettes assemblées qui distinguent l’ordre gothique ; une de ses portes, de forme ogive, donnait sur la plate-forme, large de près de cinquante pieds, qui séparait le château des vagues mugissantes; et l’autre porte offrait une sortie sous le péristyle de l’escalier de marbre qui menait aux appartements du prince. Cette salle était la salle à manger. En ce moment les trois ministres, finissant de déjeuner, quittaient une table ornée de plusieurs pièces d’argenterie massive, et ils achevaient une conversation très-sérieuse avant de livrer cette salle à l’appétit des officiers de seconde classe pour le service desquels on retirait les pièces d’argenterie.
— Enfin, monsieur le connétable, disait Monestan, de quoi pourrons-nous entretenir le roi ?... Le conseil d’aujourd hui sera sans intérêt. Depuis deux mois que nous sommes à Casin-Grandes, nous avons tous expédié : notes secrètes à nos émissaires, instructions à nos partie
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envois d’argent, affaires intérieures et extérieures... tout est épuisé. — Il est vrai que la cavalerie et les armées ne peuvent pas nous fournir de grands sujets de conseil... Nous n’en n’avons plus !
A ce mot, le grand Kéfalein poussa un soupir de regret.
— Et, continua Monestan, nous ne recevons aucune réponse de nos envoyés dans toutes les cours de l’Europe... — Est-ce que vous pensez que Venise les aura laissé parvenir? dit l’évêque en haussant les épaules. — Que va donc devenir le roi ? s’écria Kéfalein. — On pourrait, reprit le prélat, lui forger une dépêche fort importante. — Oh 1 monsieur, dit Monestan, faire un mensonge et se jouer du prince 1... — Monsieur le comte, répondit Hilarion, on ignore le mot de mensonge dans la haute politique ; et du reste, si le prince s’en aperçoit, nous ferons pendre le courrier qui sera censé avoir apporté la dépêche. — Il est écrit: Tu ne mentiras point I... s’écria le pieux ministre. — Cependant, monsieur le comte, répliqua l’évêque, tous les jours un général invente un stratagème pour battre l’ennemi : il envoie de prétendus espions qui se laissent prendre, et qui, pour avoir leur grâce, font de faux rapports sur le nombre, etc. Notre ennemi, c’est l’ennui du prince, et pour tuer le temps, on peut bien... — Grand Dieu ! se permettre une chose indigne de la majesté du souverain I interrompit le premier ministre; pour qui prenez-vous le roi Jean II ? C’est de nous tous le plus sage, le plus religieux et le plus politique. — Au reste, reprit l’évêque en affectant un air de mépris pour le ministre, une affaire importante est bientôt trouvée. Ne peut-on pas concerter le plan à suivre pour reprendre l’ile do Chypre? Mais... le prince a la manie de l’initiative, il veut toujours avoir parlé le premier des choses et les proposer. — Vous pensez juste, monsieur, répondit Monestan ; n’ayant plus rien qui s’applique au présent, il faudrait pouvoir s’occuper de l’avenir et faire voir au prince les abus qu’il devra détruire en rentrant dans son royaume. — Mais nous nous occuperons d’abord des moyens de reprendre ce royaukne ! s’écria
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l’évêque. — Soit,' dit Monestan/" je conviens que c’est le plus essentiel, et après la religion sera... — Messieurs, interrompit Kéfalein, je vous laisserai tenir le conseil sans moi", tirez-vous de cette difficulté, vous avez plus de talent que moi pour les discussions; mais s’il s’agissait d’uno charge de cavalerie comme celle que je fis à Edesse... Ahl quel combat, messieurs ! ►
Il allait entamer le récit de la bataille où il fut fait connétable et où il sauva l’État, quand il aperçut Castriot ; aussitôt il courut vers l’Albanais.
— Je crois, dit l’évêque avec un sourire et un geste contempteur, qu’il ne nous serait pas grandement utile, ce pauvre général... Quid nobis. — J’avoue, monsieur, que le connétable n’est pas un aigle, mais PÉfernel a ses raisons en distribuant aux hommes leurs divers talents, et Kéfalein est brave, il a sauvé l’État. — Il vous l’a bien assez répété pour que vous le sachiez. — Monsieur l’évêque, la religion nous ordonne de souffrir les défauts des autres parce que nous en avons tous, et que, sans cette tolérance, l’amour fraternel qu’elle recommande n’existerait plus. Si vous n’estimez que les grands capitaines, Kéfalein niestime que ceux qui montent à cheval ; Trousse ceux qui se portent bien et ne pensent pas; Bombans ne juge un homme que sur sa richesse, et que de gens comme lui !... Chacun sa marotte. L’indulgence est une des premières vertus du •vrai chrétien.
Kéfalein et Castriot sortirent ensemble, accompagnés des quinze chevaux que le -connétable exerçait; il avait le chagrin de n’avoir pu trouver que dix personnes en état de les monter, aussi s’occupait-il à faire des recrues dans le domaine. * •
Le chef et le soldat cheminèrent quelque temps sans rien dire; seulement le connétable retournait sa petite tête longue pour examiner comment ses néophytes équestres s’en tiraient.
Enfin Castriot, comprenant que le devoir lui dictait au moins une interrogation, risqua la suivante : — Monsei-’ gneur, une difficulté m’a toujours occupé : lorsqu’on fait
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une charge de cavalerie, doit-on tenir son sabre en l’air ou en ligne droite ? • *. :
' — Castriot, c’est uhe grave question, répondit le joyeux
connétable en arrêtant Vol-au-Vent. Si tous les gouvernements avaient des hommes exercés comme toi dans l’art de se servir du sabre des Turcomans, on devrait le tenir sans cesse prêt à décrire une courbe rapide ; mais remarque que l’objet de la cavalerie n’est pas précisément de tuer les soldats ennemis, elle les disperse; voilà pourquoi les charges de cavalerie décident le succès d’une bataille, comme à celle d’Édesse, où je sauvai l’État par une charge brillante que je vais te représenter ici... continua Kéfalein en montrant un champ de blé, ici se trouvaient les bataillons ennemis presque entamés, et dans cette position-là (il indiquait un champ d’avoine) nos soldats les attaquaient avec courage. L’ennemi pressé tente un dernier effort et fond sur les nôtres; à cette furieuse irruption nos soldats étonnés s’enfuient...
— C’étaient des lâches ! interrompit Castriot en colère.
— Soit; mais, posté depuis longtemps à un millier de pas avec ma cavalerie, je me disposais à donner, lorsqu’un vieux soudard, qui, par parenthèse, fut tué, me dit: « Monseigneur, ils ne sont pas encore assez en désordre, vous risqueriez d’être . abîmé. » Je suivis ce conseil, et lorsque leurs rangs commencèrent à se rompre, je fondis...
A ce mot, Kéfalein pressant les flancs de son cheval, Vol-au- Yent partit au grand galop; les autres chevaux suivirent cette impulsion par instinct en cherchant à se devancer; de manière que lorsque le connétable se trouva dans le champ de blé, il aperçut sept de ses cavaliers sur dix étendus par terre et criant comme des aveugles sans bâton.
— Cette manœuvre sauva l’État, dit-il tristement à Castriot, le seul homme qui fût à ses côtés. Comment, bélîtres 1 s’écria-t-il quand les maladroits revinrent chercher leurs chevaux, après douze leçons vous vous laissez
désarçonner? Jamais le roi n’aura de cavalerie dans ce maudit pays. > , •
— Coquins! continua Castriot, vous devez savoir monter à cheval, puisque monseigneur le veut. Sachez-le demain ou sinon... Il leur fit une affreuse menace avec son sabre.
— Il faut convenir cependant qu’un bon cavalier est une chose rare, répondit le connétable en ramenant vers la tête de son cheval ses deux longues jambes en fuseau qui lui donnaient l’air d’une paire de pincettes; et il força son beau cheval arabe à caracoler. Après cette manœuvre, il regarda ses gens avoc l’air de supériorité d’un acteur qui rentre dans la coulisse au bruit des applaudissements.
Les cavaliers, honteux, remontèrent en silence sur leurs chevaux, et l’escadron continua sa route à travers les domaines du château de Casin-Grandes.
Pendant ce temps-là les deux ministres, fort embarrassés de ce qu’ils allaient dire à leur souverain, traversaient le péristyle; au bruit de leurs pas la garde du prince, c’est-à-dire trois Cypriotes qui jouaient aux dés, saisirent leurs hallebardes et prirent une position semi-militaire. Les deux ministres entrèrent au salon en se dirigeant vers le cabinet royal, lorsque le docteur Trousse, une verge d’ébène à la main, les arrêta.
— Messeigneurs, le roi n’est pas encore visible. — Serait-il
indisposé, maître Trousse? demanda Monestan. — Un roi sans royaume se trouve toujours malade, monseigneur; moi, je prétends qu’il ne s’en porte que mieux. Mais vous, messeigneurs, votre santé doit toujours être chancelante, car les affaires de l’État emportent une somme considérable de vos idées, et plus nous en perdons, plus la maladie a de prise sur nous. Moi , vous le savez, je crois que les nerfs sont la cause immédiate de nos douleurs, et les nerfs, visibles ou invisibles, étant les agents immédiats de la pensée, les détériore et cause nos maladies et notre mort. Nos pères, qui pensaient peu, se portaient bien, et de nos jours les maladies augmentent avec les sciences. Ah ! les médecins dans quatre cents ans auront de la besogne. Moi ... , f
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À ce mot favori du docteur-huissier, un léger bruit se fit entendre dans le cabinet; il y transporta sa ronde et lourde machine en pensant le moins possible. — Sire, ditil, vos ministres se présentent pour avoir l’honneur... — Vous pouvez faire entrer! Messieurs, répéta Trousse en s'inclinant, le roi m’a dit : « Vous pouvez faire entrer. » Trousse se tapit respectueusement contre la porte en criant d’une voix clairette : — M. le comte de Monestan. M. l’évêque de Nicosie. — On pourrait croire d’après la fidélité avec laquelle Trousse rendait les paroles du roi, qu’il avait lu Homère.
Monestan seul salua profondément Jean II, qui était assis dans un fauteuil de bois doré, près d’une table ronde couverte d’une étoffe verte et de papiers. L’évèque entra d’un air très-cavalier.
— Sire, nous attendons vos ordres, dit Monestan. — Messieurs, je vous permets de vous asseoir à cause de votre grand âge.
Ces paroles, depuis trois ans, servaient de prélude à toute espèce de conseil. Un assez long silence suivit cet Ordre, et les deux ministres se regardèrent comme pour se demander : Qu’allons-nous faire?
— Eh bien! messieurs, dit le prince avec le geste d’un homme accablé de travail, de quoi s’agit-il aujourd’hui? — Sire, répliqua l’évéque, qui ne doutait de rien parce qu’il se croyait la plus forte tète du conseil, nous pourrions nous occuper de la marche à suivre pour reconquérir l’iie de Chypre. — En avons-nous déjà parlé? reprit fièrement le monarque aveugle en se retournant plus loin que l’endroit où se trouvait le prélat; c’est à nous seul à juger quand et comment il conviendra de le faire. — Si je proposais cette chose, c’est que je présumais, d’après quelques paroles de monseigneur, que tel était son dessein. — Ce fut toujours le nôtre, reprit Jean II avec orgueil, mais nous ne pensons pas qu’il soit temps. — Vous avez raison, monseigneur, ajouta Monestan,. Avant-hier, sire, à l'occasion de votre ambassade au très-saint-père, n’avez-vous pas parlé d’envoyer l’un de nous à Venise afin de... —
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Nous y renonçons, répliqua le monarque, fâché de ce simulacre de conseil et de ce qu’on n’attendait pas ses ordres. — Monseigneur a-t-il appris que le comte Enguerry le Mécréant s’est approché jusqu’à Montyrat? demanda l’évéque. — Croyez-vous que nous ignorions quelque chose? Nous le savons. — Eh bien î sire, n’est-ce pas un grand sujet? continua Hilarion. — Oui interrompit le monarque avec colère, c’est sur ce dangereux voisinage que nous voulions attirer votre attention ; mais ne pensez pas, messieurs, noue persuader que nous régnons encore. A chaque instant les circonstances nous le rappellent assez énergiquement; néanmoins, il nous semble que le caractère indélébile que nous portons réclame toujours un peu de respect, et nous saurons, dans notre adversité, conserver une plus grande pruderie de royauté que si nous étions à Nicosie. Ne croyez donc pas qu’il nous faille chaque jour un conseil ; désormais nous vous demanderons lorsque les secrets de l’État nous feront désirer de consulter votre expérience.
L’évêque voulut dire un mot. — Paixl s’écria le roi. — Sire, reprit Monestan, vous connaissez notre dévouement; jamais nous n’avons eu l’intention d’ajouter aux peines de votre exil... — Nous vous rendons justice. Et Jean II serra la main de son vieil ami. — Sire, je ne suis pas seul ici I s’écria Monestan.
Le roi se leva, fut à l’évêque et lui dit : — Nous vous avons accordé les honneurs de la fidélité en vous amenant dans cette retraite; cette distinction vaut plus que vous ne pensez, quoique l’on ne croie pas à l’amitié des rois.
Le vieillard croisa sa dalmatique, revint à sa place avec une dignité que sa cécité rendait touchante, et les deux rivaux furent attendris de la bonté de leur souverain.
— Monestan, dit le monarque, quelle est votre opinion sur les mesures à prendre contre Enguerry ? — Sire, je pense qu’il n’est pas digne de la majesté d’un roi de Chypre et de Jérusalem d’aller au-devant d’un tel brigand; s’ii a cinq cents hommes d’armes, vous avez ici deux cents
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porsonnes qui mourraient pour vous si le château de vos ancêtres n’était pas inexpugnable. *
Le vieux roi tressaillit. — Et vous Hilarion? dit-il tout ému. — Monseigneur, je crois au contraire qu’il' serait important de vous concilier le cœur de ce compagnon valeureux de Jean-sans-Peur. Il est grand capitaine, et ses invincibles soldats seraient un commencement des trente mille hommes..., — En nous associant à un tel homme, interrompit le ministre, nous perdrions notre dignité aux yeux des habitants de ce pays, qui attendent avec impatience l’arrivée du prince Gaston II pour en être délivrés, et, du reste, sa troupe pervertirait l’enfer! -=• Monsieur le comte, reprit l’évêque dans l’état actuel do la France, un rebelle heureux, quand il a cinq conts hommes d’armes et un château-fort imprenable, n’est jamais en danger; il partage ses trésors avec le prince quand il est lâche, et quand il est brave il lasse sa patience. — Le connétable est donc absent? demanda le roi. — Oui, sire. — Il faut donc attendre son retour, puisque vous êtes d’opinion différente.-
Il se fit un moment de silence.' — Nous, avons reprit, le roi, dont la figure exprimait le contentement, nous avons à vous entretenir d’une chose beaucoup plus importante.
Les deux ministres se regardèrent et prêtèrent une oreille attentive.
— Notre bien-aimée fille arrive à l’âge où l’on se marie, et sa beauté, ses droits au trône peuvent nous procurer un allié puissant; mais le généreux chevalier qui nous sauva la vie quand les Vénitiens envahissaient notre palais nous dit en nous conduisant au vaisseau qu’il nous procura : « Vous avez une fille 1 » Alors son émotion nous prouva qu’il avait vu CloLilde, et ces mots semblent annoncer que son bienfait no sera pas gratuit.
— Ah 1 sire, ne l’accusez pas d’un tel calcul, le Chevalier noir est trop bravo pour être déloyal.
— Nous ne l’accusons ni ne nous plaignons, reprit le prince; ce serait s’emporter contre l’arbre qui nous
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écrase ; mais il n’est point venu réclamer Clotilde et nous pouvons, je crois...
A ces paroles un grand bruit de chevaux se fit entendre dans la cour et le roi s'arrêta.
— Quel est ce tumulte? demanda-t-il.
Monestan s’avança vers la croisée. Le connétable amène un jeune pâtre garrotté, répondit le ministre; nous allons être instruits. *
En effet, Kélafein, sachant l’embarras de ses collègues, apportait la matière d'une discussion,
— Sire, dit-il en entrant avec le jeune pâtre, contenu par Castriot, nous venons de saisir ce braconnier, assez audacieux pour poursuivre un chevreuil jusque dans le parc et le tirer; il est du reste très-bon archer. -- Connétable, répondit le roi d’un air sévère, nous ne vous avons pas fait appeler; oublierez- vous toujours les choses les plus ordinaires? Retirez-vous.
Jean prit son sifflet et Trousse parut au son de l’instrument. — Maître Trousse, sur quel ordre avez-vous laissé pénétrer le connétable. — Moi, sire, j’étais occupé à démontrer que les Gordes trop serrées allaient faire périr le coupable; car ses nerfs se trouvaient tellement attaqués que sans moi... „ - -
Le monarque interromprit Trousse en permettant au connétable de reprendre sa place. Jean II, malgré son désir de conserver sa dignité, tout en satisfaisant le plaisir qu’il trouvait à tenir ses conseils, manifesta cette fois sa joie à l’aspect de ce surcroît de besogne.
Le beau pâtre était debout : sa figure ronde et spirituelle n’annonçait pas la crainte, et son œil furtif semblait chercher une autre personne. La hardiesse du jeune criminel indisposa l’évêque.
— Est-il vrai, lui dit le roi, que vous ayez commis le crime donfcon vous accuse?— Oui, monseigneur, répondit-il avec franchise. — En ce cas il mérite la mort, s’écria l’évêque, — C’est juste, dit Kéfalejn en levant sa petite tête oblongue.
A ces mots, Monestan pâlit et répliqua : — Sire, vous
m’avez toujours vu frémir à l’idée do la destruction d’un être, tel chétif qu’il fût; mais ici quelle cruauté l’on exercerait en faisant mourir un homme pour un plat de gibier! La religion de Jésus défend une telle doctrine ; elle met la vie d’un homme à un plus haut prix que celui d’une perdrix. Kéfalein s’écria : — C’est vrai 1 — Sire, reprit l’évêque, il convient d’imprimer à ces misérables l’idée de votre puissance : trop de bonté nuit aux princes... — Que pensez-vous, monsieur le connétable? demanda le prince. — M. l’évêque a raison, répondit-il. — Eh quoi, Répliqua Monestan, n’est-il aucune circonstance atténuante? Si c’était pour soutenir son vieux père qu’il a chassé ce chevreuil, cette légère faute deviendrait une belle œuvre. Sire, lors»' qu’un homme arrive à vingt ans, la nature a décrété qu’il vivra, et l’homme ne doit pas s’opposer à l’Éternel... — C’est vrai; je me range à l’avis de M. le comte, ajouta Kéfalein. — Si l’on tue aujourd’hui les chevreuils du parc sans être puni, demain que n’oseront-ils pas? observa le vindicatif prélat. — Alors il faut le pendre pour assurer notre tranquillité, dit le connétable. — Sans l’entendre? répliqua Monestan.— Entendons-le pour la forme, répondit le sage Kéfalein. — Parle donc! s’écria Castriot, qui crut que le gesto de son souverain signifiait de frapper rudement le beau chevrier.
Ce dernier se retourna brusquement,* mais il réprima son mouvement d’indignation trop vite pour que l’on s’en aperçût.
— Par quel motif avez-vous tué ce chevreuil ? lui demanda le roi. — Sire, répondit le jeune pâtre en souriant, un chevalier vient d’aborder à l’instant dans les récifs, il mourait de faim, et je n’ai pu résister à sa prière. — Quel est ce chevalier? — Je l’ignore. Il a grand soin de dérober sa figure aux regards ; la visière de son casque est baissée, ses armes sont d’un acier bruni, la barque et le vaisseau qui l’ont amené portaient le pavillon anglais ; iis disparurent dès qu’il fut sur la plage. — Serait-ce mon bienfaiteur? murmura le prince. — Frivole excuse ! dit l’évêque ; les lois veulent la mort de ce jeune rebelle, les lois sont, au-
dessus de tout, et Dieu, monsieur le comte, exécute celles qu’il s’est tracées. — Je suis de cet avis, observa Kéfalein.
Monestan, gémissant de voir ce jeune homme périr pour si peu de chose, essaya de ramener Kéfalein à son opinion en lui disant : — Monsieur le connétable, on pourrait faire de ce jeune pâtre un très-bon cavalier. L’évêque, prenant un malin plaisir à l’emporter sur Monestan, l’interrompit :
— Monsieur le comte, s’écria-t-il, ce serait compromettre notre sûreté en l’admettant. — Ce n’est pas à nous à prononcer un arrêt, interrompit à son tour le roi, qui se retira tout pensif dans son appartement.
Le pâtre fut donc condamné : les ministres s’en allèrent en causant de l’émotion que le roi avait manifestée lorsque le pâtre dépeignit le chevalier. Le chevrier fut remis entre les mains du docteur Trousse, qui le conduisit à la loge de Marie, en se promettant bien de le disséquer, afin de prouver son système aux incrédules ; et il eut la bonhomie de le dire au prisonnier.
— Allons, Marie, levez-vous et faites place à ce condamné.
La folle grogna comme un jeune chien.
— C’est un de tes malades qui ressucite, Trpusse mon ami. Je n’en veux pas chez moi, ma réputation en souffrirait. — Tes nerfs seront donc toujours attaqués?... — Aussi lâtogtemps quo4on cerveau, docteur du diable; rendsmoi mon fils. — Mais moi! — Mon ami, dit l’Innocente au jeune pâtre, je plains ta mère !...
Aussitôt le jeune pâtre incarcéré, Trousse s’en fut au plus vite à son poste. L’Innocente resta près de la grille. — Mon enfant, dit-elle au captif, personne ne te consolera... Si j’avais la clef, je te délivrerais... Mais tu es un scélérat... ils me battraient... Et puis mon fils ne reviendra jamais de dessous terre. — Madame, dit le pâtre , si vous pouvez me faire parler à l’intendant... Elle se mit à rire...
— Cela me sauverait peut-être. Elle rit encore plus fort.
Le jeune homme, voyant l’inutilité de sa demande, ne
dit plus rien; mais l’Innocente n’en resta pas moins assise sur une pierre à côté de la grille. Heureusement pour le
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condamné, sur le soir Bombans arriva suivi d’un aide de cuisine qui portait le dernier repas du chevrier. — Êtesvous l’intendant du château? demanda le captif. — Oui, pour le moment. — J’ai besoin de vous parler, reprit le chevrier en faisant sonner de l’or. — Va-t-en, drôle, dit l’intendant au petit marmiton. De quoi s’agit-il ? continua Bombans, qui pensa que le condamné voulait racheter sa vie,* ainsi que les lois de ce temps-là le permettaient. — Il s’agit, s’écria le pâtre en saisissant l’intendant par son vieil habit, il s’agit de me délivrer.
L’intendant resta immobile parce qu’il prévit que sa résistance lui coûterait un habit; il s’v opérait déjà certains craquements qui l’inquiéiaient fort ; il se contenta donc de crier au secours. Mais le chevrier lui glissa son poing si fort à propos dans la bouche, que force fut à Bombans de se taire. Economie de paroles!.,, dut-il penser.
— Si tu ne te sers pas de la princesse Clotilde pour obtenir ma grâce, je déclare au roi Jean, avant de mourir, que tu as pour cent mille francs de biens dans les terres de. monseigneur Gaston II. — Tout le monde le sait donc I s’écria l’entendant pétrifié. — Vilain cancre ! dit la folle en riant aux éclats et montrant à Bombans une basque qu’elle avait détachée de son habit en en mordant l’étoffel
— Je suis ruiné!... cria Bombans; un habit de trois marcs.
— La même corde nous servira, maître Hercule, ajouta le chevrier.
A cette sage réflexion du malin pâtre, Bombans fît un signe de consentement, non pas à la pendaison, mais à la présente proposition du captif.
— Songe toujours que ma mort sera la tienne, lui cria ce dernier, en le voyant se diriger vers la côur des appartements royaux.
— Bombans obtint de sa fille qu’elle parlât sür-le-champ à la princesse. Aussitôt Clotilde se rendit chez Jean II, qui se laissa séduire par sa fille chérie; mais il lui déclara que cette grâce serait la dernière qu’il accorderait à sa prière, en ajoutant qu’il n’entendait pas qu’elle se mêlât des affaires de l’État.
l’isràélite
Rentrée chez elle, la princesse attendit, avec assez d’impatience que Josette en fût sortie. A peine la jeune Provençale eut-ellé fermé la porte en jetant un dernier coup d’œil à cette fenêtre que la princesse avait regardée Joute la journée, que Clotilde courut en entr’ouvrir les rideaux : elle revit l’Israélite déjà placé sur sa rocaille. La lune étant couverte d’un nuage, il cherchait vainement à distinguer si les fleurs ornaient la fenêtre de sa bienfaitrice; la princesse attentive devina cette pensée et fut touchée de compassion, lorsqu’un faible rayon de lune, perçant le nuage, fit voir à Nephtalv ses fleurs gisant à terre. Il regarda douloureusement la fenêtre, des larmes sillonnèrent son beau visage, et le chemin qu’elles y laissèrent fut brillanté par les doux feux do Diane.
Clotilde voudrait bien ouvrir la fenêtre sans être aperçue, afin d’être plus rapprochée du juif. Un verre est bien peu de chose, dira-t-on ; mais encore c’est un obstacle, et ceux qui ont aimé comprendront pourquoi la princesse était gênée par cette importune croisée. Elle parvint à l’ouvrir sans bruit, et elle étendit légèrement le rideau sur tout l’espace de la fenêtre, en s’v ménageant une place pour son œil. Alors elle respire avec délices l’air qui s’engouffre, en pensant que cet élément vient d’effleurer le corps de son protégé. L’air est un messager fidèle ; cet air est le même qu’aspire Nephtaly; enfin l’air ne les sépare point. Tout à coup l’air modulé transmit ces paroles prononcées avec l’accent de la plainte : — Dieu n’écoute pas toujours nos prières, il en faut beaucoup pour le fléchir.
La croisée fermée, Clotilde aurait-elle reconnu le doux organe de Nephtaly? Ces paroles, pleines d’une mélancolie gracieuse, remplirent i'êmo de Clotilde d’une volupté suave comme l’odeur de la rose du matin. Le calme de la nuit répandait un grand charme sur ce religieux et muet hommage de l’Israélite; et ce culte de la reconnaissance émut tellement la jeune fille, qu’elle aperçut, à l’oscillation de son sein le danger qu'il y avait pour elle à se livrer à cette douce contemplation. Elle eut la force de se réfugier dans son lit ; elle ne le gagna qu’à pas lents.
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Il est entre la veille et le sommeil un état mixte où notre âme réfléchit ençore, mais nos pensées, pâles et comme fantastiques, n’offrent, pour ainsi dire, que l’ombre des pensées ; ce fut pendant cette rêverie vaporeuse que Gloiilde examina quel sentiment elle portait au beau juif.
— Je le protège!... se disait-elle, il est reconnaissant... S’il vient toujours, je serai contente!... ce bonheur me suffira... Car je ne puis l’aimer!... Cependant, qui pourrait savoir le secret de mon cœur?... personne... Elle s’endormit néanmoins sans convenir avec elle-même qu’elle aimât Nephtaly.
Le lendemain, un faible souvenir de cette pensée fugitive s’offrit à Clotilde: elle s’en indigna; elle courut à sa croisée, et... l’Israélite à genoux frappa ses regards; sa ^contenance semblait dire : — Je ne veux que de l’espoir... Ne tuez pas mon bonheur!... grâce !... — Le courroux de la jeune fille se dissipa comme un nuage fugace. Aussitôt que Nephtaly se fut retiré, Clotilde ouvre elle-même la fenêtre, y voit des fleurs nouvelles, en respire l’odeur délicieuse, les touche et les jette, afin que Josette ne les aperçoive pas. -
— Nous verrons s’il aura de la constance!... — se ditelle. Et, sans achever, elle se remit au lit en sifflant Josette... La curieuse Provençale accourut et ne manqua pas d’ouvrir la fenêtre de la Coquette la première.
— Madame, il n’y a plus de fleurs aujourd’hui!... s’écria la suivante.
— Probablement ce sont des oiseaux qui les apportèrent hier pour commencer leur nid. Josette fit un sourire d’incrédulité.
A ce moment le jeune chevrier fit réclamer par Bombans la faveur de remercier la princesse. — Madame, dit le pâtre avec des manières et un son de voix qui n’annonçaient pas la rusticité d’un vilain du quinzième siècle, qu’il me soit permis de vous témoigner ma reconnaissance!... Il s’arrêta presque interdit de la beauté de Clotilde ; cet embarras est la louange qui flatte le plus ; aussi la princesse sourit.
L’iSRAÉUÎË
Madame, je vous souhaite, continua-t-il, le seul théâtre digne de vos charmes, une cour brillante. J’ai vu celles de l’Europe!... partout, je vous assure, vous auriez la palme de la beauté. Adieu, madame. Raoul cherchera quelque jour à s’acquitter : puisse l’occasion se présenter bientôt !...
— Ne m’aviez-vous pas dit que c’était un Chevrier?
— Oui, madame!
— Raoul! s’écria la princesse pensive, quel est ce nom?
Pendant six jours le juif ne cessa de venir, chaque soir, contempler la croisée de Clotilde, et chaque matin les fleurs les plus belles et les plus rares l’embellirent ; chaque matin elles furent jetées sans aucune pitié ..
Le soir du sixième jour Nephtaly, les voyant encore dédaignées, chanta la romance suivante au moment où Clolilde allait s’endormir, après avoir contemplé le juif pendant deux heures entières, en croyant toujours ne le regarder qu'un moment.
Je me fais un devoir de copier cette romance telle qu’elle est dans les manuscrits des Camaldules, sans chercher à la rajeunir : c’est une des plus fameuses chansons d’un spirituel troubadour de Provence.
le ne fay rien que requérir.
Sans acquérir L’aueu d’amoureuse liesse,
Las!... ma maytresse,
Dictes quand est -ce Qu’il vous plaira me secourir;
Ne fay rien que le requérir.
Vostre beaulté qu’on uoit flourir.
Me fayct mourir :
Ainsy j’aime ce qui me blesse ;
C’est grand’simplesse.
Mais grand' liesse,
Pourueu que me ueuillez guarir.
le ne fay rien que requérir.
30 L’iSRAÉLltE
La pureté du chant de Nephtaly, la douce mélancolie de l’air, la naïveté des paroles, le murmure gracieux de sa voix flexible et les accords de son luth plongèrent la princesse dans une extase ravissante,. Le juif avait cessé que Clolilde crut entendre errer dans les airs des restes de cette mélodie enchanteresse... Au tendre refrain do l’Israélite, elle se reprocha sa cruauté et résolut do no plus jeter les fleurs... — Mais à quoi cela servira-t-il?... se dit-elle, à lui donner de l’espoir.. .Que d’idées ce mot entraîne à sa suite!... Ne suis-je pas sûre de mon cœur? Quelle distance entre nous!... Sa qualité de juif est le marbre funéraire de tout sentiment, excepté ma pitié... mais... 1
Une jolie gondole tourmentée par les vents est une imago fidèle do l’âme de Clotilde... Elle s’endormit pour ne plus réfléchir. Qu’a-t-ello décidé?... D’accepter les fleurs et de laisser faire aux dieux.
Un négociant, au milieu d’une foule de spéculations, à la veille de proclamer sa banqueroute, source de fortune, ne sachant ce qu’il a ni ce qu’il doit, tenant encore à l’honneur, tremble de so convaincre et prolonge son incertitude!... ainsi de Clotilde
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