UN NOUVEAU PERSONNAGE
Malgré tout le plaisir que l’on éprouve à suivre cette charmante Clolilde, l’abrégé deâ perfections humaines, il nous faut revenir à celte hôtellerie située au coin de la jonction de la route d’Aix et de celle qui conduit au château de Casin-Grandes.
Le sire Enguerry rongea son frein en entendant son éloge fait dé main de maître par plusieurs paysans ruinés; il s’impatienta ! — Une femme impatientéeouvre la bouche et ne la referme que pour prononcer indistinctement les mots que lui souille la colère, mais un homme!... se promène sans rien dire. C’est ce que fit le Mécréant. Il marcha de long en large, notant du coin de l’œil les paysans qui le maudissaient, et à chaque fois qu’il arrivait à une mauvaise fenêtre qui se trouvait contre la porte de l’hôtellerie, il regardaitsi l’orage cessait, ce qui no tarda pas; mais il fallait encore attendre que les eaux fussent écoulées; alors il prit le parti de s’asseoir au coin d’une vaste cheminée.
Une jeune et jolie fille vint aussi chercher un asile dans l’iiôtellerie; ses pieds n’avaient aucune tache de boue et ses vêtements étaient à peine mouillés. Cette circonstance la rendit l’objet de l’attention générale lorsqu’elle entra, chacun tâchant de deviner comment il se pouvait que cette petite sorcière eût reçu l'averse sans se crotter la jambe; mais ce n’était pas là le plus extraordinaire de son aventure !
— Vous voilà, mademoiselle, dit l’iiôtesse en allant audevant d’elle avec un certain respect; approchez-vous du feu! Faites-lui place, vous autresl... Je croyais que votre service auprès de la princesse vous prenait tout votre temps ! Que se passe-t-il au château?... Que vous êtes heureuse d’être avec la fille d’un roil Comment se porte M. Hercule Boinbans, votre père ?...
A ces mots les paysans rconnurent Josette, la fille de l’intendant; ellerépondit : — Très-bien, madame!... — Est- . il toujours soucieux?... — C’est un honnête homme!... s’écria un paysan dont le terme dn fermage approchai..
— Et d’où venez-vous, sans curiosité?... demanda l’hôtesse. — De Montyrat, répondit Josette en rougissant.
La jeune Provençale était tout en émoi ; ses joues pâles, ses cheveux dérangés et ses yeux fatigués annonçaient qu’elle venait de faire une bien grande course !... et je crois, en vérité, qu’il n’existe pas dans la vie, hors la minute qui précède la mort, une traversée plus longue que celle de Josette, telle courte qu’elle puisse sembler... Josette n’osait presque lever les yeux : cependant elle trouva moyen de lancer sur l’assemblée des coups d’œil plus savants que ceux du matin: ses œillades friandes avaient ce feu qui distingue les yeux du midi ; je ne sais quel épanouissement régnait surla figure animée de Josette : quand on a bu de l’ambroisie, il en reste toujours une certaine odeur!... Cet état que toute femme devine n’échappa donc pas à l’hôtesse, qui y trouva l’ample matière des discours du lendemain... Alors il courut les bruitsles plus étranges sur la fille d’Hercule Bombans... mais j’affirme, sur mon honneur, qu’elle était innocente I... sans cependant affirmer qu’elle eût conservé ce dont on est épris en France et ce qu’on méprisait à Sparte !...
— Vous êtes donc du château de Casin-Grandes? demanda le Mécréant. — Oui, monsieur. *— Vous êtes fille de l’intendant?... — Oui, monsieur. — Alors vous savez si la princesse Clotilde!...
A ce mot, Enguerry fut interrompu par l’arrivée d’un autre personnage extraordinairement intéressant. 11 venait de la route d’Aix, capitale de la Provence, et il allait prendre celle de Casin-Grandes lorsqu’on passant devant l’hôtellerie il entendit prononcer le nom de la princesse de Chypre. Or rien ne fut si facile, car il laissait marcher négligemment son cheval dans le moment où Enguerry parla de Clotilde; je dis dans ce moment-là, car le destrier, cou-
L? ISRAÉLITE 9ifc
vert d'écume, pouvait faire supposer une marche trèspFécipilée. '* v
Ce cavalier, destiné à jouer un grand rôle dans cette histoire, mérite que nous fassions son portrait et que nous cherchions la cause de la mélancolie qu’il porto empreinte sur son visage. En commençant par ce qu’il a, car c’est le plus visible, nous viendrons peut-être à trouver ce qui manque à son bonheur, la cause de sa mélancolie! Je gage que toutes les femmes qui me liront l’ont déjà devinée ; néanmoins elles ne savent pas encore ce que je vais1, dire :
Il a d’abord un très-beau casque d’acier bronzé, surmonté de belles plumes noires ; son gorgerin est noir, sa cuirasse est noire ; ses brassards, sa cotte de mailles, le fourreau de sa large épée, ses cuissards, ses gants, le harnais de son beau cheval noir, tout est noir ; son écusson n’offrait aucune marque héraldique, si ce n’est un tournesol privé de l’astre qui lui donne la vie, et l’on lisait (ceux qui savaient lire) en lettres en relief : Deuil à qui n'est pas aimé...
Il régnait dans les mouvements de ce cavalier une grandeur simple et naturelle, un air dégagé, sans apprêt, qui dévoile les hommes au-dessus du vulgaire, car ce cheva-; lier était sans doute un de ces paladins, grands redresseurs* de torts et servant les princes opprimés, un fils de famille allant chercher, à cheval, les aventures que de nos jours nos jeunes gens cherchent en poste, sous prétexte de s’instruire: enfin un de ces preux comme cetleépoque en fournit encore quelques-uns; hélas! ce furent les derniers ! et ce beau temps, l’âge d’or de PEurope, ce temps où les hommes se battaient sur les grands chemins pour les dames, cette époque où pour un bien arrivaient mille maux ; enfin ce règne de l’adresse individuelle disparut devant l’invention déloyale du canon': Vultima ratio regnm , la * logique éternelle.
— Quelle est la route qui mène à Casin-Grandes ? dit en entrant ce cavalier en s’adressant à l’hôtesse. — Mais sa curiosité jalouse se portait plus particulièrement sur le Mécréant, auteur de la question sur Clotilde; ce qui peut
faire présumer qu’il connaissait Clotilde, car je veux tout expliquer, pour éviter les commentateurs, si par hasard cet ouvrage ne meurt pas en huit jours.
L’hôtesse indiqua le chemin. Certes on indique un chemin du doigt en disant : Le voici. Mais l’hôtesse prit le chemin de La Fontaine quand il allait à l’Académie :
— Monsieur, s’écria-t-elle d’une voix criarde, ah 1 vous voulez savoir la route de Casin-Grandes ! mais elle est faite depuis longtemps, c’est pour vous dire qu’elle n’est pas en trop bon état et qu’elle doit être impraticable. Si vous attendiez, j’ai du vin d’Orléans et voici la fille de 1 intendant du château qui s’en retourne dans une minute, elle vcus tiendra compagnie, et certes elle est gentille, et dans ce pays nous avons assez généralement de l’esprit, etles Provençales sont de bonne compagnie, etc., etc,, etc.
Qu’il vous suffise d’apprendre qu’elle parla pendant cinq minutes, et que ce qu’elle débita remplirait de vide vingt grandes pages.
Le cavalier noir et le sire Enguerry s’examinaient avec l’attention farouche de deux rivaux; mais le Mécréant ne put en aucune manière voir le visage de l’étranger, sa visière était baissée et les jours si serrés, que l’on n’apercevait rien au travers.
— La princesse Clotilde n’est pasmariée?dit le Mécréant en reprenant sa conversation interrompue par l’arrivée de l’inconnu? Non, monsieur, répondit Josette avec un petit air d’importance. — C’est bon, s’écria-t-il, car mon voyage serait fini...
A ce mot, le chevalier noir se tourna brusquement vers le Mécréant avec un air d’étonnement mêlé de dédain qui semblait dire : Qui es-tu pour prétendre au parangon des femmes?... à une reine?
Ces pensées furent arrêtées par l’interrogation suivante faite par l’hôtesse à l’étranger : — Monsieur vient d’Aix?...
— Peut-être , répondit-il. — Dit-on, demanda le Mécréant, que le prince Gaston soit arrivé d'Asie, de Chypre, du diable!... avec je ne sais combien de chevaliers bannerets?
— On l'ignore , répliqua le taciturne chevalier. — Tant
l’israélite
mieux, répondit Enguerry; sans doute il soupire auprès de quelque pièce de satin pour savoir si le contenu d’icelle l’aime ou ne l’aime pas, plutôt que de régner? Au surplus, tant mieux... Mon bel ami, continua-t-il enchanté de cette nouvelle, si vous allez à Casin- Grandes, nous ferons route ensemble ?...
Pendant ce discours, l’étranger donna quelques signes de colère en grattant la terre avec le fourreau de son épée et en frappant du pied. Enguerry se leva et le cavalier noir l’imita sans rien dire. — Allez avec eux, mademoiselle, dit l’hôtesse à Josette ; la nuit s’approche — Nenni, répondit Josette, et ma réputation?... — Bon s’il n’y en avait qu’un?... mais deux!
Malgré ce profond raisonnement de l’hôtesse, Josette attendit et les suivit de loin.
— Dirait-on pas qu’elle a grand’chose à perdre ! s’écria l’hôtesse aussitôt qu’elle fut partie... Ce blasphème étonna les paysans, et il s’entama une dispute; le défenseur de l’honneur des Bomba ns fut le fermier qui n’avait pas payé son terme. Laissons-les se quereller, car je n’aime que les raccommodements.
Le Mécréant et l’inconnu cheminèrent quelque temps, sans que ce dernier desserrât les dents. Enguerry, toujours ocupé de ses intérêts, songea, d’après l’encolure de ce cavalier et la manière dont il se tenait à cheval, que ce serait une exellente acquisition pour sa troupe, d’autant plus qu’il était mécontentée Le Barbu, son lieutenant; il dit donc à l’inconnu : — Beau sire, il paraît que vous avez guerroyé?... — Beaucoup. — En France? — Non. — Tant mieux, dit en lui-même le Mécréant. Je gage, continua-t-il, que vous êtes brave?... — L’ennemi le sait. — Comment se fait-il qu’un bon soldat comme vous courre après une viande aussi creuse que l’amour, ainsi que le dit votre devise? — Chacun son faible, répliqua le taciturne étranger. — Croyez-moi, renoncez à cette chimère. — Chimère ! O Dieu du ciel 1 sécria l’étranger en colère, n’as-tu pas rendu l’amour un allégement des misères de cette vallée de passage? et le cœur d’une femme qui nous chérit réelle-
ment n’est-il pas la source de tout bien?... Oui, qui ne se plaît pas au doux servage, je le tiens félon ou prêt à le devenir. — Eh l'ami, rvous brillez dans les orémus... chansons que tous cela. L’amour n’existe pas. — Cela peut se dire... Mais alors on ment par sa gorge !
Le ton de l’étranger avait un tel ascendant, une telle conscience de supériorité, qu’Enguerrv ne voulut point batailler; il était même enchanté de cette ardeur. — Et quand on le prouve? répondit-il. — Cela est iraposible, dit l’inconnu se radoucissant. — Beau sire, reprit le Mécréant; avez- vous aimé?.,-:- — Oui, répliqua le chevalier noir en soupirant, et sans l’être jamais; mon rang ou mon abaissement, ma fortune ou ma pauvreté, ma laideur ou ma beauté, tout fut obstacle. — C’est déjà prouver en ma faveur?... Continuons... Aimez-vous?... ~ — Oui, pour la dernière fois!... — Bon : dans quel but ?... — D’être heureux, c’est notre cause ünalel... — Ah! moucher soldat, est-ce de l’amour que d’aimer pour soi seul!... Avouez que l’on ne cherche que son plaisir, et partant l’on aime l’objet qui nous en donne le plus; si par amour l’on entend 1 e plaisir, je suis d’accord? — Hérétique, mécréant! — Aussi le suis-je. Mais convenez encore que si vous cessiez d’aimer votre maîtresse, il vous serait bien difficile de l’aimer une seconde fois. Vîtes-vous jamais jeune lille amoureuse d’un vieillard ? car pour ce qui est des vieilles femmes, elles ne valent pas un zeste d’orange. — Vous n’avez donc pas de mère? — Si fait; mais avouez que l’on no chercho que son plaisir; qu’alorsles formes et la beauté sont nos points cardinaux. Eh France on nous aime plutôt par vanité que par ardeur amoureuse. Paris est un pays de femmes glaciales ; en Italie, on aime tout ce qui est homme ; en Espagne, on nous aime un à un, en nous chérissant beaucoup, car elles veulent contenter le corps et l’à-me; chaque pays, chaque mode; mais la mode éternelle, c’est l’intérêt... L’amour est donc un besoin comme la soif, et l’on ne boit pas toujours! dont bien nous fâche...
— Sire chevalier, répondit l’inconnu, laissez-moi mon erreur : elle m’est trop douce; je veux encor croire un
moment à ce sentiment qui n’embrasseque la perfection de l’âme, à cet amour exquis, pur comme la neige, qui n'a pas touché terre, suave comme l’odeur d’une rose, et dans lequel on est certain que notre belle maîtresse ne pense qu’à nous, comme on ne pense qu’à elle; enfin que l’on n’est qu’une même âme. Se reposer sur le sein d’une telle femme, c’est une jouissance du paradis!...
— Ce n’est plus de l’amour!.,, car si vous ne cherchez que ce point, l’imagination peut vous fournir, comme aux faispurs de vers, une maîtresse idéale... J’en reviens à mon dire, qu’amour est une petite rage... Ainsi pensait Jean-sans-Peur...
—Il tenait cependant à l’honneur de sa femme, car il fit assassiner le duc dOrléans à ce sujet.
— Vous vous trompez ! il fut, au contraire, très-content de ce prétexte pouc tuer le duc, j’en sais quelque chose... Ainsi pensait-il, ainsi je peuse, ainsi pensèrent les grands capitaines, ainsi le veut la nature; et je n’en permets pas plus à mes soldats; l’homme et la société firent le reste...
— Et 'pourquoi sommes-nous donc au monde, si ce n’est pour aimer et jouir ?...
— Jouir !... Certes, répliqua le Mécréant, donner de bons horions sans en recevoir, boire, rire, régner, se batiro sans se soucier des robes et du dessous qui met martel en tête aux amoureux transis ; voilà ce qui doit occuper les hommes et ce que je vous offre...
— Comment cela ? demanda le cavalier.
— Écoutez 1... vous me semblez bon compagnon, je suis Enguerry le Mécréant.
A ce nom, le chevalier noir fit un mouvement involontaire en regardant le Mécréant, qui lui dit :
— Auriez-vous peur?
— Peur! répondit l’étranger; quel est ce mot? est- il anglais? je ne le connais pas; que signifie- t-il, je vous prie...
— Boni... s’écria le Mécréant en voyant la colère du chevalier, il me faut beaucoup de soldat comme vous.
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Vouez avec moi, vous aurez l’occasion de faire fortune: si mes desseins réussissent je vous promets un comté comme celui de Provence; en attendant, nul souci ne vous talonnera; le bon vin, la bonne chère, les filles des vaincus, ne vous manqueront jamais... Tenez, incessamment nous pillerons ce château de Casin-Grandes et tous les trésors de ce bon roi Jean.
— Comment cela? interrompit le chevalier en cachant sa curiosité.
— Je viens demander la princesse; et si l’on fait la sottise de me la refuser, je saccage tout...
— Vous prétendez à la main de Clotilde?
— Certes!...
— Et avez-vous beaucoup de soldats?
— Sept à huit cents chevaux...
— Et vous êtes Enguerrv ?.. s’écrie l’étranger avec mépris.
— En chair et en os.
— En ce cas, votre chair et vos os n’ont guère de prudence de dévoiler les secrets qu’ils contiennent.
— L’ami, le pouvoir est franc, et le lion ne déguise rien.
— Le pouvoir!... Pour qui prenez-vous le souverain de ces lieux ? s’écria l’étranger d’une voix fière et retentissante? ne croyez-vous pas à sa vengeance?...
— Ne savez-vous pas que je m’appelle Mécréant, et de fait ne croyant ni Dieu ni diable... Est-ce que je connais les rois? ajouta-t-il avec un air de mépris.
— Vous ne les connaîtrez que trop tôt !... murmura l’étranger.
— Baste, ne m’avez-vous pas dit que Gaston était toujours à chercher des aventures?
— 11 reviendra!...
— Au surplus, qu’il revienne, je m’en bats l’œil ; je le défie. Ma retraite est un abri contre la vengeance des rois : elle en a vu périr plus d’un au pied de ses remparts; on ne peut s’en emparer que par une certaine poterne, mais elle est toujours bien gardée.
l’israklite «01
— La foudre tombe partout, répondit brièvement le chevalier.
— Soit.
— Ce Gaston, reprit l’étranger, n’est donc pas brave, puisqu’on le redoute si peu ?..
— Soudard !... dit Enguerry avec respect, le prince est une bonne lame, et je réponds pour lui. C’est me vanter que d’assurer que je le vaux. Allons, mon ami, voulez- vous mener la vie joyeuse d’un enfant sans souci?..
— Comte Enguerry, répliqua d’une voix sévère le chevalier noir, avez-vous regardé ces éperons?
— Non, mon ami.
— Je m’en suis aperçu plus d’une fois. Voyez-les donc, ils vous apprendront que j’ai fait les serments d’un loyal chevalier. Dunois les a reçus; ce serait me perdre d’honneur que d’être un de vos soudards , tous gibier de potence!...
Ce mot fut comme le signal d’une tempête. En effet, une grêle de coups tomba ; le Mécréant ayant détaché sa hache et le chevalier noir la sienne, ils se battirent à outrance/ Josette, qui les suivait de près, admira quelques instants la vigueur d’Enguerry, l’adresse et le courage de l’étranger, puis elle s’enfuit à Casin-Grandes en pensant que ces chevaliers avaient une valeur intrinsèque au moins égale à celle de son cher Barbu.
Les deux adversaires luttèrent comme deux lions, mais le chevalier noir asséna sur le chef du Mécréant un si vigoureux coup, que le cimier du brigand en fut brisé. La nuit ne leur permettait plus de continuer.
Bien, chevalier ! s’écria le Mécréant, étourdi du coup;
Dunois se connaît en hommes ; je suis bien sot de m’être fâché d’une vérité... Touchez-là, dit-il en lui présentant sa main.
L’inconnu, faisant semblant de ne pas entendre, piqua des deux, et le Mécréant déconcerté, l’imita. L’avenue de Casin-Grandes se trouvant illuminée par des tofches, les deux adversaires ne surent que penser de cette circonstance. . .
l’israélite
Ici il faut nous reporter au moment où le pâtre, rapide comme la foudre, entra dans les cours de Casin-Grandes en s’écriant : Au secours, madame est en danger !.. Ces mots retentirent et plongèrent le château dans un désordre presque aussi grand que celui dans lequel il se trouva lorsque les pierres, la chaux, le sable, les charpentes qui devaient le former gisaient pêle-mêle. Chacun s’ébranla, s’arma ; tout, jusqu’à Marie, comprenant le danger, se précipita en formant un groupe inquiet dont les murmures frappèrent les airs très-inutilement.
Le chevrier arriva au conseil du prince au moment où l’on venait de décider, au grand regret du jaloux évêque, que Monestan irait en ambassade à la cour de Naples vanter la beauté de la princesse, assez adroitement pour enflammer te bon roi René, veuf depuis longtemps, et l’inviter à épouser 1 héritière du royaume de Chypre, et sinon s’adresser à Gaston II, son fils.
Raoul raconte comment il a vu la princesse se promener .sur le bord de la mer, comment la tempête a fait grossir et monter les vagues à une hauteur prodigieuse, et comment il n’a plus vu Cloiilde...
A ce récit, le prince et ses trois ministres sont comme frappés de la foudre. Kéfalein parla le premier en s’écriant ; — A cheval 1 vite, ma cavalerie!... Et il s’élança suivi du pâtre. — Grand Dieu, dit Monestan en levant les mains au ciel, l’auras-tu protégée ? — Tous nos projets s’évanouissent; plus de guerre si la princesse est morte, continua l’évêque; Chypre est à jamais perdue ! — Morte! répéta le prince machinalement. Il se leva, mais la douleur le fit retomber sur son siège : — Ma fille 1 ma fille. Il descendit, soutenu par ses deux ministres, et voulut aller sauver sa Cloiilde.
Ce fut un touchant spectacle que le cortège do ce père désolé ; entouré de tous ses gens, il se dirigea vers les falaises. j/r.'J ./;■
Les visages inquiets, la stupeur de chacun, ne servaient qu’à prouver combien était grande la douleur du roi. La belle tête de, ce vieillard, dénuée des couleurs vitales, por*
tait l’enapreinte d’une tristesse funèbre, quelques larmes s’échappaient de ses yeux privés de lumière, et son silence, plus morne que le silence du cortège, inspirait la terreur plutôt que les larmes. On alluma des torches, on se précipita vers la mer, et, malgré son grand âge, le roi, marchant avec la vigueur que donne le désespoir, se trouvait à la tète de cet escadron do fidèle serviteurs.
Vol-au-Vent fut digne de ce nom. En peu de temps Kéfalein eut parcouru le haut de la falaise; il était guidé par Raoul. Le connétable, s’étonnant de voir le pâtre aussi savant que lui dans l'équitation, tout en courant, lui criait : — Bon cavalier! Mon ami, la lieutenance de ma cavalerie est à toi; tu es digne de commander; je suis sûr que la charge que je fis à Edesso n’est pas plus...
A ces mots il s’arrêta, car ils aperçurent la princesse, et Kéfalein revint avec la rapidité de l’éclair rassurer le monarque. — Sire, elle existe 1 s’écria-t-il en caressant Volau-Vent couvert d’écume.
— Ah I — Ce monosyllabe fut toute la réponse de Jean II. Il s’arrêta en s’appuyant sur Monestan pour ne pas succomber à sa joie. Les rides du prince disparaissent, son front s’éclaircit, et sans qu’il sourie, son visage offre les traits du bonheur; il dirige sa main vers le connétable, lui prend Ja sienne, et la mettant sur son cœur, il fait entendre à Kéfalein qu’il battait un peu pour lui,
A ce geste, ia plus belle des récompenses, le connétable regarda, ses deux collègues avec orgueil et s’écria :
— Que l’on dise que ia cavalerie ne sert à rienl
L’attitude du prince, les larmes de joie qu'il laissait couler sur les traces de ses larmes de chagrin, émurent tous les cœurs. — Ma fille! dit-il en entendant son pas et le bruit soyeux de ses vêtements encore humides. — Mon père...
Us sont dans les bras l’un de l’autre. A ce spectacle, à ces mots déchirants par leurs accents, chacun, comme dans le conte de la belle au bois dormant, garda sa pose, tant on savourait le bonheur peint dans ce vivant tableau : les suaves caresses de la jeune épousé sont gracieuses, mais
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le baiser d’un père qui retrouve une fille qu’il croyait perdue porte un caractère admirable; c’est la sainteté du sentiment, une volupté tout à part... Le front large et majestueux, les cheveux argentés, le' visage sévère et ridé de Jean II, contrastent avec la blancheur, la naïveté, la douceur et la taille svelte de Clotilde ; elle est dans les bras de son père, comme une rose qui s’épanouit dans le creux d’un vieux chêne.
Ma fille! te voilà donc ?... Il semblait à Jean II qu’un siècle se fût écoulé. — Mon père î j’ai pensé ne plus vous revoir. — C’est moi qui l’ai sauvé I s’écria Trousse. — Lâche ! tais-toi, dit Castriot. — J’y ai perdu dix de mes ferrets d’argent, mes souliers et ma médaille, observa Bombans. — Je vous en donne d’autres, répliqua le monarque. — J’ai presque acquitté ma dette, dit modestement le jeune chevrier. — Chacun a fait son devoir, s’écria le prince ; et dans son ivresse il tira sa bourse et l’offrit au beau Raoul. — Monseigneur, je suis payé, répondit-il avec finesse. — Ouaisl s’écria l’intendant, qui poussa le coude du chevrier, accepte toujours... — Ce drôle a de l’honneur, observa l’évêque. — Voilà l’effet des bons principes, dit Monestan en caressant la joue du pâtre. — Jeune homme, reprit Jean II, je vous offre uue place d’écuyer. — 11 monte à cheval comme moi ; vous devinez les talents des hommes, dit Kéfalein, car c’est à Edesse que vous me fîtes conné... — Sire, je ne puis l’accepter, interrompit le jeune chevrier. Et sans attendre de réponse il s’élança dans les montagnes.
La troupe s’étonna seule de ce désintéressement ; car pour le prince et Clotilde ils nageaient dans un fleuve de joie céleste.
On forma à la hâte une litière avec des branches, et l’on y porta en triomphe le monarque et sa fille. Les cris de joie font retentir les airs : le bon prince, environné de cette petite foule bruyante, se croit encore à Nicosie ; ses deux ministres, de chaque côté du palanquin, figurent sa cour; Kéfalein, avec ses quinze chevaux, forme escorte; et Josette s’est glissée sans rien dire derrière sa maîtresse.
Cette marche triomphale, éclairée par des torches, s’a-
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